LE MIROIR
Je n'ai vu, moî, qu'un visag'e.
Je n'ai pas comme Thorloge traversé une tempête brève : je me suis contenté de suivre sur une face le reflet de la vie qui coulait, et j'en tremble encore de pitié!... J'ai vu, vous dis-je, Noémi Glerabault, non point par éclats, ni par intermittences, ainsi qu'il est d'usage pour les miroirs, mais durant des mois, jour et nuit, sans une trêve, elle s'elForçant de m'éviter pour confident et moi restant le douanier de son émotion : tout ce qu'elle a pensé, je l'ai su; ce qu'elle souffrit, vous l'apprendrez tout à l'heure...
Ne croyez pas surtout qu'il me soit échappé quelque chose, ou qu'en ce long tête-à-tête, ma curiosité ait pu se lasser ! Que de fois, auparavant, j'avais suivi sur le ciel les jeux puérils des nuages
OU répété le balancement des branches ivres que la brise fait danser. Jo connais aussi, pour les avoir réfléchis, la mer changeante, le brouillard promenant à travers champs sa mascarade éphémère, la beauté du soleil qui se lève. INi le soleil, ni les champs, ni le brouillard, ni la mer ne comptent plus quand on a contemplé de la sorte le spectacle prodigieux dont le hasard m'a rendu témoin !
Ah ! la sublime chose qu'un visage ! Je vous jure que si la nature a Tair de vivre, je n'ai vraiment rencontré la vie, — la vie complète et devenue tangible comme l'être même, — que sur cette tache, toute petite, très humble, toujours pareille en apparence et qui, cependant, était à elle seule plus grande que l'horizon, plus diverse que TOcéan... Mais avant d'aborder mon récit, je dois dire comment naquit ce tête-à-tête : ce l'ut très simple, d'ailleurs, simple comme le reste qui doit suivre.
Du temps de Marcel Clerabault, j'habitais au salon.
Quand mourut Marcel Clerabault, le salon fut fermé. On n'y entra plus que pour des nettoyages.
Des années passèrent ainsi, moi vivant toujours dans une nuit pareille à celle-ci, garrotté par lombre et n'ayant pour distraction que les bruits lointains de la place ou celui plus proche de Marceline qui jouait.
Pour un miroir qui ne voit pas, un pas d'enfant l'entendît-on à travers la cloison, est encore de va, lumière qui passe.
Au temps dont je parle, la ûUe de Noémi, — Linc, comme l'appelait sa mère, — courait dans
Tescalier, chantait. Longtemps j'imaginai qu'un tei printemps en maraude finirait par décrocher des murs cette tenture de deuil qu'ils semhlaient porter : je me trompais. Ce ne fut pas la maison qui changea : ce fut le rire de Line. Peu à peu j'y découvris moins de joie, puis il s'éteignit. Line cessa de chanter. Le salon, lui, demeurait toujours fermé.
Gela dura jusqu'au 5 janvier 18S3. Ce jour-là, on rouvrit les volets, on battit les tapis, on monta des plantes vertes. Noémi Clerabault, enfin, s'était décidée à recevoir.
Je me rappelle que Line arriva en avance et vint tout de suite à moi. C'était la première fois que je l'apercevais, la première aussi qu'elle se regardait sérieusement. Ce fut ainsi une date mémorable pour tous les deux.
L'image que je renvoyai était charmante. Line avait des cheveux blonds, une bouche gourmande, des yeux couleur améthyste plutôt que pervenche. Le front, renvoyant la lumière à la façon d'un beau marbre, possédait une richesse de contours où moi-même je me perdais.
Elle avait l'air de dire :
— Suis-je à ton goût? Moi, je ne me supposais pas jolie. J ai peur encore de me tromper.
Je répondis :
— Une femme se trompe rarement quand il s'agit d'elle-même. Vous êtes mieux que jolie.
— Je ne suis pas belle.
— Ce qui m'inquiète en vous, c'est que vous ne riez pas.
— Je souris.
— Du bout des lèvres...
- Apres tout, le sourire ne demande qu'à paraître : seulement j'ignore ce qu'il faudrait pour cela...
Je dévins indiscret :
— Aimeriez- vous par hasard ?
Elle rougit.
•— Non, dit-elle ; pourtant, j'aimerais aimer.
— Je devine : vous en êtes à la période où l'on rêve de Tlnconnu qui doit venir.
— Pas même... je ne sais pas... au fait, je voudrais bien savoir à quoi j'ai pu rêver depuis que j'existe? Il me semble que je m'éveille.
Et brusquement elle détourna la tête.
Ainsi je la trouvai à peu près semblable à ce que j'avais imaginé, candide et fermée. Son cœur, comme une belle meule toute neuve, se contentait de luire au soleil. Toutefois, il y prenait peut-être trop de joie : se complaire de la sorte à la bonne chaleur, c'est risquer l'incendie.
Presque au même instant, Noémi parut à son tour et je compris pourquoi Line m'avait paru telle.
Noémi n'avait pas beaucoup changé. A part ses cheveux gris et un peu d'embonpoint, les années l'avaient à peine touchée. Même regard ardent et profond, même netteté dans l'accent. Cependant sa présence donnait froid. Il y a des gens qui portent toujours des vêloments noirs, mais sans qu'on s'en aperçoive : on aurait vêtu Noémi d'une robe claire qu'elle eût encore paru en deuil. Comment, auprès d'une telle mère, Line se serait-elle épa-
nouie? Il devait en être de son âme comme de certaines plantes aux approches de la nuit : les feuilles se replient, les pétales se ferment, et le jardinier ne sait plus s'il a devant lui des fleurs ou des boutons...
Le défilé des visites commença, puis se renouvela désormais pareil à lui-même, apporté par chaque changement de saison avec la môme certitude que les bourgeons par le printemps.
A cette époque, les relations de Noémi Clerabault étaient d'ailleurs clairsemées. Elles méritent à peine d'être mentionnées. C'étaient des prêtres, le curé de Saint-Michel, le chanoine Gampardon, un abbé Moiset, directeur d'orphelinat; il y avait aussi le notaire des Glerabault, M^ Cornet, père du g^ringalet qui est passé tout à Theure; enfin quelques vieilles dames présidentes de confrérie et M"* Jupelard, qui avait enseigné à Line la géographie et le français. Malgré le temps écoulé, et soit que Noémi Feût désiré, soit encore parce qu'en province on oublie peu, il était clair que les amis de Marcel Glerabault ne franchissaient plus notre seuil. Mais un jour, la domestique annonça : « M. Pichereau! » A ce nom, je vis les yeux de Noémi briller d'un éclair satisfait. La barrière, cette fois, venait d'être franchie : la famille enfin renouait avec l'intruse.
Ce Pichereau était le cousin germain de Marcel Glerabault et son plus proche parent. De mince fortune, il vivait chichement dans une campagne aux environs de Dijon. Veuf, il avait eu de son mariage deux enfants : un fils, Juste, professeur dans un
collège au fond du Gers, et une fille mariée, disait^ on, avec un commis des contributions indirectes, je ne sais où. C'était un petit homme en redingote, le nez chevauché par des lunettes et qui posait pour la main.
Il y a deux choses qui ne peuvent tromper un miroir. Asseyez un homme devant moi : qu'il me tourne le dos tant qu'il voudra : dès lors que je vois ses épaules ou sa main, je puis dire quel il est.
Dès cette première visite, la main de M. Pichereau me déplut, parce qu'elle était sèche, avec des doigts joints, et se pliait à angle droit comme un râteau. Cette impression s'accrut chaque fois qu'il revint, car, ayant jugé convenable de reprendre contact avec sa cousine et quoique toujours un peu gourmé, il renouvela ses visites. Quelquefois Noémi le recevait dans sa chambre. Un soir même, il vint dîner.
On arriva ainsi au mois de septembre 1857. Line n'était toujours pas mariée. Je la voyais rarement. Elle ne s'arrêtait plus jamais auprès de moi.
Durant ce mois de septembre, personne n'entra au salon, ce qui me parut singulier. L'après-midi du 24, — on n'oublie pas la date d'une mise en liberté, — un ouvrier me délacha de la place oii j'étais fixé et m'emporta au rez-de-chaussée. Moins de dix minutes après, je me retrouvai installé dans la pièce qui donne sur le square, celle-là précisément où Marcel Clerabault vint passer les dernières nuits qui précédèrent son mariage. On n'avait d'ailleurs pas choisi au hasard ma nouvelle posi-
tien. Tout de suite je reconnus qu'on désirait me voir réfléchir, pour une personne assise au coin de la cheminée, le chœur de Saint-Michel et ses abords.
Je m'élonnai qu'un si grand changement ne fût surveillé ni par Noémi, ni par Line. Je pensai ensuite que celles-ci étaient en voyage, supposition d'autant plus admissible qu'elle justifiait la fermeture momentanée du salon et le silence absolu des aîtres.
Je n'oublierai jamais cette première heure où, sans crainte des volets, je pus enfin contempler à ma guise le ciel, de la verdure, deux bancs, et la fuite des pavés. A droite, j'apercevais aussi des branches de marronnier qui balançaient à leurs extrémités des feuilles fanées devenues couleur safran. Un passant rasait le mur d'une maison voisine. Affalée devant le transept de Saint-Michel, l'ombre avait l'air de tenir compagnie au mendiant qui guette en cet endroit le sou parcimonieux des dévotes.
Gomme trois heures sonnaient, la porte s'ouvrit, et M. Pichereau fut introduit par une domestique inconnue. Un jeune homme suivait, long et mince, la poitrine creuse, le visage dévoré par une barbe noire. Il glissait plutôt qu'il ne marchait et jeta en passant un coup d'œil de mon côté où je lus : « Pourquoi suis-je laid ? »
Surpris d'être introduit dans ce lieu insolite, M. Pichereau se tourna vers la domestique :
— Madame va-t-elle plus mal ?
— Non, Monsieur, elle va venir.
— Ah! bien... bien...
2ââ LfiS CHOSES VOIENT
La domestique expliqua :
— Madame s'installe ici, à partir d'aujourd'hui.
— En effet, ce sera plus gai.
M. Pichereau essuya son front moite avec un mouchoir de madras : il paraissait avoir eu peur.
— Ces messieurs voudront hien excuser...
— Evidemment ! Allez, ma fille, nous attendrons... Surtout annoncez que je suis avec mon fils.
Puis, tandis que la porte se refermait, j'entendis M. Pichereau murmurer encore :
— Nous arrivons à pic...
J'écoutais, intrigué, ces nouvelles. Ceci d'ailleurs m'avait surtout frappé que Noémi Glerabault avait décidé de s'installer dans cette pièce. C'en était donc fini de l'obscurité et de la solitude ! Du moins, j'allais vivre !
Les deux hommes, cependant, s'étaient approchés chacun d'une fenêtre, pour contempler la place. Réfléchies côte à côte à ma surface, leurs silhouettes avaient l'air d'une ronde accouplée à une croche. Il y a des filiations inexplicables : physiquement, l'opposition entre ces deux êtres éclatait. Au moral, c'était pis, j'allais m'en apercevoir sans tarder, car brusquement M. Pichereau appela :
' — Juste !
Celui-ci eut une secousse inquiëte.
»-— Qu'y a-t-il?
-- As-tu remarqué ? ce n'est plus la môme bonne.
— Je ne m'occupe pas des domestiques.
— A moins que...
Le visage de M. Pichereau se plissa:
— A moins qu'il n'y en ait deux, maintenant ! On croirait, ma parole, qu'ils n'ont rien à se refuser. Tu verras qu'il y aura des surprises d'argent !
— Hé ! mon père, vous ne pensez qu'à cela ! Combien de fois faudra-t-il répéter que la pauvreté ne compte pas !
Un rictus amer tordit la bouche de M. Pichereau :
— Parbleu! murmura-t-il , que je sois grugé t'importe peu : c'est toi qui récoltes !
Et, le doigt levé, il se mit à marcher à travers la pièce. Il semblait inventorier la pendule, les tentures, toutes ces choses qui auraient dû lui appartenir. Il avait l'air de ces avares qui gèrent en rêve des capitaux imaginaires comme d'autres se complaisent à des pensées de volupté.
— En tout cas, reprit-il brusquement, je compte que tu reconnaîtras...
— Taisez-vous ! interrompit Juste qui venait de quitter la fenêtre. : j'entends qu'on vient.
J'entendais aussi.
Imaginez un bruit de roulettes pareil à celui que fait un vieux lit quand on le tire sur un parquet, un bruit intermittent avec des à-coups rudes, comme si le meuble traîné se refusait à avancer : puis, dans les intervalles, des phrases confuses :
— On ne pourra pas tourner !
— Mais si !
— Attention à la muraille !
— Là ! virez un peu à droite,
— Vous voyez bien...
Soudain la porte qui s'ouvre... J'oubliai tout : Picliereau, Juste, même ma liberté. Était-ce bien
Noémi Clerabault ou son spectre qu'on amenait là?
Allons ! je ne revais pas ! il y a deux mois à peine qu'elle avait passé devant moi, le port altier, donnant des ordres... Sans ses cheveux gris, on Taurait prise pour une jeune femme ! Et quelle ardeur en elle ! Tout dans son aspect révélait cette flamme intérieure que le passé n'avait pu étoufîer sous sa cendre... Tout à coup, devant moi, cette loque? ce cadavre ?...
Et d'abord, je ne vis que les jambes mortes, frileusement enveloppées dans une couverture, ces jambes devenues si pareilles au fauteuil qui les portait, qu'elles obéissaient avec lui à toutes les impulsions. Vision horrible ! les pieds, butant contre le parcjuet, se retournaient! Pour continuer d'avancer, il fallait soulever Tavant du siège : alors seulement, pendus en l'air, ils franchissaient l'obstacle et la marche pouvait reprendre !
Et puis, je vis les mains... Devenues couleur de cire, elles du moins se mouvaient encore. Elles se mouvaient ainsi que parvient à le faire une bête dans un filet. On les aurait crues retenues par mille liens. Elles semblaient à la fois lourdes comme des haltères et incertaines de leur route comme un valseur qui s'arrête. Crispées par un prodigieux effort, elles avaient l'air de crier : « Dépêchezvous ! Si vous ne nous aidez, le peu de vie que nous retenons va s'échapper ! »
Enfin, le visage...
Ah! ce visage tragique où se peignaient en môme temps la stupeur d'une pareille déchéance et l'éperdue volonté de subsister, asile suprême oix
Ténergie de Têtre ligotté par la paralysie avait reflué tout entière ! Comment rendre surtout le terrible contraste de ces traits figés et du regard demeuré seul [intact, oii tout passait, révolte, orgueil, désespoir?... Mais à quoi bon insister? Tout à l'heure, ne faudra-t-il pas revenir à ce spectacle, puisque aussi bien c'est de lui que je me suis nourri pendant des mois ?
A cette minute, j'en étais à la seule stupeur que suscitait en moi l'apparition. J'avais cru rêver : c'était vrai. Noémi Clerabault, laNoémi qu'a décrite rhorloge, avait cessé d'exister. Une autre avait pris sa place, emprisonnée dans l'impuissance de se mouvoir, ainsi qu'un malfaiteur dans son cachot. Voici qu'on la roulait vers l'angle du foyer, en face de moi, de manière qu'elle pût directement ou par mon aide apercevoir tous les alentours de Saint-Michel; et voici encore qu'on amenait prëa d'elle un cordon de sonnette pour qu'elle pût appeler. Là où tout à l'heure j'avais trouvé la lumière, elle ne trouvait qu'une geôle. Qu'importait que le soleil fût ou non de la fête : entrée ici, elle savait ne plus pouvoir en sortir que pour changer de tombe !
Cependant M. Pichereau s'empressait, demandant des nouvelles, montrant son fils « venu tout exprès, affirmait-il, pour témoigner de son intérêt à l'occasion d'un tel malheur ».
— Et votre fille ? N'aurons-nous pas le plaisir de la voir ?
Non, Line, paraît-il, ne descendrait pas. Line, d'ailleurs, chargée désormais de diriger la maison, était si occupée depuis l'accident ! car Noémi disait :
taccident de même qu'on dit la guerre, et ce terme vague, dans sa bouche, ne signifiait pas seulemeat l'événement imprévu à dater duquel une existence nouvelle a commencé, mais Tespoir indéracinable de guérison possible. Un accident est susceptible de disparaître comme il est venu : une maladie au contraire risque de durer toujours.
M. Pichereau s'assit. De nouveau je reflétai ses épaules, masse fuyante et plus ronde qu'à l'ordinaire.
Juste, lui, s'installa vers la fenêtre. Je détaillais maintenant son profil à loisir. Tout à fait singulier, ce profil ! La courbe du nez, le dessin âpre des lëvres, surtout le mouvement continu du regard lui donnaient je ne sais quoi d'illuminé, mélange de candeur et de frénésie. Volontiers, j'aurais imaginé cet homme prêchant des utopies au milieu d'une foule en guenilles. J'avais cessé de le trouver laid.
En face de moi, enfin, Noémi. Elle ne m'avait pas aperçu. Prise des l'entrée par ces deux hommes, tour à tour elle les considérait, et je sentais en elle un effort prodigieux pour reconquérir le sang-froid nécessaire.
Frappant sur ses cuisses avec une bonhomie pleine d'abandon, M. Pichereau reprit :
— Eh bien ! macousine, puisque Line est absente, cela me dispensera d'aller par quatre chemins, car c'est d'elle que nous venions vous parler.
Au nom de Line, Noémi eut un cillement de paupières imperceptible : inquiétude ou satisfaction, on n'aurait su !
LES CHOSES YOIËN'i: 227
M. Pichereau montra Juste :
— Vous voyez ce garçon ? Je ne veux pas vous en faire Téloge. Cependant, on ne peut nier qu'il ne soit quelqu'un. A vingt-deux ans, docteur es lettres ; à vingt-quatre, entré dans TUniversité ; aujourd'hui, professeur au collège de Condom...
M. Pichereau eut ici une petite quinte de toux.
— ... Évidemment! Condom n'est pas une préfecture, et c'est dans le Gers : mais Juste a des idées qui sont à lui et que je trouve d'ailleurs absurdes. Si, malgré cela, on. le garde à Condom, c'est que l'Empereur toujours très informé juge qu'il perdrait trop à se priver d'un tel concours...
— Je vous en prie, mon cousin, interrompit Noémi, allons au plus court.
Elle prononçait : « mon cousin », et lui « ma cousine », avec une certaine affectation. On sentait qu'aujourd'hui encore, et si durable que parût leur rapprochement, ils mettaient alternativement dans ce titre l'expression d'une concession et d'un triomphe.
Les épaules de M. Pichereau se soulevèrent comme un couple d'ailes :
— Le plus court? En effet... Line a vingt-quatre ans. Juste en aura trente et un à la Saint-Jean prochaine. Tous deux se connaissent ; les familles se valent, puisque nous sommes parents. J'ai Thonneur de vous demander la main de votre fille pour mon fils.
Il y eut ensuite un petit silence. M. Pichereau ayant croisé les jambes s'efforçait de pnrr.îfre indiftéreat à ce qu'il avait proposé. Juste fixait sur
Noémi des yeux anxieux. Noémi enfin, la tête inclinée, avait l'air de réfléchir.
— Eh bien? reprit M. Pichereau.
— Eh bien ! fit Noémi, vous me voyez infiniment touchée...
Elle n'acheva pas: mais comment ne pas reconnaître à son accent que cette heure lui apportait la suprême récompense de ses efforts? M. Pichereau fît un geste nerveux :
— Alors, nous sommes d'accord?
Noémi répéta :
— ...Infiniment touchée... mais vous me prenez à rimproviste et dans des circonstances...
En même temps, comme des témoins, elle tenta de lever ses pauvres mains. On eût dit que par là elle voulait rendre tangibles les liens qui la tenaient impuissante, bien que victorieuse.
— Précisément ! s'écria M. Pichereau, ce sont ces circonstances, si pénibles soient-elles, qui m'ont décidé à brusquer ma démarche. Votre fille, qui ne peut plus sortir avec vous, a besoin d'un mari qui vous remplace.
— Il convient cependant qu'elle l'accepte... je la consulterai.
Et Noémi sourit. Plus l'empressement de Pichereau se découvrait, plus elle trouvait utile sans doute de dissimuler le sien.
— Oh ! riposta M. Pichereau d'un ton un peu plus aigre, en ces matières, l'avis des parents suffît.
— Je ne marierai jamais Line contre son gré.
— En tout cas, j'aimerais être assuré que vous l'y encouragerez.
LES CHOSES VOIlîlNT 229
— Supposeriez- VOUS le contraire?
— Oh ! c'est une façon de parler... oui... une façon,... rien de plus... balbutia M. Pichereau, n'osant aller au bout de sa pensée.
Et le silence recommença, gêné, car Noémi avait compris. Gérante de la fortune de Line, il pouvait lui déplaire de rendre des comptes et de changer de situation.
M. Pichereau, qui manquait de tact, reprit après un temps :
— J'oubliais de vous dire que Juste ne compte pas démissionner. Nous sommes heureux de penser qu'ainsi la maison, — la maison de faniille après tout, — ne cessera pas d'être occupée par vous. Il n'y aura rien de modifié dans votre vie.
— Vous comptez pour rien Téloignement de Line?
— Un éloignement que tout autre mariage apporterait, tandis que pour la maison...
— Ai-je donc Tair de m'occuper de moi ? coupa Noémi ; j'ai dit que Line, consultée, déciderait : que vous faut-il de plus ?
Elle avait redressé la tête. Joie imprévue : à tenir ainsi en échec ce Pichereau qu'elle jugeait sans illusion, une seconde, elle avait oublié ce qu'ellemême était devenue.
Soudain, ce fut Juste qui parla. A son tour, il avait levé ses yeux timides et quittant son attitude peureuse :
— Mon Dieu, Madame, je crois que mon père s'explique mal. Je voudrais... j'aimerais à vous faire sentir que, si je m'associe à sa démarche, c'est pour d'autres raisons peut-être moins bonnes
au regard des gens d'affaires, mais de nature à vous toucher... Mon père a eu tort de vous vanter ma situation : elle est médiocre. Mon avenir aussi est compromis, car les convictions libérales sont peu au goût du jour. J'ai beaucoup hésité à prêter serment et, le cas échéant, je ne recommencerai pas. Enfin mon traitement, — très maigre, vous le supposez bien, — est ma seule ressource, tandis que vous être riche... trop riche. Il y a autre chose, heureusement, que je vous supplie de répéter àLine... vous permettez que je l'appelle ainsi, n'est-ce pas?
Décidément la voix de Juste produisait le même effet que son profil. Elle manquait d'enveloppe, mais une émotion contenue la traversait par à-coups, et chaque fois on ressentait un choc. Il poursuivit, cette fois cherchant ses mots :
— Oui, autre chose... Si je n'apporte aucun avenir, ni de l'argent, ni rien enfin de ce qu'elle est en droit d'attendre d'un brillant mariage, j'offre en revanche un cœur... un cœur qui pourrait peutêtre' la comprendre. J'ai rencontré Line à de rares occasions et de loin en loin. Est-il besoin de la voir souvent pour être certain qu'un seul bonheur existe ? Vous le voyez, je ne parle plus raison : tout serait contre moi...
Noémi l'arrêta :
— J'ai compris : vous raimez...
— Je ne sais pas m'expiùner, soupira Juste, mais c'est cela.
— C'est cela aussi que je dirai à Line, acheva Noémi d'une voix sourde.
— C'est tout ce que je souhaite, repartit Juste humt)lement.
Et il se leva. Apres reffort qu'il avait fait, il avait hâte de s'en aller. Il ressemblait au joueur qui, ayant risqué ses ressources sur une table, s'éloigne pour ne pas voir le sort en décider.
— Quand aurons-nous une réponse? dit M. Pichereau, cachant mal son irritation de n'avoir pu terminer l'affaire.
— Mais... demain peut-être... ou ce soir... Noémi eut ensuite un sourire d'amertume ironique :
— Vous ne m'en voudrez pas si je ne vous reconduis pas ?
Mais M. Pichereau, tout entier à ses préoccupations, répliqua machinalement :
— Bien entendu, ne vous dérangez pas !
Il y eut ensuite un bruit de souliers sur le parquet. Les deux hommes partaient comme ils étaient venus, incertains du sort qui accueillerait leurs espoirs si divers. Je saisis encore au passa^-e le profil de Juste assombri par une inquiétude qui ne se cachait plus, et la bouche amëre de M. Pichereau. Celui-ci évidemment comprenait mal un accueil aussi peu empressé à sa combinaison. Aurait-il jamais revu Noémi sans l'espoir de reprendre à coup sûr et par cette voie détournée la fortune qui lui avait échappé? Puis je ne vis plus que Noémi seule, une Noémi à demi soulevée sur son fauteuil et savourant cette sortie désemparée. Malgré son mal, n'avait-elle pas agi comme une vraie Glerabault, sans rien trahir de ses désirs, et
contraignant les autres à demeurer ses obligées? A l'entrée, la porte battit lourdement. Le buste de Noémi retomba :
— Eniin, murmura-t^elle.
Et, les yeux clos, elle se mit à songer : elle ne m'avait toujours pas aperçu...
Un long moment passa. Elle semblait dormir. A quoi pensait-elle ? Était-ce encore à Juste, deviné du premier coup tout Topposé du përe et tombé miraculeusement amoureux de Line? Était-ce au bonheur de celle-ci, un bonheur qui du moins n'avait pas à redouter de conclusion tragique ? ou bien encore, satisfaite de son œuvre, en mesuraitelle la grandeur? Que de fois, dans la vie, on se croit au sommet! Hélas! c'est alors que Ton devrait trembler!
Tout à coup Line parut au seuil et parcourant des yeux la pièce, comme pour bien s'assurer qu'elle était vide :
— Ils sont partis?... tant mieux.
Gaîment elle passa ensuite devant moi, rejoignit sa mc're.
— J'espère que vous vous trouvez bien? demanda-t-elle encore.
— Assieds-toi, répondit Noémi.
Line sourit :
— Volontiers. J'ai tant rangé là-haut ! J'en ai assez...
Et tirant à elle un fauteuil :
— Ouf!
Nocmi et moi l'examinions...
11 faut ici que je m'arrête. Je voudrais démêler à
dislance ce qui, à ce moment, provoqua ma surprise. Je n'avais pas aperçu Line depuis longtemps : pourtant je croyais la connaître. Or, non seulement elle avait changé de visage, mais elle avait dû changer d'âme!
L'air de pastel effacé n'existait plus. Les lèvres avaient pris un rouge vif, les joues un teint de rose. Sous la peau, jadis mince et presque décolorée, de la vie circulait. L'aile du nez palpitait. Le front guettait. Par une singulière anomalie, les yeux seuls avaient échappé au miracle. Leur mystère s'était accru. Moins timides, mais plus retenus, ils avaient l'air de garder mieux des choses profond^^s, connues d'eux seuls.
Ce que je détaille aujourd'hui avec netteté, je le vis alors en hloc, sans nuance. Je trouvais Line différente : je n'aurais pu expliquer pourquoi. De même je sentis qu'à peine assise, elle se modifiait encore. Auprès de Noémi, le foyer cessait de rayonner. Gomme sous une bise d'hiver, sa flamme s'écrasait vers la cendre. Cela tenait à des riens. Cela n'était même pas définissable : mais, nous autres miroirs, sommes ainsi faits que l'impalpable nous atteint. Aux rayons visibles que nous envoie la forme, s'en mêlent d'autres venant du cœur de l'être et donnant son image. Positivement, Noémi et Line n'avaient encore rien dit: et déjà je savais que, malgré la vie commune, chacune suivait sa route...
Noémi eut-elle au même degré cette intuition ? Ses traits, tout à l'heure triomphants, perdirent leur assurance. Elle devint grave :
t34 LES CHOSES VOIENT
— Line !... commença-t-elle.
Tête basse maintenant, celle-ci répliqua d'une voix un peu sëche :
— Qu'y a-t-il, maman? Ai-je encore fait quelque chose qui ne vous plaît pas?
Le regard de Noémi acheva de s'éteindre.
— Line... je voulais t'annoncer... Juste Pichereau te demande en mariage...
Elle attendit ensuite, les mains étendues sur les accoudoirs du fauteuil, les yeux ardemment fixés sur ce visage de jeune fille qu'elle n'avait jamais su déchiffrer. Gomment ne vit-elle pas qu'il pâlissait?
— Avant de répondre, acheva-t-elle, j'ai cru bon de réserver ta décision.
Line fit un geste de soulagement :
— Ah! maman, vous m'aviez fait peur!
— Que croyais-tu donc?
— Est-ce que je sais!
— Rassure-toi, tu restes libre : mais, avant que tu no parles, laisse-moi t'expliquer pourquoi je souhaite ce mariage.
— En sommes-nous là, déjà?
Je ne me trompais pas. La pâleur de Line venait de gagner jusqu'à ses lèvres! Mais Noémi, toute à l'anxiété devoir sombrer le rêve magnifique auquel était attaché son ambition, reprenait sans rien voir, et d'une voix où passait une indéfinissable angoisse :
— Ecoute : je comprends trës bien que Juste Pichereau te soit indifférent : tu le connais à peine ; mais il n'est pas mauvais qu'il en soit ainsi. Chercher l'amour dans le mariage est une médiocre condition de bonheur. Le mariage n'est pas une
aventure : c'est un établissement. Quand on va s'installer pour la vie dans une maison, il serait absurde qu'on s'occupât des petits agréments du mobilier : on commence par rechercher si la demeure est habitable et solide. Le mariage, c'est encore quelque chose de très simple, de parfaitement naturel, mais qui ne peut être tolérable qu'à condition d'être dégagé de comph'cations sentimentales dont la moindre provoque des catastrophes. Le bonheur y vient d'une autre manière, la seule à laquelle on ne songe pas tout d'abord...
^ Line, qui gardait toujours la tête basse, soupira d'une voix sans timbre :
-- Je croyais, maman, que vous aviez fait un mariage d'amour.
Je vis Noémi réprimer un frémissement :
— J'ai aimé ton père comme il convenait,... comme tu aimeras sans doute ton mari,... mais crois-en mon expérience, la seule félicité véritable que j'aie connue, moi aussi, est celle dont je parle • c'est l'enfant. \ ^
Son accent s'adoucit :
— Tu ne t'es jamais doutée de la place que tu occupais dans ma vie. C'est peut-être ma faute. Je crois avoir veillé sur toi comme peu de mères le font; mais c'a été mon sort de toujours aimer en silence. Bien des fois, je me suis reproché ma froideur apparente qui t'écartait : cependant les niots que j'aurais voulu dire s'arrêtaient sur mes lèvres. Et, tiens, il a fallu une occasion comme celle-ci, — oh! surtout la perspective de ne plus t'avoir près de moi ! — pour que mon cœur brisât
cette espëce de réserve où il semble dormir. Que n'as-tu soupçonné à quel point j'aurais souhaité d'être mieux que ta mère, un peu ta confidente !... En ce moment même où je revois le passé, il me semble que, souvent déjà, j'ai essayé de t'exprimer cela et qu avec une tendresse plus avertie tu aurais pu me comprendre. Je ne te reproche rien : c'est sans doute ma faute. On ne songe jamais assez que les enfants ne savent pas deviner, car l'expérience ne s'est pas encore acharnée sur eux, comme sur nous.
Line soupira encore :
— Mais, maman, j'ai toujours eu confiance en
vous.
— Ah! ce n'est pas ce que je demande! je n'ai jamais douté de ta franchise. La confiance que je regrette était autre chose, un jet, je ne sais quoi de spontané qui me manque,... qui nous manque peutêtre à toutes les deux. Seulement, moi, j'avais une excuse dans le passé...
— Un passé que j'ignore... acheva Line comme
un écho.
Sa tête venait de s'incliner encore plus bas. Elle
semblait absente.
— Eh bien"? reprit Noémi plus effrayée par cette attitude que par les pires révoltes.
Line tressaillit. Ses yeux cherchèrent enfin ceux
de sa mère.
— Eh bien ! décidément, c'est non. Je n'accepte pas de vous quitter, surtout en ce moment.
Les lèvres de Noémi se plissèrent.
— Ce n'est pas sérieux ! dit-elle.
— Pourquoi ?
— Tu as une autre raison. Je parlais de confiance tout à rheure : c'est le moment de la montrer en l'expliquant.
— Mon Dieu ! murmura Line, pourquoi vous obstiner à imaginer sans cesse des mystères entre nous, quand ils n'existent pas ! N'insistez plus et soyez donc une bonne fois convaincue qu'être différente n'est pas êlre secrète. Gomme vous le disiez, ce n'est ni votre faute, ni la mienne si nous ne nous sommes jamais tout à fait comprises!
— En effet, j'en ai peur, dit Noémi.
Et je la vis se redresser. Devant cette résistance sans justifications plausibles, une colère lui venait. L'idée qu'après en être arrivée là, elle pût échouer dans son œuvre ne l'effleurait d'ailleurs pas. Résolue à exiger ce que sa fille n'acceptait pas d'ellemême, elle reprit brusquement :
— Ainsi, de tous les hommes qui pouvaient te rechercher, un seul méritait d'être souhaité : lui seul est en mesure d'enlever à notre situation ce que le passé a pu y mettre de chancelant : il vient, et tu refuses ?
En réponse à cette attaque, Line, toujours le visage clos, eut un sourire ambigu :
— Oh! maman, murmura-t-elle, vous n'allez pourtant pas me demander de sacrifier ma vie à du passé!
Les yeux de Noémi s'enflammèrent :
— Ne le blasphème pas! Il te tient!
Line haussa les épaules.
— On dit cela.
— Allons donc ! Regarde-toi et regarde-moi I Si jusqu'à ce jour aucun Iiomme n'a demandé ta main, e'est que, soucieuse de ton bonheur, j'ai arrêté au seuil ceux que ton argent seul avait tentés : si je te supplie d'accepter Pichereau, c'est qu'avec lui tu rentres dans un monde dont nous sommes exclues... Ose dire que le passé ne nous accable pas l'une et l'autre ! J'ai risqué d'en mourir : lu risques d'y étouffer!
Line répliqua sourdement :
— Etouffer ici où là, qu'importe ! Sais-je seulement pourquoi ces Pichereau ont l'oubli si facile?
Croyant enfin la victoire proche, Noémi jeta, triomphante :
— Pourquoi ? Parce que le pbre compte reprendre une fortune qu'il estime lui avoir été volée. Quant au fils, c'est plus simple : il t'aime...
Frémissante, Line venait de se lever.
— Vous dites qu'il m'aime ?
■ — A m'en rendre jalouse !
D'un mouvement rude, Line repoussa le siëge qu'elle tenait encore par le dossier. Une terreur évidente bouleversait son visage.
— C'est trop, dit-elle, les dciiLs serrées.
— Que veux- tu dire ?
— Rien.
— Tu refuses toujours?
— Plus que jamais.
Cette fois, c'était prononcé d'une voix si âpre que Noémi devint livide. Étonnée de sa propre violence, Line s'efforça ensuite de l'atténuer par une raillerie forcée.
— Que voulez-vous, maman, c'est aussi voire faute : vous m'avez trop bien montré que le mariage ne peut s'accommoder d'une complication sentimentale !
Et ce fut ensuite un grand silence. Toutes deux, incapables de poursuivre, avaient détourné la tête. Résolues à ne pas prolonger pour le moment une lutte inutile, elles n'acceptaient pas non plus de se quitter ainsi.
Soudain, je reçus un choc. Leurs yeux en se fuyant venaient de se rencontrer sur moi.
Mystère inexplicable : des yeux peuvent s'interroger des heures sans rien livrer d'eux-mêmes; mais qu'ils se heurtent à travers un miroir, subitement leur mensonge s'effondre. Ce qu'on croyait inviolable serait aperçu par un enfant. La vérité jaillit.
— Line, cria Noémi bouleversée, tu aimes! Elle s'adressait aux seuls yeux qu'elle voyait sur
moi, mais déjà Line s'écartait violemment, puis emportée par une gaîté convulsive :
— Oh ! maman, dans cette maison !...
Impossible ensuite d'arrêter ce rire saccadé, douloureux : un rire à faire peur. Quand il s'éteignit, ce fut comme il était venu, sans transition ; et Line acheva :
— Vous plaisantez sans doute ? Si j'aimais, j'imagine que vous l'auriez déjà vu ! Au fait, il fait
V trop nuit ; je vais chercher la lampe.
Stupéfaite, Noémi la cherchait encore, qu'elle avait disparu. Puis, plus rien, une impression brutale de vide. Un instant Noémi eut envie de sonner pour qu'on rappelât sa 011e, mais ayant parcouru
machinalement le mur sur lequel on m'avait installé, ce mur où j'étais seul à faire une tache claire, son regard s'arrêta. .. Enfin ! nous nous apercevions !
Minute solennelle. Imaginez autour de nous l'obscurité dévorant peu à peu tout ce qui est, chaque lumière accrochée aux parois pâlissant et disparaissant une à une, le froid qui pénètre, sournois, sous prétexte que la nuit approche. Imaginez cette mort progressive des choses montant, comme une marée, autour de Noémi demi-morte, et nous deux, face à face, elle ravagée par une angoisse qu'elle tremble d'analyser, moi devenu son double au point de ne pouvoir plus lui renvoyer que cette angoisse !
Lentement ses mains glissèrent sur ses genoux ; elle murmura :
— Qu'ya-t-il?
Oui, pourquoi cet écroulement de son rêve, sans raison acceptable, sans que rien permît de le prévoir? Contre qui lutter? Elle avait beau pressentir un ennemi tapi dans l'ombre, oii le chercher ? Gomment l'atteindre ? De quel nom l'appeler î
Les yeux fixés sur moi, elle répéta :
— Qu'y a-t-il?
Pour toute réponse, la faible lueur que je reflétais s'éteignit.
De cet instant date le tôte-à-tôte dont j'ai à faire l'histoire. Désormais attachés l'un à l'autre, nos regards n'allaient plus se quitter. Pareil à des forçats que rive une chaîne, nous allions vivre d'une pensée commune et en mourir.
Voici : la chambre est encore dans la nuit, mai sur la place l'air devient gris et ce rideau me cache les arbres décharnés qui demeurent invisibles. Si par hasard un passant suit le trottoir, son pied résonne comme s'il était chaussé de sabots. On se demande ce qui peut vivre. On respire du néant. Il semble qu'on est mort...
Puis, dans la pièce, le gris a pénétré. Comment? Par où? On ne sait pas. Aussitôt, sur la cheminée, près de la porte, en avant des fenêtres, de toutes parts, des formes se dessinent. On ne peut pressentir ce qu'elles seront. On dirait des larves s'échappant de la muraille. Il y a des moments où Ton a peur que ce ne soient des bêtes, d'autres ou l'on s'imagine s'être trompé et avoir pris son désir pour une réalité... Non, ce n'est pas un rêve. Je
S42 LES CHOSES VOlKNt
ies reconnais maintenant : ici, le fauteuil à roulettes de Noémi Glerabault ; en face, il n'y a pas d'homme accroupi, c'est tout bonnement la table à ouvrage ; cette déchirure noire qui, dehors, balafre l'air, est le fût d'un marronnier.
Mais, au fond de la chambre, pourquoi ce suaire qui a l'air d'attendre que commence la cérémonie funèbre ? Ah ! j'avais oublié l'alcôve et le lit ! Ce sont les draps qui trouent l'ombre avec du blanc fade... On ne soupçonne pas ce que devient, dans le matin naissant, un carré de toile étalé sur un tréteau ! Je ne parviens plus à regarder ailleurs. Le reste est un accessoire qui ne compte pas. Chaque chose qui, renaît devient d'ailleurs pareille à moi et tend aussi la tête vers ce point où les ténèbres s'obstinent à demeurer, sans que pour cela le blanc cesse d'y être aperçu...
Soudain, au-dessus du drap, une tache qui se dégage, isolée, blafarde comme lui, et sur celte tache deux points brillants, profonds. C'est elle ! elle qui me cherchait depuis hier et me retrouve enfin I Alors tout disparaît, la lumière, les meubles, la chambre même. Le tête-à-tête recommence ; je ne vois plus qu'un visage, — dans ce visage, des yeux, — dans ces yeux, une question toujours pareille : « Qu'y a-t-il? »
Huit jours déjà que nous sommes ainsi face à face, elle réclamant une réponse que je ne ^uis donner, et moi, sans me lasser, répétant à sa suite :
— Qu'y a-t-il?
Ce n'était d'abord que de l'inexprimé qui rôde.
LipS CHOSES VOIENT 243
Après le premier choc, Noémi s'était dit : « Il nV a rien : c'est un caprice de fillette, elle a répondu non, mais demain elle aura réfléchi et reviendra d'elle-même sur son refus ! » Remettant à plus tard le soin d'aviser Pichereau, elle avait donc attendu : cependant Line continuait de se taire, et l'inexprimé aussi avait continué de rôder.
11 rôdait en dépit des grâces de Line devenue subitement prévenante, des longues stations de celle-ci auprès de sa mëre, stations anormales qui inquiétaient au lieu de rassurer.
Noénii disait :
— Tu ne sors plus : tu as tort.
Line répliquait :
— Je sortirai plus tard. Ces temps-cî, je n'en aï pas envie...
Cela, c'étaient les paroles qu'on entendait; mais^ à travers elles, l'inexprimé soufflait :
— Line, quand te décideras-tu à accepter? Et Line, de même avait l'air de répondre :
— Jamais !
Alors, Noémi inclinait la tête et semblait s'enfermer en elle-même pour mieux contempler sous ses paupières baissées une vision qui passait. Un par un, péniblement, une femme qui était elle-même, gravissait des degrés ; et avec elle, je refaisais les étapes de cette rude montée.
D'abord, l'explosion du scandale à la mort de Marcel Clerabault; les Pichereau doutant de la grossesse et déchaînant alentour une levée d'espionnages ei de calomnies... Puis, des années de retraite, des années occupées uniquement à attendre
244 LES CHOSES VOIKNT
que les souvenirs fussent effrités, — le temps use tout... Après ce délai interminable, la rentrée discrète dans un monde pieux, tandis que par le notaire on s'efforce de joindre les Pichereau : tant que les Pichereau bouderont en effet, tant que la famille sera dressée en face de l'héritage dont les noces de Marcel Clerabault la frustrèrent, la route n'est pas libre. Or ce que veut Noémi, c'est sa ûlle rétablie dans tous ses droits sociaux comme il sied à l'héritière du nom, c'est la maison rouverte et le passé non plus absous, mais reconnu... Allons! le vent est propice, le hasard joue pour nous. Pichereau, guidé par sa cupidité, a tout de suite compris. Il meta peine de la discrétion dans son retour. Son fils, qu'on sait docile, ne résistera pas non plus. Encore une marche, ce sera le sommet... Soudain l'écroulement : Line qui ne veut pas ! Mais elle cédera!' 11 faudra qu'elle cède!
— Line!
— Maman?
Avez-vous songé parfois aux distances prodigieuses qui séparent deux êtres assis l'un près de l'autre? Les corps se touchent, les haleines se mêlent ; ils peuvent converser à voix basse, et ils sont si loin qu'au premier appel ils désespèrent de s'atteindre.
— Line, que fais-tu avec cet acharnement?
— Une brassière pour Touvroir.
— Ah! bien...
Et c'est fini : on voulait parler, on se tait « Ce sera pour tout à l'heure... ce sera pour demain, » songe Noémi. Mais le lendemain avait passé, les
heures coulaient et Noémi se taisait toujours. Hier soir, enfin, sans même lever les yeux, elle a dit :
— Alors, c'est décidé? Je réponds aux Pichereau?
Line, qui travaillait, a répliqué d'une voix tranquille :
— Gomment ! ce n'est pas encore fait ?
— C'est toujours non?
— Evidemment !
— Dans ce cas, donne-moi de quoi écrire. Paisible, Line a été chercher le buvard et s'est
remise à l'ouvrage. J'ai vu les mains, en tâtonnant, cheminer sur la feuille blanche. Cependant, au moment de tracer l'arrêt définitif, un espoir absurde les a retenues. Non, il n'est pas possible que quatre mots anéantissent vingt années de calcul heureux. Ce n'est pas un refus brutal qu'elles traceront, mais une phrase entortillée, laissant le champ ouvert à des reprises :
« Line, trop affectée par mon état, ne veut pas me quitter pour le moment : je ne doute pas qu'avant peu de temps sa volonté ne change... »
— Surtout, reprend Line, dites bien que c'est un refus définitif!
— Je dis ce qu'il convient, murmure Noémi. Sa main achève, mais en tremblant :
« Attendons !... »
La lettre est fermée, elle est partie... Le soir achevé d'obscurcir les silhouettes qui m'environnent, ne respectant que leurs inquiétudes. Attendons I le mot des gens acculés qui en appellent à la
2kù LES CHOSES VOIENT
chance ! et j'attends, moi aussi, que surgisse la circonstance imprévue qui, plus forte que Noémi, fera jaillir la lumière...
Sera-ce pour ce matin ? On dirait, en effet, que je ne retrouve pas le même visage. A mesure que, dégagé de la pénombre, il se dessine mieux, j'hésite. Sans doute, il jette toujours la même question : pourtant, ce n'est plus lui. Un orage a passé, qui a ravagé cette face tirée par Tinsomnie. Au cours du tête-à-tête qui recommence, je veux savoir, il faut que je sache d'où provient cette angoisse qui hier n^existait pas, et qui est aujourd'hui assez puissante pour que nous hésitions à nous reconnciître.
Cherchons !
Personne, cette nuit, n'a dérangé notre repos. La maison se taisait. Ainsi Torigine n'est point au dehors. Une pensée, — une seule pensée peut-être a fait cela!
Une minute, tous deux, nous restons également surpris d'être à ce point différents, et nous regardant...
Rappelez-vous que l'aube s'achevait. Si je voyais nettement que la nuit avait déposé sur Noémi une rosée mortelle, j'aurais eu peine à définir ses traits. Un par un, il me fallait les prendre au gré de la lumière naissante : je tie formais avec eux qu'un raccourci d'image, presque une caricature. Elle, de son côté, ne quittait pas des yeux la tache singulière fabriquée par moi sur le mur et d'où, peu à peu, semblait sortir une étrangère inconnue d'elle.
Tout à coup, elle poussa un cri sourd et détourna
la tête avec épouvante. Moi-même, j'aurais voulu, sur maface ternie, recevoir un jet de vapeur m'empèchant d'être miroir.
Le visage que j'avais formé, ce visage dont la seule empreinte me faisait frissonner, n'était pas celui de Noémi Glerabault : il appartenait à Noémî Pégu ! Le passé, comme un noyé que Teau rejette, venait de remonter à ma surface î
Le passé ! C'était donc à lui qu'elle avait songé cette nuit ! lui qui', répondant à sa demande, avait tenté d'expliquer l'inexplicable !
. Saisissez bien la marche. Jusqu'alors Noémi a erré dans une forêt obscure, ne voyant rien, — absolument rien, — qui juslifie le refus de Line. Jusqu'alors, obligée d'attribuer la résistance de Line à une cause étrangère, et sachant d'autre part que cette cause n'aurait pu lui échapper, elle s'est laissée ronger par la seule torture d'une re* cherche saas espoir. Soudain, une lumière qui paraît : la p^us décourageante qui soit, mais suffisante pour donner l'illusion de la certitude.
Le passé, je le répète, à défaut d'éclaircissement, avait l'air d'exp\iquer tout. Il était impossible que ce passé se fût étoulé sans laisser de traces, impossible que la mor de Marcel Glerabault eût expid suffisamment le crini^ de Noémi Pégu, impossible surtout que, durant v'ngt ans, Noémi Glerabault eût défié le sort à. force ie réussites et pût assister victorieuse au couronnenp.nt de son œuvre!
Gomment, objecterez-voig, Noémi n'y avait-elle pas songé plus tôt?
Ah l ceci est étrange à direi c'est qu'elle n'avait
jamais eu de remords : c'est que Tavenir seul, cet avenir vers lequel elle marchait inlassablement, comptait pour cette âme plus soucieuse de maternité que de morale ! Emportée jadis par une force terrible, elle avait dû détruire les obstacles dressés sur sa route : mais n'est-ce pas aussi ce que font les vrais tleuves, quand, au sortir du glacier, ils se heurtent à des roches? Il faut de ces batailles pour rouler ensuite vers la mer, en grandes nappes lentes et sereines!
A cette minute d'ailleurs, ce n'était pas même du remords qui s'éveillait au fond de la conscience de Noémi : elle ressemblait plutôt à un comptable qui chiffre son dû et s'aperçoit avec surprise que la balance n'est pas nette.
Spectacle déconcertant : maintenant qu'elle avait pensé cela, elle osait encore mesurer le passé, tout entier ! et, pour y parvenir, le regardait, si bien qu'à mon tour, je le royaw. projeté sur pa face. J'ai UM, vous dis-je, ce matin-là, sur le visage de Noénli Clerabault, M™' Rose et Marcel. Si je ji'avais connu déjà ces disparus, à dater de cette i'ieure j'aurais su cependant comment ils étaiei>t. Tout ce que l'horloge a conté, passait devant noi, écrit en traits de flamme. Ce n'était plus mo' le miroir : c'était ce visage où rien ne bougeait dont les lèvres restaient muettes et qui, magré son immobilité, recréait, à travers un vertii^, la tragédie originelle, non pour la condamner, nais pour savoir si vraiment elle valait un talion- Un pareil doute vou^ paraît impossible ? Vous ne connaissez pas encor> Noémi Clerabault! Non seu-
loment elle osait cela, mais je suis assuré qu'après cet examen, elle aurait clétiiiitivement rejeté de pareilles suggestions si quelque chose n'était venu bouleverser ses idées et la contraindre à poursuivre le voyage, jusqu'au bout !
Vers deux heures, en effet, M. l'abbé Moiset sonna.
Il venait, désireux d'accomplir son devoir en visitant une malade, et d'y échapper au plus vite sous prétexte d'un office à suivre à Saint-Michel.
Suivant l'usage, il commençait de vider son sac de consolations banales, entrelardées de soupirs, quand Noémi demanda sans transition :
— Monsieur l'abbé, croyez-vous à ia justice de Dieu?
— Si j'y crois !
— Alors, comment expliquez-vous que si souvent, ici-bas, les criminels demeurent impunis ?
L'abbé Moiset réfléchit :
— C'est peut-être, dit-il, que Dieu se réserve de les frapper jusqu'à la troisième génération.
— Vous êtes fou ! s'écria Noémi.
Piqué au jeu, l'abbé s'anima.
— L'Écriture nous en fournit d'autres exemples. Le premier et le plus considérable date du Paradis terrestre, le Seigneur n'ayant pas hésité à frapper tous les enfants des hommes, en expiation de la première faute, qui ne fut que l'œuvre de leurs parents.
— Et vous trouvez cela juste?
L'abbé rougit violemment :
— Pardon ! Je n'ai pas à apprécier un dogme.
Au surplus, lé Seigneur sait mieux que nous comment il faut s'y prendre.
— En tout cas, fil Noémi, vous avez l'air de me répondre comme quelqu'un qui n'y croit pas.
— Vous faites erreur, soupira l'abbé.
Puis, comme il lui déplaisait de rester à court, il eut une phrase, une toute petite phrase innocente et qui, pourtant, allait jeter Noémi dans la tempête.
— Supposons, par exemple, que je veuille vous punir : ce n'est pas vous que j'atteindrais, mais votre fille. Une mère ne souffre vraiment que par l'enfant de sa chair!...
Je vis Noémi blêmir. Quand l'abbé se leva, elle ne s'en aperçut pas. Désormais, elle admettait que le châtiment pût venir et que Line fût frappée. Nous nous dirigions vers le but, mais avant d'arriver, que de détours encore !
Line frappée... De quelle manière?
Une course angoissée à travers le passé recommença. Noémi, maintenant, y cherchait sa fille. Elle se demandait : « Où est la fissure? par où pourrait-on me la prendre ? » Elle n'apercevait rien. Nul indice. Tout, au contraire, était fait pour rassurer, jusqu'à cette réserve de Line dont hier encore elle se plaignait ! Comment atteindre un enfant dont l'existence entière a coulé dans la maison, aux côtés de sa mère ? Non, la vie de Line, à l'arrière, tintait comme un cristal. Loin de la menacer, le passé la protégeait, et pourtant...
Violemment, le refus de Line jaillissait sur ces perspectives rassurantes. Pourquoi Line avait-elle
refusé Juste? Pourquoi, moi-même, devinais-je que Line attendait quelqu'un ou quelque chose? Car, tandis que Noémi réfléchissait, Line, sous prétexte d'y mieux voir, venait de s'installer près de la fenêtre, et, relîétant la place, je reflétais son profil. Impossible de me tromper au perpétuel va-etvient des doigts nerveux, à cette agitation sournoise de tout le corps, à cette façon d'être absente pour les bruits de la chambre, et aux aguets pour tous ceux du dehors! Mais Noémi n'en était pas encore à remarqiier ce que le présent lui offrait. Il fallut, pour la tirer de son rêve, que Line, en reculant brusquement, heurtât par mégarde son fauteuil. Alors seulement, elle s'étonna :
' — Que fais-tu?
— Rien, maman. Je change la lumière de place.
— A quoi bon?
— Pour en changer moi-même.
La voix de Line sonnait d'allégresse. Cela était si singulier, venant à une pareille occasion, que Noémi enfin voulut regarder sa fille qui marchait, la lampe levée à hauteur du visage.
Puis j'eus riîitiîitioa d'un frémissement, et la voix de Noémi, à son tour, s'éleva, mais défaillante.
— Line !
— Maman If
— Comment ne l'avaîs-je pas remarqué ?
— Mais quoi encore?
— Tu ressembles à ton père!
Line eut un rire sourd :
-r- Voilà bien une découverte j
Bouleversée, Noémi ne la quittait plus des yeux.
— Tu lui ressembles, et je ne l'avais pas vu ! Déjà Line abaissait la lampe vers la table. A
mesure, la ressemblance, due sans doute à un hasard d'éclairement, s'évaporait. Quand la lampe fut posée, elle n'existait plus. Noémi murmura :
— J'ai dû me tromper. Une autre fois je me défierai des effets de lumière.
Ironie des mots! Si elle avait pu se douter du sens terrifiant que la réalité donnait à ceux-ci prononcés au hasard !
— Line, il est plus de sept heures : n'iras-tu pas dîner ?
— Quand vous aurez mangé.
— Oh ! moi, je ne dînerai pas ce soir. Appelle. Je désire me coucher. J'ai besoin de repos...
Du repos?... c'est autre chose qu'elle souhaite, autre chose que le tôte-à-tête va me révéler; car maintenant que le soir vient et à l'inverse du matin, je vais assister à l'évanouissement des choses : une à une, je vais voir les formes disparaître, les larves s'effacer dans le mur : mais là-bas dans l'alcôve, la blancheur du drap s'obstine à trouer les ténèbres et au-dessus d'elle demeurent les yeux ouverts, ne cessant point de me fixer...
— Est-il vrai qu'elle pourrait lui ressembler ? demandent-ils cette fois.
Noémi, qui l'a cru, ne le croit plus : cependant cette seule pensée la glace. Si Line ressemble à Marcel Clerabault, qui en effet peut assurer que l'hérédité s'arrête là, et qu'aprbs le corps, l'âme ne va pas se révéler pareille? Déjà d'étranges simili-
ludes ont frappé Noémi. Comme son përe, on dirait que Line nourrit alternativement des ardeurs secrètes et un détachement de tout. Comme lui, elle paraît taciturne, fermée, et à certains moments, ce soir par exemple, soulevée par un contentement mystérieux. Ah! la voilà, peut-être, la vraie revanche du passé : Tâme de Line ressuscitant celle de Clerabault! Aujourd'hui elle sommeille, mais demain?
J'entends soudain prononcer dans un souffle :
— Est-il sûr qu'elle sommeille?
Plus que jamais le regard de Noémi s'efforce de me dévorer. Je sens que dans la série d'images que j'ai reçues, elle en cherche une, celle-là même qu'elle aperçut l'autre jour quand elle a crié à Line : « Tu aimes ! » Hélas ! mes images sont des passants qu'on ne peut jamais rejoindre : un rayon les amène, un autre les dissipe. Noémi soupire :
— Demain, je chercherai ses yeux dans le miroir. Là seulement je saurai vraiment à qui elle ressemble...
La nuit devient toujours plus dense.
Tout à coup je cesse de voir les yeux... Qu'importe 1 je les sens là... et nous sommes trois désormais à vivre côte à côte, le Passé revenu, elle et moi!,,.
If
Nous étions trois... mais seul je le savais. L'invisible aussi se reflète sur ma face. On s'imagine qu'un miroir jongle uniquement avec le soleil et les objets éclairés par lui : la lumière est tout ce qui rayonne. Le spectre déborde au delà des sept couleurs, Têtre pour se parer y choisit où il veut, et l'espace est un navire gonflé de passagers que rien ne décèle. Même la nuit, même dans ce grenier, je suis ivre souvent de répéter une vie universelle qui tourbillonne, sans que vous la soupçonniez.
Si Noémi ignorait que le passé fût resté, c'est que l'homme, pour se convaincre, exige, comme vous, une forme visible.
Nous étions trois : à cause de cela, le silence était plus grand... C'est le propre du passé : quand il r3nti*e, il ne fait aucun bruit. On dirait un pauvre
qui a peur de déranger. Subreptice et prudent, il ne aiarche pas, il s'insinue; il ne parle pas, il suggère. Ce n'est pas Tinexprimé : c'est l'impalpable qui guette l'heure ! Nous ne devions le voir bondir pour nous garrotter que plus tard. Cette nuit-là, et le matin encore, je répète que Noémi n'aurait pu soupçonner qu'il fût là, encore moins qu'il ne fût resté que pour elle.
Ce matin, au surplus, s'écoula sans rien de particulier. J'aperçus Line se rendant à la messe et en revenant ainsi que d'habitude. Noémi fut levée, déjeuna. Line assistait, empressée, à ces opérations. Vers une heure, je fus témoin pourtant d'un bref incident qui m'intrigua.
Line, voyant sa mère installée à la place habituelle, disait :
— Puisque vous n'avez plus besoin de moi, maman, je crois que je sortirai.
Noémi, étonnée à cause de l'heure inaccoutumée, demanda :
— Où vas-tu ?
— Me promener au fond du Parc. J'ai envie do prendre l'air.
— Qui t'accompagne?
— Léonie.
Léonie était la cuisinière au service de la maison depuis trois ans. C'était une grosse fille rougeaude, mal tournée, l'air en dessous, aussi peu délurée qu'Elise, la nouvelle femme de chambre, était alerte et vive.
Noémi répliqua :
— Comme tu voudras, maïs rentre avant la nuit.
— Oh! du moment que je ne suis pas seule!... répondit Line sur un ton ambigu.
A cet instant précis, Elise apporta du courrier. Noémi parcourut des yeux les adresses.
— Toujours rien des Pichereau... murmurat-elle.
Aussitôt Line, qui allait partir, fît volte-face.
— Je compte bien qu'ils ont compris !
— Pourtant, s'ils avaient Tidée de me demander tes raisons? repartit Noémi.
— Vous répondriez que je n*ai pas à les prendre pour confidents !
— C'est impossible à dire.
— Mais très facile à faire comprendre.
Et Line alla s'habiller pour sa promenade. Je ne la reflétai plus que de loin. Elle traversait le square. Sa marche rappelait celle d'une femme qui s'évade ou qu'on attend. La veille déjà, elle m'avait donné cette impression singulière, mais il faisait, je m'en souviens, un temps aigre d'automne. Après tout, c'était peut-être le froid qui déterminait son allure.
Nous restâmes longtemps seuls, tous les trois : je devrais dire, tous les deux, car, durant ces dernières heures, le passé semblait s'être évaporé. Je ne le voyais plus errer ni sur les traits de Noémi, ni dans la pièce. Il restait caché, bien que présent. Puis un coup de cloche timide tinta dans la cour. Noémi songea : « Encore l'abbé Moiset! notre conversation d'hier lui aura laissé des scrupules... » Et elle fut sur le point d'appeler pour dire de ne pas recevoir. Trop tard : ou euti-ait.
LES CHOSES VOIENt î&l
Ce ne fut pas Tabbé Moiset qui parut, mais Juste Picbereau. Il était seul. Les épaules encore plus eflacéos que d'ordinaire, il tentait gauchement de sourire. Gomme Tautre jour, au passage, il me regarda, et je lus dans ses yeux un mélange de crainte et de résolution. Noémi, a sa vue, n'avait pu retenir un tressaillement de joie.
— Vous! dit-elle.
— Mon Dieu ! Madame, je m'excuse de paraître encore ici. En tout cas, avant de m'y risquer, j'ai eu soin de m'assurer d'abord que vous étiez bien seule.
La voix de Juste tremblait. Son grand corps avait l'air de ne savoir où se poser.
— Me permettez-vous de m'asseoir? acheva-t-il humblement.
— Faites, dit Noémi.
Elle gardait une dignité froide, mais, malgré sa maîtrise, de rallégresse flottait sur ses lèvres.
Juste choisit une chaise, et l'approcha de Noémi. Je me rappelle aussi qu^en s'asseyant, il se prit le pied dans la carpette qui est devant le foyer et manqua de perdre l'équihbre.
— Mon père ignore ma démarche, dit-il ensuite.
Noémi ne répondit que par un signe vague. On pouvait croire que cette communication et tout ce qui suivrait la laissaient indifférente. Juste reprit :
— Moi-môme, je m'en vais demain. C'est la fin des vacances. Sans le chemin de fer qui abrège une partie de la route, j'aurais dû regagner le col-
ÎS8 LES CHOSES VOiEiNT
lège beaucoup plus tôt. Je ne pouvais donc remettre...
Il s'arrêta. Le regard de Noémi pesant sur lui achevait de le désarçonner. D'ailleurs, ses mots sortaient mal et on avait peine à les entendre.
— Dans ces conditions, qu'est-ce qui vous amène î
Les paupières de Juste s'abaissèrent. Il avait besoin de se donner l'illusion d'être seul pour oser s'exprimer à son aise.
— Ce qui m'amène?... je ne sais trop comment dire... Un besoin confus d'explication, de mise au point...
— Ma lettre, pourtant... commença Noémi. Il ne la laissa pas terminer.
— Entendons-nous, fit-il vivement, il ne s'agit pas d'elle. Je la tiens pour ce qu'elle est... Je ne voulais que vous parler de moi... Je désirais... j'estime nécessaire que vous sachiez dans quel état d'esprit et avec quelles pensées je m'éloigne. Ne pas le faire tuerait peut-être ma dernière chance.
Il ajouta :
— Bien que la chance et moi !...
Et sa phrase encore resta en l'air. Elle semblait flotter dans la pièce comme font ces petites houppettes blanches que sèment les marronniers au printemps. Une telle .candeur en émanait que Noémi, touchée, abandonna brusquement son masque de froideur calculée.
— Le retard de Line vous fait beaucoup de chagrin? interrogoa-t-ello.
— Oh ! Madame, ne croyez pas que je nie sois
mépris : mon père et moi savons fort bien que c'est un refus.
Il y eut un petit silence, et parce que Noemi n'osait protester :
— Vous le voyez, reprit Juste, c'est la vérité, puisque vous vous taisez.
— Alors? murmura Noémi dans un souffle.
— Alors je suis venu... j'ai voulu vous informer que moi, du moins, je ne change pas et j'attendrai... une attente qui durera toute ma vie probablement, mais qu'importe!
— On dit cela ! soupira Noémi encore plus bas.
— Vous ne me connaissez pas.
— Je connais l'amour pour en avoir été lo témoin, et je sais ce qu'il dure...
— C'était de la passion, peut-être,
— C'est bien proche.
— Non, dans l'une on prétend posséder et, dans l'autre, on se donne.
Étranges répliques prononcées tour à tour dans cette chambre à l'aspect glacial par une femme demi-morte et cet homme sans jeunesse : étranges répliques prononcées sur le même ton, comme à l'office et pourtant combien différentes d'expression ! Celles de Noémi alourdies par le souvenir semblaient s'abîmer dans un découragement sans remède : on aurait cru que le passé les soufflait pour le plaisir d'affirmer l'inutilité de l'espoir, à l'heure précise où cet espoir tentait de renaître. La voix de Juste, au contraire, réconfortée par l'absolu sacrifice, était devenue ferme.
Ayant cessé de regarder Noémi, celui-ci parcou-
rut des yeux les murs. Quand il me rencontra, il poursuivit, ayant l'air de s'adresser désormais à son image :
— Au surplus, à quoi bon des rhétoriques vaines? Si je suis venu, accomplissant une démarche que le monde jugerait inutile, et même un peu ridicule, c'est qu'à l'inverse du monde, je crois à la puissance mystérieuse d'un sentiment profond.
Puis, revenant à Noémi :
— A tort ou à raison, je m'étais figuré aussi que vous étiez de mon parti. Mon père prétend que non; mais, depuis un instant, j'ai la certitude de ne pas m*être trompé... Dieu me préserve de vous demander d'user de votre influence sur Line ! L'aimer, c'est vouloir ce qu'elle veut, et vous l'aimez. . . , nous l'aimons... Donc, je ne réclame rien. J'ai voulu vous prévenir : c'est tout. J'attends... Quoi? je l'ignore. La vie est si bizarre ! Quand on rêve d'être heureux, on imagine tant de romans invraisemblables que la réalité peut bien en choisir un! Il est possible que Line change, possible que ce soient les circonstances. Je le répète, on ne sait pas, j'attends... Mais si, quelque jour, aune heure que je n'entrevois pas, mais qui peut venir, vous jugiez que j'aurais une chance... l'ombre d'une chance... voulez-vous me promettre de m'appc- 1er?
Il se tut enfin. Noémi continuait d'écouter. Elle avait presque oublié que cet homme lui apportait une ressource dernière pour atteindre le but poursuivi : e/le ne goûtait plus que la découverte d'une âme candide et droite. Chaque parole de Juste,
comme une brise salubre, emportait ses calculs. Elle lui était reconnaissante d'aimer Line ainsi qu'elle-même aurait désiré d^être aimée.
Quand elle s'aperçut que Juste ne parlait plus, elle eut un sursaut machinal et répliqua, sans se soucier de la question posée :
— Mais... votre père... reviendra- t-ii?
Juste eut un haussement d'épaules :
— Je ne le souhaite pas. Ce qu'il dirait, serait contraire à ma pensée : ce que je pense, il ne pourrait le traduire... Nous n'avons rien de commun... rien...
— En effet, répéta Noémi, vous ne vous ressemblei: pas.
— Vous ne m'avez toujours pas répondu? insista Juste, anxieux.
Noémi eut un pâle sourire et baissa la tête :
— C'est promis.
— Merci.
Juste se leva. Une joie sourde éclairait son visage.
— Ah! dit-il, c'est très peu, mais c'est encore une espérance! Depuis un instant, elle me parnît f)îi]S lointaine que jamais, et pourtant... elle existe !
Noémi sourit encore :
— Que ne puis-je en dire autant !
Et montrant ses jambes immobiles :
— Je vous accompagnerais autrement que de mes vœux. Hélas! si vous revenez,..
Elle n'acheva pas. Derrière Juste, elle venait d'apercevoir Line rentrée sans bruit et qui écou-
2Ô2 LES CHOSES VOiKNT
tait! Et Juste aussi, tournant la tête, Taperçut, mais pas directement : ce fut moi qui la lui montrai, telle qu'elle était, ironique, dédaigneuse, les
veux luisant de colère, et se mordant les lèvres. 11
eut un recul épouvanté, puis, s'inclinant très bas :
— Rassurez-vous, ma cousine : je n'étais venu que dire adieu à votre mère.
Il y eut un de ces intervalles tendus et angoissés, durant lesquels il semble qu'on mesure une chute dans le vide. Juste acheva :
— C'est fini : je m'en vais.
Déjà il se coulait vers la porte, disparaissait. Instinctivement, Noémi et Line s'étaient inclinées vers le couloir, attendant qu'il fût parti. Le temps qu'il mit à faire jouer la serrure nous parut interminable. Enfin le battant de l'entrée retomba. Encore, d'un mouvement pareil, Noémi et Line relevèrent la tête ; puis, j'entendis une phrase brève :
— C'est vous, maman, qui l'avez convof[ué? Dans la maison, tout faisait silence. Le duel
commençait.
Très pâle, mais aussi très calme, Noémi répliqua :
— Non : cependant, j'aurais tort de nier que je n'ai pas un peu souhaité sa visite.
— Cela revient au même !
— Non, répondit encore Noémi, cela prouve simplement que je ne m'étais pas trompée en supposant qu'il tient beaucoup à toi.
— Allons donc! vous raltend'o/, puisque, avant mon départ, vous ni'cu avtz pui ïé !
LKS CHOSES VOIENT 263
-— Je ne l'attendais pas, mais je comptais sur lui.
— Pour le rassurer, paraît- il ?
— Qu'en sais-tu ?
— C'est lui qui vient de le dire !
— Mettons que ce soit pour Tempêcher de désespérer, ce qui est peut-être autre chose.
— Ce qui, en tout cas, est lui mentir en connaissance de cause !
— Ou prendre une précaution utile.
Line eut un éclat de rire sardonique :
— Voyons, maman, vous ne prétendez pas.., Noémi acheva :
— Que tu épouseras Juste, un jour ou Tautre? Pourquoi pas?
Je vibrais au choc de ces phrases : aucun éclat sonore, mais un cliquetis d'épees. Imaginez aussi les personnages, car je les reflétais tous les deux, tragiques déjà : Noémi clouée sur le fauteuil, ne vivant que par les yeux subitement enfoncés; Line... non plus cette fillette blonde dont jadis j'interrogeais le sourire incertain, mais une Line devenue femme, ardente, le verbe impérieux et dont le corps, à chaque réplique, semble vouloir bondir. Un duel ! oui, c'était bien l'idée qui jaillissait au spectacle de ces deux êtres dressés l'un contre l'autre et qui déjà n'avaient plus rien d'une mère et d'une fille !
Paisible, Noémi tira sur la sonnette.
— Que faites-vous, murmura Line entre ses dents.
— Apportez donc une lampe, commanda Noémê à Elise qui était accourue, on n^y voit plus.
Puis un repos, comme les lutteurs s'en accordent sntre deux reprises. Parce que la bonne devait revenir avec la lampe demandée, toutes deux ne parlaient plus, mais tout vibrait alentour, répétant le défi de Noémi : « Pourquoi pas ? »
Ce fut Léonie qui reparut avec la lumière. Un éclat de la dispute avait dû lui parvenir : il semblait qu'elle prît plaisir à prolonger sa présence sous prétexte de régler la mèche, de vérifier si la clé était remontée...
— Allez donc! c'est bien! dit Line, impatiente. Mais Noémi voulut au contraire qu'on approchât
une table de son fauteuil.
— Je tiens à avoir, ce soir, la lampe à ma portée. Là... voilà qui est bien... merci.
On n'entendit pas Léonie s'éloigner dans le couloir. Affectant de croire que la porte n'avait pas été bien fermée, Line alla rouvrir celle-ci. Évidemment, elle craignait un espionnage. Revenue ensuite près de sa mère :
— Cette fois, vous allez m'expliquer...
— En effet, des explications sont nécessaires, mais ce ne sont pas les miennes.
Et se retrouvant au point précis où l'appel de la domestique les avait laissées, leurs yeux de nouveau se défièrent.
— Je ne saisis pas, maman.
Noémi haussa les épaules.
— Il était entendu que je te laissais libre d'accepter Juste ou de l'écarter : mais ceci impliquait, de ta part, qu'en cas de refus j'en saurais les raisons. Or ces raisons, je les attends encore!
— Oh! si nous en sommes là, il était entendu aussi que vous deviez écarter déflnitivement ces gens-là de ma route, et vous ne leur écriviez que pour les faire venir!
— Invente un roman, si cela te plaît : cette fois, j'exige la vérité.
Noémi s'était redressée, et couvrant sa fille d'un regard aigu :
— Car, poursuivit-elle, il est impossible de rester comme nous sommes ! Voilà huit jours que je t'examine, que j'épie un geste, un mot m'expliquant ta conduite: tu n'as pas cessé de te taire ! Pour la première fois, entre toi et moi, je devine un mystère. JL'air devient irrespirable. J'ai assez de cette atmosphère louche, de ces incertitudes où j'erre douloureusement. Tu vas parler, il faut que tu parles!
A mesure qu'elle avançait, Line rougissait. Bientôt une flamme incendia ses joues ; mais il semblait que chaque mot, comme un marteau, enfonçât plus avant dans son cœur le mystère qu'on tentait de violer.
— Que prétendez-vous savoir, puisque je n'ai rien à dire? murmura- t-el le d'une voix sourde.
Résolue désormais d'aller jusqu'au bout, Noémi jeta :
— Tu mens! Mettrais-tu, sans cela, une pareille âpreté à repousser le seul homme que j'aie souhaité de te voir épouser!
Elle s'exaltait :
— Tu mens ! Tu as une raison que tu caches, une raison que tu n'oses pas exprimer, et qui, pourtant...
Line interrompit :
— Ne cherchez pas si loin ! Je défends ma, liberté : c'est tout.
— Allons donc! Qu'est-ce que ta liberté, aujourd'hui? et que sais-tu de celle qui t'est olferte? La liberté ! un mot.
Line avança d'un pas :
— Un mot! Gomme vous y allez! Il s'agit de ma
vie
— De ton bonheur qui s'offre !
— Dites plutôt d'une affaire qui vous convient ! — Une affaire?
Line acheva :
— Mais, tant pis! celle-là du moins, si bonne soit-elle, vous ne la ferez pas à mes dépens !
Noémi poussa un cri :
— Line!
Impassible, les lèvres mauvaises, celle-ci continuait de regarder fixement sa mère :
— Line! j'ai peur de comprendre!... M'accuserais-tu par hasard... Sont-ce des comptes que tu réclames?
Un rire sourd coupa la phrase :
— Non, maman, vous n'y êtes pas... je me moque de l'argent !
— Alors, que signifie... Ah! je n'admets plus maintenant que tu puisses te dérober! Il y a des phrases qu'on ne doit pas prononcer, ou qu'il faut effacer tout de suite, car, autrement, rien ne les efface plus ! Tu dis que je chorcho une affaire : laquelle? S'il ne s'agit pas d'argent, à quoi pensaistu?
Lineencores'étaitrapprochée de sa mère. Comme elle était debout et tout près de la lampe, son visage venait de plonger dans l'ombre. Rabattue par un capuchon Je carton vert, la lumière ne parvenait plus à éclairer que ses bras tombés le long du corps, et ses mains qu'agitait un incessant frisson.
— Maman, murmura-t-elle, n'insistez pas! A l'inverse de vous, j'estime que certaines choses sont mieux, quand elles demeurent dans l'obscurité.
— Entre nous deux, fit Noémi violente, je no l'admettrai jamais !
La voix de Line siffla :
— C'est pourtant vous, la première, qui mo l'avez appris !
— Je ne comprends pas.
— Si vous trouvez bon de restaurer le passé à mes dépens, avez-vous jamais trouvé utile de me l'expliquer?
Anéantie, Noémi dut s'appuyer au dossier du fauteuil qui la portait :
— Que veux-tu dire ? murmura-t-elle si bas qu'on l'entendit à peine.
— Ce que je veux dire? Oh! rien que de très simple ! Que j'ai passé l'âge des innocences et que, ce que j'ignore, je le devine. Ne croyez pas surtout que je réclame en ce moment des confidences ! Pourtant, même pour effacer ce que votre mariage avec mon père put avoir d'extraordinaire, prétendrez-vous encore que je renonce à faire, après tout, ce qui vous a roussi ?
• — Line, tu deviens folle l
— Non, maman, je raisonne à mon tour. Vous étœz pauvre, jadis, et libre !
— Line ! tu ne soupçonnes pas ce que cela représente d'iiorrible !
— Mais je sais que, du moins, vous avez aimé à votre guise!
— Line ! j'ai aimé comme j'ai pu!
— Ah! maman, c'est la môme chose! Alors, tant pis pour les Pichereau ! Tant pis si Tabsolution dijonnaise n'est pas aussi parfaite que votre contrition ! Ce que vous avez fait jadis, je suis résolue de le tenter à mon tour : j'aimerai ! je veux aimer!
A mesure, la taille de Line s'était redressée. Dans le timbre de sa voix, plus de rudesse ni d'âpreté, mais une ivresse croissante : ce n'était pas à sa mëre qu'elle disait ces choses, mais à un autre placé très loin, et qui cependant ne pouvait, semblait-il, manquer de l'entendre.
— Dussé-je en mourir comme mon père, me dévorer de regret toute une vie, comme vous, j'aimerai. Entendez-vous? ce n'est plus l'accouplement ignoble avec un être quelconque dont je parle : rien qu'à songer que ce Juste me désire, une nausée me monte à la gorge... pouah !... Non, Tamour que j'atlends, qui m'enveloppe déjà, c'est un désir qui me soulèvera tout entière, et fera pourtant de moi une chose soumise et balbutiante, c'est un bonheur de tous les instants passés auprès de l'ôtre, du seul être qui puisse rendre ces instants délicieux!...
Où était-il, celui auquel Line jetait ces phrases de fièvre? Car maintenant son visage, tourné vers moi, m'apparaissait, et c'était bien là un visage
d'amante, de môme que les mots qu'elle prononçait n'étaient plus uîi appel à l'amant inconnu, mais un hymne à Tamour partagé !
Elle allait poursuivre : aurait-elle pu même s'arrêter jamais si la chose n'était survenue, terrifiante? Uair hagard, Noémi venait de saisir la lampe et la levait, — c'était donc pour cela qu'elle avait exigé qu'on la plaçât près d'elle ! Elle la levait jusqu'à ce qu'enfln la lumière atteignît pleinement le visage que depuis une demi-heure l'ombre lui dérobait. Je vis ensuite la lampe s'abattre littéralement sur la table, lâchée peut-être par la main défaillante, et Noémi jeta :
— Marcel!
Ah ! cette fois, plus de doute ! Elle savait que la ressemblance avec le mort, à demi perçue déjà durant l'intervalle d'un éclair, n'était ni un jeu d'imagination, ni un rêve ! Non seulement Marcel avait paru sur la face de Line, mais il y était tout entier, avec sas yeux de passion et son masque d'amour!
Au bruit de la lampe qui tombait, Line eut un cri de frayeur.
— Que faites-vous? Vous allez nous incendier! Mais Noémi n'écoulait plus. Elle avait baissé les
paupières : elle se refusait de les lever, de peur de voir encore l'apparition.
J'entendis Line reprendre :
— Vous ne répondez rien, maman t
Sa joie éclatait. Elle avait oublié en ce moment l'origine du duel. Gomme un grimpeur qui a franchi les derniers mètres, hors d'haleine, elle découvrait
la cime et promenait un regard enivré sur l'horizon libre.
— Ma pauvre enfant ! dit Noémi désespérée.
— Quoi encore ?
— Faut-il (Jue déjà tu Tadores !
Line eut un sourire étrange, mais se tut. Abritée de nouveau par l'ombre, elle savait son secret inviolable. Noémi reprit :
— Oui est-ce?
Ses yeux brusquemeiït avaient cherché ceux de Line : ils ne purent les rencontrer.
— Est-ce que je sais? répliqua Line durement : c'est rinconnu... celui que j'attends... Ne Tavezvous pas aussi attendu jadis?
Noémi haussa les épaules, incrédule :
— Dans ce cas, écoute-moi : si jamais tu ne pouvais Taimer à découvert, si, pour des raisons ou d'autres, ton amour devait se taire, verrouille ton cœur!
— Toujours le même conseil !
— C'est que, tu viens de le dire, j'ai connu ce supplice, et mieux vaudrait mourir.
— Soyez tranquille, maman, fit Line dont la voix était devenus très incertaine.
Elle parut ensuite s'éveiller en sursaut :
— Vous n'avez plus rien à me demander ?
— Non... rien.
— Alors je vais ôler mon chapedu. Je suis très lasse de ma promenade.
Noémi, accablée, la laissa partir, sans protester. Elle songeait : « Elle ment encore ! heureusement^ je saurai qui c'est ! »
LES CHOSES VOIENT â7i
Dieu merci ! Sa découverte arrivait à temps. Elle n'avait plus qu'à trouver un nom, pour se défendre. Même emprisonnée dans cette chambre, elle comptait y parvenir ! Mais le passé la regardant, le passé qui n'avait rien dit encore, ni rien tait, s'était mis à ricaner : il savait, lui, qu'à poursuivre la lutte, on allait assurer sa victoire !
Et le tête-à-tête recommença.
Durant des jours, des semaines, face à face comme auparavant, nous semblâmes ne plus regarder que nous-mêmes. Nous avions l'air de deux choses hors de la vie, et jamais je n'ai vécu d'heures aussi ardentes, ni erré pareillement à travers le monde ! Nous espionnions !
En ce moment où je tente de classer les faits par grandes masses, un chaos d'images vient se battre sur mon verre : pourtant, je n'en vois qu'une, obsédante à donner le cauchemar : elle est le lien qui groupe en un faisceau les incidents épars; le reste aurait pu disparaître qu'elle suffirait pour reconstituer le temps évanoui, et c'est Noémi, guettant l'Inconnu! Noémi, désormais, n'était plus qu'un chasseur à l'affût. Noémi attendait le gibier,
comme le fait là, dans ce coin, cette araignée.
Une araignée solitaire... voilà bien Timpression qui m'en reste.
Sentez-vous ce qu'il y a d'extraordinaire dans ce contraste de la chasse la plus active, la plus rusée, la plus vivante qui soit, et de ce chasseur incapable de rien faire par lui-même, esclave des serviteurs, perpétuel obligé de ceux-là qu'il veut prendre? Encore Taraignée que voilà, quand sa toile est tissée, a-t-elle la liberté d'aller débusquer le moucheron. Ici, rien de pareil. Noémi ne peut bouger. Qui peut Taider? personne. Interrogerat-elle les domestiques ? Ira-t-elie s'adresser aux rares familiers de la maison? C'est risquer inutilement la réputation de Line. Celle-ci enfin, mise en défiance, se surveille plus que jamais. Cependant, voyez le miracle. Noémi ne désespère pas. L'homme qu'elle prétend découvrir est on ne sait où : elle n'en soupçonne ni la tournure, ni la condition sociale. Elle ne sait de lui qu'une chose : sous peine de perdre tout à fait Line, il faut le joindre. Or, pas une minute elle n'hésite. Aucune lassitude. Jamais un abandon. Et, obstinée, elle cherche, toujours seule, avec moi, pour confident!
Au début, ce fut une simple enquête intérieure. Quand on veut bien tendre des rets, ne convient-il pas de parcourir au préalable les aîtres, afin d'y choisir les supports? Noémi fouillait dans sa mémoire. Elle y cherchait moins des faits que des impressions. Il lui semblait impossible, si jamais elle avait rencontré cet homme, de n'avoir pas res-» fienti à son aspect le pressentiment libérateur.
it
Successivement, je vis ainsi passer sur son visage, — miroir admirable et mouvant, — les gens de son entourage. M® Cornet, M"^ Jupelard, jusqu'aux prêtres 1 car elle en était là de n'épargner personne et de les soupçonner tous. A le scruter ainsi, la pauvreté de ce groupement apparaissait, éclatante. Oui, c'était bien des relations de pis aller, à peine de quoi donner aux gens pressés Tillusion d'une couverture mondaine. Seuls y figuraient ceux qui, par fonction, ne se préoccupent jamais du passée ecclésiastiques, professeurs, et dames de cbarité. Si aucun n'avait apporté de risques, en revanche de quelle lumière crue leur réunion éclairait l'ostracisme demeuré autour de Noémi Pégu ! Ainsi de cette première revue, nous ne ramenions qu'un résultat : la conviction plus ardente que, sans le mariage de Line, l'œuvre entreprise tomberait en faillite.
Mais, déjà, les familiers s'évanouissaient. A leur tour, je vis défiler des passants heurtés dans la rue, coudoyés à l'église ou rencontrés dans les magasins. Rassurée sur les fréquentations habituelles, Noémi, par un effort mental prodigieux, s'efforçait maintenant de recréer l'insaisissable qu'est la vie journalière. C'était la chasse, vous dis-je, avec ses zigzags déconcertants ! Nous flairions Tair. Nous humions des pistes. Nous faisions toutes les chaussées de Dijon, à toutes les heures, par tous les temps, cela sans bouger, elle clouée sur son fauteuil, moi pendu sur ma muraille !
Courses vaines, encore. Pas un visage qui valût un soupçon. Line d'ailleurs ne sortait qu'avec sa mère. Elle ne stationnait qu'à l'église, et à l'église,
en ce temps-là, on ne voyait jamais d'homme.
Soudain, une lueur... Line n'a changé qu'après V accident. Enfin! nous avions donc \xn<^ date! L'horizon n'était plus indéfini : un secteur 3 y découpait, nettement délimité, tel qu'après l'effrayante indécision.du début, l'effort restant à faire ne paraissait qu'un jeu. Illusion encore... Entre le jour où Noémi avait découvert que Line n'était plus la même et l'accident, un intervalle d'ombre stagnait, défiant toute enquête. Durant une semaine, Noémi avait perdu conscience et sa mémoire n'avait rien enregistré.
Tant pis ! A défaut de mémoire, une ressource restait : raisonner ! Et, les yeux clos, Noémi tenta de gravir la montagne. Elle n'imaginait plus : elle discutait. Ici nul indice extérieur, aucun fait, mais des probabilitéslogiques qu'on pèse, qu'on rejette, quitte aies reprendre modifiées et à les rejeter de nouveau.
Aussitôt, d'ailleurs, une donnée simple se présenta. Durant la semaine considérée, Line n'avait pas dû quitter le chevet maternel. Tout lui interdisait de sortir, le devoir, l'inquiétude, le fait enfin qu'il n'y avait alors qu'une domestique. Donc, elle avait rencontré l'Inconnu dans la maison !
Vous voyez comme nous allions droit devant nous. Il suffisait désormais de savoir qui était venu dans la maison, tandis que Noémi se mourait, et cela encore était facile, puisqu'en dehors des relations accourues aux nouvelles, un seul homme avait pénétré, le médecin. Noémi 'eut un rire de triomphe. Le médecin! Gomment n'y avait-elle pas songé plus tôt?
Il s'appelait Lamare. C'était un homme entre deux âges, de grande taille, beau parleur, parti de rien. Resté garçon, il passait pour ambitieux et âpre au gain. Apres tout, la partie avait de quoi le teuter. Lamare?... Pourquoi pas?
Le jour même, Noémi dit à Line :
— J'ai envie de faire venir Lamare. Charge Élise de passer chez lui.
Line répondit, paisible :
— Vous sentez-vous par hasard plus souffrante?
— Non.
— Alors, pourquoi le déranger?
— Pour le voir.
Line haussa les épaules :
— Drôle d'idée.
— N'importe, préviens Élise.
La voix de Line était demeurée indifférente. Noémi prise d'un doute se demandait : « Pourraitelle dissimuler à ce point?» Pourtant, elle s'entêta.
Quand Lamare sonna, vers le soir, Line s'empressa de se lever.
— Tenez-vous à ce que je reste, maman ? demanda-t-elle toujours tranquille.
— Non, lit Noémi ; reviens toutefois avant qu'il ne parte.
— J'aime autant cela.
Encore le même calme déconcertant : aucune anxiété apparente.
Lamare cependant pénétrait, s'informait de l'état de la malade. Il avait l'art de ne prononcer que des phrases rondes et de dissimuler sous des dehors
frustes le souci de gagner son cachet avec le minimum de peine. Hardiment, Noémi s'empressa de répondre :
— Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de ma fille. Elle m'inquiète.
— Ah ! mon Diçu ! fit Lamare distraitement, serait-elle souffrante aussi ?
— Souffrante?... je ne sais... en tout cas, changée... La vie que je lui fais mener, peut-être... Pendant ma crise aiguë, ne l'aviez-vous pas aussi remarqué ?
Lamare soupira. Il hésitait entre le désir de nouvelles visites etTennui de farder la vérité. Suivant son usage, il allait s'en tenir au moyen terme.
— En effet, je ne crois pas qu'il y ait rien de grave, mais à ce moment déjà, j'avais cru bon d'exiger qu'elle se promenât régulièrement. C'est ce qu'elle a fait, je crois...
Le visage de Noémi devint exsangue.
— En êtes-vous sûr?
— Je le suppose, du moins.
Au même instant, Line rentrait.
— Le docteur me disait que, sur son conseil, tu avais été assez sage pour sortir chaque jour pendant que j'étais si mal.
— Oui. Qu'y a-t-il d'extraordinaire?
Cette fois, Noémi vit, comme moi, les lèvres de Line trembler imperceptiblement.
— Avec qui pouvais-tu le faire?
— Mais... avec Léonie, cela va de soi. 1 — Et tu me laissais seule !
• — Vous oubliez, maman, qu'il y avait une garde.
Puis plus rien, la consultation banale qui s'achève, Lamare a jugé Line en parfait état, mais recommande erîcore de l'exercice, beaucoup de marche...
— Je me remets à en faire quelques-unes, déclare Line, dont les traits achèvent de s'éclairer.
C'est fini : nous avions cru trouver : Thypothèse était absurde. Noémi avait oublié la garde-malade, ce Lamare est un fantoche, et l'Inconnu n'a jamais pénétré dans la Maison !
Alors, pour la première fois, sur le front de cette femme, j'entrevis un début de lassitude. Elle ne désespérait pas, mais s'épouvantait de sa tâche. Il n'y a point de logique capable de faire retrouver, dans un coin du passé, ce qui a été. Il faut, pour concevoir la diversité de la vie, avoir été réduit, ainsi que nous l'étions, à y faire choix d*un aspect probable : aussitôt le temps s'élargit comme une mer, les heures dansent comme des lames; on a conscience de ne plus chercher qu'un fétu sur rin-» fini.
Un instant, Noémi en vint à se demander : « Devrai-je interroger les domestiques ? » Elle avait bien soupçonné les prêtres ! Pourquoi ne pas supposer aussi que Line eût mis l'une de ces femmes, ou toutes les deux, dans sa confidence ? Et nous repartîmes sur cette piste...
Les domestiques, je l'ai dit, étaient deux : Léoaie installée depuis longtemps. Élise venue récemment et toute jeune.
Songeant à la première, Noémi me regardait :
— Qu'en penses-tu? semblaient me dire ses yeux.
Jo répondais :
— Pourquoi pas ?
Mais les yeux ripostaient :
— Ne Tas-tu donc jamais examinée ? Eile a un front stupide. Elle est lente, bornée. On ne s'encombre pas d'un pareil auxiliaire.
Et, de fait, une telle distance séparait Line de cette fille demeurée pareille aux vaches qu'elle avait escortées jadis, que tout accord entre elles devenait un défi à la raison.
— Reste l'autre, poursuivait Noémi.
L'autre, en eiïot, vraie Heur du faubourg, l'air déluré, inquiétait bien autrement. Une chose surtout avait irrité Noémi : n'avait-elle pas refusé net de porter, quand elle sortait, des bbnnets à tuyaux, préférant arborer des rubans ?
— Élise,... répétait Noémi songeuse, peut-être... C'était une découverte de Line. Il est vrai que
Line atfectaitde refuser son escorte pour ne jamais sortir qu'avec Léonie : mais cette affectation même pouvait être une ruse. Alors, questionner habilement cette fille? Elle devait mentir par métier. Lui tendre un piège? Comment le faire, immobilisée sur ce fauteuil?
Noémi haussa les épaules :
— L'une est trop bête, l'autre est trop fine : je n'arriverai à rien...
Si bien que la nuit recommença, ou plutôt que, par la force des choses, Liiie devenait notre unique ressource^ Line indéchiffrable, allant et venant comme d'habitude et qui, sachant ce que couvrait notre silence, se gardait mieux que jamais !
Comprenez-vous qu'à dater de là, nous ne pûmes plus faire autre chose que de regarder Line ? Elle seule méritait qu'on surveillât sans trêve son visage. Nos chances, désormais, tenaient à la découverte non d'un geste, mais de l'ombre de ce geste. Ce que nous allions guetter, ce n'était môme plus 1 Inconnu, mais la lueur fugitive amenée par sa pensée!
Qui nous aurait suivis à ce moment singulier aurait juré que nous avions cessé d'espionner : jamais, je vous le jure, il n'y eut cependant surveillance plus serrée, plus tragique. Nous étions devenus des yeux hallucinés, des yeux qui, à force de tout voir, finissent par hésiter et ne savent plus s'ils voient !
Line avait adopté, pour travailler, le coin de fenêtre placé derrière le fauteuil de Noémi. Celle-ci décida qu'elle n'avait pas assez de jour, Line dut changer de place, et je ne cessai plus de la refléter tant qu'elle était présente. En ne me quittant pas du regard, Noémi ne quittait plus sa fille.
Line, jusqu'à ce moment, avait pris ses repas à la salle à manger, Noémi se plaignit de rester seule, et il fut décidé que Line mangerait avec elle dans la chambre. C'était une heure de plus par jour, pour atteindre l'insaisissable.
A toutes les minutes, pour les motifs les plus divers, mais avec une sûreté de machine, nous achevions l'investissement. Rien n'aurait pu nous échapper, rnaisrien non plus ne tentait de s'évader: nous avions la sensation de n'étreindre que du vide, et Line était heureuse !
Oui, cela surtout élait effrayant qu'on devinait on elle un bonheur continu, toujours égal, un bonheur qui Tempêchait de souffrir du présent, et dont la vibration joyeuse ne cessait de heurter mon verre.
C'était le soir surtout, à la rentrée de Line, car, chaque jour, elle se rendait au fond du Parc sous prétexte d'exécuter la prescription de Lamare.
Au départ, elle s'éloignait escortée par la fidèle Léonie. Elle traversait le square d'une allure légère, mais sans hâte visible. Je me demandais : « Vat-ellele retrouver?» Pourtant je ne voyais diminuer sur ma face qu'une silhouette déjeune fille réservée, à Tair bourgeois et de maintien distant.
Au retour, même vision. Elle rentrait, les yeux baissés, la démarche un peu lasse. Elle aurait été pareille, revenant d'un office.
Noémi, à son tour, l'examinait et se disait : « Je la sens plus contente : pourquoi ? » Elle, si habile jadis à surprendre l'amour sur un visage, ne lisait rien sur celui-là. En même temps, parce que le passé ne nous quittait pas, elle se rappelait des jours semblables où, minute par minute, elle avait suivi sur les traits de Marcel et de M""® Rose les progrès d'une passion encore ignorée d'eux. Ah ! voilà le plus singulier de ce temps où tout allait devenir extraordinaire ! Noémi, vous dis-je, retrou° vait dans sa mémoire les moindres expressions de Marcel et de Rose : elle les confrontait avec celles de Line : c'étaient les mêmes, et elle ne s'en apercevait pas !
Des jours passèrent. Novembre vint. Chaque
28â LES CHOSES VOIEffT
matin, je retrouvais maintenant le brouillard en train de s'étirer sur les bancs de la place comme un chemineau éreinté par la rôde. Il pénétrait ensuite dans la pièce, l'emplissait de sa fumée jaune. Était-ce le froid, ou la fatigue de refléter la tension prodigieuse de Noémi? Je trouvais à la lumière le toucher rude qu'ont les feuilles de platane desséchées par Tété. Entre les choses et moi, un matelas d'ombre amortissait les couleurs. Une contrainte grandissante resserrait mes pores. La vie, à force d'être intérieure, semblait avoir disparu.
Nous en étions là, Line continuant ses sorties, Noémi et moi nous acharnant à notre poursuite vainc, quand, un matin, je compris au seul éclat des yeux de Noémi que tout allait changer.
Vers dix heures, en effet, comme Line s'asseyait auprès de sa mère, celle-ci demanda, d'un air détaché :
— As-tu l'intention de te promener aujourd'hui, malgré le temps?
Line répliqua, distraite :
— C'est probable. Lamare avait raison. La marche me fait du bien. A quel propos vouliez-vous le savoir?
— Parce que, tout compte fait, je te prierai d'emmener Élise au lieu de Léonie.
Il y eut un petit silence, après quoi Line murmura :
— Quelle idée!
N"oémi laissa tomber :
— J'imagine que Léonie me soignera mieux.
Depuis quelque temps, je trouve qu'Élise se relâche dans son service.
— Il faut le lui dire.
— A quoi bon? On se lasse de tout, et surtout de soigner une malade. Chacune prendra son tour : cela vaudra mieux.
Je perçus dans la voix de Line une angoisse mal dissimulée.
— Alors, ce ne serait pas pour aujourd'hui seulement?
— Bien entendu. Cela durera ce qu'il faudra. Y vois-tu un inconvénient?
— Aucun.
Mais la réponse avait tardé. En même temps, je vis sur les lèvres de Noémi un sourire satisfait, — ■ le premier !
Que venait-il de se passer? Rien. Pourtant, là, près de la fenêtre, Line a beau travailler comme d'habitude, un trait noir souligne ses yeux. Pourquoi la fleur de joie qui, jusqu'à ce moment, la parait ainsi qu'un fruit mûr, pourquoi cette fleur a-t-elle disparu comme au contact de doigts grossiers ? En vérité, Line est devenue méconnaissable, ou plutôt je distingue en elle ce que je n'avais jamais remarqué : un accablement de la chair, une lassitude de corps, un désarroi de tout l'être...
De son côté, Noémi s'est remise à me regarder, pesamment, longuement. Ah ! elle aussi est transformée ! Depuis si longtemps qu'elle attendait, je m'étais accoutumé à cette attente. Une paresse m'endormait et, connaissant trop bien ses pensées.
je cessais de les suivre. Tout à coup je découvre qu'une révolution est arrivée. Lasse de s'enllzer dans une expectative vaine, Noémi vient d'attaquer, et je lis sous son front une telle certitude qu'à mon tour, je ne doute pas de la victoire. J'ai confiance. Nous sommes au but !
Nous y étions, mais ce n'était pas celui que nous imaginions. Pauvre chose que la raison des hommes et leur logique ! On ne voit que le fossé proche et l'on ne soupçonne pas le gouffre qui est au delà. Celui vers lequel nous marchions, ni vous ni personne ne pouvaient le prévoir. Nous étions convaincus que nous ne nous occupions que de Line: c'était la maison entière qui allait sombrer!
Aussi bien, pour saisir la suite, faut-il rev^oir les acteurs. Vous ne songez toujours qu'à deux : Noémi et sa fille. Il y en avait trois, puisque le passé, témoin muet, ne nous avait pas quittés.
Le matin dont il s'agit, tombait un jeudi, je m'en souviens. A dater de là, en effet, je pourrais suivre les minutes. Il me semble môme n'avoir bien vu que celles-là.
Ce jeudi-là, notre existence se poursuivit comme d'habitude jusqu'à deux heures. Après comme avant le déjeuner, Line ne bougea pas, Noémi resta silencieuse. Le passé, lui, ne devait entrer en lice que le troisième jour, c'est-à-dire le dimanche.
A deux heures, Noémi leva la tôte et j'entendis ce dialogue :
— Tu ne sors pas?
— Non, décidément.
— Pourtant, il fait moins froid.
— Bah! pour un jour...
— C'est que je comptais le demander aussi...
— Quoi, maman?
— De ne plus sortir le matin. Tant pis pour la messe. Tu es plus utile ici.
Une minute s'écoula.
— Alors, c'est la mise en prison?
— Une prison assez large, puisque je te propose précisément d'en sortir.
Puis le silence qui reprend. Cette fois, j'ai compris : lasse d'écouter sa raison, Noémi est revenue à l'idée écartée jadis, la complicité de Léonie. Si Line persiste à ne point sortir sans cette fille, l'hypothèse deviendra certitude : il ne restera plus qu'à confesser Léonie ou à la chasser.
La fin de la journée s'écoula sans incident particulier. Line pourtant ne quitta point la fenêtre. Jusqu'au soir, le visage tourné vers la place, elle eut l'air de guetter une venue espérée : mais je ne reflétais qu'un désert. Seuls, des gamins polissonnaient autour du square. Leurs cris retentissaient, répercutés par le ciel has comme par une voûte sonore. A mesure que le crépuscule descendait, imiTTobiles, blafardes, la mère et la fille prenaient l'aspect de spectres. On n'avait rien dit, rien fait : déjà la tragédie était sur nous.
Ce même soir, quand Line fut remontée dans sa chambre, je contemplai curieusement Noémi, Une satisfaction douloureuse animait son regard. La preuve ayant commencé, dans la joie de se sentir enfin sur la bonne route, elle oubliait Tenjeu,
D'ailleurs, à lutter ainsi pendant des semaines, le cœur s'enfielle. Sans qu'elle s'en fût aperçue, à ce moment, elle avait cessé d'aimer autant sa fille. Par la force des choses, Line n'était plus l'enfant, mai^ V adversaire.
Ni le vendredi, ni le samedi, Line ne consentit encore à sortir sans Léonie. La preuve devenait éclatante. Aucun mot, du reste, ne trahissait le drame mystérieux en train de se jouer entre ces deux êtres qui ne se quittaient plus. Nous paraissions immobiles, mais cette immobilité était plus épuisante qu'une bataille. Déjà, rien qu'à examiner Line, je devinais que son âme seule faisait front : le corps, lui, succombait sous le poids. Je retrouve aussi l'impression de l'atmosphère électrisée, d'un crissement des images tel qu'à leur arrivée sur moi, j'aurais voulu cracher des étincelles. Seule Noémi devenait toujours plus calme, rendue implacable par ses constats.
Enfin le dimanche arriva. Jusqu'alors, vous le voyez, le passé avait continué de se taire : on pouvait croire qu'il n'existait plus.
Noémi avait calculé minutieusement son attaque: trois jours pour s'assurer de la complicité soupçonnée, puis un dimanche avec messe obligatoire et par suite l'occasion certaine de rester seule, libre d'interroger Léonie.
Tout parut d'abord suivre la marche prévue^ Quand Line descendit vers huit heures, Noémû demanda :
— Consemiras-tu, pour la messe, à subir la compagnie d'Élise?
Line, à cette question, éprouva un trouble visible.
— J'avais pensé... commença-t-elle,...je me sens mal à Taise depuis deux jours...
-™- Pas assez, je suppose, pour ne pouvoir traverser la place? Renonce à tes plaisirs, si tu y tiens ; je ne Tadmettrai pas pour tes devoirs.
Line, qui venait déjà de s'asseoir, se releva lourdement :
— Les devoirs ! murmura-t-elle d'une voix ambiguë, il y en a tant !.
Puis, comprenant que sa mère ne céderait pas :
— Enfin, soit! nous irons à neuf heures. Le plus tôt sera le mieux.
Elle remonta ensuite pour s'habiller. Noériii, elle, prit sur k guéridon voisin son livre de messe et l'ouvrit pour se donner une contenance. En d'autres temps, le seul aspect de Line, sa démarche, ses traits amaigris Tauraient bouleversée; mais, ce jour-là, je Tai dit, elle ne voyait que l'adversaire.
Il n'y avait plus qu'à attendre le départ de Line. Tout allait à souhait quand un premier incident vint bouleverser ce bel ordre. Avant de partir pour Saint-Michel et contrairement à ses habitudes, Line rentra dans la chambre. Mue par un secret pressentiment, peut-être voulait-elle s'assurer que sa mère ne préparait rien contre elle. En tout cas, elle reparut. A ce moment, elle achevait de mettre ses gants.
Ce qui suivit ne dura pas vingt secondes. DiS" tinctement, sur Tindex tendu, je vis, — nous
vîmes toutes les deux, — une tache noire. Du coup, Noémi sentit que le passé lui sautait à la gorge. ^ • ^
— Fais attention, dit-elle obéissant à une irré sistible suggestion, tu as de Tencre au bout des doigts.
Line avait rougi violemment.
— De l'encre ? balbutia-t-elle, c'est bien possible. Je viens d'inscrire des commissions. JeTenlèverai plus tard.
Et elle sortit.
Une tache d'encre, ce n'est rien... mais dans cette maison ! pour cette femme ! Rappelez-vous la nuit où Marcel, mis sur la route lui aussi par une tache d'encre, tentait d'arracher à Noémi son secret! Tout recommence. Line avait dit : « J'ai dû inscrire des commissions » Noémi affirmait: «Elle a dû écrire à rinconnu! »Le passé achevait:» Vous vous figurez au but ? Pas plus que Marcel, jadis, vous n'arriverez à temps. »
Garrottée par l'agresseur invisible, redoutant d'aller plus loin, Noémi avait fermé les yeux. N'était-ce pas en effet un avertissement suprême qu'elle venait de recevoir? Autrefois, déjà, elle n'avait approché du port que pour savourer mieux le désespoir d'être rejetée vers le large : qui sail si, tout à l'heure emportée par l'imprévu comme jadis, elle n'aurait pas à pleurer des larmes de sang?
Mais des coups tintèrent à Saint-Michel. La messe venait de commencer. Déjà les précieuses minutes fuyaient : si nous devions poursuivre, il
fallait se hâter. Farouche, Noémi se redressa :
— Je ne vais pourtant pas devenir superstitieuse! fît-elle sourdement.
Puis d'un geste de défi, elle tendit le bras et sonna. En même temps, elle crut sentir que le passé avait reculé : elle imagina Tavoir chassé.
Je suppose que Léonie devait épier derrière la porte, tant elle se présenta rapidement. A coup sûr, elle s'attendait à être appelée.
— Madame désire?...
11 arrive qu'on vit des années à côté d'un être sans avoir seulement examiné son visage. Il est entendu que, vu de face, celui de Léonie n'exprimait qu'une bestialité placide. De côté, au contraire, le nez, le front, les lèvres, tout fuyait avec un air de ruse. Quand ce profil apparut sur moi, Noémi trembla. Avant de commencer, elle com* prenait enfin que cette fille savait tout et ne parlerait pas.
D'autant plus calme qu'elle sentait le sol s'efi'ondrer sous elle, aussi sans hésiter, comme s'il s'agissait de choses indifférentes, elle dit simplement :
— Je désirerais savoir depuis combien de temps ce Monsieur aborde Mademoiselle, quand elle sort avec vous ?
Un léger cillement de paupières marqua seul l'émoi de Léonie. Tout de suite, elle prit un sourire niais :
— Quel Monsieur?
Noémi reprit :
— Ne faites pas l'imbécile : je sais tout.
— Alors, si Madame sait...
Léonie s'était mise à ricaner en dessous. Elle acheva :
— Moi, naturellement, je ne sais pas.
Mais déjà Noémi poursuivait d'une voix dure :
— Combien vous a-i-il payée pour faire ce métier?
Léonie continuait de ricaner. On aurait dit que les mots prononcés devant elle ne lui parvenaient pas ou n'avaient aucun sens. Alors, certaine de n'en rien tirer de plus, Noémi reprit :
— Voici vos gages. J'entends que dans un quart d'heure vous ayez quitté la maison.
Léonie semblait toujours ne pas comprendre. -— Avez-vous entendu ? je vous chasse.
Cette fois, le rire de Léonie devint une sorte de gloussement.
— Ah 1 Madame veut que...
Et tout à coup la colëre de Noémi éclata :
— Oui, je vous chasse ! je vous chasse ! Dehors ! Tout de suite ! Retournez au ruisseau !
Une telle violence émanait d'elle que Léonie cessa de rire et recula. Cette infirme lui avait fait peur!
— Ah! c'est ainsi? fit-elle d'une voix sifflante. Eh bien ! je f... le camp, mais on aura de mes nouvelles !
La porte claqua. La maison tremblait. A cette minute, nous aurions dû sentir le prix de ces menaces, mais nous n'y pensions guëre !
— C'est déjà pis que je n'avais cru, murmura Noémi épouvantée, et je ne sais rien encore!
Cependant, dût elle toucher au fond du déses-
poir, elle le sentait, nul ne pouvait plus l'arrêter : elle était devenue une force du destin.
Vingt minutes s'écoulèrent. De nouveau des portes battirent. Ce n'était pas Line encore, mais Léonie qui s'en allait. Noémi ne parut pas le remarquer. Elle songeait à Line qu'elle allait interroger dès le retour, à Line qui ne pourrait plus nier puisque, en se taisant, Léonie avait avoué Tessentiel.
La demie sonna, puis les trois quarts... Pourquoi Line tardait-elle si longtemps? A chaque passant qui surgissait au bout de la place, Noémi tressaillait. Une inquiétude nous envahit. Nous commencions de tout redouter, précisément parce que nous sentions arriver la minute décisive. Tout à coup, un roulement de voiture fit vibrer les vitres. Nous vîmes un fiacre déboucher derrière le chevet de l'église. Il se dirigeait vers la maison.
J'entendis un cri :
-- Grand Dieu ! Qu'y a-t-il ?
La voix d'Elise répondit ;
— Ce n'est rien : Mademoiselle qui s'est trouvée un pou souffrante...
En même temps, Line parut à la portière. L'effort qu'elle faisait avait amené un afflux de sang à ses joues terreuses. Elle descendit seule, mais on la devinait défaillante.
Élise ouvrit la porte de la chambre :
— Je reviens, Madame : le temps d'aider Mademoiselle à monter.
— Mais enfin, qu'est-ce que c'est?
— Je le répète, rien du tout, un malaise...
— Que Ton coure chez Lamare!
Line, qui passait, eut un geste violent et jeta î
— Je n'en veux pas !
— Je Texige.
— Je ne le recevrai pas !
Puis tout se tut. Line, pesamment, gravissait l'escalier. Noémi, crucifiée, ne songeait plus à interroger sa fille et attendait Élise*..
Vous ai-je bien montré où nous en étions à ce moment? Depuis trois jours, nous avions préparé cette heure. Patiemment, douloureusement, nous avions traqué l'adversaire et dépouillé l'horizon de toute retraite possible. Léonie était chassée. Dix minutes de discussion, — probablement terrible, mais qu'importe ! — nous séparaient seules de la fin. Soudain, la vie qui tourne; l'adversaire disparaît et, devant nous, ce mystère, la maladie de Line !
Encore si Noémi avait pu porter secours à sa fille! Mais non, elle était rivée là. Nous seules, les choses, admettons d'être fixées. Pour connaître quel martyre cela peut être, il faut avoir vu l'homme projeté tout entier vers son enfant, et contraint de rester inerte.
Quand Élise redescendit, Noémi poussa un cri de soulagement.
— Je vais donc savoir !
Brièvement, Élise expliqua que, vers le milieu de la messe, Line avait cru défaillir. Le froid, sans doute, car on gelait dans l'église... Des vertiges avaient suivi. Ce devait être la digestion. D'ailleurs, depuis que Mademoiselle était cou-
LKS CHOSES VOIENT 293
chée, elle se sentait beaucoup mieux. Ce soir, tout s(3rait passé.
Noémi, à mesure, coupait les phrases d'Élise :
— C'est ma faute! je l'ai contrainte à sortir... Des remords l'accablaient. Dire qu'elle en était
arrivée là, de ne pas s'apercevoir que sa fille était malade !
— En tout cas, il faut aller chercher Lamare !
— A quoi bon, Madame, puisque cela paraît contrarier Mademoiselle ? Mademoiselle est presque remise.
— Soit. Attendez à ce soir. Nous aviserons.
— Comme Madame voudra.
Ainsi, désormais nous ne songions plus qu'à soigner Line. Nous ne pensions seulement pas à analyser son indisposition subite, ni à trouver singulière sa répulsion à l'égard du médecin. Je répète que l'adversaire s'était évanoui : il n'y avait plus que l'enfant. Et déjà Elise gagnait le seuil, prêle à remonter là-haut, quand une image passa devant les yeux de Noémi : la voiture arrivant à Ja maison, non par la place, ce qui eût été la route normale, mais par le chevet de l'église. Poussée par on ne sait quelle force mystérieuse, elle ajouta :
— En tout cas, le cocher aurait pu prendre le chemin le plus court pour vous ramener !
— Justement, dit Elise, voilà qui va rassurer Madame ; car, en dépit de son malaise. Mademoiselle a tenu, avant de rentrer, à jeter à la poste la lettre dont Madame l'avait chargée,..
Noémi répéta stupéfaite :
— La lettre ?
â94 tES CHOSES VOIENT
Puis, devant rétonnement de cette bonne, elle parvint à sourire :
— Ah! oui... Je Tavais oubliée... C'est bien : retournez prës de Mademoiselle.
Pour la seconde fois, le passé venait de rentrer dans le jeu! Appuyée de toutes ses forces au dossier, Noémi ne bougeait plus : tout à coup la certitude lui était venue que Line n'était pas, qu'elle n'avait jamais été malade !
Alors, ce retour en voiture? mise en scène. Ces défaillances à l'église? celte hâle à se mettre au lit*? comédie. Line avait écrit à l'Inconnu pour l'appeler à son secours : Line ne se forgeait qu'un prétexte pour être libre quand il viendrait. Et nous, imbéciles ! qui allions donner dans le panneau !
Ah ! jugés à cette lumière, comme tous les faits devenaient clairs ! Si Line refusait le médecin, c'est qu'il aurait découvert le mensonge ! Si Line avait subi sans révolte cette réclusion de trois jours, c'est qu'elle aussi comptait sur le dimanche pour s'évader 1 Nous avions cru préparer la victoire : nous n'avions oublié qu'une chose, l'adversaire en préparant une autre.
Blême, Noémi me regarda :
— Que faire?
Que pouvait-elle, en effet, incapable d'aller seulement jusqu'à l'entrée pour se barricader contre rinconnu qui allait venir ?
Elle songeait :
— Appeler Lamare quand môme? faire découvrir par lui la ruse?...
Mais elle doutait du médecin. Oserfi.it-il d'ailleurs
révéler la supercherie, en admettant qu'il la vît?
Elle continuait :
— Me faire monter là-haut, dans sa chambre?...
Solution absurde. Installée au chevet de Line, elle ne serait que plus désarmée. Ici, du moins, elle surveillait l'entrée.
Plus elle cherchait, plus elle découvrait son impuissance totale. Une seule issue demeurait : attendre... attendre on ne sait quoi, un miracle peutêtre. Et nous aussi, comme l'horloge, nous attendîmes ! Nous avions cessé d'espionner, mais c'était pis. Haletants, nous auscultions la maison, le dehors. Comme c'était le dimanche, beaucoup de gens passaient sur la chaussée. A chaque approche d'un pas, Noémi s'épouvantait. Puis, les pas s'éloignant, nous éprouvions un allégement momentané... et nous recommencions !
Par habitude, les yeux de Noémi s'obstinaient à peser sur moi. C'étaient maintenant des yeux étranges qui me brûlaient, des yeux tels que, m'épuisant à renvoyer leur flamme, j'appelais, moi, le miroir ! la venue de l'obscurité !
Dehors, le ciel gris avait pris un air de petit commerçant qui profite de son loisir pour flânocher. De loin en loin, une tête curieuse approchait des barreaux de la fenêtre pour tâcher d'apercevoir Noémi. Ironie des situations: on enviait peut-être la fortune et la paix de la demeure ! Puis le crépuscule vint. Pareils aux clous dorés du fauteuil de Noémi, les réverbères piquèrent autour de la place la lézarde des trottoirs. Les pavés sonores rede»vinrent muets. Nous écoutions toujours...
Plus la nuit s'épaississait, plus nous sentions la nécessité de ne perdre aucun bruit. De même que le soleil du matin fait lever le brouillard, Tombre faisait monter Tangoisse autour de nous. Nous avions envie d'appeler à Taide. Le passé, en choisissant ce jeu pouvait être fier! Désormais nous attendions comme jadis et pour la même cause : une lettre partie. Les circonstances reparaissent : seulement, la victime avait changé de rôle et le bourreau criait grâce!
Gela se prolongea jusqu'à huit heures.
De temps à autre, Élise venait nous informer de l'état de Line. Noémi accueillait ces nouvelles avec un haussement d'épaules. Quand Élise offrit de coucher Noémi, celle-ci refusa : debout, elle avait l'illusion de pouvoir mieux se défendre contre l'ennemi qu'elle ne cessait d'attendre.
A huit heures et demie, nous eûmes une alerte. Quelqu'un, dans le couloir, se dirigeait vers l'entrée. Noémi jeta :
— Est-ce vous. Élise?
C'était elle.
— Vous sortiez?
Très embarrassée, Élise balbutia :
— J'allais prendre un peu l'air.
Sans doute, elle aussi devait avoir un rendezvous, mais Noémi ne songea pas à lui en faire un reproche.
— Au fait, profitez-en pour passer chez Lamare. Décidément, je désire qu'il vienne demain matin.
— Bien, Madame.
— Ah ! reprit Noémi, ce feu aussi est trop violent.
W-- Je puis mettre des cendres.
— Non, traînez-moi plutôt vers la porte. . Là... Je serai tout à fait bien...
Placée ainsi, elle atteignait la serrure et pourrait, quand elle le voudrait, vérifier ce qui se passait dans le couloir : mais, du même coup, je cessai de la voir. Qu'importait d'ailleurs que je la visse ou non? Rien ne comntait plus ( ue les bruits. La maison donnait l'ii'ivoression d une halle ouverte où la tempôte s'engoiilfre : tout y paraissait vibrer; pourtant, tout s'y taisait, puisque je distinguais les deux battements discordants de la pendule et du cœur de Noémi ! A nous absorber dans l'unique occupation d'écouter, nous en étions arrivés à perdre le sentiment.
Et puis, voici quelle fut la fin :
Élise était partie, je crois, depuis une demi-heure. Nous n'entendions rien toujours; nous n'avions rien surpris. Tout à coup, Noémi, prise d'impatience, chercha le pêne et entre-bâilla la porte. Un rais de lune fusa sur le parquet. Dans le couloir, l'entrée était ouverte toute grande. Puisque Elise avait fermé en s'en allant, c'est donc que Line avait passé sans être 'surprise. L'Inconnu était ven^, et Line était partie!
Noémi n'eut même pas un soupir. En revanche, agrippée à la serrure, à deux mains, elle tenta de se lever. Prétendait-elle courir à leur poursuite? Voulait-elle se traîner sur la place, fàt-ce à plat ventre, et là les appeler à grands cris ? Mais à quoi bon chercher, puisque déjà le rais de lune s'effa- Çait!..,
I9ë LES CHOSES VOibî^X
Ensuite une clameur :
— Line!
Ah! je ne me trompe pas! Quelqu'un rentre Élise ou Line. On a marché, vous dis-je ! Les pas ne prennent plus la peine de se dissimuler. Noémi, maintenant, doit savoir si sa fille lui revient !
De nouveau, la clameur s'élève :
— Line !
Mais les pas remontent, le silence reprend.
— Line ! sanglote Noémi, tandis que le passé nous contemple, triomphant.
N'était-ce pas aussi de cette façon que sanglotaient jadis Marcel et Nanetle dans le couloir? Ils pleuraient sur une morte : Noémi pleure sur sa fille qu'elle a vue rentrer et qui a cessé d'être Line !
Pourquoi Line n'est-elle pas restée auprès de l'Inconnu? Pourquoi refuse-t-elle de répondre à l'appel déchirant? Je ne sais plus... je n'ose même y penser... Simplement, je sens que l'espionnage vient de s'enfoncer dans l'abîme où s'enfouissent les choses qui ne reviennent pas. Une catastrophe est venue, qui le rend inutile. De grâce! reposons cette nuit, reposonsjusqu'à demain ! Demain seulement, accueillir la certitude qui s'offrira d'ellemême, attendre au moins à demain pour retrouver l'épouvante!...
L*épouvante arriva le lendemain, maïs aupara* vaut Noémi dormit !
Elle dormit toute la nuit, sans tressaillir, sans rêver, sans presque respirer, et parce qu'elle dormait ainsi, n'ayant plus à refléter le terrible visage, mais uniquement des formes sans contours et des lueurs sans lumière, je reposai.
Avez-vous songé parfois à ce mystère qu'est le sommeil des hommes? Chaque soir, bien que leurs mains se crispent pour retenir un temps qui fuit entre leurs doigts comme du sable, les hommes s'endorment, c'est-à-dire consacrent le tiers de leur vie à ne plus vivre. Perpétuels révoltés contre la mort, chaque soir, ils s'enfoncent avec délices dans la mort elle-même comme dans une patrie retrou'vée!
Devant Noémi ainsi terrassée, j'éprouvai une sorte de stupeur. Je me demandais : « Où est son âme? » Pour la première fois aussi, je soupçonnais que le monde est une chose infiniment compliquée et très secrète.
Jusqu'alors, j'avais cru le refléter tout entier. Je m'enorgueillissais de rendre non seulement ses formes sensibles, mais d'autres, faites de radiations subtiles et qui, échappant aux vivants, me renseignaient sur eux. A ce moment, je ne voyais plus l'âme de Noémi : elle s'était enfuie. Où? je Tignore. Peut-être vers ces lieux inconnus d'où l'on tire la vie, vers cet univers invisible que nous, les choses, ne connaîtrons jamais, bien que nous le frôlions à tout instant, — si proche qu'on semble n'être séparé de lui que par un rideau mince, si lointain qu'on doute qu'il existe...
Donc, l'âme de Noémi s'était enfuie, et du même coup, celle de la maison paraissait évadée. La veille, une tempête ébranlait les murailles : bien qu'il n'y eût pas de vent, j'avais cru entendre des portes battre : cette nuit-là, plus rien, l'évanouissement dans le silence... Je ne me rappelle qu'une impression analogue. C'était au jour lointain où l'on me transporta de Murano à Venise. Il faisait nuit aussi. La gondole glissait sans secousse, et seul un petit clapotis d'eau bruissait à la quille, comme si, encore trop chargés de bruit, nous en jetions un peu dans la lagune avec chaque coup de rame.
Cependant, au dehors, le cours des choses n'avait pas changé. Quand l'aube parut, je retrouvai le brouillard, les chiffonniers, les carrioles de laitiers,
les ombres pieuses qui trottinent vers Sainl-Michel. Eux ne se souciaient ni de ce grand repos, ni de nos attentes. De même, la mer bat les rives d'une île sans rien connaître de ceux qui l'iiabitent. Qu'importait d'ailleurs que la vie roulât au large, ignorant notre halte; abritée par la façade comme au creux d'une falaise, Noémi dormait toujours.
Tout à coup, la porte s'ouvrit et Line parut. Il devait être six heures et demi ou à peu près.
Bien que Line s'efforçât de ne faire aucun bruit, simplement parce qu'elle était présente, j'eus la sensation qu'un doigt touchait Noémi, et. celle-ci ouvrit les yeux.
Il n'y eut ensuite, dans le regard qu'échangèrent les deux femmes, ni trouble, ni surprise. Seulement, je compris que pour elles le long intervalle de la nuit venait de s'abolir. En môme temps qu'elles se retrouvaient, elles avaient l'impression de ne s'être pas quittées. Les mots qui allaient venir ne pouvaient déjà plus être que Ja suite d'autres mots déjà prononcés. Si le destin avait exigé qu'on les reportât jusqu'à cette heure, c'était sans doute pour qu'ils sonnassent mieux ou encore pour ménager les forces de ceux qui devraient les accueillir.
Et ce fut Line qui parla, la première, sans détours hypocrites, d'un ton où nulle émotion ne se laissait découvrir; pourtant, malgré sa volonté de ne rien trahir d'elle-même, comme elle martelait une à une les syllabes!
— Je vous demande pardon, man'ian, de vous déranger si tôt : mais je tenais à vous annoncer
sans retard que, réflexion faite, j'accepterais volon* tiers d'épouser Juste Pichereau.
A cette nouvelle inattendue, les yeux de Noémi ne furent traversés par aucune lueur. Ils demeuraient fixés sur moi, mais certainement ne me voyaient pas. Line poursuivit :
— Croyez -vous que, malgré mon refus. Juste soit encore dans les mêmes dispositions? S'il en était ainsi, je serais heureuse que tout fût conclu aussi prochainement que possible.
Noémi ne répondant rien, la voix de Line trembla soudain. J'y devinai un abîme d'inquiétude.
— Vous ne doutez pas de Juste, je suppose?
Cette fois, Noémi fit un geste incertain qui semblait dire : « Il n'est pas temps de s'occuper de cela I » puis, brusquement :
— Et l'autre ? demanda-t-elle si bas qu'on l'entendait à peine.
— L'autre? répéta Line.
Elle était maintenant près du lit, les deux mains accrochées au dossier d'une chaise. Elle ne faisait aucun mouvement, mais j'étais sûr que la volonté seule Tempêchait de tomber.
— Oui, l'autre... ton amant...
Si l'Inconnu avait été présent, l'accent de Noémi l'aurait souffleté. Line baissa les yeux. Un rictus douloureux tordit sa bouche :
— Il faut admettre, maman, que si j'ai cru aimer, ce n'était pas bien sérieux, puisque je vous exprime précisément mon désir d'accomplir aussitôt que possible le projet qui Vous est cher.
— Est-ce pour lui en faire part que tu Tas rejoint hier soir?
Line secoua la tête :
— Non.
— C'était bien lui pourtant qui t'attendait? Line affirma bravement :
— C'était lui.
— Alors, que voulait-il?
— Oh! maman, c'est déjà du passé : permettezmoi de Toublier... tout entier.
Jusqu'alors, elles s'étaient exprimées, je le répète, à voix basse. Un témoin qui les aurait surveillées de loin, aurait pu croire qu'elles agitaient des sujets indifférents, ménage, santé, tout enfin excepté cela qui, depuis deux mois, bouleversait leurs existences.
A ce moment seulement, Noémi eut une première exclamation, encore très sourde, mais où passa le reflet des flammes qui la dévoraient.
— Oublier le passé ! C'est vite dit!... Pas avant que je ne Taie connu, je pense? Tu n'es descendue d'ailleurs que pour me le raconter !
Je crus saisir une révolte de Line.
— A quoi bon, puisqu'il n'est plus? murmurat-elle. Ce serait une peine cruelle et... superflue.
— Qui me prouve justement qu'il ne soit plus? Et Noémi se passa les deux mains sur le front.
On aurait dit qu'elle tentait d'arrêter par ce geste la troupe confuse de ses pensées. Jamais elle n'avait eu de façon plus aiguë l'intuition que des paroles choisies dépendraient la conflance de Lina ou le naufrage définitif de leur union. -— Voyons, reprit -elle, écoute -moi bien.,.
Essayons de rester calmes, l'une etTautre; essayons aussi de parler clair, car l'heure est venue. Depuis six semaines, tu as dû sentir, il est impossible que tu n'aies pas senti quelle contrainte nous écrase î Pour la première fois, nous venons de vivre en ennemies, surveillant nos gestes, à Taffùt toutes deux et brûlant de nous interroger en restant bouche close ! Eh bien ! cela doit finir ! Toi et moi sommes lasses de silence. Abattons la muraille! Quoi qu'il y ait eu, il faut, je veux que tu me le dises 1 Rassure-toi, d'ailleurs ; je sais déjà beaucoup de choses, j'en soupçonne encore plus. Rien ne me surprendra...
Prodige des illusions humaines ! Elle affirmait cela en toute sincéiité. On ne doute jamais d'avoir fait le tour d'une catastrophe.
Têtue, Line répéta :
— A quoi bon?
Noémi lui saisit le bras et l'obligeant à se rapprocher du lit :
— Écoute encore... Il est bien vrai que j'ai toujours souhaité de te voir épouser Juste, que même, jusqu'à ces derniers jours, j'avais compté que tu reviendrais à lui. Mais, auparavant, je veux te convaincre... il faut que tu comprennes que j'ai toujours été disposée à m'incliner devant un bonheur différent. En ce moment encore, prouve-moi que ta destinée est ailleurs, qu'ailleurs seulement tu trouveras la félicité que j'ai rêvée pour toi, d'avance j'y donne mon consentement. Cependant, faut-il que je sache quel est ton choix, et comment le savoir, si lu ne parles pas ?
— Mais, maman, je viens de vous le dire, c'est Juste que j'ai choisi.
— Allons donc ! Qui m'assure que tu ne te leurres pas, et qu'une décision aussi imprévue ne résulte pas d'un coup de tête ou d'une déception passagère?
Involontairement, le regard de Noémi devint dur :
— Tu as aimé ailleurs. Tu aimes encore... Alors, pourquoi renoncer à cet amour? Tu n'as pas le droit de manquer de loyauté envers toi-même... ni envers Juste...
— Je ne vois pas ce que Juste...
Sans laisser à Line le temps d'achever, Noémi interrompit :
— Tu ne vois pas? Cela seul suffirait à prouver, si j'en doutais, que ce passé, si jalousement caché, existe plus que jamais. D'ailleurs, tu n'oses même pas me regarder! Rien qu'à ton attitude, je devine, je suis sûre que l'autre n'a pas cessé de te tenir. Tu l'adores, te dis-je ! Et tu voudrais dans ces conditions, épouser Juste ? Ah ! non, assez de victimes, déjà. Moi vivante, cela ne sera pas. Juste s'est remis entre mes mains : je me charge de le défendre !
Line se détachant de l'étreinte, recula :
— Môme contre moi? Prenez garde, maman, de choisir entre lui et votre enfant.
— flhoisir ! On ne choisit pas, quand on se heurte à l'inconnu !
— Où le voyez- vous? Serait-ce par hasard chez les Pichereau?
— Et l'autre? Qu'en fais-tu? l'autre, dont je ne vois rien ; l'autre qui, à cette minute même, te condamne au silence! Ah! l'autre! Où se cache-t-il? Ne pas môme connaîlre son nom ! Dès que je pense à lui, tout devient obscur, je tremble de trébucher... Tu ne réponds toujours pas ? Soit. Ne t'étonne pas si, à mon tour, je m'obstinç également, et refuse d'écrire à Juste !
Line recula encore. Une pâleur terreuse semblait couvrir ses joues d'une couche de cendres.
— Maman, murmura-t-eile, ce ne peut pas être votre dernier mot!
— Lequel attends-tu donc?
«-- Vous n'allez pas m'abandonner!
— '- Le seras-tu jamais, puisque l'autre te reste?
— Encore!
— Évidemment!.,. Surtout, plus de comédies comme hier : quand tu le rappelleras, inutile de feindre une maladie !
Un cri interrompit Noémî :
— Vous avez cru!..,
Cette fois, Line venait d'éclater d'un rire nerveux, Elle riait par saccades, comme on a le hoquet. En même temps, une telle stupeur figeait ses traits que Noémi la contempla, interdite. Déjà, le rire sombrait.
— Et moi, continuait Line, qui m'imaginais qu'au seul aspect de mon visage, on devinait? Vraiment, ce n'était pas la peine de tant nous examiner, pour en arriver là !
— Deviner? Que veux-tu dire?
Le cœur tordu par une nouvelle angoisse, Noémi
s'était redressée. Elle continuait de regarder Linê. Depuis si longtemps qu'elle guettait les pensées, elle avait fini par oublier le visage. Tout à coup, elle Tapercevait.
Non, Line ne mentait pas. Line était vraiment malade. Misère ! A quoi avaient donc servi nos semaines d'espionnage, puisque nous n'avions pas même découvert cela ! Tout d'un coup, vous dis-je, Noémi apercevait ce qu'elle n'avait jamais aperçu : le vieillissement, la jeunesse partie, la peau gravée de rides comme sous la morsure d'un acide, le nez devenu mince, et la taille ployée, et les cernes bleus soulignant les paupières . . . Que Line fût atteinte, cela éclatait : on ne s'étonnait que de la trouver encore debout; on tremblait qu'elle ne pût continuer.
Ressaisie par l'instinct maternel, Noémi reprit d'une voix haletante :
— C'est vrai ! Tu as mauvaise mine ! Et moi qui ne le remarquais pas! Mais qu'as-tu? Ah! cette fois, tu ne te tairas plus? Il ne s'agit que de toi seule. J'ai besoin de savoir 1
Muette, Line inclina de nouveau la tête.
— Line, tu ne vas pas me laisser ainsi m'aiïoler ! Dire qu'hier je t'avais accusée !... Ces yeux creux, cette pâleur... Songe que je voudrais donner ma vie pour toi et que je suis là, impuissante, désarmée...
En même temps, Noémi s'était tournée vers moi, elle semblait me prendre à témoin. Elle avait l'air de me dire : « Pourquoi ne m'as-tu pas avertie? » On aurait cru qu'elle reprochait à tout ce qui
était là de ne pas s'unir à elle pour vaincre ce nouveau mutisme mille fois plus suppliciant que le précédent.
Soudain, sa figure s'illumina:
— Lamare !
En guise de réponse, je venais de montrer' làbas, sur la place, le médecin qui, paisible, se rendait à la maison, ainsi qu'on le lui avait fait dire par Elise. Tirée violemment de son immobilité, Line se tourna vers la fenêtre et répéta d'un ton rauqiie :
— Lamare !... Est-ce vous qui l'aviez demandé?
— Oui : lui, du moins, va me tirer d'inquiétude !
Comme soulevée par une irrésistible marée, Line s'était rapprochée du lit. Je la vis s'abattre auprès du chevet. Une peur indicible creusait son visage. Elle se pencha vers Noémi.
— Qu'as-tu ? demanda celle-ci épouvantée. Line avait saisi la main de sa mëre.
— Maman, ne laissez pas entrer cet homme!
— Line, quelle nouvelle folie te prend ?
— Maman, gardez-vous-en!
— Pourquoi?...
— Pour vous comme pour moi, qu'on lui refuse la porte !
— Pourquoi ?...
Mais déjà l'interrogation devenait plus incertaine, car la chose, l'horrible chose venait de paraître dans les yeux qui continuaient de se fouiller. Le silence se décidait à parler. Plus d'obstacles, le mur qui s'effondre derrière le front de Line, l'abîme qui se découvre...
Noémi battit Tair de ses mains tremblantes :
— Line ! ce n'est pas vrai !
Point (le réponse.
— Line ! jure-moi que je me suis trompée ! Toujours point de réponse.
— Line! c'est un jeu atroce. Ce que je suppose est insensé. Je me refuse à te croire !...
Puis un gémissement :
— Malheureuse ! tu es enceinte I
Enfin, plus rien, toujours le silence de Line, ce silence qui avoue tout, qui accepte tout... et les pas de Lamare, un petit bruit de trottinement qui grossit... Comment cet homme pourrait-il se douter qu'avec lui le destin est venu ? 11 ne songe probablement qu'à se garer du brouillard, à liquider très vite sa corvée ; ou encore, il suppute le gain de la journée qui commence. En tout cas, il se croit parfaitement seul dans sa vie égoïste, et c'est par lui, pourtant, que nous touchons le fond ! Par lui, à cause de lui, la maison vient de sombrer. Noémi avait annoncé que rien ne pouvait la surprendre : allons 1 nous étions déjà loin de celle heure I
D'ailleurs, Técrasement ne dura pas. Est-ce que la réalité nous laissait du temps? La cloche retentit. Aussitôt, galvanisée par la nécessité, Noémi appela de toutes ses forces :
— Élise!
Pour l'honneur du nom, pour le salut de la maison, il fallait, coûte que coûte rester seuls, comme Line l'exigeait.
•^ Madame m'a appelée?
— Voici le docteur : dites-lui que Mademoiselle est tout à fait remise.
— Bien, Madame.
— Surtout, s'il veut entrer, ajoutez que ce sera pour un autre jour : nous ne sommes pas habillées. A aucun prix, je ne veux le recevoir,
— Bien, Madame.
Elle a dit : « Nous ne sommes pas habillées, » parce qu'elle sent déjà qu'il sera nécessaire désormais de donner des raisons. Celle-ci est absurde. Du moins, le danger est écarté : Lamare n'examinera pas Line.
Cependant, à côté, Je colloque se prolonge, interminable. Pourquoi ces propos qui s'éternisent? Je distingue la voix du médecin :
— Puisqu'on m'a fait venir, je compterai la visite.
Ah ! s'il savait de quel prix Noémi et Line Tont payée par avance ! Mais il ne sait pas... Les hommes ne savent jamais. Ils font comme les navires et suivent leur route sans se soucier du sillage. Heureusement, le battant retombe, le bruit des pas reprend, insouciant et fluet. Il décroît peu à peu, se fond dans les bruits de la ville, et de nouveau le silence s'abat sur nous, un silence tel qu'on n'en peut trouver que dans les chambres mortuaires : seulement, les morts ici sont des vivants pareils à des effigies de pierre et dont pourtant la face rigide clame la terreur!
Soudain, une phrase dite à voix basse. On aurait pu croire qu'elle était prononcée derrière un matelas d'eau, bien que chacun de ses mots reslât
d'une netteté prodigieuse. Noémi commandait :
— Quel qu'il soit, tu épouseras cet hom\.ie! Une autre voix, également basse, articula :
— Non.
Une rougeur violente enflamma les joues de Noémi.
— Quand ce serait un portefaix...
— Oli ! maman, pas d'insultes! Si j'ai offert d'accepter Juste, ce n'est pas que mon amant soit indigne de moi : c'est qu'il nejpeut pas m'é^4)user.
— Dis plutôt qu'il ne veut pasl
— Il est marié.
— Et tu le savais !
Line eut une brève hésitation.
— Allons donc ! Si bas que tu aies rouîé, il était impossible que ce ne fût pas au moins avec l'excuse d'une promesse !
— Vous vous trompez : je ne l'ai jamais interrogé.
— Cependant, c'est bien hier, n'est-ce pas, que pour la première fois tu lui as avoué ton état, hier aussi qu'il t'a parlé?...
Un geste d'acquiescement lassé...
— Et voilà l'être abject auquel tu t'es livrée ! Tant que tu étais de la chair à plaisir, il te gardait : l'enfant paraît, il invente un prétexte et s'enfuit !
Line, cette fois, avait eu un haut-le-corps :
— Je répète^ maman, qu'il est marié, et que j'en suis sûre!
— Et moi, je suis sûre qu'il a menti. Va le chercher 1
— Il est parti.
— Autre mensonge. Va le chercher : tu le trou-
veras
— Maman, sur quoi voulez-vous que je vous jure qu'il est parti?
— Ne jure pas : tu ferais comme lui. Tu mentirais aussi !
Et Noémi se tordit les mains :
— Ah! ce mensonge! cette boue! Avoir mis en toi tant de rêves et en arriver là! Pouali!...
Mais loin d'abattre Line, on eût dit que chaque cri de Noémi ne servait plus qu'à lui faire redresser la tête. Au dernier, ses yeux flambèrent.
— Qu'importe ! si je ne regrette rien !...
— Misérable ! tu ne sais plus ce que tu dis ! Elle s'exallait maintenant, n'ayant plus conscience de parler devant sa mère :
— Qu'importe, si j'ai eu trois mois d'une félicité que le paradis même ne pourrait égaler!
— Tais-toi ! tais-toi ! continuait Noémi éperdue.
Line eut un geste de défi. A ce moment, je compris qu'elle mesurait, du haut de son amour perdu, la maison, son honneur, et toutes les conventions misérables auxquelles on avait prétendu la sacrifier :
— Me taire? Il n'est plus temps ! Tout à l'heure, je l'ai voulu et vous ne me le pardonniez pas ! L'heure est venue, c'est vous-même qui l'affirmiez ! Moi aussi, je suis lasse de sentir mes pensées traquées comme un gibier, lasse des fausses pudeurs qui nous ravalent : qu'au moins une fois, on me voie tout entière ! Oui, j'ai aimé, j'aime encore,
j'aimerai toujours et de toute mon âme ! Le nom de mon amant? Ce qu'il faisait? D'oii il venait? Je ne le dirai jamais, puisqu'il est parti et ne reviendra pas. Pourquoi il m'a trompée en ne m'avouant pas sa situation dès le premier jour ! je ne sais plus, je ne veux même pas me le demander, parce que je lai pardonne! Enfin, ce qui suivra? Je m'en moque! Ma vie pour les heures que j'ai eues par lui, grâce à lui! Je l'aime, vous dis-je, môme infidèle! Je l'aimerais criminel! Quant au monde... Ah! le monde ! Qu'est-ce que cela peut hien lui faire ! En quoi cela le regarde-t-il? Est-ce lui qui vit pour moi? Si je me suis oflerle tout à l'heure à couvrir ce prétendu désastre en épousant Juste, si je m'y offre encore, ce n'était que pour vous, maman, rien que pour vousl mais, moi, ce que cela m'est égal! Décidez ce qui vous plaira, rappelez ces Pichereau, chassez-moi : j'ohéirai. Où que jo sois, quoi que je devienne, mon cœur est comble : je ne puis plus ûtre seule ; j'ai le passé ; il suffira bien pour me faire vivre!
— Va-t'en ! cria Noémi d'une voix qui expirait, je ne peux plus t'enlendre.
Line n'eut aucun tressaillement. Elle semblait devenue un automate.
— Faut-il comprendre que je doive tout de suite quitter la maison?
No((^mi répéta :
— Va-t'en ! Cache-toi dans ta chambre... je te dirai plus tard...
— Gomme vous voudrez. J'attendrai là-haut ce que vous aurez décidé.
Et Line recula vers la porte, mais sans cesser de regarder sa mère. Rien qu'à cette façon de s'en aller, on pouvait deviner par quel effort prodigieux elle faisait face à Teffroyable chute du rêve qu'elle venait cependant de proclamer intangible. A mesure qu'elle s'éloignait du lit, la lumière l'atteignait de biais, sculptant son masque : et je crus alors que l'effroi tentait de se dépasser lui-même...
Vous le rappelez-vous ? Deux fois déjà, grâce à un jeu de lampe, Noémi et moi avions été frappés d'une ressemblance fortuite entre Line et son père» Or, à ce moment, le grand jour mettait devant nous Marcel Clerabault ! C'était lui, son allure, sa façon de courber légèrement le dos, son air d'entêtement et de chagrin. C'était lui, en robe de chambre, reculant à pas feutrés, tel que Noémi l'avait vu, le soir de la découverte des lettres, quand il quitta la cuisine...
Épouvantée, Noémi se rejeta sur l'oreiller. Elle voulut crier : aucun son ne sortit de sa gorge. Elle ne pouvait plus que regarder le fantôme, et je lus, sur le visage^ qu'en même temps, pareille à une trombe, la justice venait de s'abattre ici.
Enfin! cette femme avait compris! C'était Line, l'holocauste choisi par le passé 1 Ce n'était pas condamner la victime qu'il fallait, mais au contraire Tabriter de son mieux contre l'épouvante de l'heure ...Les bras tendus, Noémi voulut rappeler sa fille : mais Line ou plutôt Clerabault étaient dt\jà sortis.
Nous n'avons d'ailleurs jamais revu Marcel Clerabault : sans doute il était parti content!
Les heures qui suivirent furent des heures exaltées : nous n'avions plus le temps de songer à souffrir : il fallait agir.
Noérni n'hésita pas. Juste en lui confiant son amour s'était livré à elle. Trahir cette confiance était un nouveau crime; mais, pour garder Clerabault, Noérni n'avait pas reculé devant la mort de Rose et, pour défendre Line, il n'était question que de tuer une âme : peu de chose, vraiment, puisque cela ne se voit pas ! Et puis, quelle raison d'être aurait Tunivers si une mère n'était pas libre d'en tirer le salut de sa fille ?
Donc, tout de suite, elle écrivit un télégramme et une lettre.
Le télégramme adressé à Juste disait : « Venez : Line vous attend. » Afin d'être fixés plus vite, il
valait bien, n'est-ce pas, de recourir à ce mode de corresponrlance exceptionnel et coûteux?
La lettre priait Pichereau de passer à la maison sans délai et Elise fut chargée d'aller la remettre elle même, toujours pour gagner du temps.
Ensuite, nous attendîmes encore. Ayant gravi la côte avec des soubresauts d'épouvante, nous étions cette fois non pas sur un sommet, mais sur un plateau dénudé et sans limites. Ne pouvant plus bouger parce que Thorizon partout semblable avait cessé de nous solliciter, nous ne pensions plus. Le croiriez-vous? nous étions redevenus paisibles !
Oui, cela est étrange à dire, le visage de Noémi, à ce moment, n'exprimait plus de souffrance. Il était uniquement calme. Admirez le ressort d'une âme : en dépit de la tempête, celle-ci venait de s'apercevoir que cette tempête même nous amenait vers le port et, humainement, c'était exact ! Il semblait redevenu possible d'arriver au but, tout en sauvant les apparences. Bien que meurtrie, Line se consolerait; Juste n'aurait pas à se plaindre, puisqu'on lui procurerait du bonheur, celui-ci fût-il imaginaire; et le rêve s'accomplirait, la maison reprendrait son éclat. Ainsi, la victoire approchait; avec elle, une de ces paix d'automne dont on ne sait trop si ce sont les feuilles mortes ou la rougeur du couchant qui la rendent très douce. Un peu plus, nous aurions dû célébrer la Providence, en dépit des voies choisies par elle pour se manifester ! Tant il est vrai qu'il n'existe pas de douleur humaine où l'espoir ne pénètre, de nuit désespérée où l'avenir ne laisse filtrer des lueurs I
lES CHOSES VOIENt âil
Onze heures sonnaient quand Pichereau se présenta.
A dire vrai, dans la partie suprême qu'elle se préparait à jouer, Noémi avait à peine compté ce comparse. Elle ne songeait que rarement à lui, mais elle le savait avare, cupide, et le croyait sans arrière-pensées dangereuses. Elle était donc assurée d'avance qu'il accepterait avec joie la reprise d'un projet où ses intérêts trouvaient tant d'avanlages.
Résolue à couper court aux salutations gênantes, elle raccueillit par une phrase triomphante :
— Bonne nouvelle ! mon cousin. Il paraît qu'une mëre sait mieux lire dans le cœur de sa fille que sa fille elle-même !
A ma grande surprise, je vis un Pichereau qui, planté au milieu de la chambre, se contentait d'esquisser une inclinaison de tête interrogative.
— Hé bien ? poursuivit Noémi, n'allez-vous pas me dire que vous aussi êtes content?... Mais d'abord, asseyez-vous !
Il obéit, toujours sans prononcer un mot, prit une chaise, juste au-dessous de moi. Désormais, je n'allais plus apercevoir que ses épaules et par instant ses mains; c'étaient, je vous l'ai dit, des épaules sournoises et des mains de croupier.
Alors, devant ce silence persistant où passait on ne sait quel étonnement railleur, Noémi sentit brusquement une inquiétude la glacer. Sans quitter ses lèvres, son sourire, comme le carton d'un masque dont les fils se relâchent, sembla prêt à tomber.
— Ah'çà ! n'auriez-vous pas saisi?
àl8 LES CHOSES VQIPNT
Un court intervalle suivit encore.
— Tous mes compliments! répondit enfin Pichereau. Et.,, qui épouse votre fille?
La phrase tomba en coup de foudre.
- — C'est vous qui posez la question?
Imperturbable, M. Pichereau répliqua :
— Évidemment'. Comment saurais-je le nom de celui qui a conquis le cœur de Line? Je ne fréquente pas chez les militaires, même galonnés,
Pécomposée, Noémi balbutia :
— Vous êtes fou, je pense 1 .-r- Je ne le crois pas i
^- Il s'agit de Juste !
— Vous m'étonnez infiniment.
Et les épaules de Pichereau commenc^^ent de rouler, Tair satisfait, tandis que Noémi, collée maintenant au dossier, regardait au delà de cet homme, très loin, le nouvel abîme qui s'ouvrait.
Avez-vous j-amais songé à ce qu'une phrase, une toute petite phrase jetée d'un ton indiflérent, peut suggérer d'idées en une seconde ? Ainsi, il n'y a qu'un instant, nous nous sentions abrités par la façade comme par le plus sûr des écrans. Il nous semblait que, dans la maison, tout pouvait se passer sans que rien s'échappât vers la place. Brutalement, une bouffée du dehors nous jetait au visage, non plus l'air vif que nous y supposions, mais un relent de notre désastre. Il était probable que Taventure de Line était connue, probable que d'autres détaillaient à loisir la chose abominable que nous-mêmes, malgré nos ru&^^s, n'avions su découvrir en entier ; c'était Pichereau enfin qui
^annonçait, et nous avions cru, en l'appelant, appeler la victoire !
Cependant, sachant ce qu'il savait, Pichereau était venu... Quel mobile trouver à une pareille démarche? car il était invraisemblable qu'il ignorât ce que nous allions lui offrir, la lettre ne laissant aucun doute à cet égard.
Ce que j'expose ici semble touffu, compliqué : on pourrait croire qu'il fallut très longtemps pour le voir : une seconde, je le répète, nous suffit. En une seconde, rien de tout cela ne nous échappa : nous mesurâmes l'abîme. Nous fîmes plus puisque, du même coup, nous jugeâmes possible de le franchir! Si Pichereau était venu, en effet, n'étaitce pas qu'un traité restait réalisable ? Peut-être était-il seul à connaître l'aventure. Peut-être môme n'y avait-il rien que des propos vagues, sans consistance, comme il en court de tout temps en province et sur n'importe qui. Quoi qu'il y eût, Noemi n'hésita pas, et toisant Pichereau :
— Me ferez-vous là grâce, dit-elle, d'expliquer cette plaisanterie dont je ne saisis, je l'avoue, ni l'agrément ni l'objet? Vous venez de faire allusion à je ne sais quelle histoire saugrenue d'olficier. Avant tout, je veux savoir qui s'est permis cette calomnie et je compte sur vous pour me le dire.
De nouveau, M. Pichereau ne répondit pas. D'autant plus agressive qu'elle imaginait le voir moins sûr de lui, Noémi insista :
— Hé bien? Vous ne parlez pîus î
— Oh! ma cousine, dit Piciioruau â\me voix mollo, les potims df petite ville partent on ne sait
32d LES CHOSES VOIENT
d'où. C'est une plante qui sort des pavés, sans que l'on puisse soupçonner qui Ta semée. D'ailleurs, poline-t-on vraiment au sujet deLine? je n'en jurerais pas. Personnellement, j'ai cru recueillir certains bruits... mais ce n'étaient que des bruitset je suis peut-être le seul à les avoir perçus.
Ah! si nous avions alors analysé ces phrases étranges, qui, malgré leur ton détaché, avaient un air de vague menace!... mais Noémi croyait encore à un Pichereau sans dessous, uniquement désireux d'exploiter une situation favorable, et déjà redevenue confiante, elle reprit :
— Vous ne croyez pas à ces bruits, vous douiez qu'ils existent, et vous avez osé...
Il l'interrompit et du même ton équivoque :
— Dans votre intérêt, croyez-le bien!... On a toujours avantage à connaître ce qui se passe, et si j'en ai parlé, c'est pour obéir à un esprit de famille que j'ai su garder intact, même aux heures où nous semblions le moins unis. Mais ceci dit, je consens volontiers à n'y plus revenir. N'attachent d'importance à ces choses que les intéressés : si vous m'avez compris tout à fait, vous savez maintenant que j'ai cessé d'en être...
Cette fois, M. Pichereau appuya d'un mouvement brusque son dos contre la chaise. Il se carrait dans une attitude de détachement affecté. Ses épaules, en revanche, avaient pris un air agressif. Brusquement je ne doutai plus qu'un danger cent fois pire que celui d'une rupture ne nous menaçât. Noémi eut-elle le même pressentiment? Je vis également son regard devenir plus incertain. Au lieu
de protester, elle attendit que Pichereau eût dévoilé sa pensée entière et expliqué une venue, ^îont chaque phrase jusqu'ici avait rendu la raisuii plus obscure.
Comme s'il avait lu dans Noémi, M. Pichereau reprit :
— Aussi bien, si j'ai répondu à votre appel, n'était-ce pas uniquement pour vous parler de ces niaiseries...
Il se recueillit; ses yeux exprimèrent une sorte de joie intérieure et martelant les mots :
— Je ne suis pas comme vous indifférent aux on-dit : je ne veux pas laisser raconter que je fus par deux fois votre dupe.
Noémi eut un sursaut :
— Décidément c'est une gageure : vous avez juré aujourd'hui de ne parler que par rébus !
Il rit à mi-voix :
— Rassurez-vous, je m'expSique... Une première fois vous avez confisqué à votre profit l'héritage qui me revenait de droit ; aujourd'hui, Line menaçant d'emporter avec elle cette fortune, vous ne donnez votre consentement au mariage qu'après avoir obtenu d'elle les renoncements nécessaires.,.
Un cri l'interrompit :
— Vous imaginez...
Il fît un geste coupant :
— Je n'imagine pas, je comprends, et même... j'excuse. Car, à votre place, qui sait si je n'en aurais pas fait autant? Quand on jouit de beaux revenus, d'une maison, enfin d® tout ce que Clerabault avait laissé pour sa fille, rendre des comptes,
abandonner le logis et lâcher les rentes sous prétexte que la tutelle est finie, est un acte assez dur. Je conçois qu'on recule. Naturellement^ une fille amoureuse n'y regarde pas de près : en deux mois, Line s'est laissé convaincre, et nous voici convoqués, ^out s'aplanit, je n'ai plus qu'à sanctionner. Vous n'aviez oublié qu'une petite chose : c'est qu'on ne m'y prendrait pas et que je préfère- passer la main.
Il conclut :
— Vous voyez, ma cousine, combien les bruits dont je parlais au début sont étrangers à ce qui m'amène. Si j'y ai fait allusion, c'était moins pour vous révéler leur existence que dans l'espoir de les voir correspondre à une réalité. Il serait excellent que Line se fît bientôt une situation, celle de fille sans mère, ou à peu près, étant trop délicate en province pour qu'on n'en reçoive pas tôt ou tard une atteinte. Vous désiriez aussi une exphcation claire : celle-ci l'est-elle suffisamment? C'est même un peu mieux, puisque j'y ait joint un avertissement qui, croyez-en mon expérience, a sa valeur...
Il se redressa ensuite, l'air enchanté. Pourtant, il ne se levait pas, preuve qu'il attendait encore autre chose, je n'aurais pu deviner quoi. Maintenant, Noémi riait doucement. L'idée qu'on l'accusait de dépouiller sa fille était si bouffonne que, du même coup, Pichereau redevenait à ses yeux le Pichereau inoffensif imaginé jusqu'alors. Elle avait cessé d'en avoir peur.
— Et... c'est tout?
Il la regarda, surpris :
tES CHOSES VOIENT 323
— Peste ! que vous faut-il ?
— Si vous aviez cette seule crainte, mon cousin, rien de plus simple que de lever vos scrupules. Il vous suffira de passer chez Cornet.
. Il haussa les épaules.
— Qu'irais-je y faire?
— Constater que les apports de Line sont intacts.
— A d'autres I un notaire montre ce qui lui plaît!
— Il y a des actes.
— Les papiers aussi disent ce qu'on veut bien leur faire dire.
La voix de Pichereau avait un peu changé. On le sentait pris d'un doute et en même temps satisfait par un constat.
— Et tenez, dit-il, parions qu'en ce moment même où vous prétendez ne rien avoir, si je vous demandais, pour donner mon consentement... si je vous demandais... oh! pas grand'chose !... une rente servie sur vos revenus... 1500 francs par exemple...
Il s'étaitlevé. Sa phrase resta en l'air, inachevée, laissant apparemment la place aux discussions possibles.
• — Sérieusement ? interrogea Noémi.
Je vis les épaules de Pichereau se ramasser comme celles d'un chat prêt à sauter sur une chaise, mais il ne répondit rien. Il se contentait de scruter le visage de Noémi.
— Donc, moyennant 1 500 francs par an, le prétendu dépouillement de Line, nos retards... tout serait effacé?
Elle n'attendit même pas la réponse et partant d'un éolat de rire sonore :
— En vérité, c'est moins cher que je ne craignais !
Elle continuait, triomphante :
— Ainsi, deux enfants s'aiment; la vie ouvre à leurs désirs les seules perspectives qu'ils aient souhaitées ; tout à coup, il vous plaît de décréter que tout est rompu, que les intéressés n'ont plus qu'à se résigner, quelle que soit leur tendresse; puis, au premier tournant qui se présente, votre dignité se ravise. Un peu d'argent suffit pour calmer vos scrupules et tout redevient possible! Allons donc! vous voilà découvert. Les scrupules étaient une invention, le refus une manœuvre. Il n'y a de vrai que votre désir de posséder une rente. Non, mon cher, on ne m'y prend pas non plus, et même ayant de quoi payer, je refuserais !
Elle respirait, allégée. Enfin elle avait retrouvé tout entier le Pichereau qu'elle connaissait, le seul qui décidément fût le vrai. Ah! celui-là, s'il avait appris quelque chose sur Line, se moquait bien de pareilles histoires ! Il songeait à l'argent et à luimême, pas à l'honneur de son fils ! Mais déjà Pichereau reprenait du même ton bizarre qu'il avait eu au début :
— Qui vous dit que, moi aussi, je n'ai pas joué une comédie utile? Une seconde, je vous ai vue hésitant à dire oui : c'est trop... ou pas assez.
Il se dirigea ensuite vers la porte. Il s'en allait vraiment cette fois.
— Alorh, reprit Noémi, c'est la guerre?
— Plus que vous ne l'imaginez peut-être...
En même temps, une lueur fauve passait dans ses yeux. Comment Noémi put-elle s'obstiner dans son erreur et ne pas voir quel était le vrai Pichereau ?
— Surtout, acheva-t-il, si vous croyez que mon fils passera outre à mon refus, vous aurez tort...
— Votre fils... commença Noémi.
Elle n'acheva pas. Élise venait d'entrer, un papier bleu à la main. Fiévreusement Noémi se saisit de Tenveloppe, la déchira :
— Votre fils, reprit-elle, fera ce que je lui conseillerai de faire.
— Qui vous Ta dit?
Elle agita le télégramme.
— Lui-même.
— Vous vous êtes permis...'
— Oh ! sachant qui vous êtes, je n'avais pas hésité, et il paraît que j'avais raison.
M. Pichereau eut un sourire de mépris.
— Je le reconnais bien là : c'est un imbécile. Leurs regards se croisèrent. Noémi reprit, très
calme.
— Je crois que nous voici d'accord?
— A quand la fête? répliqua-t-il.
— Mais... aussitôt que possible... dans trois semaines peut-être... ou avant.
— Ou jamais.
— Non, mon cousin, n'y comptez pas. Vous ne soupçonnez pas ce que je suis capable d'oser pour le bonheur de ma fille. J'irais jusqu'à communiquer à Juste les raisons de votre abstention...
— Avez-vous réfléchi que l'amour est toujours prompt à s'alimenter de soupçons? Si, par hasard aussi, Juste apprenait...
Les paupières de Noémi s'abaissèrent. On aurait cru qu'elle se recueillait pour bien mesurer l'amour de Juste.
— Quoi qu'il apprenne, il viendra ici d'abord et nous lui donnerons de quoi le rassurer.
M. Pichereau reprit son sourire singulier :
— Allons ! je vois qu'il n'y aura vraiment de bonne amitié entre nous que le jour où vous kurez en effet t©«t expliqué... et tout compris.
— Que voulez- vous dire?
— Rien, sinon que nous n'avons plus quoi que ce soit d'utile à nous apprendre. Vous savex et je sais.
La phrase encore était si singulièrement tournée que Noémi eut envie de rappeler Pichereau, pour lui demander queiie menace elle déguisait. Mais la main de celui-ci venait d'atteindre le pêne. La porte fit un bruit léger. M. Pichereau disparut.
Puis ce fut un silence profond. Harassée, Noémi gardait la même attitude. Il semblait qu'elle eût peur de voir Pichereau revenir et surprendre la dérive qui l'emportait.
C'était bien cela, en effet : une dérive irrésistible et nous rejetant à de telles aventures que l'arrivée au port devenait une fortune inespérée. Tout d'un coup, un instinct nous criait que nous avions été fous de défier cet homme, que derrière sa face sournoise s'abritait poui-être la plus terrible des rancunes. Mais déjà le courant ouns
Foulait dans son flot. Nous avions décidé de nous passer du consentement de Pichereau. Nous étions sûrs de Juste. Avec Tamour de notre côté, la partie avait encore des chances d'être sauvée. Écartant donc la peur comme une lâcheté, Noémi résolut d'oublier le danger et sonna :
— Dites à Mademoiselle de descendre.
Désormais, elle n'apercevait plus que ce qui
était devant elle : le passé, lui, était biffé. S'il avait tenté de reparaître, nous l'aurions étranglé, tel un voleur de grand chemin I
Quand Line parut, je frémis de nouveau; allionsnous encore nous heurter à de nouvelles batailles ?
Je vous ai montré son départ. Vous l'avez vue s'éloigner, clamant sa passion comme une foi, et défiant la détresse de l'atteindre : depuis lors, quelques heures à peine s'étaient écoulées, et celle qui revenait, n'était déjà plus qu'un pauvre être ivre de découragement. De la fièvre brûlait toujours ses yeux, mais c'était une fièvre d'abandon. En moins d'une matinée, le dieu qui animait cette amante, avait croulé.
Dès son entrée, Line aperçut dans la main de Noémi le télégramme de Juste et devina 1© verdict.
— Quoi ! maman, déjà la réponse!
Je ne crois pas que Noémi entendit la phrase : en revanche, elle vit le regard, ce regard qui, attaché à sa main, la brûlait et semblait, avec elle, vouloir brûler aussi l'odieuse annonce.
Que se passa-t-il ensuite? J'eus la sensation que Noémi soulevée par un vent de rafale tourbillon-
nait comme un fétu : elle venait de mesurer le salut qu'elle offrait !
Impression tragique et brève. A la lueur d'un éclair, tout a croulé, le bien, le meilleur, le possible ; tout chancelle, le droit, les bienséances, les règles sociales. Révoltée, elle se demandait : « Au nom de quelle loi vais-je livrer mon enfant ? Quel devoir peut me contraindre à la prostituer aux bras d'un homme qu'elle n'aime pas? » Elle songeait encore : « Dussions-nous fuir et nous cacher n'importe oii, ne serait-il pas plus logique, plus sain, de vivre nous deux, cœur à cœur, oubliant et souffrant? » En même temps, elle jugeait le passé, demeurait stupéfaite de sa puérilité. La maison, quelques meubles, voilà donc ce pour quoi elle avait tué, et s'apprêtait encore à sacrifier sa fille ! Avoir tant souffert, aujourd'hui torturer Line, pour des murs et une façade !
— C'est de Juste, n'est-ce pas? balbutia encore Line.
Le buste de Noémi s'affaissa. Elle devint blafarde. Enfin, plus forte que sa volonté, une phrase s'échappa de ses lèvres :
— Line... j'ai réfléchi... Si tu ne veux pas, je n'exige plus rien...
Ce fut au tour de celle-ci de ne point répondre. Noémi reprit :
— Line... as-tu bien tout pesé ? il est encore temps...
— A quoi bon insister, maman, puisque je veux bien.
Ainsi le destin décidait. Nous n'avions plus le
choix de la route ; nous irions jusqu'au bout !
La tête de Noémi acheva de s'incliner. Je perçus encore dans un murmure lointain *.
— Si ton enfant porte le nom d'un honnête homme, me pardonneras-tu?
Line ne dut pas entendre. Elle venait de s'écrouler sur les genoux maternels, devenus pour la première fois son refuge, et qui, hélas ! ne pouvaient plus la bercer.
Dehors, un beau soleil inondait la place. Austère et digne, la façade rayonnait. Ah! les passants pouvaient envier notre réputation de solide et antique Maison ! Décidément, nous y mettions le prix !
Le lendemain, j'annonçai l'approche du dénouement. Tandis qu'Élise frottait mon cadre, une de mes roses tomba. Bien que Noémi ne fût pas superstitieuse, ce bris de verre la fit pâlir.
Puis nous entrâmes dans les jours qui suivirent comme dans une allée sombre. Il y en eut vingt exactement et, Juste étant venu quarante-huit heures après sa dépêche, ce fut le temps des fiançailles... "
Extérieurement, rien de plus calme. Pour saisir la tragédie, il fallait, ainsi que moi, scruter les regards et pouvoir descendre au fond des âmes.
Sur le visage de Juste, on n'apercevait qu'un bonheur sourd, et pour ainsi dire honteux de luimême. On eût dit qu'ayant dérobé une lumière, il ramenait sur elle son manteau pour dissimuler ce
larcin. Muet le plus souvent, il avait des yeux mendiants qui quêtaient un désir jamais exprimé, remerciaient pour le moindre souhait formulé au hasard, et parfois s'égaraient dans le vide, perdus on ne sait où.
Line, elle, gardait un sourire immuable. Si par hasard Juste tentait de prendre sa main, elle avait d abord un recul imperceptible, puis la lui abandonnait. Quand Juste parlait, on voyait qu elle écoutait de toutes ses forces : cependant, à la réponse, il apparaissait qu'elle n'avait pas entendu.
Sur la face de Noémi, enfln, je ne lisais que la terreur de l'absent. Parce que Pichereau n'avait pas reparu, elle ne songeait qu'à lui !
Il y a des êtres qui, pour être appréciés exactement, exigent Téloignement. De près, ils sont quelconques, insignifiants ou vulgaires. Ainsi, de tous les adversaires rencontrés jusqu'alors par Noémi, aucun o'avait semblé plus effacé que Pichereau. Je vous ai montré, il est vrai, ses épaules et ses mains; je vous ai dit aussi quelle impression de malaise nous avait laissée sa dernière visite : mais un miroir seul pouvait remarquer les épaules et les mains et, tout compte fait, Noémi avait écarté sa dernière suggestion. Or, grâce à l'absence, devant Noémi épouvantée une nouvelle silhouette se détachait du passé, celle-là singulièrement redoutable et muant le fantoche en bête de proie.
Pichereau, c'est entendu, parlait mal, manquait de monde, et à travers, des propos aigres, laissait filtrer une cupidité candide : qu'importe si, derrière cette façade, il y avait un être immoral et violent,
n*ayant jamais, depuis la mort de Clerabault, pardonné la disparition de Théritag-e ni cessé de vouloir reprendre celui-ci !
A mesure que Noémi regardait mieux, mille détails surgissaient, précisant cePichereau inconnu. Etait-ce elle ou lui qui avait eu jadis la pensée de renouer? Elle se rappelaitune intervention discrète du curé de Saint-Michel, des propos de Cornet, toute' îine série de suggestions venues d'ailleurs, autant dire de lui... Semblablement, elle avait cru désirer spontanément le mariage de Juste avec Line ; peut-être, en effet, était-ce elle qui en avait parlé la première : cependant, lejour de la demande, n'avait-il pas eu aussi Tair assuré du propriétaire qui lève le bras pour cueillir un fruit mûr? A sa dernière visite enfin, quelles phrases singulières avant d'aborder la demande d'une rente ! « L'héritage confisqué à votre profit... On n'est pas dupe deux fois... » puis au départ, cette menace encore : « Vous savez et je sais. » D'ailleurs, à sa sortie, nul découragement : il avait l'air plutôt gouailleur. On aurait cru même que le refus de ces quinze cents francs si maladroitement sollicités lui faisait plaisir... Quinze cents francs... au fait, pourquoi si peu? Une miette pour qui a rêvé de dévorer la miche ! Si ce n'était là aussi qu'une épreuve, la manière indirecte de mesurer un pouvoir de chantage ?
Le mot illumina Noémi. Un chantage! oui, ce devait être dans la manière de l'homme. S'il avait parlé de Line, c'est que tout seul, il l'avait espionnée ; s'il ne reparaissait point, c'est que, résolu à
tout perdre, c'est-à-dire à tout exiger, il attendait son heure. Un chantage, non plus par avarice mais par rancune du passé, voilà désormais la peur unique qui dévorait Noémi : un chantage, détruisant en un quart d'heure tout l'efïort des jours qui s'écoulaient...
Saisissez-vous combien, vu de loin et en raccourci, un tel Pichereau devenait plus effrayant que la cousine Rose ou Glerabault? Même Aésir de possession, même ardeur de conquête : seulement, entre eux et lui, la distance de l'amour à la haine; Jadis, les acteurs, quels qu'ils fussent, avaient agi dans l'exaltation de passions héroïques : celui-ci haïssait. Reprendre la maison pouvait être son vrai désir : se venger de l'avoir perdue en devait être un autre !
Rien d'ailleurs à retenir de ce temps des fiançailles voué tout entier à l'attente silencieuse de l'absent : rien, sauf deux incidents à peine remarqués quand ils survinrent et qui étaient pourtant récho du travail sourd préparant le dénoûment.
Le premier vint à l'occasion de la préparation du contrat. On vit un jour arriver M* Cornet tout effaré parla visite inopinée de M. Pichereau. Celui-ci lui avait exposé que la jouissance de la Maison, pour une personne malade et seule comme était Noémi, lui semblait abusive. Il réclamait, à titre de compensation, le droit d'y loger gratuitement, lui aussi, en occupant le premier étage.
A cette annonce. Juste fît un geste exaspéré :
— '• Impossible ! Au surplus, je me charge d'en parler à mon pbre.
ââ4 LES CHOSES VOIENT
Le lendemain, il fit connaître qu'en effet Taffaire était arrangée : M° Cornet avait dû mal comprendre. Et l'on n'en parla plus.
L'autre incident fut encore plus simple : un refus de Noémi de laisser venir Lamare examiner Line qui était de nouveau malade, refus si catégorique, que Juste surpris ne put se tenir de le remarquer.
— On dirait vraiment que vous avez peur de cet homme !
— Nullement, mais à quoi bon le déranger, puisque Line est déjà remise ou peu s'en faut? Nous n'aimons pas ses manières et je songe à le quitter après votre départ.
Cependant Juste continuait de regarder Noémi avec une attention singulière :
— Soit, dit-il, je n'insiste pas.
Vous voyez combien c'est peu. On s'imagine que les crises qui annoncent la fin d'une maison font autant de bruit que la bourrasque, avant-coureur de l'orage : rien de moins exact. Le dénoûment approchait, nous percevions son pas, mais ce n'était là qu'un résultat d'intuition purement intérieure. Les faits, eux, restaient simples et passaient inaperçus. Chacun, absorbé par son propre souci, négligeait de les sonder : et puis, si la fatalité ne rendait pas aveugle et sourd, serait-ce ei^oPS) la fatalité ?
Nous en étions là, quand elle apporta ènûn la terreur définitive, et ce fut je m'en souviens, le 13 janvier, jour fixé pour le contrat, ou plutôt la veille : car, le 12 au soir, nous reçûmes par exprès
une leUre de Juste annonçant que M. Pichereau, ienrviiçant à prolonger son opposition, s'invilait à déjeuner le lendemain ; après quoi, on irait de concert chez M® Cornet appos'^rles signatures. « Je raccompagnerai, ajoutait Juste, voulant être bien sûr qu'il ne changera pas de projet. Ne m'attendea donc pas avant onze heure». »
Elise qui avait apporté la lettre assistait à la lecture qu'en fît Noémi, mais ne put soupçonner quel battement de cœur accueillait ces nouvelles, car Noémi dit simplement:
— Elise, demain matin, on mettra les petits pots dans les grands. C'est le jour officiel des fiançailles de Mademoiselle. Que peut-on bien faire pour le déjeuner?
Une discussion de menu suivit. On convint qu'Elise irait en personne au marché, car on n'avait pas confiance dans Fautre bonne, mal dressée encore et qui n'avait pu, depuis le départ de Léonie, se plier aux habitudes de la maison.
A peine Élise sortie, Noémi revint à moi :
— Pourquoi ce revirement ? me demandait-elle. E! nous restâmes les yeux ouverts, continuant
de nous regarder, ayant la conviction que le possible dépasserait notre crainte, mais n'osant l'entrevoir...
^ue ne puis-je, avant d'aller plus loin, m'attarder à analyser ce tête-à-tete suprême ! C'est toujours au moment de les quitter qu'on s'aperçoit d'avoir mal vu ceux qu'on aime. J'avais été,.je le crois, un miroir fidèle. Pourquoi, cette nuit-là, en poursuivant mon office habituel, me sembia-t-il
découvrir un océan de lignes ignorées sur le masque admirable qui depuis bientôt quatre mois avait remplacé pour moi Tunivers? Plus je m'appliquais à les suivre, plus je me sentais impuissant à les rendre. Puisant des reflets sur cette chair, je ressemblais à un fou qui tente de capter la mer avec sa paume !
Regrets vains... oublions le visage; allons tout de suite à la crise suprême. Nous ne Tattendions qu'avec Pichereau : elle éclata dès neuf heures, c'est-à-dire à la minute même oii, frémissant, je reflétai Léonie se dirigeant vers la maison, et ce fut, vous Tallez voir, à la fois tumultueux, imprévu, et pire que tout ce que nos efirois avaient jamais escompté !
Léonie !... quoi ! cette fille n'avait donc pas quitté Dijon ? Était-ce à nous qu'elle en voulait?
Aucun doute ; elle venait...
Éperdument dressée, Noémi écouta ce qui allait suivre. Par une chance, à ce moment, Élise était encore au marché. Ce serait l'autre, du moins, qui ouvrirait à cette fille, l'autre qui ne la connaissait pas et ignorait l'avoir remplacée.
On sonna. La bonne ouvrit. Nous n'entendîmes que trois phrases, mais qui retentirent. J'aurais juré que Léonie voulait qu'on ne perdît rien de ce qu'elle disait.
— Voilà : c'est à donner au fils Pichereau...
— Une lettre?
— Une lettre.
Déjà, elle est repartie. Alors, pourquoi la domestique demeure-t-elle sur la porte? Ah ! je vois là-bas
Juste qui vient aussi ! non pas Juste accompagnant son père comme il l'avait annoncé, mais Juste tout seul, devançant l'heure... C'est lui qui a fait signe à la domestique d'attendre. Il se presse, il cmve...
— Madame est-elle avec Mademoiselle ? Puis-je la voir sans qu'on nous dérange ?
— Madame est seule.
— Dans ce cas, ne prévenez pas Mademoiselle que je suis là.
— Bien, Monsieur... Ah ! justement, on vient d'apporter une lettre pour Monsieur.
— C'est bon, donnez !
Nous écoutons toujours. Mais, à ce moment, une force entraîne Noémi au-devant du danger nouveau que Léonie, précédant Pichereau, a fait entrer dans la maison. Elle appelle :
— Juste ! venez vite, et jiites-moi tout de suite ce qui a pu se passer puisque vous arrivez sans votre père.
Et Juste, sans même examiner la suscription de l'enveloppe, pénètre dans la chambre, essoufflé, même Tair assez gai :
— Ne vous inquiétez pas. Si je me présente sans lui, c'est qu'auparavant et tout bien réfléchi, j'avais besoin de causer seul avec vous.
— Et moi, réplique Noémi presque sur le même ton, j'avais le même désir ; nous ne cesserons jaiP.ais d'être d'accord.
— Jô l'espère bien.
— • Alors, asseyez-vous, ««- Volonlier«é
938 LES GHeSES VOIENT
Cette fois le tête-à-téte était fini pour ne plus Jamais reprendre : la tempête commençait.
Epouvantez-vous à l'idée de ce qu'une pensée humaine peut receler d'inconnu! Le cerveau le plus simple, le plus droit, est encore un mystère dont on ne sait rien. Quelle âme aussi sincère, aussi* lisible que celle de Juste Pichereau? De plus, cet homme aimait, comme seuls peuvent aimer eeux qui ont la certitude qu'on ne les aimera jamais pleinement : ainsi Noémi redoutait tout de Pichereau, de Line, d'elle-même; elle n'avait jamais rien redouté de Juste, Or, à cet instant même, nous allions nous heurter à une atroce complication duc tout entière à lui. Encore cinq minutes, et celui sur qui nous nous reposions en absolue sécurité, nous révélerait que nous le connaissions moins qu'un passant !
Il y eut d'abord un léger remue-ménage ; Juste, toujours la lettre en main, jetait son manteau sur une chaise, s'installait sur une autre.
— De quoi s'agit-il? dit enfin Noémi.
Just<î sourit.
— Rien que de très simple. Puisque c'est aujourd'hui la reconnaissance officielle de nos fiançailles, je voudrais à cette occasion offrir à Line un cadeau qui lui fît plaisir, et je viens vous consulter. Avezvous une idée î
Noémi hocha la tête :
— Non, -mais nous allons chercher et nous trouverons. A mon tour, voulez-vous me permettre d'aborder tout de suite le sujet qui m'intéresse?
— Si vous le désire».
— Cette lettre...
— Au fait, je l'oubliais.
— Pourriez-vous me la confier une seconde? Surpris, Juste examina l'enveloppe.
— Oh ! dit vivement Noémi, rassurez-vous, je vous la rendrai. Je voudrais seulement m'assurer que ce que je pense est exact.
Juste tendit le papier. Noémi s'en saisit. Quelle que fût sa puissance sur elle-même, elle sembla s'emparer d'une proie. Puis, longuement, elle examina récriture vulgaire et les taches de doigts qui l'encadraient. Qui sait si Timage ne lui revenait pas d'un soir où elle avait tenu de même une lettre dans ses mains et, avec elle, le sort de la Maison? La vie recommence. Toujours muet et sans dissimuler un peu d'étonnement, Juste suivait des yeux ce manège.
— Hé bien ? fit-il, intrigué par le silence qui se prolongeait.
— Hé bien, dit-elle, je ne me suis pas trompée, c'est une lettre anonyme et je sais d'où elle vient. L'auteur en est une domestique que j'ai chassée.
Déjà Juste avançait le bfas pour ressaisir son bien.
— Yous comptez en prendre connaissance?
poursuivit Noémi.
— Évidemment.
Tout à coup, le visage de Juste venait de changer. Une anxiété singulière avait durci ses traits. Noémi répliqua simplement :
— Dans pe cas, la voici...
Héroïque, bravant le danger, elle laissa Juste la reprendre. Je vis ensuite celui-ci déchirer violemment l'enveloppe et en tirer une feuille de papier sale. Il allait sans doute commencer de lire, quand Noémi, encore une fois, appela d'une voix où perçait brusquement son angoisse mortelle :
— Juste !
Il releva la tête :
— Qu'y a-t-il?
Elle reprit d'un ton déjà plus clair.
— Croyez-vous utile vraiment de faire cette lecture ?
— Comment pouvez- vous supposer le contraire ?
— Qu'imaginez-vous y trouver?
Il hésita :
— Mais... je ne sais pas.
Les yeux de Noémi flambèrent :
— Et si je vous demandais, moi, de jeter cela au feu, tout de suite?
Il eut une sourde révolte :
— A mon tour, je vous demanderais pourquoi.
— Oh ! rien de plus simple. Sachant d'où cela vient, je sais ce que cela contient, des ordures ou des ;nensonges. La fille qui l'envoie est une fille perdue, qui se venge comme elle peut.
— Cependant, interrompit Juste, pour qu'elle y ait songé, il a fallu qu'elle possédât un prétexte.
— Elle est assez intelligente pour «sn inventer sans le secours de personne.
Hésitant, Juste attendit une seconde.
— Dans ce cas, reprit-il avec un air bizarre, il faudrait encore m'expliquer d'où vient que jusqu'à
présent vous m'ayez caché si soigneusement Texistence de cette fille ?
— Fallait-il vous entretenir de tous les incidents de ménage survenus depuis votre départ ? Moimême, je n'y songeais plus.
— Pourtant, vous n'avez pas hésité tout à Theure à reconnaître sa lettre !
— L'écriture n'est pas même déguisée !
— Pardon ! vous saviez aussi, sans Tavoir vu, que la lettre est anonyme.
— J'avais aperçu Léonie l'apportant elle-même.
— Alors, vous tenez toujours à ce que je ne lise pas ?
— Énormément!...
Juste s'était levé. Il fit deux ou trois tours à travers la chambre, puis revenant près de Noémi :
— C'est trop, fit-il, je n'hésite plus.
En même temps, de toute son âme, il s'efforça de plonger dans le regard de Noémi, tandis que, dans son regard à lui, affleurait enfin sa pensée si profondément celée jusqu'alors. Non, ce que je voyais là n'était pas un doute produit par l'instant présent : c'était l'œuvre des jours, le liquide depuis longtemps chargé de sel et qui, subitement, cristallise au premier choc amené par le hasard.
Noémi, terrifiée, le comprit comme moi, mais les paupières levées, soutenant l'assaut :
— A votre gré, fit-elle. Après tout, ce n'est jamais que vous que je désirais défendre.
— Contre qui?
— Contre vous-même.
Il haussa les épaules :
— Cela, non plus, je ne le comprends pas. Hardiment, elle releva le mot :
— Vous avez dit : «non plus. » Qu'y a-t-ildonc qui vous étonne ici?
Juste d'abord ne répondit pas. Je devinai qu'il se débattait comme on le fait en rêve contre une suggestion mauvaise. Mais ses traits se tendirent ; une force jalouse, plus impérieuse que l'amour même, domina ce désir de silence et, soudain, lâchant l'angoisse qui, sans que nous le sachions, ne Tavait pas quitté depuis le retour :
— Ce qui m'étonne? tout...
Noémi retomba sur l'oreiller. Ses yeux agrandis contemplaient Juste. Elle balbutia : .
— Vous m'effrayez !
juste ne l'entendit même pas.
— Tout, vous dis-je ! Dieu merci ! vous saviez, vous, dans quels sentiments, avec quelle confiance j'accourais à votre appel. Vous saviez encore avec quelle dévotion, quel agenouillement de mon être j'adorais Line, et vous saviez surtout que, l'aimant de cette sorte, et si je la désirais de toute mon àmej je n^/ la voulais que m'acceptant librement...
Il surprit un mouvement de Noémi et s'interrompit :
— Ah! vous voyez bien que je devine ! Ce qu'il y a? Je ne le sais pas, mais quand on est où j'en suis, on pressent l'impalpable! Depuis mon retour, je hume autour de nous je ne sais quelle conlrainte, une atmosphère d'insécurité, d'inquiétude, de mystère... Line même, quand elle est là, demeure absente. En ces heures que j'avais rêvées^ je me
découvre plus éloig^né d'elle que lorsque j'étais làbas, dans mon collège, assuré de n'être jamais aimé. Je vous dis que nous errons, sans vouloir Tavouer, dans un dédale de choses qu'on ne prononce pas, de sentiments qu'on n'ose se découvrir. Est-ce vous qui avez arraché à Line un consentement qui aujourd'hui lui fait horreur? Est-ce elle qui porte dans son cœur, à votre insu, une blessure secrète ? Peu importe la raison, je me sens prêt à douter d'elle, devons, et de moi-même! Tantôt, c*est Lamare auquel on interdit la maison. Tantôt c'est mon père qui, après avoir voulu ce mariage, n'en veut plus, puis en veut de nouveau. On dirait que mon sort flotte sur une mer et risque à chaque instant d'être englouti dans un remous... Et vous voudriez qu'après cela, pressentant ce que je pressens, tenant en main de quoi me guider vers un peu de lumière, — pour vous faire plaisir, pour vous épargner un aveu, peut-être ! — je re-» nonce à en profiterî Allons donc !
Enfin il se décidait, ouvrait le feuillet.
— Juste !
— • Quoi encore?
— Juste ! avant d'aller plus loin, avant de commencer, un dernier mot! il le faut!... Ce que vous venez de dire est l'œuvre d'un amoureux qui prend son délire pour de la réalité, mais peu importe ! je vous le pardonne... Admettons encore, si vous le voulez, que quelque chose ait traversé notre passé, quelque chose de douloureux et qui soit heureusement retombé dans l'oubli : ne sentez-vous pas que, même le connaissant, vous aimeriez Line
autant qu'auparavant, plus peut-être! Alors?... S'il en est ainsi, pourquoi salir votre pensée au contact d'une calomnie qui, étant donnée Tori^ine, ne peut être qu'abominable? Pourquoi, jouissant d'un de ces bonheurs qui sont l'exception, pourquoi, sous prétexte de le confirmer, risquer de le détruire bêtement et alimenter votre folie momentanée *avec une autre, celle-là méchante et pernicieuse ? Croyez-moi ! surtout si vous doutez, nheux vaut mille fois garder ce doute et laisser intact de souillure un amour dont vous pleurerez ensuite l'atteinte avec des larmes inutiles ! J'ai dit : surtout si vous doutez... mais de quoi doutez-vous? Raisonnons. Vous craignez que je n'aie contraint Line à vous épouser ? Il était si facile de vous accepter tout de suite, et nous ne l'avons pas fait ! Vous redoutez je ne sais quelle machination ? Dans cette union, je donne tout, ma fille et ma fortune : qu'apportez- vous ? rien, et pourtant c'est vous qui êtes choisi ! Un tel sacrifice ne s'explique pas s'il n'est l'œuvre d'une estime profonde et d'un amoîir sincère. Ah! cette fois, ne niez pas, vous commencez à hésiter ! C'est qu'aussi, tout à l'heure, je ne songeais qu'à vous. Mais il y a Line encore, Line qui a besoin que son rêve demeure intact ! Ce n'est plus vous seulement qui êtes enjeu, c'est elle !
Voyant la porte s'ouvrir, Line entrer au même instant, Noémi acheva :
— Justement la voici : qu'elle décide à son tour, entre vous et moi, lequel ici l'aime le mieux !
A la vue de Line qui, interdite, venait de s'arrêter, sans oser avancer ni parler, Juste eut un hautle-corps.
— Soit! fit-il d'une voix brève, qu'elle en décide !
Alors, s'approchant d'elle :
— Line, voici une lettre qu'on vient de m'edresser. Cette lettre, je ne l'ai pas lue encore; prenezla...
De force, il la mettait en même temps dans la main de Line.
— Et maintenant, parcourez-la...
— A quel propos et pour quoi faire ? balbutiait enfin Line, examinant tour à tour Juste et sa mère.
— Pour me dire si je dois en prendre connaissance...
— Vous êtes fou ! s'écria Noémi.
— Ah ! pardon ! riposta Juste, c'est vous-même qui l'avez choisie comme juge !
Puis revenant à Line, il haleta :
— Mais lisez donc !
Les yeus de Line s'abaissèrent. Je vis ensuite ses lèvres se plisser. Dès la première ligne, elle avait deviné ; cependant rien ne trahit son émoi ; je crois même qu'elle n'en eut pas. A l'inverse de Noémi, elle ne luttait plus contre la destinée. Elle se savait le jouet du flot : elle était résignée au oaufrage, elle le souhaitait peut-être !
Il s'était fait un silence profond. Dévorant Line du regard, Juste cherchait la vérité sur le visage adoré. D'ailleurs, parce que c'était le visage adoré,
qu'y pouvait-il trouver ? Certainement, si Line avait été présente dès le début de l'entrelien, le dénoûment n'aurait pas été celui qui allait venir. Avant que d'achever, Line laissa retomber le papier.
— Non, décirlément! murmura-t-elle avec un frisson de honte ou de dégoût.
— Line ! je vous en conjure ! répondez ! dois-je lire à mon tour?
Elle tendit la lettre d'un geste las où se découvrait d'avance sa résignation à l'inéluctable :
— Si vous voulez...
Trois mots, rien que trois mots, mais qui, en tombant^ semblèrent creuser dans le sol un trou pareil à une fosse. Inerte sur le fauteuil, Noérni paraissait ne plus rien voir. Nous attendions le désastre. Brusquement Juste saisit le papier, le déchira, et jetant les débris dans le foyer :
— Vous le voyez, ma chérie, murmura-t-il d'une voix éteinte, j'ai confiance en vous, une confiance aveugle, absolue...
La lueur claire du papier qui flambait se réverbéra sur ses joues. Il avait approché de Line, prenait ses mains :
-^ Toutefois, poursuivit-il, maintenant que je vous ai prouvé cette confiance, vous allez, n'estce pas, me rendre la pareille, et me dire de quoi il s'agissait?...
Cette fois, un long frémissement agita le corps du Line. Il s'en aperçut :
— Ohl je ne vous demande pas ce qu'avait écrit colle fille ! Seulement, pour tenter de détruire notre
LÉS CHOSES VOIENT ' â47
bonheur, il lui a fallu au moins un prétexte. Tout roman, si absurde soit-il, part d'un fait, souvent insign"irîant, qui doit donner au reste son air de vraisemblance... Hé bien, c'est ce rien que je vous supplie à mon tour de me dire avec franchise...
Tandis qu'il parlait, il s'apercevait avec stupeur que les traits de Line se fermaient.
— Je ne sais ce que vous voulez... fit-elle enfin si bas qu'on l'entendit à peine.
Il n'avait point cessé de garderies mains de Line dans les siennes ;
— Ecoutez encore, Line. Il me semble que vous ne sentez pas toute rimportancê que j'attache à ma demande, et pourtant j'ai l'intuition que notre avenir en dépend. Si je vous importune, ce n*est, je vous le jure, ni pour le plaisir vain de forcer un de vos secrets, ni avec l'intention de vous reprocher ensuite quoi que ce soit...
11 hésitait. A son tour, je le voyais trembler.
— Seulement, depuis quelques jours, j'avais peur... oui, j'ai eu peur de me réveiller trop tard, victime de j'ignore quelle combinaison héroïque ou basse... Cent fois déjà, j'ai été sur le point de vous demander quel fossé nous sépare, et pourquoi, étant résolue à ne jamais le combler, vous m'avez fait appeler : Toccasion est venue. ProuVez-moi, si je m'abuse, que je suis victime de ma propre chimère, et vous confiant à moi pour un coin du passé, assurez-moi de votre confiance pour tout l'avenir !..,
Line, sans répondre, avait dégagé ses mains prisonnières. Il y eut encore nn silence. Juste recula : il chancelait.
— J'ai compris, dit-il simplement.
— Que faites-vous? s'écria Noémi. • 11 se retourna vers elle :
— Ce que je fais? dit-il d'un ton étrange, ne le voyez- vous pas? de la lumière.
Comme soulevé® par une rafale, elle tenta de se dresser ;
— Malheureux ! Comment vous répondj-ait-clle, puisqu elle ignore tout !
— Ah! vous avouez donc que vous, du moins, n'ignorez pas?
Noémi haussa les épaules :
— Je suis au courant, en effet, de bruits qui ont couru sur la maison.
— J'exige de les connaître !
Elle eut un cri de révolte :
— Pas devant Line !
— Qu'importe! ne faut-il pas qu'elle aussi les apprenne pour pouvoir se défendre?
— Alors, plus tard!
— Tout de suite ou jamais !
Ce fut Line qui répondit cette fois :
— Alors, jamais !
Frappé à mort, il la regarda longuement, puis s'inclinant très bas :
— C'est vous-même qui aurez décidé, fit-il d'une voix éteinte.
— Juste ! cessez ce jeu ! supplia Noémi éperdue. Il répondit encore :
— Un jeu ! ne devinez-vous pas que j'en meurs! Il continuait d'ailleurs de reculer. 11 s'en allait
pour toujours; il ne doutait pas du moins que cela
fût ainsi, mais c'était précisément à cet instant que le destin entrait pour lui. Pichereau, sans s'annonce,r, venait de paraître et regardait son fils ! Avec lui, Noémi et moi sentîmes que tout était perdu et c'était vrai, mais pas comme vous pourriez l'imaginer, — d'une manière autrement profonde. Si Juste devait épouser Line et le rêve de Noémi se réaliser, nous allions trouver dans cette victoire le sommet du désastre !
A la vue de Pichereau, Juste eut le cri que jette le désespéré à toute forme humaine qui passe, parce qu'elle peut être un secours :
— Père ! Ah ! père ! il faut que je sache ce qui se dit sur la Maison !
Il prononçait « la Maison, » lui aussi, et déjà noua confondait avec elle !
Je vis Pichereau sourire; je le vis examiner tour à tour son fils,, Noémi écroulée sur son fauteuil, Line semblable à une statue, et enfin le foyer, oui, le foyer ! où des débris carbonisés de la lettre s'agitaient encore, comme une paupière vivante. Et tout à coup, son rire s'épanouit, ironique, paisible, douteux jusque dans sa gaîté !
— Quoi ! dit-il, les amoureux se disputent? Dans ce cas, on commence par les envoyer en pénitence. Allons, mes enfants, donnez-vous la main sans arrière-pensée inutile, et filez hors d'ici, loin des vieux qui ont à parler de choses plus sérieuses. Si plus tard vous désirez des éclaircissements, nous verrons à nous remettre à votre disposition !
Ah ! si vous aviez analysé ce ton de Pichereau assurant qu'il se remettrait à leur disposition! C'était
un ton d'incroyable bonhomie, eardial, endimanché, et pourtant où passait la pire menace ! Nous ne savions pas encore pourquoi ce Pichereau avait revêtu sa redingote luisante et pris son chapeau haut de forme. Nous ignorions pourquoi ce Pichereau lustré, bienveillant, consolé, avait daigné pous épargner; mais, simplement à l'entendre, nous ne pouvions plus ignorer qu'il se présentait en vainqueur et possédait un jeu de prince !
Enfin le rire s'éteignit. Pichereau poussait maintenant Juste etLine vers l'entrée, disant :
— Sont-ils bêtes! Grand Dieu! Sont-ils bêtes !...
Puis les ayant conduits jusqu'au couloir, assuré qu'ils s'en allaient disposés à dissiper ce qu'il nommait « un nuage d'Eros )», il reparut, ferma sur lui la porte :
-~ Hé bien, ma cousine? fît-il changeant soudain d'allure, de sourire, même de figure : où en êtes-vous depuis notre dernier petit entretien?
Mais déjà, comprenant que la seule vraie bataille commençait, ceci n'ayant servi qu'à préparer cela, Noémi s'était redressée et regardant Pichereau avait pris l'air de défi des gens qui n'ont plus rien à risquer. Ah! le beau, l'admirable visage! Aujourd'hui encore, tandis que je raconte cette heure ultime, je sens sur mon verre l'impression du front de marbre, des yeux brûlants, de la bouche hardie, des lèvres méprisantes. Sur cette face tout à l'heure aux abois, plus de découragement : ni hésitation, ni peur, mais un rayonnement de menace jeté par tous les pores, Elle semblait crier : « Le crimo même ne m'arrêtera pas ; je le connais! » J avais
oublié que cette infirme ne pouvait plus marcher : je m'attendais à la voir bondir.
Ce fut d'une voix tranchante que^ coupant au plus court, elle riposta :
— Que prétendez-vous me demander encore, puisque vous reparaissez?
Du même coup le masque jovial de Pichereau acheva de tomber comme décroché par une main rude.
— Vous avez raison, ma cousine, inutile de perdre notre temps !
Elle reprit, avec un dédain qui fustigeait radver*" saire :
— Surtout, soyez bref!
— Voici, dit Pichereau ave^ »*n calme de garçon de recette. L'autre jour, Tidée d'une rente ne vous a pas souri. Je crois même que vous n'avez pas menti en affirmant que la dot restait intacte. N'aurais-je rapporté de ma petite requête que cette première conviction, je n'aurais pas perdu ma visite. Aujourd'hui j'ai trouvé une combinaison meilleure et qui ne vous coûtera rien, car la maison ne vous appartiendra plus. Comme Cornet vous l'a annoncé, j'entends être logé ici après le ma** ri âge.
— Impossible.
' — Très possible, au contraire,
— ie ne le tolérerai jamais.
— Allons donc! vous allez me prier, vous-même, d'emménager sans délai.
— Je serais curieuse de savoir pour quelle raison.
— Parce que, si je restais chez moi, je serais obligé de prendre une nouvelle domestique.
— Je saisis de moins en moins.
— Au fait, elle était chez vous, il y a quelque temps, et se nomme Léonie. Commencez- vous d'être au point?
— Ah ! c'est vous qui avez relancé cette fille?
— Moi-même.
La bouche de Noémi eut une crispation d'indicible mépris :
— Je m'étonnais aussi qu'elle eût tenté son coup aujourd'hui même : j'aurais dû me douter que vous en étiez, fit-elle impassible.
— Il paraît en effet que j'en étais, dit M. Pichereasii, avec l'orgueil du joueur qui tourne le roi.
— Malheureusement, le coup est raté, la lettre est brûlée.
M. Pichereau répliqua, paisible :
— J'y comptais aussi.
Maîtrisant sa surprise, Noémi haussa les épaules :
— Vous vous vantez!
— Pas du tout. Je voulais vous avertir avant ma venue. Réfléchiss'ez que la lettre, sans cela, aurait été remise chez moi et non chez vous.
— Soit.
Ils firent une courte pause. Face à face, les adversaires se taisaient, Noémi le dos raide et les yeux toujours levés, Pichereau debout mais le dos rond et l'allure paisible.
— Alors? reprit Noémi.
— Alors, c'est à prendre ou à laisser* !*— C'est le chantage ?
— Oh ! ma cousine, encore un trop gros mot et toujours inutile. Mettons que ce soit un moyen de vous convaincre.
— Seulement, le propre d'un chantage est de reposer sur une base illusoire. Cette fille ment.
— Elle ne ment pas.
— Les juges en décideront, car je compte déposer une plainte, une fois le mariage fait.
— Vous plaira-t-il que je dépose en même temps quelques billets adressés à Line? J'ai eu soin de les acheter.
Le souffle de Noémi devint plus court, mais ce ne fut qu'un émoi passager.
— Si vous voulez : car, ou vous mentez à votre tour, ou, votre fils marié avec Line, je vous défie de risquer l'aventure !
Je crus que Pichereau allait sauter à la gorge de Noémi : il se contentait pourtant d'avancer d'un pas.
— Aussi la risquerons-nous tout de suite. J'ai les billets sur moi.
— Ah ! vous avez...
Jusqu'alors la voix de Noémi n'avait pas faibli. A ce moment seulement elle s'altéra. Ce n'était pas tant l'affirmation de Pichereau qui en était cause, que l'effrayante persistance du passé à revivre. Une fois de plus, la Maison était redevenue l'enjeu d'un paquet de lettres.
M. Pichereau flairant l'approche du triomphe eut un cri :
— Enfin ! vous commencez à être raisonnable ! il était temps.
Mais elle se reprenait déjà, haleta :
— Noii, tout cela est du roman. Vous ne save» rien. Vous n'avez jamais rien su.
Farouche, il se pencha vers elle :
— Pas de bravade ! je sais tout.
Et il leva les bras, comme pour étouffer les protestations inutiles :
— Tout, vous dis-je ! ... et qu'il était son amant, . . . et qu'ils se voyaient chaque jour... C'était cette fille qui apportait les lettres de Fhomme et Line répondait elle-même, sous vos yeux... tenez, là! à cette place... Il suffisait de promener la lampe, ou de la lever : le tour était joué 1
Pétrifiée, Noémi jeta encore :
— Taisez-vous ! je jure que je ne vous crois pas.
— Voulez-vous que je dise aussi son nom?
— Ali ! oui ! Son nom !... Savoir enfin son nom ! Mais Pichereau, croyant à un nouveau défi,
éclata de rire :
— Non, tout à rheure, devant Juste, si vous le désirez, car, voyez-vous, cette fois je compte bien ne plus lâcher le morceau : à chacun son tour!
Maintenant il se penchait vers le visage, le tou^ chait presque. D'ailleurs, ne croyez pas qu'on pût les entendre du dehors : ce n'était pas une dispute, c'était bien pis! Ils parlaient bas, haleine contre haleine.
— A chacun son tour! Jadis vous m'avez volé la maison. Tandis que je soufflais dans mes doigts, vous vous y pavaniez et vous croquiez les rentes, ces rentes qui devaient être à moi! Jadis, vous aviez pitié de moi, pauvre bonhomme grugé.
miteux, ravi de ramasser vos miettes.. . Voilà! un tour de roue, et nous y sommes. J'avais mis dans ma tête de ravoir Fliéritage : je savais bien qu'un jour ou l'autre la fille vaudrait la mère. J'ai monté la garde et je tiens tout!
Tandis qu'il parlait, ejcorbités, les yeux de Noémi ne quittaient point ceux de Pichereau, de e ^^ichereau grise de victoire, le seul vrai, et si pareil à ce que nous avions pressenti! Mais plus celui-ci crachait de haine, plus elle se révoltait. A ce moment, j'en suis sûr, Noémi avait oublié Line, Tlnconnu; elle ne songeait plus qu'à la Maison, sa conquête!
Elle balbutia encore :
— Jamais ! partez !
— Vous avez réfléchi?
Elle répéta :
— Jamais ! jamais !
Alors Pichereau, se précipitant vers la porte, appela :
— Juste! viens ici ! Juste ! Juste I Elle aussi, maintenant, criait :
— Juste ! à Taide !
J'entendis courir dans le couloir. M. Pichereau brandit des lettres :
— Juste ! viens recevoir ton cadeau de noces ! La voix de Noémi couvrit la sienne :
— Juste! chassez cet homme!... Votre père.,* Juste... Juste...
Mais arrivée à ce point, la phrase s'arrêta dans sa gorge. Un râle rétoufïa.
— Grand Dieu ! s'écria Juste, voyant la tête de Noémi retomber* sur l'oreiller.
Une joie sinistre illumina Pichereau :
— Va chercher un médecin ! Tu vois bien que c'est son ^^fïaire désormais et non la nôtre...
Et sans quitter du regard sa victime, il laissa Juste courir chercher du secours.
Noémi, elle, avait cessé de voir Pichereau. Toujours démesurément ouverts, ses yeux restaient tournés vers moi. Une dernière fois, ils me prenaient à témoin. Voulaient-ils me dire adieu ? Je ne sais pas... Je ne perçois plus maintenant que Teffroi de cette minute inoubliable où, terrassée, pareille à Clerabault mais moins heureuse que lui, puisqu'elle sentait encore et pouvait suivre ce qui se passait autour d'elle, Noémi assistait à la ruine de son grand rêve et au vol de la Maison!
Ensuite, plus rien... des visions brèves d'instants, des morceaux qui scintillent sur ma face comme les éclats d'un verre brisé...
Line, les domestiques, sont accourus. A grand' peine, on a ramené un médecin que je ne connais pas. J'entends ce dialogue entre lui et Pichereau ;
— Langue paralysée... deuxième attaque... état grave.
— Qui peut durer?
— Peut-être un mois, peut-être moins.
— C'est que, mon fils devant épouser sa cousine à la fin de la semaine, je tiens essentiellement à ne pas remettre le mariage.
— Espérons que ce sera possible.
' — En tout cas, pourvu qu'elle soit en vie, nous
ne serons pas gênés. C'est le notaire qui doit conduire Line à Tautel. ^
... Un peu plus tard, Pichereau encore s'adresse à Line :
— Ma chère enfant, rassurez- vous : je ne vous laisserai pas seule. Justement quand le malheur est arrivé, nous venions de convenir avec votre mëre, que je m'installerais ici après votre départ. Je le ferai dès aujourd'hui, voilà tout... Avez-vous entendu aussi que le médecin recommande expressément Tabsence du bruit? Il ne faut pas la laisser dans cette pièce. Il faut la changer de chambre et l'installer tout de suite, sur la cour...
. — Mais comment la monter au premier ? réplique Line, la tête perdue.
— A quoi songez-vous ? Nous la laisserons au rez-de-chaussée : je parle de sa chambre... vous savez bien?... son ancienne chambre... jadis. D'ailleurs, ne vous occupez de rien. J'ai donné des ordres...
Ah ! Noémi doit entendre ! Bien que les yeux soient fixes et les traits inertes, je viens d'apercevoir un frisson ondulant à la surface du visage immobile !
D'ailleurs, M. Pichereau n'a pas perdu de temps. Il y a une heure à peine que c'est arrivé et tout est déjà prêt. Voici qu'on f*pproche du fauteuil de Noémi. Celui-ci roule, poussé par Juste. Line suit derrière. Un suprême éclat de lumière sur le front que je ne verrai plus, puis l'effacement... Je ne refléterai désormais que Pichereau demeuré là, Pichereau qui va s'installer à sa place tout de suite,
Pichereau maître à son tour de la Maison, comme elle le fut jadis, tandis que Fagonisante, elle, rep^agne sa chambre de domestique ! Le duel est terminé, le passé a tout détruit, en tout recommençant.
Savourant Theure triomphale, M. Pichereau s'est mis à se promener à travers la pièce. Comme au jour où je l'aperçus pour la première fois, son regard se pose sur chaque chose, inventorie... Tout à coup, il m'aperçoit, moi, le témoin. ! Est ce bien moi qu'il aperçoit, ou son propre visage, ou à travers moi tout ce que j'ai reflété de la scène atroce qui lui valut ces dépouilles ? Alors d'un geste nerveux il tire sur la sonnette :
— Dites donc, ma fille, décrochez cette histoirelà, tout de suite et mettez-la où vous voudrez, au grenier par exemple. Je n'aime pas les miroirs : ils me gênent...
Les mains d'Élise me saisissent. Une dernière fois, je répète la place, le square, le coin favori de celle que j'ai tant aimée parce que la plus vivante des choses reflétées.
— Allez donc plus vite ! s'écrie encore Pichereau furieux. Je me vois de travers dans cette sacrée machine, ce qui est toujours mauvais signe.
Élise ne manifeste aucune surprise : — * Le miroir de Madame, bien sûr, ne peut que s'occuper d'elle !
— En effet, elle est bien mal, constate M. Pichereau redevenu allègre.
Élise ayant achevé de me décrocher, m'emporte. J'entrevois ensuite une vague succession de mar-
ches, des murs sombres, une porte poussiéreuse. Tout à coup je me retrouve ici, condamné à Tobscurité, c'est-à-dire à la plus terrible des prisons...
Depuis lors, j'y suis resté, aveugle, ne découvrant que rarement un rayon de soleil, jamais un vivant. Mais qu'est-ce que cela fait, après ce que j'ai vu?... Pour un miroir, la vie n'est pas la répétition vaine de jeux de lumière vains ou d'objets imnaobiles. Elle consiste à refléter une âme avec amour, ce qui est s'en créer une autre pareille.
Parce que j'ai aimé Noémi, je ne l'ai pas quittée. Aujourd'hui encore, dans ce grenier et bien qu'elle soit morte, — elle expira le surlendemain du mariage, — je la sens sur mon verre, tel un être de chair. Pour la ressusciter, il me suffit de secouer la poussière du souvenir : l'apparition surgit. Elle est làl Je la vois et toujours elle incarne la Maison...
Je puis être vendu : où que j'échoue, elle me suivra : et je me sens, par elle, un peu de cœur humain, beaucoup d'orgueil, et comme un goût de mortl