‹ Les choses voient; romanChapitre 3 sur 7 · L'HORLOGE · texte numérisé non relu

L'HORLOGE

Je suis entrée *dans la maison en 1831. C'était en décembre, vers le soir. Une neige épaisse couvrait la ville que des quinquets fumeux éclairaient de loin en loin. Quand j'arrivai sur la place, aucune lumière ne luisait aux fenêtres de la façade. Celle-ci, toute noire au-dessous du toit blanc, avait Fair d'un drap mortuaire et me fit peur.

Tout de suite, on me conduisit dans la cuisine. M. Virot, Fhorloger, enleva la couverture de lit dont il s'était servi pour m'envelopper et m'épargner les chocs. Il remonta ensuite mon poids, mit en branle mon balancier et, doutant peut-être que par un tel froid je fusse en état de marcher, écouta mes premiers battements d'une oreille attentive.

J'étais déjà, — heureusement I — robuste et

ponctuelle. Je partis sans hésiter. J'allais marcher de la sorte tant qu'on me le demanderait. Je ne m'en vante pas, mais je tiens à détruire la légende qui veut que j'aie été remisée au grenier parce que je serais devenue incapable de servir. Aujourd'hui encore, mon cœur est intact. Si l'on m'a cachée ici, c'est précisément pour m'être obstinée à battre, après avoir compté les heures que je vais révéler. Il faut que nous autres, les choses, soyons tout à fait muettes pour être supportées par rhomme. Dès qu'une apparence de vie nous anime, il nous rejette. Les seuls rappels qu'il tolère de notre part, sont ceux qui se font en silence.

Derrière M. Virot, j'aperçus deux femmes et un homme.

Les deux femmes étaient vêtues de deuil avec des robes semblables ou à peu près. Elles portaient, chacune, un bonnet de mousseline cachant leurs cheveux. A première vue, on pouvait les prendre pour les servantes; cependant, je ne m'y trompai pas et compris aussitôt que si elles habitaient, l'une et l'autre, la cuisine, ce devait être à des titres très différents.

La plus vieille, Nanette, paraissait environ soixante ans. Rien qu'aux regards d'admiration qu'elle me jetait, j'aurais deviné qu'elle était illettrée et naïve. Une bonté bourrue s'exhalait de ses traits masculins, de sa bouche barbue, de son corps épais de grenadier. En fait, elle servait depuis sa jeunesse les Glerabault et, à force de vivre dans la maison, avait fini par prendre un peu de notre air. Peu à peu, elle était devenue, elle

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aussi, une chose qui ne compte pas et regarde en se taisant.

La seconde était au contraire fort jeune : vingt-cinq ou vingt-six ans au plus. Elle était grande, élancée. Je ne peux plus dire si elle était jolie parce que, depuis lors, je ne l'aperçois qu'à travers les événements que je dois raconter. Je me rappelle seulement que je fus frappée par ses yeux noirs et l'intensité de leur regard. C'étaient vraiment des yeux de flamme, oii passaient avec une incroyable rapidité les nuances les plus contradictoires. Ils étaient tour à tour caressants, voluptueux, volontaires, menaçants, menteurs et sincères. Quoi qu'ils exprimassent, ils avaient Tair de dévorer le reste du visage et empêchaient de le voir.

Aucun doute n'était possible au sujet de Thomme. Ce ne pouvait être que le maître de la maison, M. Marcel Clerabault, fils de Léon Clerabault, jadis greffier au Parlement, dépouillé de ses charges à la Révolution, mais assez avisé pour avoir sauvé de la bourrasque sa tête et son argent, si bien qu'on Tavait entouré k Dijon d'un respect unanime, dû pour le moins autant à son habileté financière qu'à la constance de ses convictions royalitîtes.

Ce fut d'ailleurs vers Marcel Clerabault que M. Virot, ayant achevé de fermer ma caisse, se tourna respectueusement pour dire :

— Elle marche. 11 y en a maintenant pour dix ans, car je la garantis le même temps.

M. Clerabault se contenta d'approuver d'un

signe de tête. Il se tourna ensuite vers la femme la plus jeune et demanda d'une voix grêle :

— Etes-vous satisfaite, Noémi?

Noémi Pégu, — car c'était elle, — au lieu de répondre, se rejeta surNanette :

— J'espëre, lit-elle, que désormais vous servirez à l'heure.

Nanetle haussa les épaules :

— Je l'entendais aussi hien sonner à Saint-Michel !

Sur ce, M. Glerabault reprit :

— Bonsoir, monsieur Virot, M"* Noémi se chargera de vous porter l'argent.

Et il sortit. Il portait une robe de chambre à fleurs qui flottait jusqu'à mi-jambe, laissant apercevoir par instant sa culotte de Casimir. Je fus frappée par le ton particulier qu'il avait pris en prononçant ces mots : « Mademoiselle Noémi. » Sa voix, naturellement aigre, s'était adoucie. Je vis aussi que, malgré son âge, — quarante ans à peine, — il était affligé d'une calvitie précoce. Son crâne, au moment où il parlait, se mit à luire comme une boule de verre dans un jardin. Je n'aurais pu déterminer enfin s'il me paraissait sympathique ou s'il me déplaisait. Il laissait une impression incertaine, ni bonne ni mauvaise. 11 n'avait pas l'air malheureux : cependant, on avait l'intuition qu'il pouvait être à plaindre. Il paraissait d'une politesse exquise, mais ses mouvements avaient de la rudesse. Enfin, malgré des dehors corrects, on pressentait en lui de l'ironie et comme un efl'ort secret pour masquer, sous une froideur d'emprunt, des pensées désordonnées.

Ne croyez pas que je m'attarde inutilement à raconter ces menus détails. Sans eux, en effet, vous ne pourriez comprendre ce qui doit suivre. Il était écrit d'ailleurs que, dès ce premier soir, je serais entièrement au fait de la maison, et que, dernière venue, j'en apprendrais d'un seul coup plus que tous les meubles installés par M. Glerabault, greffier au Parlement., ,

Donc, comme je sonnais six heures, M. Virot sortit, accompagné par Noémi. Nanette se précipita vers son fourneau, prépara un potage, puis sur un coin de table installa un napperon de grosse toile et un couvert. Elle cria ensuite :

— Monsieur est servi !

Au bout de cinq minutes, Noémi revint dans la cuisine et s'assit devant le couvert. Nanette, après avoir servi Monsieur dans la salle à manger, rentrait avec le plat et servait Mademoiselle à son tour.

Je vis ainsi clairement que Mademoiselle^ comme on disait, occupait dans ia maison une place à part. Evidemment, ce n'était pas une parente : elle aurait figuré au repas de M. Cleràbault. Ce n'était pas non plus une véritable domestique, car Nanette aurait partagé son repas. Etait-ce une femme de charge puisqu'elle payait M. Virot? C'était possible; pourtant, M. Cleràbault m'avait achetée pour lui faire plaisir, et ce n'est pas la coutume de se préoccuper ainsi des fantaisies d'une gouvernante à gages.

Aucune indication nouvelle ne me vint pendant ce repas. Les deux femmes ne se parlaient pas. On

devinait en revanche que dans cette cuisine si nette, si propre, si bien rangée, une atmosphère de discorde sourde régnait. Le visage de Nanette paraissait se hérisser, chaque fois qu'elle approchait de Mademoiselle. Celle-ci, de son côté, semblait ignorer complètement la domestique, et s'absorbait dans des pensées lointaines.

Au moment du dessert seulement, elle s'éveilla et remarquant que Nanette lui présentait une jatte de fruits intacte, demanda :

— Monsieur ne mange donc pas ce soir? Je croyais qu'il aimait beaucoup les pommes.

— Probable qu'il n'a plus faim, répliqua Nanette sèchement.

Sans toucher à la jatte, Noémi plia sa servielte et se leva :

— Tâchez de ne pas être trop lente, dit-elle en s'en allant, j'ai des comptes à faire, ce soir, après votre départ.

Alors j'assistai à un spectacle singulier. Devenue hbre, Nanette, au lieu de dîner, se mit à marcher dans sa cuisine. Elle proférait des injures que je distinguais mal, mais dont le sens n'était pas douteux, et c'était à Mademoiselle qu'elle les jetait.

Elle disait :

— Traînée !... Ça sort on ne sait d'où !... quand elle était ouvrière, allez voir si on la servait ! Tant que j'y serai, ça ne se fera pas !

Elle ajouta encore, cette fois d'une voix claire :

— Une folie suffit : j'avertirai Marcel plutôt que de le laisser recommencer.

A ce moment, je sonnai sept heures. Je voulais

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l'avertir que je l'entendais, mais elle se retourna vers moi, me montra le poing.

— Elle t'a voulu : cependant, toi aussi, je saurai te faire taire !

Rageusement ensuite, elle entreprit sa vaisselle. Les assiettes heurtées criaient sous ses doigts. L'eau rejaillissait en gouttes noires sur les carreaux. On eût dit qu'une tempête s'emparait des objets et que, pareils à des feuilles sèches, ils s'enfuyaient en tourbillons. Quand ce fut terminé, Nanette prit sa chandelle, passa la porte et disparut.

Je restai un long moment dans le noir.

Pour la première fois, j'étais libre d'écouter le silence de la maison. Il était, comme toujours, grave, reposant. Rien qu'à l'entendre, on devinait que tout ici était à sa place, en bon ordre : un silence de vieille chose qui se respecte et dont la vie s'écoule suivant des lois. Pourtant rléjà mon cœur changeait de rythme et s'accélérait. J'avais la prescience que cette paix mentait.

Quels événements justifiaient cela? Aucun. Tout, au contraire, m'assurait de l'inverse. Je viens de vous dire que la maison était, à cette époque, ce qu'elle n'a jamais cessé d'être, rangée comme une boutique de pharmacien. Rien qu'à examiner la cuisine, il était évident qu'on s'y trouvait àl'abr/ des incidents imprévus, et que même le moindre bruit l'aurait irritée. Quant aux habitants^ impossible d'imaginer un groupe plus paisible, plus normal. Le maître, Marcel Clerabault, sur le retour de l'âge, veuf, sans enfauts^ — cela, je le tenais de

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M. Virot, — et vivant au premier, solitaire ; pour le soigner, deux femmes, l'une encore jeune, il est vrai, mais tenue à son rang de première servante et ne mangeant pas à la table, l'autre vieille, bougonne, — n'est-ce pas le propre des gens âgés qui veulent tout faire et n'admettent pas de ne le plus pouvoir? — adorant Glerabault et le nommant, à part soi, par son nom de baptême, ce qui montrait qu'elle avait dû l'élever...

Ainsi, j'aurais dû être parfaitement rassurée heureuse du hasard qui m'avait conduite là : pourtant, je le répëte, une véritable angoisse m'étreignait : j'aurais voulu n'être jamais venue.

Vers huit heures et demie, comme je croyais la maison endormie, la porte se rouvrit. Cette fois, ce n'était pas Nanette, mais Mademoiselle, un gros cahier sous le bras.

Elait-ce une illusion de ma part? J'eus tout de suite la certitude qu'elle s'était recoifïée. Elle avait changé de tablier. Je crus voir aussi sur son visage ce je ne sais quoi d'inexprimable qui rayonne chez la femme, chaque fois qu'elle a résolu de jouer une partie redoutée où son cœur est en jeu.

Avec des mouvements très lents, elle approcha de la table, y déposa son cahier qu'elle ouviit, puis alla tirer un encrier du placard qui, aujourd'hui encore, est à gauche de Toffice. Elle s'assit ensuite, peut-être avec le désir d'apurer ses comptes, ainsi qu'elle l'avait annoncé, mais, au lieu d'écrire, resta, la plume en main, à me considérer.

Elle me regardait avec une joie mal réprimée, comme si j'avais été pour elle la messagère d'uno

bonne nouvelle longtemps espérée : elle me regardait avec ses yeux profonds, brillants, devenus tout à coup incroyablement allègres. Mais, bien que je fusse Tunique objet de son examen, je sentais qu'elle voyait à travers moi autre chose qui était sa vraie pensée. Evidemment, je continuais d'être pour elle un objet indifférent : seulement, elle y accrochait sa joie.

Gela vous est arrivé souvent, n'est-ce pas? d'être ainsi regardés non pour vous-même, mais pour quelqu'un qu'on ne voit ni ne soupçonne. Moi, je ne sais rien de plus douloureux. Les yeux pèsent sur vous avec une expression si particulière que l'on est tenté d'abord de se demander : a Suis-je encore moi ? » Puis un malaise vous étreint. On a l'intuition nette que l'on est devenu deux. Sans vous prévenir, un être invisible s'est collé à vous. A mesure que les yeux s'obstinent, il vous enveloppe, vous élouffe. On voudrait crier, surtout on voudrait savoir quel il est : vains efforts ! plus on se débat, plus l'étreinte se resserre, et plus aussi on comprend qu'on ne saura jamais.

Soudain, Mademoiselle tressaillit et vivement commença d'écrire. Je perçus en même temps un léger bruit de pas dans l'escalier. A chacun d'eux, distinctement, le cœur de Noémi battait. Enfin la serrure tourna doucement. Une silhouette se dessina dans l'ombre. Marcel Clerabault à son tour venait d'entrer.

Mademoiselle n'avait pas bougé et continuait d'aligner ses chiffres. 11 semblait qu'elle n'eût rien entendu et ignorât celte présence.

— Vous ôtes restée là? dit Marcel Glerabault, se décidant à s'approcher.

Elle poussa un cri de peur vite ét«uffé. îi reprit :

— Excusez-moi si je vous dérange. Je faisais ma tournée du soir. D'ailleurs, vous avez tort de travailler si tard.

Sa voix à lui me parut encore plus grêle, mais elle ne tremblait pas. De même son visage continuait de rester neutre ; pourtant, je ne sais pourquoi, j'eus rimpression fugitive que cet homme était de ceux qui haïssent ou aiment morcellement.

Voyant que Mademoiselle poursuivait ses écri- ^res, il resta debout, aflecta d'examiner si tout était en ordre et reprit la lampe à huile qui lui servait pour s'éclairer, comme s'il voulait repartir.

— A propos, fit-il de nouveau, est-ce qu'elle marche ?

Il me désignait du doigt. Mademoiselle releva la >ête :

— Vous le voyez.

Il attendait autre chose, car, après avoir laissé passer un instant, il poursuivit :

— J'espère que maintenant vous ne vous plaindrez plus d'ignorer Theure. Il n'est d'ailleurs pas désagréable d'entendre une horloge marcher à côté de soi. C'est une compagnie. Je n'ai jamais pu supporter qu'une pendule fut arrêtée dans ma chambre.

Mademoiselle, se décidant à lâcher son écriture, niurnmra :

— J'ai été comme vous, mais un temps vient où l'on ne cherche plus la vie, sous quelque forme qu'elle apparaisse...

— Que voulez-vous dire ? interrogea Marcel CIcrabault.

Et il s'assit. A Tévidence, il n'avait attendu qu'un prétexte pour le faire. Mademoiselle, au surplus, ne parut pas s'apercevoir qu'il s'installait. Je ne doutai pas que ce ne fût dès longtemps une habitude prise. Elle avait mis ses coudes sur la table. Ses yeux erraient comme à la recherche d'un paysage invisible et très lointain. Elle avait l'air parfaitement paisible, mais ses mains jointes tremblaient.

— Expliquez-vous, reprit Marcel Clcrabault, je n'aime pas les rébus. Y a-t-il encore quelque chose qui vous manque ici?

— Rien^ Dieu merci !

— Alors, pourquoi cet air découragé et cette phrase dont la signification m'échappe.

Elle continua de regarder au loin, s'obstinant à ne pas répondre. Il fit un geste d'impatience :

— Je crains, ma chëre Noémi, que vous ne vous montiez la tête en lisant trop. Les romans ne valent rien pour les jeunes filles.

Elle eut un haussement d'épaules :

— Je n'en lis pas depuis que vous me l'avez reproché, et je ne suis plus une jeune fille.

— Alors?

Leurs yeux, cette fois, venaient de se rencontrer. Tous deux étaient séparés par la table, presque dans la même position et se faisant face. Je m pendais aucun des mouvements qui agitaient leurs traits.

Brusquement, le visage de Marcel Glerabault se crispa :

— je devine, fit-il d'une voix sifflante, vous songez encore à me quitter?

Elle ne répondit que par un signe vague. On ne pouvait savoir si elle avait voulu dire oui.

— Quelque nouvelle histoire avec cette folle de Nanette ! reprit Marcel Clerabault.

Cette fois, elle l'interrompit :

— De grâce, ne soyez pas injuste ! Nanette ne m'a rien dit.

— Elle a dû faire, ce qui revient au même !

— Si je vous affirme qu'il n'y a rien eu entre nous, me croirez-vous ?

Les traits de Marcel Clerabault exprimèrent un soulagement :

— Dans ce cai, ce n'est pas sérieux. Je ne vois vraiment pas ce qui pourrait vous pousser à une résolution aussi dangereuse pour vous... qu'inacceptable pour moi.

— Elle est pourtant nécessaire, murmura Mademoiselle d'une voix sourde : je ne m'étonne que d'une chose : c'est que ce soit vous qui ne le compreniez pas.

Elle disait la vérité sans doute, puisque précisément Marcel Clerabault en avait parlé le premier, mais il secoua la tête d'un air ennuyé :

— Toujours du roman ! fit-il entre ses dents, vous ne guérirez jamais...

Elle ^'interrompit sèchement :

— Vous ne me demandez pas mes raisons parce que vous les connaissez aussi bien que moi.

— Je vous jure que non.

•^ Alors, tant pis! je vais vous les dire. J'avais

toujours reculé pour le faire, mais ce soir, il n'est plus temps.

Elle s'était animée. Des soupirs douloureux gonflaient sa gorge. Je m'aperçus brusquement qu'elle pouvait être belle, mais c'était une beauté particulière, sans lien avec la forme du visage et qui tenait tout entière à la violence de passion qu'elle décelait. A cette minute, j'aurais dû déjà prévoir quels abîmes cette âme pouvait recouvrir.

En face d'elle, Marcel Glerabault m'apparaisaait diminué, tout petit. On aurait dit que son crâne était devenu plus étroit. Les deux lumières mettaient dessus deux points brillants d'inégal éclat et ridicules.

Lentement, Noémi commença :

— Voulez-vous que nous résumions ma situation ? Je suis née on ne sait où, de parents dont je ne soupçonne même pas les noms. On m'a baptisée Noémi Pégu. On aurait pu aussi bien me gratifier d'un titre, comme au dernier siècle, et m'appeler de Lespinasse ou La Forêt. Comme il est notoire pourtant que je viens de la rue, on a préféré une désignation qui sentît le ruisseau. Les gens de ma catégorie sont toujours repris dès l'origine par la crasse initiale : tant pis pour eux!... Remercions la Providence : au lieu de mourir sur place, je suis recueillie dans un orphelinat où l'on m'élève, gagnant ma vie dès que mes doigts peuvent tenir une aiguille et avec la perspective, — combien brillante ! — de devenir domestique ou fille de ferme. Cela me mène jusqu'à dix-huit ans. Allons l reconnaissez qu'au moins jusqu'à cette date, je n'ai

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pas abusé du romanesque. Je n'ai nriême connu de Texistence que ses tares. Il y a mille façons de plonger dans la lie. Je ne m'étendrai pas sur celle où je me suis crue noyée. D'ailleurs, cela me paraît aujourd'hui si loin que j'ai presque oublié et que je pardonne...

— Alors, à quoi bon ? interrompit Marcel Clerabault.

Elle Tarrêta d*un geste :

— Laissez-moi finir : cela me fait du bien. Ayant ensuite repris sa position, elle poursuivit :

— Un jour, je suis appelée par la mère supérieure et j'apprends que j'entre dans la maison Clerabault. Qu'y ferai-je ? On ne sait trop : fille de chambre, bonne d'enfant ou femme de charge. Peut-être un peu tout cela, peut-être beaucoup moins. On m'a arrêtée sans me connaître, sur la foi du couvent. Quand on achète un meuble, on se garderait d'en confier le choix à un étranger, mais s'agit-il d'un être humain, il ne vaut pas la peine qu'on se dérange. On avait dit simplement à la supérieure : « Envoyez-moi ce que vous avez de mieux. » Il paraît que je représentais ce mieux rêvé. Je suis donc venue ici. C'était un soir comme celui-ci. Pour me recevoir, on fît moins de frais que pour inslaller cette horloge. Nanette seule m'accueillit et m'indiqua ma chambre. J'y montai. Je ne vous ai vu que le lendemain...

Elle s'interrompit une seconde. Elle avait cessé de regarder Marcel Glerabault pour se tourner vers moi. On aurait cru vraiment qu'elle me priait de l'aider à revivre ce passé auquel j'étais si étrangère !

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Une émotion fit ensuite trenibler sa voix : elle reprit, presque pour elle-même :

— Vous étiez alors marié... Ce n'était pas à moi de juger : pourtant, tout de suite, je compris et, sans attendre qu'on me demandât rien, je m'efïorçai de tenir le rôle qu'une autre négligeait de remplir. M'y avez- vous encouragé ? Je ne m'en souviens pas. Sans que je me rendisse compte moi-même de ce qui s'était passé, je me trouvai un jour avec la charge des clés. Une autre fois, ce furent les cahiers de dépense. Puis j'arrêtai les menus. Quand votre femme s'ennuyait, elle m'appelait pour lui faire la lecture. Elle n'écoutait pas, mais je m'instruisais. J'ai passé ainsi quatre ans qui auraient pu être des années de paradis, si j'avais su fermer les yeux et ne pas voir. A vingt ans, malheureusement, on manque d'expérience. Je m'irritais devant certains aspects de la vie qui m'étaient révélés. J'avais fini par trop me croire de la maison, et je souffrais... oui, j'ai souffert pour vous... souvent... douloureusetneni...

Marcel ClerabauU ne bougeait plus. Il semblait ennuyé qu'on parlât de son histoire. Les sourcils de Mademoiselle se froncèrent :

— Puis, vous êtes devenu veuf... Mon Dieu! c'était très simple : j'étais un objet utile dans la maison; pourquoi s'en serait-on débarrassé à cette occasion? Moi-même, si j'avais désiré parlir, oii serais-je allée? Vous voyez que je ne vous cache rien. Je n'avais pas encore pris racine, ni dépouillé ce détachement des choses qui est le plus clair de l'enseignement du couvent. Si l'on m'avait offert un

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autre asile, sans doute je vous aurais quitté. Ce n'esi qu'après, un peu plus tard, qu'à force de vous voir continé dans votre chagrin silencieux, et en même temps si solitaire dans la vie, la pitié m'est venue. Alors seulement j'ai commencé de vivre ! Ah ! vous ne vous doutez pas du bonheur que je vous doisl Pour la première fois, grâce à vous, je savais donc ce que c'est que penser à un autre ! C'est une chose singulière que mon bonheur ait été fait ainsi de votre malheur à vous... Seulement... seulement, c'était trop beau. La maison vivait dans une paix trop profonde. Comment admettre que les faits soient aussi simples et qu'un homme tel que vous accepte les services d'une femme de mon âge sans exiger d'elle autre chose? A certains soirs, d'ailleurs, vous êtes descendu comme aujourd'hui. Je ne vous le reproche pas, certes ! Il ne vous déplaisait pas de voir où j'en étais de mon instruction, ni de rompre sans contrainte le long silence de votre journée. Oh ! j'ai très bien compris ! Ce n'était même pas pour cela que vous veniez, mais surtout parce que j'ai vu le passé ! . . . Quoi qu'il en soit, Nanette s'en est aperçue, elle a parlé. Il y a quinze jours, en me confessant, M. le curé de Saint-Michel m'a laissé entendre que je devais lui cacher une faute grave. Le matin, à la messe, je suis regardée. Vos parents, qui sont vos liéritiers, chuchotent de leur côté des histoires, en attendant de crier au scandale. Vous n'avez rien à y perdre : soit, mais moi? Le jour où, sous la poussée de l'opinion, vous aurez dû me congédier, que devenir avec une réputation salie, et dans l'impuis-

sance d'accepter même l'aide pécuniaire que vous pourriez provisoirement m'ofïrir ? Je serais votre parente : le monde se tairait. Je suis une orpheline recueillie par la charité des sœurs : du même coup, je ne puis être qu'une intrigante ou une coureuse. Vous demandiez mes raisons : les voilà. Je vous défie d'en récuser la valeur. Je dois partir. Je m'en irai d'ici avec le regret de jours que vous avez su rendre si heureux et la pensée que, si j'ai pu monter un peu au-dessus de ma condition, c'est à vous encore que je le dois; mais je m'en irai dès que j'aurai trouvé la remplaçante que je cherche et qu'il vous faut!

Pendant ce long discours, Marcel Clerabault avait continué de rester immobile, les coudes sur la table. Il semblait écouter ces choses sans surprise. A quoi pensait-il? Avait-il même suivi ce que disait Noémi? Par instant, j'avais eu l'idée qu'il ne songeait peut-être qu'à l'ennui d'un changement d'habitudes dans sa maison. Puis, vers la fin, son visage était devenu de glace. Un tel froid s'en était exhalé que Noémi même s'était mise à parier plus lentement. Enfin, il parut s'apercevoir qu'elle ne parlait plus et sortit de sa torpeur. Une ironie fit grimacer sa bouche.

— Vous raisonnez comme un enfant, dit-il en jetant sur Noémi un regard perçant : je tiens à vous, cela suffît pour que je vous garde.

Une lueur passa dans les yeux de Mademoiselle, mais ce ne fut qu'un éclair.

— Vraiment? murmura-t-elle. Si Nanette vous entendait!...

Il haussa les épaules.

— Laissez donc Naiiette en paix : vous comprenez fort bien.

— Non.

Il fit un nouveau geste d'impatience :

— A votre tour, vous désirez des explications ? Soit.

Ses bras s'abaissèrent pour se croiser sur la table. Il apparaissait cette fois en pleine lumière, encore différent. Une fatigue démesurée tirait ses traits. Parler devait lui être une souffrance.

— Vous avez deviné très juste : quand je viena ici le soir, c'est avant tout le passé que je clierche, reprit-il d'un ton sourd.

La figure de Mademoiselle se décomposa. Elle allait ouvrir la bouche pour répondre : il l'arrêta d'un geste :

— De grâce, moi aussi, laissez-moi aller jusqu'au bout... Quelle stupeur dans Dijon, si Ton soupçonnait ce que je ressens et qu'aujourd'hui encore, après trois ans de veuvage, le mari que j'étais, ridicule, dédaigné, malheureux, bafoué, en est encore à pleurer son supplice ! C'est entendu : Rose ne m'ajamais aimé ; elle laissait aller la maison à la diable; elle était imprudente, écervelée, coquette... Qu'est-ce que cela prouve, sinon qu'il est criminel d'enfermer un oiseau dans une cage ? Depuis sa mort, il m'est arrivé souvent de regarder dans la glace l'étrange figure que je fais. Alors je songe que je n'ai pas vieilli, qu'au jour de notre mariage, j'avais déjà ce teint jaune, cette face funèbre de magistrat, et non seulement je pardonne.

mais je comprends... C'est quelque chose de monstrueux que, parce qu'il est riche et bien né, parce qu'elle est pauvre et d'origine obscure, un homme laid puisse s'acheter le luxe d'une femme belle ! Mademoiselle eut un sursaut :

— Vous n'avez jamais été laid.

Mais c'était à Marcel Glerabault de ne plus entendre. Emporté par le flot des souvenirs, il poursuivait :

— J'ai commis ce crime! Elle s'en est vengée... Si peu, vraiment! que je demeure encore étourdi de mon bonheur, honteux des délices dont j'ai joui et qui ne m'étaient pas dues. Savez-vous que, tout à l'heure, quand vous aviez l'air de me plaindre et de la condamner, j'ai été sur le point de vous chasser? Heureusement je me suis ressaisi. J'en suis là, en effet, que, morte, je la cherche encore à travers les êtres qui l'ont approchée, parmi les choses qui l'ont regardée vivre. J'ai ainsi des heures de folie où je me heurte au vide, puis d'autres au contraire où je crois entendre de nouveau son pas, et j'imagine alors que son ombre revient, parce qu'elle a découvert enfin ce que cachaient mon air stupide et la maladresse de mon amour. Comprenez-vous maintenant pourquoi je n'admettrai jamais que vous disparaissiez d'ici, vous qu'elle avait prise en affection?... Car elle vous aimait, vous! et vous n'avez pas l'air de lui en être reconnaissante ! La place que vous avez prise dans cette maison, c'est elle qui vous l'a donnée ! Quand elle allait mourir, c'est vous qu'elle réclamait et non pas moi! Vous étiez sa confidente, presque son amie !...

Il eut un ^este coupant :

— Vos objections ! Parbleu ! je les savais d'avance ! On dira que vous êtes ma maîtresse : et après? Qu'est-ce que cela vous fait à vous, si je vous garde quand même? Les clabaudages? Vouf- êtes audessus d'eux, j'imagine ! Quant à moi, j'ai prouvé, je pense, à quel point je m'en moque. Quand le fils GlerabauU décida d'épouser la fille d'une gantière à façon et la fit entrer à son bras dans cette demeure, je suppose que les ossements des Clerabault ont dû frémir d'horreur au fond du caveau des ancêtres : pourtant, ai-je hésité? Ainsi, votre intérêt...

— Mon intérêt ! répéta Noémi avec une indicible amertume.

— Evidemment ! Avons-nous à parler d'autre chose?

Elle s'était dressée à demi, frémissante :

— Je croyais cependant vous avoir montré combien il comptait peu pour moi !

Mais de nouveau Marcel Glerabault n'entendit pas, ou ne vit pas.

— Ne supposez pas d'ailleurs que je veuille attendre pour vous marquer d'une manière efficace ma reconnaissance...

Cette fois, Noémi s'était levée. Un rire nerveux la secouait.

— Ce qui veut dire que vous envisageriez sans effroi une augmentation de gages que je ne demande pas, et qu'à ce prix mon honneur vous paraîtra suffisamment payé!

— Votre honneur! Encore des mots de roman...

Le rire de Noémi s'éteignit en même temps que celui de Marcel Glerabault s'élevait, sec comme si l'on avait agité des noisettes dans un sac.

— A qui en avez-vous, ce soir, ma pauvi*c Noéaii? Vous savez aussi bien que moi que, pour des raisons diverses, mais également impérieuses, nous sommes rivés Tun à l'autre ! Aller ailleurs ? Redevenir simple domestique, vous qui avez pris désormais, et grâce à moi, des habitudes de dame et, — ce qui est pis, — une mentalité de bourgeoise î Vous ne passeriez pas vingt-quatre heures derrière vos nouvelles casseroles, sans rêver de suicide !... Regardez donc la vie en face, et tâchons d'en tirer, s'il est possible, un minimum de douleurs. Voici près d'un mois que je sentais venir Cette explication et que je Técartais, sachant d'avance qu'elle n'aboutirait qu'à des constats inutilement pénibles. Vous y avez tenu, vous l'avez. Le meilleur, maintenant, est de l'oublier. Au surplus, ne croyez pas que si je parle raison, je méconnaisse votre affection...

lilaissa passer un temps. Sa voix s*amollit.

— Je sais qu'entre les deux vous aviez fait un choix et que c'était elle, — votre amie pourtant, — que vous condamniez. Moi non plus, je ne supporterais pas sans déplaisir la perspective d'être privé de vous. Si j'ai parlé un peu durement, n'était-ce pas en somme une façon de vous le prouver?

Elle écoutait, pétrifiée. Elle avait cet air absent de la bête traquée et qui bute contre un abîme.

Voyant qu'elle ne répliquait rien, Marcel Clera» bault se leva :

SO LK^ CHuSëS voient

— Allons, dit-il, c'est entendu. Nous oublions ce qui s'est dit ce soir. Demain sera comme hier.

Noémi ne put que répéter dans un souffle :

— Demain !...

On seritait que tout autre mot se serait arrêté dans sa gorge, môme si elle avait souhaité d'en prononcer un autre.

Marcel Clerabault reprit sa lampe.

— Bonsoir. Allez vous reposer. Vous en avez autant besoin que moi.

iiile redit comme un écho :

— Bonsoir!

Il lui tendit la main. Elle avança la sienne, lentement. Il la sentit glacée.

— Gomme vous avez froid ! Prenez garde de pïi ndre mal. ^

Puis, sans insister plus, il sortit doucement, marchant du même pas feutré qui l'avait annoncé.

Alors, elle demeura longtemps debout, comme il Favait laissée. Son visage était devenu couleur de cire. Ses yeux fixaient la place qu'il avait occupée toutàlheure, mais s'ils apercevaient quelque chose, ce devait être au delà du réel, dans l'univers des songes.

Enfin, elle rit! Les animaux, les choses, tout dans la nature peut pleurer : l'homme seul parvient à rire, et c'est le plus souvent un spectacle terrifiant. Dans ce rire de Noémi Pégu, comment ne pas lire d'avance la destinée qui allait s'accomplir^ tant il s'y trouvait de haine et d'amour exaspérés. — ImLcciie!

LES CHOSES VOIENT Si

Elle avait tendu le poing vers la porte. Mais, à faire ce simple geste, son énergie sombra. Je lavis s'effondrer sur une chaise. Elle sanglotait maintenant, tamponnant sa bouche avec un mouchoir pour ne pas troubler le silence. En même temps, des mots entrecoupés lui échappaient. Elle ressemblait à un enfant qui se plaint.

— L'autre!... Ah! l'autre!... S'il savait à quel point je suis encore sa confidente!

De nouveau, elle jeta :

— L'imbécile !

A ce moment, je sonnai dix heures et demie. Aussitôt, rappelée au présent, elle se tourna vers moi :

— Toi !.,. commença-t-elle.

Elle aussi, comme Nanette aurait déjà voulu me chasser !

Un bruit interrompit la phrase. La cloche du dehors venait de retentir violemment. Surprise, Mademoiselle s'arrêta pour l'écouter. Qui pouvait venir à pareille heure ? On se trompait, ou bien ce devait être quelque farce de gamin en train de polissonner sur la place. Mais non : après cinq minutes d'attente vaine, la cloche recommençait.

— Est-ce dehors? cria la voix de Nanette. Séchant ses larmes. Mademoiselle répondit :

— Ne l'entendez-vous pas ? Allez voir ce que c'est ! Un quart d'heure s'écoula. Je percevais des allées

et venues sans fin dans le corridor et l'escalier. Seul un événement grave pouvait ainsi troubler la maison. Toujours immobile, Mademoiselle écoutait anxieusement.

Nanette enfin parut, en costume de nuit, affolée :

— Mademoiselle, c'est une dame qui couche

— Une dame !,

— Monsieur veut qu'on Tinstalle dans la chambre du fond. Heureusement qu'on a nettoyé mardi, mais il n'y a pas de draps.

Perdue dans ses réflexions, Noémi ne répondait pas. Nanette reprit :

— Mademoiselle a-t-elle entendu? Il faut des draps.

— Mais enfin, qui est cette femme ? La c ^nnaissez-

vous ?

— Il paraît que c'est M*"* Morcins, la cousine Rose, comme Monsieur l'appelle. Pour les draps...

— Venez, dit brusquement Mademoiselle.

Et ce fut ma première soirée dans la maison. Avant que d'y avoir passé une nuit, je ne doutais déjà plus de la catastrophe.

C'est le lendemain que je fis connaissance avec la cousine Rose.

La matinée s'était écoulée sans bruit. Rien dana la maison ne trahissait la présence d'une étrangère. Il semblait au contraire que cette arrivée eût provoqué un calme plus grand. Mes heures tintaient dans le vide. Nanette, comme d'habitude, vaquait à sa cuisine. Mademoiselle n'avait pas paru. Aucun mouvement enfin dans la chambre de Marcel Glerabault.

A dix heures, suivant Tusage, on servit le déjeuner.

Répondant à l'appel de Nanette, Mademoiselle descendit. Elle avait les traits tirés par l'insomnie. Ses yeux, plus mobiles que d'habitude, guettaient les alentours. Ce fut à peine si elle toucha au repas.

Quand elle eut terminé, au lieu de se lever en hâte^ ainsi qu'elle en avait l'habitude, elle s'attarda, pensive, à regarder Nanette aller et venir. Peut-être désirait-elle lui parler : ce qu'elle avait à dire, cependant, devait être singulièrement délicat, car elle persistait à se taire. Nanette, de son côté, affectait de ne pas soupçonner sa présence.

Soudain la porte s'ouvrit. Je perçus un froufrou de soie, des pas d'oiseau, un parfum de verveine : la cousine Rose entrait...

Je la vois encore distinctement. Elle avait un visage d'un ovale extrêmement pur, des yeux en amande, et, par une singulière fantaisie, portait les cheveux courts séparés par une raie. Quand elle souriait, deux rangs de perles se découvraient entre ses lèvres. Tout en elle était enfantin, matinal. On n'aurait jamais cru qu'elle pût être mariée. On se demandait son âge : seize ans ou vingt-cinq? on pouvait choisir. Au surplus, vous la connaissez aussi. Son portrait est dans la chambre de M. Clerabault. Il serait ressemblant si un portrait était capable de rendre la vie du regard, le geste puéril, cette allure de poupée choyée et toujours en toilette, l'inexprimable enfin qu'est la mobilité d'un visage où nulle pensée ne s'arrête, parce que trop de pensées s'y pressent à la fois et tumultueusement.

Elle s'arrêta au seuil et fronça légèrement ses sourcils noirs. Il était évident qu'elle ne s'était pas attendue à trouver là Mademoiselle. Puis, faisant contre mauvaise fortune bon visage, elle salua Noémi d'un geste gracieux, et allant vers Nanette ;

— Voilà, ma bonne Nanetie, j'ai voulu vous faire visite. C'est bien le moins, puisque je vous encornbro.

NancHe, rouge d'ébahissement, contemplait la cousine Rose, ne sachant que balbutier.

— Oui, je vois, reprenait celle-ci, vous ne vous souvenez plus de m'avoir vue ; mais, moi, je ne vous ai pas oubliée. Ràppelez-vous : c'était au mariage de Marcel... Je n'étais encore qu'une petite fille ; alors, on ne me regardait pas. Depuis ce temps, à mon tour je me suis mariée, mais cela ne m'a pas réussi. Vous devez me trouver terriblement vieillie : vous, je vous retrouve pareille, telle que je vous avais laissée... Mon Dieu! quelle chaleur ici ! Vous n'ouvrez donc jamais la fenêtre?

— Pas en hiver, bien sûr : on récolterait le coup de la mort!

— Et vous restez dans cette cuisine toute l'année? C'est effrayant!... Comment respirez-vous? Moi, chaque fois que je faisais des confitures, j'élais certaine d'avoir une migraine atroce. Je crois que je n'en ferai plus, d'ailleurs... Enfin, l'existence n'est pas gaie pour tout le monde!...

— Je ne me plains pas, bégaya encore Nanette. Inquiète et ravie, elle dévorait des yeux cette belle

dame venue pour causer avec elle. Une telle alteution, si peu dans les usages, la bouleversait. Elle reprit :

— Et Madame, naturellement, va rester quelque temps?

— Oui... je l'ignore... Enfin cela peut durer... Je compte sur Mai cel : il est si bon I

Distraitement, la cousine agitait son mouchoir garni de dentelles, pour s'éventer. De nouveau, un parfum de verveine fusa dans Tair, se mêlant à l'odeur acre des casseroles. Voyant qu'on ne s'occupait pas d'elle, Mademoiselle se leva :

— Si Madame a besoin de quelque chose dans sa chambre ou ailleurs, elle n'aura qu'à me le demander, fit-elle d'une voix sèche.

— Ah ! Mademoiselle ! vous êtes aussi de la maison? Mille pardons, je ne m'en doutais pas... sans cela...

La cousine Rose s'interrompit. Eut-elle un pressentiment? Ses jolis yeux s'éteignirent. Son sourire restait en panne. Il lui fallut un effort pour achever :

— Sans cela, je me serais empressée de faire connaissance. Vous vous appelez?

— Noémi.

— Hé bien ! Mademoiselle Noémi, sovez certaine que j'aurai toujours plaisir à vous rencontrer... Allons! je remonte auprès de Marcel : nous avons tant à causer d'affaires importantes... Bonne santé, Nanette... Mademoiselle...

Mais, au moment de disparaître, elle m'aperçut :

— Ah ! fit-elle, la belle horloge neuve !

Et elle repartit comme elle était venue. Un bruissement de volants tournoyait autour de sa jupe de soie couleur puce : soulevée par le mouvement de l'air, la guimpe en dentelle qui décorait son col avait l'air de battre comme une aile. C'était décidément un oiseau joli, délicieux, déconcertant. Elle n'était plus là qu'on la cherchait encore...

Alors, debout toutes les deux, Noémi et Nanette se reg"ardèrent. Le bon visage de Nanette semblait chauffé par du soleil. Celui de Mademoiselle exprimait au contraire une exaspération farouche. Enfin une phrase siffla :

— Elle ment! Elle savait qui je suis!

— Oh ! Mademoiselle ! protesta Nanette.

Mais ses yeux ne pouvaient celer leur joie. Elle non plus ne doutait pas que la cousine Rose n'eût résolu d'ignorer Noémi :

— Qu'est-ce qu'elle vient faire? reprit celle-ci de la même voix sifflante.

Et Nanette, cette fois, comprit que c'était là cette question qui, depuis le déjeuner, dévorait Mademoiselle. Une nouvelle joie éclaira ses yeux. Dès lors que Marcel n'avait rien dit à cette femme, celle-ci n'en était pas encore au point qu'on pouvait craindre.

— Comment le saurais-je? fît-elle goguenarde, demandez-le-lui.

— Et elle s'installe ! poursuivait Noémi.

— Elle n'en est pas bien sûre... glissa Nanette.

— Je vous dis qu'elle s'installe !

— En tout cas, elle ne sera pas gênante, et cela ne pourra que distraire Monsieur. Avez-vous remarqué? Elle s'appelle Rose, comme l'autre/... J'avais peur que cela ne le tourmentât : mais je ne le crois plus. Elle est aussi jolie, sans lui ressembler.

— Elle a l'air aussi folle!

— Un air de jeunesse. Ça ne rime à rien et ça fait plaisir.

— Ah î VOUS croyez, vous !...

Brusquement Noémi s'arrêta. Qu'aliait-elie dire?

et quelle anxiété la troublait pour qu'elle se fût oubliée au point de prendre presque cette domellique pour confidente?

— En tout cas, reprit-elle s'efforçant de reconquérir son sang-froid, c'est plus de besogne pour vous; mais, quoi qu'en pense cette dame, j'espère bien que cela ne durera pas. Ne vous tourmentez pas.

— Ce n'est pas moi qui me tourmente, répliqua Nanette d'un ton ambigu.

Et Mademoiselle sortit.

L'après-midi, je la vis passer dans la cour, en chapeau, les mitaines aux mains et tenant son paroissien. Elle se rendait soi-disant à l'église.

— Tiens, murmura Nanette, ce n'est pas samedi pourtant.

Puis je n'entendis plus ri«n, ou plutôt j'entendis marcher dans la chambre du haut, et je reconnaissais clairement le pas feutré de Marcel Clerabault, escorté par un autre sautillant, celui de la cousine Rose évidemment.

La journée s'écoula sans que Noémi reparût. Celle-ci ne revint qu'après six heures, c'est-à-dire quand le souper commençait.

Elle pénélra directement dans la cuisine ; un air de fête l'enveloppait toute.

— Je vous demande pardon, fit-elle, je suis en retard.

Nanette haussa les épaules.

— Oh ! Mademoiselle n'a pas à se gêner.

Cette prévenance inusitée lui avait fait peur.

Hâtivement, Mademoiselle dévora son potage. Je l'examinai pendant ce temps, et de même que Nanette je sentais qu'un événement était survenu qui l'avait transformée. Elle était partie défaite : elle rentrait chantant le triomphe. A coup sûr, elle venait de vivre une de ses heures où l'âme, après avoir agonisé dans la nuit, se réveille en face d'un soleil levant. Gela se découvrait à ses gestes saccadés : cela s'exhalait d'elle comme un hymne. 11 était impossihle qu'elle gardât longtemps son secret. A défaut de la voix, son regard l'aurait livré !

Et tout à coup, en effet, elle repoussa l'assiette placée devant elle, se tourna vers Nanette et jota :

— iîé bien? cette cousine Rose?... Je sais, maintenant!

Nanette, immobilisée sur place, attendit sans mot dire. Mademoiselle reprit :

— Elle a un mari, un fils de quatre ans, et elle a lâché le tout pour un amant qu'on ne connaît pas : voilà !

Nanette laissa retomber ses bras :

— Jésus-Dieu !

— Cela court Dijon, tout le monde en parle, c'est le secret de Polichinelle. Elle les a lâchés et vient plaider ici en séparation, car elle a tous les toupets ! Elle réclame son fils !

Elle s'arrêta pour éclater d'un rire terrible, presque semblable à celui qui l'avait saisie la veille, après le départ de Marcel Clerabault. Anéantie, Nanette répéta i

— Jésus-Dieu !

— Et les voilà ses affaires ! Comme on ne reçoit pas ces gens-là dans les hôtels convenables, elle s'est dit que M. Glerabault, lui, serait moins dégoûté. Heureusement, quand il saura...

Nanette eut un cri :

— Vous n'allez pas lui dire...

— Ah! non, inutile! Qu'il sorte comme moi cinq minutes, et il sera Bxé !

De nouveau Nanette chancelait :

— Et elle a un enfant !

Un coup de timbre, frappé dans la salle à manger, la tira de sa stupeur.

— Mon Dieu! à quoi songez- vous? dit Made-» moiselle, allez vite! elle a failli attendre !

Elle riait encore, mais toute seule, cette fois, pour elle-même. 4

Elle riait d'avoir désormais la certitude que cette l cousine Rose ne pourrait pas rester. Car ceci était ' l'évidence : elle ne le pourrait pas ! A cette époque, en effet, mieux eût valu être lorette que séparée. La femme séparée était une excommuniée en margo de la^ loi, hors du monde. On n'allait pas chez elle; on aurait changé de roule plutôt que de la saluer.

Cependant une ombre légbre passait déjà sur cette ivresse de Mademoiselle. Brusquement une pensée très simple venait de l'effleurer : était-il bien sûr, aprës tout, que Marcel Glerabault ne fût pas au courant?

Elle l'écarta :

— Impossible ! Il ne l'aurait pas acceptée chez lui.

— Pourtant, reprenait la voix, ne se vante-t-il pas d'être au-dessus des préjugés?

Elle secoua la tête :

— Quand il s'agit de lui : pas quand il s'agit des autres !

Elle conclut :

— Si j'ai raison, avant quarante-huit heures, elle sera dehors.

Et comme Nanette rentrait :

— Allons! fit-elle méchamment, j'espëre que cette mère modèle n'a pas perdu Tappétit.

Nanette, tremblante, se recueillit, puis brusquement :

— Non, Mademoiselle, je l'ai bien regardée, ça ne peut pas être vrai.

— Vous avez l'habitude en effet de ne croire qu'à ce que vous ne voyez pas, repartit sèchement Mademoiselle.

Et ce fut tout pour ce soir-là. Noémi ne revint pas apurer ses comptes. En revanche, vers onze heures, j'aperçus deux lumières qui passaient dans la cour. Marcel Clerabault ramenait la cousine Rose à son appartement. La nuit ensuite couvrit définitivement la maison. Je vis celle-ci s'endormir avec une sérénité d'enfant : on aurait pu croire qu'elle n'abritait que des cœurs paisibles...

Avez-vous songé parfois que la grâce du sommeil est accordée à tout ce qui est, sauf à l'horloge? Je ne me plains pas de la fatigue. Je ne regrette pas les rêves : on rêve aussi tout éveillé. Ce qui est terrible, la nuit, c'est d'être seule à vivre. Alors on nourril des pensées étranges, dérai.son-

nables. Des peurs insoupçonnées vous font blêmir. On craint aussi ù'avoir trop tardé à frapper l'heure. Quand l'aube approche enfin, on guette sa lumière avec cette angoisse du marcheur harassé qui a vu de loin le gîte promis et désespère de Tatteindre.

Cette fois, contre l'habitude, j'imaginai que tous les habitants de la maison ne cessaient pas de guetter ma sonnerie. Cependant aucun bruit n'aurait permis de justifier cette supposition bizarre. D'ailleurs, pourquoi ne pas dormir cette nuit-là, comme les autres? Revenu dans sa chambre, Marcel Clerabault s'était couché. La chandelle de la cousine Rose avait été soufflée un quart d'heure après qu'il avait retraversé la cour. Nanette se vantait d'un sommeil à défier les plus violents orages. Quant à Mademoiselle, ue Tavais-je pas vue partir heureuse?

Pourtant, non, j'étais suire que personne ne reposait. Ah! Ton donnerait beaucoup à certains moments pour être le miroir et pénétrer la pensée des hommes! Donc, je savais, j'étais certaine que toute la maison était remplie de pensées anxieuses. Je les sentais rôder. Je n'aurais pu dire ce qu'elles étaient, mais je les voyais passer, tels des fantômes.

Je ne me trompais pas.

Dès quatre heures, je distinguai le pas de Nanette. Chassée par l'insomnie, elle descendait une heure plus tôt que de coutume. Elle vint directement à la cuisine, s'y promena un instant, enfin, par habitude plutôt que par nécessité, s'occupa d'alluiuer son feu.

A peine avait-elle commencé qu'un nouveau pas

se fit entendrô. Cette fois quelqu'un se promenait dans la cour. Même on approchait de la fenêtre. Une tête se montra derrière le carreau inspectant les aîtres, puis un coup léger fut frappé.

— Est-ce toi, Nanette ?

Efl'rayée, Nanette lâclia son fourneau, courut à la croisée :

— Monsieur!

— Tais-toi : ouvre la porte.

— Aller dans la cour, à cette heure, par un temps pareil!

Déjà elle se précipitait vers la porte-fenêtre, tournait la clé.

— Ne fais pas de bruit, dit Marcel Clerabault.

Il était en costume de nuil, la tête emmaillotée dans un foulard de coton rouge parsemé d'arabesques noires. Il n'avait passé qu'un simple caleçon de tricot. Ainsi vêtu, la figure bouffie, il paraissait grotesque, très vilain.

Il s'assit tout de suite près du fourneau.

— Qu'est-ce que tu fais, si tôt? demanda-t-ii. Nanette secoua les épaules d'un air bourru :

— Au moins, je reste dedans, tandis que vous...

— Moi, j'avais perçu du bruit, je me suis demandé ce que c'était, et m'étant levé...

il s'interrompit :

— C'est bon, le feu...

— Chauffez-vous... d'ailleurs, vous devriez aller vous recoucher.

— C'est entendu, j'y vais, mais auparavant... Marcel Clerabault s'arrêta encore^ comme pour

respirer plus à l'aise, Il reprit :

- — Tu a eu raison de te lever. J'avais à te parler tranquillement. Dans la journée, ce n'aurait pas été aussi commode.

— A qui la faute? murmura Nanette entre ses dents.

Marcel Clerabault fit un geste d'impatience.

— Ne perdons pas de temps, cela vaudra mieux... Sais-tu où demeure M. Tiphaine?

— Tiphaine?...

— Oui, le juge... Au surplus, peu importe. C'est rue du Petit-Potet. Le premier venu t'indiquera la maison. Yoici une lettre à lui porter.

Il la tirait de sa chemise et la tendait, preuve évidente qu'il avait menti tout à l'heure en assurant qu'il venait par hasard. Certainement, il avait guetté l'arrivée de Nanette.

— C'est tout? interrogea celle-ci.

— Oui... ou plutôt, suis-moi bien... J'en aurai d'autres probablement à faire parvenir à la même adresse. Je te les donnerai quand il faudra. Toutefois, pour celle-ci, comme pour les suivantes, je tiendrais à ce que tu fusses la seule à savoir que je les envoie. Comprends-tu?

Une joie mal réprimée éclaira le visage de Nanette.

— Rapport à Mademoiselle ? demanda-t-elle.

— Si tu le veux : d'une manière générale, à cause de tout le monde.

— C'est bon, donnez... tout sera remis comme vous le désirez.

Elle s'empara du pli et le glissa dans son tablier. Ils se souriaient.

LES CHOSES VOIENT 6b

Q'ie d'impressions diverses troublent le cerveau clos hommes, même aux heures où les soucis les accablent ! Je suis sûre qu'à ce moment Nanette revoyait Marcel Clerabault en robe courte, trottinant sous sa garde dans les allées du parc. De son côté, celui-ci devait sentir passer sur lui, telle une brise fraîche, le souvenir de ce dévouement nourri par les années.

— Tu es une brave femme, murmura-t-il soudain, d'une voix que je ne lui connaissais pas.

C'était, cette fois, une voix chaude, enveloppante, câline. Elle faisait un contraste navrant avec Taccoutrement de celui qui parlait.

— Vous savez bien que je fais ce que je peux, repartit Nanette ; môme quand je vous tourmente, c'est toujours pour vous éparj^ner du souci.

Il ne répondit rien. Il semblait plongé dans ses pensées.

Elle reprit :

— Et puisqu'on est tranquille, j'ai, moi aussi, bien envie de parler... Depuis le temps que ça me travaille !...

— A quoi bon ? fît Marcel Clerabault d'un ton bas.

— Si ! la première fois, quand vous avez épousé Rose, c'était vous qui le vouliez, et pour votre plaisir : je n'avais rien à dire, tandis que, maintenant...

Elle hésitait, cherchant des mots qui résumassent son long-souci, sans pourtant blesser. Si souvent, depuis une année, elle avait espéré cette heure ! Ne lui était-il pas arrivé, à maintes reprises déjà,

d'enlever son tablier, de monter jusqu'à la porte dé Marcel, puis, vaincue par la crainte de raccucd qui suivrait, de redescendre sans être entrée ! Et voici que l'occasion se présentait, unique. Nulle présence à redouter : auprès d'eux, j étais la seule chose qui eût l'air de vivre, témoin muet et qu elle aurait découvert bienveillant, si elle avait su

regarder !

— Maintenant, voyez-vous, c'est très différent. C'est elle qui vous veut, et j^ai si peur qu'à force de vouloir, le chasseur ne force le gibier! Oh! pour sûr! elle est férue de vous. Gela se voit à des signes qui-ne trompent pas une vieille femme de mon espèce : elle l'a même été du premier jour qu'elle vous a vu : mais, alors, elle savait bien que le gâteau ne pouvait être pour elle. C'est seulement depuis la mort de Rose...

Elle disait « Rose » tout court, tandis qu'elle n'osait plus, en sa présence, appeler Marcel Clerabault par son nom de baptême.

— Ah ! depuis cette mort, la route est libre et c'est cela qui grise! quand on a comme elle lie goût des hauteurs et, par-dessus le marché, le goût d'un homme! Chaque jour, lorsqu'elle s'imagine que je ne fais pas attention à elle, je vois, rien qu'à son air, les progrès qu'elle a faits. Chaque fois qu'elle examine la vaisselle, ma cuisine, quels regards! On dirait qu'elle les guette. Elle semble dire : « Il n'est pas possible que tout cela ne soit pas un jour à moi ! » Coucher dans le lit des Clerahault! Elle n'y songe pas ! Si encore elle était jolie ! rien que rouée... Par exemple, comme elle vous prend!

Comme elle nourrit votre chagrin, pour que vous restiez toujours seul... avec elle ! Tant que vous Técouterez, elle fera le vide autour de vous. Si vous aviez simplement vu son état parce que la cousine Rose va demeurer quelque temps, vous vous douteriez...

Marcel Clerabault, qui avait laissé couler le flot, dit encore d'un air las :

— Je ne doute pas : je saiii très bien qu'elle m'aime, et qu'elle veut m'épouser : mais qu'est-ce que cela peut te faire, du moment que je ne l'épouserai pas ?

Nanette hocha la tête :

— On dit cela, on le croit... puis un jour vient, l'occasion...

— Non.

— Bien vrai ?

— Pas plus tard qu' avant-hier, ici même, je le lui ai dit, et elle a compris.

Nanette ferma les yeux. Elle avait envie d'em^ brasser son petiot pour cette parole de salut.

— Alors, dit-elle simplement, tu ne m'en veux pas?

Faute de l'embrasser, elle était revenue au tutoiement des jours lointains.

— Tu es bien toujours la même, soupira Marcel Clerabault : tu n'as jamais pu te faire à l'idée que j'avais plus de six ans.

Ils se turent.

Soudain Nanette approcha de la fenêtre.

— Ah ! j'ai eu peur en voyant de la lumibre. Je craignais que ce ne fût elle.

5g LES CHOSES VOIENT

— Une lumière ?

— C'est dans la chambre de la cousine. Ainsi la cousine Rose était debout. QuelTos

inquiétudes avaient pu réveiller Toiseau dans son

Revenue pr^s du fourneau, Nanette fourgonna le foyer, puis, obéissant tout à coup au désir de profiter de cette heure unique :

— Est-ce que la lettre est pour elle ? fit-elle d un

air ambigu.

— Gomme tu dis cela ! Pourquoi ?

C'est qu'à en croire Mademoiselle...

Marcel Glerabault se redressa vivement :

— Qu est-ce qu'on t'a raconté?

— Il paraît que ce serait une mauvaise femme : elle a quitté son enfant pour un amant.

— C'est faux.

— Alors, elle n'est pas séparée ?

Marcel Clerabault eut un sourire énervé :

— Peste! te voilà bien au fait!... Mais comme ie le prévoyais justement, je voulais te dire encore. . . C'est d'ailleurs une brëve histoire. Rose... elle s'appelle Rose aussi!... Rose, effectivement, vient pour plaider en séparation. On l'a mariée à seize ans, sans la consulter, avec un ivrogne et une brute. Imagines-tu cette petite chose frôle, ce jouiou délicat mis entre les griftes d'un homme de cinquante ans fêtard et gangrené? Partout ailleurs, cela relèverait des assises, mais, dans la famille, cela ne compte pas. Le ménage ainsi assorti a duré ce qu'il a pu. Un jour, lasse de mauvais traitements, elle s'est enfuie, laissant là-bas la seule

passion sérieuse qu'elle ait au monde : son fils. Pour le ravoir, il faut que les juges interviennent. Nous plaiderons. Voilà !

Ébranlée, Nanette examinait Marcel Glerabault.

— Et Tamant? dit-elle enûn^

— Jl n'y en a jamais eu.

— Est-ce bien siàr?

— Mais, malheureuse, il suffit de la regarder : elle n'a jamais aimé que Tenfant !

— Je pourrai, en conscience...

Marcel Glerabault se leva :

— Tu le peux.

Il repartait, ayant dit sans doute tout ce qu'il souhaitait, l'air content. Qui sait si la pensée do rendre service à la cousine Rose ne lui donnait pas aussi du plaisir?

En passant, il jeta un coup d'œil vers la chambre de celle-ci. De la lumière continuait d'y briller, et cette lueur menue donnait à la cour solitaire upe vie inaccoutumée. Marcel Glerabault eut l'intuition que la maison lui souriait, et sourit. Au lieu de quitter la cuisine, il se tourna encore vers Nanette :

— Je suis sûr qu'elle pense à lui. On n'imagine pas l'intensité que peut prendre une passion unique chez ces êtres frêles : si elle ne l'obtenait pas, -ell»» serait capable d'en mourir !

— Oh! monsieur ! elle est bien trop jolie, répliqua Nanette définitivement conquise.

— C'est vrai qu'elle est jolie, répéta Marcel Glerabault, presque aussi jolie que l'autre... Mais si dilférente ! Allons ! je vais me recoucher. Je n'avais pas dormi. Je suis très las...

NanetteTescorta jusqu'à la porte :

— Oui, vous aurez raison, reposez-vous et comptez sur moi.

Elle écouta ensuite le pas de Marcel Clerabault qui remontait vers sa chambre. Quand il s'éteignit, elle revint près de la croisée, s'assit et, regardant à son tour la lumière qui luisait chez la cousine Rose, tomba dans une longue rêverie.

— Comme il s'en occupe ! murmura-t-elle. Peut-être revoyait-elle la délicieuse apparition

venue la veille, dans la cuisine ; peut-être encore songeait-elle à cet enfant dont Tiphaine devait décider le sort et qui, sans doute, était pareil au Marcel d'autrefois. Mais sa coiffe oscilla. Peu à peu le sommeil descendait sur elle, d'un vol furtif. Elle soupira. Ses paupières battirent. Puis, ce fut un silence profond, et j'eus la sensation que personne n'était plus là. Tout dormait.

Oui, tout était retombé dans le calme coutumier, dans la muette agonie de la nuit, et pourtant le jour venait, un jour d'hiver au ton froid, dont le ciel ne s'aperçoit pas.

De nouveau, j'étais seule à vivre dans la maison. Sans mes battements réguliers on aurait pu se croire au fond d'un sépulcre. Mon Dieu ! les hommes soupçonnent-ils quelles pensées nous bouleversent à ces minutes de solitude absolue ? Tandis que mon balancier allait et venait, je me faisais l'effet, ce matin-là, d'un oiseau entré par mégarde dans une chambre et qui s'afïole, allant d'une glace à l'autre heurter ses pauvres ailes, sans jamais trouver l'issue.

C'est probablement aussi parce que le temps, pour moi, est toujours d'une valeur égale que je juge mieux des événements. Ce que j'avais entendu depuis la veille n'avait fait qu'accroître mon anxiété. Que voulait Marcel Glerabault tenant à Noémi et se cachant d'elle ?Nanette, par vengeance, songeaitelle à jeter la cousine Rose dans les bras de son maître? Et quels projets atroces Noémi pouvaitelle nourrir contre cette dernière, venue en trou}}lefête à travers son beau rêve ?

Mais tout dormait, je vous l'ai dit. Pareil à ces gros cylindres qui écrasent les cailloux sur une route, le sommeil à ce moment faisait rentrer dans les âmes toutos les aspérités de la haine ; au réveil seulement, on s'en apercevrait à la dureté plus grande.

Cinq heures... Cinq heures et demie... Six heures... Soudain les cloches qui sonnent. C'est l'angelus à Saint-Michel. Allons ! éveillez-vous, Nanette ! rallumez ce feu qui s'est éteint : le jour est levé.

Le jour!... A peine si une clarté blafarde frissonne à travers les carreaux. Cela ressemble à un reflet de la neige tombée ces jours derniers. Et c'est si triste? si glacial! dans cette cuisine, avec ce fond de cour pour paysage !

Il y a des choses heureuses, le miroir par exemple, qui presque toujours reflète du soleil ; d'autres voient aes arDres, ^es nuages... Moi. dans ce coin somiire je n'ai jamais pu «ju écouter l'aube !

Elle a d'ailleurs des ^ruits bien à elle, des bruits ouatés, mystérieux, et qui vous suggërent l'envie

de chanter, même si Ton a le cœur serré? Co matin-là, j'entendis ainsi la ville s'éveiller...

C'est presque toujours la girouette qui commence, parce que l'air chauffé sort le premier de sa torpeur et court aussitôt le long des rues. Puis viennent des souffles, des sons amortis, comme si, dans le lointain, chaque demeure arrachée à son somme s'étirait au fond d'une alcôve bien fermée. Alors se lèvent aussi les bruits des vivants, isolés, — quelquefois un sabot qui fait crier le pavé, un juron de chiffonnier qui a mal culbuté sa hotte, un aboi de chien, un hennissement... A mesure, la lumière croît. Elle se coule subrepticement vers les creux, semble caresser la pénombre afin d'obtenir qu'elle s'éloigne. Enfin, brusquement, sans qu'on sache à quel instant précis, on voit clair!...

J'aperçus ainsi Nanette définitivement réveillée, qui installait une casserole d'eau sur le feu, non sans avoir au préalable vérifié avec soin que la lettre pour M. ïiphaine était bien dans la poche de sa robe.

Je distinguai ensuite le pas décidé de Mademoiselle ; elle traversait la cour se rendant comme d'habitude à la première messe.

Après ce passage, une croisée grinça : la cousine Rose certainement qui, ayant soufflé sa chandelle, examinait, avant de se recoucher, la couleur du temps... Quelle idée passa dans la tête de Nanette? Soudain, je la vis faire des signes et se précipiter vers la cour. Un chuchotement suivit. On parlait presque à voix basse. Cependant queb^ucs piirascs me parviennent entières.

— S'il est à Brazey, c'est peut-être facile d'avoir de ses nouvelles !

— Mon Dieu ! Nanette, vous êtes adorable, mais comment ferez-vous ?

— J'ai une amie au marché. Elle vient de Brazey, chaque mercredi et chaque samedi.

Encore des exclamations, et Nanette reparaît en coup de vent, un sourire de triomphe sous ses moustaches. A la volée, elle jette son tablier^ raffermit son bonnet, tâte ses clés. Avant de partir, elle se tourne vers moi, semble me défier :

— C'est pardieu vrai, me iance-t-elle, elle adore son petit et je lui en aurai des nouvelles !

Quoi ! Nanette ! Vous n'aviez pas cru Marcel ? Il a fallu que vous vissiez par vous-même en interrogeant la cousine Rose? Maintenant, c'est deux commissions dont vous voici chargée : porter la lettre et courir au marché, afin de remplir votre promesse. Or vous avez oublié de me bien regarder : voyez comme le temps passe ; je vais sonner la demie !

— Dépêchons-nous!

Elle s'enfuit.

Quand elle revint, Mademoiselle attendait à la cuisine.

— Huit heures bientôt, Nanette, et rien n'est encore prêt.

— Dame ! j'ai fait comme Mademoiselle, je reviens de la messe.

— Je ne vous y ai pas aperçue.

— Mademoiselle ne voit pas tout.

— En revanche, j'entends...

Oïl entendait en effet une voix de clochette flûtée qui chantait :

Il était une bergère

Et ron roïi petit patapOB

Il était une bergère...

Les notes en s'envolant avaient l'air de dessiner la ronde. Elles s'échappaient à travers la cour comme des écoliers sortant d'une classe. Pour célébrer sa chance, la cousine Rose n'avait trouvé que cette chanson d'eni'ant.

— Et elle a planté là son fils ! dit Mademoiselle.

Une joie perfide éclairait ses yeux sombres. Il lui semblait impossible que Marcel Glerabault n'entendît pas aussi. Cette écervelée, pour se perdre, n'aurait pas besoin qu'on l'aidât!

Elle compte peut-être qu'une bonne âme va

lui en donner des nouvelles !

Nanette riait aussi, mais du bout des lèvres, déjà plus récompensée par cette chanson que si la cousine Rose l'avait embrassée.

Mademoiselle, inquiétée par cette façon d'accueillir sa remarque, fronça les sourcils. Cette fille, par hasard, en aurait-elle appris plus liucile ne

disait?

— C'est compter sans les juges, reprit-elle d'un

ton sec.

Mais, cette fois, je fus seule à répondre. Sans me soucier de la chanson, je m'étais mise à sonner...

Le prologue du drame était joué.

L'entr acte dura trois semaines : trois semaincis où roii ne vit rien, où tout avait repris sa marche accoutumée. Pendant cette période, on aurait cru la maison enfouie dans un sommeil agité par des rêves, ses habitants transformés en somnambules. Aucun mot, sinon par nécessité, quand les besoins de la vie journalière ne permettaient plus de se taire. Une régularité de couvent. Chacun se levait, sortait, se couchait aux mêmes heures. Moi-même, j'imaginais être enfermée au fond d'un tiroir en compagnie de paquets étiquetés et qui, utilisés chaque jour, chaque jour aussi sont remis soigneusement à leur place.

Pourtant, comment ne pas reconnaître dans cette paix je ne sais quoi d'artificiel et un air de volonté tel qu'à chaque minute on attendait un éclat? Si

76 LES CUOSKS VOIENT

tout se passait suivant la règle, il était clair que certaines choses qui avaient existé, n'existaient plus. Telles des intermittences dans un cœur malade, des arrêts brusques interrompaient le cycle des occupations normales. Cette existence unie était pleine de soubresauts dont personne ne semblait se douter, parce que personne ne se souciait de les remarquer.

Il faut une longue expérience pour se convaincre que l'essentiel réside précisément dans ce que Ton ne voit pas. Ce n'est donc que plus tard, beaucoup plus tard, que j'ai compris. A ce moment, n'apercevant rien ou presque rien, je ne me doutais pas que ce rien forgeait l'avenir.

De l'extérieur, voici à peu près ce qui frappait des yeux nouveaux comme Tétaient les miens...

Nanette d'abord. Une Nanette pas tout à fait la même, affectant avec Mademoiselle une politesse inaccoutumée, ayant évidemment suspendu les hostilités, mais aussi qui gardait sous ses moustaches un petit air de supériorité agressif.

Fréquemment, durant cette période, il lui arriva d'oublier en cours de sortie une ou deux commissions essentielles. A peine rentrée, elle s'en apercevait, geignait sur son manque de mémoire.

— Est-ce que vous êtes malade ? interrogeait Mademoiselle, impatientée par ces absences qu'elle attribuait à la vieillesse.

— Non, mais je ne sais ce qui me prend. Par moments, je me sens tout étourdie, murmurait Nanette d'un ton ambigu.

— C'est bon : reposez-vous. J'irai à votre place.

— Jamais de la vie ! répliquait vivement Namitte. En y retournant, je veux me punir. Peut-être ensuite parviendrai-je à mieux me souvenir.

Et elle repartait aussitôt.

D'autres fois, elle rentrait avec de longfî retards dont elle s'excusait à peine. Les jours de marché enfin, au lieu d'attendre Mademoiselle suivant la coutume, elle sortait de g-rand matin. A son retour, elle rencontrait souvent la cousine Rose.

A côté de Nanette, Mademoiselle plus silencieuse que jamais, la face close comme une armoire, ne faisant d'ailleurs aucune allusion au prolongement inattendu du séjour de la cousine dans la maison.

Au début, cinq ou six jours de suite, je la vis revenir le soir à la cuisine. Elle arrivait avec son livre de comptes, tirait du placard la plume et Tencrier, puis s'installait face à la porte, guettant les bruits du dehors. Elle demeurait ainsi près d'une heure, perdue dans ses songes, parfois les yeux fermés, tout à coup se décidait à tracer rapidement une page de chiffres et s'en allait. Un soir, elle ne descendit pas. Elle ne revint plus, et ce fut là tout le changement apparent survenu dans sa vie.

Marcel Clerabault, lui, était devenu invisible. Il n'accompagnait jamais la cousine Rose, ne quittait que rarement son appartement et toujours quand celle-ci était sortie.

Je ne l'entrevis qu'une fois : le temps pour lui d'entre-bâiller la porte, de s'assurer que Nanette était ^eule et de lui glisser une lettre. Précisément, une heure après, Nanette fut victime d'une de ces

défaillances de mémoire qui inquiétaient Marlenioiselle. J'appris ainsi à compter les missives adressées à M. le juge Tiphaine et pus constater que, vers la fin de la deuxième semaine, le nombre s'en accrut notablement.

La cousine Rose, enfin, ne chantait plus. Enfermée dans la chambre de Marcel Glerabault, sortant à peine pour de courtes promenades, elle ne faisait aucun bruit. Vraiment, j'aurais pu m'imaginer qu'elle n'était plus là. Un jour, cependant, elle parut à la fenêtre de la cuisine, affolée, cherchant des yeux Nanette qui lisait auprès de moi.

— Hé bien? demanda-t-elle, avez-vous imaginé quelque chose?

Et comme Nanette ne répondait pas aussitôt :

— Ah ! ma bonne Nanette, je crois que je deviendrai folle : jamais je n'attendrai jusqu'à samedi.

Nanette alla vers elle. Son vieux visage se pencha maternellement par-dessus le chambranle vers celui de la cousine Rose que je devinais en pleurs :

— Voyons, Madame, pour une rougeole! Vous n'allez pas vous mettre la cervelle à l'envers. Ça n'est méchant qu'avec les grandes personnes, mais les enfants s'en moquent !

Désespérée, la cousine Rose reprit :

— Nanette ! je vous en conjure ! lâchez de m'avoir des nouvelles avant samedi, il le faut. Le médecin peut-être pourra vous renseigner... C'est affreux : ne pas même savoir si ce petit a beaucoup de fièvre ! Je suis morte d'anxiété et tout me manque à la fois. Jusqu'à tnoil mari qui a inventé des horreurs! On m'accuse maintenant de choses que Marcel no

veut pas me répéter... Tenez, il y a des heures où je me demande si lui-même ne doute pas quelquefois...

— Lui! Allons donc! moins que tout autre!

Et Nanette prenant presque M'"'' Rose dans ses bras, ajouta :

— Je vous jure que, môme si c'était vrai, il refuserait d'y croire !

Mais un bruit insolite les interronipit :

— Prenez garde! quelqu^un...

— Je me sauve. Alors, pour les nouvelles?

— Proniis.

C'était une fausse alerte, mais la cousine Rose avait disparu. Si bref qu'eût été ce dialogue, il m'apprit donc que Nanette, les jours de marché, tenait ses promesses. Je savais aussi que si M"® Rose ne chantait plus, c'est que son fils était malade et que le procès traînait.

Tel était Textérieur,

Moi-même, lasse de n'être plus regardée, vaguement inquiète, je m'efforçais pour me distraire de causer avec les autres meubles. La nuit, je les interrogeais, mais en vain. Ils se montraient d'autant plus discrets que j'étais nouvellement arrivée.

Cependant, même des apparences aussi unies, une telle continuité dans la paix succédant aux menaces d'orage qui m'avaient effrayée, la simple logique enfin auraient dû m'avertir de Texistence de courants profonds. Que Mademoiselle soit venue attendre le soir Marcel Clerabaiilt, puis ait renoncé à cette attente; que Nanette fût restée fidèle correspondante de M, le juge Tiphaine, et renseignât la

cousine Rose sur le sort de son fils, cola ne prouvai t-ii pas qu'aucun des êtres demeurés là n'avait renoncé à suivre son chemin? Le fleuve roulait toujours son flot, mais souterrainement : marche cachée, d'autant plus redoutable qu'elle mine le sol sans qu'on l'entende !

En effet, tandis que s'écoulaient ces journées quiètes, toutes ces âmes, fermentant dans le vide, se cherchaient elles-mêmes, et choisissaient la route fatale qui devait les conduire à Tabîme. Il en est de l'homme tout autrement que des choses. Nous, au moins, savons ce que nous sommes, d'où nous venons, pourquoi nous sommes faites. L'homme, lui, s'ignore absolument. Non seulement il ne soupçonne pas son origine et doute de sa destinée, mais le présent lui échappe. Viennent les heures troubles, il s'épuise à se diriger à travers un torrent de pensées contradictoires. Il cherche encore son chemin qu'il roule, emporté par le courant des faits, entraînant avec lui tout ce qui l'approche, à la fois inconscient du sort qui l'attond, et lourd de la destinée d' autrui. Si j'avais su lire à ce moment, j'aurais vu non pas le tableau que je viens de vous rendre, mais un autre déjà tragique, et que voici.

Attachée à M"' Rose et détestant Mademoiselle, Nanette ne rêvait plus que d'une aventure imprévue qui rapprocherait les deux cousins et chasserait Noémi. Elle si honnête pourtant, ne réfléchissait pas à ce qu'une telle combinaison avait de suspect ou d'inquiétant.

De leur côté, Marctîl Clorahault et M"* Rose, à

LES CHOSES VOIENT Si

force de préparer ensemble le procës, peut-être aussi et plus simplement parce qu'elle était jolie et lui sevré depuis longtemps d'une présence de femme, éprouvaient un plaisir sournois à prolonger leur tête-à-tête. Ni l'un ni l'autre ne savaient encore quel péril ils couraient en s'abandonnant au charme de pareilles réunions. Tous deux se seraient refusés à s'en passer. Ils ne s'apercevaient pas d'ailleurs que chaque minute de leur intimité était surveillée, et que Mademoiselle était autour d'eux, regardant. Les amoureux sont aveugles : seuls, ceux que le désespoir a touché de son aile, deviennent clairvoyants.

Parce qu'elle était désespérée. Mademoiselle enfin était devenue le témoin auquel rien n'échappe. Mieux qu'eux-mêmes, elle savait, et, sachanty contiiiLifiit de regarder sans trêve.

Mon Dieu! je voudrais vous faire comprendre ce que ces trois mots peuvent résumer d'effroyable; à quelles tortures, à quels cris de révolte, à quels besoins de vengeance ils peuvent correspondre!

Imaginez une femme qui, durant huit années, a souhaité passionnément d'être aimée par un hoKime dont tout la séparait, situation, fortune, habitudes, éducation... Il est entendu que cette femme adore cet homme pour lui-même, que si, plus tard, elle a désiré aussi devenir riche et considérée, c'est uniquement pour diminuer les dislances et lui permettre de réaliser son rêve. Il est entendu encore que cette femme n'est pas malhonnête, ni méchante, au sens précis de ces mots ; que son amour même, à défaut de morale, la préserverait de toute rébel-

lion contre Tordre social établi. Non, elle n*esl qu'une femme passionnée comme la plupart, sans penchant déterminé pour le bien ni pour le niai. Elle est même très pieuse ; elle croit en Dieu ; elle pratique la religion avec minutie et sans esprit de critique... Supposez maintenant que, par un jeu du hasard, cette femme ait vu peu à peu l'homme qu'elle adore se rapprocher d'elle, qu'elle ait pu se croire môme à la veille du triomphe, puis que, tout à coup, par un autre jeu du hasard, parce qu'une étrangère passe, — qui aurait pu ne pas venir, qui pourrait ne pas rester, — elle voie l'abîme se reformer et l'homme pour qui elle vit, s'éloigner d'elle !

Je m'exprime encore mal.

Le supphce de Mademoiselle était plus raffiné, car, dès le premier jour, et depuis, sans arrêt, avec la clairvoyance que donne la jalousie, elle avait pressenti ce qui allait arriver. Alors que ni Marcel CJerabauIt ni la cousine Rose ne soupçonnaient encore la passion qui les minait. Mademoiselle l'avait déjà lue dans leurs yeux. Elle savait avant eux-mêmes, mieux qu'eux, à quel point ils en étaient. Elle dosait leur amour. Chaque matin, elle pouvait se dire : « Aujourd'hui, il y a cela de plus qu'hier. » Elle se le disait, elle était certaine de ne pas se tromper, elle en mourait de désespoir, et elle devait se taire !

Je ne m'étonne plus si, durant ce temps où rien ne semblait se passer, j'étais surtout frappée par le silence do la maison : ce n'était pas la maison qui se taii^ait, c'était Mademoiselle! Ce silence

projetait autour de lui une contagion de peur. En élevant la voix, on avait la ceiliiude de troubler on ne savait où, mais tout prbs, un être qui se mourait de ne pouvoir parier !

Était-ce bien vrai, pourtant? Était-il possible que Marcel Glerabault, qui gardait Mademoiselle parce qu'elle incarnait le souvenir d'une femme aimée follement, était-il possible qu'un pareil homme, rude, méthodique, averti, se laissât prendre aux charmes d'un oiseau joli, mais sans cervelle, de passé douteux et plus désireux de revoir son enfant que de courir à nouveau les mauvaises fortunes de l'amour ?

Cette question. Mademoiselle avait dû se la poser mille fois : toujours, la même réponse était venue.

Certes, une autre femme aurait tenté sciemment la conquête de Marcel Glerabault : il l'aurait chassée ! Mais celle-là ! ne disant mot, toujours occupée d'autre chose et si loin de l'amour; celle-là, agissant à toute heure, sans même en avoir conscience, par son air évaporé qui rappelait C autre ^ son nom identique à celui de Vautre^ sa joliesse différente de Vautre et pourtant si voisine !... Ah! celle-là n'avait qu'à être présente pour rallumer à son profit l'incendie des souvenirs : Marcel Clerabault ne pouvait pas ne pas l'aimer! Comment d'ailleurs se défendre contre un péril qu'on ignore? Il aurait fallu, pour arrêter Marcel Clerabault, qu'il vît clair en lui-même : or tout, dans la cousine Rose, contribuait à l'aveugler ; son passé même était un attrait, prétexte à forfanteries phi«

losophiques pour un homme se piquanf de libéralisme et qui, au surplus, ne s'y trouvait pas inlé-

ressé.

Cependant, si le danger ne tenait qu'à l'ignorance de Marcel GlerabauU, pourquoi ne pas parler?

Parler... soit, mais de quel droit ? où? quand ? Depuis que la cousine Rose était venue, Marcel Clerabault ignorait Mademoiselle. Jadis, presque chaque soir, il descendait à la cuisine : il n'y venait plus. Dans la journée, il n'était jamais seul. L'occasion serait-elle venue, que dire? Pouvait-on définir cet inexprimable qui faisait la certitude de Noémi Pégu ?

Elle imaginait Marcel Clerabault l'écoutant. Quels regards d'ironie scandant chaque mot qu'elle prononcerait, puis peut-être pour unique réponse, ce mot qu'elle redoutait plus que tout :

— Restez à votre place !

A sa place, c'est-à-dire à une place de servante gagée, quand on a cru devenir la maîtresse! Non, elle ne parlerait pas !

Alors, entreprendre la cousine Rose?... Cela semblait acceptable à première vue. Au fond n'était-ce pas une inconsciente ? Elle n'agisstiit que guidée par son instinct de femme, courant comme l'alouette au premier rayon du miroir et prête à fuir aussi au premier coup de fusil. Allons ! il fallait s'adresser à celle-ci, l'obliger à partir, au besoin en l'effrayant...

Mais aussitôt une objection surgissait : si, dans son émoi, la cousine Rose allait droit à Marcel

Clerahault pour demander conseil?... Et de nouveau l'issue se fermait : Mademoiselle se retrouvait murée dans ce caveau de silence dont elle avait cru un instant pouvoir s'évader, mais qui la tenait bien prisonnière, ivre d'impuissance et de chagrin.

Avez-vous compris, cette fois, que lorsqu'on regarde, comme regardait Mademoiselle, tout devient possible, la colère, la folie, la haine, le meurtre?

Pourtant, il faut rendre justice à chacun. Si cette âme était labourée à vif, je ne crois pas qu'il y ait poussé à ce moment autre chose que des fleurs de désespoir. Mademoiselle souffrait trop pour avoir encore une volonté réfléchie de libération. On prétend que toutes les résolutions tragiques sont conçues dans le délire. Ce délire, si c'en est un, est souverainement lucide. Il faut, pour faire un choix et surtout s'arrêter à certaines solutions, avoir la perception aiguë de la valeur relative des faits. Mademoiselle ne percevait encore que sa propre souffrance. Elle en était au premier degré, c'est-àdire à cette heure où, faute de réfléchir, toutes les imprudences paraissent naturelles, où après avoir répété cent fois : « J'aurais tort d'agir ainsi, » on oublie ses belles résolutions et l'on perd tout.

Or l'occasion vint le dimanche 1®' janvier, et c'est ce dimanche qui décida du reste.

J'ai toujours détesté le 1" janvier, parce qu'il semble déchaîner sur les hommes, leurs petits exceptés, une fièvre de mensonge. On s'aborde, on

s'embrasse, on se couvre de souhaits, on s'ofïre des cadeaux : et le baiser ment, les souhaits mentent, les cadeaux exaspèrent qui les donne et qui les reçoit. Chaque front cache l'agacement d'être troublé dans son indifférence, ou l'effroi : car ces mots aussi : « bonne année ! » font peur. Ils ont Tair de découper le temps en tranches trop grosses. On doute rarement de pouvoir vivre encore vingt-quatre heures ; mais une année *?...

Rien de particulier, cependant, ne différencia la maison, le matin de ce i" janvier. Elle avait pris son air des dimanches, sans plus. Entendez par là que, dès la veille, Nanette avait balayé les étages de fond en comble, et qu'à l'aube, tout le monde était en toilette, Nanette en bonnet et robe de laine noire unie, Mademoiselle en chapeau et robe également noire, mais d'un grain plus fin. Bien que voltairien, Marcel Clerabault tenait à ce que son personnel figurât dignement à la première messe de Saint-Michel. Il s'abstenait d'aller à l'église pour son compte, mais cette ambfissade pieuse donnait par procuration un complément de respectabilité au logis.

Au retour de la messe, suivant l'usage, Mademoiselle remonta dans sa chambre, tandis que Nanette revenait s'asseoir près de moi pour écouter bouillir son pot-au-feu, car le pot-au-feu était aussi de fondation dominicale. Il nécessite une moindre surveillance et facilite l'assistance aux offices.

Vers dix heures, Madt^moiselle arriva dans la cuisine pour déjeuner. VAlo sembla surprise d'être si en avance et, sans dire mot, prit la place d^

LKS CHOSES VOTRNT 87

Nanette, tandis quo celle-ci passait dans la salle à manger pour mettre le couvert.

Tout à coup, Marcel Glerabault parut. Il était, lui aussi, en costume du dimanche, rasé de frais, et portait à la main un sac de dragées.

— Bonjour, dit-il, je vous ai cherchée tout à l'heure, sans parvenir à vous rencontrer.

Il sourit ensuite d'un air un peu embarrassé :

— Enfin, puisque je vous trouve, et bien que ce ne soit pas Tendroit, je tiens à vous remettre mon présent et à vous souhaiter une heureuse année.

A la vue de Marcel Glerabault, Mademoiselle s'était levée presque violemment. Elle était devenue en même temps extrêmement pâle. Ce fut d'une voix éteinte qu'elle murmura :

— Moi aussi, je vous souhaite. .. tout ce que voua pouvez souhaiter.

— Oh ! moi... commença Marcel Glerabault qui tendait toujours le sac.

Était-ce une illusion ? je trouvai que son accent respirait une gaîté mal contenue. II rc[jrit, agacé de voir Mademoiselle toujours immobile :

— Mais prenez donc, je vous en prie., c'est pour vous...

— Je vous remercie, fit-elle encore, vous êtes trop bon.

Se décidant à regret, elle reçut le sac d'un geste lourd. On aurait cru que son bras avait peine à porter ce cornet de papier.

Marcel Glerabault regagna la porte, et, sur le point de sortir :

— Il est inutile, n'est-ce pas, de répéter que jo

compte que vous êtes devenue tout à fait raisonnable, et que nous aurons beaucoup d'autres !**'■ janvier pour échanger des vœux. Si vous désiriez quelque chose...

Mademoiselle eut un cri étouffé :

— Si je désire!

Etait-ce même un cri? Il y a des mots qui semblent détoner, bien qu'on les perçoive à peine. Celui-là venait d'être prononcé avec une telle expression de détresse que Marcel Glerabault s'arrêta net, et fixant un regard froid sur Noémi :

— Vraiment? dit-il, quelque chose pourrait vous faire plaisir? Que ne le disiez-vous!

Il y eut un court silence.

— De quoi s'agit-il?

— Oh ! soupira Mademoiselle, c'est peut-être trës difficile. Je voulais... j'aurais tant désiré vou? parler!

— Me parler? répéta Marcel Glerabault.

Elle poursuivait ;

— Peut-être, si je vous avais vu un soir, comme autrefois... mais vous ne venez plus...

— Peste ! à vous entendre, je pourrais croire que vous le regrettez, dit Marcel Glerabault avec un air d'ironie qui aurait dû faire trembler Mademoiselle.

Elle secoua la tête tristement :

— Ah ! si vous croyez que je m'occupe de moi !

Et elle était sincère ! En ce moment, elle ne songeait plus à elle-même. Elle en était arrivée à confondre si bien son propre intérêt et celui de cet homme que, prête à tout risquer pour l'accaparer, elle croyait cependant ne songer qu'à lui.

— Mon Dieu ! Noémi, dit Marcel Clerabault sans déguiser son impatience, quand perdrez-vous celte habitude de ne jamais vous exprimer qu'à demi ? Si vous avez quelque chose à demander ou à me communiquer, en voici l'occasion. Qu'attendez-vous?

D'un geste silencieux, Mademoiselle montra la porte qui s'ouvrait et Nanette qui rentrait. Marcel Clerabault haussa les épaules :

— Nanette, dit-il, veux-tu avoir la complaisance d'aller nous excuser auprès de M"® Rose, si le déjeuner n'est pas strictement à l'heure? tu me feras plaisir ensuite en attendant que je te rappelle.

Et comme Nanette ne semblait pas comprendre :

— Va... mais va donc! c'est l'affaire de cinq minutes.

Puis, quand elle fut partie et toujours du môme ton posé :

— Cette fois, je pense que tous vos désirs sont accomplis : expliquez-vous.

Les yeux de Mademoiselle s'étaient abaissés vers lo sol. Peut-être un dernier débat se livrait-il au fond de sa conscience, mais les circonstances commandent la volonté des hommes. Probablement, si Nanette n'était pas entrée tout à l'heure et si Marcel Clerabault ne l'avait pas renvoyée de la sorte, oui, probablement. Mademoiselle aurait continué de se taire, et rien ne serait arrivé : en revanche, Marcel Clerabault ayant dit à Nanette de les laisser seuls, et setrouvant conduit du même coup à exiger des éclaircissements, il était devenu impossible que Mademoiselle s'abstînt de parler : il fallait qu'elle parlât-

— Je voulais... commença- t-elle.

Sa voix se brisa.

— Pour vous, rien que pour vous, je voulais vous demander si vous ne croyez pas que Madame votre cousine est restée bien longtemps?

Brusquement Marcel Clerabault avait changé de visage,

— Qu'est-ce que cette histoire, fît-il, et en quoi cela vous regarde-t-il?

Elle joignit les mains.

— De grâce, puisque vous Tavez exigé, que je puisse au moins exprimer mon anxiété tout entière ! Je sens déjà que je me fais mal comprendre : mais enfin, vous-même, en m'aidant, en y réfléchissant, vous devez arriver à saisir les raisons de ma crainte. Dans sa position, avec tout le tapage d'un procès qui fait scandale...

Elle s'interrompit encore, voyant que Marcel Clerabault se cabrait sous le mot :

— Scandale ! je dis bien, je ne retire pas le terme!... Devant vous, naturellement, les gens se taisent. Avec moi, Dieu merci, c'est autre chose. Il me suffit de sortir : on me met au courant et je sais par le menu tout ce que vous croyez m'avoir caché! Je sais sous quel prétexte M"® Morcins a quitté son mari, que celui-ci l'accuse d'avoir eu un amant, que, grâce à vous, le juge Tiphaine allait sans doute prononcer un jugement en faveur de la femme quand, au dernier moment, le mari a fourni des précisions telles que l'on doit recommencer l'enquête. Est-ce vrai? Le nierez-vous encore? Si ce n'était que cela, d'ailleurs, combien ce serait indifférent! C'est de vous qu'il s'agit !

— De moi? fit Marcel Clerabault avec un nouveau sursaut.

Elle eut un sourire de triomphe :

— Il n'était que temps de vous avertir, voua voyez bien 1 Mon Dieu ! que M™* Morcins ait eu Ja conduite qu'on lui attribue ou toute autre, cela m'est égal! En revanche, puis-je laisser dire qu'elle a résolu de devenir votre maîtresse?... Ah! l'essentiel est lâché maintenant ! je ne peux plus reculer ! je vous supplie de ne pas m'interrompre... Donc, on a prétendu, on prétend que c'est là son but. J'admets, — remarquez si je suis raisonnable ! — j'admets que tout soit faux dans ces bruils, que jy|mo Morcins ne soit ni l'épouse légère qu'on l'accuse d'avoir été, ni l'intrigante que je soupçonne ; j'admets qu'elle soit une victime, et que vous ayez raison mille fois d'aider à faire triompher son innocence : une chose demeure, c'est la présence ici d'une femme jeune, jolie, isolée et qui ne vous quitte pas; d'une femme dont la reconnaissance à votre endroit se manifeste de telle sorte que n'importe qui, ne vous connaissant pas, a la conviction irrésistible que vous avez oublié bien des choses, toutes les choses du passé ! Moi, évidemment, je sais que c'est absurde. Il me suffît de me rappeler ce que vous me disiez ici même, il y a six semaines. Oui, moi, je ne doute pas; mais les autres?... la ville entière?... Et alors il m'a semblé, il me semble que, si cette femme n'est pas ce que l'on dit, que surtout si elle vous aime, elle aurait raison de ne pas prolonger un jeu qui se tourne contre vous. Qu'est-ce que ça lui ferait d'habiter ailleurs, àl'hô-

tel, n'importe où !... Que vous lui consacriez votre temps, que vous usiez pour elle de votre influence, rien de mieux. Mais exposer pour rien votre réputation... votre dignité... votre repos... je vous en conjure, au nom de vous-même et de ceux qui tiennent à vous, ne le tolérez plus!... Qu'elle parte !

Tandis que les mots se pressaient sur ses lèvres, je surveillais le visage de Mademoiselle : je n'y lisais que l'épouvante de ce qui allait suivre ! A coup sûr, elle avait la conscience absolue qu'après ce qu'elle avait dit, Marcel Glerabault la jetterait dehors comme une simple domestique qu'elle n'avait jamais cessé d'être. Même cet effroi grandissait à mesure qu'il la laissait parler. Car, au lieu de l'interrompre, il écoutait, l'air attentif, presque amusé, une vague gouaillerie dans les yeux... Quelle autre explication donner à une telle attitude, sinon que sa résolution était prise et que, tout à l'heure, du pied il pousserait à la rue ces potins d'antichambre?

Cependant elle poursuivait. Une autre parlait pour elle, qu'elle n'aurait pu arrêter. Elle était moins l'auteur que le spectateur du désastre qu'elle créait. Jusqu'à sa voix qui devenait méconnaissable ! une voix de petite fille, à la fois suppliante et volontaire, une voix sans larmes et qui pourtant déchirait comme un sanglot.

Enfin, elle se tut, et l'on n'entendit plus que moi dans la cuisine. Bien que je ne battisse pas plus fort que d'habitude, je fus effrayée du bruit que je faisais. Il paraissait si violent que Mademoi-

selle se tourna vers moi pour examiner ce qui m'arrivait. Au moment où les misérables attendent le verdict qui les condamnera, ils doivent avoir de ces distractions singulières et découvrir dans le prétoire des détails in^signifiants.

Marcel Glerabault suivit ce regard et dit simplement :

— Voilà. Nous déjeunerons avec un quart d'heure de retard, car je suppose que vous avez fini ?

L'écroulement des tours de Saint-Michel devant Mademoiselle ne Taurait pas terrifiée plus. Elle ouvrit la bouche pour répondre : mais le visage de Marcel Glerabault exprimait une joie si énigmatique que toute parole expira en elle.

Déjà Marcel Glerabault appelait :

— Nanette ! tu peux servir !

Puis il sortit en sifflotant.

A quoi pensait-il? Avait-il même entendu Mademoiselle? Figée à la place où il l'avait laissée, celle-ci écoutait cette chanson dont chaque note entrait en elle comme un coup de stylet. Elle sentait bien que Marcel Glerabault ne continuait ainsi ^ue pour la bafouer. Mieux eût valu être chassée !

Une ombre passa devant la fenêtre.

Mademoiselle ne bougea pas, ne tourna pas la tête ; mais rien qu'au tremblement qui la secoua, j'aurais juré que la cousine Rose venait de passer pour aller déjeuner.

Marcel Glerabault cessa de siffler. Sans doute le repas commençait... Avec elle !.,.

Mademoiselle, les yeux clos, les imaginait. Qui sait si Marcel Glerabault ne racontait pas ce qu'on

venait de lui dire ? Mais non, cette supposition était absurde, car il n'avait pas écouté... Avait-il aussi gardé son air joyeux? Pourquoi riait-il, quand il était parti ? Il riait ! Noémi en était certaine, et c'était son rire des jours heureux, celui qu'on lui voyait jadis quand sa femme s'était montrée moins dédaigneuse que d'habitude. Ah ! connaître le pourquoi de cette joie !

Nanette intriguée par l'étrange immobilité de Mademoiselle, demanda :

— Mademoiselle veut-elle laisser refroidir son potage ?

Elle n'entendit pas. Elle s'obstinait à chercher. Tout son être tournait autour de cette question : « Pourquoi la joie de Marcel Glerabault? » Car il était impossible qu'elle se fût trompée. Elle l'avait vu : Marcel Glerabault était joyeux comme si les paroles de Mademoiselle répondaient à ses pensées secrètes...

Elle songeait encore : .

« N'est-il pas singulier que ce soit moi qui aie provoqué cette joie? Quand il est entré, il avait son air grave, et voilà qu'à mesure, tandis que j'avançais, son visage s'est éclairé. S'il avait voulu se moquer de moi, je l'aurais bien senti! C'était au contraire une joie sincère, une joie d'âme soulagée... »

Soudain, elle chancela vraiment. Une rosée fraîche venait de tomber sur son cœur à vif. Ce fut ensuite plus fort qu'elle. Se tournant vers Nanette :

..— iSavez-vous, dit-elle, à quoi je songe? Il se-

rait possible que M. Clerabaiilt renvoyât bientôt jyjme jviorciiis !

— Seigneur Dieu! A quel propos? s'écria Nanette.

Mais Mademoiselle, ayant oublié celle-ci, hochait la tête et ne s'adrcssaat plus qu'à moi :

— Nous verrons !... Nous verrons !...

En effet, cela seul était plausible, probable, évident, que depuis très longtemps Marcel Clerabault avait dû chercher un prétexte pour se débarrasser d'une présence qui s'était imposée. Ce prétexte. Mademoiselle le lui avait livré enfin au risque de se perdre : mais, loin de la chasser, comme elle s'y attendait, il avait ri : cette joie était son merci.

Alors, tout ce que Noémi avait cru voir auparavant? La passion naissante dont le spectacle l'avait torturée? Chimère! Imagination d'un cerveau malade ! On divague quand on est seul.

De nouveau. Mademoiselle tendait Toreille. Que n'aurait-elle pas donné pour entendre ce qui se disait à cette minute même dans la salle à manger ! Oh 1 elle connaissait l'homme. Il n'avait pas dû s'expliquer tout de suite. Ce ne seraient d'abord que des allusions aux bruits circulant dans la ville, des suggestions vagues. Il devait affirmer : « Ce sont des niaiseries; je suis indifférent à l'opinion. » Cependant, à force d'y revenir, comme il saurait obliger cette femme à deviner son désir, et, sans rien demander, la contraindre à faire ce qu'il souhaitait : ce ne serait pas lui qui la renverrait, ce Serait elle qui la première devrait offrir de s'en

— Nous verrons !... Nous verrons!...

Noémi continuait de guetter les bruils de la salle, mais rien n'arrivait de là-bas, et j'étais là aussi, ne cessant de battre sur un rythme égal. J'avais beau souhaiter d'être muette, j'aurais suffi à couvrir tout ce qui parvenait du dehors.

— Cette horloge fait un tapage!...

— Mais c'est vous qui avez exigé qu'on l'achetât ! répliqua Nanette, comprenant de moins en moins ce que voulait Mademoiselle.

Celle-ci, repartie pour la chimère, n'écoutait déjà plus. Ah! la cruelle facilité avec laquelle les plus clairvoyants se leurrent, dès que leur bonheur est en jeu. Que lui importait en ce moment d'entendre ou non ce qui se passait dans la salle à manger ! Si, contrairement à l'habitude, le repas se prolongeait, c'est que précisément il devait parler décela. jyjme Morcins écoutait, ne comprenait pas encore, mais il faudrait bien qu'elle y arrivât!

Les yeux de Mademoiselle prirent brusquement la dureté de l'acier :

— Au besoin, je serai là pour l'éclairer !

— Ainsi, Mademoiselle a décidé de ne pas manger aujourd'hui ? demanda encore Nanette. Mademoiselle est malade?

— Je vais très bien. Je n'ai pas faim : c'est tout.

— Cependant...

Le timbre résonna. Nanette courut et revint. Décidément, c'était un jour à surprises.

— Monsieur qui va prendre le café au salon, avec Madame!...

— Pour quoi faire?ERt-ce qu'on attend du monde ?

— Hé ! ce n*est pas tous les matins Jour de l'an, je pense !

Nanetteemportaitle plateau. Je l'entendis monter; un autre pas doublait le sien. Ce bruit durait encore qu'une forme bruissante se dessina sur le seuil. Je ressentis un élan de joie, puis une telle frayeur, que mon timbre fit entendre un court grésillement : la cousine Rose venait de paraître...

Elle portait la même robe que la première fois. Elle avait le même air de poupée et ce sourire planté entre deux fossettes, comme une pendule entre deux bouquets, qui aujourd'hui encore me semble inséparable de son souvenir. Cependant ses cils battaient, ainsi qu'il arrive souvent quand on approche d'un endroit périlleux. Une contrainte imperceptible, telle de la rosée sur un fruit, était posée sur la grâce frêle qui émanait d'elle, parfumant les aîtres autant que sa verveine.

La main sur le bouton de la porte, sans avancer, très vite, elle jeta :

— Mademoiselle, puisque vous êtes là, il ne sera pas dit que je ne vous aurai pas offert aussi mes vœux. Je vous souhaite bonne année.

Et déjà elle esquissait un mouvement pour reculer, quand la voix de Mademoiselle siffla :

— Quoi! Madame! n'entrez-vous pas, ne fût-ce que pour me donner le temps devons remercier?

Elle ajouta sur un ton d'ironie :

— Je sais bien que la cuisine est un singulier salon, mais elle est propre, vous pouvez vous y risquer sans crainte de vous tacher. Au surplus, vous y êtes déjà venue...

A mesure qu'elle parlait, la cousine Rose, pareille à un oiseau charmé, avait lâché le pêne, avançait légèrement.

Dès qu elle fut entrée tout à fait, Mademoiselle alla fermer la porte, sans hâte, comme s'il s'agissait (le supprimer simplement un courant d'air : elle donna de plus un tour de clé.

— Quefaites-vous?ditla cousine Rose stupéfaite.

— Rien que de très naturel : je me mets à l'abri des indiscrétions de Nanette, et comme nous avons à causer...

— Mais, Mademoiselle, je vous assure que je n'avais rien à ajouter !

— Alors, mettons, Madame, que c'est moi qui désire vous parler.

— Encore auriez-vous pu me demander si cela me convient !

— Précisément, je me doutais de la réponse ; je préfère profiter de l'occasion.

Et elles se regardèrent.

Suffit-il de fermer une porte pour que les âmes puissent déposer à ce degré leurs masques? Une joie terrifiante avait remplacé chez Mademoiselle la déférence. Ses yeux noirs rayonnaient de la flamme. Tout dans son attitude exprimait la raideur somnambulique des êtres qui, après avoir longtemps lutté contre la folie, s'apprêtent à lui céder. Quant à M™^ Rose, instinct de défense ou expression d'un sentiment profond, elle avait aussi changé de visage. Plus de sourire, plus de grâce enfantine, mais un air de hauteur et une façon dé toiser qui insultait avant même que de prononcer un mot.

— Eh bien! Mademoiselle?

Elle ^vait pris cette fois une voix aiguë, très nette. Le ton disait clairement : « Vous pouvez me haïr : je le sais et je m'en moque : vous ne serez jamais que la domestique ! »

Mademoiselle sentit si bien le coup qu'elle en frémit de la tête aux pieds. Pourtant, elle se contint. Elle daigna même s'efforcer de sourire. Seul le vacillement des yeux marqua la blessure.

— Mon Dieu, Madame, vous vous doutez, je suppose, du sujet dont je désire vous entretenir.

— Pas Je moins du monde !

Et l'accent de la cousine Rose, encore plus qu'auparavant, exprima ce dédain souverain qu'elle avait accoutumé de pratiquer depuis son enfance à l'égard de la valetaille.

— Tant pis : il s*agit de vous et de votre présence dans cette maison.

La réplique avait sonné comme un défi.

— Ma présence vous importune? fit la cousine Rose affectant une profonde surprise. Je croyais cependant m'être efforcée de ne vous point donner d'ouvrage et y avoir réussi !

— Oh I Madame, inutile de railler. Vous savez parfaitement ce que je veux dire, et de môme que je n'ai jamais ignoré votre volonté de ne~ pas me compter, vous êtes assez intelligente pour comprendre ce que votre séjour, en se prolongeant, comporte d'inconvénients pour M. Chruhault.

— En vérité?... mon cousin ne m'en avait rien dit!

— C'est peut-être que vous n'avez pas écouté ; au surplus, je vous en avertis.

— Vous aurait-il par hasard confié la commission? Vous me permettrez de penser que ce serait à tout le moins un intermédiaire inutile.

Et comme Mademoiselle ne répliquait pas tout de suite :

— Allons ! me voilà rassurée. C'est en votre nom que vous parlez. Mais... de quel droit?

— Du droit que j'ai de veiller à la réputation de mon bienfaiteur!

— Oh ! Mademoiselle, vous y songez bien tard î Un sourire venait de reparaître sur les lèvres

jolies, mais si perfide, si nourri de sous-entendus blessants que Mademoiselle blêmit. Cette fois, l'oiseau avait bien sorti les serres : et du même coup, j'eus l'intuition d'une autre cousine Rose, volontaire, frémissante, capable comme Mademoiselle de tuer pour défendre son bonheur ou son bien. Elle n'avait pas cherché le duel : n'ayant pu l'éviter, bravement elle attaquait la première.

— Raillez tant qu'il vous plaît, j'aurai mon tour ! Une voix interrompit Mademoiselle. D'une fenêtre, au premier, Marcel Clerabault appelait :

— Rose !

Il disait « Rose » maintenant et non plus « ma cousine », comme auparavant.

— Rose! le café refroidit. Quand aurez-v3us terminé vos compliments?

— A la minute : je viens...

Et se tournant vers Noémi :

— Tous mes regrets. Vous le voyez, on m'attend. J'espère que vous voudrez bien me laisser sortir.

LES CHOSES VOIENT iOl

D'un mouvement violent Mademoiselle s'était jetée devant la porte.

— Ah! non, Madame, pas avant que j'aie parlé! Elle eut un rire nerveux.

— Insulter les gens, pour éviter de s'expliquer est vraiment trop facile, mais c'est une partie qu'on ne joue pas avec moi. Vous saurez...

Très pâle, la cousine Rose avança d'un pas ;

— Mademoiselle, ouvrez î Noémi n'écoutait plus.

— ... Vous saurez qu'on n'a pas le droit, quand on est devenu ce que vous êtes, — une femme sans nom, en marge de la vie commune, — de s'implanter un beau matin chez des gens honnêtes et qui ne vous doivent rien; on n'a pas le droit, vous dis-je, d'apporter chez eux une atmosphère de scandale ni des' manœuvres louches ! Libre à vous de chercher des amants au dehors si les anciens ne vous chantent plus, mais ici...

D'un geste spontané, subitement redevenue fillette, la cousine Rose avait levé les bras, en reculant. Peut-être voulait-elle crier au secours : un seul mot sortit de sa gorge :

— Misérable !

Mademoiselle poursuivait :

— ...Mais ici ! Non contente d'abuser de sa crédulité, lui jouer encore celte comédie de fille! ne songer qu'à lui chavirer le cœur et la cervelle î... car vous en êtes là : sitôt près d'un homme, il vous le faut ! Hé bien ! non, pas ici ! Celui-là, vous ne l'aurez pas, je vous le défends!

— Misérable l

Mademoiselle eut un accent de triomphe :

— Compris, n'est-ce pas ? Désormais nous sommes à deux : n'y touchez pas, ou g'are au gosse !

Les mains de la cousine Rose s'abattirent brusquement :

— Vous avez dit ?

— J'ai bien dit : je l'aime I et gare au mioche, si je vous rencontre sur ma route !

Folle de colère, elle avait croisé les bras, défiait sa 'rivale. Ah! cette fois, on ne songeait plus à la traiter en domestique ! Elles étaient bien pareilles, au même niveau, et la victoire avait change de côté!

Changé?... était-ce bien sûr? Voici que la cousine Rose, cessant de reculer, contemplait de nouveau Mademoiselle avec son sourire de tout à l'heure, puis qu'une surprise affectée tendait ses lëvres minces :

— Vraiment! vous l'aimez?

Elle riait décidément, elle riait de cela comme de la nouvelle la plus comique, la plus bouffonne.

— Et voyez les malices du hasard ! Moi qui qui croyais jadis que c'était chose faite ! moi qui no me suis décidée à venir ici que parce que votre présence d'apparence singulière devait rendre Marcel aussi tolérant pour les autres que pour luimême ! Penser que c est à vous que je dois d'être ici, et que je vous devrai...

Le rire s'élargissait, mais elle n'acheva pas la phrase.

— Allons, Mademoiselle, ouvrez vite : il attend,

Les choses voient lOâ

lui aussi... Aupnravant, toutefois, un simple mot. Si vous vous avisez jamais de tenter quoi que ce soit qui, de près ou de loin, puisse nuire à mon fils, si vous parlez, si vous faites un geste, le jour même, sur rheure, je vais trouver Marcel : je lui dis... oh ! pas grand'chose... simplement ce que vous m'avez dit tout à rheure avec une candeur qui honore voî^ sentiments plus que votre adresse... et nous verrons... oui, nous verrons...

Précisément le mot de Mademoiselle auparavant, mais si assuré d'obtenir la vengeance souhaitée qu'à l'entendre celle-ci sentit à son tour une terreur la glacer.

— Mais, Rose, que faites-vous donc?

Revenu à la fenôlre, là-haut, Marcel Glerabault s'impatientait décidément. Un tressaillement secoua Mademoiselle.

— Faut-il que je l'avise tout de suite? dit M°** Rose sur le même Ion de raillerie qu'elle avait eu d'abord.

Rappelée à la réalité, Mademoiselle enfin se détourna. La cousine Rose fit jouer la clé. Ses mains qui tremblaient un peu eurent de la peine à rouvrir; ensuite, maîtresse du seuil, elle regarda encore Noémi. Je la voyais là, comme à son entrée, froufroutante, jolie. Sur son visage, aucune trace de la terrible émotion qui avait précédé, aucune, sinon une gaîté énigmatique, toute pareille à celle de Marcel Glerabault, quand lui aussi était sorti par cette porte.

— Allons ! fit-elle, je crois que vous aussi avez compris...

— Madame s'est donc oubliée ? dit Nanette qui arrivait, envoyée par Marcel Glerabault.

— Mais non. Toutefois, Mademoiselle tenait à m'offrir son cadeau de Jour de Fan... un cadeau dont elle ne soupçonnait pas la valeur. C'est fait. Merci.

La fin (le ce Jour de l'an s'écoula sans qu'on revît Mademoiselle. Le 2 et 3 janvier elle ne reparut pas non plus. Elle était alitée, paraît-il. Au surplus, si Nanette n'avait dû, de temps à autre, lui porter un bol de consommé, qui se serait aperçu de sa disparition ? On avait bien la tête ailleurs !

Les hommes ont le don de projeter autour d'eux la lumière ou Tombre qui passent dans leur âme. Tout à coup, sans qu'on sût à quel propos, la maison avait changé de visage et riait!

Elle riait positivement, comme si elle n'avait abrité que de la jeunesse et de l'amour! Le corridor n'avait plus la même façon de répercuter les pas; l'escalier avait pris un air allègre; chaque marche semblait dire à celui qui montait : « Comme tu es léger ! » Les portes tournaient sans grincer

et, pour se refermer, avaient une allure rapide qui invitait au tête-à-tête. Moi-même, j'étais devenue gaie.

On ne s'explique presque jamais pourquoi l'on est ainsi, mais qu'importe? Du bonheur rôdait dans Tair et j'aurais aimé allonger mon balancier pour le savourer à l'aise. Tout riait, vous dis-je, même ce crépuscule de janvier! Il s'appesantit d'ordinaire sur la ville en brouillard jaune et glace les cœurs ; cette fois, il venait après du grand soleil et en nuage d'un gris fin. Au lieu de descendre du ciel à la façon d'un rideau, il se levait du sol, avec la mine fureteuse d'un passant curieux. « Amusezvous ! j'en fais autant, » paraissait-il murmurer en se sauvant.

Si les choses étaient ainsi, que devaient être les habitants!

Je n'apercevais que Nanette devenue alerte, le bonnet de travers et tournant dans la cuisine pour le plaisir de faire des pas. Dieu me pardonne! je crois même qu'elle se mit une fois à fredonner. Elle avait d'ailleurs la voix faible, parfaitement fausse et chevrotante : aussi ce fredon ne dura-t-il qu'un instant et je dus en être le seul auditeur.

Le 4 janvier, vers cinq heures, Marcel Clerabault entra dansia cuisine et dit :

— Voici encore une lettre. Je compte que c'est la dernière.

Nanette répondit gaîment :

— Bien, Monsieur. Ce n'est pas que cela me fatigue de les porter, mais je serais bien contente si cela finissait comme Monsieur désire.

LES CHOSES VOIENT iOl

Elle se mit on mesure de partir aussitôt. La maladie de Mademoiselle avait ceci d'avantageux que chacun, en ce moment, pouvait aller et venir à sa guise. J'entendis encore Marcel Glerabault dire à Nanelte dans le couloir :

— Prends ton temps. Nous allons nous promener. Nous ne rentrerons que tard.

Il sortit en effet, quelques instants après, accompagné par la cousine Rose. De loin je sentais leurs pas voler. Etait-ce que le procès allait finir? N'était-ce pas plutôt qu'ils nourrissaient une autre joie, encore très neuve, et s'apprêtaient à la savourer sans témoins? J'aurais aimé, comme Nanette, escorter ce départ à coups de chansons.

Donc, nous eûmes ainsi trois jours d'allégresse, trois jours dont le souvenir m'émeut encore. Tout compte double durant les crises, mais ce n'est pas assez s'il s'agit de bonheur : on le vit dix fois, car on a la sensation qu'il est le dernier.

Soudain il sembla qu'un vent glacé passait sur la demeure pour éteindre le rire des choses. Les murs se remirent à suinter, les gonds recommencèrent de crior, lanuit tombante redevint un linceul. J'eus à peine le temps de reconnaître que je n'étais plus la même. Mademoiselle venait de traverser la cour et pénétrait dans la cuisine...

Elle était méconnaissable. Les pommettes rouges de fièvre accroissaient la pâleur de son masque. Sa marche tâtonnait. On la devinait portée par une volonté intérieure plus forte que la maladie. Si elle venait, ce n'était pas qu'elle le pouvait ou s'était sentie mieux, mais uniquement parce qu'elle

ne voulait pas rester là-bas, dans sa chambre, à respirer l'odeur de joie que lui jetait la maison.

Dès le seuil, elle eut un mouvement d'humeur, en constatant Tabsence de Nanette :

— A quoi pense cette folle? Il est cinq heures et demie et le fourneau n*est pas allumé!

Elle guetta ensuite les bruits d'en haut.

— Ou dirait aussi qu'il n'y a personne. Résolue enfin à mettre elle-même le repas en

train, sans plus attendre elle se dirigea vers le fourneau, mais ses forces la trahirent. Elle dut s'arrêter à moitié route pour s'afïaler sur une chaise et, là, perdue, désemparée physiquement et moralement, elle me considéra,..

Elle semblait me demander : « Qu'est-ce que tu fais là ? »

Elle me regardait d'ailleurs sans haine. Entre elle et moi, il y avait la distance infinie que créent les songes. Puis elle se mit à parler presque à voix basse, très doucement.

— Voilà. C'est depuis que tu es là. Quand on t'a annoncée, j'ai cru que tu m'apportais le bonheur. Tu étais la première chose qu'il m'accordait. Je ne t'avais pas demandée, mais il savait que je te voulais et il t'avait achetée sans me prévenir, pour me faire une surprise. Ah ! quand' Virot est venu m'avertir que tu venais, quelle heure tu m'as donnée! J'ai cru mourir de joie. Il songeait donc à moi !

Elle eut un sourire désespéré :

— Comme je me trompais ! Tu as l'air d'une horloge pareille à toutes les autres : il suffît qu'on

l'approche pour que le malheur vienne. Tu jettes des sorts. Tu te complais à voir soufïrir. Tu n'étais pas installée qu'il est venu me parler ici, durement, comme jamais il ne Tavait fait. On aurait cru que, parce que tu étais là, il ressentait une volupté à me signifier que jamais, jamais cela ne se ferait. Et c'est toi encore qui Tas amenée, car elle est venue le même soir, toi qui Tautre jour m'as poussée à leur parler. Quand elle me remerciait du cadeau que je lui offrais, je suis sûre que c'est toi qui soufflais la réponse !

Elle s'était levée, avançait vers moi.

— Ne plus l'entendre !... tuer cette malchance qui est en toi...

Voulait-elle arrêter mes battements? Sa main approcha de ma caisse, mais s'arrêta en route.

— A quoi bon? On ira chercher Virot. Elle est garantie dix ans. Gela va-t-il durer dix ans!... Et puis, qu'est-ce que cela fait? Est-ce que les choses existent? Ce sont des coïncidences...

Elle revint à sa chaise, haussant les épaules à ridée que je pouvais connaître les souffrances qui la torturaient.

— Ah ! fit-elle encore, cette femme a raison, c'est moi, moi seule qui leur ait fait ce cadeau !

Et elle s'assit de nouveau. Elle avait appuyé ses coudes sur les genoux et soutenait sa tête avec les deux mains jointes. Dans cette attitude de sphinx, elle me regardait toujours, mais sa pensée avait tourné. Cessant de me voir, elle n'apercevait plus que son œuvre : Marcel Clerabault lisant enfin dans son propre cœur, c^tte femme découvrant

ilO LES CHOSES VOIENT

qu'elle était adorée, et tous deux la remerciant par une commune ironie... Sans elle, Fun et l'autre, peut-être, se seraient méconnus jusqu'au bout : grâce à elle, la lumière était faite. Il n'y avait au monde qu'un être en mesure de consommer ce désastre, il suffisait qu'il se tût, tout l'obligeait à se taire, et elle avait parlé !

Qu'importaient maintenant les combinaisons folles qui depuis trois jours hantaient son délire ! On ne reprend pas une parole prononcée : dès qu'un cerveau vivant a reçu ce rien que l'air dissipe, elle devient plus indestructible qu'une colonne de granit. On peut démolir une ville, brûler ui. îivro, gratter un marbre : on n'tllacc pa» aans un cerveau la trace d'une parolo. Il n'y a que les morts pour qui les mot* ne comptent plus. Tant que Marcel Clerabauu et cette femme seraient vivants, uniquement parce qu'une parole avait été dite, ils ne pourraient plus jamais ne pas savoir qu'ils s'aimaient !

Un éclair passa dans les yeux de Mademoiselle. Elle dit tout bas :

— Et c'est moi qui les ai réunis, moi qui voulais les séparer! Si j'en mourais au moins!

Peut-être avait-elle espéré en mourir vraiment : je vous ai dit qu'elle m'avait paru méconnaissable. Mais quand l'arbre ne tombe pas du premier coup, on est sûr qu'il se relève. Déjà la vie qui avait paru l'abandonner revenait à Ilot. Si elle souhaitait encore la mort, ce ne devait plus être que du bout des lèvres : son air, lui, annonçait au contraire le besoin de lutter, un besoin encore ignorant dc^

LES CHOSES VOIENT iH

moyens, mais indifférent à leur choix et prêt à se servir du premier qui viendra.

A peine avait-elle achevé qu'un pas allègre sonna dans le couloir. Nanette rentrait. A la vue de Mademoiselle, son visage changea. Elle retint mal un mouvement de stupeur :

— Mademoiselle levée! Mademoiselle est donc remise?

Mademoiselle, qui avait senti la nuance, sourit aigrement :

— Il paraît. J'espère que cela ne vous tait pas de peine?

— Mademoiselle se moque !

— C'est qu'à première vue, tout à l'heure, j'ai cru saisir que j'arrive en trouble-fête.

— Il faudrait pour cela qu'il y ait eu fête, riposta encore Nanette d'un ton ambigu.

Et s'approchant du fourneau hâtivement :

— La vérité est que je ne me croyais pas si en retard.

— Penh I je suppose que depuis trois jours, on ne doit plus beaucoup vous chicaner pour les heures...

— Mademoiselle dit cela parce qu'elle était absente ?

— Oh ! je m'entends...

Et Mademoiselle reprit son attitude accablée. Cette joie, reflet de la joie des autres, la transperçait. On a beau savoir qu'une chose existe, imaginer la souff'rance qu'elle peut donner, le contact de la réalité dépasse toujours l'attente.

Un instant, on n'entendit plus que le bruit des casseroles,

— Ils sont sortis... ensemble?

Nanette haussa les épaules.

— Gomment le saurais-je puisque je n'étais pas là?

— Vous aviez été faire une commission?

— Évidemment! je ne sors jamais pour mon plaisir.

Le même plissement aigre pinça les lèvres de Mademoiselle.

— Allons ! décidément, ce soir, j'encombre. Je la vis ensuite frissonner :

— Tant pis, j'avais froid là-haut. Il fait meilleur

— Chauffez-vous à votre aise, dit encore Nanette, qui regrettait, — trop tard, son mouvement d'humeur.

Un long moment passa de nouveau.

— Ah ! fit tout à coup Mademoiselle impuissante à retenir un sursaut, on rentre...

Nanette, s'interrompant, tendit roreille,

— C'est Monsieur.

— Ils sont deux!

• — J'y vais pour éclairer.

— Vous voyez bien qu'ils étaient partis ensemble. Nanette avait déjà disparu.

— Que leur veut-elle? songeait Mademoiselle. Elle écoutait maintenant le double pas dans

l'escalier, celui de Marcel écouté si souvent quand il descendait le soir, jadis... et l'autre. N'eût-elle entendu qu'une fois celui-là, comme elle l'aurait reconnu!... A chaque coup, il semblait qu'un coin s'enfonçât dans son cœur, et, à mesure, son visage

devenait plus dur. Ah ! Theure de désirer la mort était passée! La révolte commençait. Elle se tordit les mains :

— Empêcher cela!... Comment?...

Mais voici que les pas s'arrêtaient. On riait làhaut. Et la grosse voix de Nanette réplique :

— Bien, Monsieur.

Le martyre allait-il se prêter à un nouveau raffinement?

Mademoiselle avait pris sa tôte dans ses mains.

— Empêcher cela !...

Encore elle repassait les solutions imaginées. Pas une efficace ou viable. Pourtant il y en avait une, il fallait qu'elle existât ! Quelle qu'elle fût, Mademoiselle la voulait comme elle avait vioulu se lever, comme elle voulait encore rester là, quoique savourant à pleines lëvres l'amertume de ce retour d'amants.

Elle eut un sursaut :

— Prenez donc garde, vous faites couler la chandelle I

Nanette venait de rentrer, un bougeoir dans une main, dans l'autre, une bouteille poudreuse.

— Que rapportez- vous là?

— Du Clos-Vougeot. Il a demandé du meilleur.

— Pour quoi faire? A quel propos?

— C'est vrai... vous ne savez pas... le procès finit demain !

— Demain !

Soulevée par une rafale, Mademoiselle s'était levée. Avant demain, il fallait donc les avoir séparés!

ii4 LES CHOSES VOIENT

Un calme effrayant se répandil ensuite sur ses traits. Elle était acculée à l'abîme? Soil, elle le franchirait d'un élan. Peu importe d'où lui viendrait la force nécessaire : déjà elle ne doutait plus de la trouver. Et son visage encore changea : elle eut le courage de sourire ! Guidée par un instinct profond, elle venait de réfléchir que, en dehors de tout moyen choisi, il fallait d'abord tromper Nanette et mentir, pour se garder la route libre.

Elle souriait... Gomment Nanette put-elle s'y laisser prendre? Mais celle-ci était trop pareille à nous, les choses : malgré l'expérience d'une longue vie, elle n'avait pas cessé de croire à la bonne foi des hommes...

Aussitôt ensuite, le jeu commença, jeu atroce qui, entamé au hasard, mené par lui, allait, jar la force de la logique, conduire tous ces êtres à la catastrophe.

— Demain? répétait Mademoiselle, mais cette fois d'une voix posée, hé bien ! j'en suis enchantée, moi aussi !

Abasourdie, Nanette s'était retouniéa :

— Ge n'est pas Dieu possible!

— Vous oubliez sans cesse que j'aime tout ce qui fait plaisir à M. Clerabault! Au surplus, ce procès terminé, je suppose également que M"' Morcins nous quittera bientôt, et cela encore n'est pas pour me déplaire, bien qu'à la réflexion, j'en sois venue, comme vous, à la croire très calomniée. Les apparences étaient contre elle, mai» wTon s'en tenait aux apparences !...

Osant k peine croire à un tel ri^vlif^nnent, Nanette

LES CHOSES YOlENt 415

avait écouté cette réplique dite d*un ton fluide, où rien ne manquait vraiment pour commander la conviction, non, pas même un reste d'aigreur à regard de la cousine Rose.

— Ah! s'écria-t-elle enfin, si même Mademoiselle lui rend justice, je su[)pose que le juge...

— Evidemment ! le juge ne peut que lui donner Tavantage. Monsieur, d'ailleurs, a dû vous le dire?

Incapable de retenir plus longtemps sa joie, Nancltejeta :

— Parbleu! C'est pourcela qu'ils sont si contents! Ah ! la pauvre chérie !

— Oui, pauvre femme!... murmura Mademoiselle avec un accent indéfuiissable.

Nanette poursuivait, s'exaltant :

— Ça ne songeait qu'à son petiot, et parce que c'est joli, parce que c'est frais comme une pêche, ça leur semblait capable de tout! Chacun d'y mettre son grain : pas de méchanceté qu'on n'invente, et puis, cherchez ! Une innocence ! D'ailleurs, elle est pareille, si pareille à Madame!...

Mademoiselle secoua la tête d'un air indifférent.

— Arrêtez-vous, Nanette, vous ne soupçonnez pas l'énormité que vous dites !

— Toute pareille, vous dis-je 1 l'air écervelé, dix ans de raison peut-être, pas forte sur le ménage eî incapable de faire des confitures, mais pour des amants...

— M™* Clerabault en avait un...

La phrase était tombée légère, prononcée comme dans un rêve. La main de Nanette lâcha la cuiller

qui lui servait à ce moment pour tourner une sauce.

— Mademoiselle veut plaisanter !

— Mais non, reprit Mademoiselle, toujours du même ton absent; au surplus, c'est du passé, et, si j'en parle, c'est pour vous avertir qu'il est bon de ne jamais pousser trop loin une comparaison.

Nanette, hébétée, examinait Mademoiselle. Parce que celle-ci n'avait pas cessé de sourire, il lui semblait impossible qu elle eût parlé sérieusement. D'ailleurs, si ce n'eût été une moquerie, aurait-elle livré un si lourd secret, comme cela, pour le plaisir?

-T- Allons! dit-elle. Mademoiselle a tort de jouer avec ceux qui ne sont plus. Je sais bien que ce n'est pas vrai.

La voix de Noémi durcit brusquement ;

— Je vous Taffirme,

— Impossible !

— Elle l'a trompé.

— Non, Mademoiselle.

— Voulez-vous voir les lettres?

— Je ne vous crois pas !

— Je les ai !

— Vous avez...

Noémi à son tour s'emportait.

— Ah ! cette fois, vous commencez d'y croire ? Parfaitement! Elle Ta trompé, dès le premier jour, trompé autant qu'on...

— Pour Dieu! parlez plus bas!

Blême, Nanette venait de s'apercevoir qu'on entrait dans la salle à manger. Comme prise de

folie, elle se dirip^ea ensuite vers celle-ci. Noémi la saisit par le bras.

— Nanette!

— Quoi encore?

— Tout à rheurc, Monsieur a-t-îl parlé de moi?

— Mais... non. Mademoiselle.

Un éclair flamba dans les yeux de Noémi.

— Naturellement!... dans une occasion pareille, il a d'autres choses en tête... Hé bien ! une recommandation : ne dites pas que je suis descendue. •

— Mademoiselle ne veut pas...

— Je ne veux pas lui gâter sa soirée. Il se croirait obligé de s'occuper de moi. Non, laissez-le tout à son plaisir. Il n'y en a pas tant dans la vie! Allez, maintenant, servez!...

Et le dîner commença.

Je me suis efiorcée de raconter cela froidement, en témoin fidèle. Je crois même avoir respecté exactement leurs phrases, jusqu'aux tournures du langage : il y a une chose que je n'ai pu rendre : l'atmosphère de cette heure, cette sensation d'irrespirable qui atteignait même les choses ! J'étouffais au fond de cette cuisine; et pourtant, je vous jure que, pas plus que Mademoiselle, je ne savais où nous alHons !...

Maintenant, imaginez la halte imposée par le repas sur cette route tragique. A côté, dans la salle à manger, Marcel Glerabault et la cousine Rose bavardent, rient; c'est vraiment le premier tête-àtête sans arrière-pensées, le premier où, libres du souci lancinant, ils n'ont plus qu'à s'occuper d'euxmêmes. Autour d'eux Nanette va et vient, ivre

d'angoisse. Chaque fois qu'elle ouvre la porte pour passer, ses jambes flageolent. Pourquoi en eflet Mademoiselle ne recommencerait-elle pas à parler tout haut, exprès^ pour qu'eV entende? Imaginez surtout Noémi sur sa chaise, présente quoique invisible, Noémi revenue sans qu'ils le sachent et ramassant les moindres éclats de leur joie, tel un avare des pièces d'or, pour être bien sûre de l'enfouir toute quand Theure sera venue... A cette époque, une simple chandelle éclairait la cuisine. Placée sur le fourneau, elle laissait dans l'ombre à peu près la place entière. Ainsi, j'étais enveloppée de nuit Le froid qui avait repris, aigu, resserrait mes pores. Les casseroles même avaient Tair de se recroqueviller. J'imaginais que tout d'un coup la maison s'était enfoncée d'un étage et que nous avions sombré dans la cave...

Jamais, d'ailleurs, dîner n'avait duré si longtemps. Les deux convives s'accordaient sans doute à prolonger la fête. C'est surtout quand le destin frappe à leur porte que les hommes perdent leur temps et croient l'avenir à eux. Enfin les sièges repoussés font crier le parquet. Encore des rires, un bruit de voix gaies, puis plus rien... la halle est terminée. Et soudain je compris que, pas plus pour Nanette que pour Noémi, cet intervalle n'avait compté. Ayant ramoné la chandelle sur la table, Nanette revenait vers Mademoiselle, et se penchant vers elle :

— Alors, c'est vrai ?

— Ah ! vous y songez encore î

Ellerf n'avaient même pas éprouvé le besoin de

préciser mieux, tant elles retrouvaient leurs pensées au même point. Un seul changement : celte fois, chez Nanette, une colère froide et cet air implacable qu'ont certains ju^es résolus à pousser à bout rinterrogaloire du criminel que le sort leur a livré.

Elle reprit, fouillant d'un regard aigu le visage de Mademoiselle :

— Ces lettres... où les avez-vous prises? Mademoiselle partit d'un rire sec :

— Je ne suis pas une voleuse. Vous oubliez qu'on me confiait même ces chosos-là?

— Et... vous les gardez?

— Il paraît.

— Dans quelle intention?

— Mais... pour les garder... rien de plus. Nanette eut un geste d'exaspération :

— Je ne vous crois pas.

— Vous ne me croyez jamais.

La voix de Nanette, très basse jusque-là, monta :

— Quand le malheur veut qu'on ait de ces choses-là, il n'y a pas deux façons d'agir, on les brûle !

Mademoiselle secoua les épaules :

— A moins qu'on ne vous ait recommandé précisément de ne pas le faire.

— Ce serait elle qui...

— Vous l'avez dit, c'est elle.

Désarçonnée, Nanette à son tour, tomba sur une

chaise. Elle avait la certitude qu'on lui mentait, mais comment discerner ce mensonpre? Par quel moyen arracher la vraie pensée qui s'abrite der-«

120 k£S CHOSES VOIENT

rière un front? Mademoiselle, satisfaite de sa victoire, cessa enfin de sourire.

— Rappelez-vous, Nanette, que la veille de sa mort, elle m'a appelée... C'était pour me confier ce paquet, tout ce qui resterait d'elle!... Elle imaginait que tant qu'il durerait, sa mémoire durerait aussi! une idée de malade... n'importe! Vous m'accusiez tout à l'heure déjouer avec les morts : il paraît que j'en suis loin. Quand ils m'ont confié un dépôt à garder, je le garde '

Nanette, maintenant, réfléchissait. Elle n'en était déjà plus à défendre la mémoire de la morte. A tout prix, ne fallait-il pas d'abord préserver Marcel Clerabault des racontars de Mademoiselle et le garer contre une révélation, fût-elle l'œuvre du hasard!

— Admettons : les lettres existent ; où sont-elles ?

— Pour cela, par exemple, vous êtes trop curieuse.

— Pas dans le secrétaire, je pense?

— Oh! non, rassurez- vous !

— Alors, où?

Mademoiselle répliqua simplement :

— Je crois qu'il est temps de vous occuper do voire vaisselle.

Nanette reprit :

— Mais enfin, si lui, qui ne sait rien, les trouvait... c'est possible!

— Non.

— Ou si un jour, dans un coup de colëre, une dispute, — sait-on jamais? — vous alliez lui lâcher cela comme à moi...

— Lui en ai-je jamais parlé?

— Vous me l'avez bien dit!

La voix de Mademoiselle prit un accent de gravité bizarre :

— C'est peut-être que nous manquions d'un lien commun. Nous l'aurons désormais.

— Ah ! s'écria Nanette, fouettée par cette menace qui se révélait enfin, vous aurez beau répéter cette histoire : je n'ai pas vu les lettres, je ne vous crois pas !

— Désirez-vous que je les lui porte immédiatement?

— C'est donc que vous les avez sur vous !

Et je crus que Nanette allait se jeter sur Madeselle : mais celle-ci, impassible, le visage clos désormais, répondait encore :

— Pas si bête ! N'y pensez plus et relavez, cela vaudra mieux.

Cette fois, Nanette se tut. Tout d'un coup, elle venait de comprendre que désormais Mademoiselle la tenait prise au piège...

Ce fut ensuite un de ces moments de trêve apparente durant lesquels les gens agissent à l'ordinaire, cependant que leur cerveau reste absent, polarisé par un souci unique.

Nanette faisait maintenant sa vaisselle, ainsi que Mademoiselle l'y avait invitée. Elle la faisait méthodiquement, avec les scrupules de propreté de chaque jour. Elle rinçait, essuyait, rangeait comme d'habitude. Elle avait la môme précision de mouvements, la même façon d'aligner l'argenterie sur un coin de la table, les verres à l'autre bout. Rien de changé aux apparences. Cependant, ce n'était plus elle.

Elle n'était plus un être, mais une pensée qui marche. Inutile de parler : on la lisait dans ses yeux bridés, sous son front barré par une large ride, jusque dans sa manière de prendre les assiettes ; à l'avenir, elle ne s'occuperait plus que de chercher les lettres, ces lettres que Mademoiselle avait dû voler et qui menaçaient la sécurité de Marcel.

Noémi, elle, ne bougeait pas. Elle savait très bien que, si la bataille semblait finie, ce ne pouvait être que pour quelques heures; mais quelques heures, n'élait-ce pas précisément ce qu'elle avait voulu ?

— Là! j'ai terminé, dit enfin Nanette. Allons nous coucher.

— Vous avez raison. Bonsoir, répondit Mademoiselle sans même tourner la têle.

— Mais, vous-même?

— Moi, je reste. J'ai encore besoin de me chauffer. Ma chambre est vraiment froide.

— Faites-y du feu.

— Dépense inutile. Il y en a ici, n'est-ce pas ? Il y eut une seconde incertaine. Peut-être

Nanette voulait-elle attendre que Mademoisidle se fût décidée à la suivre, mais bjusqueuieat le sort décida :

— Bien. Je m'en vais.

Et elle partit, tel un fantôme. Mademoiselle ne bougeait toujours pas. Elle réfléchissait.

Elle venait de percevoir tout à coup l'inanité de son acte. Qu'importait de s'être assurée du silence de Nanette, si rien ne suivait. Tout en elle affirmait que la minute décisive avait boané, que, faute

LES CUOSKS YOlË^'T 123

d'agir, c'en serait fait de la passion qui, depuis son arrivée dans la maison Clerabault, avait alimenté sa vie. Elle savait encore qu'une chose devait exister qui changerait son désastre en triomphe : mais, parvenue là, elle s'égarait dans le noir. Non seulement elle n'apercevait rien, mais elle n'osait avancer, redoutant, par un singulier retour, de se frapper elle-même.

Distinctement je suivais maintenant sur le visage détendu de Noémi Tincertitude où elle se débattait. Je la vis ainsi lasse d*errer danb l'impossible, désespérant de poursuivre. Elle ne parlait pas, mais tout en elle disait : « A quoi bon ? » Enfin, elle prit à son tour la lumière pour s'en aller, et je crus vraiment le danger disparu quand elle changea d'idée soudain, et vint ouvrir le placard 011 était TencsMer. Ayant ensuite approché une chaise, elle monta dessus, promena sa main à l'intérieur du bandeau qui couronne l'ouvrant, jusqu'à ce qu'elle eut rencontré un paquet suspendu à un clou, et, détachant celui-ci, descendit avec lui. Aucun doute possible, c'étaient les lettres I

Ainsi, elles étaient là, dans la cuisine, à portée de chacun ! Elles étaient là, mieux cachées par cette absence apparente de précaution qu'au fond d'un coffre. Nanette ou Marcel Gleiabault auraientils jamais songé à fouiller ce placard? On pouvait d'ailleurs vider celui-ci ; suspendu à son clou, à l'abri du plumeau comme des regards, le paquet ne courait aucun risque. Allons ! Mademoiselle avaii bitiu choisi la place !

Laissant le placard ouvert, Mademoiselle s'ins-

talla devant la table, défit la ficelle du paquet, — un cordonnet bleu queje vois encore, — et dépliant le carton blanc qui servait d'enveloppe, éparpilla devant elle des feuillets, une vingtaine au plus, tout ce qui restait du grand amour de Rose Clerabault !

Ah! la pauvre chose que l'amour des hommes^ Dire que, si Noémi avait dit la vérité, Rose Clerabault avait mis là son espoir de survie ! Pauvre chose, qu'un souffle suffisait à faire remuer, qu'un peu de vent aurait enlevée, qu'une flamme de chandelle aurait anéantie ! Etait-il possible que le repos, le bonheur, le renom d'une maison tinssent à si peu?

Par-dessus l'épaule de Mademoiselle, je pouvais les examiner à loisir, ces lettres. Toutes étaient écrites sur du papier bleu. Le papier n'avait pas changé de ton, mais l'encre avait pâli. Toutes encore portaient une date, comme si, conscients de ce que leur passion avait d'éphémëre, ces amants avaient tenu à la fixer dans le temps. Toutes débutaient de la même manière : « Rose chérie, petite fleur... » mais la rose était morte, la fleur sécliée. Aucune enfin ne portait de signature, — l'homme sans doute était prudent, — si bien qu'elles ressemblaient à des aveux commencés et jamais finis, la mort ayant passé trop vite !...

Distraitement, Mademoiselle allait de l'une à l'autre. Lisait-elle? Je ne le crois pas. Peut être ne voulait-elle que respirer l'odeur de passion qu'elle se figurait s'en exhaler. Peut-être aussi leur demandait-elle conseil?

A ce contact, d'ailleurs, le passées levait devant elle. Etrange passé ! Certes, Marcel ClerabauU avait cru jalouser à bon droit Noémi Pégu devenue la confidente, presque l'amie de celle qu'il adorait en vain : aurait-il jamais imaginé que la servante ramassée au hasard dans un orphelinat en était venue à connaître de tels secrets d'alcôve?

Fermant les yeux, Noémi revit l'homme qui avait écrit ces lettres. 11 vivait encore. Il était même resté Fami de Marcel ClerabauU : c'est la loi. Elle eut un rire sourd :

— Et dire que ce sera lui, demain, qui leur rendra l'enfant. 11 nous de^^aitbien cela !

Tiphaine ! les lettres étaient de Tiphaine !

Je frissonnai. En rouvrant ces papiers, Mademoiselle avait-elle songé à passer à son tour chez le juge pour Jui dicter un verdict? Mais non, la même incertitude demeurait sous son front. Si elle y avait pensé, elle n'y pensait déjà plus. Une fille, sans protecteurs, sans famille, ne fait pas chanter à son gré un magistrat qui dispose de toute la puissance sociale : à ce jeu, la défaite est trop sûre...

Je répète qu'à ce moment encore, ell^ ne savait pas ce qu'elle ferait. Si elle remuait toujours les feuillets, et si elle s'obstinait à les examiner l'un après Tautre, c'était uniquement guidée par un instinct. On eût dit qu'elle savait déjà que la clé de son bonheur était cachée là. Elle ne l'avait pas trouvée jusqu'alors, mais rien désormais n'aurait pu la décider à suspendre ses recherches.

Soudain, je la vis tressaillir. Puis ses yeux de-

126 LES CHOSES VOIEN'F

vinrent fixes, son corps prit une rigidité de cadavre. Elle venait de lire une lettre, la tenait devant elle, et regardait...

Cette lettre, — un billet plutôt, — je puis la redire sans en changer un mot, grâce au secrétaire qui la possède encore. Elle était ainsi conçue :

« Rose, petite fleur chérie, demain tu seraslibre. Deux mois que nous attendions cette heure ! Ah ! pouvoir baiser ces yeux, ta lèvre ; n'être plus des amoureux furtifs, et te prendre enfin sans qu'on ait peur!... Je rêve. Il y a des roses sur ma table. Je te respire. A demain le triomphe. »

Toujours pas de signature, mais au coin droit, tout en haut, une date : 4 janvier i899.

Or, c'était la date que Mademoiselle regardait, uniquement la date! Cette fois, l'éclair avait jailli dans la nuit. Sans hésiter, sans réfléchir non plus aux conséquences possibles. Mademoiselle avait trouvé : avec rien ou presque rien, un deux changé en trois, le salut était devant elle !

Comprenez-vous? Écrite en 1832, celte lettre établissait que M""® Morcins avait pris pour amant le juge chargé de son procès : écrite en 1832, elle prouvait à Marcel Clerabault que, même sous son toit, la cousine Rose, faute de mieux, utilisait ses loisirs en assurant son intérêt: après une telle préface, il ne lui resterait plus qu'à fermer le roman. C'était le salut, vous dis-je ! et à quel prix? Un deux changé en trois : pas même de grattage nécessaire : un simple trait à prolonger, et tout était fini !

Mademoiselle, toujours, regardait la date. Avaitelle peur? Au moment de franchir une crevasse, les grimpeurs aussi se recueillent parfois : ils savent qu'ils la sauteront, mais leur cœur bat d'une peur sournoise, absurde puisqu'ils n'y céderont pas.

Donc, Mademoiselle regardait : eJ tout à coup je compris ce qui Tarrelait. Ce n'était pas la peur de l'acte : ce n'était déjà plus qu'un détail d'exécution : la couleur de l'encre devenue trop pâle, cette couleur morte elle aussi comme l'amour qu'elle devait perpétuer.

Enfin, Mademoiselle se leva. Elle alla eherchor dans le placard demeuré ouvert son encrier, sa phmie, prit un verre qu'elle remplit d'eau, puis s'étaat assifie, ramassa méthodiquement tous les feuillets épars sauf un, et en refit un paquet qu'elle noua comme auparavant, avec la ficelle bleue. Elle faisait cela d'ailleurs avec la même attention méticuleuse que s'il se fût agi de ranger une armoire ou de réparer ua bas.

Quand ce fut terminé, elle trempa successivement sa plume dans Teau du verre et dans l'encrier, traça un trait sur la couverture du paquet et attendit.

î/essai était sans doute satisfaisant, car elle sourit. Mais ensuite je la vis reprendre le paquet et le défaire. Elle venait de songer que le papier de la lettre était bleu et non pas blanc comme la couverture : pour agir en toute sécurité, c'était donc sur une lettre qu'il convenait de faire l'éprouve.

La précaution n'était pas inutile. Elle dut renon-

cer à la première métliode, trop simple, et procéder à des mélanges. Alors sur un gros papier de cuisine elle jeta de l'eau par places, introduisant chaque fois dans ces mares minuscules une quantité d'encre variable. Elle essuyait sa plume, la trempait et essayait encore.

Trois quarts d'heure environ s'écoulërent ainsi. Tout à coup elle se redressa. C'était fait. Je n'avais même pas entendu un grincement sur le papier...

Si vous l'aviez aperçue ensuite remettant les objets en place avec une lenteur calculée, Tair parfaitement paisible, auriez-vouscru que ce n'était pas là une simple ménagère achevant sa journée en femme soigneuse et qui a la haine du désordre ?

Quand ce fut terminé, elle revint à la table, prit la lettre, l'approcha de la lumiëre. Avec le même calme, elle la plia en quatre, la froissa légèrement et se dirigea vers le couloir.

Quelle pensée, à ce moment suprême, effleura son cerveau? Eut-elle un pressentiment des catastrophes que ce papier, si léger dans sa main, allait déchaîner sur tous, y compris elle-même? Elle était devenue pâle, les yeux fixes, mais elle continua de marcher. Je la vis s'enfoncer dans le couloir. Je devinai qu'elle gravissait à tâtons l'escalier . .

Dans la cuisine, la chandelle allongeant sa flamme comme un cierge, fumait. Il était onze heures ot demie du soir. Je voulus sonner : mon marteau trébucha.

Et Mademoiselle reparut les mains vides : 1c crime était commis!

Il n'est pas nécessaire d'être le témoin des catastrophes, pour être ivre de peur : il suffit qu'on les sente venir, et de les attendre. Toute la nuit, tout le matin, j'attendis...

J'ignorais ce que Mademoiselle avait tait de la lettre, par quelle voie elle avait décidé do la remettre, à quelle heure celle-ci arriverait; j'ignorais ce que déciderait Marcel Glerabault, ce que deviendrait Rose; je m'efforçais de ne rien écouter, d'oublier ce que je savais, et encore que je vivais; mais j'attendais !

Il y a des gens qui attendent dans une gare l'arrivée d'un parent, d'autres qui attendent le résultat d'un coup de Bourse, ou la décision d'un jury ; vous attendez aujourd'hui d'être vendues chez le notaire ou sur la place. Si l'on mesure une existence, on

s'aperçoit que les deux tiers de celle-ci au moins se sont écoulés à attendre quelque chose ou quelqu'un : pourtant, je vous jure que, ni les autres, ni vous-même ne savez encore ce que c'est que d'attendre !

Gela commença des la sortie de Mademoiselle. Vous ai-je raconté qu'en partant, celle-ci m'avait regardée? Elle avait l'air de dire : « Et maintenant, souviens-toi tant que tu voudras, cela m'est égal : tu ne parleras pas ! » Mais je n'y fis pas attention. Je n'éprouvais qu'une lassitude infinie. Le malaise du crime m'accablait, comme si je l'avais commis. D'ailleurs, aucun sentiment précis. Je ne me rendais compte ni de ce que je redoutais, ni de ce que j'espérais : il m'aurait été impossible de défmir l'irréalisé dont j'étais pleine. Volontairement fermée au présent comme au passé, je ne m'occupais que de ma fonction : compter le temps et sonner.

Soudain des visions brèves me bouleversent : visions de fièvre évidemment et que je chasse d'un effort. « Puisque tu ne m'as rien dit, c'est que tu m'approuves, » a paru me signifier l'adieu de Mademoiselle. L'aurais-je approuvée vraiment? Deviendrais-je complice parce que je ne puis que me taire? Dans les ténèbres, on ne sait plus au juste séparer le bien du mal. Les événements s'enfoncent dans une fumée. On arriverait à douter qu'on existe ! Puis j'imagint! Marcel Clerabault tuant la cousine Rose, la maison s'emphssant de clameurs sinistres, le drame déchaîné sur tous ceux que j'aimais... Glacée d'horreur, j'ai envie de sonner pour appeler au secours...

LES CrteSES VOIKXT «31

Ecartons ces folies ! La sagesse est de s'obstinor à battre, uniquement battre avec régulariié les secondes qui me sont demandées, et je bats... Tant pis si cbaque battement nous rapproche du but : Tessentiel n'est-il pas de ne pas réfléchir?...

Toute la nuit, je vous l'affirme, tant que rien ne bougea, j'allai ainsi. J'aurais pu me croire ramenée au temps où M. Virot me gardait en maprasin. J'étais bien sûre d'avoir écarté Tobscssion ! Entendez-vous ? J'étais sûre à ce moment, ïoul à fait sûre de ne pas attendre ! Or, tandis que je me flattais de ma tranquillité comme de la plus pénible des victoires, déjà rien en moi n'échappait au supplice. Projetée vers ce qui n'éfait pas encore et allait être, je n'étais plus qu'un veilleur essayant de découvrir des formes qui doivent paraître et ne paraissent pas. Je n'avais même pas eu la patience de rester jusqu'au jour sans me mentir à moi-même : j'attendais !

Comment exprimer cette souffrance physique, cet arrachement de soi qui fait qu'on n'est plus oii l'on est, et qu'un autre a pris votre place, taudis que votre âme véritable s'en est allée, rôde, tâtonne, se désespère, ne revient pas. Tout d'ailleurs a changé autour de vous, parce que tout aussi attend- Les choses, si elles n'ont pas bougé, n'ont plus le môme visage. Les regards qu'elles vous jettent sont des regards d'étranger ; le son qu'elles rendent, si on les heurte, est un son différent. Le silence même a un autre accent ! Tandis que je croyais ne plus penser, dédoublée, je surveillais l'ombre, le ver qui subitement met sa vrille en branle, la porce-

laine qu'un cahot de voiture fait trembler à distance, même le frôlement de la neip^e contre les carreaux, car la neig-e s'était remise à tomber. Tandis que, terrée dans un puits d'ombre, je me répétais : « Restons en paix, » ou bien encore : « Ne nous occupons pas de Taube, elle est trop loin, » déjà je me demandais si je battais pour des vivants ou pour des morts et découvrais Teffroi non plus dans Tindéfîni d'une journée qui vient, mais autour et derrière moi ! A chaque battement, j'avais la terreur de trébucher dans une catastrophe. Tat- 'rendais, vous dis-je!

Tout à coup, un bruit, un vrai bruit humain qui traverse le silence... Grand Dieu ! serait-ce l'œuvre qui commence?

Non, je reconnais Nanette. Nanette s'est levée un peu plus tôt et vient dans la cuisine. Il est d'ailleurs naturel qu'elle n'ait pu dormir après la confidence que lui a faite Mademoiselle; ainsi, cette descente prématurée est sans rapport avec ce que j'attends : c'est un fait normal. Rien encore n'a commencé...

Puis, c'est l'aube, cette aube tant redoutée et qui colle aux carreaux sa face blafarde... Dire que j'ai aimé l'aube, que je l'ai vue sourire ! Celle-ci grimace. Je voudrais la chasser. Je voudrais... mais au fait, qu'est-ce que je voudrais? car maintenant j'ai envie que la chose survienne : tout en effet serait meilleur que d'attendre encore en compagnie du possible et de recevoir ainsi goutte à goutte l'inconnu.

Ah! quelqu'un a crié !... Ce n'est rien encore. C'est U chiiToanier qui passe...

A Saint-Michel, les cloches entrent en branle pour la première messe. Vont-elles sonner longtemps? Elles m'empêcheront d'entendre. Il est possible qu'à cause d'elles je ne sache rien. De grâce, qu'elles se taisent !

Rien, toujours. . . Au contraire, un silence farouche, un silence qui n'écrasait pas seulement la maison, mais Textérieur. A cause de la neige qui tombe, impossible de se rendre compte si Madenioisello a traversé la cour pour se rendre à l'église comme d'habitude. La cousine Rose dormait-elle toujours ? Marcel Glerabault allait-il se lever? Vous avez vu cette année à quel point la maison inhabitée peut se taire ! ce matin-là, elle se taisait plus encore, ou mieux, elle se taisait autrement. Nanette avait l'air de se mouvoir derrière une glace. Son poêle rougissait sans ronfler, ses casseroles se posaient sans heurt. Je ne savais même plus si je battais !...

Oh ! ce n'était d'ailleurs que le début ! Avez-vous remarqué que, lorsqu'on attend, il semble toujours que l'objet de l'attente va surgir tout de suite? Plus l'angoisse est grande, plus on imagine hâter le dénouement. Misère ! mes aiguilles avançaient, je sonnais des heures, des demies, le supplice continuait, mais différent... pire!...

Justement parce que je n'entendais rien, je me figurai soudain que les choses s'étaient passées, et quelles choses ! Il n'y a pas de vêtement plus effrayant que le silence pour les actes des hommes. Quand ceux-ci ne parlent plus, c'est qu'ils redeviennent bêtes féroces. Etais-je seulement dans la

îTiaison des vivants ? Pourquoi ne voyais-je, n'entendais-je personne?

Il y avait devant moi Nanette : soit. Dans ce cas, pour(iuoi, iManette n'était-elle pas monlée encore pour faire la chambre de Marcel Clerabault? Pourquoi Naaetle s'attachait-elle à éviter tous les bruits? On ne marche ainsi que lorsqu'il y a un mort au voisinage !

Et de nouveau, la vision qui surg-it : Marcel Clerabault tuant la cousine Rose, ou mis sur la trace du faux et frappant Mademoiselle, ou se tuant... Il était honnne à faire tout cela : ne vous ai-je pas dit que, dès le premier soir, j'avais compris qu'il devait aimer ou haïr mortellement?

Démence : rien de tout cela ne pouvait s'être passé dans la maison. Il y a des crimes impossibles à commettre, simplement parce qu'ils devraient avoir pour théâtre un lieu déterminé... Mademoiselle cependant ne venait-elle pas d'en commettre un? D'accord, mais celui-là n'était justiciable d'aucune loi. Il échappait au Code. Un meurtre au contraire se paye en public, un suicide fait scandale : meurtre ou suicide, la maison en aurait tremblé jusqu'au faîte. Autre chose avait surgi : Mademoiselle, peut-êlre, renonçant à donner la lettre... Oui, c'était cela ! je ne percevais rie)i parce qu'il n'y avait rien,

^^e jour vint. La seconde messe sonna, puis une troisième. Nanette ne quittait toujours pas la cuisine. Et ce silence qui persiste !...

Enfln, un frisson me secoue. Marcel Cleraoault est près de moi. Gomment est-il entré ? Jusqu'alors,

j'avais toujours distingué son pas. Serait-ce parce que j'ai cessé d'être une horloge pour devenir une âme qui guette éperduoient, serait-ce pour cela que/ je n'ai rien entendu ?

Nanette à son tour aperçoit Marcel Clerabault, mais sans manifester aucune surprise. Elle sait, elle, que les jours où il y a de la neige, celui-ci chausse toujours des pantoufles de laine. Quant à moi, je me moque bien de connaître les raisons de cette apparition muette : que Clerabault soit venu comme il voudra, il est venu !

J'écoute ensuite : j'écoute avec la volonté frénétique de savoir. J'interpréterai au besoin les simples intonations. Dieu merci, l'attente va finir!

Marcel Clerabault approcha dû fourneau et, me tournant le dos, dit simplement :

— Je t'ai appelée tout à Theure. N'étais-tu pas descendue?

— Vous avez appelé? Il faut croire que les portes étaient rudement bien fermées.

Nanette en répondant avait les yeux baissés. Sans doute craignait-elle que Marcel Clerabault n'v lût ce qu'elle savait depuis la veille. Hasard ou volonté, leurs regards m'échappaient.

Marcel Clerabault reprit :

— Ce matin, je suis un pou souffrant.

— Vous êtes malade ?

Brusquement Nanette avait relevé la tête pour examiner Marcel. Que vit-elle? Une expression d'eflroi se répandit sur ses traits. Elle balbutia :

— Est-ce que Mademoiselle...

— Laisse donc Noémi en paix, interrompit Mar-

cel Clerabault d'une voix accablée. Ce n'est rien, mais je voulais te prévenir que je ne déjeunerai pas. M""" Morcins déjeunera seule.

Quelle que fût l'expression choisie pour désigner la cousine Rose, elle certifiait que celle-ci était vivante.

— C'est encore ce procès qui vous tourmente, fit Nanette : heureusement qu'avec M. Tiphaine...

Marcel Clerabault l'interrompit de nouveau, mais, cette fois, de quel ton cassant !

— Le procès sera jugé comme il convient.

Et je ne doutai plus que la lettre fût parvenue.

Mais Nanette, qui ne voyait rien, poursuivait:

— C'est pour aujourd'hui, n'est-ce pas ? L'aprèsmidi...

Il haussa les épaules.

— Je le pense.

— Quand vous y aurez été...

Il secoua la tête et reprenant son air d'accablement :

— Mais non, je n'irai pas ! Tu vois biea que je suis souffrant.

Puis, sans s'attarder plus, il partit par la salle à manger. Je n'avais toujours pas aperçu son visage. En revanche, je savais que Rose était vivante et la lettre arrivée. C'était quelque chose : pas assez vraiment pour faire cesser Tattente...

11 fallut encore se consumer une heure en impatiences vaines. Toujours cette sensation d'un drame qui a commencé, mais qui n'est qu'au début et qui, tout à l'heure, avant la fin du jour, achèvera l'œu-

Vie (ie^erreur. Ahl connaître où nous en sommes, ce qui surtout va survenir!...

Joie subite. Mademoiselle arrive... Elle, du moins, va m'apporler des nouvelles!

J'entends son pas sur le pavé de la cour. Il est régulier, sans hâte. Puisque Mademoiselle n'attend plus, c'est donc qu'elle saittout! Et je demeure suspendue à son approche lente. Quand elle pénètre dans la cuisine, j'ai envie de crier...

Oublierai-je jamais le regard qu'elle me lança dès rentrée, ce regard pareil à Tadieu de la veille et qui me saluait en complice ? Apercevant ensuite Nanette qui, des assiettes en mains, partait pour la salle à manger :

— Que faites-vous là?

— Mais... je prépare le couvert de M""® Morcins, puisque Marcel ne déjeune pas.

— Inutile.

— Pourquoi, grand Dieu !

— jyjme ijiorcins est partie de grand matin. Je doute qu'elle revienne... déjeuner.

— Elle ira donc directement au tribunal?

— A vrai dire, elle ne m'a pas confié ses intentions. Tout au plus, puis-je les deviner. Elle ne déjeunera pas... ni moi non plus, d'ailleurs...

Nanette, immobile, contemplait Mademoiselle. Un pli de haine barra son front.

— Qu'avez-vous encore fait?

— Moi ? vous voyez bien que je me lève.

— Alors, qu'est-ce qu'il y a?

— Gela... il faudrait le demander aux intéressés... s'ils étaient là.

Au même instant, on sonne sur la place.

— Quelqu'un... Allez voir... ou plutôt, non, j'y vais moi-même.

Elle revient presque aussitôt escortée par un commissionnaire.

— Tenez, c'est au premier, la ciiambre au fond de la cour. Nanette ! M""® Morcins qui envoie chercher son bagage par un homme de Thotel de la Cloche.

Un cri de stupeur répond seul.

— Hé bien? Nanette, allez-vous faire attendre? Hébétée, Nanette acquiesce d'un signe vague et

guide l'homme. On croirait qu'elle est ivre. Quoi ! la cousine Rose a quitté la maison sans même un adieu? C'est impossible! Puis, l'homme revient. J'entends le frôlement d'une valise contre la paroi du couloir. Ce bruit sonne comme un départ de cercueil; j'ai l'intuition qu'on emporte avec lui l'amour de Marcel Glerabault. Mademoiselle de son côté sourit : n'est-ce pas son triomphe qui passe? Enfin! l'incertitude s'est évanouie! On a chassé M""* Rose. Je sais tout !...

Est-ce bien sûr? Est-il possible que ce rien, — un ordre de départ intimé par écrit, — ait pu suffire à Marcel Clerabault? Non, autre chose doit être en route, autre chose que cette fois ni Mademoiselle ni moi ne pouvons imaginer, mais que je sens approcher et qui nous emportera tous, telles des feuilles dans une rafale...

— Vous voyez que je n'avais pas tort, dit Mademoiselle à Nanette qui reparaît, anéantie; elle ne reviendra plus.

Naiiette voudrait parler. Pourquoi Mademoiselle savait-elle cela déjà? Quelle manœuvre abominable se cache derrière le sourire qui ne quitte plus sa bouche?

— Ah ! vous allez m'expliquer!...

Mais Mademoiselle est repartie. Il n'y a plus que nous deux dans la cuisine, Nanette, qui se croit la victime d'un cauchemar, et moi, qui attends encore, qui attendrai de nouveau sans trêve, certaine que la réalité atroce en est à peine à son début.

Nous restâmes ainsi près de six heures !

Six heures, face à face, avec Tangoisse que chaque minute semble nourrir ; six heures à épier les moindres bruits et à souhaiter une apparition de vivant ! Nanette, écroulée sur une chaise, dans une immobililé farouche, disait simplement de temps h. autre : « Qu'est-ce qu'il y a eu, mon Dieu ! qu'est-ce qu'il y a eu? » Elle aurait pu monter, frapper à la porte de Marcel Clerabault, car celui-ci n'était toujours pas sorti. Elle aurait pu tenter d'éclairer auprès de cet homme l'abîme de ténèbres où elle s'enfonçait défaillante : elle ne bougeait pas.

L'épouvante est contagieuse. Nanette aussi, j'en suis sûre, savait déjà qu'auprès de ce qui allait arriver, ce qui était ne compterait plus. Aurait-elle voulu marcher, d'ailleurs, qu'elle ne l'aurait pu. On eût dit que tout d'un coup son corps s'était lézardé. Cinq minutes avaient suffi pour la mettre en débris. La vieillesse venait de tomber sur elle comme un torchon sur la tête d'un passant.

A quoi avons-nous pensé pendant ces six heures? Je ne m'en souviens plus. Peut-être à rien, et c'est

le pire de tout. Je me rappelle pourtant qu'au moment où je frappai quatre heures, Nanette se tourna vers moi . Je compris qu'elle songeait qu'à ce moment le tribunal décidait du sort de M""® Rose, et, du même coup, le nom du juge Tiphaine me revint en mémoire. Que ferait à celui-là Marcel ClerabauU? car, ayant lu la lettre, il n'avait pas pu ne pas reconnaître l'écriture! Était-ce pour le juge qu'était réservée la vraie vengeance? Tipliaine ! Je venais de toucher la clef du mystère : mais ce ne fut qu'un éclair. Quand on attend, il semble qu'une force malfaisante s'amuse à troubler la piste. On rêve de choses vaines. Le vrai parait absurde ou s'échappe. J'oubliai Tiphaine. Au surplus, tout allait s'effacer. On sonna. Le destin seul pouvait sonner ainsi !...

Ce fut un coup rude, autoritaire, et qui aurait dû briser la cloche, tant il me parut retentissant. Cela mit, sur le silence qui nous écrasait tous, un vêtement sonore mille fois plus terrifiant que ce silence même.

Nanette, arrachée de sa chaise comme par une force déchaînée, bondit vers le couloir.

On aurait pu croire la maison figée, elle aussi, par un spasme d'attente. Elle ne rendait aucun son, en dépit de la course de Nanette sur les dalles. Je n'entendis pas ouvrir. Puis un appel, — un seul, — me révéla pourquoi l'on sonnait ainsi. Nanette, revenue à la cage de l'escalier, annonçait d'une voix rauque :

— Marcel ! la police !

Elle attendit ensuite sans rien demander, sans

môme s'étonner de celte arrivée d'un agent dans la maison, arrivée qui ressemblait pourtant à un sacrilège. Elle avait commencé de vivre désormais dans une autre contrée et coudoyait l'impossible sans y trouver de motif à surprise.

Une minute ou deux s'écoulèrent. Au fait, je ne me rappelle plus si ce fut très court ou beaucoup plus long, tant, à ce moment, hommes et choses, nous étions redevenus pareils : pour tous, le temps n^était plus que ce qu'il est, une conception dépourvue de réalité.

Enfin, un pas traîna dans l'escalier : Marcel Clerabault venait recevoir la police. A l'inverse de Nanette, il descendait avec une lenteur calculée, degré par degré. Je ne le voyais pas; pourtant, j'avais l'impression d'une marche écrasée de vieux, comme si ses épaules étaient aplaties sous un sac de pommes de terre. Arrivé au bas, il demanda :

— Que me voulez-vous?

Et cela encore, bien qu'il s'efforçât de s'exprimer tout bas, je le distinguai très bien. Tant qu'il allait être là, il ne devait plus d'ailleurs parler autrement. On aurait dit qu'il chassait du bout des lèvres des mots décolorés. C'était plutôt un sifflement que de la parole articulée. Cependant, malgré la distance, on n'en pouvait rien perdre. De môme que la vapeur se condense brusquement au grand froid, ce murmure, dans l'épouvante de la maison, cristallisait subitement et sonnait clair comme un verre.

L'agent qui avait dû entrer à la suite de Nanette ne répondit pas tout de suite.

142 LÈS CHOSES VOIÊNÎ

— Que me voulez-vous? répéta Marcel Clerabault.

- L'agent, probablement intimidé, continuait de se taire.

Toute la maison, maintenant, écoulait avec moi. On avait envie de grelotter, mais on se raidissait de toute sa force pour ne rion perdre de ce que cet homiîie n'osait pas encore dire, bien qu'il ne fût venu que pour cela.

— Hé bien ? fit pour la troisi^me fois Marcel Clerabault sans qu'on perçût aucune impatience dans cette demande.

Lui seul, en vérité, paraissait ne pas se soucier de sortir d'incertitude, peut-être parce qu'il n'en avait aucune.

L'agent se décida :

— C'est le commissaire qui m'envoie. On a repêché tout à l'heure une dame dans l'Ouche. On voudrait savoir s'il faut ramener le corps ici.

Nanette jeta un cri bref :

— Madame Rose !

Nous écoutions toujours. Est-ce bien écouter que sentir la vie, comme la mer sur une grève, se retirer par grandes nappes, sans qu'on puisse mesurer sa fuite, ni savoir quand cela cessera ?

Puis Nanette ne parla plus. On aurait pu croire qu'elle avait disparu du couloir et que, seuls, Marcel Clerabault et l'agent y étaient demeurés.

Ce fut au tour de Tagent de répéter :

— Peut-on?

-— Non,

Le mot tomba sourdement, tel un couperet sur de la chair. L'agent reprit :

^— C'était votre parente ?

Toujours le mot terrible :

— Non.

— Enfin, elle demeurait ici?

— Non.

— Le commissaire prétend...

— Il ne sait pas. Elle est partie depuis longtemps.

— Alors, où la porter?

Un intervalle à peine perceptible précéda la réponse :

— Chez le mari. La loi le lui a gardé. Elle en a un.

Subissant peut-être à son tour la contagion de l'épouvante, l'agent hésita avant de répondre : « Bien, Monsieur, » et il recula vers l'entrée.

Ah ! cette fois, voici que le sol résonnait ! La porte battit avec un bruit énorme, monstrueux, qui secoua la maison jusqu'au faîte. Tout avait tremblé. Dans la cuisine, je fus déplacée par la secousse. Puis cela s'éteignit progressivement, très lentement. De môme quand une mine éclate, une poussière effroyable obscurcit l'air et met des heures à retomber... Ensuite le silence de sépulcre, la nuit...

Marcel Clerabault, Nanette, étaient-ils restés dans le couloir? S'étaient-ils enfuis ? ou bien l'espace s'était-il dépouillé au point de ne plus vibrer au contact de la présence humaine?

Jusqu'alors, on ne s'était pas préoccupé de Tab-

sence de lumière. Il était indifférent de n'y pas voir. Mais, en ce moment, ces ténèbres où toute matière était plongée, ces ténèbres muettes qui, après avoir mangé les formes, l'espace, effaçaient jusqu'aux êtres placés côte à côte, ces ténèbres décuplaient l'angoisse. Il semblait que, grâce à elles, tout devînt possible. On avait envie de hurler à la mort, comme des chiens.

Toujours rien dans le couloir : pas même un souffle pour révéler ce qui se passait là, maintenant que la police était partie et qu'on savait!

Soudain, ce fut bien pis : une voix sans timbre chuchotait distinctement :

— C'est à cause du procès, n'est-ce pas? On lui a enlevé l'enfant?

Ce devait être Nanette qui interrogeait. Pourtant, j'en doutai. Cette phrase dite si bas avait l'air de sortir des murailles. C'était peut-être la maison qui parlait, peut-être les ténèbres. Il y a des minutes où tout se confond. La voix d'ailleurs n'était qu'un souffle, sans rien d'humain. J'aurais juré qu'elle n'appartenait à personne : elle venait aussi bien de la cuisine que du grenier et s'éteignit comme s'était éteint le bruit de la porte.

Oh! ce silence encore qui guette la réponse, cet intervalle muet que remplit uniquemeat la peur, car tout avait peur désormais. Qu'est-ce que cela faisait que Marcel Clerabault eût interdit l'accès de la maison au cadavre de M"* Rose, puisque son fantôme venait d'entrer !

Une chose sans nom suivit,

La réponse enfin venait, et c'était un sanglot.

Qui sanglotait ainsi? Marcel Clerabault, ou Nanette, ou tous les deux ? Je ne sais paj* : je n'ai jamais pu savoir. Je ne me rappelle qu'une chose : cette clameur, ces hoquets, ce gémissement ululant sans finir... Entendez-vous cet innommable dans la nuit? Tout est effacé, tout est devenu plus mort que la morte. La maison impassible a les yeux clos. Pas un mouvement pour y mettre une trace de vie. On se croirait effondré dans le néant, et tout à coup, cela enfle, grossit, retentit comme des cris, cela se prolonge, ne veut pas, ne peut pas s'arrêter!... Désormais faudra-t-il donc toujours vivre à côté de cela f • '

Si encore on pouvait préciser d'où ce/a vient et qui pleure ! Je répète que cela vient de partout. Ce n'était pas la douleur de quelqu'un : c'était la Douleur, installée en même temps que le fantôme et comme lui décidée à ne plus s'éloigner.

Soudain l'ivresse physique d'une lumière qui paraît... C'est Mademoiselle qui revient. Ah ! qu'importe que ce soit elle, pourvu que la nuit cesse !

C'est Mademoiselle qui, au coup de cloche, saisie d'une atroce impatience, s'est décidée à descendre. A-t-elle pressenti que son œuvre n'est déjà plus son œuvre et que, pour avoir souhaité simplement de se débarrasser d'une intruse, le sort a fait d'elle un assassin ? En tout cas, dès le seuil, les sanglots l'ont saisie à la gorge, l'obligent à ralentir, e^ elle s'arrête, juste en face de la cuisine \

Elle, du moins, je vais donc la voir ! Jusqu'à cette minute, je ne pouvais ({^imaginer : désor-

mais, au reflet delà douleur inconnue sur le visage du meurtrier, je saurai qui pleure !

Pas un tressaillement : seulement, Mademoiselle s'est appuyée au chambranle et laisse pendre le bougeoir. Enfin ses lèvres remuent. Elle dit, d'une voix où sonne malgré elle un relent de triomphe :

— Que s'est-il donc passé?

Alors la réponse terrible qui vient, à son tour, tuer cette impassibilité si assurée de la victoire :

— M™' Rose ! M""^ Rose qui s'est jetée à l'Ouche! Mademoiselle a chancelé :

— Grand Dieu ! Qui l'a poussée à cette extrémité T

Dans le couloir, la même voix de sanglots

clame :

— C'est vous qui l'avez tuée !

Ce n'est pas Nanette qui parle ainsi : c'est la morte certainement!

Mademoiselle a reculé. Un tremblement aiïreux la secoue tout entière. Elle va répliquer, mais au même instant, un grand cri s'élève :

— Taisez-vous ! C'est moi qui chez Tiphaine... Je n'entendis plus rien. Marcel Clerabault, sans

achever, remontait l'escalier comme un fou... Les sanglots s'étaient tus. Cette fois, tout était dit : j'avais cessé d'attendre '

Quand une pieiTf^ tombe dans Peau, apr^^s le premier fracas, la surface se referme, des plis glissent avec lenteur, et tout s'efface. De même, après cette journée, un calme sans rides régna sur la maison. On aurait dit que la cousine Rose n* avait jamais existé. Chacun avait repris ses occupations ordinaires; toutefois, personne ne parlait plus. Mademoiselle donnait ses ordres brièvement et à voix basse. Nanette répondait par oui ou par non, et le reste du temps demeurait boucle close. Marcel Clerabault ne paraissait pas. En dehors des heures de repas nécessairement plus agitées, je crois bien qu'à la cuisine j'étais le seul bruit vivant!

Au début, cela me parut naturel. De pareilles secousses laissent après elles un appétit de repos

qui annihile tout désir d'activité. On ne rêve plus que d'oubli. Simple témoin, j'éprouvais un soulagement à être ainsi enveloppée de silence : que devait-ce être pour les acteurs ?

Mais peu à peu cette prostraîion des êtres et des choses recommença de m'inquiéter. J'ignorais ce qui se tramait. Il ne se passait peut-être rien. Pourtant, je sentais qu'une fois entré, le fantôme de jype j^Qge n'avait pas dû repartir. Supposition ridicule, évidemment. On a toujours, malgré le démenti des faits, une tendance à vouloir que le crime soit puni et la vertu dûment récompensée. Les criminels ont-ils seulement des remords? Mademoiselle, par exemple, s'était-elle même rendu compte qu'elle était un assassin ?

Chaque fois qu'elle venait à la cuisine, je scrutais son visage. Aucun souci n'y paraissait, sinon celui du travail immédiat. Approchait-elle du placard, elle le faisait sans hésitation ni répugnance. Elle l'ouvrait, y prenait des objets, touchait peutêtre le paquet de lettres et ne tressaillait pas. Elle n'avait pas interrompu d'ailleurs ses habitudes pieuses, allait tous les jours à la messe et au confessionnal le samedi. A n'en pas douter, le cri qu'elle avait jeté à l'annonce du suicide : « Qui l'a poussée à cette extrémité? » était bien la complète expression de sa pensée intime. Non, elle ne croyait pas avoir tué M'"^ Rose : elle s'était contentée de la faire chasser. Pour le reste, c'était affaire à d'autres, Tiphaine, les juges, on ne savait qui... Bien mieux, un soir, je la vis revenir après le départ de Manette, et s'installer, de même quejadis, devant ses comptes.

A dater de là, elle n'y manqua plus. A la seule lenteur de son travail, il était certain qu'elle espérait la visite de Marcel Clerabault !

Donc, tout ici avait oublié la morte. Martemoiselle n'avait point de remords : pour Marcel Clerabault, rheure, sans doute, avait sonné de renouer des habitudes interrompues. Seules Nanette et moi, regrettions encore la disparue, mais Nanette ne parlait plus et moi, je ne parle pas... Pourtant mes pressentiments me poussaient à ne voir dans ce présent qu'une paix menteuse. Les pressentiments sont comme le parfum. Les chimistes n'ont jamais pesé un parfum, et on h respire cependant! Jl arrive même qu'il grise.

Cela dura deux mois ou à peu près. Janvier s'écoula, puis février. Avec mars les jours grandirent. Nanette commençait d'ouvrir parfois la fenêtre. Quelquefois aussi, le soleil daignait entrer dans la cuisine. Rien d'ailleurs ne se modifiait dans la maison. Elle demeurait muette, accablée, hypocrite. Elle avait l'air d'un banquier marron qui escroque dans une soirée mondaine l'estime des honnêtes gens. Pour le passant qui la contemplait du parvis Saint-Michel, elle continuait d'être le modèle des ', maisons décentes : pour nous seuls, les habitants, elle abritait une situation monstrueuse, mais que rien ne devait trahir : le rang qu'on doit garder est le plus sûr des bâillons.

admirez la vanité des sécurités humaines. Tandis que je me désespérais de la sorte, déjà le hasard suivait sa route. Je ne m'étais pas trompée, le fantôme préparait sa revanche et j'eus la certitude

iSO LES CHOSES VOIENT

que celle-ci entrait auprès de nous, le vendredi 16 mars, c'est-à-dire le jour où Marcel Glerabault, se décidant enfin, descendit à la cuisine pour retrouver Mademoiselle qui l'y attendait, comme elle Tavait attendu chaque jour depuis bientôt six semaines.

Pour bien comprendre ce qui arriva, il est nécessaire de vous rappeler le décor et la position des meubles. C'est d'ailleurs assez simple.

Etant installée près de la fenêtre, j'avais en face de moi la porte qui conduit à la salle à manger, celle précisément par laquelle Marcel Glerabault allait entrer. A droite de cette porte est le placard formant, à Tangle des deux murs, un pan coupé triangulaire . Entre la porte et moi se trouvait enlin la table. Mademoiselle, assise de mon côté, me tournait le dos, mais, par-dessus son épaule, j'apercevais la moitié du livre de comptes ouvert devant elle, le bougeoir et Tencrier.

Je venais de sonner dix heures.

Mademoiselle, arrivée depuis longtemps déjà, n'avait pu jusque-là se résoudre à toucher à ses comptes. Ayant suivi mes coups, elle estima sans doute que cette soirée serait pareille aux autres et qu'il était inutile de prolonger la veille. Elle prit donc la plume et se mit à écrire. Il suffisait au surplus de voir sa hâte à tracer les lignes pour comprendre combien cette besogne lui paraissait fastidieuse.

J'oublie de mentionner que le livre qui lui servait était de grand format. Ses comptes, d'autre part, étant fort courts, il en résultait qu'une page

pouvait en contenir plusieurs. J'en voyais ainsi trois sur la page de gauche. La fin du dernier occupait le soiiunet de la page de droite.

MadenioisoUe, donc, était en train d'écrire quand je la vis s'arrêter subitement. Plus habile que moi, elle avait entendu marcher dans la chambre du haut. Un instant elle demeura la main levée, guettant de toute son âme ce bruit imperceptible et qui retentissait en elle comme une fanfare inespérée. Gela dura quelques secondes à peine ; déjà la porte s'ouvrait en face de moi : Marcel Clerabault venait de paraître.

Etait-ce bien lui? Je ne le reconnus pas tout d'abord. Epaissi, les épaules engoncées dans une vieille redingote, il semblait un commerçant au lendemain de sa déclaration de faillite. Il en avait le regard incertain, l'air soupçonneux, ce je ne sais quoi de crasseux qui s'abat sur les déclassés, alors qu'ils portent encore leurs vêlements des temps heureux. Il était descendu sans lumière. On devinait qu'il recherchait maintenant la nuit. Même la triste clarté qui régnait ici suffit pour le gêner, et ce fut son premier geste de porter les mains de vàht ses yeux, comme pour prolonger les ténèbres d'où il venait. Puis il approcha de la table et s'assit lourdement, sans même jeter un regard sur Mademoiselle. Une fois affalé seulement, il s'aperçut qu'elle avait quitté sa place pour venir à sa rencontre.

— Eh bien? dit-il, que faites-vous? reprenez votre chaise, vous voyez bien que j'ai à vous pariei*.

iS2 LES CHOSES VOIENT

Frappée par son , accent étrange, Mademoiselle murmura doucement :

— Vous me permettrez bien pourtant de vous dire quelle joie vous me faites en descendant ici !

Il eut un haussement d'épaules :

— Je vous en prie, asseyez-vous et, si vous êtes heureuse, gardez polir vous ce bonheur inutile.

- — Mon Dieuî répliqua Mademoiselle, il y a si longtemps que j'espérais ce moment!

Il l'arrêta de nouveau :

— Mais asseyez-vous donc! et contentez-vous de ni'écouter.

Il parlait avec effort comme s'il soulevait un fardeau.

— Vous voyez que j'obéis, dit encore Mademoiselle sur un ton suppliant.

Et elle revint à la table. Dans sa hâte à se lever, elle n'avait môme pas songé à lâcher sa plume. Avant de s'installer, elle la déposa soigneusement sur le bec de l'encrier pour éviter de salir Je bois; puis, sans toucher au cahier de comptes qui resta ouvert, elle prit son attitude coutumière, les coudes appuyés, le menton sur ses mains croisées. Gomme je l'ai expliqué, elle me tournait le dos et je ne pouvais apercevoir son visage, mais à la seule tension des épaules, à l'immobilité du buste, je pîwssciitais ce qu'ilpouvaitexprimer. Minute divine! Quelle que fût la rudesse de cet homme, il était là! Une fois déplus, il revenait, écrasé par la vie, mais qu'importait cette diminution passagère? N'était-ce pas au contraire une chance? Malheureux à ce point, il trouverait doux d'accepter ce qu'heureux il avait dédaigné...

— Maintenant, reprit-elle à mi-voix, vous pouvez parler. En quoi puis-je vous être utile?

Marcel Clerabault avança la main vers le bougeoir qui était placé entre eux :

— Cette lumière...

— Voulez-vous que je la mette ailleurs ?

— Laissez...

Il avait pris le bougeoir, le poussait de côî(?, mais pas au hasard. On aurait dit qu'il tâtoni ait pour lui trouver la place convenable. Et soudain je compris que ce qu'il cherchait avant tout, c'était de mettre les traits de Mademoiselle en pleine clarté, de telle sorte qu'aucun de leurs mouvements ne pût désormais lui échapper. Du même coup, je sentis la nuit se peupler. 11 me sembla que le fantôme de M'"° Rose dirigeait cette main tremblante.

— La veille du départ de M'"''Morcins, j'ai trouvé devant ma porte une lettre... une lettre qui lui appartenait et qu'elle avait perdue, réprit Marcel Clerabault d'une voix blanche.

Au nom de la cousine Rose, à ce nom que j'entendais pour la première fois depuis deux mois, Mademoiselle ne frémit pas. S'attendait-elle à ce début? C'était possible.

Marcel Clerabault poursuivit :

— J'ai cru longtemps, du moins, qu'elle l'avait perdue. Depuis lors, j'y ai beaucoup réfléchi. Aujourd'hui, il me paraît singulier que ce soit elle qui, par inadvertance, l'ait laissée tomber ce jourlà, et précisément à cet endroit.

Il s'arrêta. Ses mots devenaient de plus en plus pesants. En même temps, il regardait fixement

Mademoiselle, quoique sans insistance apparente. Toujours impassible. Mademoiselle sentit qu'elle devait parler. Il fallait, sous peine de fortifier un soupçon qu'elle pressentait déjà, il fallait qu'elle dît quelque chose, n'importe quoi : et ce fut la phrase la plus naturelle, la plus simple, qui vint à ses lèvr(\s en guise de réponse :

— M™^ Morcins était très étourdie...

Marcel Clerabault se recueillit et reprit, sans cesser de iixer son regard sur Mademoiselle :

— Ktourdie?... en effet, je me le suis répété souvent pour expliquer cette aventure inexphcable... Celte fois cependant, Tétourderie me paraît une cause à écarter. Supposons un instant qu'elle portât la lettre sur elle : où l'aurait-elle placée? dans sa poche. Vous me direz que précisément une poche est l'endroit qui se prête le mieux à ce genre d'accident. On y met aussi son mouchoir, sa bourse, et il suffit qu'en retirant un de ces objets, on accroche par mégarde le papier qui est auprès, pour perdre celui-ci. Seulement, dans le cas présent, il y a une difficulté à laquelle je n'ai songé que plus tard : M""® Morcins ne mettait jamais rien dans sa poche. Elle tenait toujours son mouchoir à la main et ne portait pas d'argent sur elle. Je me rappelle même lui en avoir fait des reproches.

Les yeux de Marcel Clerabault errèrent une seconde autour de la pièce. Je les sentis passer sur moi sans qu'ils s'arrêtassent. Ils exprimaient une incroyable lassitude.

— Alors? dit enfin Mademoiselle.

— • Alors, répéta Marcel Clerabault, je me de-

mande si ce ne serait pas vous, par hasard, qui auriez apporté la lettre là où je Tai trouvée...

En même temps, tels des oiseaux de proie, ses yeux fondirent sur elle. Aigus, luisants, ils la fouillaient jusqu'à l'âme.

Je vis Mademoiselle réprimer un sursaut. Qui sait si, rapide comme l'éclair, Tidée ne lui vint pas d'avouer tout de suite? Après tout, si elle avait trouvé cette lettre et pris ce détour pour avertir cet homme de la duperie dont il était victime, n'était-ce pas liri acte légitime dont elle devait se montrer fière? Avouer, c'était encore provoquer l'explication décisive que son cœur souhaitait... Mais elle eut peur et n'osa pas.

— Je ne comprends plus, dit-elle. Et d'abord, de quelle lettre parlez-vous ?

A mesure que les yeux de Marcel Glerabault s'obstinaient à fouiller le visage énigmatique, le mur auquel ils se heurtaient semblait devenir plus épais. Il fit un geste découragé :

— Dire que si vous mentiez, vous auriez le même regard l

Hardiment, Mademoiselle redressa la tête :

— Pour mentir, il faudrait savoir ce doiit il est question.

Il haussa les épaules :

— La femme ment toujours...

— - Je vous jure...

— De grâce, à quoi bon?

Clairement elle sentit qu'il ne la croyait pas. Or il semble que, précisément lorsqu'on ment, ce soit l'heure où Ton a'irrite le plus de n'être pas cru.

— Soit. Admettons que je mens. Je sais ce qu'est cette lettre; je sais qui l'a jetée devant votre porte. Encore, pour mentir, faudrait-il avoir un motif : lequel?

Elle eut un rire nerveux :

— Serait-ce par hasard le plaisir de vous voir souffrir? Car vous souffrez... Oh! ne niez pas !... vous souffrez de je ne sais quel chagrin qui vous dévore, dont vous ne parlez pas, et qui vous suit sans trêve. C'est pis qu'à la mort de votre femme. J'ai beau ne jamais vous parler, m'efforcer d'être comme si j'étais absente, croyez- vous que je l'ignore ?

Il l'interrompit :

— Cela ne regarde que moi.

— Vraiment? Cela ne regarde que vous? Vous avez la mémoire courte ! Alors pour quoi comptezvous mon chagrin de vous voir ainsi abattu par je ne sais quelles pensées, — de ces pensées à coup sûr qui ne viennent que lorsque la raison s'égare, car si Ton raisonnait, elles ne résisteraient pas à l'examen ! Je sais très bien que je n'existe pas pour vous. Cependant, avez- vous cru pour cela que je cesse de m'occuper de vous? Ainsi, depuis deux mois je me consume au contact d'une douleur que j'ignore, je donnerais ma vie pour la supprimer, il suffirait d'un mot pour la calmer et, ce mot, je ne le dirais pas î J'aimerais mieux mentir !

Elle parlait d'une voix cinglante. La pensée ne l'eflleurait pas qu'aprës son premier crime elle en commettait un second en s'acharnant sur la morte sans nécessité, par dilettantisme.

Harassé, Marcel Glerabault baissa les yeux : . — Soit, je vous crois... je vous crois... La crovait-il vraiment? Elle continuait d'en douter. Elle avait l'intuition d'un obstacle invisible dressé devant elle. Disparue, la cousine Rose allaitelle devenir plus dangereuse que présente? Elle reprit, agressive :

— Vous l'affirmez, mais c'est mon tour de me demander qui ment ici? Ah! quand aurez- vous cessé de vous défier de moi? Voici deux mois, vous dis-je, que je vous vois victime de scrupules imbéciles, et deux mois que je n'ose pas... oui, que je n'ose pas vous contraindre à parler. Comprenezvous? Depuis. deux mois, je devine... je sens qu'il suffirait d'exprimer tout haut votre cauchemar pour le faire évanouir, et je me tais! Enfin, ce soir, vous êtes là. Rassurez-vous ! il ne sera pas dit que vous êtes venu pour rien. Qu'y a-t-il, voyons? Quelle chose s'est passée, qui menace d'emporter votre raison? On ne se laisse pas anéantir par des chimères !

Marcel Glerabault jeta un cri sourd :

— Des chimères !

— Allons donc! Regardons les choses en face. Croyez-vous que je ne devine pas? Vous avez parlé d'une lettre trouvée à votre porte. Cette lettre, bien que je ne la connaisse pas, je me doute de ce qu'elle contenait, puisque, après l'avoir lue, vous avez invité M""' Morcins à quitter la maison. Cette femme vous dupait, vous l'avez chassée... Et après? Etait-ce juste ou non? Fallait-il la supplier de continuer chez vous ce qu'elle avait commencé chez son mari?

Une colère vibrait dans son accent. On sentait que cette fois c'était moins aux pensées de Marcel Clerabault qu'elle jetait l'anathème qu'à d'autres s'élevant au fond d'elle-même.

Elle poursuivit, s'exaltant :

— Trêve de lâcheté : le voilà, votre crinie ! Vous avez obligé cette femme à loger à l'hôtel de la Cloche. Il y a de quoi, vraiment, faire le remords de toute une vie !

Le regard de Marcel Clerabault vacilla :

— Mais... après... fit-il d'une voix sans timbre.

— Après? Elle a voulu se tuer, elle y a réussi : c'est son affaire. Ni vous ni moi n'y étions pour rien !

Farouche, Marcel Clerabault se leva :

— Vous vous trompez, c'est moi qui l'ai tuée!

— Vous!

IVIademoiselle eut un éclat de rire strident.

— Alors, à distance? car autant qu'il m'en souvient, ce jour-là, vous n'êtes pas sorti.

— Je suis sorti.

— Quand?

— A six heures du matin, dès que j'ai trouvé la lettre.

— Et vous avez été...

— Chez Tiphaine, exiger qu'on lui retirât l'enfant!

A demi dressée. Mademoiselle jeta :

— Vous avez fait cela'

— Vous voyez bien que je suis l'assassin responsable ! fit Marcel Clerabault retombant sur sa chaise.

LES CHOSES VOIENT i59

— Ah ! non ! pas vous !

Eperdue, Mademoiselle avait jeté les bras en avant, comme pour écarter une vision.

— Qui, alors? dit Marcel Glerabault.

— Tiphaine aurait condamné sans cela !

— Non !

— Comment le savez-vous? Vous flattez- vous d'être descendu dans la conscience de ce juge? Qui sait si avant de voir la lettre...

— Il ne l'a pas vue : je Fai gardée.

— Vous l'avez gardée et vous dites...

— Oui, je dis que je suis l'assassin.

Il y eut un arrêt. Marcel Glerabault avait baissé la tête. On entendait leurs respirations oppressées par l'effroi.

— Ce n'est rien encore, murmura enfin Marcel Glerabault dans un souffle, aujourd'hui j*ai peur d'avoir été injuste !

— La lettre ne suffit plus pour vous convaincre?

— Je doute... ou plutôt, non, je suis sûr qu'elle était innocente !

Mademoiselle frémit :

— Pourquoi ne pas prétendre aussi que la lettre était fausse ?

— Même chez Tiphaine, j*ai douté!

Mademoiselle frémit encore :

— Serait-ce lui par hasard qui vous aurait suggéré des scrupules ?

La voix de Marcel Glerabault s'assourdit de plus en plus :

— Peut-être... Est-ce qu'on sait?... Au début, quand je lui ai dit : « Elle a un amant, je le con-

nais, j'ai les preuves, » il a commencé par hausser les épaules. Quand j'ai poursuivi : « Vous savez quel il est, vous le savez mieux que personne ! » j'ai vu qu'il me croyait devenu fou. Puis j'ajoute : « Reconnaissez-vous son écriture? » il ne m'a pas laissé achever, il a blêmi, puis ricané : « Regardez mieux, mon cher : on se trompe quelquefois de correspondant et celui qui reçoit n'est pas toujours celui auquel le poulet fut destiné ! »

— Vous parlez par énigmes, interrompit Mademoiselle.

— En effet, cela ne vous regarde pas, dit brusquement Marcel Glerabault comme s^il s'éveillait d'un songe et il se leva.

— Attendez ! dit Mademoiselle.

Elle avait eu peur qu'il ne partît ainsi. S'il s'en allait, elle était certaine qu'il ne reviendrait jamais.

— Quoi encore ?

Elle le considéra une seconde :

— Comme vous l'aimez toujours !

— C'est possible, fit-il du même ton sourd.

— Si vous l'aimiez un peu moins, vous n'auriez aucun doute.

— Je douterais encore. Il y a autre chose... que vous saurez plus tard... ou jamais. Boasoir.

Il se dirigeait cette fois vers la porte. Se levant. Mademoiselle courut le rejoindre.

— Vous reverrai-je au moins?

Il ne récoulait déjà plus : il continuait de s'éloigner, pareil à un automate, et je crus, comme

Mademoiselle, que tout était fini, quand brusquement il se retourna :

— Nierez-vous en tout cas qu'ici même, au Jour de l'an, je crois, vous l'ayez menacée?

Désarçonnée par le regard aigu qui de nouveau la scrutait, Mademoiselle balbutia :

— C'est elle qui vous a raconté cette histoire? Marcel Glerabault fît un geste de colère :

— Peu importe comment cela m'est venu : je le sais.

Mademoiselle baissa la tête.

— En effet... j'avoue...

Il eut un mouvement farouche :

— Que lui avez-vous dit?

— Mais... rien ou presque rien... ce que je vous avais dit, à vous, une demi-heure auparavant.

— Yous vous êtes permis...

— Je ne le nie pas.

— De quel droit avez-vous fait cela? De quel droit?

Sa voix sonnait furieuse. En même temps, il avançait vers Mademoiselle, ayant Tair de foncer sur un ennemi. A mesure. Mademoiselle reculait. Ils avaient fait ainsi le tour de la table, si bien qu'à ce moment, Marcel Glerabault était venu à l'ancienne place de Mademoiselle. C'était lui maintenant dont je n'apercevais plus que le dos, el^^qui se trouvait en face de moi.

.le vis les yeux de Mademoiselle s'enflammer : debout, elle appuyâtes deux poings sur la table et martelant les syllabes :

— De quel droit ? Du seul que vous ne puissiez

i62 i LES CHOSES VOIENT

pas me retirer parce qu'il est mon bien et que, dussiez-vous me chasser, je remporterais avec moi. Oui, j'ai fait cela ! J'ai eu le courage que vous n'aviez pas. Parfaitement! j'ai osé lui dire que sa présence ici menaçait de vous nuire, que vous aviez été trop souvent victime de vos idées larges pour qu'elle continuât d'abuser d'une hospitalité qu'elle imposait, pt comme elle aussi voulait savoir de quel droit je me permettais de parler, j'ai répondu sans hésiter : « Parce que je l'aime ! »

Un cri tenta de l'interrompre, mais elle ne s'arrêta pas.

— Oh ! ce n'est pas ce que vous imaginez ! je ne demande à être ni votre femme, ni votre maîtresse, je ne demande rien, pas même d'être auprès de vous si vous ne le voulez pas; mais vous n'empêcherez pas que cela soit et que tout mon être vous appartienne ! Insuliez-moi, battezmoi, jetez-moi à la rue : qu'importe ! je l'ai dit, je vous aime ! je vous ai toujours aimé ! je vous aime à la façon du pauvre qui regarde un festin derrière une vitre, comme une femme qui sait bien qu'elle aime dans le vide et que son amour demeure une dérision; mais je vous aime et vous n'y pouvez rien : vous me tueriez sur place que mon cœur continuerait 1

Revenu à lui sous le flot de cette parole ardente, Marcel Clerabault ne tentait plus d'interrompre, et moi je contemplais Mademoiselle. Cette minute pa payait au centuple du passé souffert, de son kcrime d'hier, des affres de demain. Enfin! elle lavait donc jeté son amour à la face de cet homme 1

Dire qu'elle avait gémi jadis parce qu'une parole ne s'eiïace pas : grâce au ciel, celle-lk non plus ne pourrait plus s'elfacer ! Et elle leva les yeux vers moi, des yeux qui célébraient la revanche : « Te souviens-tu ? semblaient-ils me crier, elle m'avait menacée de le lui dire. Hé bien ! c'est moi aujourd'hui qui viens de m'en charger! »

— Mou Dieu! Noémi, murmura Marcel Clerabault du même ton las qu'au début, je ne vous en demandais pas tant!

Accablé, il se laissa tomber ensuite sur la chaise qu'occupait au début Mademoiselle, et le silence recommença. Leurs âmes harassées avaient besoin de repos : ils haletaient comme des coureurs.

Mademoiselle avait baissé la tête. Après l'exaltation du triomphe, elle doutait presque qu'il l'eût écoutée, tant elle sentait de distance entre eux, même aprës cela! Marcel Glerabault, lui, regardait machinalement le cahier de comptes désormais ouvert devant lui. Il le regardait, comme on fait quand la pensée est ailleurs, sans rien lire. Gela lui produisait uniquement l'effet d'une tache. Il aurait examiné de pareille manière un journal ou tout autre objet placé à cet endroit.

Soudain je devinai à un léger mouvement d'épaules que son attention venait de se fixer. J'eus en même temps la sensation qu'une chose formidable survenait, qui allait tout orienter.

— Tiens, dit-il, vous avez donc changé d'encre ? Il avait posé la question d'une voix indifférente.

Aux minutes fatales, les hommes sont aveugles. Mademoiselle, trop préoccupée d'elle-même pour

i64 LES CHOSES VOIENt

interpréter des nuances, ne vit là qu'une demande faite pour éviter un mutisme gênant.

— Non, dit-elle, pourquoi?

Marcel Clerabault fixait toujours la dernière page où figuraient, l'un au-dessous de Tautre, la fin d'un compte ancien et le début du compte de la journée. Le premier en effet semblait tracé avec de Tencre noire, le second avec de Fencre grise.

— Pour rien, fit-il : on voit bien que, grâce à la chimie, tous les produits sont frelatés. Regardez comme cette encre noircit avec le temps.

Mademoiselle haussa les épaules :

— C'est sans doute la chaleur qui Taltère,

— Où mettiez-vous ce cahier?

— Mais, là... dans ce placard.

— En effet... ce doit être la chaleur...

Et Marcel Clerabault se tourna vers moi. Je m'aperçus que son sourire était revenu.

— Onze heures et quart... comme il est tard ! Il ferma le cahier d'un coup sec :

— Allons nous coucher. Je vous prierai de m'éclairer, car je suis venu sans lumière.

Muette, Noémi remit dans le placard la plume, rencrier, le livre de comptes et revint prendre le bougeoir.

— Allons ! dit encore Marcel Clerabault.

Il trébuchait comme un ivrogne, mais sa voix ne tremblait plus. Ils arrivèrent à la porte.

— Passez, dit Mademoiselle.

Puis je demeurai dans la nuit noire. J'écoutais. J'étais sûre que Marcel Clerabault allait revenir. J'en étais sûre parce que cette façon brusque

d'arrêter l'entretien aurait suffi à le prouver. J'en étais sûre encore parce que, lorsque Mademoiselle lui avait montré le placard, il avait jeté sur celuici un tel regard que, pour y fouiller à son aise, il ne devait pas remettre au lendemain.

Je ne restai seule qu'un quart d'heure. Mademoiselle venait à peine de rentrer chez elle que le pas de Marcel Clerabault glissa dans le couloir et qu'il rentra, toujours sans lumière. Allant à la fenêtre, il colla sa tête à une vitre et attendit.

Il demeura ainsi très longtemps. Évidemment il surveillait le coucher de Mademoiselle, voulait être bien sûr qu'elle se fût endormie. C'était un homme patient.

Quand la lumière de Mademoiselle s'éteignit, il eut un soupir de satisfaction, mais continua de ne pas bouger.

Gela se prolongea jusqu'à une heure ! On aurait cru qu'il dormait là. 11 ne dormait pas, il vivait la plus atroce des agonies, mais il avait pensé que Mademoiselle pourrait tarder à s'endormir et, calculant ce délai nécessaire, poursuivait sa veille muette. Quand j'eus sonné enfin, il quitta la fenêtre, battit le briquet, alluma une chandelle qu'il avait apportée. Je le vis ensuite aller au placard, en tirer le livre de comptes, le jeter sur la table et alors — alors seulement, — je compris quelle était cette chose formidable que j'avais soupçonnée : à côté du cahier ouvert, il venait de placer une lettre et comparait !

Evocation poignante : est-ce le crime qui ressuscite? A la même place que Mademoiselle, Marcel

Clerabault qui tient la lettre : comme Mademoiselle

encore, Marcel Gierabault ne lisant pas un texte

qu'il sait par cœur, mais hypnotisé par la date et

dans cette date ne regardant, lui aussi, qu'un trait

imperceptible ajouté sous un chiffre!...

Ah ! Mademoiselle avait bien tout prévu, excepté

ce rien : un chanfçement dans la couleur de l'encre !

C'était donc ce rien dont Marcel Clerabault avait

dit tout à Theure : « Il y a autre chose... que vous

saurez plus tard ou jamais, » ce rien qui allait

faire la lumière ! Allons ! ma sonnerie nouvait

chanter : Marcel Clerabault tenait la route !

Il comparait... Hélas! comparaison plus propre à l'égarer qu'à le conduire. Il tenait la route, vous ai-je dit, mais pas plus. En vain, gardant la lettre au bout des doigts tremblants, contemplait-il tour à tour Tencre noire du cahier et ce jambage sombre venu au bas du chifiVe 2 : obstinément, les deux tons différaient.

Têtu, il posa la lettre à même le cahier, accola les deux taches, recommença sur chaque page : toujours la différence demeurait, à cause du mélange d'eau fait jadis par Mademoiselle. Quand il eut épuisé le cahier, il ferma celui-ci. Une rage froide crispait son visage bouffi.

— Et pourtant, murmura-t-il, je dois trouver ! Une exclamation de colère suivit :

— i&arce ! j'aurai son secret !

Puis il mit sa tête dans ses mains et réfléchit.

Je battais, maintenant, éperdue de joie. Ainsi, pendant des semaines, j'avais cru Facte abominable enterré dans l'oubli : je m'étais figuré garder, seule

avec Nanette, la mémoire de la morte et j'oubliais cet homme ! Le cri de Mademoiselle était le vrai : comme il l'aimait toujours ! Il l'aimait ati point d'avoir cru tout de suite à la trahison et d'en douter dès le lendemain, — trop tard ! Il Taimait au point de la vouloir innocente, dût-il en mourir de remords. Il Taimait comme on aime la chimère qu'on a détruite. En vérité, je vous jure qu'à cette minute, Gleràbault me sembla magnifique. J'avais oublié sort aspect ridicule, cet air sournois, sa rudesse égoïste, même l'acte lâclie qui lui avait permis d'assurer la condamnation de la cousine Kose : il n'y avait plus là qu'un justicier martyr de sa propre justice et qui désespérément exigeait la lumière.

Il continuait de réfléchir.

Évidemment l'idée d'un faux, englobant non seulement la date, mais le texte entier, lui était revenue. Mais (Quelles preuves? Tout, au contraire, militait contre une telle hypothèse. Cet accident même, remarqué dans la date, semblait authentiquer la pièce...

Soudain, il se leva, prit le flambeau et marcha vers le placard. Il ignorait ce qu'il pourrait y trouver; il était convaincu qu'il n'y trouverait rien : n'importe, il avait décidé de le fouiller. Qui sait si le hasard ne lui livrerait pas, à défaut de certitude, un indice, moins que cela : l'assurance que la piste restait possible...

Ayant ouvert les deux battants, il monta sur une chaise et, toujours le bougeoir à la main, eulama les recherches par le rayon supérieure 11

i68 LES CHOSES VOIENT

s'aperçut presque aussitôt que les deux mains lui seraient nécessaires ; sans hésiter encore, il introduisit le bougeoir à l'intérieur el le déposa sur le rayon.

Ensuite, il commença.

Il n'y avait là que de vieux journaux, des sacs en papier, et un fouillis poussiéreux de choses jamais touchées. Si Mademoiselle n'avait déclaré qu'elle mettait là ses cahiers, Marcel Clerabault n'aurait pas songé sans doute à remuer cette place : à cette heure, et précisément parce qu'il s'agissait d'un fatras, il avait résolu de n'en pas omettre une parcelle. Plutôt que d'y renoncer, il aurait sacrifié toutes les nuits de la semaine.

Son travail durait depuis vingt minutes environ quand je remarquai de la fumée. Je songeai d'abord : « C'est la chandelle qui a besoin d'êlre mouchée. » Cette fumée était d'ailleurs sans odeur et si légère que Marcel Clerabault ne l'apercevait pas. Peu à peu, cependant, elle devint plus dense. J'eus peur. Avec une lumiëre ainsi placée sans souci de la hauteur disponible, qui sait si la boiserie n'allait pas prendre feu? Marcel Clerabault n'y faisait toujours pas attention.

Subitement une lueur violente éclaira le placard. Que se passa-t-il ensuite ? Je n'eus pas le loisir de m'en rendre un compte exact. Tiré de sa sécurité, Marcel Clerabault venait d'avancer sa tête à rintériour, puis tout à coup sautait à bas de la chaise, un paquet en flammes dans les mains, jetait celui-ci sur le carreau, le piétinait, enfin le ramassait...

Quand je revins à moi, il était debout au milieu de la cuisine et retournait en tous sens ce paquet à demi calciné que retenait encore une ficelle bleue : le destin était venu, une chandelle léchant par hasard des papiers placés au-dessus d'elle avait sufli, Marcel Glerabault tenait les lettres de ïip haine !

' Avez-vous observé comme, après avoir cherché passionnément, la curiosité cesse brutalement, au moment où l'on trouve? A coup sûr, Marcel Glerabault savait déjà qu'il était inutile de chercher encore et durant une seconde, — oh! une seconde seulement, — regretta peut-être d'avoir trouvé. Sans hâte, ayant dénoué la ficelle, il inspecta sa prise.

Un côté du paquet était intact. L'autre en revanche placé du côté de la flamme avait été presque entiëi*ement consumé. Ainsi l'enveloppe ne cachait plus complètement le contenu : entre ses bords carbonisés, des papiers passaient.

A leur vue, Marcel Clerabaud ne put retenir un cri sourd, bientôt suivi d'un autre, car sur le premier feuillet visible, des traits d'essai étaient marqués, tout pareils, ceux-là, au jambage noir de la date. Blême, il murmura :

— Enfin !

Était-ce la joie de savoir la bien-aimée innocente, ou un cri de policier qui met la barre finale à son enquête? A cette minute tragique, j'observais mal. Je n'apercevais plus que cette répétition du crime : même décor, presque mêmes gestes ; après la lettre, le paquet... nous remontions dans le temps, pas à pas.

Cependant Marcel Clerabault ne bougeait plus. On eût dit qu'à Fidée de parcourir ces feuillets devenus ses prisonniers, il devinait de qiiel prix il allait payer sa découverte. Une telle émotion le secouait que, sur la table, l'ombre projetée par sa main avait l'air de faire des bonds. J'en eus pitié, mais il n'était plus temps : surmontant cette suprême hésitation, déjà il venait de vider l'enveloppe, et une à une prenait les lettres en main...

Rien ne parut d'abord sur son visage. Il ressemblait à un spectre. Il ne lisait pas, d'ailleurs : simplement il reconnaissait l'écriture et se disait : « La lettre n'est pas un faux : il y en a une série. Serait-ce vrai ? » Une fois de plus, la vérité, comme une eau mouvante, menaçait de lui échapper.

Ensuite, il voulut regarder les dates. Il était possible, n'est-ce pas, que ces iettres fussent dés lettres dérobées à Tiphaine, et que, profitant d'une similitude de nom, le faussaire se fût contenté de maquiller les en-têtes. Vous voyez comme, inlassablement, il revenait à cette vérité toujours fuyante ! Misère ! toutes les dates avaient disparu, car toutes s'étaient trouvées du côté de la llamme.

Alors, toujours impassible, il entama la lecture...

Jusqu'à ce moment, il avait été blême : cette fois, il devint couleur de terre. J'aurais pu croire que, morte, sa chair allait se décomposer sous mes yeux. Tout à coup l'intuition lui venait que celle Rose dont l'amant s'enorgueiliissail avait été peutêtre Rose Clerabault.

LES CHOSES VOIENT ' iHi

Enfin, une sorte de halètement rauque. Je devine. Le nom du mari, — son nom, — est écrit en toutes lettres. Il a vu juste : il ne s'agit plus de Rose Morcins, mais de Fautre...

Cependant il est possible encore que ce ne soit pas. Tiphaine était son ami. Pourquoi se serait-il privé de le nommer dans une correspondance avec sa maîtresse ? Plus le cercle des hypothèses se rétrécit, plus la raison des hommes imagine déraisons pour échapper.

^ Et je reg-ardc Marcel Clerabault. Non, les lettres n'ont pas fait de lumière; elles n'ont rien éclairci, ni le crime qu'il soupçomie, ni le passé dont il doute désormais. Elles n'ont apporté qu'un surcroît de supplice. Voici que, pour défendre la cousine Rose, une autre Rose s'est levée et le menace... Ah ! savoir pour qui étaient ces lettres et comment elles sont là ! Savoir s'il n'a pas été seulement le mari dédaigné, mais un grotesque dont on profane le foyer! Savoir, des deux grands amours de sa vie, lequel l'a le plus trahi! Mais comment? Par qui ?

Soudain, un nom siffle entre ses dents : — Nanette !...

Laissant là les papiers, il s'élança comme ua fou.

Aujourd'hui, me reportant à cette nuit extraordU iiaire, j'ai peine à retrouver les pensées qui m'agitèrent quand je restai seule après ce départ. A distance, la plaine s'efface dans la brume : on n'aperçoit plus que les sommets, mais comme on les voit mieux î

Durant près de deux heures, j'avais suivi passionnément l'enquête de Marcel Clerabault. A chaque minute, en même temps que le crime ressuscitait devant moi, j'avais attendu, espéré le jet de lumière après lequel nulle incertitude ne reste, et voici qu'égaré encore une fois, — je le croyais du moins, — Marcel Clerabault allait interroger Nanette, c'est-à-dire le seul ôtre qui eût intérêt à le tromper ! Il me paraissait impossible que Nanette avouât la faute de Rose Clerabault : trop jalouse

du repos de Marcel Clerabault, elle nierait éperdument. Ou bien encore, pressée de questions, elle finirait par reconnaître Torigine des lettres et, tenaillé par une douleur pire, Marcel Clerabault abandonnerait la piste. De toutes manières, la vérité risquait de sombrer.

Cependant j'attendis... Vous voyez combien, moi aussi, je revivais le passé. J'attendis, mais pas de la même attente que durant la nuit du crime. Un espoir déraisonnable, irrésistible, se mêlait à mon angoisse. J'avais la conviction mystérieuse que, malgré tout, nous arriverions au but. Au surplus, je m'apprêtais à sonner trois lieures seulement. Nous en avions donc au moins deux devant nous avant qu'il ne fît jour. Deux! plus qu'il n'en fallait pour changer tout dix fois!

Enfin la porte se rouvrit, et Marcel Clerabault reparut, toujours seul.

Aussitôt je cherchai son visage. Avant tout, deviner ce que Nanette a pu dire ! S'est-elle obstinée à se taire ? A-t-ello au contraire accusé Mademoiselle ? Mais de quoi ? car elle non plus n'est pas au courant. Elle pressent : cela ne compte pas.

Je ne vis rien» ou plutôt ce que je vis me fit battre follement.

Marcel Clerabault, je l'ai dit, était parti à demi fou, le visage terreux, les yeux sanglants : il rentrait impassible, les traits détendus, calmé. Sans les changements physiques survenus en lui depuis la mort de Rose, on l'aurait pu croire tout pareil au Clerabault qui était à côté de M, Virot, le soir

de mon arrivée. Toutefois, ce soir-là, je n'avais pu décider s'il était bon ou méchant : cette fois, je ne doutai plus : il avait l'air d'un fléau !

De telles impressions ne s'analysent pas; on les subit. Je vous jure qu'à sa rentrée, Marcel Glerabault, tout en étant le même, était un autre ! Cela sautait aux yeux. C'était si clair qu'après avoir estimé tout perdu, je n'hésitai pas : la lumière était faite ! J'ignorerais toujours peut-être par quelle voie. Était-ce Nanette, ou le résultat de réflexions nouvelles ? Peu importe. L'évidence m'aveuglait ; Marcel Clerabault n'ignorait plus rien...

Le bougeoir en main, il avança vers la table. On aurait cru vraiment que la cuisine était sa chambre, tant il s'y mouvait avec l'aisance d'un homme qui rentre chez lui. C'était presque avec plaisir qu'il retrouvait là le livre de comptes, le paquet de lettres et celle attribuée à M™" Rose. Ayant déposé le bougeoir, il plia en quatre cette dernière, — toujours les gestes de Mademoiselle, autrefois ! — et la mit dans sa poche. Il prit ensuite l'enveloppe du paquet, examina de nouveau très longuement les traits d'essai retrouvés, enfin noua la ficelle bleue, et glissa le tout dans une autre poche. Puis, il se dirigea vers le placard et le ferma. Désormais, rien ne pouvait plus signaler son passage, rien, sinon que la correspondance de Rose Clerabault avaij: disparu.

Content de son œuvre, il allait remonter au premier quand je le vis chanceler. A trop vouloir dompter les nerfs, on risque de les briser. Epuisée par cette tension surhumaine, la bête succombait.

Alors il eut le courage de ne pas appeler au secours, la présence d'esprit de ne pas vouloir être surpris, même s'il s'évanouissait. D'un souffle il éteignit la chandelle et, réunissant ce qui lui restait de force, il se lança vers la croisée.

Je sentis le choc mou de son corps contre ma caisse qu'il heurtait au passage. Déjà il avait agrippé l'espagnolette, ouvrait au grand large. Une houirée glacée entra, calmant sa fièvre, la mienne : et se retenant au chambranle pour ne pas rouler à terre, aspirant l'air à grands coups, comme un buveur étanche sa soif à l'issue d'une étape, il attendit que le malaise passât.

Une demi-heure s'écoula, puis une autre.

Il ne remuait pas. Il avait cessé de haleter. Il avait oublié l'atroce vertige qui avait failli le terrasser. 11 ne savait plus où il était, ni que le froid commençait de lui gercer les doigts : hypnotisé par les deux fenêtres qui étaient en face de lui au fond de la cour, il s'était remis à réfléchir.

Ces fenêtres étaient l'une au-dessus de l'autre : celle du premier, les volets clos, l'air d'une morte; la seconde, au rez-de-chaussée, ouverte comme un œil défiant et toute noire, parce qu'elle reflétait moins de ciel. Ainsi que deux lumières, malgré la nuit qui tentait de les confondre dans son obscurité uniforme, elles illuminaient la crise dont il agonisait. Là-haut, la cage vide d'où s'était envolée la cousine Rose ; au-dessous, le repaire de l'autre, complice de Rose Glerabault et bourreau de Rose Morcins.

Devant ce» fenêtres, à quoi aurait pu réfléchir

Marcel Glerabault, sinon à sa vengeance? En ce moment, je le sentais, toute rintelli^ence de ce misérable n'existait plus que pour inventer une souffrance qui compensât la sienne. Mais il cherchait sans trouver. Le possible restait trop inégal au mal souffert. Il exigeait plus, il voulait une revanche usuraire.

Celte recherche, d'ailleurs^ l'absorbait au point que la réalité semblait effacée autour de lui. La nuit s'achevait, il n'y faisait pas attention. Le jour parut, il ne l'apercevait pas.

Tout à coup, il rit : il avait trouvé ! Si Mademoiselle avait entendu ce rire, elle eût été glacée jusqu'aux moelles.

Enfin, il recula. Maintenant qu'il avait arrêté ce qu'il ferait, il remarquait le froid, l'heure, tout ce qu'il avait oublié jusque-là. D'un mouvement félin, il repoussa la croisée, recula encore et, sans le vouloir, me heurta pour la seconde fois.

Quoi ! encore moi? Toujours cette chose achetée en l'honneur de l'autre ! Le rire de Marcel Glerabault recommença :

— Appelle-la si tu veux ! ce que tu as vu n'est rien auprès de ce que tu verras !

Les mots hachèrent le bruit de ma sonnerie, car je sonnais précisément. Ils étaient proférés de telle sorte, ils annoçaient de tels projets que je me crus étouffée dans un tumulte. J'aurais juré que nous avions crié l'un et l'autre. Il n'y avait là pourtant qu'un homme parlant à mi-voix et une horloge battant l'annonce de cinq heures avec son timbre grêle !

LES CHOSES VOIENT ill

Je me trompe : on distinguait aussi des pas au premier. Ils étaient allés jusque dans la chambre, s^arrêtaient, s'éloignaient de nouveau... Qui, dans la maison, s'avisait de nous espionner?

Marcel Clerabault se précipita vers l'entrée :

— Est-ce toi, Nanette?

C'était elle. Je reconnus sa voix, bien qu'elle fût altérée :

— Je te cherchais dans ta chambre. Où es-tu?

— Dans la cuisine.

— Attends-moi, je viens.

Le tutoiement de jadis était revenu. Quoi qu'ils aient dit tout à l'heure, c'avait été suffisant pour les ramener tous deux au temps où Marcel Clerabault trottait en jupes courtes.

Celui-ci reprit :

— Il vaudrait mieux...

Il n'eut pas le temps d'achever, Nanette l'avait rejoint.

— Enfin ! dit-elle, j'ai eu si peur quand je ne t'ai pas vu là-haut !

Il haussa les épaules :

— Quelle idée ! En tout cas, ce serait mieux d'y remonter.

— Dans un instant : tout de suite, je ne pourrais plus.

Ils n'avaient pas eu besoin de s'expliquer pour savoir de quelle nature était la terreur de Nanette : puisqu'elle avait eu peur que Marcel Clerftbault ne se tuât, celui-ci savait tout.

Nanette s'assit. Malgré la faible clarté du matin, je distinguais ses yeux bouffis et sa face con-

vulsée. Marcel Clerabault ferma la porte du couloir.

— Voyons ! qu'y a-l-il encore? fais vite ! ici on risque d'être pris.

— C'est entendu, je vais me dépêcher... balbutrâ Nanelte.

Mais son souffle trop court robligeait à couper en deux chaque mot. Ainsi tassée, en costume de nuit, elle avait Tair d'un vieux paquet de vêtements abandonné sur une chaise.

— Arrange-toi comme tu voudras, repartit rudement Marcel Clerabault, l'important est de filer d'ici.

Elle joignit les mains sur sa poitrine et réunissant toutes les forces qui lui restaient :

— Voilà, dit-elle, j'ai réfléchi ; ce que je t'ai raconté n'a pas le sens commun.

— C'était la vérité !

Elle eut un geste douloureux :

— Ecoute-moi d'abord! Quand tu m'as réveillée si brusquement, tu avais un tel air que j'ai perdu la tête. Moi-même, depuis deux mois, j'avais trop roulé d'idées dans ma vieille caboche. Il m'a semblé que le monde craquait. Je t'ai dit...

— Ce qu'il fallait !

Elle redressa la tête :

— Non^ Je te répète que nous nous trompons : ce n'est pas vrai !

— Qu'est-ce qui n'est pas vrai?

— Tout ce que cette fille a inventé ! Elle a accusé ta femme comme elle a poursuivi M"** Rose, parce qu'elle hait tout ce que tu aimes ; c'est sa manière

LES CHOSES VOIENT 17d

de te prendre ! Mais, une fois de plus, elle a menti. Elle ment toujours î

— Allons donci

— Elle ment !... Oh ! je prévoyais ce que tu allais répondre, car tu t'imagines, n'est-ce pas, que je veux reprendre ce que tu m'as arraché ? Tu te figures que pour cela je vais inventer n!importe quelle histoire. Cependant ai-je hésité tout à Fheure à te faire mal? Si je n*avais désiré que ton repos, il eût été si simple de me taire ! Elle ment ! Rien n'est vrai, tedis-je, les lettres n'existent pas, elle ri a pas de lettres !

Et comme Marcel Glerabault, soulagé, ricanait :

— C'est Tévidence ! Si elles existaient, ne fût-ce que pour me convaincre, elle les aurait montrées. Au lieu de cela, des échappatoires, des mots menaçants : « N'en parlons plus ; occupez-vous de ce qui vous regarde! » En même temps, ses yeux... oui, je me souviens maintenant de ses yeux, et c'est cela encore que j'ai omis de te dire : ses yeux avaient cet aspect particuher des jours où elle sel moque de moi et croit que je mords à l'hameçon.*.

Ironique, Marcel Clerabault l'interrompit :

— Si tu n'as que cela, inutile de te torturer la cervelle! pour une fois Noémi n'a pas menti.

Les yeux de Nanette s'agrandirent : elle râlait presque.

— En efFetjje ne te donne que des impressions... c'est une preuve qu'il te faudrait... Et si je l'avais?

— Impossible !

— Tout à l'heure, je ne t'ai pas tout dit !..*

— Malheureuse ! Qu'y a-t-il encorô?

Voyant que cette fois elle tardait à poursuivre, il s'emporta :

— Mais regarde-moi donc ! Depuis une heure que je roule d'un abîme à un autre, ne sens-tu pas que je n'aspire qu'à une chose : tout savoir et en finir !

— Ah! s'écria Nanette affolée, je pressentais bien que tu voulais mourir!

Il eut un cri d'orp^ueil.

^ — Un homme comme moi ne se tue pas : il se ven^e. Parleras-tu?

Nanette râla :

— Tu l'exiges ?... Elle n'a inventé cette histoire de lettres que pour m'empêcher de te prévenir... J'ai eu peur, je me suis tue, et j'ai laissé mourir M™^ Rose !

Elle leva les bras, désespérée :

— Ah! cette fois, tu sais tout. Oui, c'est moi, imbécile, qui ai fait cela ! Sans moi, tu l'aurais gardée. Comprends-tu maintenant que je ne sois pas morte à mon tour de désespoir ? Je sentais qu'elle tramait une abomination contre Rose : j'aurais pu t'avertir et j'ai préféré croire à ces lettres que je n'avais pas vues !

Des sanglots Tétouffërent. On devinait en elle un besoin de se mettre à genoux pour obtenir un pardon qu'elle se refusait à elle-même. Un sourire, — le premier, — tordit la bouche de Clerabault.

— Remets-toi, ma pauvre vieille, et ne pleure plus : je te jure que ce serait arrivé,., quand môme !

— Tu dis cela pour me consoler I Ne t'occupe pas de moi et crois-moi !

Plus secoué par cette douleur que par sa propre torture, Clerabault eut un mouvement de pilié tendre Prenant dans ses bras Nanette, comme il aurait fait d'une mère :

-- Je te crois, soupira-t-il, je te crois... Et moi, bouJeversée, je continuais d'écouter. Ainsi tous dans la maison s'imaginaient responsables de a mort de Rose, tous excepté la coupable ! Jusqu a Nanette que le remords écrasait, remords pitoyable et délicieux d'une âme simple qui ignore comment les choses ont pu se passer, mais se

''^Ç.T^^^'^^T'* ^^^''^ ^^^PP^^ l'invisible destin I l^nlin Clerabault relâcha son étreinte, douce-

mont . 7 V

ment

— A présent, dit-il, remonte en paix : il n'est que temps, le jour est venu...

Doutant d'une pareille mansuétude, Nanette chercha les yeux de Marcel.

-- Dieu ! s'écria-t-elle, c'est toi qui ne dis plus la vente : tu n es pas convaincu !

Marcel Clerabault fît un geste lassé : puis s'efforçant de maîtriser le ricanement douloureux qui décidément, ce matin, restait collé à ses lèvres • '

nW ?"V' ^^""li!^ ^^ *' '•^P^^^ ^"^ 1^« letti^es n existent pas. Elles n'étaient qu'un piège pour

prendre les naïfs... Tant pis! c'est du passé.^. ça ne compte plus...

En même temps, il frappait sur sa poitrine et U^ès bas -^ ''^''"^' '^'"'^ '* ^°''^^- ^^ **='*^^*'

— Rien ne compte d'ailleurs, excepté nous.

— Tant qu'elle sera là, le passé ne nous quittera pas, reprit Nanette, les dents serrées.

— Elle, non plus, ne compte pas.

— Serait-ce par hasard que tu médites de la garder ?

— Non.

— Ah ! le ciel soit béni ! la voilà donc chassée !

— Non.

Le rire de Marcel Clerabault recommençait.

— Allons! j'ai mal entendu... Il n'est pas possible que cette fille reste dans la maison ! Si elle y demeurait, tout ce que tu veux oublier se dresserait contre toi... contre moi... C'est impossible, te dis-je ! Tu Ja chasseras, tout de suite! Qu'elle parte à son tour, comme Rose ! Qu'on lui rende les honneurs de la rue, tout ce qu'elle mérite, mieux qu'elle ne vaut !

A mesure qu'elle parlait, une âpre joie avait transfiguré Marcel Clerabault. Soudain, relevant Nanette, il lui prit les deux mains, les garda dans les siennes, et d'un ton indéfinissable :

— Sais-tu, dit-il, à quoi j'ai songé?

— Comment le saurais-je?

— Es-tu certaine qu'elle a fait le malheur de la maison?

— Si je le crois !

— Crois-tu que, sans elle. Rose vivrait encore ?

— Où veux-tu en venir? Je pressens une nouvelle folie...

— Crois-tu que sans elle, jadis, Rose, — la mienne, — m'aurait aimé?

IE3 CHOSES VOIENT i%%

— Marcel î ne t'exalte pas ! Chasse-la ! ceîa suflit.

A chaque question, la voix de Marcel Clerabauît était devenue plus mordante : une haine effrayante illuminait son visage neutre.

— Alors regarde-moi; vois encore si j'ai l'air d'un homme sachant ce qu'il veut et qui ne pardonne pas. . . Eh bien ! avant trois semaines, entendstu bien ? Marcel Gierabault aura épousé Noémi Pégu !

Nanette jeta un cri :

— Marcel !

Un rire strident fut la seule réponse : cette fois, ]\Jarcel Gierabault était reparti.

Anéantie, Nanette resta devant la porte béante. Elle et moi, à cette minute, étions devenues si pareilles qu'on aurait cru la cuisine vidée de toute présence humaine. Immobile autant que moi, Nanette respirait de môme que je battais. Pas plus que moi, sans doute, elle n'aurait pu changer de place sans être portée. Il y a des instants où tout se rejoint, l'inanimé et le vivant, Thomme et la chose. Pareillement, vous dis-je, nous traversions un cauchemar, doutant d'avoir entendu, déjà cerUines que, puisqu'il l'avait annoncé, Marcel Gierabault épouserait Noémi Pégu. Nous songions :

— Est-ce une idée de fou?

Mais à cela, il avait répondu par avance ; « Ai-je Tair d'un homme qui sait ce qu'il veut? » Alors, une plaisanterie féroce, en vue d'égarer notre attente? D'ailleurs, il avait ri en disant cela! mais de quel rire ! Il suffisait de se le rappeler pour que l'hypothèse croulât aussitôt.

Au surplus, le doute ne nous effleurait même pas. Si nous nous interrogions, c'était moins pour répondre à une anxiété véritable que pour tenter au contraire de la provoquer. Nous aurions voulu inventer des prétextes pour douter et nous n'y parvenions pas, tant notre certitude était faite. Plus nous cherchions à ébranler celle-ci, plus nous la sentions définitive : inutile de s'égarer, avant trois semaines Noémi Pégii s'appellerait Noémi Glerabault !

Obéissant à une répulsion de tout son être, Nanette eut enfin un mouvement de recul. Ses lèvres s'agitèrent. Elle murmura .

— Pourquoi?

Je répétai comme un écho :

— Pourquoi ?

Je n'avais pas rêvé, pourtant ! Tout à Theure, accoudé à la fenêtre, Marcel Glerabault cherchait bien une vengeance à sa mesure. C'était à moi qu'il avait dit : « Ce que tu as vu n'est rien auprès de ce tu verras! » Ah! les mots de Marcel Glerabault! toujours à double sens, et qui, pareils à son regard, s'échappaient d'autant mieux qu'on tentait de les fixer! J'avais cru que ceux-là m'annonçaient le châtiment : c'était le triomphe de Noémi Pégu qu'ils voulaient dire ! Nanette, elle, ne s'y était pas trompée! Tout de suite, elle avait renoncé à discuter les possibles : jamais elle n'en comprendrait le pourquoi, mais elle savait^ comme si elle avait assisté au mariage, elle savait que rien n'empêcherait plus Noémi Pégu d'épouser Glerabault,

Elle recula encore.

Jetée d'en haut d'une tour, elle se sentait devenue la proie de Tair, tourbillonnait dans une chute vertigineuse et, revoyant son passé par tranches lumineuses qui Téblouissaient, attendait que Fécrasement sur le pavé mît fin à une vie qui n'était déjà plus.

Elle se rappelait son entrée chez les Glerabault, quand elle n'était qu'une fille de ferme mal dégrossie et apeurée. Des années passaient. Elle avait eu envie de se marier. Qui avait-elle aimé, voyons? C'étaitun bedeau deNotre-Dame, mais à ce moment, elle n'en retrouvait plus le nom. D'ailleurs, il ne la voulait que pour ses économies. Quel désespoir quand M. Glerabault le greffier le lui avait démontré ! Encore des années qui sautent : Marcel est dans la cuisine, elle lui conte des histoires de revenants... puis Marcel se marie... puis Mademoiselle arrive...

Ici le choc attendu ébranla Nanette de la tête aux pieds.

Elle avait tout accepté, le contact journalier, les disputes sournoises, rançon quotidienne de cette présence imposée, l'attente ininterrompue d'un renvoi toujours possible parce qu'elle gênait : mais cela! Noémi Pégu devenue Noémi Glerabault, et elle, Nanette, la servant comme elle avait servi les autres Glerabault!...

Elle se tordit les maina :

— Jamais !

Puis, comme Glerabault, un peu plus tôt, elle tendit le poing vers la croisée de Noémi :

— Garce ! garce ! lu y es ai:rivée ! c'est moi qui vais partir 1

i86 LES GH08li:S VOIENT

Partir!... Jamais elle n'avait envisagé seulement que ce fût possible ! A force de vivre dans la maison, elle n'imaginait pas qu'on pût mourir ailleurs. Ne faisait-elle pas partie des murs, du mobilier? Pas un coin ici où ne fussent accrochées, telles des toiles d'araignées, des bribes de ce qu'elle aimait. Si seulement elle avait su, elle aurait tâché de se garder de la famille. Elle ignorait même si elle avait encore des parents. Et où aller? Gomment vivre? Avant de se décider à son coup de folie, Marcel aurait dû songer au moins qu'elle ne pourrait rester et qu'elle devrait finir à l'hôpital !...

Plus elle réfléchissait pourtant, plus ce départ lui apparaissait Tunique solution. Partir, non pas demain, ou ce soir, mais tout de suite ! partir sans tourner la tête vers la maison profanée, sans dire adieu, comme une voleuse...

Elle m'aperçut, et acheva, furieuse :

— Es-tu contente ? Faut-il aussi que j'aille me jeter à TOuche?

Je crus ensuite qu'une tempête l'enlevait. Subitement, elle virait dans la cuisine, ouvrait des tiroirs, V cherchait les choses encore à elle. C'étaient une paire de bas descendus pour le raccommodage, un livre de prières, une image collée au mur et que Marcel lui avait donnée jadis en mémoire de sa première communion... pas même des nippes, des niaiseries pitoyables et qui, avec ses vêtements, allaient désormais constituer toute sa richesse !

Echevelée, elle avait l'air d'une folle. Tout claquait, le placard en se refermant, les casseroles accrochées au passage, les chaises rejetées contre

l,ES CHOSES VOIENT i%7

la table. A chaque chose qu'elle rencontrait, elle jetait d'ailleurs le même adieu :

— Je m'en vais!... je m*en vais!...

De moi seule elle s'obstinait à se détourner, ne me regardant plus, me croyant sans doute joyeuse de son départ!

Ce fut vraiment l'heure la plus injuste de ma vie : car tandis que, suivant l'exemple de Glerabault, elle me traitait en complice de l'autre, désespérée, je ne songeais qu'à sonner le glas de ma dernière joie.

Na nette! Nanette! ne plus vous voir! vous qui étiez Tunique sourire de ma cuisine, le seul aussi de la Maison, depuis que la cousine Rose est morte ! Nanette! que deviendrai -je? J'aimais votre démarche lourde, vos gestes brusques, votre accent bourguignon qui faisait que vos mots avaient toujours l'air d'être crottés par de la terre natale ; je vous aimais, Nanette, pour le bon rire de vos lèvres moustachues, pour votre regard où l'on pouvait lire jusqu'au fond de l'âme ! Croyez-vous que j'aie oublié comment vous m*avez admirée quand je suis venue, bien que ma caisse fût sans ornements et parce qu'elle avait un beau vernis? Et depuis, comme vous m'avez astiquée avec douceur ! Vous aviez beau me croire une ennemie, devant ce vernis qu'un coup trop brusque eût écaillé, votre main oubliait sa rancune, et vous alliez avec tant de douceur que je pouvais croire aune caresse!...

Regrets vains : Nanette n'entendait pas, Nanette ayant ramassé toute sa fortune, allait sortir quand elle s'arrêta une dernière fois. Les yeux agrandis

par la xolbre, elle venait d'apercevoir Mademoiselle descendue pour la messe, Mademoiselle surveillant dans le couloir cet étrange manège :

— ^ Eh bien ! disait-elle, qu'avez-vous donc? qu*y a-t-il?

Alors secouée par une rafale de haine, comme un buisson par l'orage, Nanette leva ses poings fermés et obligeant Mademoiselle à la laisser passer :

— Ce qu'il y a? Allez le demander à Marcel qui vous attend là-haut !

La porte d'entrée battit. Nanette ne revint plus.

Vîîî

Le mariage de Marcel Glerabaiilt avec Noémi Pégu fut fixé au 14 avril. Marcel Clerabault avait dit à Nanette : « Avant trois semaines ! » Un mois à peine s'était écoulé depuis lors : vous voyez qu'il tenait parole, même pour les délais !

Durant cet intervalle, je ne vis point Mademoiselle. Nanette avait été remplacée par une domestique de rencontre, épaisse, laide et grognon. D'autre part, la maison se remplit d'ouvriers. On réparait. JLi'escalier fut repeint, le couloir également. On recrépit les murs de la cour. Rien ne fut épargné, sauf la cuisine. Mais c'était dans la chambre de Marcel Clerabault que l'on faisait le plus de tapage. Celui-ci avait dû émigrer et couchait momentanément au rez-de-chaussée, dans la pièce qui donne sur la place. 11 paraît que lui seul s'occupait de sur-

veiller les travaux. Il y mettait une véritable fièvre. Excepté lui et les ouvriers, personne ne montait plus au premier.

De quelle joie triomphale devait battre le cœur de Mademoiselle? je l'ai toujours ignoré. Isolée dans ma cuisine, n'ayant désormais pour compagnie que cette bonne imbécile, enfin secouée tout le long du jour par le bruit des marteaux, je vivais dans une léthargie douloureuse. J'avais à la fois l'impression d'être absente et la conscience de perpétuer en ces lieux des pensées qui n'étaient plus de saison. Tout était bouleversé, la demeure, les gens, les habitudes : moi seule m'obstinais à marcher comme autrefois. Si par hasard je me demandais où nous allions et pourquoi cette folie de ClerabauU, une affreuse lassitude me paralysait aussitôt. J'avais définitivement renoncé à connaître jamais la raison de ces choses : nous étions dans l'absurde; on se résigne à tout; je ne m'étonnais plus. Le 14 arriva.

Il paraît encore que, malgré la diligence déployée, les ouvriers s'étaient mis en retard. La chambre de Glerabault, — la chambre nuptiale, — n'était pas prête. Elle ne devait l'être que le soir, assez tard. J'appris par la domestique que ce contretemps ne sembla pas troubler outre mesure Marcel Glerabault. Au surplus, la noce ne fut pas une noce. Une simple messe matinale en présence des seuls témoins en fit toute la fête. On la célébra à huit heures. Vers huit heures et demie, les mariés rentrèrent. Ils déjeunèrent rapidement dans la salle à manger. Puis Noémi Pégu, ou plutôt M*" Glera-

LKS CHOSES VOIENT 191

bault alla, dans son ancienne chambre, changer sa robe blanche pour une autre de soie bleue, et tous deux repartirent. N'ayant pas la maison à eux, ils avaient décidé de passer la journée en tête à Lete au Vai-Suzon. Une voiture commandée les attendait à la porte. Je les entendis s'éloigner, et la journée s'écoula, plus morne encore que les précédentes.

En dépit des ouvriers qui faisaient rage, jamais la maison n'avait paru si vide. Les sons qu'elle rendait étaient plus aigres. La lumière en y entrant devenait blafarde. Ce qui venait de s'accomplir révoltait peut-être les choses. Elles ne savaient rien pourtant. Quant à moi, réfugiée dans Tunique souci de battre mes secondes, je me refusais à penser aux noces qui s'abritaient sans doute au même instant sous la fête des arbres et du printemps.

Une seule fois, je me demandai si le retard des ouvriers était vraiment fortuit. Pris d'un scrupule tardif, Marcel Clerabault avait peut-être fait naître ce prétexte pour emmener Noémi. Dans le* décor anonyme d'une auberge, le passé risquait moins de troubler leurs premières étreintes. J'écartai cela aussi, comme tant d'autres pensées inutiles»

Vers le soir, les ouvriers se retirèrent* La bonne, qui avait reçu d'avance la permission de la nuit, en profita pour s'en aller à son tour. Les mariés ne revenaient toujours pas.

Enfin vers onze heures, une voiture roula sur le pavé de la place Saint-Michel. C'étaient eux.

A la façon dont la clé tourna dans la serrure, je

reconnus que Marcel Clerabault ouvrait et passait le premier. Ils gravirent Tescalier sans parler, toujours l'un suivant Tautre, cela se reconnaissait à leurs pas. Puis j'aperçus dans la cour le reflet d'une grande lumière. Pour que la fête fût complète, Marcel Clerabault avait dû allumer dans la chambre toutes les girandoles : cependant je n'entendais plus ni parler ni marcher.

Le cœur serré, je m'efforçais d'écouter de toute mon âme ce qui allait suivre, quand je faillis tinter de stupeur : Noémi Pégu que je croyais toujours là-haut, Noémi venait d'entrer !

Elle arrivait dans l'obscurité, à tâtons, l'air affolé, le souffle haletant : ce n'était même pas un être en fuite : c'était déjà le condamné lancé dans le vide et qui sent la corde l'étouffer.

En passant, elle heurta une chaise qui tomba, pour aller droit au placard. On aurait dit que seulement réfugiée près de lui, elle pourrait retrouver sa force, des armes, quelque chose enfm pour faire face à répouvante qui la chassait.

Une girandole à la main, poursuivant sa femme,

Marcel Clerabault parut presque aussitôt. Lui aussi

avait le souffle court, le visage en feu, mais ses

yeux exprimaient la gaieté, et sa bouche souriait.

— Eh bien? demanda-t-il, qu'est-ce qui vous

prend?

La lumière, très vive, éclairait violemment Noémi. En entendant Clerabault, elle se retourna, le dos contre le placard, les mains plaquées aux vantaux. On sentait qu'elle aurait voulu que les murs s'ouvrissent pour lui permettre de reculer

encore et d'échapper à l'agresseur que seuls ses yeux apercevaient.

Marcel Glerabault reprit :

— Est-ce moi qui vous fais peur? Pourquoi cette fuite ? Cet après-midi pourtant, quand je vous tenais dans mes bras, vous ne manifestiez aucun effroi : vous me tendiez vos lèvres sans répugnance. Est-ce le mari que vous redoutez? Mais non... cet aprèsmidi encore, mon amour vous a trouvée telle que je vous souhaitais et vous avez fondu votre joie dans la mienne... Tout à coup, à peine arrivée, vous fuyez ! et vous vous réfugiez dans cette cuisine où vous ne devez plus paraître que pour commander!... Encore une fois, qu'y a-t-il?

Elle continuait de le regarder. Elle avait l'air de demander : « Est-ce que je rêve? Est-ce bien lui qui me parle? » et de nouveau ses yeux criaient la peur, une peur muette qui séchait et glaçait tour à tour sa bouche, une peur de fou...

11 poursuivit, toujours souriant :

— Vous ne répondez rien? Si vous ne le dites pas, comment devinerai-je? Ah! j'y suis!... Quelque chose là- haut vous aura déplu... Pourtant, Dieu sait que j'ai cru faire de mon mieux. J'ai voulu, pour vous accueillir, pour novis recevoir tous les deux, des murs nouveaux, des meubles neufs, une chambre qui fût vraiment à nous, et qu'aucun regard n'eût touchée avant le nôtre. N'aurais-je pas réussi? Si un objet ne convient pas à votre goût, n'hésitez pas à me le confier. Pourrais-je, ce soir, vous refuser quoi que ce fût?

Même silence. Au contraire, à chaque phrase de

Glerabault, la peur qui creuse les yeux de Noémî, les enfonce dans le visage... Un frisson maintenant faisait claquer ses dents. A la tension de ses lèvres décolorées, à l'appel de son corps écrasé contre le placard, je devinais qu'elle aurait voulu hurler au secours : mais à quoi bon ? La maison était déserte I

— Décidément, c'est une gageure ! Reconnaissez que si quelqu'un nous apercevait ici, il nous trouverait assez ridicules. C'est bien le dernier lieu que j'imaginais choisir pour un début de vie commune! Ne vous en prenez aussi qu'à vous si je ne puis vous donner satisfaction. Allons ! remettez-vous et venez avec moi.

Cette fois Noémi fit un signe de tête imperceptible : mais toute sa volonté, tout ce qui subsistait en elle de force vivante, étaient dans ce « non » qu'elle formulait sans le prononcer.

— Par exemple ! s'écria Glerabault, ceci dépasse la mesure : vous ne voulez pas ? Vous avez donc une raison grave?

Il attendit une seconde, encore en vain, puis brusquement approcha d'elle, et cherchant à lui prendre les mains :

— Cette raison... je pense que vous allez me la dire... J'ai le droit de l'exiger !

Ecartant violemment ses bras pour échapper à Marcel Glerabault, Noémi eut un cri sourd :

— Ne me touchez pas !

Mais, au lieu de s'emporter, Glerabault sourit encore :

— Excusez-moi, chère amie, je me croyais toujours au Val-Suzon... •

LES CHOSES VOIENT iÔ5

Il reprit aprës un silence :

— Pourtant, nous n'allons pas rester là toute la nuit, j'imagine, et comme je prétends savoir...

Je vis Noémi défaillir.

— Soit, dit-elle, d'un ton à peine distinct, puisque vous y tenez...

Elle essayait de sourire à son tour, mais ce sourire faisait mal.

— En effet, je me sens un peu nerveuse. Il no s'agit d'ailleurs que d'une niaiserie, une chose dont je vous serais reconnaissante de faire le sacrifice... dès ce soir...

— Mais quoi encore?... expliquez-vous!

— Ce portrait...

Marcel Clerabault partit d'un éclat de rire : et tout à coup, je me rappelai le rire qu'il avait eu la nuit, jadis, quand il choisissait sa vengeance.

— Quel portrait?... celui de Rose?... de votre cousine, désormais?...

11 haussa les épaules gaîment. Il affectait l'air soulagé d'un homme qui, après avoir eu les pires craintes, découvre qu'elles sont vaines.

— En vérité, ma chère, quelle affaire pour si peu!... Eh bien? il est fort beau, ce portrait! Que lui reprochez-vous ? En quoi offusque-t-il vos yeux ?

Elle reprit d'une voix éteinte :

— Vous comprenez très bien... Je vous demande de l'enlever.

— Au contraire, je ne comprends pas. Voulant décorer nos murailles, je cherche une œuvre agréable : j'ai la chance de trouver celle-là qui est presque «n tableau de famille, qui est même un

tableau de prix, car Morcins, à cause de cela, hésitait à s'en défaire : enfin je l'achète, je le mets en belle place, en face de notre lit : c'est la trouvaille dont je suis le plus fier et vous voudriez?

Il riait toujours. Elle, à mesure, frissonnait de nouveau, comme si elle avait aperçu encore devant elle cette image de la victime installée dans leur chambre et Taccueillant au seuil.

Ah ! l'horreur de cette surprise ! Elle arrivait triomphante, moins ivre du bonheur déjà connu que du bonheur promis. Gravissant l'escalier, elle montait enfin vers l'appartement Clerabault devenu le sien, et devant cette conquête symbolique de la maison, devant cette prise de possession d'un passé toujours envié, même les joies de l'amour avaient pâli. C'était le sommet. Apres une pareille heure, il semblait que son âme dût renoncer au désir et ne s'user plus qu'à séjourner au Thabor : soudain, en face d'elle, l'autre...

Yous connaissez ce portrait : on n'y a plus touché depuis ce jour que je vous raconte. Rappelez-vous le sourire des lèvres et le regard des yeux. Avant même que d'entrer, Noémi avait été chassée. Peu lui importait d'ailleurs que ce fût la victime : pas plus aujourd'hui qu'hier, elle n'éprouvait de regrets : seule une idée avait culbuté sa joie, valant tous les remords : « Pourquoi Glerabault avait-il fait cela? » Puis devant l'unique réponse possible, la débâcle des nerfs, un recul éperdu, la descente folle à la cuisine redevenue son refuge...

Elle interrompit Glerabault, toujours de la même voix blanche ;

— Vous raillez...

— Jamais je n'ai parlé plus sérieusement! Elle Farrêta encore :

— Au surplus, que vous railliez ou non, je vous dis ce que je souhaite.

— Et moi je répète que c'est un enfantillao^e. Je n'y céderai pas. /

— Môme ce soir?

— Surtout ce soir. Vous m'accorderez bien d'être devenu un peu le maître !

Le ton restait léger. Comment rendre, cependant, la menace qui planait dans cette phrase? J'eus la sensation qu'une lame de poignard venait de me frôler. Et Noémi dut l'éprouver aussi, car brusquement je la vis s'avancer vers Clerabault, les yeux durcis, résolue à forcer la pensée de cet homme qu'elle avait cru posséder tout entier, et qu'elle découvrait déjà le maître, comme il disait.

— Soit, fit-elle; toutefois, avant d'imposer vos conditions, vous trouverez bon, je pense, de connaître les miennes.

Clerabault enfin cessa de sourire.

— Des conditions?... Je crains qu'il soit bien tard.

— Oh ! rassurez-vous ! les miennes se réduisent à une : pas de partage !

— Je ne saisis pas très bien.

Elle répéta, farouche :

— Pas de partage, non, pas même avec une morte !

Une courte lueur fit flamber le regard de Clerabault.

— En vérité, dit-il, cette jalousie posthume fait honneur à la persistance de vos sentiments ! Il faudra chang^er cela encore. Rose était de ma famille. Je comprends que vous ayez une certaine peine à imaginer qu'elle est devenue de la vôtre . c'est une habitude à prendre. Vous vous y ferez !

— Jamais !

— Pourquoi ?

— Parce qu'il y a des façons de trahir pires que la trahison même ! En nous donnant Tun à l'autre, nous nous sommes donnés corps et âme. Je n'admettrai jamais qu'une autre, fût-ce votre parente, fût-ce même une morte, se glisse entre nous deux et me vole votre âme ! Si vous Taimez toujours, allez- vous-en.

— Je m'en garderai bien !

— Alors, décrochez cette image !

— Ce n'est que l'image qui vous fait peur?

— C'est vous-même : c'est ce regret que je croyais aboli et que je retrouve dans vos yeux... Oui, tout @ela me fait peur, et si vous m'aimez...

— En douteriez-vous, aprës ce que j'ai fait?

— Dans ce cas, résolument jetez au feu ce passé trop proche, faites ce que je vous supphe de faire...

— Et je tuerai l'image après la femme !*... Vous n'êtes pas sérieuse.

De nouveau, Clerabault avait repris sa gaîté, — une gaîté à faire trembler. Ayant examiné Noémi comme à la dérobée, il se mit ensuite à marcher le long de la table. Il avait laissé tomber ses bras et de la main suivait le bord du bois ainsi qu'une rampe. Anxieuse, Noémi attendait qu'il décidât.

LES CHOSES VOiErif 199

— Eh bien? reprit-elle.

Il parut s'éveiller d'un rêve.

— Vous avez encore autre chose à me dire? Elle eut une imperceptible contraction d'angoisse :

— C'est toujours non ?

— Sous combien déformes devrai-je le répéter? Le corps de Noémi sembla se courber sous une

rafale.

— Il est bien entendu que vous choisissez entre elle et moi?

— Je ne choisis pas : je vous garde... toutes les deux.

Le front plissé par la colère, Noémi avança vers la porte :

— Soit. Bonsoir.

— Que faites-vous?

Elle tendit le bras vers la cour :

— Dieu merci ! j'ai encore une chambre, là-bas : j'y retourne.

Trës calme, Marcel Glerabault alla se placer devant elle, et, d'une voix où grondait on ne sait quelle joie sourde :

— Vous oubliez que je suis votre mari.

— Vous ne pouvez exiger...

— J'ai le droit d'exiger ce qui me plaît. Je vous aurai, là-haut, ce soir!

Noémi jeta de nouveau le même cri d'effroi :

— Jamais !

11 avança près d'elle :

— Allons donc ! je vous aurai, parce que je le veux et que c'est mon droit, celui que j'ai acheté

ce matin devant la loi ! Je vous aurai, dussionsnous auparavant nous battre devant ce tableau qui la représente, et moi yous avouer que je Taime comme un être réel ! Qui vous dit justement qu'en installant ainsi Rose dans notre chambre, je n'ai pas cherché à mettre son souvenir en tiers avec notre bonheur, le vôtre aussi bien que le mien? N'est-ce pas à elle que vous devez d'être ma femme?

Elle écoutait, pétrifiée. Déjà elle devinait qu'en plaçant le portrait, il n'avait voulu que l'amener au point où elle arrivait. Pourtant, comment rapprocher cette folie de leurs étreintes au Yal-Suzon? Etait-ce elle ou lui qui délirait?

ClerabauU acheva :

— Je suppose que vous voici édifiée. Prenez mon bras.

Encore, Noémi balbutia :

— Tout ce que vous voudrez! mais cela... non ! La main de Glerabault s'abattit sur elle, la meurtrissant :

— C'est donc qu'il y a autre chose î Alors tu vas me le dire!...

Fuyant le regard aigu qui la dépouillait toute, elle répéta :

— Non.

Il reprit :

— . Tu mens !

Et comme elle tentait de se cacher le visage, il lui prit l'autre main, l'obligeant de rester devant lui, prisonnière :

— Tu mens, mais je te tiens ! tu parleras!

A son tour, elle eut un rire mauvais.

— Ne me défie pas !

Ils étaient presque visage sur visage.

— Des menaces ?... Tout m'est égal, pourvu que tu parles, enfin I Car c'est ça, le ménage, le vrai... On ne peut plus se duper comme avant : on n'est plus libre ; il faut qu'on sorte ce qu'on a dans la cervelle !...

Clerabault maintenant hachait ses phrases. Noémi sentait en môme temps ses ongles lui entrer dans la chair.

— Ne me défie pas, te dis-je!

— Des phrases, toujours...

— Si ta Rose était là, elle te dirait ce qu'il en coûte!

Cette fois, elle lui lançait l'aveu en pleine face, folle de haine, sans réfléchir qu'elle frappait du même coup son œuvre de fourmi patiente, et l'avenir qu'elle croyait tenir.

Un éclat de rire lui répondit :

— Tu mens encore 1 j'ai tout conduit... je ne te crois pas.

Et Clerabault la ramena vers la table, près de la lumière.

— Parbleu! c'est trop niais : tu te souviens de ce que je t'ai raconté ici, la dernière fois que nous y fûmes ensemble, et tu crois me reprendre en m'enlevant mes remords : non, ma chère, à d'autres !...

En même temps, sa voix était devenue cinglante. C'était comme si, tout d'un coup, il avait bafoué leur mariage. Derrière chacun de ses mots, on

croyait entendre : « Tu hésites, mais lu y viens et tu payeras ! »

Exaspérée, Noémi s'obstinait :

— Que faudra-t-iî pour te convaincre?

Il ricanait, s'obstinant lui aussi.

— Que tu cesses de mentir!

— La lettre que tu as trouvée m'appartenait!

— Mensonge encore !

— C'est moi, te dis-je, qui Tai maquillée, jetée devant ta porte...

— Rêverie ! elle était de Tiphaine : Tiphaine Ta reconnue !

Leurs têtes s'étaient encore rapprochées. Leurs yeux ne se quittaient plus, éclairés par des lueurs pareilles, découvrant peu à peu l'atrocité de leurs âmes.

— Je répète quec^étaient des lettres àmoil

— Non !

— Des lettres écrites à ta femme !

-- Non.

— J'en ai d'autres !

— Non !

— Veux-tu les voir?

— Tu mens toujours!

D'un effort violent, Noémi venait enfin de s'arracher à l'étreinte de Glerabault :

— Ah! il te faut de^ preuves!

Elle se précipita vers le placard, jeta une chaise auprès, puis d'une main fiévreuse chercha, là-haut, le paquet pour le lui jeter comme un soufflet. Soudain, elle blêmit : sa main avait passé sans rien trouver l

— Vous voyez bien ! dit Clerabault.

Et ce fut un silence subît, un de ces silences épouvantés où les êtres, déposant le masque, se reconnaissent.

Noémi descendit de sa chaise et, laissant la table entre elle et Clerabault, dit enfin très bas :

— Vou3 saviez !

Il ne répondit pas. Il la regardait avec la joie féroce des revanches espérées. Le crime lui é(aifc donc sorti de la gorge! Elle avait avoué !

Le silence reprit, et c'était cette fois autre chose. Il semblait que tout attendit le geste qui allait tuer. Pourtant Clerabault ne bougeait pas. Il continuait de regarder Noémi. Plus d'ironie sous ses paupières troubles, mais une méchanceté que ce début achève de griser. Noémi croyait peut-être tout fini : Clerabault commençait!

Elle murmura :

— Alors, pourquoi?...

Le même mot que Nanette et moi avions prononcé à l'annonce du mariage...

Il persistait à se taire. Elle reprit :

— Oui, pourquoi cette comédie, cette mise en Ecène dans votre chambre, et ce qui se passe aujourd'hui ? Pourquoi m'avoir contrainte à dire tout cela puisque, tout cela, vous le saviez !

Elle se tordit les mains, suppliante :

— Ah! vous croyez peut-être que c'était votre fortune que je voulais? Imaginez-vous que j'aurais fait cela pour de l'argent? Pas même pour voire nom !

Elle eut un rire douloureux ;

— HélasI je vous aimais... Il faut aimer pour en arriver là !

Toujours Glerabault qui se tait...

— Voyons, reprit-elle, sentant Tangoisse la submerger, vous n'allez pas rester ainsi sans me rien dire ? Que voulez-vous de moi ? Prétendez-vous me tuer, me chasser... ? Qu'y a-t-il? Je lis dans vos yeux que mon sort est arrêté. Il faut parler !... Je veux, j'exige de savoir au moins ce que vous prétendez faire de moi î

Point de réponse.

— Eli bien, non I je me révolte ! Après tout, j'étais libre, — entendez-vous, — libre de détendre ma vie avec les armes que j'avais! Tant pis si j'ai perdu. Adieu !

Glerabault, debout devant la porte, croisa les bras :

— Où allez-vous ?

— N'importe où ; je disparais...

Il eut un dernier sourire, terrifiant :

— Vous êtes ma femme...

Et comme, arrêtée par ce mot, elle l'interrogeait des yeux :

— Allons, reprit-il, c'est mon tour, car je pense que, pour une fois, vous m'avez bien tout dit. Vous demandez ce que je veux faire de vous ? Rien. Pourquoi je vous ai épousée ? Pour rien... pour le plaisir...

Il appuya sur le mot.

— ...Oui, pour le plaisir de vous avoir toujours à moi, tout à fait à moi... Jusqu'àhier, vous auriez pu m'échapper, vous sauver : aujourd'hui, vous ne

pouvez plus. Si vous partiez, je lancerais à vos troussés les gendarmes, et force vous serait de revenir avec eux. De quoi d'ailleurs vous plaindnez-vous auprès d'un tribunal? Je n'ai pas Fintention de vous battre, ni de vous tuer. Je prétends simplement que nous vivions ensemble, toujours ensemble, comme deux assassins que nous sommes, comme peuvent vivre, en compagnie de leur victime, la faussaire que vous êtes et le corrupteur de justice que je fus. Donc, ma chère, vous allez monter, et vous la regarderez ce soir, demain, chaque jour ! C'est bien le moins qu'elle soit de la fête! Au cas où, par hasard, vous menaceriez de l'oublier, rassurez-vous, je serai là pour vous rafraîchir la mémoire. Si vous avez eu l'amour pour excuse, le mien ne saurait se distraire d'un passé...

Sa voix s'obscurcit. Ses mots devenaient plus lents. Il termina plus bas :

— ...du passé que tu m'as fait, gueuse !

Une joie sinistre éclaira sa face. Un afllux de sang incendiait ses joues. Lui qui goûtait rarement la volupté de l'injure, y cédait cette fois.

— ...Gueuse qui m'as tout pris! Gueuse! te voilà donc à moi ! Ah ! les belles heures qu'on va passer ! Avais-tu ainsi rêvé du tête-à-tête? Imaginais-tu au moins que notre nuit de noces s'écoulerait ici, à l'endroit même oii, sans hésiter, tu as falsifié la date pour tuer ma bien-aimée? Que te faut-il encore ? Les lettres que ma femme recevait de son amant? Les voici... Est-ce bien toi qui t'en chargeais, au moins, ou bien les leur as-tu volées?

Tu ne réponds rien... tu ne sais pas... Heureusem^nt, nous aurons le temps, tout le temps! pour nous 'confier nos secrets. Plus de mensonges! la vie à deux, la communion dans le crime, dans Vépouvante, dans...

Sa voix était de plus en plus rauque. En depit de l'allégresse qui tentait de lui donner des ailes, un poids atroce ralentissait son souffle.

Et, tout à coup, je lus témoin de la chose affreuse. Porte ouverte sur Téternité, la phrase commencée ne s'acheva pas. Terrassé par une apoplexie, Marcel Glerabault venait de s'affaisser. Son corps glissa, roula jusqu'à mes pieds... Il était

mort! . ..1.1

Au bruit de la chute, Noémi avait redresse la tête. Dans un éclair, j'aperçus iwir cette face trafique l'espoir fou de la déhvrance. Se pourrait-il qu'elle se retrouvât seule ! toute seule ! maîtresse du nom, de la fortune, de la maison, et libérée ! Puis l'éclair s'éteignit. L'amour, plus fort que la peur, balayait l'odieux souhait. Elle ne vit plus que le danger de cet homme, le seul qu elle eût aimé, qu'elle aimât de toute son âme î

Comme une bête protège son petit, elle courut à lui, s'agenouilla:

— Marcel !

Elle dégrafait ses habits, essayait de redresser la tête pendante. A grands cris entrecoupés, elle s'acharnait à le rappeler :

Marcel! Marcel!

Elle jetait :

— Au secours ! Il se meurt! Venez !.. Marcel!

Si

Ce n'était pas une voix humaine, c'était une clameur qui emplissait la maison, secouait les vieux murs. On ne pouvait pas ne pas Tentendro. Mais, à cette heure, qui passait sur la place ? Qui surtout aurait accepté de troubler la nuit de noces de Marcel Clerabault?

Soudain, Noémi comprit. Les cris s'éteignirent.

Elle était devenue de marbre. On aurait cru qu'elle aussi allait mourir. Cependant, je la vis encore se relever. Ses yeux égarés rôdèrent autour de la cuisine. Elle cherchait peut-être par quel geste marquer que sa vie venait de finir avec celle de Marcel Clerabault. Enfin elle vint vers moi. Je sentis le contact de sa main glacée. Elle arrêtait mon balancier...

On m'a portée ici le lendemain. Mais c'est en vain que mon cœur a cessé de battre. Pas plus que Noémi Clerabault, je n'ai pu tuer le souvenir. Regardez à mon cadran : depuis que m'a touchée la main de cette femme, je marque l'heure où finit, avec son amour, le crime de la Maison !

UN PORTRxlIT

~~ Chut.

-- Quoi?

— Qu'est-ce?

— Avez-vous entendu? Il est de retour.

— C'est lui !

— Vous verrez que je ne pourrai parler... dit le miroir.

— Nous avons le temps, dit le secrétaire, la nuit est longue.

Telle une bougie qu'on souffle, le bruissement qui suivait le récit de l'horloge, s'éteignit. Ce fut une chute vertigineuse dans le silence. Tout à l'heure, on se serait cru sur une place : on retombait au cœur de la forêt, quand l'air est calme.

Au premier, dans la chambre de Clerabault, une voix venait de s'élever qui ressemblait à un double

son de flûte ou, mieux, à un grelot. Elle était argentine et très sonore, monotone et discontinue.

Elle avait Tair de laisser tomber dans la cheminée des petits copeaux de métal vrillés ainsi qu'on en voit sortir d'une fraiseuse.

— Cri !... cri!...

Comme il suffît de peu pour effaroucher les choses 1 Aucune n'aurait plus osé parler, parce que, dans un creux de mur, une petite bête commençait sa chanson. En revanche, chacune écoutait ce rien qui, venu des entrailles de la maison, donnait l'illusion que celle-ci se mettait à chanter.

Une exclamation frêle suivit :

— Bonjour! tu viens joh'ment tard!

C'était le portrait de M""^ Rose, placé juste en face de la cheminée, qui saluait le grillon. Il n'y a vraiment parmi les choses que les portraits de l'homme pour oser ainsi braver une voix vivante.

— Cri!... cri!...

Le portrait reprit :

— Étais-tu là au moins quand l'horloge a raconté mon histoire ?

Le grillon répéta : « Cri!... cri!... » mais plus lentement : il semblait dire : « J'y étais. » Le portrait parut se recueillir :

— C'est une curieuse aventure... N'es- tu pas de mon avis?

Le grillon acquiesça :

— Cri ! ... cri !.. .

— Très curieuse, poursuivit le portrait,^urtout quand on en connaît la fin. La connais-tu?... Non?...

Au fond, je n'ai jamais détesté Noénni Pégu. A sa place, peut-être aurais-je agi conrime elle...

Le grillon eut une brusque exclamation. Il paraissait à la fois surpris et incrédule.

— Mais oui ! affirma le portrait : si nous n'avions pas aimé, Noémi eût été une femme ennuyeuse et je ne me serais pas jetée à TOuche : mais nous aimions !... L'amour est une folie momentanée. Là où il passe, il n'y a plus que des victimes. Positivement, je n'en veux plus à Noémi Pégu. Le soir où nous nous sommes réconciliées, il y avait à ta place déjà un de tes pareils... C'est incroyable combien, dans votre race, on affectionne cette cheminée! Au surplus, j'ai fini par m'y faire si bien que je m'ennuie quand je n'entends plus vos grelots qui grelottent...

Ici le grillon flatté, se mit à tinter orgueilleusement.

— Paix ! laisse-moi finir 1 Ne sois pas comme les autres qui se moquent de moi et ne m'écoutent jamais. Aujourd'hui encore, les deux messieurs ne m'ont même pas examinée : il est insupportable de passer pour une relique!

— Oh! parut protester le grillon d'un coup d. grelot.

— Donc, un soir, Noémi monta dans cette chambre. Il y avait deux ans déjà que j'étais là. Les volets restaient fermés depuis la mort de Glerabault, sauf une heure par semaine durant laquelle on époussetait tout, excepté moi. A ce régime, j'aurais accueilli n'importe qui. Elle entra d'ailleurs d'une manière convenable. Ni arrogance déplacée,

ni excès d'humilité. C'était un caractère. Est-il même bien sûr que tu aies jamais rencontré son pareil ?

Le grillon ne répondit pas. Il avait envie de connaître la suite.

— Tu me trouves bavarde? Je vais à droite, puis à gauche... Marcel disait aussi que j'étais une linotte incapable de se fixer. N'importe! j'y reviens... Quand Noémi fut entrée, elle s'assit en face de moi et me contempla. Elle me disait : « Après tout, ne sommes-nous pas semblables ? Pourquoi des veuves se feraient-elles la guerre? » Elle exprimait cela décemment. La maternité et le chagrin l'avaient embellie. Décidément, ce n'était plus du tout Noémi Pégu, mais une Clerabault de la tête aux pieds, une Clerabault ayant fait souche de Clerabault et résolue à porter le nom comme il sied. Aussitôt Tidée me vint que j'aimerais voir sa fille, et je le lui dis. Elle répondit : « En effet, c'est elle seule qui peut ramener la concorde, » et elle partit pour la chercher. Quand elle revint, elle m'offrit l'enfant comme elle m'aurait apporté un bouquet.

S'apercevant que le grillon ne tintait plus, lo portrait s'interrompit :

— Cela t'étonne? Tu sais bien que j'adore les enfants! Aucun n'a jamais ressemblé à mon fils, mais tous me le rappellent. La fille de Clerabault était le meilleur gage que Noémi pût choisir. A dater de là, toutes deux reparurent souvent. On a beau ne plus habiter une pièce, le foyer s'obstine à y rester et les grillons ne cessent pas d'y chanter.

Chaque fois, Noémi Clerabault entendait ainsi l'âtre parler et comprenait mieux la Maison. Un grelot comme le tien^ c'est plus qu'il n'en faut pour achever une vraie Clerabault.

— Cri !... tinta le grillon d'un coup sec.

— Peuh ! ne va pas croire que tu y sois pour quelque chose ! Tous les grelots du monde n'auraient servi à rien, si Noémi n'avait pensé que, pour perpétuer Clerabault, elle devait obliger les: choses à garder sa mémoire. Une Maison n'esl pas du tout, comme ils le croient là-haut, un groupe de vieux objets bavards et curieux : c'est une âme attentive à regarder le passé que les choses ont souffert; ce sont des yeux qui savent; c'est une oreille qui écoute encore les pauvres disparus, un cœur qui, les ayant perdus, ne cesse de les chercher.

Cette fois, le grillon resta muet.

— Eh bien? A quoi songes-tu?... M'aurais-tu déjà quittée?... Reviendras-tu seulement demain?... Et si je suis parfie?...

La voix du portrait allait s'affaiblissant.

— Comme c'est triste 1... il n'est plus là!...

— Je crois que c'est mon tour, dit le miroir. Mais les choses qui avaient écouté le portrait

semblaient ne plus faire attention au vieux meuble. Elles se demandaient :

« Est-ce que le portrait dit vrai?... Faut-il vraiment des hommes pour perpétuer la Maison?... »

— Va donc! dit le secrétaire au miroir, quand nous connailrous tout, on verra bien '

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