‹ Les chrétientés celtiquesChapitre 234 sur 301 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

5. HE.Ric, M trac. Germani, I, 8 (P. L., CXXIV, 12iS). — Cf. L. Tradbs, M. G., Poet. Lat., III, p. 422.

compatriotes installés dans cette ville1. Nul étranger, si l'on excepte Alcuin, n'exerça, dans la France carolingienne, une influence intellectuelle plus marquante. On cite parmi ses principaux disciples "VVicbald, qui devint évêque d'Auxerre, et deux Scots, Hélie, qui fut l'un des maîtres d'Heiric d'Auxerre, puis occupa le siège épiscopal d'Angoulème, et, peut-être, Martin l'Irlandais (-f- 875), l'un des plus érudits représentants de la colonie scotique de Laon2. L'influence de l'enseignement philosophique d'Erigène est encore sensible, aux xie et xne siècles, chez saint Anselme, Hugues de Saint- Victor et Honorius d'Autun3.

Grâce aux Scotti amateurs de grec, il devint même à la mode d'helléniser à Laon. L'évêque Hincmar s'y essaya. Bien mieux, lui qui ignorait sa propre langue, au dire de son oncle Hincmar de Reims, il se piqua d'apprendre à parler l'irlandais 4.

Sedulius Scottus arriva sur le continent vers le même temps que Jean Scot Erigène. Il se fixa à Liège s. L'évêque Hartgaire (840-855) l'y retint comme professeur à l'école de Saint-Lambert. Peu fortuné, ses leçons lui procurèrent quelques ressources. Il sut du reste intéresser à son sort par des vers faciles, abondants et aimables, les personnages les plus haut placés de l'époque, les évêques Hartgaire et Franco, Charles le Chauve, Lothaire Ier, Irmingarde, son épouse, Louis

1. L. Tr.ube. .V. A., xviii, p. 104; 0 Romn nobilis, p. 36-2-363; Poet. Lat., III. p. 519, n. 4.

2. Traube, Poet. Lat.. p. 519-520, D. 5 in fine: p. 422, n. 2 in fine; p. 523.

3. Voir l'analyse des travaux d'Enders, Draeseke et Ostler sur Jean Scot dans la Revue des sciences philosophiques et théologiques, i, p. 749; il, p. 768.

4. Hincmar. Opusculum LV Capitulorum [SiRMOND, Hincm. op.. t. II, p. 547).

5. il arriva dans cette ville entre 840 et 851 d'après H. Pirensk. Sedulius de Liège, p. 20.

le Germanique, etc. *. Il possédait aussi le grec, mais non pas au point de versifier en cette langue comme Jean Scot. Comme son compatriote, il était doué d'un savoir encyclopédique. Indépendamment de ce que nous avons déjà dit de son activité littéraire, il commenta les grammairiens Eutychès, Donat, Priscien, expliqua Y Isagoge de Porphyre et composa pour Lothaire II le De rectoribus Christianis, sorte de miroir royal, écrit tantôt en vers, tantôt en prose 2. Il nomme dans ses poésies plusieurs de ses compatriotes et compagnons, Dermoth, Fergus, Blandus, Marcus, Benchell. Ces gens sont, comme lui, des grammairiens, des savants, des poètes. Certains sont prêtres : ils ne demandent qu'à tirer bon parti de leur science, car ils ont, comme tous les arrivants d'Irlande, la bourse fort dégarnie :

Nos tumidus Boreas vastat — miserabile visu — Doctos grammaticos presbiterosque pios.

Fessis ergo favens, Hartgari floride praesul, Sophos Scottigenas suscipe corde pio3.

L'éducation solidement et foncièrement religieuse des moines irlandais, telle que nous avons essayé de la décrire, les rendait parfaitement aptes à travailler à la réforme intellectuelle entreprise sous les auspices de Charlemagne. L'empereur, en effet, ne visait aucunement à former des humanistes, animés du culte désintéressé et frivole des lettres antiques ; il voulait tout simplement former des prêtres et des moines capables de comprendre et de copier le latin, et leur

1. M. G., Poet. Lat., III, p. 180-183, 190-19-2, 187, 189, 193 sq., etc. -2. Publié par s. hellmasn, Sedulius Seotlus, p. 19-21. Les vers par Tkahie, M. G., Poet. Lat., III, p. 154-16G. 3. M. G., Poet. Lat., III, p. 168.

fournir des livres d'étude et des livres d'église bien écrits et corrects. Les Irlandais enseignèrent donc aux Francs l'orthographe et la grammaire, ils commentèrent l'Ecriture, ils apportèrent de leur île quelques manuscrits bibliques et liturgiques, des canons, des pénitentiels; ils copièrent surtout beaucoup de livres sur le continent.

Avec Charles le Chauve, prince lettré, le cadre des études s'élargit. La dialectique et la science du grec, la philosophie, jusque-là insuffisamment étudiées, font de grands progrès avec Jean Scot et les savants de son entourage. On fit alors connaissance avec les écrivains de la Grèce, avec quelques-uns des Pères grecs. Les œuvres attribuées à saint Denys l'Aréopagite renouvelèrent la théologie mystique.

D'ailleurs, les émigrés de cette génération bénéficièrent aussi — il ne faut pas le perdre de vue — très largement de leur séjour sur le continent au point de vue intellectuel. Dungal de Pavie, Jean Scot, Dicuil perfectionnèrent chez nous leurs connaissances patristiques, géographiques et philosophiques. Le R. P. Jacquin a prouvé que Jean Scot, au moment où il écrivit le De praedestinatione (851), c'est-à-dire au début de son séjour en France, n'avait encore qu'une légère teinture de grec, et qu'il ignorait alors presque complètement la littérature patristique des Grecs. Les idées néo-platoniciennes dont il fait montre à cette époque sont empruntées, du moins dans leurs principes, aux latins '. De son côté, M. S. Hellmann a montré que le champ d'étude de Sedulius, notamment sa connaissance des auteurs classiques, se trouva accru par la fréquentation des bibliothèques fran-

i. Le Néo-Platonisme de Jean Scot (Revuedes sciences philosophiques et théologiques, i, 1907, p. 674-685). Voir aussi C. M. Deitsch dans la Realencyclopaedie de Hauck, t. XVIII, p. 90.

ques '. Néanmoins, si nous recueillons les témoignages portés par les contemporains sur les savants venus d'Irlande, nous constatons qu'ils ont conscience de leur être grandement redevables des progrès réalisés dans les études. La science irlandaise est. à leurs yeux, hors ligne et digne des plus pompeuses louanges.

Bède le vénérable avait hautement apprécié l'excellence des traditions de science et de piété inculquées aux enfants des Angles par les moines de Lindisfarne, et pareillement la libéralité inouïe avec laquelle les Irlandais accueillaient chez eux, aux vne et vme siècles, les étrangers avides de s'instruire 3. D'autres auteurs ne voient que le superlatif qui puisse rendre leur admiration pour les doctes Scotti 3. Le biographe gallois de saint Cadoc montre son héros s'en allant suivre les leçons de ces excellents maîtres, de la bouche desquels il recueille « la somme du savoir occidental 4 ». Alcuin rappelle les services rendus à la chrétienté par les « très savants maîtres irlandais, qui firent accomplir de si grands progrès aux Eglises du Christ en Bretagne, en Gaule et en Italie b ». Le moine de Saint-Gall nous présente Clément et son compagnon comme des hommes « incomparablement instruits dans les lettres séculières et sacrées 6 ». Un autre représentant de l'érudition germanique au ixc siècle, Ermenric d'Ehvangen (-j-874), dans sa lettre à l'abbé Grimoald, exalte l'île irlandaise « d'où nous sont venues de si éclatantes lumières... parce que, dispensant aux petits et aux

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