‹ Les chrétientés celtiquesChapitre 247 sur 301 · J. T. S., VIII, 1907, p · texte numérisé non relu

J. T. S., VIII, 1907, p

vées, çà et là, au passage. Elles se distinguent presque toutes par leur bizarrerie.

C'est bien moins dans les textes liturgiques que dans les effusions plus libres de la prière privée que l'on doit rechercher les traits caractéristiques de la piété des anciens Celtes. Qu'on lise à cet égard leurs loricae, leurs oraisons litaniques, la prière de ColguUa Duinechda, la prière de saint Brendan, la confession dite de saint Patrice, la lorica si populaire de ce saint et une foule d'autres prières semblables, et l'on sera frappé du tour très spécial, parfois excentrique, de la pensée, de l'abondance verbale, des réitérations suppliantes, delà confiance, de l'abandon aveclesquelssont exposés les misères, les besoins, de la naïve emphase enfin qui dominent dans tous ces textes.

La Lorica de saint Patrice est bien connue '. Pour donner une idée du genre, je préfère citer ici quelques passages d'une autre prière, moins répandue, celle de Colgu, à laquelle je viens de faire allusion. Elle porte le titre étrange de « balai de dévotion » [Scûap chrâbaid) 2. Elle est écrite en vieil irlandais et attribuée à Colgu Ua Duinechda (-j- 794), célèbre maître de l'école de Clonmacnois, avec qui Alcuin aurait été en relations. Elle débute ainsi :

« 0 Jésus béni, pour qu'ils intercèdent avec toi, j'implore les quatre Évangélistes qui ont écrit tes Évangiles, Matthieu, Marc, Luc et Jean ». On réclame ensuite l'intercession des quatre grands Prophètes, des neuf ordres de l'Eglise terrestre, depuis le psalmiste

l. M. G. Dottin en a donné une traduction française dans ses Livres de S. Patrice, p. 54-57.

•2. Éd.KuNO Meyer dans Otia Merseiana, The Publications of the Arts Faculty ofUniversity Collège, Liverpool, t. II, 4900-1001, p. 92-105. - B. Mac Carthy avait déjà donné une édition incomplète et peu critique de cette prière en appendice de son essai On the Stowe Missal, p. 178-

jusqu'à l'évèque, des neuf ordres de l'Eglise céleste, des douze Patriarches, des douze petits Prophètes, des douze Apôtres, des Martyrs jusqu"à Élie et Enoch, destinés à subir le dernier martyre, des évêques, etc. Viennent alors les demandes suivantes : « Je prie tous les parfaits docteurs de ce monde, qui ont enseigné le sens spirituel, ainsi que l'apôtre Paul, afin que tu me prennes, [ô Jésus], sous ta garde et protection, afin que tu m'abrites et me délivres des démons, de toutes leurs embûches, des hommes de ce monde, des convoitises et des transgressions, des péchés et des vices d'ici-bas, des dangers de l'autre monde, du feu de l'enfer et du jugement, de la perte devant la face de Dieu, de l'étreinte des démons. Fais qu'ils ne me nuisent en rien, à l'entrée dans le monde à venir. Délivre-moi des périls d'ici-bas, des mains des ennemis visibles et invisibles et de tous les hommes que Dieu sait avoir, dans les dix quartiers du monde, des intentions perverses contre nous. Que Dieu nous arrache à leur courroux, à leur colère, à leur férocité, à leur ruse. Que Dieu excite dans leurs cœurs, dans leurs pensées, dans leurs esprits et dans leurs âmes, la bonté, la pitié, l'amour et le pardon. O béni Jésus, ô Ami cher, ô Etoile du matin, ô Soleil voilé du jour... » Suivent treize interjections de ce genre, puis quatorze invocations, puis une nouvelle série de pieuses adjurations servant de préambule à l'énoncé de nouvelles demandes : « Donne-moi l'abstinence après la gloutonnerie, la chasteté après la luxure, l'abstention après le désir, la douceur après la colère, la joie spirituelle après les lassitudes de la chair, l'allégresse après le chagrin, le silence après les vains propos... » Et cela se continue longtemps encore de la sorte.

Ces longues énumérations de pétitions, ces séries d'adjurations, d'invocations ardentes, ces dénombre-

ments de dangers spirituels et corporels — pour ces derniers, l'appel de la protection divine sur toutes les parties du corps minutieusement détaillées, sur tous les risques de la vie complaisamment spécifiés, — le tout entrecoupé d'élans pieux, d'effusions pressantes à l'adresse de Dieu et des saints, de vifs sentiments de repentir, de componction, de défiance de soi, voilà bien ce qui donne à toutes ces vieilles prières celtiques une physionomie et une saveur très spéciales.

Elles ont joui d'une longue popularité. Très souvent même on leur a voué, comme à des sortes de conjurations, un attachement superstitieux. Il semble bien que, du vme auxne siècle, elles aientété très appréciées, même hors de leurs pays d'origine, car plusieurs recueils eucologiques anglo-saxons et continentaux, ou bien les ont insérées telles quelles, ou bien les ont manifestement imitées 4.

1. Notamment le Codex Reg. 2. A. XX du British Muséum (vin" siècle), édité chez D. Kuypers, Book of Cerne, p. 201-225 ; le Livre de Cerne (ix° siècle), éd. D. Kuypers (Cambridge, 1902); le Livre de Nunnaminster (vin* siècle), éd. Walter Gray de Bircii (London, 1889; ; le De psalmorum usu liber cum variis formulis ad res quolidianas accommodatis, les Officia per ferias d'ÀLCUis, le Libellus precum de Fleury (P. L., CI, 465-508, 509-612 et 1383-1416).

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