‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 8 sur 63 · VUE RETROSPECTIVE · texte numérisé non relu

VUE RETROSPECTIVE

A novembre.

J'ai été cependant élevé chrétiennement. La première impression de la foi a été donnée à mon âme par une bonne vieille domestique qui, tous les jours, dès six heures du matin, allait régulièrement entendre la messe à l'église voisine. Souvent, l'hiver, à genoux devant l'église, elle attendait que la porte en fût ouverte. Je ne me rappelle pas ce qu'elle m'a dit dans mes premières années ; elle m'apprenait probablement à prier ; mais son image et sa douce influence me sont restées au cœur. Plus tard, ma première confession m'avait aussi profondément remué. Je me vois encore aux pieds du vieux prêtre à cheveux blancs, dans une petite chambre de ma pension, et tout en larmes. J'ai fait ma première communion très-pieusement, après m'y être préparé avec une foi vive et toute l'ardeur dont j'étais capable. Je me rappelle encore avec une certaine émotion les heures que je passais seul à lire r Imitation de Jéms-Christ^ à prier sans me lasser,

et à faire scrupuleusement la liste de tous Içs péchés que je devais accuser dans ma confession générale. Je me suis approché pour la première fois de la table sainte avec tremblement et bonheur tout ensemble ; j'étais hors de moi, bouleversé, et jamais ce que j'ai éprouvé en ce jour ne sortira de ma mémoire.

Hélas ! cette ferveur s'est affaibUe peu à peu, quand le tumulte des sens a commencé. Mon cœur en a été troublé comme par un vent précurseur de l'orage. La voix grossière de l'homme animal a étouffé la douce voix de l'homme spirituel, et quand la raison est survenue avec sa prétention de tout juger et de tout expliquer , elle n'a pas manqué de prendre le parti de la chair en en spiritualisant jusqu'à un certain point les exigences par les aspirations du cœur et les rêveries de l'imagination. Elle s'estmise à essayer de faire du roman, comme ceux qu'elle avait lus, et après la poésie, qui l'a charmée quelque temps, elle a passé dans le camp de la philosophie pour jouir de toute sa liberté, et de croyante qu'elle avait été jusque-là, elle a cru de sa dignité de se faire libre penseur.

Une fois adonné à l'étude de la philosophie, je m'y suis appliqué tout entier, avec toutes les forces de mon intelUgence, et persuadé, par les leçons et l'exemple de mes maîtres, que ma raison, par ses seules lumières et en dehors de toute révélation, pouvait s'élever à l'intuition de la vérité absolue. Dès lors, il n'a plus été question de religion ni de christianisme. Dans les grandes écoles que j'ai dû traverser pour me préparer au professorat, où ne s'en occupait pas plus que si rien de tel n'avait jamais existé au monde. C'était une sphère à part ou nous n'avions rien à voir, d'abord parce que la raison dominée par la foi n'y

jouissait pas des droits de la liberté, et ensuite parce

que rintuition de Tidée de l'absolu nous élevait bien au-dessus de l'obscurité de la crovance, utile seulement à ceux qui étaient incapables de gravir les hauteurs de la science. Ainsi les hommes se partageaient à nos yeux en deux classes : les adeptes jjela philosophie, qui possèdent la science et doivent renseigner au monde ; et ceux de la religion , qui ne peuvent que croire parce qu'ils ne sont pas en état de savoir : la foi les retient dans une minorité perpétuelle, dans une sorte d'enfance. J'ai persévéré dans cette manière de voir pendant bien des années, pénétré de l'importance et de la supériorité de l'espèce de caste où j'étais placé, et travaillant jour et nuit à m'en rendre digne par un enseignement public dans lequel j'avais l'ambition et l'espoir d'exposer une doctrine originale, un système de philosophie qui serait un flambeau pour mon siècle et une gloire pour son auteur. Chaque année, en reprenant mon cours, je roulais avec effort comme Sisyphe mon rocher sur la montagne, et il retombait chaque année avec plus ou moins de fracas, en sorte que mon labeur si pénible et si infructueux était toujours à recommencer. J'en suis venu par l'âge et l'expérience à reconnaître la vanité de mes prétentions et de mes tentatives. J'ai renoncé à être chef d'école. Je ne songe plus à me faire une philosophie pour avoir la gloire de l'enseigner au monde ; mais je voudrais au moins en avoir une pour mon compte, qui me servît à quelque chose pour la direction de ma propre vie, afin de savoir enfin ce que je suis, où j'en suis, et ce qui me reste à faire pour utiliser véritablement la dernière partie de mon existence ici-bas au profit de mon avenir.

Je me sens porté, peut-être parce que ce sera quelque chose de nouveau, à examiner sérieusement le

christianisme, dont la foi et la pratique m'ont rendli si heureux dans mon enfance, et que j*ai abandonné depuis et trop souvent mal jugé et calomnié, par prévention ou par ignorance plus que par conviction et mauvaise volonté... N'y aurait-il pas moyien d'y appliquer l'investigation philosophique et d'en faire une science, qu'on pourrait appeler la philosophie du christianisme?

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