‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 61 sur 63 · IMPRESSION DE LA PREMIÈRE COMMUNION · texte numérisé non relu

IMPRESSION DE LA PREMIÈRE COMMUNION

16 août.

J'ai assisté hier à la première communion de ma fille, etj^en ai été heureux et malheureux tout ensemble: heureux de ce que je voyais et entendais, et par une sorte de contagion des bons sentiments qui animaient cette foule ; malheureux parle regret que me causaient les souvenirs de ce que j'ai éprouvé moi-même en pa-

reille circonslance. Jamais ce que j'ai ressenti alors ne s'effacera de ma mémoire; et les joies que j'ai goûtées depuis, même les plus vives, n'ont point approché de celle-là. Mon âme était remplie de suavité par la pensée de ce qu'elle avait reçu en elle, et j'en jouissais avec l'abandon d'un enfant dont rien ne trouble l'innocence et la sécurité.

Plu-*i tard, avec l'âge et la raison et bien d'autres choses, sont venus les doutes, les défiances, les craintes, et j'ai commencé à participer à la science du bien etdu^ mal, comme Adam après qu'il eut mangé le fruit défendu. Auparavant, et surtout le jour où j'ai été nourri la première fois du fruit de l'arbre de vie, j'étais aussi comme lui plein d'une vie céleste, et rien ne troublait la quiétude de mon cœur donné tout entier à Celui qu'il appelait son Sauveur.

Hélas! qu'est devenue cette quiétude? Elle a disparu avec l'innocence, comme celle-ci avait disparu avec la foi en la parole divine, obscurcie par une autre parole que j'attribue à ma raison, et qui pourrai't bien être aussi celle qui a trompé nos premiers parents.

Et moi aussi j'ai mis en question la vérité du commandement divin ! Je me suis élevé, dans mon orgueil, au-dessus de la loi imposée à ma conscience ; j'ai voulu être le maître de moi-même et ne dépendre de personne. J'ai dit comme l'auteur du mal : quo non ascendant? où ne monterai-je pas? Et voilà trente ans que j'aspire à cette souveraineté de ma raison et de ma volonté, fier de ma prétendue autocratie aux yeux des hommes, et cependant condamné à leur obéir et à les servir de toutes manières pour conquérir leur opinion et leurs suffrages dans l'intérêt de ma gloire et de ma fortune.

Au milieu de tout cela je ne suis point heureux, ni au dehors ni au dedans. Au dehors, je trouve toujours

qu'on ne fait pas assez pour moi, en raison de mort mérite et de mes travaux, et une ambition insatiable me tourmente. Au dedans, dans mon propre cœur, il y a une scission, un combat; et quoi que je fasse, je sens que je n'y suis pas le maître. La voix d'un plus fort que moi s'y fait entendre parfois, qui me reproche mon orgueil et mon ingratitude. Au sein de ma famille, je retrouve encore cette malheureuse division. J'aime ma femme, et elle m'aime tendrement ; mais je sens que 'dans son affection il y a un vide et comme une lacune, et elle est triste de ce que nous ne soyons pas unis par le plus profond de nos âmes dans la même foi comme dans le même amour. La foi, cette garantie de toutes les vertus chrétiennes, que je trouve en elle, elle ne la trouve pas en moi ; et elle éprouve la douleur de ne pouvoir m'ouvrir son âme toute entière et de ne pas posséder la plénitude de la mienne. Dans notre attachement mutuel, si tendre cependant, il manque quelque chose du ciel, qui en perfectionnerait le goût, la pureté et qui en assurerait la durée éternelle.

Et cette chère enfant, dont la vie est encore plus unie à la mienne, puisqu'elle est le sang de mon sang, la chair de ma chair et presque l'âme de mon âme , voilà aussi que nous ne nous accordons pas sur la direction de la vie et l'usage qu'il en faut faire. Sans oser se l'avouer, elle me regarde peut-être comme un mécréant, et elle prie assurément pour la conversion de son père. Avant-hier, malgré toute ma tendresse, je lui ai brisé le cœur par un impitoyable refus, et j'ai abusé de sa candeur en lui laissant croire que je m'unirais à sa première communion à sa manière, comme elle l'entendait, tandis que, en vérité, je n*ai pris part à son bonheur que selon la nature, parce que je suis son père, et non par une participation vivante à sa foi

comme chrétien. Il est évident que je ne le suis pas encore, et que si j'ai un peu de sa foi, ce n'est que par le souvenir et peut-être par Tespérance; oui, par Tespérance, car enfin je ne puis rester toujours dans cette agitation oii mon cœur sans cesse aux prises avec ma raison ne trouve point de repos.

Cette enfant, pure comme un ange, a prié pour moi ; et sa prière, comme celle des anges, a dû monter au trône de rËtemel. Elle a demandé certainement ce qu'elle appelle mon salut ; et sa mère, si pieuse aussi, aura aidé sa prière enfantine avec une bien vive ardeur. Chère femme ! elle m'aime tant qu'elle voudrait me voir parfait, et elle est persuadée que je ne puis l'être qu'en devenant chrétien. Elle a peut-être raison; car enfin je suis obligé de reconnaître que Jésus-Christ est le plus parfait des hommes, si parfait qu'on en a peut-être fait un Dieu, ne croyant pouvoir expliquer sa perfection qui dépasse la nature humaine, qu'en lui associant la nature divine. C'est pourquoi, dans tous les cas, homme ou Dieu, on ne saurait rien faire de mieux que de le suivre, et l'imitation complète de sa vie et de sa mort serait la voie du ciel.

Cela est possible, et je ne suis pas éloigné de Tadmeltre en spéculation. Mais qu'il y a loin de la spéculation à la pratique, et que de choses on admire sans avoir la force ou le courage de les faire ! Si jamais je mets la'main à l'œuvre, que de combats de tous les côtés avec ma raison, ma volonté, mon orgueil, mon cœur et mes sens, sans compter les luttes au dehors avec le monde et ceux que j'appelle mes amis! Oui, j'en conviens, la religion chrétienne est belle, sublime, mais elle est bien gênante ; et il faut autre chose que des raisonnements et des théories pour avoir la bonne volonté d'en accepter l'autorité et le courage d'en suivre les

préceptes. C'est justement ce quelque chose qui me manque : la foi, qu'on dit être un don de Dieu, et son impulsion ardente pour aller en avant malgré tous les obstacles. Ma femme et ma fille Tont demandée ensemble pour moi dans leur prière d'hier. Je ne sais si elles obtiendront ce qu'elles désirent si ardemment, je sens seulement, par l'agitalion intérieure que j'éprouve et par les images qui obsèdent ma pensée et soulèvent ma conscience, qu'elles en ont au moins obtenu assez pour me tourmenter.

Que ma fille était belle hier avec sa robe blanche et son voile blanc ! Belle de pudeur, de piété et d'innocence! belle comme un ange, dit le peuple, pour exprimer tout ce qu'il y a de plus pur, de plus suave, de plus céleste dans la forme humaine I Je ne sais si, comme elle le croit, elle avait le ciel dans son cœur en revenant de la table sainte ; mais elle Pavait certainement sur sa figure, et j'en ai été saisi en la regardant. La Bible dit que Moïse descendant du Sinaï brillait encore tellement de la splendeur de Dieu avec lequel il avait conversé, que les Israélites lui demandèrent de couvrir d'un voile sa face qui les éblouissait. Il y avait un éclat de ce genre autour de la tête de Sophie, mais d'une lumière si douce que je la contemplais avec ravissement.

Allons ! ma tendresse paternelle se fait des illusions, et je transporte autour du front de ma Hlle tous les rayons de mon amour. C'est moi, sans doute, qui liai ainsi transfigurée dans mon orgueil de père... Non, cependant, non, ce n'est pas une pure imagination. Il y avait réellement comme une auréole céleste autour de sa tête chérie, et je n'ai pas été seul à le remarquer. Mais ce dont je ne puis douter, c'est l'effet que m'a produit son premier baiser après la cérémonie, quand ejle s'est jetée dans mes bras et que je l'ai pressée sur mon sein.

Son cœur appliqué sur le mien le faisait battre à Tunisson, et j'ai senti je ne sais quel tressaillement d'une autre vie qui pénétrait la mienne ; mon âme s'est dilatée, des larmes ont humecté mes paupières, et j'ai eu un moment de bonheur comme je n'en ai point goûté depuis longtemps. Ma pauvre femme était aussi bien h'eureuse en nous contemplant. Elle était comme en extase devant sa fille et son mari qui lui semblaient unis par un nouveau lien, par le transport d'un nouvel amour. Elle n'avait pas la force de dire un mot ; mais je voyais, je sentais, qu'elle éprouvait le contre-coup de notre émotion, et qu'en cet instant solennel elle formait avec son époux et son enfant la trinité sacré de la famille.

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