CHAPITRE IX
S 1. — Les sources.
Les diverses chrétientés celtiques ne furent pas, au cours de la période qui nous occupe, en possession d'une liturgie uniforme. Elles pratiquèrent le culte avec des différences plus ou moins grandes : le contraire serait d'ailleurs surprenant.
Ce n'est qu'au xixe siècle, et vers la fin du siècle seulement, que l'on commença à parler de « liturgie celtique ». Chez Mabillon il n'est question que de « liturgie irlandaise » {liturgia hibernica) K . Et, de fait, c'est sur les rites irlandais que nous sommes de beau-
Bibliographie. — Sources : On trouvera les sources essentielles de ce chapitre indiquées dans le texte et les notes du chapitre, spécialement dans le premier paragraphe. Une énumération plus détaillée des sources de l'étude des liturgies celtiques se trouve dans l'article Celtiques (liturgies) du Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie de Dom F. Cabrol.
Travaux : Voir l'article précité du Dictionnaire de Dom Cabrol, j 10, Bibliographie. — F. E. Warren, The Liturgy and Ritual of the Celtic Church, Oxford, 1881. — B. Mac Cartiiy, On the Stowe Missal {Tr. R. I. A., xxvii ; Literat. and Antiq., vu, 1877-1886). — Henry .Ienner, Celtic Rite [The Catholic Encyclopaedia, t III). — John Salmon, The Ancient Irish Church as a Witness to Catholic Doctrine, Dublin, 1897. — L. Duchesne, Les Origines du culte chrétien, 4< éd., Paris, 1908. — Ferd. Probst, Die abendlàndische Messe vom fûnften bis zum achlenJahrhundert, Munster, 1896 (2e partie, Irische Liturgie).
1. Mabillon, De liturgia gallicana, I, il, 3c (P. L., LXXII, 114 a, 119c).
coup le moins mal renseignés. Même pour l'Irlande, rares sont les monuments liturgiques qui nous sont parvenus. On peut nommer deux témoins ayant quelque étendue et quelque originalité, l'Antiphonaire de Bangor et le Missel de Stowe. Par ailleurs les sources ne comprennent que des livres à physionomie plus effacée, comme les psautiers, des recueils d'hymnes d'un usage liturgique douteux ou restreint, et enfin de courtes et fragmentaires pièces de missels, de rituels, de collectaires, insérées dans d'autres livres ou retrouvées sur des fragments de parchemin utilisés dans d'anciennes reliures.
L'Antiphonaire de Bangor est le plus ancien livre liturgique à date certaine 1. Il a été composé entre 680 et 691 pour le monastère de Bangor, en Irlande, fondé par saint Congall, et où saint Colomban reçut sa formation religieuse. C'est un recueil de cantiques, d'hymnes, de collectes, d'antiennes et de versets, que l'on croit avoir été réunis pour l'usage de l'abbé de Bangor 2.
Le Dr Wilhelm Meyer, de Spire, a découvert, en 1903, vingt et une pièces liturgiques du même genre, dans un manuscrit provenant de Bobbio. Quatre de ces pièces ne se rencontrent pas dans l'Antiphonaire de Bangor 3.
Le missel de Stowe *, qui tire son nom du château de Stowe, dans le comté de Buckingham, où il était
1. Éd. F. E. Warren {Henry Bradshaw Society), 2 vol., London, 1892 et 1893.
2. Cf. D. Cabrol, Dict. d'arch. chrét. et de liturgie, art. Bangor (An tiphonaire de).
3. W. Meyer, Das turiner Bruchstûck der ullesten irischen Liturgie (Nachrichten von der kônigt. Gessellschaft der Wissenschaflen m Gôttingen. —Philol. histor. Klasse, 1903, p. 163-214).
4. Éd. Warren, Lit. C.C., p. 198-268.— Éd. B. Mac Cartht, Tr. R. I. A., XXVII, 1877-1886, p. LS5-268. — Éd. 0. F. Warner dans les publicat. de la Henry Bradshaiv Society, 1. 1 Facsim ile, London, 1906.
conservé dans la première moitié du xixe siècle, est incontestablement d'origine irlandaise. Les rubriques écrites en langue irlandaise le prouvent positivement. On y distingue l'œuvre de deux scribes originaux et, de plus, des additions ou corrections attribuables, peut-être, à plusieurs reviseurs, notamment à un certain Moelcaich, qui se nomme au fol. 37a. Il est très difficile de se prononcer sur l'âge de chacune de ces écritures. On incline à croire, aujourd'hui, que celle de Moelcaich pourrait être du xe siècle, et l'on daterait de la fin du ixe ou du commencement du xe les deux rédactions primitives. Le manuscrit de Stowe contient l'Evangile de saint Jean, un ordinaire de la messe, trois messes spéciales, un ordo baptismi, un ordo ad infirmum çisitandum et un traité en irlandais sur les cérémonies de la messe.
D'autres pièces de missel d'origine irlandaise se rencontrent encore dans le Livre d'Armagh (ixe siècle), dans les manuscrits Nos 1394 et 1395 de Saint-Gall (ixe-xe siècle), dans les manuscrits de Carlsruhe (aujourd'hui à Reichenau : App. Augiensis CLXYII : vmeixe siècle), de Plaisance (xe-xne siècle) et du Vatican (Ms. lat. 3325 : xe-xie siècle)1.
Outre le rituel déjà signalé dans le manuscrit de Stowe, il s'en trouve d'autres pour l'administration de l'extrême-onction et de la communion aux malades dans les livres irlandais de Dimma (ixe siècle) et de Mulling (ixe siècle) et dans le livre écossais de Deer (xe siècle).
Il nous est parvenu d'assez nombreuses hymnes à l'état isolé ; mais deux recueils, conservés à Dublin, contenant des pièces latines et irlandaises, nous font
1. Voir l'art. Celtiques (liturgies) du Dictionnaire de D. Cabrol, col. -2072 q.
surtout connaître lhymnologie ancienne des églises et monastères d'Irlande 4.
Aucun ancien livre liturgique breton insulaire ne s'est conservé. Le plus ancien missel breton armoricain est celui de Saint- Vougay, qui date du xie siècle. Un assez grand nombre de saints celtiques, et spécialement bretons, figurent dans sa litanie du samedi saint. C'est là, à nos yeux, son principal intérêt. Il contient des neumes 2.
Il subiste une assez grande quantité de vieilles prières d'usage privé, non destinées à la liturgie, dont la récitation s'est fidèlement perpétuée à travers les siècles. Elles sont généralement empreintes d'un cachet de piété sui generis, et font pénétrer bien plus avant que les documents liturgiques dans l'intime de la dévotion des anciens Celtes3. Celles qui portent le nom de lorica, ou « cuirasse », sont particulièrement révélatrices à cet égard *. Nous citerons, plus loin, quelques passages d'une lovica pour faire connaître la nature et l'accent particuliers de ces prières.
S 2. — Les origines.
En retraçant les origines des Eglises insulaires, nous avons rapidement esquissé l'action exercée sur chacune d'elles par les grands apôtres et missionnaires venus du continent, Ninian, Germain d'Auxerre et ses
1. J'ai passé en revue ces manuscrits et ceux mentionnés ci-après dans l'article auquel je renvoie ci-dessus.