Vita Disibodi, i, 11 [P. L., CXCVH
En dehors de cette vie par sainte Hildegarde du fondateur de son premier monastère, vie qui date du xiie siècle, nous ne possédons pas le moindre document biographique sur l'obscur saint Disibod. On a même de la peine à fixer les grandes lignes de sa chronologie. C'est sur la foi du chroniqueur Marianus Scottus (-f- 1086) que quelques-uns placent sa mort en l'an 674. Si cette date est exacte, ce serait donc au vne siècle, et non au vie, que se serait produite la prétendue apostasie de l'Irlande. Mais ni le témoignage du moine de Ruis, ni celui de la grande abbesse allemande ne sont recevables en la circonstance. Ils sont l'un et l'autre d'une verbosité fort suspecte et d'ailleurs très tardifs. Us nous arrivent de loin, ne concordent pas entre eux chronologiquement, et sont en contradiction formelle avec les sources indigènes, qui ne parlent, pour cette époque, que de progrès dans la foi et dans la sainteté. Giraud de Barri dit expressément que depuis saint Patrice jusqu'au règne du roi irlandais Feidhlimidh, qui vécut dans le second quart du vme siècle, la foi chrétienne demeura intacte et inaltérée en Irlande 1 .
Il faut donc renoncer à croire à la faillite du christianisme dans l'île, soit au vie, soit au vne siècle. Nous avons montré combien, au contraire, il fut florissant. Ce qui nous reste à dire ne fera, nous n'en doutons pas, qu'affermir là-dessus la conviction du lecteur.
1. Giiuld, Topographia hibemica, m, 36, éd. (R. B. S.), V, p. 18-2. — Au ix° siècle, quand l'Irlande fut ravagée par les Danois, la foi y fléchit (voir eh. h, S 3). C'est peut-être ce fléchissement que les hagiographes postérieurs de quelques siècles ont transporté au vr et au vuc siècles en l'exagérant encore.
g 6. — Nombreuse population des monastères. — L'ancienne Église d'Irlande fut-elle exclusivement monastique ?
Nous n'avons tiré, jusqu'à présent, aucune information du très peu sûr Jocelin de Furness, qui écrivit, vers 1183, sa Vita Patricii. Nous ne nous sentons guère disposé à commencer de le mettre à contribution en affirmant avec lui que Patrice préleva au profit de l'Église la dîme des gens aussi bien que des terres, de sorte qu'il aurait engagé dans la vie religieuse le dixième de la population irlandaise '. Il est néanmoins hors de doute que les monastères celtiques furent extraordinairement peuplés.
Nous avons parlé des 3.000 disciples que la tradition assigne à saint Finnian de Clonard et des sept divisions, de 300 sujets chacune, du personnel de Bangor sur la Dee. Une vie de saint Comgall, corroborée par le traité sur les six cursus (vme siècle), fixe à 3.000 le nombre des habitants de Bangor en Irlande, du vivant du fondateur 2. Saint Kevin et saint Molua sont appelés mullorum millium animarum duces3. Saint Kentigern aurait compté sous son autorité, à Saint -Asaph, jusqu'à 965 religieux, dont 300 illettrés se livrant aux travaux agricoles, 300 travaillant à l'intérieur du monastère et 365 autres voués au service de la laus perennis ''. On cite d'autres monastères comptant 1.500,
1. Jocelin, Vita Patricii, 152 (A. Sanct. Bol., t. II de mars, p. 572).
2. Vita Comgalli, i, 12 (A. Sanct. Bol., t. II de.mai.p. S82). — C. E. D... I, p. 140.
3. On trouvera chez Reeves, éd. d'Ao.VM., Vita Col., p. 336, une liste des monastères les plus peuplés.
4. Vita Kfntigerni, 25, éd. Forbes, Historians of Scotland, t. V, p. 78-79, Edinburgh, 1874.
i.000, 300 religieux. Chacun de ces chiffres, pris isolément, ne paraît pas encore très excessif, si l'on songe aux 5.000 moines de Tabenne, aux milliers de disciples qui entouraient un Sérapion l'Arsinoïte, un saint Martin de Tours ', ou, à des époques moins reculées, aux 600 moines gouvernés par Ceolfrid à Wearmouth 2, aux populations très denses de Lérins, d'Agaune, de Corbie, de Fontenelle et de Jumièges, à l'apogée de leur prospérité 3. Mais ce qui ne laisse pas de provoquer l'étonnement, c'est le nombre inouï des monastères insulaires peuplés à ce point. De plus, outre ces foules de cénobites, la vie religieuse était encore représentée, surtout à partir du vne siècle, par un nombre incalculable d'ermites 4.
Parmi ces religieux de l'ordre cénobitique ou érémitique, un petit nombre seulement étaient honorés du sacerdoce. Un texte canonique qui remonte, croiton, au vme siècle, se plaint de la rareté des prêtres dans l'Eglise d'Irlande en général 3.
Au reste, quelle que fût l'importance de l'élément monastique dans cette Eglise, il semble qu'il y eût encore place, à côté de lui, pour un clergé séculier. Ce n'est pas cependant l'opinion commune. Beaucoup d'historiens font de l'Eglise d'Irlande une église purement monastique. « 11 n'y a pas, observe George T. Stokes, de fait plus patent dans toute l'histoire que celui-ci : l'Eglise irlandaise primitive était totale-
1. Cassien, Instit., iv, 1 (P. L., XCIX, 151-15-2). —Jérôme, Ep. xxn, 33 (P. L., XXII, 418 . — Sozomène, H. E., vi, 28 (P. G., LXV1I, 1371-13-|2). — SclpiceSévèhe, Ep. m ad Bassulam (P. L., XX, 183).
2. Bède, Vita quinque abbatum monast. in Wiramutha, u (P. L., XCIV, 126).
3. On trouvera une liste des monastères gaulois les plus peuplés chez A. Marigkan, Etudes sur la civilisation française, Paris, 1899, t. II, p. 32Ô-226.