QUATRE MURS
Au cœur de la Maison, il y avait la cour. Émaillée de mousses verdissantes entre lesquelles des pavés noirs pointaient vers le ciel, elle ne paraissait pas s'occuper, des choses, et les choses, non plus, ne s'occupaient jamais d'elle. Gomme la place Saint- Michel, et le square, et tout ce qui par destination repose à la belle étoile, elle était traitée en étrangère. On ne supposait pas qu'elle pût se comparer aux meubles, ni vivre de leur vie. Elle était là, parce qu'il faut bien que çà et là le sol reparaisse, mais elle y était au même titre que le trottoir.
A quoi pensait la cour? Qu'avait-elle retenu? On ne l'avait jamais su, car elle ne parlait pas.
Ceci encore achevait d'en faire un être à part et singulier. Tl est évident que, partie intégrante de la Maison, elle eut, au moins de temps à autre,
exprimé son sentiment. Le placard, par exemple, quoique très fermé, s'y risque à peu près une fois Tan. Mais si Ton connaissait la voix des choses, de toutes les choses de la Maison, on n'avait jamais entendu celle de la cour : la cour était muette.
Cependant, si elle avait parlé ! Car une cour voit tous les départs et toutes les arrivées ; c'est également un lieu profond, une sorte de fosse où les gens laissent tomber leurs rêves, quand personne ne les surveille.
La cour avait assisté ainsi à la fuite de Rose, au départ de Noémi portée dans une bière en sapin par quatre hommes que précédait un seul prêtre, et à celui de Juste que emmenait à Gondom sa bienaimée. Par la cour encore, avaient repassé les malles vides, après la mort de Line, quand Juste renonçant à toute vie active était définitivement revenu. Tant de fois enfin, elle avait vu soit Pichereau, soit Juste, errer sur ses pavés, l'un songeant au délice de posséder la maison, l'autre à sa douleur que ni le temps ni son fils ne semblaient apaiser !
Hélas I la cour ne parlait pas. De tant de souvenirs, on ignorait si elle en gardait un seul, et la Maison la méprisait...
Autour de la cour, qomme autour de toutes les cours, il y avait quatre murs se tenant par les coins, quatre murs très bavards, qui avaient l'air de vieux réunis en cercle et cherchant à trouver un sou tombé au milieu d'eux. Ces murs, eux, étaient bien de la Maison.
Chacun avait une figure particulière.
Celui de la grande chambre, percé de larges ouvertures géminées, respirait une noblesse sereine et méprisante. Le mur de la cuisine, troué un peu au hasard, faisait songer au visage d'une fille grêlée. Le mur du fond, muni de fenêtres régulières mais étriquées, évoquait l'image d'un cousin pauvre. Enfin le mur mitoyen, toisonné de lierre et haut sur jambes, ressemblait à un pique-assiette qu'on recueille pour sa gaîté, bien qu'il vive dans la bohème et se plaise à la crapule.
Les voix des quatre murs formaient un quatuor aussi discordant que leurs personnes.
Le mur de la chambre parlait avec dignité. Le mur de la cuisine parlait aigre et sans correction. Le mur du fond s'exprimait à voix basse et toujours avec des hésitations diplomatiques. Le mur mitoyen, lui, grasseyait d'une façon canaille.
Or, à ce moment, les quatre murs contemplaient la cour, et ils avaient l'air détaché de banquiers qui, traitant de philanthropie après dîner, surveillent distraitement la rue où passent des pauvres. De son côté, la cour, pointillée de pavés tristes comme d'autant d'yeux rusés, leur rendait ces regards.
A quoi pensaient les murs? On ne sait jamais quelles idées hantent ces hauts personnages ni pourquoi certaines paroles les font vibrer plutôt que d'autres.
— Un goût de mort ! Gomme il y va I dit soudain le mur de la chambre, relevant le dernier mot du miroir.
Le mur de la cuisine poursuivit d'un ton hargneux :
— Un cœur humain ! merci du cadeau! d'ailleurs il se vante.
— De l'orgueil, en tout cas... glissa le mur du fond. C'est la seule chose raisonnable qu'il ait dite.
— Ne trouvez-vous pas que ce poseur nous la baille belle avec son Inconnu? reprit avec autorité le mur de la chambre. A sa place, il y aurait eu beau temps que j'aurais percé le myslère, car cet Inconnu est cause de tout.
— Non, dit le mur du fond, c'est Pichereau.
— Non, dit le mur mitoyen, c'est l'amour.
— Quelle sottise !
Le mur de la chambre poursuivit, sentencieux :
— L'amour est un mot dont les hommes se servent pour excuser leurs méfaits.
Le mur du fond riposta :
— Ne parlez pas de ce que vous ignorez : l'amour n'est pas un mot : c'est une maladie.
Mais le mur mitoyen reprit, devenu subitement grave :
— L'amour est un être : je l'ai vu !
— Illusion ! afflrma le mur du fond : vous plaisantez toujours.
— Je l'ai vu! dit pour la seconde fois le mur mitoyen.
Le mur de la chambre jeta vers lui un coup d'oeil apitoyé :
— Allons donc! on ne peizt voir que les hommes. La cour elle-même vous le dirait, si elle pouvait parler !
Un frisselis courut sur le lierre du mur mitoyen :
— Je répète que j'ai vu passer rameur. A côté de Rose, il avançait d'un pas allègre. A côté de Noémi, il marchait violemment; derrière Line, il Bautait comme un jeune chat. A chaque apparihon, je le prenais pour un nouvel étranger, puis je le reconnaissais : c'était bien toujours le même.* Personne ne peut se vanter de connaître tous les êtres qui habitent une Maison !...
— 11 n'y a que les hommes pour la rendre vie vante ! affirma le mur de la chambre.
— Pourtant, depuis longtemps aucun homme n'y a paru et la Maison vit toujours !...
— Qui peut savoir pourquoi une Maison vit? reprit le mur du fond.
— En tout cas, repartit sèchement le mur de la chambre, l'amour n'y doit être pour rien.
— Croyez-vous ?
— A quoi servirait-il, puisque nous n'aimons pas?
Tout en devisant, les quatre murs ne cessaient de regarder la cour muette, avec cette sécurité spéciale que donne la certitude de n'être pas interrompu.
\ Au grenier, comme après le récit de l'horloge, tout se taisait. La conversation des quatre murs arrivait-elle jusque-là? On n'imagine pas combien la voix des choses est inaccessible aux indiscrets. Il suffît quelquefois de toucher un ruban pour l'entendre : d'autres jours, on a beau remuer tout un tiroir, celui-ci s'obstine à se taire.
Soudain, les murs tressaillirent : à leurs pieds, Us venaient de percevoir un soupir^
Puis des mots montèrent d'en bas, lointains, mais aériens et trës légers. Pareils aux gouttes 4'un jet d'eau, ils avaient Tair de retomber tout de suite sans parvenir à dépasser une certaine bauteur.
Enîin la cour parlait 1
Elle disait :
— Le mitoyen dit vrai ; j'ai connu le pas furtif des amoureux et la caresse de Tamour marcbant à leur suite sur mon pavé. Hélas ! les amoureux ne sont plus et depuis lors la maison n'a plus d'âme. C'est qu'en s'en allant, l'amour la lui a prise. Elle ne reviendra plus !
Dans le grenier, le secrétaire, au lieu de s'étonner comme les murs, eut un sourire sceptique :
— Pour savoir où est notre âme, dit-il aux choses attentives, attendez de connaître la fin.
Cependant, bouleversés, les murs continuaient d'examiner la cour. Etait-il possible qu'elle eût parlé V N'avait-elle pas toujours son aspect de concierge endormie?
— Hélas! reprit le secrétaire, se recueillant, l'aube approche et je devrai raccourcir mon récit.
Le mur de la chambre se redressa :
— Voilà qui est singulier, dit-il, j'aurais juré que j'avais entendu parler la cour : c'était une illusion. Les gens de notre âge ont tort de prolonger ainsi leur veille...