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IMPATIENTS ET DÉCOURAGÉS

31 décembre 1SS0.

e Bossuet du paganisme, Sénèque le philosophe, demandait un jour à un vieil homme, fier de ses cheveux blanchis :

— Père, quel âge as-tu ?

Et l'aïeul, en redressant la tête, répondit :

— J'ai cent ans, aujourd'hui même.

— Tu veux dire, repartit Sénèque, qu'aujourd'hui même tu as perdu cent ans.

Lecteur qui, comme moi, laissez un an de plus dans le gouffre, que 1881 vous soit propice ! Le mot de Sénèque n'est triste que pour ceux qui n'ont plus d'espérances. Mais nous marchons, nous autres, vers la libération ; nous ne comptons pas nos jours par les crépuscules, nous les comptons par les aurores. Vienne donc l'année nouvelle et qu'elle soit bienvenue, car tout ce qui rapproche le républicain de la liberté le rajeunit.

Voici à quel spectacle le monde assiste. L'humanité,

qui s'était trompée de route, dans sa recherche du Bonheur, vient de se remettre en marche ; après quarante siècles, elle a repris son bâton de pèlerin. Et cependant elle est vieille, l'Humanité, elle est harassée, elle a les pieds sanglants, et sa vue baisse et ses mains tremblotent. Gomme le vieillard de Sénèque, elle constate qu'elle a perdu quatre mille ans, tantôt à la suite des prêtres et tantôt à la suite des rois. Et elle repart ! C'est dur à cet âge de se tailler pas à pas la voie où l'on avance, presque à tâtons dans les ténèbres abaissées, vers la lueur enchantée ! Mais il est beau, le spectacle aussi, si beau que, parmi ceux qui l'ont compris, il en est qui sont morts d'enthousiasme.

Or, l'année où l'Humanité s'aperçut qu'elle s'était égarée dans les forêts de l'Erreur, fut la quatre-vingtneuvième du siècle dernier, et le pays où, découvrant le chemin de la vérité, elle s'écria : Le voici ! et le prit, — fut la France ! Vive la France ! Vive la terre sacrée !

Il y a donc quatre-vingt-onze ans "que nous montons vers l'avenir, mais il n'y a que quatre-vingt-onze ans. Et pourtant il en est qui s'impatientent et qui veulent être arrivés. Ce sont des enfants. Quatrevingt-onze ans, un âge d'homme, pour l'évolution complète du système social ; voyons, vous lui donnerez bien le siècle, à la pauvre vieille Humanité, rien que pour déblayer les décombres de quatre mille ans, songez-y. Aussi pressés que vous soyez (et elle l'est autant que vous), vous n'exigerez pas qu'elle coure comme le cerf, au milieu des entassements et des monceaux de ruines, avant même de s'y être fait une

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route. Quelque agile que vous supposiez un rat, ce rat ne s'échappe pas d'un temple écroule avant d'avoir trouvé le passage, et sans avoir rongé son souterrain.

Ah! les impatients, ces ingrats! Nos pères ont attendu quatre mille ans pour être soulagés des jougs Infâmes de la Pensée seulement, et pour être délivrés de la servitude religieuse, ce mensonge que tout dément dans la nature. Nos pères étaient braves cependant et ils savaient mourir. Ils ont patienté quarante siècles pour user la tyranie abominable des trafiquants de chair humaine, assis sur les pavois maudits. Avaient-ils moins que nous le sentiment de la justice et la fière conscience de leurs droits? Pesez vos plaintes, enfants heureux, et pesez leurs larmes. Avec ce qui vous manque ils auraient fait du bonheur. Et ce qui vous manque vous allez l'avoir demain. Vous avez fait quatre-vingt-onze pas, et vous voilà fatigués! Ingrats, vous clis-je.

J'ai entendu dire, il y a quelque temps, à un esprit sceptique : « La Révolution française est une esquisse à la sanguine dont le tableau ne sera jamais peint. » Et au moment où il proférait ce blasphème, la Société était justement occupée à émonder ses branches mortes ; nous écrasions les jésuitières, c'est-à-dire que nous accomplissions un acte de révolution tel et que nous faisions une enjambée si grande vers la libération, que la Convention nous eût trouvés téméraires d'y avoir rêvé seulement ! Je le lui dis, à ce sceptique, et il fut forcé d'en convenir. Quand elle n'aurait produit que cela, Tannée 1880, elle serait bonne et il y aurait plaisir de l'avoir vécue.

Aussi, rien ne m'arrête de le penser tout haut, si je

crevais véritablement qu'Emile de Girardin se retirât, par découragement, du mouvement qui se détermine, se propage et grandit ; si je pouvais admettre que telle est la raison de cette retraite dont il nous menace, il me deviendrait impossible d'avoir foi dans la sagacité politique du publiciste. On est en marche, monsieur, et bien en marche. Ce que vous prenez pour du désordre n'est que de la fermentation dans les rangs. L'impatience même ici prouve la vie, l'exaltation contresigne l'espérance, et toute foi est folle.

Les conditions dans lesquelles l'Humanité évoluera désormais sont conséquentes de l'esprit même de révolution dont les socialistes (et Emile de Girardin en est un), ont doté les générations nouvelles. Il ne s'agit plus d'avancer lentement, vers les citadelles de la routine, sous l'égide des tortues de guerre et de faire des sièges de dix ans. Tout se prend d'assaut, et l'Humanité est pressée de regagner ses quatre mille ans perdus. Se retirer du mouvement parce que l'on va trop vite, c'est avouer que le souffle vous manque, mais ce n'est pas démontrer qu'on a tort de se hâter peut-être. Quant au bruit, qu'importe! C'est un besoin humain que de hurler lorsqu'on entre dans un&forêt ou dans une bataille.

Ainsi donc, il n'y a pas plus de motifs pour perdre patience que pour perdre courage. On va comme on doit aller, très vite pour le passé et trop lentement peut-être pour l'avenir, mais on va. Honte à ceux qui ne voient pas qu'on a déjà percé des tunnels dans des montagnes, et qui ne veulent pas le reconnaître, même lorsqu'ils sont de l'autre côté. Mais tristesse

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sur ceux qui, le tunnel percé, mesurent d'un œil poltron l'épaisseur des autres montagnes ou se plaignent que le perforateur avance trop vite, grince trop fort et les a frôlés. « Toujours plus oultre », dit la vieille devise. Excelsior ! s'écrie l'Amérique. En avant! (liante la liberté, la belle et sublime liberté, celle que Rude a sculptée au flanc de l'Arc et qui entraîne derrière elle lejeune homme et le vieillard.

Et moi, reprenant le mot de Sénèque, je dis au défaillant qui parle de retraite : Pour soixante ans que vous avez perdus vous nous en devez soixante a u 1res.

DE LA (JUEKKE

18 février 1881.

|n très aimable correspondant m'a fait l'honneur de découper dans son journal et de m'adresser sous pli la lettre récemment adressée au professeur Bluntschli par le feld-maréchal comte de Moltke, et il me sollicite d'y répondre. On sait que le professeur Bluntschli vient de publier un Manuel du droit de la guerre, à Berlin, près de Potsdam. Je connaissais la réponse du feld-maréchal. Il y est dit que « la paix perpétuelle est un rêve » et même qu'elle « n'est pas un beau rêve », attendu que la « guerre est un élément de l'ordre du monde. » D'ailleurs, le professeur allemand ne parle pas de supprimer la guerre, il ne parle que 'de l'adoucir, ce qui est une bonne chimère allemande.

Je dois déclarer tout de suite à mon correspondant que, sur cette question de la suppression de la guerre,

j'appartiens à une école philosophique qui ne se berce pas d'illusions. Je ne crois plus qu'à la dynamite. L'avenir est à l'homme qui trouvera le moyen de supprimer tous ses semblables d'un seul coup. La mission du bipède pensant — on commence à le comprendre enfin, — n'est pas de peupler la terre, mais bien de la dépeupler jusqu'à l'extinction de la race. Tel est, à n'en point douter, cet « ordre du monde » préconisé par le comte de Moltke et dont la guerre est l'agent divin et providentiel. Nous ne naissons que pour être tués. L'homme, a dit de Maistre, est un condamné à mort avec sursis. Abréger le sursis, tout est là !

Ce qui fait que nous sommes très malheureux sur la terre, c'est que nous vivons. Si nous ne vivions pas, l'humanité serait heureuse. Par conséquent, l'état de paix, qui incite et pousse à la vie, n'est pas l'état d'ordre ; il paralyse nos destinées. J'espère que vous suivez bien mon raisonnement. Un peuple en paix n'est pas dans sa fonction naturelle de peuple ; un homme en vie est un voleur, il nous vole sa mort, qui seule est utile. Qu'est-ce qu'il veut donc adoucir, le professeur Bluntschli? en voilà un rêveur! «l'ordre du monde » ?

Mon gracieux correspondant semble d'ailleurs avoir deviné toute cette irréfutable argumentation, lorsqu'il me demande de lui exposer ma doctrine personnelle sur la guerre. Diantre ! voilà qui n'est pas si aisé qu'il l'imagine. Je pourrais m'en tirer en lui citant le vieux mot d'Hérodote : « La guerre, c'est le temps où les pères enterrent leurs fils ; la paix, c'est le temps où les fils enterrent leurs pères. » Mais la définition n'est pas plus

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concluante que n'est, en géométrie, celle qui consiste à expliquer la ligne droite , par cette conséquence qu'elle est le plus court chemin d'un point à un autre. Selon M. le feld-maréchal de Moltke et autres philosophes pratiquants, la guerre, ce serait la loi de destruction, loi divine ou loi naturelle, soit que vous croyiez en Dieu, soit que vous ne croyiez qu'à la Matière. Je ne partage pas cette opinion, oh ! mais pas le moins du monde ! Mais dire ce que c'est pour moi que la guerre vous ne me suivriez pas !

La philosophie du journal, cher correspondant, n'est pas celle du Livre. Certaines vérités très fortes ne pourraient, sans danger pour la raison publique, être émises sur ces stèles menues et frêles de l'actualité où nous notons à la hâte nos passions d'un jour, mais où nous ne saurions graver les mots hermétiques de la science pure. Hélas ! le xïxme siècle se targue vainement de pouvoir tout entendre ! Il croit qu'il a conquis la liberté de penser ! Mais ce ne serait pas trop de toute l'obscurité énigmatique d'un Nostradamus pour environner d'un nuage protecteur jusqu'à des évidences qui, révélées clairement, feraient lapider, oui lapider, leur téméraire révélateur. Osez donc par exemple professer ouvertement que la guerre — puisque nous parlons d'elle — n'est pas autre chose que la conséquence de l'idée de patrie, et déduisez !

Je ne voudrais pas être, dans l'Europe moderne, l'effrayant philosophe qui, par mode d'écrit ou de discours, aurait avance le premier que l'amour de la patrie n'est peut-être pas naturel à l'homme, ou qu'il n'e?t pas le plus sacré de ses devoirs, ou encore que le

litre de citoyen d'un peuple quelconque n'est pas le plus glorieux dont il doive s'enorgueillir ! Ce blasphème à peine proféré, il ne resterait plus de lui sur la terre que le souvenir d'un infâme ou d'an fou. Son nom serait voué à l'exécration universelle et le sel serait semé sur l'emplacement de sa maison. Nier l'amour de la patrie, n'est-ce pas en effet la dernière des aberrations et la plus honteuse !

Ce sentiment , vous dirait-on dans une clameur énorme, est si vif chez l'homme que celui-là même qui n'a pas l'amour de la famille, — cette synthèse de la patrie, — n'avouera jamais, même dans les tortures, qu'il est privé du sens patriotique. On trouve des monstres pour confesser qu'ils sont indifférents à leurs enfants, à leur femme ou à leur mère ; on n'en trouve pas pour reconnaître l'insensibilité naïve où les laisse l'idée d'être nés sur tel coin de terre, dont ils n'ont connu les limites que par les lignes rouges ou vertes de l'atlas, ou par les douanes. L'émigrant découragé qui, volontairement et à jamais, déserte l'ingrate terre natale, n'aura pas le cœur serré en songeant qu'il laisse là des êtres chers qu'il ne reverra plus, mais le regret delà patrie l'étreindra et il sera du moins dompté par cette angoisse. L'amour de la patrie, mais c'est peut-être la seule vérité qui soit admise par tous les cultes, par toutes les sociétés, par toutes les philosophies et par toutes les morales ! Elle est le sublime lieu commun de l'humanité.

Non, je ne voudrais pas être le terrifiant sceptique qui nierait cela au xixc siècle ! Et même je ne voudrais pas encore être le redoutable penseur qui, tout

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en admettant l'existence universelle du patriotisme, se hasarderait à contester qu'il soit instinctif chez l'homme et qu'on l'ait connu aux époques originelles, pendant les périodes nomades de l'humanité, alors que la patrie était le lieu où l'on plantait sa tente, au bord de la première rivière venue, à l'ombre de la forêl sans nom, au hasard des fertilités du sol. Mais peut-être le jour viendra-t-jl, mon cher correspondant, où cette opinion philosophique, et d'autres plus subversives encore, pourront être proférées même dans un journal.

La liberté donnera à nos fils cette audace de prétendre expliquer l'amour de la patrie par l'esprit de conservation et l'égoïsme de conquête. Ils oseront écrire peut-être que cette fraternité de clocher est depuis quatre mille ans la ruine et la désorganisation de la grande fraternité humaine et que son produit direct, évident et fatal a été ce fléau qu'on appelle la guerre. Eux seuls diront ce que c'est que la guerre, car eux seuls se- rendront compte de ce qui l'a créée, contre toutes les lois divines et humaines, et ils auront décidé du bien ou du mal de cette cause. Et, quand ils sauront d'où nous est venu tant de misère sanglante et par quelle déviation de sentiment l'homme décimé, flagellé, en est arrivé à croire à la nécessité de toute sa douleur, à une loi d'égorgement éternel et à une fatalité de tuerie que tout dément dans la nature, ils seront plus près que vous et moi de reconnaître que l'humanité n'a rien gagné à subdiviser sa solidarité grandiose en une infinité de petits patriotismes restreints, et ils retourneront d'un pas allègre, par le chemin de la république universelle, à l'unifl-

cation de ]a Patrie terrestre. Ce jour-là tous les feldmaréchaux pourront bien écrire à tous les professeurs de Berlin ou d'ailleurs, il sera démontré que le véritable « ordre du monde » — c'est la Paix, et que la Vie n'est pas la cuisinière de la Mort.

TTRK A MON FILS

4 février 1881.

e t'écris ceci, mon fils, parce que tu es tout petit, si petit que tu ne sais pas lire. Demain matin, lorsque cette lettre reviendra à la maison, sous la forme imprimée qui te paraît si mystérieuse, tu prendras mes grands ciseaux sur la table et tu découperas dans le journal de vagues bonshommes aux bras écartés, tu les suspendras à un fil et tu les feras danser. Ce sera ta réponse à ma lettre. Mon fils, sur terre, il s'agit d'être heureux. Tu seras heureux. Tu vivras, toi, clans le temps prédit, le temps nouveau, celui que nous appelons, nous, l'avenir. Tu marcheras sur la terre promise. Le siècle sera dénoué, et la génération d'hommes à laquelle aura appartenu ton père sera ensevelie sous les décombres de tous ses essais de bonheur brisés. L'erreur mortelle de cette génération, mon fils, aura été l'idée

toute sentimentale qu'elle s'était faite de la vie. Enfant du vingtième siècle, écoute-moi.

Vivre, dorénavant, ce sera se défendre. Sois très fort. Sois bien armé. Je te forgerai la triple cuirasse. Il m'importe peu que tu sois très bon, très beau, très aimant et très droit. Bonté, beauté, droiture et tendresse, c'est autant de pièges que la nature t'a tendus. Evite-les à tout prix. N'aie point d'esprit; la monnaie n'en aura plus cours au vingtième siècle. Quant à l'honneur, cuirasse fêlée, elle sonne déjà sa vieille ferraille. Ne la revêts jamais, même aux jours de déguisement. Nous nous proposons, ta mère et moi, mon fils, de ne jamais t'expliquer ce que c'est que ta conscience. Tu n'en auras pas besoin. Mais dès que tu sauras lire, je te mettrai entre les mains de bons livres qui la remplacent, le Code civil, le Gode pénal, et aussi le Gode forestier. Grâce à ces bons livres, pratiques, manuels, tu ne seras pas obligé, comme nous croyons l'être, nous autres, gens du passé, de cultiver toi-même le jardin de ton honneur. Les fleurs y pousseront toutes seules, fleurs de sécurité, de bonne humeur et de santé prospère. Les tessons de bouteilles pousseront aussi d'eux-mêmes sur le mur de ton petit jardin. Il suffira que tu presses légèrement le bouton d'un des articles de ces Godes pour qu'un avocat apparaisse, barrette en tête et serviette sous le bras.

Persuade-toi bien, mon fils, que lorsque tu feras, diras ou écriras n'importe quoi, tu n'auras le droit d'écrire, de parler ou d'agir que si ce droit t'est reconnu dans l'un des livres dont je t'entretiens et s'il est sanctionné par un paragraphe numéroté. Et ainsi

te sera simplifiée la douce vie du vingtième siècle. Si tu prends ta canne et ton chapeau pour aller te promener, consulte ton Gode avant de sortir. Fais bien établir par des témoins l'heure précise à laquelle tu as mis le pied dans la rue, invite les passants à constater par écrit sur des calepins, dont tu ne devras jamais te séparer, qu'ils t'ont vu et parlé à tel endroit, et cela de demi-heure en demi-heure, nuit et jour. On ne sait pas ce qui peut arriver. Tu es en état de défense. Pare aux coups. Songe aux tuiles.

Mon fils, la vie n'est pas sûre, et c'est pour cela qu'on l'appelle un grand chemin. Ce que tu auras de mieux à faire, c'est de ne pas travailler, c'est de ne rien produire. Toute production t'expose. Le travail distrait de la prudence. Courbé, tu ne vois pas le voleur. Ne bouge pas. Attends. Il y aura toujours bien un imbécile pour se risquer à émettre une idée à haute voix, derrière ton mur. L'air est à tout le monde. L'idée est à toi. Le Code ne t'interdit pas de la prendre, puisqu'il ne t'interdit pas de prendre l'air. Ne t'inquiète de rien, travaille ton Code. Pour devenir gras, la connaissance du Gode suffit. Ne te trompe pas sur les numéros, voilà tout. L'homme futur, l'homme que tu seras, je l'espère, n'aura point à redouter d'avoir des cauchemars la nuit. Quand on a le Code pour oreiller, on dort à poings fermés. Ah ! vous serez trop heureux, vous autres!

Mérite de l'être, mon fils, par ton honorabilité parfaite. Honorabilité est un mot d'origine anglaise qui signifie le contraire de cet autre vieux mot français : l'honneur, tombé en désuétude. L'honorabilité, le

Mo PHILOSOPHIE SOCIALE.'

Gode la donne. L'honneur, rien ne le donnait. C'était bête.

Mon fils, n'aie pas d'amis. L'ami est un homme dangereux qui vous épie pour vous ruiner, vous déconsidérer et vous frapper au défaut de la cotte de mailles. Dans le Gode, il n'est pas question de l'ami. L'ami n'existe pas, même en nom, au manuel des droits et des devoirs. L'amitié, ce serait le plaisir : tu n'auras jamais, au vingtième siècle, le temps de t'amuser : tu seras sous les armes. Si quelqu'un vient à toi en se disant l'ami et te tendant la main, enduis la tienne de cire et prends l'empreinte de sa paume. Qu'un tiers désintéressé assiste toujours, comme par hasard, à vos entretiens, et qu'un phonographe fonctionne entre toi et l'ami. Recueille ses effusions, note ses cordialités, enregistre ses chagrins. Quand vous serez ennemis, les juges ne connaîtront que les preuves écrites, les témoignages sous serment et le phonographe ; ils ne connaîtront pas l'amitié. Il n'y a pas d'articles numérotés dans le Gode contre les trahisons de l'amitié ; ce n'est pas un cas légal. Quand l'ami dira en parlant de toi, si prudemment gardé à carreau : « Mais je l'aimais! » son avocat lui conseillera de ne pas l'avouer, de peur de passer pour un imbécile.

Oh ! la belle vie, facile, nette et sans péril que celle qui t'attend, mon fils, au vingtième siècle ! Je n'y puis songer, moi, ton père, sans allégresse. Rien ne sera livré aux fortuites, aux élans ridicules du cœur, aux attendrissements aveugles. Tous les cas sont prévus, tous ont leurs articles, le législateur a paré à la moindre difficulté. Quel honnête homme, ce législateur!

Dans le doute, tu as encore l'avoué, le notaire, l'huissier, le juge de paix, l'arbitre expert, que sais-je! Qu'est-ce que tu ferais de la conscience? je te le demande : tu as les textes et les casuistes. Hésites-tu à décider si telle action esl une vilenie ou non, mets la main sur ton Gode et écoute les battements de ce nouvel organe : il te donnera toujours un numéro.

En amour même, mon fils, tu n'auras rien à craindre dans ce bienheureux vingtième siècle, car l'amour esl codifié, si l'amitié ne l'est pas. L'amour est admis par le législateur, il est un cas, il a des gendarmes. Pour le législateur, l'amour donne lieu à des contrats d'achat ou de vente. Soigne-les, les contrats. S'ils sont rédigés habilement, tu peux retomber sur tes deux pieds de derrière à la descente du paradis. Que tes papiers d'amour soient bien en règle. Prévois le réveil du saint égoïsme et le désenchantement. Le devoir ici consiste à tenir ce que l'on a promis : ne promets rien, môme à genoux; garde une échappatoire à tes soupirs de volupté ; que ton Code règne sur la table de nuit. Feuillette-le encore avant d'aimer, récite-le toi en aimant, compulse-le après avoir aimé ; il est le livre de chevet.

Tels sont, mon fils, les conseils que te donne ton père, qui t'aime tendrement, en attendant le vingtième siècle. Il est vrai que tu es tout petit et que jusqu'à présent je n'ai pu encore commencer ton éducation d'homme nouveau. Je t'ai laissé ignorer qu'un père est un individu à qui tu ne dois rien, selon le Gode, que de ne pas le frapper. Aussi, quand nous jouons au cheval tous les deux dans le jardin, tu veux toujours être le cocher et tu m'envoies de vigoureux

u-2 PHILOSOPHIE SOCIALE.

coups de fouet dans les mollets afin que je galope plus vite. Mais je ne puis te traduire en justice pour ce crime, ô mon cher parricide, car je n'ai d'autre témoin que ta mère, — et elle est pour toi !

t"- avril 18S1.

Je ne suis pas très fort en Droit, oh! ça, non! — mais je suis très fort en justice. Vous dire d'après quel article du Gode civil vous êtes une fichue canaille, si vous l'êtes, cela ne m'est pas possible ; mais vous me présentez, par exemple, deux hommes dont l'un a mis la main dans la poche de l'autre et lui a pris sa bourse, je n'hésite pas une seconde à m'écrier : — Le voleur, c'est lui qui a pris la bourse. — Ça dépend ! réplique le Gode. — Qu'est-ce que vous voulez ? avec moi ça ne dépend jamais. Je suis bouché, hermétiquement.

Cette manière, toute démodée, de comprendre le bien et le mal, m'a valu cent désagréments et plus de mécomptes encore. Que ne puis-je me corriger! Mais je ne le puis. Ma famille désirait que je suivisse les cours de Droit. J'obtempérai à ce désir. Dès la première leçon, savez-vous ce qui m'arriva? Je sentis s'effondrer toute l'éducation classique que je venais de recevoir et dont un magnifique diplôme de bachelier, sur vélin, signé Duruy, m'affirmait la veille enbore l'efficacité omnipotente.

Je constatai que le Droit moderne est en désaccord formel, à chien et à chat, avec cette éducation, si féconde en nobles idées et en grands exemples de vertu antique qu'on nous donne dans les collèges. Régulus me parut un simple daim de la forêt des préjugés, et je commençai à voir clair dans le jeu ridicule de Gaton, dit l'ancien.

Au sortir de cette première leçon, je me pris la main, comme Rolla, et je me tins à peu près ce langage : Mon garçon, je le jure et te préviens que tu ne remettras plus les pieds dans cet amphithéâtre de dissection sociale. L'université a fait de toi un imbécile; mais il faut vivre et tu n'as pas le temps de recommencer ton instruction. Voilà un monument où l'on vend des mâchoires d'âne pour tuer les Philistins ; tu pourrais en acheter tout comme un autre, pour ton argent. Mais tu feras mieux d'aller respirer les roses, dont le parfum dure un jour. Evite ce monsieur en noir- qui parle dans cette chaire de tristesse. Tu vois ce qu'il enseigne, dans sa cravate de neige et d'albâtre. A peine seras-tu parvenu à percevoir la moitié de sa doctrine, que tu claqueras misérabJement, vers quatre-vingt-dix-neuf ans, sans avoir eu le temps d'en appliquer les principes et de t'en faire trois mille livres de rentes. Fuis, décampe, et que le père Bullier te reçoive dans son sein.

Ainsi fis-je. De là ma faiblesse en Droit et ma force en justice. Le Droit dit : Désiré Nisard n'est pas si bête qu'on en a l'air à l'Académie, et il y a en effet deux morales, de même qu'il y a deux sortes d'honnêtes gens. Primo : l'honnête homme naturel; secundo:

'honnête homme d'après les Tables. Celui-là prononce conscience, et celui-ci: prudence.

La Morale idéale, spéculative, historique, est sans défenseurs, comme elle est sans récompense; nulle comme force d'action et môme comme force d'exemple, inerte, elle ne donne — qu'un bon sommeil. Elle ne donne pas d'argent, d'amis ni de clients. Elle vit sur elle-même, et mâche à vide. C'est celle que la mère inculque à son enfant. Pauvre mère, dont l'amour nous démantèle, sois bénie!

La Morale pratique, offensive et défensive, bronze le cœur et le stérilise; elle ne laisse fonctionner que l'esprit. C'est la bonne... Elle produit le rire. Avezvous remarqué que tous les hommes d'affaires sont hilares ? Est-ce qu'il y a du sentiment au jeu d'échecs? Pousser habilement la tour ou le cavalier, est-ce traîtrise ? Telle la partie de la vie. Tu pousses, mais je pare. L'enjeu n'est pas un doux baiser; c'est l'argent, et c'est l'amour et l'amitié, et c'est même l'honneur. Oui, l'honneur, concentré aujourd'hui sur le petit ilôt de la signature et du nom.

Cette Morale-ci a tué l'autre. Voilà pourquoi je suis né mort, comme dit Voltaire. Il ne reste du peuple napoléonisé par le Gode civil, il ne lui reste de la morale naturelle et humaine que le très curieux sentiment de doute qu'il garde contre tout homme ayant passé devant les tribunaux, fût-il acquitté, fût-il innocent! Avez-vous réfléchi à cette anomalie? Un homme acquitté trois fois a déjà valeur de coupable. On s'en méfie. C'est ça qui donne une crâne idée de la Morale pratique !

Mais à l'user, ce sentiment s'éteindra. Les généra-

tions futures prendront l'habitude d'aller devant les tribunaux, comme on va à sa mairie ; elles feront constater leur honneur plusieurs fois par an. Les acquittements, ce sera les parchemins des fortes familles ; on les léguera à ses enfants avec les titres et les papiers. Axiome : le procès est la base de l'honneur moderne.

Eh ! Mais j'entrevois des plaisirs sans nombre dans ce bateau de fleurs qu'on nomme l'avenir. Toutefois souffrez que je vous mette en garde. Comme on devra toujours vivre dans l'expectative du délicieux procès et s'y préparer nuit et jour, il s'agira de soigner ses antécédents. Savez-vous bien ce que c'est que les antécédents en justice ? Ah ! douces brebis ! En justice il n'y a pas de rédemption. La vie est trop courte. Celui qui a failli doit toujours faillir. La loi n'admet pas le remords, ni ses effets; elle ne croit pas à la passion terrible des relèvements et des réhabilitations. C'est en cela qu'elle est divine, n'étant pas humaine. Soyez plutôt coupable devant elle avec de bons antécédents qu'innocent avec des antécédents douteux. Aussi que tout vous serve à grossir le dossier précieux des bons antécédents, et si vous donnez deux sous à un aveugle, donnez-les devant témoins ; ils peuvent en déposer. En tous cas glissez, sous un prétexte badin, votre nom à l'aveugle.

La morale nouvelle, celle que je n'ai pas voulu apprendre, préférant être guillotiné, changera les mœurs aussi. Elle influera sur la politesse par exemple. Lorsqu'on comprendra en effet qu'un coup cle chapeau engage, quand on le donne le premier, et qu'il est sans péril lorsqu'on se borne à le rendre, les effusions dans les rues seront plus rares. Il est

vrai qu'il restera la poignée de main, qui, elle, ne prouve absolument rien en justice. On peut en donner tant que Ton veut, aux voleurs comme aux honnêtes gens.

Oh I morale pratique, iriorale de l'avenir, morale des Godes, morale de Bigot-Préameneu, de Portalis, de Tronchet, de Merlin, de Berlier, de Treilhard et d'Henrion de Pensey, je ne te connais pas, mais comme je te devine ! Ne pas parler, ne pas écrire, ne pas se faire photographier, ne pas agir, ne pas aller et venir ! Etre sans bras, sans jambes, sans langue. N'avoir que les yeux et les oreilles. La terre est aux immobiles et aux muets. Signer d'une croix et ramasser tous les papiers qui traînent. Eviter les motifs de reconnaissance et les tentations de services. Dîner et aimer au restaurant. Se noter et se constater tout le temps et vivre en éternel alibi de soi-même. Yive l'empereur !

En vérité, je vous le dis, l'idéal de l'habitation d'un homme fort, d'un juste, d'un honnête homme (numéro 2), serait une maison où il y aurait : un huissier aurez-de-chaussée, un commissaire de police au premier, un avoué au second, une agence de renseignements au troisième, et un avocat stagiaire dans les combles. Et si le concierge était mouchard, ce serait la perfection !

La famille moderne. — La maman et la mère. — La question des palefreniers. — Marie Bière. — Hubertine Auclerc. — Contributions et attributions. — Mme Buttler, de Liverpool. — Le droit à l'instruction. — L'alcôve et l'honneur. — Servitude de la femme. — Le latin discret. — Les Bérésineuses.

19 novembre 1880.

eune homme moderne, si ta mère a incarné visiblement pour toi sur la terre la Vertu et l'Honneur, le Dévouement et l'Amour; si ton cœur s'ouvre à son souvenir et jette l'encens des adorations ; si tu ne connais rien de plus ineffablement bon que ta mère, de plus célestement beau que ta mère, de plus idéalement pur et parfait que ta mère, — ne va pas plus loin. Ce que je vais dire, tu n'as pas à l'entendre. Crois et sois heureux.

Moi je pense à ces désolés qui, dans les durs chemins du labyrinthe social, traînent le boulet filial au

pied et n'osent pas rompre la chaîne. Je songe à ceux qui subissent l'injuste loi des respects imposés, des amours promulguées, des soumissions codifiées. Je plains l'homme qui se croit forcé et qui s'efforce d'aimer (quand la nature même le lui déconseille), de révérer (quand la justice le lui interdit) les êtres misérables dont un simple accouplement lui a infligé la vie. Martyrs d'un lieu commun imbécile, victimes des épouvantes d'une société qui a tellement peur d'ellemême qu'elle s'est lié les mains pour être assurée de ne pas forfaire ; d'une société si consciente de sa lâcheté qu'elle met, par mesure préventive, un gendarme entre le fils et la mère, entre le père et la fille ; d'une société si méprisable enfin qu'elle est obligée de se garantir à elle-même par des édits coercitifs jusqu'à sa propre perpétuation, et qui n'ose plus s'en fier à la nature de la reproduction de l'espèce humaine.

Hélas ! non, ô Bridoison, on n'est pas toujours fils de quelqu'un. J'en sais, et vous en connaissez, qui n'ont ni père ni mère, quoique pourvus de parenté et nantis de famille. Le monde est rempli de pauvres hommes qui ne se doutent pas de ce que c'est qu'une mère et qui croient, sur la foi des actes civils, que leur mère en est une. Non,% non, Bridoison, toute femme féconde n'est pas une mère ; tout mâle qui a procréé n'est pas, par cela seul, un père; c'est l'erreur de la société, c'est la duperie du code. La maternité n'est qu'un exercice héroïque de l'amour ; la maternité, c'est la vertu de la fécondité, elle en démontre l'honneur. Il y a d'excellentes femelles qui ne sont pas des mères, vous dis-je ; il y en a même qui dévorent leurs petits.

Je voudrais que ce titre de « mère » ne fût conféré à la femme qu'après l'exercice de tous les devoirs dont le programme immense et adorable est contenu dans le mot Maternité. Ceci a l'air d'un paradoxe : ce n'en est pas un. Vous le prodiguez- à des monstres ovipares, n'ayant pour tout mérite que d'avoir accompli des fonctions utérines et d'avoir mis bas dans le lève du chloroforme. « Je suis mère ! » s'écrie alors la délivrée, lorsque l'accoucheur lui présente l'informe projet d'homme que l'abondante nature essaie dans le moule nouveau. Mère, pas encore! Pour le moment, ma mignonne, vous n'êtes que femme. Quant à la maternité, elle commence seulement, pour ne finir qu'à votre mort. Et c'est un rude martyre, par le temps qui court, que le métier de maman, oh ! très rude ! Et vous pouvez m'en croire, l'héroïsme de Jeanne Darc, de Charlotte Corday ou de Louise Michel ne pèse pas une once à côté de l'héroïsme obscur et magnifique d'une vraie mère, attendu qu'il est cent et mille fois plus périlleux et plus difficile de prendre un fœtus et d'en faire un homme, que de sacrer un roi à Reims, d'assassiner un journaliste tout nu ou d'entrer à Paris par la gare Saint-Lazare. Cependant la Loi sociale, d'accord en cela avec toutes les lois religieuses, nous somme de révérer ceux qui nous ont donné le jour, quoi qu'ils soient, quoi qu'ils fassent, aveuglément. Soit, mais que messieurs les parents commencent.

De bonne foi, comment voulez-vous qu'un fils, trouvant sa mère entre les bras d'un palefrenier, se précipite à ses pieds avec tous les témoignages du respect? Elle est bonne là, la Loi sociale ! De quelle manière

obtiendrez-vous qu'un jeune homme, apprenant que celle qui l'a mis au monde a non seulement trahi sur toutes les bornes de la grand'route l'honnête homme dont elle porte le nom, mais encore qu'on l'accuse de commerce avec les ennemis de sa patrie et de félonie d'Etat, de quelle façon, dis-je, lui arracherez-vous les marques de respect et de vénération filiale exigées par vos féroces conventions ? Oh ! je connais l'argumentation sentimentale et cabotine : quoi qu'elle ait pu commettre d'horrible et de condamnable, une mère est toujours une mère pour son enfant. C'est là une vérité de cinquième acte, très commode à suivre dans le voyage de la vie et qui ne coûte pas plus de philosophie qu'il n'en faut pour se payer du sublime à bon marché. Bête, banale, fausse et inique, telle est votre maxime. Je ne dis pas que l'amour filial dans ces données et pour une créature indigne n'existe pas, notez-le bien ; je dis seulement qu'on n'a le droit de l'imposera personne, et que lorsque la loi me dit : « Tu vénéreras ton père et ta mère », je lui réponds: « Très volontiers, mais garantis-les moi vénérables.» Car, à la longue, c'est un marché de dupes que celui de la famille moderne. Qu'est-ce qui sanctionne les devoirs des ascendants vis-à-vis de leur progéniture? Rien. Le bon plaisir. Cet honneur héréditaire dont ils lui doivent (je dis doivent, car c'est une dette) le dépôt reçu, comment le législateur, le fameux législateur, en surveille-t-il la transmission et l'hérédité? D'aucune manière. Si le père y a forfait, permet-il seulement à l'enfant de changer de nom et de créer pour son compte un nouveau dépôt d'honneur responsable ? Jamais de la vie. Le fils de Trop-

mann serait forcé non point seulement déporter le nom de son père, mais encore de le respecter. C'est idiot. Les parents sont sacrés, toujours. Les enfants jamais. La mère se prostitue, respect. Le père se souille, adoration muette. Noé ôte sa culotte dans les vignes, cueillez des feuilles, ô jeunes gens, et faites une braguette au vieux birbe. Mais réveiller le galeux par l'oreille et lui dire : « O toi, dont je porte le nom, veux-tu bien fermer ta culotte! » cela ne se peut : la loi s'y oppose et madame la religion aussi.

Et l'on se plaint que la famille se meurt ! Je n'irai pas par quatre chemins : si la famille se meurt, c'est que les parents la tuent et les parents seuls ! La paternité et la maternité n'exerçant que leurs droits et non pas leurs devoirs, il en résulte un état de choses disproportionné, un déséquilibrement sur lequel l'enfant, éclairé par sa conscience, ne se trompe point, et par où il va droit au mépris. L'amour, qui ne vit que d'échange, s'éteint en lui dès que l'instinct de liberté s'y éveille, et il ne paie plus que la redevance légale des respects feints et des tendresses mesurées à ceux qui, se contentant de lui imposer la vie, ne daignent point lui en alléger le fardeau. En vérité, je vous le dis, les pères et les mères deviennent rares, par ces jours de fornication universelle, et si cela continue, il est à craindre que le xxe siècle ne connaisse plus le sens de ce vieux mot français : Famille, et qu'il demande ce que nous entendions par là.

12 avril 1880.

« Irai-je voir le bœuf gras? Irai-je voir ma maîtresse ? » Me voilà comparable à cet homme perplexe de Gavarni. Vous parlerai-je de Marie Bière ou du prince Napoléon ? Ici c'est Nordenskiold et le prince de Suède ; là, c'est Bismarck qui démissionne. Nous avons aussi la foire aux pains d'épices et encore une révolte des Amazones, dont la reine HubertineAuclerc a pourfendu des percepteurs. On annonce ce matin une grève des prostituées. Je n'ai pas assez de tous les trous de mon masque, percé à jour cependant, pour voir passer ces vingt marionnettes effacées qui vont culbuter demain dans l'oubli, ô Seignobos, où tu reposes.

Ne parlons que des femmes ; seules elles sont charmantes. Sur le roman de Marie Bière, je n'ai jamais eu qu'une opinion, avant, pendant et après le procès. Cette opinion, je l'avoue, est singulière, inattendue, je le confesse, mais ferme comme un roc. J'attends F Anglais qui doit l'épouser. A mon avis, la question est là, et elle n'est que là : un Anglais qui épouse. Toute femme, ange ou démon, qui force la porte du gynécée

pour se précipiter sur la voie publique, n'agit de la sorte qu'en vue de rencontrer l'Anglais nomade et spleenique qui épouse. L'Anglais a été donné à l'humanité pour absorber ses extravagances. Vous pouvez être sûr qu'à l'heure où vous lirez ces lignes, il y en a un qui a trouvé le moyen de se faire présenter à Marie Bière. Perfide Albion, tout lui profite ! Telle es1 mon opinion.

A vous, maintenant, nos Amazones ! C'est II libertine Auclerc, — prends ce nom, histoire ! — la belle guerrière qui, d'un dard, a, la première, formidablement abattu le noir percepteur des contributions scélérates ! Elle est de cette race vaillante de femmes qui n'ont qu'un sein sur deux et qui savent le garder inutile. Habile aux jeux de l'arc et chevauchant à même les coursiers véloces, on l'a vue tenir tète au Fisc redoutable qui voulait l'empêcher de déposer dans l'urne. Reine des Amazoné*s, glorieuse semimammifère, reçois nos hommages et nos soumissions attendries ; mais, Hippolyte, ma sœur, permets à un humble fils d'Hercule de défendre les noirs percepteurs, enfants de Mercure.

Déposer dans l'urne, quel rêve ! Il est le tien. Je le partage, donc je le comprends. Voter est si doux pour une âme fière ! « De quel droit les femmes sont-elles privées de ce plaisir? Sur quelles données juge-t-on que nous sommes incapables de prendre un carré de papier, d'y écrire un nom et d'aller le jeter dans un vase d'élection ? L'homme se ravale lui-même à dénigrer ainsi la valeur intellectuelle et morale de sa compagne, à nous refuser le droit d'avis et de conseil dans les affaires publiques, et à décider sans contrôle

des questions qui nous intéressent autant que lui et souvent même davantage ?. Catherine le Grand, Elisabeth, n'ont-elles pas été de bons politiques? Eh bien alors ? Si la société ne nous accorde pas les mêmes prérogatives qu'au mâle, pourquoi nous demande-telle les mêmes devoirs que les siens — et les mêmes contributions ? »

Que je serais heureux, madame, si vous m'accordiez la faveur de payer les vôtres !

Ah ! je ferais trop de jaloux parmi mes tristes compagnons de la poitrine plate, et dans le monde barbu de ceux qui votent! Un monde affreux, vous pouvez le dire, où l'on travaille nuit et jour pour nourrir, abriter et parer aussi les femmes que l'on aime ; où l'on sue sang et eau pour se débrouiller dans une for*êt de questions complexes, hérissées de détails législatifs, administratifs, épineux, inextricables, sous une croûte de routine quatre ou cinq fois séculaire, dans l'ombre flottante du doute et de l'incertitude. Quelle est votre opinion, à vous, madame, sur le libre échange? N'êtes-vous pas protectionniste? Que je voudrais le savoir et vous l'entendre dire ! Hélas ! il ne s'agit pas du libre échange de deux cœurs épris ! Le commerce en question n'est pas le doux commerce, et les protecteurs dont je parle ne sont pas de ceux qui paient justement les contributions aux dames.

Yoter, vous, avec des mains si blanches et des ongles si roses ? Barbare! Plutôt que de nous attrister d'un pareil spectacle, ne payez pas, ah! ne payez jamais vos contributions, ne payez rien, soyez heureuse. Tout vous sera quittance pour un sourire. Que les percepteurs tombent aux pieds qui sont les vôtres

cl n'ayanl rien perçu que l'albâtre du sein qui vous reste sous la neige du lu Ile qui le couvre ! Posée de la sorte, la question est déjà résolue par la galanterie française. Que dis-je? c'est par acclamations que nous tranchons le dilemme proposé par Huberline Auclerc à Pégoïsme masculin. Voter et payer, dit-elle, ou ne pas noter el ne pas payer! Ne votez pas et laissez-nous payer, telle est notre réponse, car telle est notre destiner. Si vous êtes mariée, par exemple, votre mari esl bon pour faire la queue au guichet. Il la fera, car il rote, lui, le malheureux, et toutes les fois que le gouvernement le lui demande. Ce dur avantage lui vaut de rude privilège. Si vous n'êtes pas mariée...

Ah! dam! mariez-vous!

Je vous jure, chère et brave Amazone, que le seul vote auquel vous puissiez prétendre raisonnablement est celui que vous émettez librement devant un maire, lorsque ce maire vous demande au nom de la loi si vous consentez à prendre pour époux l'homme qui sera le père le plus probable de vos enfants, et le payeur de vos contributions. Mariez-vous , si vous n'êtes pas mariée, et vous aurez voté, et vous ne paierez plus rien. N'est-ce pas l'idéal demandé ?

Soyez bien convaincue que tel doit être l'avis de l'excellente Mmc Buttler qui nous vient tout exprès de Liverpool pour anéantir la prostitution et décimer nos camélias. L'idée est généreuse, elle est même brillante; mais je n'en vois guère l'application. Supprimer les trottoirs des rues, moyen violent, mais stérile. Fermer les maisons publiques, ressource vaine si les maisons privées restent ouvertes ? Ne plus délivrer de cartes à la Préfecture? On en donne, hélas ! dansles restaurants

dont il faut bien payer les additions quand on a eu faim et que l'on a dû se repaître.

Mort à la prostitution ! Je le crie avec vous, certes ! et à pleins poumons. Mais que ces dames commencent. Il m'est bien difficile d'admettre que c'est l'institution de la surveillance qui décide une jeune vierge à descendre sur le seuil de sa maison pour trafiquer de son corps avec un passant stupéfait. Je veux bien que les agents des mœurs soient tous des gredins abominables et dignes de la potence, mais ils ne vont pas jusque dans les familles forcer les femmes à se livrer à leurs laquais. La théorie que l'existence du gendarme fait foisonner le voleur est facétieuse, mais elle ne résiste pas à l'étude. C'est pourtant celle que Mm0 Buttler nous apporte de Liverpool. L'homéopathie et le spiritisme se disputent l'honneur de la lui avoir inspirée. D'ailleurs, ô bonne révérende, vous arrivez bien tard dans un siècle bien vieux. Ce n'est plus à la simple prostitution que nous en sommes, nous autres gens de l'âge moderne, mais bien au tribadisme d'une part et au socratisme de l'autre.

20 janvier 1880.

Sur la question de l'instruction des femmes, je n'ai pas, je l'avoue, d'idée bien arrêtée ; mais j'en voudrais au moins parler sans égoïsme. A mon sens, ceux qui refusent à la femme le bénéfice de la science et qui lui jettent à la tête « le gros Plutarque à mettre les rabats » du bon radoteur Chrysale, commettent d'abord une pétition de principes. Il ne s'agit pas en effet de savoir si nous préférons la femme ignorante à la femme instruite, et la cuisine soignée à Lélia ou à Corinne. Notre opinion là-dessus n'est pas douteuse. On nous demande simplement: La femme a-t-elle droit à l'instruction autant que l'homme ? A cela il faut répondre.

Soyons sincères, nous n'en raisonnons qu'en débauchés. Que votre femme ou que votre maîtresse ne sache nilire, ni écrire, pourvu qu'aux mystères amoureux elle soit experte, voilà ce que vous pensez et même ce que vous dites dans les fumoirs, entre hommes. Rentrés au salon, vous voilez les mots, et vous parlez du ravaudage des bas, du torchage des

enfants et des petits plats sucrés. Au fond c'est la même chose, et il n'est agité dans tout cela que de voire seule béatitude. Pour l'homme du dix-neuvième siècle, la femme avec laquelle il vit, dort et mange, n'est encore qu'un instrument de plaisir et de repos. C'est l'état sauvage. Soit. Retournons-y.

Retournons-y, mais soyons logiques. Ce que vous désirez de votre femme, pourquoi donc rougiriez-vous de le trouver chez votre sœur ou chez votre mère ? Qui de nous, par le temps qui court, avouerait la lâcheté dé ce rêve : une sœur ignorante et sotte, une mère fermée à toutes connaissances humaines ! Femmes, elles le sont cependant, aussi bien que celle qui sera demain mère à son tour des enfants que vous lui ferez et qui a été sœur avant d'être épouse. Combien de fois ne nous sommes-nous pas heurtés à cette anomalie de l'esprit de famille : l'admiration respectueuse pour une aïeule, instruite par une longue vie, contant avec finesse les choses, les livres et les hommes de sa jeunesse, tandis que, confinée dans un coin et reléguée à ses travaux de couture, une jeune femme s'astreint au silence, à ce silence conjugal qui vous est cher, et se'demande pourquoi la société lui fait la maternité muette et le devoir ennuyeux.

Allez, allez ! la question de l'instruction des femmes n'est qu'une question d'alcôve. Yous n'accordez à la femme le droit de cultiver son esprit que lorsqu'elle ne peut plus cultiver ses sens. Yous n'avez rendu les armes au génie de George Sand que le jour où elle a été grand'mère. Yous êtes de simples cochons, mes frères.

Du reste, je le répète, il s'agit moins de nos inté-

rets de maies que des droits stricts de la femelle, et c'est ainsi, je crois, qu'il sied de poser la question. Si la femme, qui doit être mère et par conséquent grancTmère, a droit à l'instruction, si la Société lui reconnaît ce droit, vos plats sucrés m'importent peu et je ne pleure pas sur vos joies nocturnes distraites. Un droit est un droit, ne sortons pas de là, et bâtissons des lycées pour les bachelières.

Selon moi, le droit est acquis, et doublement. D'abord, parce que le bonheur conjugal n'est, avec tousses divertissements matrimoniaux, qu'une combinaison aventureuse, individuelle à deux êtres libres, et. dont les responsabilités n'incombent pas du tout à la société; malgré ce qu'en professe l'école dramatique qui fleurit aujourd'hui sur les ruines du bon sens français, n'en déplaise à Alexandre Dumas, si nous sommes cocus, c'est beaucoup plus du fait de la nature humaine que de la société, laquelle nous supplie, par toutes ses voix, de ne pas l'être. Or, c'est par simple bonté d'âme, car, effectivement, elle s'en moque comme d'une guigne ou d'un bigarreau. Le cocuage n'a jamais entravé la marche du progrès social : ce qui l'entrave, c'est qu'un membre de la société, masculin ou féminin, ne jouisse pas de tous les droits qui lui sont dévolus. L'instruction est un de ces droits-là. La peur du cocuage ne constituera jamais pour un sexe, celui de tenir l'autre en esclavage. Si la plus belle moitié du genre humain suggère à la plus laide une venette épouvantable, c'est que la nature s.ms doute l'a voulu ainsi ; mais que de compensations charmantes elle nous a ménagées ! Ah ! songez-y, je vous en prie !

D'autre part ce droit à la science, qu'elle a de toute éternité, puisque la nature lui a donné, autant qu'à l'homme, l'intelligence et le sentiment, la femme peut le revendiquer à toutes espèces de titres. Avezvous réfléchi au sort que le veuvage ou l'abandon réservent à la veuve ou à l'abandonnée dans cette société napoléonisée et bonapartisée qui n'a de faveurs et de justice que pour le mâle et qui semble codifiée par quelque roi barbare pour la vie de chasse ou de guerre ? Dès qu'elle est sortie de l'Eden de l'amour, dès qu'elle n'a plus de pomme à présenter à l'homme, la malheureuse fille d'Eve n'a rien à faire ici-bas qu'à constater son impuissance d'être et qu'à mourir. Le législateur n'a pas prévu le cas de la femme seule et sans soutien ; Attila a oublié d'assurer l'avenir aux veuves de ses guerriers. Oh ! la lamentable destinée que celle de la femelle désaccouplée, lorsqu'en lui fermant toute instruction, vous lui avez coupé toutes ressources ! Gomme il est généreux, comme jil est loyal, et comme il est prudent aussi de la réduire, et sans recours, à la domestication animale et de borner son horizon à votre ciel de lit! Quand je pense qu'il y a de bonnes gens pour gémir aux pieds des autels du développement incommensurable de la prostitution ! Que voulez-vous donc qu'elles fassent, les pauvres créatures, quand elles ont faim, ce qui leur arrive au moins une fois par jour? Pour toutes connaissances, elles n'ont que celle du mariage moderne, une science, par laquelle elles apprennent que leur rôle, leur seule mission ici-bas et leur seule fonction consiste à obéir au signe du maître. Eh bien ! elles continuent. Elles ne savent que cela, vous vous opposez à ce

qu'elles poussent plus loin leur curiosité, vous les voulez bêtes, elles restent bêtes. Mire-toi, ô mon siècle, dans la mare boueuse, car c'est bien toi qui l'as comblée de boue.

Ce n'est pas l'instruction de la femme, dites-vous, qui arrêtera la prostitution grandissante? Je suis absolument sûr du contraire. Cela ne les amuse pas autant que vous croyez, les femmes, d'orientaliser nuit et jour; la nature les a réglées, elles aussi, et la chair a ses révoltes. A la honte s'ajoute l'ardeur de savoir, de percer l'ombre opaque, de pénétrer les secrets des choses, de telle sorte qu'il n'y a pas de supplice pareil à celui que nous infligeons lâchement et bêtement, lourdes brutes, à l'être idéal de qui nous vient l'honneur de vivre et la gloire d'être aimés.

Maintenant, quel usage la femme fera-t-elle de l'instruction, et*n'est-il pas à craindre que, chez elle, l'esprit ne se développe au détriment du cœur? Nos bas seront-ils bien ravaudés, nos enfants bien mouchés, nos draps bien bassinés ? Feront-elles à table des citations latines et parleront-elles d'Apicius à propos d'un ragoût de mouton ? A cela je n'ai rien à répondre et c'est votre affaire. Le choix vous reste. Entre une femme qui commet un cuir et une ■ autre qui cite Horace, si j'avais à choisir, j'userais de mon autorité de mâle, qui me reste. D'ailleurs, ce n'est pas une vertu rare chez la femme que le tact, et il n'a jamais été démontré que la science nuisît à cette vertu. Il y a des maîtresses de maison qui parlent l'allemand et qui n'usent de ce langage que pour donner des ordres à leurs domestiques. On peut avoir le latin discret.

LES BERESINEUSES

12 novembre.

a. preuve que le mariage moderne en est à son Waterloo, c'est qu'il fait donner la Vieille Garde.

La Vieille Garde sourit à la mitraille anglaise. La Vieille Garde entre dans la fournaise. La Vieille Garde donne aux conscrits l'exemple du conjungo héroïque et sempiternel. Quel carré ! Elle va, Gambronne en tête, faire une fin et tirer les derniers coups, les coups de lapins, les dernières cartouches. Rien n'est plus beau à voir que la Vieille Garde impériale en ce moment. Elle n'attend ni Blucher ni Grouchy, elle les confond dans son indifférence fataliste. Elle épouse au cri de : Vive l'empereur ! Elle épouse formidablement.

Il y a là, dans le carré, de vieilles personnes moustachues et rébarbatives, qui ont fait la campagne de Russie, et qui ont des choses gelées. Elles ont été de toutes les campagnes, elles ont mangé du Cosaque,

du Germain et de l'Ibère. Quelques-unes, obèses aujourd'hui, oh ! minces alors! ont été contemplées par quarante siècles, assis sur la pointe des Pyramides. Elles ont tripoté la chair mamelucke. Elles ont asticoté l'Islam. Elles ont rabattu les cornes du croissant. Elles ont tout vu et tout « évu ». Elles sont vénérables, même aux pincettes. Mais il s'agit de donner ; l'Amour débarque de l'île d'Elbe, et le mariage joue sa grande partie, sa partie des Cent-Jours. En avant les grenadières, en avant les bonnets à poils blanchis, en avant les Bérésineuses !

Je les ai vues, les deux Bérésineuses ; elles étaient tristes et elles causaient mélancoliquement sur la terrasse des Invalides. La première disait à la seconde : « Vois ces canons, ils ont tous la culasse enclouée. »

Et l'autre lui répondait : « Qu'est-ce que cela prouve? Qu'il revienne de son île d'exil ! Qu'il débarque au golfe de Monte-Carlo , et ils se désencloueront d'eux-mêmes! »

Il est sorti de son île d'exil. Il a débarqué au golfe de Trente-... et-Quaranie. Il marche sur la capitale.

LES BÉRES1NEUSES. 167

Alors les Bérésïneuses pleurent de joie et leurs canons sont désencloués ! Vive l'Hymen! de son petit imin : Hyménée !

g Ma plaie se rouvre ! » dit la première Bérésineuse. El la seconde ajoute : «J'ai là-bas un million qui dort H pourrit comme une nèfle sur la paille. Je vais aller le lui offrir, au beau jeune dieu, et s'il l'accepte, je mourrai contente. »

— « Million ou nèfle, peu m'importe. C'est moimême que je lui donnerai. Je veux qu'il passe sur mon squelette. Maire, ceins ton écharpe. J'ai peigné mon blanc bonnet à poil. Nous avons le mariage à défendre. »

Ici finit, comme dirait Banville, la ballade des Bérésineuses, imitée des Deux Grenadiers de Henri Heine.

Il était temps en effet que le mariage trouvât ses chevalières. Il urgeait que des personnes expertes et expérimentées prissent en main la défense de cette institution fondamentale. La famille expirait. On ne faisait plus d'enfants au xixc siècle ; ou si on en faisait, c'était uniquement pour le plaisir de les faire et non pas pour l'honneur de les avoir faits. L'Etat désolé avait commandé à Falguière, à Mercié, à Ghapu, à Frémiet, des statues de la statistique, statues éplorées, qui figuraient des femmes sans ventre et sans

mamelles, de la bouche desquelles sortait cette inscription : Plus de mômes ! Et Barbedienne était chargé de les populariser, par des réductions de tous les modules, de tous les prix, en bronze, en stuc, en plâtre et même en mie de pain.

C'est alors que la légion sacrée des personnes expertes s'est présentée devant l'Etat, ayant à sa droite la Société et à sa gauche la Morale, qui pleuraient. « Ne pleurez plus », a dit Phryné. Et Aspasie a fait : « Epongez vos lucarnes ! » Et Laïs, et Leasna, et Léontium, se disputant la parole, s'écrièrent .pêlemêle : « Nous sommes vigintiséculaires. Nous avons tenu entre les bras des générations disparues, et nous pourrions reconstruire à nos frais les Tuileries et la Cour des Comptes. Nous rétablirons le mariage. » C'est alors que toutes les musiques militaires et religieuses entonnèrent le : Gai, gai, marions-nous ! devenu l'air national et comme qui dirait la Marseillaise de la vertu.

Je les raille, ces pauvres vieilles, et au fond j'ai tort. Elles sont plus logiques que moi et que vous. Elles nous démontrent, une fois de plus encore, combien les mœurs sont divergentes des lois et sur quel échafaudage d'inconséquences sont posés les marbres et les moellons du fameux édifice social.

Pour la femme moderne, dit la Loi, et dans un état qui n'admet pas la courtisane, le mariage est le seul but. Non mariée, la femme n'a pas de rôle. C'est une force perdue. Tout part du gynécée et tout y aboutit. Soit, je le veux bien. Mais alors celles qui, n'ayant pu parvenir à ce but à l'âge où le mariage est naturel, y parviennent à l'âge où il est stérile et repoussant, est-

LES BÉRÉSINEUSES. 169

ce qu'elles n'obéissent pas aux ordres de la Loi ? Moi, je trouve qu'elles y obéissent exemplairement.

Etrange dilemme que celui où vous enfermez la femme ! De dix-huit à trente ans, vous lui criez : .Marie-loi. — Elle ne demande pas mieux, et elle s'adresse aux Mœurs et aux Usages qui sont les grandes entreprises matrimoniales de ce temps. Les Mœurs lui disent : Es-tu belle ? Les Usages lui disent : Es-tu riche ? — Si elle n'est pas à la fois belle et riche, elle est renvoyée à Lanlaire, petit pays du royaume de la Prostitution, tout en trottoirs. Une fois installée à Lanlaire, soit que la maison qu'elle habite ait les volets clos, soit qu'elle ait un tourniquet et un ascenseur sur la chambre à coucher, elle est libre et elle devient riche. Mais comme elle très soumise aux lois de son pays, dès que sa fortune est faite, elle revient devant lui et lui tient ce langage, âpre et doux : — J'ai le sac. Je le dépose à vos pieds. Maintenant où est le gynécée? Le chemin du gynécée, s'il vous plaît?...

Et vous la chasseriez en l'appelant désossée ! Je vous trouve coquets ! Alors est-elle stupide, la Loi ? Alors, les mœurs et les usages sont iniques. Est-ce qu'il n'est pas bientôt temps, ô Gode sublime, de t'accorder avec la nature?

En attendant, mariez-vous, vieilles gueuses, vous avez plus d'esprit que nous. Conjuguez, Bérésineusesî

io

La chaire française. — Le père Didon. — Jésuites et Dominicains. — Au doux martyre. — De l'ignorance des Jésuites.

— Chine et Japon. — Revanche d'un Japonais. — Les faiseurs de caractères. — « Mon père ! » — Une histoire de médaille.

— Vive Henri V ! — La restriction mentale. — M. Paul Bert et le père Gury. — Apprentissage pratique du jésuitisme. — Les quatre Barnabites. — Les statuettes de plâtre. — Raoul Rigault.— Apologie et réparation. — L'Église et l'État. — La Moabite de Paul Deroulède. — Dieu, c'est le mal. — Samson et Dalila. — Saint Labre. — Homélie sur les crucifix de Grenoble.

— Impénitence finale.

13 décembre 1879.

»e tous les supplices que l'Inquisition pourrait m'infliger pour mon péché, mignon de scepticisme, celui d'aller entendre le P. Didon me semblerait le plus intolérable. Je vous assure que j'aime le talent et que je le suis fidèlement partout où il se manifeste ; mais quand on me dit que ce do-

minicain en est pourri, je réponds qu'il a cela de commun avec tous les dominicains, et je file, mais je file... J'y ai été pris une fois à Notre-Dame, avec l'excellent Etyacinthe. On ne m'y reprendra plus, vous en avez ma parole d'honneur.

Dans ma jeunesse (j'appartiens à une famille dévote où l'on fait ses Pâques), dans ma jeunesse, dis-je, il m'a été donné d'entendre tout ce qui prêche, même dans le désert. J'ai été élevé dans la sainte querelle de Lacordaire embêté par Ravignan, et je me rappelle que si l'on accordait à celui-ci la préséance de l'onction, vite on reconnaissait à l'autre celle de la componction, de telle sorte qu'à l'heure qu'il est je ne sais pas encore au juste à quoi m'en tenir sur le litige. Ravignan, à mes yeux, vaut Lacordaire, et je les rends à Dieu comme il me les avait offerts, sur le plateau d'or de l'impartialité.

Vous savez, ou vous ne savez pas, que rien ne déteste plus un dominicain qu'un jésuite et réciproquement. Dans l'exploitation de l'Evangile ces deux ordres se jalousent, et tirent à eux la couverture, j'allais dire le suaire, -du Seigneur. Dominique a l'Inquisition ; Ignace a la captation. L'un procède par le cachot, l'autre par le confessionnal. Le monde religieux est divisé entre ces deux systèmes également préconisés par l'Agneau sans tache. Dominique chauffe l'enfer ; Ignace attise le purgatoire. C'est à vous de choisir le mode de cuisine qui vous ragoûte davantage. Nous avons le grand feu de four et le petit feu de mouffle. Serez-vous pâte tendre ou porcelaine dure devant Dieu? Moi, je devine votre opinion.

Mais eux, ils ne devinent pas, ils persistent à nous offrir, qui, le gril, qui, la chaufferette ; de là des confusions regrettables, d'abord entre eux et nous, et ensuite entre eux seulement. La querelle d'Ignace et de Dominique menace de durer fort longtemps encore, beaucoup plus longtemps que celle du Gaulois et du Figai%o, par exemple, et pour choisir un juste point de comparaison. Il s'agit là du commerce des ouailles, commerce énorme et l'une des richesses de la France, ainsi que vous le savez par les statistiques. Je vous prie de suivre cet antagonisme dans l'histoire de la prédication contemporaine. Dominique trouve Lacordaire : Ignace lui oppose Ravignan. Ces deux flambeaux éteints, Dominique suscite Hyacinthe, et Ignace répond par Félix. C'est alors que Dominique brandit Monsabré et Didon, deux torches à la fois, et il empoigne toute la chaire et ses rebords, furieusement. Mais si Dominique est farouche, Ignace est malin. Je ne sais pas ce qu'il mijote, mais il doit mijoter quelqu'un. Attendez-vous à une surprise.

A l'heure où j'écris, Ignace doit élever à la brochette, dans le jeûne préparatoire aux grandes vocations, quelque jeune Bourdaloue sournois, pour âmes tendres, avec lequel Didon et Monsabré auront du fil à retordre. Peut-être arrivera-t-il ceci (l'exemple d'Hyacinthe autorise à le prédire), que Monsabré sera embêté par Didon, comme Lacordaire l'était par Bavignan et Grassot par Ravel ; un jour de quête ils se lanceront des citations à la tête, à la grande confusion de Dominique. Monsabré sera sabré de métaphores ; Didon, pareil à son homonyme de Y Enéide, sera rôti sur le bûcher des épithètes. C'est alors qu'in-

terviendra le petit jésuite. La place restera à celui qui, bravement et protégé par son habit, risquera le plus d'allusions politiques en chaire et tombera le mieux la république.

Ah ça ! pourquoi donc est-ce toujours Paris qui a le privilège de déchaîner les facondes ecclésiastiques? Il n'y a donc plus de chaires à Rome et plus de basiliques en Espagne? Pourquoi tous ces lonsurés tiennent-ils à fulminer leurs homélies dans la langue de Voltaire ? Je demande instamment que le bon grain ne soit pas toujours semé à la même place ; la chrétienté reste delà sorte en jachère, malgré la fertilité de ses terrains. Donnons Monsabré à l'Espagne et Didon à l'Italie, par exemple, ce sera pure charité, et nous pourrons garder le petit jésuite ; il suffira à nos plaisirs. La France suggère déjà assez de jalousie aux autres peuples sans que nous allions encore accaparer la parole divine et ses bouches d'or. Décentralisons cette littérature, puisque l'Europe nous l'envie. Qui veut Massillon? Le voilà. Qui désire Fléchier? Prenez-le. A quiBourdaloue? Adjugé. Un petit jésuite pour la France entière, c'est tout ce qu'il nous faut. Le reste n'est que superfétation de gloire, égoïsme et redondance.

La littérature française est la seule au monde qui ait un chapitre pour le style de la chaire. Bossuet et Fénelon empêchent les séminaristes de dormir. De là vient tout le mal. Pauvres diables ! Ils s'imaginent que cela s'apprend, le style de Bossuet, et que c'est l'Eglise qui en tient le secret ! L'aigle de Meaux fait rêver ces oies ; ils s'essaient à ce vol, bêtement. Hélas! Bossuet, sans l'Evangile, eût toujours été Bossuet,

peut-être même eut-il été plus grand encore. Magnifique avocat d'une cause perdue, son génie s'est développé justement dans la lutte qu'il soutenait contre la vérité. Au point de vue moral, l'histoire ne nomme pas d'homme plus abominable, puisqu'il doubla le mensonge du massacre. Mais quel artiste ! Jamais prêtre ne monta à pareille hauteur la honte orgueilleuse de sa servitude d'esprit volontaire. Jamais soutane ne flamboya d'une lueur plus sinistre et plus grandiose sur la nuit des temps écoulés. Aujourd'hui encore, la liberté respecte ce Titan du mal. foudroyé. Ce fut un ennemi digne d'elle, un de ces vaincus qui rendent la victoire mélancolique.

Qui le remplace aujourd'hui, l'évêque des dragonnades ? Une infinité de maigres calotins, de pauvres ratichons, de gros curés pansus, de vicaires faméliques, plus ignorants, plus stupides et plus marmiteux les uns que les autres. Quels adversaires ! Ils ne valent pas la chiquenaude. Mais aussi quel métier, quand on y songe ! Il faut les voir en chaire, ces lamentables guignols avec leurs gestes carrés, leurs essoufflements d'idées et de voix et leurs extases de chic quand ça ne vient pas. Autour d'eux, les bonnes dévotes pelotonnées font ron-ron. Qu'est-ce qu'ils leur apprennent? De petits riens du tout au milieu d'un tas de choses. C'est d'un voluptueux ! Leurs sujets sont toujours les mêmes, depuis deux mille ans : la foi, l'espérance et la charité, les sept péchés capitaux, les trois vertus théologales, toutes les bêtises banales, tous les potspourris, toutes les rengaines d'un culte usé, sans philosophie, sans action, à la portée des femmes et qui consiste à tourner les pouces autour d'un rosaire.

Oui, il faut les avoir entendus, comme je les ai entendus, pendant toute sa jeunesse, ces lugubres avocats sans cause, pour savoir ce que c'est que leur métier et de quels découragements d'être, de vivre et de parler ils paient les gros sous qu'on leur jette par pitié dans la sébille. Ne rien savoir, ne rien lire, ne rien connaître de ce qui se passe autour d'eux, dans une société remuée, labourée de fond en comble par les mille socs et leviers du progrès, rester fermé à toute initiative individuelle, à toute poussée générale, ergoter et escargoter sempiternellement, grimper chaque dimanche dans une boîte pour y prêcher des convertis, y constater sa propre impuissance et son ânerie, et n'avoir pour récompense que de trouver, en descendant, une rangée de bonnes femmes qui vous tirent la langue tant qu'elles peuvent afin qu'on leur mette dessus un pain à chanter. Est-ce un sort, dites ?

Ceux-là sont les touchants, ceux dont la police correctionnelle atteste chaque jour les misères humaines et qui retournent à la nature secrètement, soit de front, soit à rebours. Mais il y a les autres, les évangélisateurs selon la Vie Parisieune ; les conférenciers ^élégants, les aventistes et les carêmistes, ceux qui ont de belles formes, de belles têtes, des mains blanches et l'art de rejeter la bure théâtralement. Ils sont au courant des perversions, du roman à la mode, des liaisons célèbres et de la politique extérieure. Ils en traitent. Je me rappelle le bon Hyacinthe, à Notre- Dame, interpellant l'assassin du président Lincoln, à propos du positivisme. Il savait ce que c'était que le positivisme et il avait lu Comte ! Oh la ! la !

Le P. Didon doit parler des tentations de la chair, c*es1 évident, et Monsabré a dû proférer l'opinion de l'Eglise sur les chapeaux-Directoire et les gilets à revers. Il serait décent que ces prêtres indiscrets nous octroyassent la paix et retournassent à leurs bréviaires. Une soutane blanche cfui sent le patchouli empeste doublement, et je n'aime pas à rencontrer chez Worth les va-nu-pieds du Christ en flirtage sacerdotal. Le prédicateur pour gommeux et cocodettes, qui se bichonne, se pomponne, se pommade et se parfume, me semble un produit exclusivement destiné aux peuplades anthropophages. Il leur est réservé par le Seigneur. Ces cathéchumènes les réclament avidement. Qu'on les leur envoie en mission définitive : le doux martyre les appelle.

2 février 1880.

Au jugement de ceux qui compétent dans la matière, l'article 7, le fameux article 7, est une bévue politique. Il est donc fort heureux pour mon pays que je ne sois ni député, ni sénateur, car je l'aurais voté épouvantablement. Nul ne sait , et pas même Jules Ferry, ce que c'est que l'instruction congréganiste, s'il n'y a passé. Personne n'a le droit de parler de l'ignorance s'il n'a pas fait ses études chez les maîtres de toute crasse. Ceci, on ne l'a pas dit, et j'ignore pourquoi, car enfin l'argument est terrible aussi. Des hommes d'une valeur considérable , tel Paul Bert, par exemple, s'acharneront à démontrer que les jésuitières sont des forges de mensonge, de vilenie et de démoralisation ; ils y apporteront des preuves flamboyantes, à éblouir des aveugles. C'est fort bien, mais il y a ceci encore, qui ébranlera peutêtre la crédulité des familles, à savoir que ces forges de honte sont creusées sous des Etnas d'ânerie.

Je n'en traite pas à la légère, — j'en sors.

Un jésuite est possiblement un bon prêtre, peut-être un convaincu, mais toujours un imbécile. N'en doutez

pas. S'il n'était pas cet imbécile, il n'aurait pas vendu son droit à la vie, sa part de famille, son nom, sa race et sa patrie à une façon de Conseil des Dix, irresponsable et ténébreux, qui dispose de lui, âme et corps, sans but connu ou du moins avoué. Non, non, un homme conscient de son rôle d'homme, de la puissance de ses facultés, ne s'abandonne ainsi à aucun culte, à aucun dieu, à aucun paradis, s'il n'est pas un lâche. Or la lâcheté n'est encore qu'une des faces de la bêtise. Loyola ne recrute que parmi les faibles d'esprit, les faibles de cœur et les faibles de reins. Dansl'espèce, un prêtre qui se sent quelque masculinité sous la soutane, répugne et résiste à l'affiliation ; il vit, demi-libre, sur le seuil de la société, à portée du moins du bruit de l'enclume et déjà sous le vent de progrès. Mais il ne se suicide pas comme un fakir aux pieds de l'idole à cent bras. Ainsi donc c'est toujours un cerveau débile qu'un cerveau de jésuite, le génie de l'ordre n'en admettant point d'autres et ne pouvant utiliser que des êtres émasculés, sans volonté, sans initiative, des cadavres vivants.

En art, en science, en littérature, le jésuite ne donne pas. Il reste médiocre et verbeux. Sa force d'investigation est nulle, sa dialectique montre les mailles, son goût vole à ras de terre. Aucune découverte humaine n'est due à un fils d'Ignace. Les plus dégourdis d'entre eux vagabondent obscurément de la pédagogie à la théologie, ergotent et chicanent, vivent sur une petite barque sans falot et sans boussole, et se perdent dans la nuit de leur incapacité. Ils ne savent rien, vous dis-je, ne voient rien, ne comprennent rien et se bornent à rêver le martyre.

Car tout est là pour le jésuite : être martyrisé ! ces êtres misérables, dévirilisés, ces fantômes tremblants que vous voyez passer dans les rues, les mains dans les manches de leurs soutanes, ne regardant rien et marchant vite sous des lanières invisibles, ils ont l'âme obsédée d'une vision unique et générale, le martyre ! On les a tous amenés là, ces sombres idiots, à désirer jusqu'à l'extase d'être coupés en morceaux, brûlés vifs, torturés et mangés. C'est ce sort absurde et stérile qu'ils demandent à Dieu dans leurs prières creuses, et jusque dans les poèmes en vers latins qu'ils consacrent à leurs saints particuliers, leurs saints de boutique, les Louis de Gonzague et les Stanislas Kotska, deux atroces jeunes gens abrutis par l'onanisme mystique et la contemplation de leurs nombrils évasés.

Aller en Chine ou au Japon embêter ces spirituels et charmants boudhistes, dont le dieu est cent fois plus intelligent et plus civilisateur que le leur, abuser de leur hospitalité pour leur fourrer des croix dans leur riz, les harceler dans leurs croyances, dans leurs mœurs, dans leurs usages, et leur ressasser l'histoire des amours de Marie avec un pigeon, jusqu'à ce qu'ils perdent patience et chargent la police de les débarrasser de ces gêneurs, telle est la chimère que caresse le loyoliste. Il se répand en effluves ardents au pied des autels pour obtenir cette grâce inouie. J'en ai vu partir dont le visage flambait d'enthousiasme ! Cela me troublait profondément, moi enfant, de constater que Dieu ne leur avait donné la vie qu'afin de leur permettre d'aller la perdre ; des bras, des jambes et une tête, qu'afin de les mettre à même de se les faire couper, et j'en concluais que Dieu, en ce monde, c''est

tout ce qui est illogique, ridicule et adorablement inepte. Aussi, avais-je à me prosterner une peine singulière, que j'ai gardée, par leur faute certainement.

Je me souviens qu'une année, au collège de Vaugirard, nous avions pour professeur de quatrième un révérend qui lisait le De Viris à livre ouvert. Nous avions conçu pour lui un respect profond, et je dois dire qu'il nous aimait beaucoup. Au bout de deux mois d'enseignement, il vint nous faire ses adieux : on l'envoyait au Japon chercher le martyre. Il nous quitta, sans une larme. Celui qui lui succéda fut, trois mois après, expédié en Gochinchine, par ordre du Gesu, mystérieusement. Un troisième reprit la classe, qui fut remplacé par un quatrième. Mais nous avions dès lors compris que l'instruction qu'on nous donnait devait consister seulement àjouer aux barres. L'enfant est inflexible ; toute l'année, nous ne fîmes que cela, jouer aux barres. Rien ne tient, voyez-vous, pour un jésuite contre la démangeaison du martyre. Tout ce qu'il fait en dehors décela est intérimaire et ne compte pas. A quoi lui servirait de s'instruire ou d'instruire les autres? A l'heure où il entreprendra l'étude de Virgile ou de Gicéron, un ordre partira de Rome qui le décerne à telle ou telle peuplade anthropophage et le lui envoie, avec le gril et la sauce. Le jésuite est le seul prêtre chez lequel la tonsure garde sa signification d'origine : elle est la marque de l'abattoir idéal.

Donc, par vocation, par nécessité et par tempérament, tout jésuite est et doit être une bête ignorante et docile, sans désir d'apprendre et sans besoin de savoir. La crasserie est sa profession de foi héroïque, et l'extinction graduelle de ses facultés mentales est

inscrite en grosses lettres sur les portes des édifices où il invoque assidûment la mort. Et c'est à ces maçons du néant que vous, pères et mères des générations de l'avenir, vous vous obstinez à confier l'éducation de vos enfants ! Ah ça, mais vous déralinguez !

Lorsque ma famille, terrifiée de mon abêtissement progressif, se décida à me retirer du collège où je croupissais en chantant des cantiques démesurés au jeune Stanislas Kotska, le saint hydrocéphale, je venais de remporter tous les prix de ma classe ; je dis tous. On me les avait donnés d'un coup, tellement j'étais phénoménal et surprenant pour ces embêteurs de Japonais. Or j'étais en seconde, notez ce point, et j'avais passé l'année à jouer aux barres. On me mit à l'université de Paris, à Charlemagne. Après examen préliminaire, je fus jugé digne au plus d'entrer en quatrième, c'est-à-dire estimé d'une force de deux classes plus bas. Je bûchai terriblement, et sur trente élèves que nous étions, je ne pus jamais parvenir à sortir des dix derniers. Or, nous avions précisément pour camarade un de ces fils de Japonais que les jésuites s'en vont civiliser de la manière que vous savez. Il me damait le pion en thème ! Qu'est-ce que vous en dites ?

Ml

mars Issu.

Je ne sais pas d où et de qui mon excellent confrère, J.-J. Weiss, tient les renseignements qu'il nous donnait hier dans le Gaulois sur les collèges de jésuites, mais il aurait causé une heure avec Jules Simon qu'il n'aurait pas dit plus de (soyons polis) fariboles !

D'après la théorie hyperbolique de J.-J. Weiss, deux systèmes de pédagogie sont en présence : celui de l'Université et celui des Jésuitières. Tendres parents, choisissez. L'Université fait les intelligences ; les Jésuites font les caractères. Ah ! vous sortez de l'Université, monsieur Josse ! Moi, je rêve d'une romance, qui représenterait une jeune mère berçant* son nouveau-né entre un jésuite noir et un pion roux. Cette romance serait intitulée : Intelligence ou caractère/ Le musicien y mêlerait habilement des lambeaux de Marseillaise à des réminiscences de Esprit- Saint descendez en nous. Sur le frontispice on verrait à gauche un lycéen méditant sur une Mappemonde, et à droite un collégien gagnant la bataille de Patay. Car c'est cela que vous voulez dire, n'est-ce pas, J.-J. Weiss, avec vos caractères?

Il devrait être défendu aux écrivains, et surtout aux écrivains de talent, de traiter des questions qu'ils ignorent, car en vérité leurs erreurs peuvent faire bien du mal. Etes-vous père, mon cher monsieur Weiss ? Si vous l'êtes, écoutez-moi. J'ai passé une partie de mon enfance dans les collèges que vous défendez, chez les faiseurs de caractères. Peut-être ai-je quelque voix au chapitre. Eh bien! ne défendez pas cette pédagogie-là, car elle est infâme. Il n'y a pas dans tout l'univers de monstre (je pèse mes mots) plus exécrable que ce corrupteur d'enfants et que ce salisseur d'âmes, le jésuite.

Sur la question de l'instruction même, il n'y a pas, j'en réponds, le moindre cloute à conserver. Si les jésuites pouvaient désapprendre à lire à l'enfant qu'on leur confie, ad majorera Dei gloriam, ils lui rentreraient l'alphabet dans la tête. Mais ils désapprennent de penser, d'abord. J'en atteste mes souvenirs amers et cet abandon mortel quej 'avais fait à neuf ans de toutes mes curiosités en éveil; ne sachant rien, je ne tenais à rien savoir. Jusqu'à ma première communion, la tête vide, indifférent aux effets comme aux .causes, j'ai vécu sans avoir conscience de mon être et croyant que l'homme noir que j'appelais : mon père! avait remplacé le père que j'avais perdu. Tout à coup, au milieu de ce grand silence mental, on m'enferma avec une douzaine d'enfants de mon âge, dans une sombre petite maison isolée, que je vois encore, à laquelle on parvenait par un passage souterrain, et on nous mit aux mains d'un vieux prêtre, à la fois très doux et très fanatique. Il s'appelait Lefèvre.

« Il n'y a qu'un Dieu, nous dit cet homme effrayant,

FIN D'UNE RELIGION D'ETAT. 1v>

et ce Dieu est en trois personnes. Ces trois personnes n'en fonl qu'une, et cette seule en fait trois. L'une d'elles est le Père, l'autre est le Fils el le troisième est un pigeon, qui n'est pas un pigeon. D'où il résulte que vous êtes ici pour vous préparer à recevoir l'un cl l'autre sous la forme d'une hostie, qui est du pain à chanter. »

Et c'est ainsi que mon esprit s'ouvrit à la connaissance des choses. La vie m'apparut sous ce jour, ô tristesse ! el par ces mots de derviche en furie.

Pendant quinze jours, le père Lefèvre nous tint ainsi dans la solitude de cette maisonnette, nous exerçant à recevoir sur la langue tendue des hosties blanches, non consacrées, et qui ne renfermaient point, elles, le père, le fils, ni le pigeon. Puis il nous raconta des histoires abominables de voyageurs terrassés par la foudre, parce qu'ils avaient reçu l'hostie, la vraie, sans être en état de grâce ! Un soir, il nous expliqua l'enfer et ses tortures, et je ne dormis pas cette nuit-là, et je commençai à penser que ma mère était bien méchante de me laisser ainsi, loin d'elle, dans cette maison d'épouvante. Avez-vous des enfants, J.-J. Weiss?

J'avais donc douze ans, et je ne savais pas autre chose que ce que je vous dis. Notre innocence était telle que . le vieux fanatique n'avait pas osé nous révéler le mystère de l'Immaculée conception. Je déclinais passablement rosa la rose, et je traduisais à livre ouvert cette pensée profonde du révérend Alvarez : « Subsiantivus concordat cum adjectivo in génère, numéro et casu ! » — Un soir le supérieur me fit venir dans son cabinet. C'était précisément ce

père Olivaint, qui a été fusillé pendant la Commune, un être affreux, livide, borgne et visqueux ! Il nous inspirait une terreur insurmontable. Or, savez-vous ce qu'il voulait de moi, ù J.-J. Weiss ? Dans nos promenades, nous avions le droit de choisir un compagnon à notre goût, mais le troisième nous était imposé par le père surveillant de cour. Celui-là, inconsciemment ou non, jouait le rôle angélique d'espion. Saint Olivaint me pria onctueusement de lui dire sur quoi avait roulé notre conversation pendant une de ces promenades. Ce qui se passa en moi, je ne saurais plus le dire, mais sans doute l'homme venait de s'éveiller dans l'enfant : je saisis un couteau à papier qui se trouvait sur un coin de la table et je le jetai à la tête de l'Inquisiteur.

L'année suivante, j'étais à Poitiers, dans un autre collège des mêmes jésuites, dirigé par un certain père de Germiny, l'oncle, je crois, de celui que le dieu de Moloch a pris, pour ne pas le changer, en ses Champs-Elysées. Ce collège méritait d'être dirigé par le neveu, mais il paraît que ces détails n'arrêtent pas le père de famille moderne. Il n'y a donc pas lieu d'y insister. Tout Paris pour Horace a les yeux de Bathyle. Mais vous dites, cher monsieur Weiss, que si les collèges d'Etat font des intelligences, ceux des jésuites font des caractères, des gentlemen, comme vous les appelez, disons des gentilshommes.

Le jour même de mon entrée à ce collège, je vis venir à moi un groupe de mes nouveaux camarades. Ils appartenaient tous à la noblesse du Poitou. L'un d'eux, le plus fort sans doute de la bande, et qui s'appelait Tristan de l'Hermite (ô Louis XI, que dis-tu de

ce de?) me somme de crier publiquement : Vive Henri V ! Naturellement je lui réponds que je préfère jouer aux barres, Henri V m'étant d'ailleurs parfaitement inconnu. Henri V est le roi 1 mTexplique cet héritier du pourvoyeur de potences. Je n'ai pas besoin de vous dire que cette explication n'ajoutait rien à mes connaissances.

Ouoi qu'il en soit, sur le refus formel opposé par nia fierté naissante à cette injonction arbitraire de morveux, une lutte féroce s'engagea. Ils étaient vingt contre un, ces caractères ! On me terrassa, on me lacéra, on me piétina, et finalement le Tristan des potences réussit à m'attacher au cou une médaille d'Henri V, honteuse. Trois pères jésuites étaient là. qui regardaient faire ces gentilshommes. L'année entière se passa pour moi dans cette lutte sans repos, moi, d'une part flanquant les médailles par-dessus les murailles, eux, les caractères, cotisant leurs coups de poing et leurs économies pour m'en attacher une autre. Les bons jésuites regardaient, souriants. C'est peut-être ce que vous appelez, mon cher monsieur Weiss, développer les forces physiques de l'enfant. Ils y excellent, en effet.

Voilà donc ce que, en fait d'instruction, j'ai acquis chez les révérends pères ; primo, la compréhension du mystère de la Trinité ; secundo, l'existence des délations lâches ; tertio la géographie de Sodome et quarto le royalisme forcé.

Avez-vous des enfants, J.-J. Weiss ? Moi j'en ai.

15 mars 1881.

Un homme exemplairement probe, un patriote énergique, un grand savant, M. Paul Bert, vient de publier un livre que je voudrais avoir signé, un de ces livres pour lesquels on avait l'honneur, il y a trois cents ans, d'être brûlé en place publique. Il est dédié à l'évêque d'Angers, Mgr Freppel, comme le Mahomet de Voltaire est dédié au pape. Gela s'appelle : la Morale des Jésuites. A toi, Jules Simon ! Je le dis sans fard : celui qui, après avoir lu ce livre, n'éprouverait pas le besoin immédiat d'envoyer sa botte dans les plis révérés de quelque soutane, celui-là serait un pas grand'chose et même un rien du tout, pour parler le style de Siraudin dans Mme Angot.

Le livre de M. Paul Bert n'est pas autre chose que la traduction littérale d'un délicieux travail du révérend père Gury, dont Dieu ait l'âme, car ce fut bien la plus ignoble canaille que nous devions à la théologie, au célibat et au sacré cœur de Jésus ! Quel être supercoquentieux que ce Gury ! Imaginez les méditations d'un bouc en rut dans le désert ! Non, si vous

FIN D'UNE HELKÏION D'KTAT. 189

voulez vous amuser, procurez-vous ce document de sadisme mystique ; c'est exquis !

Le casuiste en Gury est éminent I Je lui rends les armes. Jamais Paganiïli n'a joué du violon comme cet animal-là joue de la restriction mentale. Etant donnés un mâle et une femelle, tout se passe et rien n'a eu lieu, si la restriction mentale a présidé à leurs ébats! restriction mentale, je t'adore et je te bénis! Voilà une femme mariée, n'est-ce pas? une simple femme mariée. Je suppose que vous obtenez ses faveurs. Y a-t-il cas d'adultère ? Vous, pas jésuite, et, par conséquent, bête comme chou, vous répondez : « Dame !... il y a apparence !» Gury sourit, et il vous dit ceci : « Si en couchant avec cette femme, vous n'avez pas eu l'intention d'offenser son mari, le mari n'est pas offensé, et par conséquent, il n'y a pas à proprement parler d'adultère.» — Il a raison, cet homme ! Je dirai même plus : il doit être flatté, le mari, de vous avoir vu rendre hommage à la beauté de sa femme ! Ah! que serait-ce, monsieur, si vous aviez couché avec le mari lui-même ! Le cas est prévu. Mais vous trouverez bon que je m'arrête. Je ne puis suivre Gury dans toutes les voies oùil s'engage. Il y a du latin dans la traduction de M. Paul Bert.

J'aliais oublier de vous dire que ce bouquin du délectable Gury est le vade-mecum, le manuel de conscience autorisé et consacré de tous les adeptes de la société de Jésus, tondus ou à tondre. Pour avoir élucubré, dans la solitude de sa cellule, ce compendium angélique et tintamarresque, Gury sera canonisé, absolument. Il sera saint Gury. Il aura du calendrier, et il donnera son nom à de petits enfants. Dans cent

ans, ce n'est qu'une question de pape, sa binette étincellera au soleil couchant sur les vitraux de nos cathédrales.

Est-il permis, Seigneur, je vous le demande, est-il permis de désirer la mort de son père ? C'est ça un théorème! Vous laïque, et par, conséquent pas fort du tout, vous répondez... par une gifle à celui qui se permet de vous adresser une pareille question.

Vous avez tort, et Gury rit : « Oui, on peut désirer la mort de son père, si c'est dans l'intérêt de son salut d'abord, et ensuite si l'on désire seulement en hériter. » Voilà ! Ce n'est pas pour lui faire du mal au moins à ce pauvre père ! Grand Dieu, non, c'est pour en hériter seulement. Avec un « seulement » comme celui-là, je me chargerais de fonder trois religions, cinq royautés, des communautés religieuses tant qu'on en voudra, et de les faire prospérer. Le livre continue sur ce ton pendant plus de six cent trente pages. Je vous garantis que l'on en a pour son argent. C'est un écrin de perles... pour pourceaux.

Eh bien ! mais, ils ont très bien fait de ne pas voter l'article sept, les vieux birbes ! Après avoir lu le livre de M. Paul Bert, je ne l'aurais pas voté non plus. Pourquoi ne pas nous contenter d'appliquer aux révérends les saintes théories qu'ils professent, et de quoi se plaindront-ils si nous leur cinglons l'échiné de^ trente-six lanières de ce fouet qu'ils appellent la restriction mentale. Nous en avons le droit, j'imagine. J'en atteste Gury, désormais mon maître en ces matières, Gury en qui j'ai foi, Gury selon qui je veux vivre et mourir, seulement.

Exemple. — A-t-on le droit de cueillir un jésuite

(avec des pincettes) par les épaules et de le lancer par delà les frontières, et même dans la mer?

— Oui, si en agissant ainsi, on suppose qu'il rêve de voir du pays ou de prendre un bain rafraîchissant, dont son état perpétuel de concupiscence lui fait un besoin remarquable.

Voilà le truc ! ne me parlez plus de l'article 7 ! J'ai le truc, vous dis-je, je viens d'être touché parla grâce.

— Est-il permis, dans la rue ou ailleurs, de mortifier un père, en lui enfonçant, dans les parties honteuses, des forets, couteaux, lardoires, tournebroches ou autres instruments réputés tranchants, soit encore la pointe d'une botte élégante?

— Oui, si en le reconduisant de la sorte, on n'agit que pour son bien, son salut ou même son plaisir. On peut estimer par exemple qu'il n'attendait que cela pour être heureux, ou que ne sachant pas au juste où commencent et finissent les parties honteuses d'un jésuite tout entier, il désirait le savoir et que vous l'avez édifié en le lui apprenant.

Ça y est ! Vive Jules Simon !

— Peut-on écraser un jésuite ?

— Oui, si mentalement, on Fa pris pour un pou.

— A-t-on le droit de mettre le feu aux quatre coins d'une jésuitière et d'y faire ainsi rôtir tout ce qui s y trouve, si l'on a préalablement eu soin d'en retirer les bêtes innocentes ?

A cette question, deux réponses, car je deviens très fort.

— Oui, on peut toujours mettre le feu à n'importe quelle jésuitière, à la condition d'avoir pensé qu'on.

purifiait l'air et que l'on rendait service aux gens du quartier. Oui encore (deuxième réponse) si, après avoir fait sortir les bêtes innocentes du foyer purificateur, on y laisse soigneusement les autres en holocauste, pour être agréable à Dieu et l'enfumer délicieusement dans son paradis. Ici la restriction se revêt des grâces du calembour, et l'on peut toujours dire qu'un jésuite n'est pas une bête innocente, et même n'est pas une bête du tout. Ça le flattera dans son martyre.

Toutefois, il y a une nuance dans le cas. Si, pendant l'épreuve de la cuisson, un jésuite au cœur faible se met à crier, à blasphémer et même à renier le père Gury, on doit se précipiter dans les flammes pour le sauver. Mais on peut arriver trop tard.

Qu'est-ce que vous me chantez, avec votre article 7? Prenez-moi le compendium de notre cher et précieux Gury et mettez-en purement et simplement les préceptes à. exécution. C'est ça, un code! La restriction mentale, tout est là. Personne ne nous empêche d'en jouer, et vous verrez que rien n'est plus amusant. Utile dulci. Moi, depuis que je possède le livre de Paul Bert, je m'en donne une bosse. Je l'emporte sur moi dans les rues, je le travaille, je me l'assimile. Aussi quand vous verrez sur une impériale d'omnibus un monsieur éclatant tout d'un coup de rire dans un livre jaune, vous pouvez dire que c'est Y Homme Masqué, qui vient d'en trouver une et qui se délecte.

21 octobre 1880.

J'ai lu dans les journaux du soir (espoir) que les journaux du matin (chagrin) annonçaient la dispersion de l'ordre des Barnabites. C'est grave, c'est excessivement grave. Il ne peut pas tomber plus grande nouvelle sur le casaquin de la chrétienté. Les Barnabites, atteints parles décrets, ont écrit à Dioclétien... pardon, à Jules Grévy, une lettre qu'entre ses mains un page a dû remettre, dans laquelle ils déclarent que, n'ayant plus rien à faire en France, ils retournent à Milan prier pour elle.

Le président a répondu à ces martyrs (c'en sont) qu'il les remerciait cordialement et qu'il les tenait pour de bien honnêtes personnes. « Saint Barnabe, leur a-t-il dit, vous écoutera. Je le connais. Il vous accordera tout ce que vous lui demanderez pour nous. La preuve en est qu'il nous a déjà exaucés par votre simple départ. » — « Vous pouviez nous livrer aux tigres, » ont fait les Barnabites. — « Je le pouvais, a reprit Dioclétien, mais je préfère vous voir retourner à Milan, où il y a une si belle cathédrale. Tous mes trains pour vous seront express. Je les ferai gratis au

besoin, tant j'ai hâte de jouir de votre intercession auprès de saint Barnabe. » — « Nous intercéderons tout le temps, soyez-en sûr, ont promis les saints Pères ; et déjà nous intercédions à Paris, dans notre immeuble, notre joli petit immeuble où si longtemps nous avons mangé le macaroni de l'hospitalité et les douces ravioles de l'évangélisation. » — « Oui, je le sais, a soupiré le persécuteur ; rienne vous empêchait de les savourer encore. Tout vous était offert par ce peuple d'idolâtres que je préside, les polpettes de la tolérance, les lazagnes de la tranquilité et la liberté complète, cette exquise mortadelle ! Mais saint Barnabe ne l'a pas voulu. C'est lui qui, du haut de la cathédrale, vous a dicté la lettre de protestation contre la loi française que votre page vient de remettre entre mes mains. Adorons tous sa décision infinie, car c'est un grand saint, ah! fichtre! Jamais je ne lui ferai l'injure de supposer qu'il ait pu descendre jusqu'à vous conseiller de vous soumettre aux lois d'un pays qui vous donne l'hospitalité. Si vous m'aviez écrit par exemple : « Tyran, vous seriez bien aimable de nous laisser habiter et barnabiter en paix le sol de l'incrédulité », tout était perdu! J'étais forcé de vous entourer de soins et de gendarmes, et alors, mes pauvres amis, adieu les fritures milanaises. On ne les fait bien qu'à Milan, où saint Barnabe vous rappelle. »

Par ce discours ou quelque autre de même sorte, le président témoignerait éloquemment des regrets qu'inspire au peuple français la rupture des vénérables Barnabites. Mais suffirait-il à établir ce que nous perdons à cette rupture ? Voilà ce que je me demande, Le trou fait à la civilisation par le départ des

(ils de Barnabe esl lin grand trou, un trou insondable, un de ces trous que la République n'arrivera peutêtre jamais à combler, môme en y versant tous les tombereaux de gravats, de démolitions et de mines que lui fournissent ses alignements.

D'abord , l'ordre des Barnabites répondait à un besoin immense, pressant, qui est de fournir des modèles italiens aux peintres d'histoire. Le modèle italien, qui pose le nu dans les ateliers, est une nécessité du temps actuel. Il en faut. Ce n'est pas vous ni moi, n'est-ce pas, qui consentirions à figurer saint Jean-Baptiste sur une estrade et à offrir notre derrière à la contemplation studieuse d'un formiste. Pour exercer ce métier fructueusement, il faut une grâce d'état que les Barnabites entretenaient parmi les trente mille Italiens des trois sexes que leur envoyait la mère patrie. Ce chiffre de trente mille est donné par les Pères eux-mêmes, dans leur lettre au président. Lorsque l'un de ces Italiens se dévêtait devant l'artiste, le corps blanc qu'il sortait de sa gaine transtéverine n'était pas seulement un corps sauf de tout travail, mais un corps catéchisé, évangélisé, barnabité et bon chrétien, comme les poires même de ce nom.

Absolument dévoués aux intérêts de la colonie italienne, et rien qu'à ces intérêts, les Barnabites se donnaient encore la mission de pousser leurs compatriotes dans les différents métiers qu'ils monopolisent à Paris. C'est à eux que nous devions de ne pas manquer de fumistes, si j'ose m'exprimer ainsi ; à eux encore la France était redevable de l'accroissement de ce commerce qui consiste à promener des

statuettes de plâtre dans un panier, à ne jamais en vendre à personne et à vivre de ce que cela rapporte I

Ah ! dans combien d'industries ne savaient-ils pas utiliser les talents multiples des enfants de Machiavel et de Casanova ! Aussi, lorsque je dis que leur départ va laisser un trou dans la société française, je ne dis pas assez et même je ne dis rien. La vérité est que cette société n'est plus qu'un vaste trou tout entière.

Mais aussi, franchement, mes révérends Pères, il y a beaucoup de votre faute. Yous êtes quatre, oui, quatre ! pas un de plus, pas un de moins. Votre ordre se compose du père Ferrari, du père Moro, du père Pica, du père Ranuzzi... et c'est tout. Cela faisait donc quatre signatures à donner. Remarquez qu'il ne s'agissait que de rendre à César ce qui est à César et que Jésus-Christ lui-même vous y invite dans une de ses fables inimitables qui font de lui le La Fontaine de son temps. Encore aviez-vous la ressource inouie de la délicieuse restriction mentale. Vous pouviez écrire à Jules Ferry : « Jules Ferry, je cède à tes lois ! » et penser avee un sourire strident : « Non , non, il ne faut pas nous la faire : » Tout était sauvé. Voyez les jésuites, vos rivaux et vos maîtres. C'est leur truc. Ah ! pauvres Barnabites ! vous n'êtes pas dans le mouvement. Qui diable vous a poussés à écrire cette grosse bête de lettre de protestation ? En voilà un four ! N'être que quatre dans un ordre et vouloir embêter un gouvernement, lui crier zut ! de front dans la langue de Pétrarque et le menacer de retourner à Milan ! Dites donc, père Pica, qu'est-ce qui lui a pris au père Moro ? Père Ranuzzi, notre saint Ferrari a son attaque ?

Selon moi, mauvais chrétien, il est vrai, mais profond politique, si le commerce des statuettes ne va plus, ce n'est pas de cette façon qu'il fallait l'avouer à l'Europe. J'aurais été les quatre Barnabites, je m'y serais pris autrement. « Madame, aurais-je dit à la République, Italiens de naissance et catholiques de profession, nous sommes égarés sur vos terres sans pouvoir exercer notre commerce. A l'avènement de Léon XIII, il nous restait un stock de Pie IX en plâtre, absolument considérable, dont personne ne veut plus, même dans les plus nobles faubourgs. Ne pourriezvous nous acheter au moins nos scapulaires qui feraient d'excellentes bretelles, car nous n'en avons point le débit, nous permettre ainsi de réintégrer la terre natale et daigner accueillir les remerciements des quatre derniers Barnabites ?»

La République est bonne fille, elle aurait pris les scapulaires et elle s'en serait fait des jarretières.

A PAUL DEROULEDE

5 novembre 1880.

Mon cher Paul , non seulement par l'âge et par l'éducation, nous sommes de la même fournée littéraire, mais encore une vieille amitié nous unit. Aux jours de la sainte misère, jeune homme malade et amèrement découragé, j'ai connu dans votre famille des âmes grandes et généreuses ; j'ai douté de mes doutes en vous voyant heureux, vous qui méritez de l'être, et qui, dès cette époque, portiez fièrement la gêne d'être de race robuste et de sang illustre. Que de fois, le dimanche, dans le salon maternel, n'ai-je point admiré votre décision d'esprit et l'autorité charmante de vos espérances ! Déjà vous étiez croyant. Déjà vous aviez accepté la vie, telle qu'elle est, écartant tous les. « peut-être » qui la hérissent et décidé à n'en suivre que la grande route, la route battue parles caravanes humaines, trempée et façonnée par les larmes des pèlerins, la vieille route blanche et monotone, qui s'efface, aux deux bouts, dans les brouillards de l'incertitude. Pour vous, dès le départ, le but était précis, les moyens d'y atteindre étaient simples, réduits à

trois on quatre devoirs généraux, que trois ou quatre mots lapidaires et éternels définissent : Dieu, Patrie, Famille. Vous ave/, pris un drapeau, vous y avez inscrit les trois mois de la devise, et vous avez marché. Où en ètes-vous aujourd'hui? Causons, en tisonnant.

L'idée de votre Moabite, la vérité que vous y proclamez, est celle-ci : Le prêtre est nécessaire à l'humanité. Qu'il y ait de bons prêtres, qu'il y en ait de mauvais, peu importe. La question n'est pas là. L'institution est utile, et dans les rapports que l'homme entretient avec la divinité, un truchement est indispensable. Ce truchement, c'est le prêtre, quelle que soit d'ailleurs la religion. « Laissez, vous écriez-vous, laissez un prêtre à Dieu, pour qu'un Dieu reste à l'homme. » Vous me faites un peu l'effet de ces médecins, attendris autantqu'inconséquents, quidonnent de l'eau pure à leurs malades, sous prétexte que si cela ne leur fait pas de bien, cela ne peut pas leur faire de mal. Mieux encore, et c'est là que vous reprend, sans que vous vous en doutiez vous-même, cette terrible angoisse moderne à laquelle vous avez cru vous soustraire d'un coup d'épaule; le remède que vous. proposez relève de la doctrine homéopathique et de ses hasards désespérés ; la solution que vous offrez du problème n'est qu'une pétition de principes.

Proudhon a osé écrire que Dieu est le Mal. Sans tenir compte de cette assertion et sans la discuter, vous établissez par prémisses que Dieu est le Bien, et vous en concluez que ce bien doit rester à l'homme. C'est ici que nous discordons. Parmi toutes les fictions que l'humanité s'est forgée, et pour le plaisir affreux de démentir sa propre liberté, celle de l'existence d'un

Dieu est la plus lâche, car elle émane de la terreur. Le premier qui a tremblé dans l'obscurité des bois, celui qui a senti son âme faible s'abîmer dans l'épouvante de la première tempête, .l'ignorant qui a désigné sous le nom de malheur un effet imprévu, mais régulier, des lois naturelles, le premier enfin qui, trouvant son fardeau trop lourd, l'a jeté et s'est enfui, celui-là a inventé Dieu.

L'invention de Dieu, c'est l'invention de l'irresponsabilité. C'est en même temps le démenti stupide de la liberté, de la force, de l'intelligence, du droit et de la loi fondamentale d'amour. Si vous croyez en Dieu, soyez logique, faites-vous fakir, car le fakir seul est logique. Seul, il espère tout d'une volonté étrangère, et il attend, pour tuer ses poux, qu'un éclair lui en donne le signal et foudroie la mosquée où il sommeille. Dans la concision formidable de la formule, Proudhon a dit vrai, et Dieu, c'est le Mal. Et si, à la même heure, toutes les races humaines, la jaune, la noire ou la blanche, ont lancé dans le jeu de la vie cet atout inattendu, c'est qu'elles ont fait sauter la coupe ; c'est qu'elles ont triché, volé et filouté, plutôt que d'apprendre le jeu loyalement.

Pourquoi donc voudriez-vous, mon cher ami, que ce vieux mensonge continuât à dévoyer l'humanité, et quelle nécessité y a-t-il à ce que l'avenir s'en embarrasse? Toute calamité nous est venue de la seule croyance en ce maître odieux que les peuples se sont donné par terreur de leur propre conscience. Libre et désenchaîné devant, la nature, l'homme était bon et juste, et il serait resté tel par simple nécessité de vivre, jugeant et jugé selon sa propre mesure. L'in-

ItTvention d'un tout-puissant a déséquilibré les balances ; elle a fait subvenir le hasard et peser les fortuites dans les plateaux. Elle a désintéressé l'homme de son honneur. Elle l'a arrêté sur la route des progrès, des découvertes et des initiations. Elle lui a obstrué le soleil. Elle l'a désenchanté de la terre qu'il habite pour L'altérer de la soif -inétanchable, mortelle, des paradis monstrueux: et des édens imbéciles.

Oui, certes ! Dieu, c'est le Mal, car c'est l'hypothèse tournoyant et ronflant comme une toupie folle, aveulir, brutale, au milieu des certitudes, ces .quilles. D'après ceux qui s'abandonnent, faibles, malades ou malheureux, à la vile illusion, selon les lâches espoirs de ceux qui s'accrochent par l'âme aux trente-six bras des bouddhas et des manitous, le genre humain ne serait que la boîte à joujoux d'un être plus fort que l'homme qui s'amuserait à jouer avec nous à la bataille, à la marelle, à la bloquette, et nous n'aurions d'autre sort que celui de répondre aux questions : « Où est le chat ? où est le Bulgare ? » posées à notre ignorance par son omnipotente absurdité ! Tra déri déra ! Je n'en crois pas un mot, permettez-moi de le dire à votre Moabite,

Je vais plus loin. Non seulement je ne pense pas que l'homme qui croit véritablement en Dieu soit un honnête homme, mais il me coûte d'admettre qu'il le puisse être. La sujétion voulue de son esprit m'inquiète sur sa fierté ; elle ne me garantit pas son innocuité; devant lui, je ne suis pas devant un pair et un égal ; il peut me tomber dessus si son Dieu le lui commande. Il peut me voler s'il appartient à un culte où le vol est ratifié, sanctifié, déifié, et il y en a de ces

cultes-là : il y en a dix sur onze. Gomme les rapports que ce croyant peut avoir avec moi sont légifères par des tables énigmatiques et dont je n'ai pas la clef, je ne me sens pas en sûreté avec lui, ni comme frère, ni comme ami, ni comme concitoyen. Mais si encore, et en sus de son Dieu, le prêtre de son Dieu s'en mêle, je n'ai plus qu'à me tenir sur la défensive, car cet esclave en veut à ma liberté.

Non, trois fois non, il n'est pas plus utile « qu'un Dieu reste à l'homme » qu'il n'est intéressant « qu'un prêtre reste à Dieu », et que chacun soit laissé aux uns ou aux autres. L'esprit de religiosité n'est qu'une période maladive de l'âme, et vous ne verrez pas que dans l'état parfait de santé intellectuelle, à l'âge où l'homme est robuste et pleinement mûr, vous ne verrez jamais qu'il éprouve le besoin de référer à une puissance d'ombre des actes accomplis fièrement à la lumière du soleil en tout honneur et toute responsabilité. Prier c'est s'humilier. Prier c'est demander grâce. Prier c'est pleurer. L'homme, digne du nom d'homme, ne s'humilie pas, ne demande pas grâce, ne pleure pas. Il vit.

Or, voilà quatre mille ans que, grâce à vos dieux et aux prêtres qui en renouvellent les fictions absurdes, l'homme, responsable de sa destinée, n'en a pas encore eu la libre disposition, quatre mille ans qu'il meurt sans avoir vécu, quatre mille ans qu'il tremble devant les idoles de ses mains, et quatre mille ans qu'il est un lâche; et c'est bien, hélas! pour le simple plaisir de l'être ! car, que Dieu m'emporte si le diable nous y force !

10 juin 1881.

Ne craignez rien, je ne manquerai de respect à personne, mais qu'on me laisse exhaler ma tristesse.

Voilà un des maîtres de la pensée libre et de la science, l'un de ceux dont l'avenir désenchaîné ne dira le nom qu'en le bénissant, Littré enfin, qui arrive à l'heure solennelle où l'on se sent mourir, heure décisive où l'on juge les forts, heure des OEdipes devant la Sphynge. Les êtres qu'il a le plus aimés sur la terre sont autour de lui, accrochés à son souffle, à son regard, les mains désespérément nouées à ses mains qui se glacent, comptant les petits pas des secondes trottantes et ceux aussi du pouls qui glisse et s'éloigne dans le silence éternel. Un prêtre entre. Que nous veut ce voleur?

C'en est un, si les dernières minutes d'un homme aimé et vénéré sont précieuses, et s'il vient pour vous en prendre. Or, il ne vient que pour cela. Parler de ce grand problème, Dieu, à un moribond qui en sait déjà plus long que nous sur la question et dont l'esprit baigne à moitié dans la lumière, c'est duperie d'abord ! Et puis vouloir le priver des suprêmes moments

de certitude au bénéfice d'une hypothèse sur l'inconnu , même s'il admet cette hypothèse, et surtout s'il la nie, ah ! c'est cruauté par exemple, cruauté féroce. Hélas ! hélas, quand on s'est aimé, rien n'est plus sûr que le dernier baiser.

On conte que le vendeur de Paradis n'a pas opéré directement sa transaction avec Littré et que des mains plus douces se sont entremises, qu'une voix à laquelle il ne savait point résister a conclu le marché illusoire et fictif. Pauvre femme! Triste amour! Je te regarde, flamme vacillante, qui ne sais vers quel ciel monter, et je pense à ces bûchers des peuples sans espérance où les épouses fidèles se brûlent volontairement pour suivre l'époux dans le voyage obscur ! Et quel culte aussi que celui-là qui cherche subsistance de foi et pâture d'assurance dans les pitiés attendries d'un homme souverainement bon, mari tendre et père extasié ! Ce prêtre, qui était là, est-ce qu'il a pris véritablement la clémence du savant pour un doute philosophique, pour une de ces hésitations, pour un de ces troubles sur lesquels on plante la croix en criant victoire? A-t-il cru que Littré rendait les armes au Dieu de Paul, et qu'il venait de tomber foudroyé sur le chemin de Damas de la révélation? Ah! s'il l'a cru, quel imbécile, et quel prêtre ! S'il ne l'a pas cru, j'imagine qu'il se mord les doigts du rôle qu'on lui a fait jouer, le pauvre bougre, et que ses nuits doivent être ravagées par la perplexité, mère de l'angoisse et fille de la gaffe supérieure !

Il doit se représenter Littré arrivant au Paradis, devant saint Pierre suffoqué, et entendre d'étranges dialogues.

— Gomment se fait-il que vous soyez baptisé? Quel est le stupide animal qui nous -fourre dans ce pétrin, le Père éternel et moi, d'être obligés de vous recevoir, vous, suppôt de Satan, dans notre décaméron séraphique ? Où est votre billet de contrition ? A-t-on jamais vu une âme de votre espèce, lavée à grande eau, blanche dessus et noire dessous, et dans quel quartier veut-il que je vous loge, le vicaire de votre paroisse?

— Monsieur, je désirerais parler à Auguste Comte. Tel est mon but en me présentant à votre huis. S'il n'est pas ici, j'irai volontiers là où il se trouve.

— Mais, malheureux, vous ne le pouvez pas ! vous êtes bel et bien baptisé, vous dis-je. Satan ne vous fera pas l'honneur de vous recevoir chez lui, dans l'état où vous êtes, dit l'état de grâce.

— Monsieur, je ne sais pas si je suis ce que vous dites ; je sais qu'on m'a fait subir une opération que j'ai vu pratiquer en cuisine et qui s'appelle courtbouillon, lorsque les turbots en sont l'objet. Etant d'un caractère très conciliant, je n'ai pas cru devoir me soustraire à cette préparation inoffensive que des animaux meilleurs que moi subissent, eux aussi, sans y croire, et pourvu que vous veuilliez bien m'indiquer où se trouve Auguste Comte, mon maître et mon ami, je me tiendrai satisfait de vous quitter la place.

Tel est sans doute le rêve du vicaire ; il est clair que cet homme doit souffrir s'il se figure avoir réduitl'âme de Littré au flottement éternel. Mais laissons ce badinage. Ce qu'il y a de constant dans l'aventure, c'est que la Société moderne est en proie à une crise bien

douloureuse et que les honnêtes gens, au cœur simple et à l'esprit droit, ont autant de peine à mourir qu'ils en ont à vivre. Si, d'après les renseignements que l'on possède sur le scepticisme inébranlable de ce sage et de ce penseur, on ne restituait pas aisément la scène du baptême in extremis de Littré, telle qu'elle a dû se passer, si l'on n'était pas certain de comprendre à quel sentiment de miséricorde il a obéi en se prêtant au désir épouvanté d'une famille croyante, si l'on n'entendait pas d'ici son : « Tout ce que tu voudras ! » clément et complaisant, il y aurait lieu de croire que la libre-pensée vient d'avoir son premier martyre, et il y aurait lieu de dire qu'un Corneille est nécessaire pour ce nouveau Polyeucte.

Mais pour moi, je l'avoue, et au rebours de mes confrères en chronique, ce n'est pas le mort qui me .point, ce sont les survivantes. Le protagoniste de cette tragédie intime, c'est la femme. L'amour peut donc être fait de dissidences aussi ! Que cette constatation est déroutante ! Il faut donc désormais retourner et biffer le grand cri biblique : « Ta patrie est ma patrie et ton Dieu sera mon Dieu ! » Et c'est donc un besoin vital et physiologique de la femme de croire à un dieu, quel qu'il soit, — d'adorer hors de la nature, d'aimer hors de soi et de rêver même dans le devoir l'honneur et l'amour, à des bonheurs impossibles, à des êtres chimériques, à des forces hasardeuses et à des destinées fatales ! Sur quoi reposent nos amours, si le premier bouddha venu peut nous les prendre, de l'un des sept bras monstrueux dont il happe les pauvres âmes terrorisées de nos femelles ?

Sur quel raisonnement nous appuyer aussi pour

plaider l'égalité philosophique et les droits à la lumière du sexe triplement et quadruplement faible, qu'une messe convainc mieux qu'une évidence ? Enfin, que voulez-vous que je vous dise? Etudiez-la, cette mort de Litlré, dans l'ironie amère de son théorème social. D'une part, un esprit vaste, profond, ayant sondé les mers mystérieuses de la science, revenu, comme le Dante, des enfers du doute, et revenu, avec la lampe, assuré, confiant, tranquille et fort; de l'autre, un vague radoteur de fadaises, ignorant, béat et confît dans le convenu d'une doctrine stationnaire et mal attestée ; entre les deux, une femme éprise, familière avec la vérité, initiée depuis quarante ans aux découvertes, et ayant vécu sous tous les rayons de la lampe merveilleuse. A qui ira-t-elle ? Au savant qu'elle aime? non pas : elle ira au crétin, sans hésiter, et, qui pis est, elle ne sera contente que lorsqu'elle aura incliné le front puissant du génie sous les mains stériles de l'imbécile, que lorsqu'elle aura livré aux Philistins son Samson découronné !

18 juin 188!.

Le pasteur du troupeau d'Arras fait assavoir à la chrétienté que l'un de nos plus jolis pouilleux va enfin être canonisé. Ce pouilleux s'appelait Labre. Il y a dans nos mers un poisson que l'on appelle aussi le labre, et qui, lui, est très propre, attendu qu'il se lave continuellement, par goût et par métier. Je ne pense pas qu'il soit moins agréable aux yeux du Seigneur que son homonyme picard. Mais il paraît que toute la vertu de Labre ne fut pas dans sa saleté. On connaît de.lui des miracles imposants auprès desquels la foudre n'a plus de curieux effets. C'est lui qui, par exemple, ressuscitait Rocambole, après qu'il était mort, tous les ans, dans le Petit Journal. Il mérite d'être canonisé épouvantablement.

Quel saint, mon Dieu ! quel saint ! vous l'auriez pris entre deux papiers, et vous l'auriez plongé dans les eaux de Lourdes, je suppose, eh bien! les eaux de Lourdes seraient devenues roses, sans qu'il cessât de rester noir ! Ah ! si vous croyez que l'Église canonise comme cela, à la légère!

Dans les commencements, à l'époque héroïque des

catacombes (voir Fabiola), on ne canonisait que les martyrs, ceux qui avaient versé leur sang pour la Foi. Plus tard, la congrégation des Rites se relâcha; elle en vint même à béatifier à droite et à gauche, distraitement, comme le cardinal de Retz envoyait ses bénédictions, si bien que, pour sauver Jeanne Darc de ses politesses, "Voltaire fut obligé d'écrire laPucelle. Car Voltaire n'a écrit la Pucelle que pour soustraire la guerrière nationale aux avidités canonisantes des papes et la conserver à l'humanité, dont elle est un des plus beaux types.

Mais la fureur de canoniser vient de renaître à Rome, surtout depuis que les miracles donnent. Et vous savez s'ils donnent, ces gredins de miracles! Eaux gazeuses, sulfureuses, ferrugineuses et anti-scorbutiques, il sort des sources sous toutes les bottes de postillons. La vierge apparaît ici et elle se montre là, dans les buées et les vapeurs chaudes, que c'est une bénédiction. Les parpaillots n'osent plus entrer dans une grotte et un de ces dimanches nous verrons un libre-penseur , hérissé, raconter qu'il vient d'entailler une, dans les Buttes-Chaumont, de bavette, avec la propre maman du petit fabuliste désobéissant, et qu'elle lui a vanté le scrutin d'arrondissement.

Aussi l'Église canonise ferme, la canonisation étant une sorte de Légion d'honneur de l'abrutissement. Elle en est aux pouilleux, comme vous voyez. Elle nous fourre Labre au Paradis, à côté de Murillo sans doute, le peintre ordinaire de ce genre de modèles. Au moins a-t-il versé son sang, ce Labre, pour sa croyance ? Sans hésiter, je réponds : oui, si les poux en sucent.

Vous blaguerez si vous voulez, je ne me lasse pas

d'admirer notre sainte religion et combien juste elle s'adapte aux besoins de l'homme moderne. C'est quelque chose d'inimaginable et de consolant à la fois. La première leçon qu'une mère donne à son enfant, c'est celle de la propreté et du soin de sa personne, n'est-ce pas? La propreté, elle est déjà de la fierté, que dis-je? du respect d'être homme. C'est alors que notre sainte religion (ah! qu'elle est belle!) se présente et dit à l'enfant : — Tu vois cet ignoble individu honteux, réduit en pourriture par la vermine, cet être abject, qui suffirait, en respirant, à donner le choléra, en bougeant, la peste, en regardant, la lèpre, à la Picardie, sa patrie. Lorsqu'il entre dans une église, il n'a pas plutôt trempé le bout du doigt dans le bénitier que ce doigt se décompose et que la vasque se met à grouiller et à se peupler de petits labres spontanés pareils à lui et comme lui morbides ; une odeur nauséabonde emplit la nef et les ailes, gagne la crypte et ternit le dôme : c'est l'odeur de sainteté, mon fils, si tu veux la connaître, elle est chère à Dieu. Tellement chère que les séraphins en ont perpétuellement de petits' flacons sous les narines, et les dominations, de petits sachets sur la poitrine ; la Madone en met le matin sur son mouchoir et notre saint-père le pape en fait frotter, en guise d'ail, les chapons qu'on lui sert dans ses édifiantes chicorées.

— S'agit-il donc de puer et d'empoisonner de la sorte, demandera l'enfant timide, pour marcher dans les voies providentielles ?

— Puer n'est rien, jeune ouaille : sois fléau d'ordure et gouffre de pestilence, et nous te canoniseront. Notre excellent Labre adorait le musc et la verveine ;

il était né pour mâcher la vanille et la vue d'une rivière lui donnait des vertiges de désirs fous. Mais aussi, quel martyr et quel saint ! Y songes-tu?

— J'y songe, reprendra l'enfant moderne, et il me semble que, sur ce point, le conseil municipal de la ville de Paris ne le cède en rien à votre lugubre Picard. Je viens de passer un ruisseau qui mérite la canonisation. L'été nous ramène sensiblement cette odeur de sainteté que vous préconisez, et vous n'avez qu'à fleurer une bouche d'égout pour constater que Paris est un vaste amphithéâtre de martyrs tel que votre Dieu les aime et les respire.

Et cependant Rome ne béatifiera pas Paris, ô inconséquence! Il est vrai qu'elle rachète en poésie ce qu'elle perd en logique, et qu'il n'y a, dans aucune langue, conception sublime ou idée grandiose qui vaille la canonisation du monstre sordide, opprobre du genre humain, dont le Vatican menace l'imbécile chrétienté. Jusqu'à présent, mes maîtres, l'Eglise de Paul et de Pierre ne s'était montrée que sanguinaire, concussionnaire, débauchée et persécutrice : elle apparaissait sinistre sur le fond de l'histoire, et elle prenait grande tournure de bourreau. Mais si elle devient bête, tout est fini pour elle, et bien fini. On met, quand on est Jules II ou Léon X, des brigands, des maltôtiers, des chenapans infâmes au calendrier, mais on n'y met pas des charognes. D'ailleurs ça vous regarde, et pour le nombre des cierges que je brûlerai à votre idole de fétidité, je ne vois pas vraiment pourquoi j'en parle.

28 octobre 1881.

Dans son numéro du 22 octobre courant, la Gazette de France, par la plume de M. Simon Boubée, m'a traité publiquement de Bossuet et de Joseph de Maistre!... — Ça, c'est atroce! Il est vrai que, d'autre part, elle me dépeint : « un des plus enragés républicains libres-penseurs du Paris démocratique et athée. » Yoilà qui fait du bien par où ça passe. D'ailleurs mon bienveillant confrère, tout en m'accusant de haïr le christianisme, me prédit que j'y retournerai; il m'appelle « catholique inconscient » ; je crois, le diable m'emporte ! qu'il espère me voir un jour ou l'autre prosterné devant le Sacré-Cœur, au pied de la butte et dans les bras de Paul Féval... Il n'y a pas apparence.

Si j'avais autant de pièces de cent sous, comme dit le cocher de fiacre, que je mourrai dans l'impénitence finale, je donnerais au pauvre Gill tous les millions qu'il rêve. Le culte de Jésus ne m'inspire que dégoût et mépris. L'apparition de ce philosophe des

portières a été le signal de l'entrée du Mal dans le monde, et depuis dix-huit cents ans que ses petits apologues niais ont remplacé, dans la Poétique religieuse, les fables magnifiques de la mythologie polythéiste, il ne souffle plus sur la terre que le vent de l'iniquité. Ah ! s'il était permis d'espérer d'un croyant la bonne foi et l'impartial examen, je ne demanderais pas huit jours pour convertir M. Simon Boubée à Apollon, pour l'amener à proclamer la supériorité morale de Vénus sur la Vierge Marie, et pour le conduire, repentant et ravi, dans cet Olympe d'où nous est venue la plus belle civilisation qui ait jamais pacifié les hommes.

Qu'ils furent heureux , mon cher confrère, et vos pères et les miens, avant que l'abominable Paul eût secoué sur leurs têtes cette torche de terreur, allumée aux bouches d'Enfer, et qui a embrasé le monde moderne ! La vie était claire et gaie, enveloppée par le mystère attrayant de la nature et bornée par l'honnêteté du visible et du tangible. Dans l'azur du ciel antique, les rêves volaient légers, évitant les récifs des nuées. Pourquoi le visionnaire juif a-t-il ouvert dans cette profondeur bleue les ailes noires de l'infâme Satan? Que je la hais, cette religion de croquemitaines, faite pour troubler les courts sommeils des vieillards et des petits enfants ! Oh ! votre doctrine ténébreuse, effrayante, toujours couverte des orages du doute, mer d'ignorance, où les deux bouts de la vie humaine trempent dans l'épouvante, comparez la, moderne, à la sérénité du ciel antique et convertissezvous !

Vision pour vision, s'il est entendu que l'imagina-

tion a besoin de transgresser le réel, je préfère celle du char de "Vénus traîné par des colombes aux Assomptions de Marie portée par des têtes de petits guillotinés. La croix du calvaire est peut-être un chefd'œuvre de menuiserie idéale, et la tunique de lin sans couture un prodige de textrine mystique, mais leurs symboles ne m'entretiennent que de douleurs, de hontes : ils ne réchauffent en moi que le découragement. Ils me reprochent mes faiblesses, dont je suis irresponsable, mon impuissance, mes désirs et jusqu'à mon être, qu'ils contestent dans sa fin, son origine et sa liberté. Ils nient la vie au bénéfice de la mort, ils soumettent l'initiative aux volontés oscillantes d'un dieu triangulaire, occupé à déchiffrer les rébus de sa propre création dans le journal illustré de l'univers.

Quand ça ne sait que faire, ça ressuscite ! Je vous demande un peu ! Il s'ennuie tellement d'être éternel qu'il s'amuse à mourir pour racheter les hommes d'un esclavage où il les a, seul, précipités. Il se pose à luimême des questions et des problèmes de Bulgare. « Etant donné que je suis le père de mon fils, le fils de mon père et l'oiseau familier de la maison, dire quel âge j'avais à la naissance de ma mère. » Et si on ne trouve pas, il vous enfourche et vous roule dans le bitume brûlant de ses colères ! 0 blanche Diane, ô superbe Minerve, ô Vénus au corps d'albâtre, divinités des gens logiques et des braves gens, dessillez les yeux de mon excellent confrère, M. Simon Boubée, et traînez-le par les cheveux à la lumière !

— J'aime les gens heureux, me disait un jour cet

admirable Théophile Gautier, frère de Phidias et son contemporain. Quel mot profond et beau ! Ah ! les gens heureux, où sont-ils parées jours enténébrés de catholicisme, par ces temxps d'effarement, d'angoisses et de peur de vivre ? Qu'est-ce qu'il en fait, des gens heureux, l'ébéniste-poète des lacs juifs? L'Evangile a attristé le genre humain. Il a décoloré le jardin ternaire, il a déparfumé les fleurs odorantes, et il a posé des suaires au bout d'un bâton à tous les coins de notre Eden. Ne vous promenez plus en chantant à travers les allées verdoyantes, mais rampez-y sur les genoux, pleurant, criant et ensanglantés. Ces fruits dorés et succulents qui pendent à la portée de votre main, ne les cueillez que pour les jeter au fumier, agréable aux narines du terrible triangulaire. Si le rossignol remplit les bois de ses hymnes enthousiastes, bouchez-vous les oreilles. Ne jouissez de rien, souffrez. Ne- soyez pas heureux, vivez dans la douleur, le silence, l'obscurité et la saleté chrétiennes.

Frères, il s'agit de crever le plus tôt possible, et plus vite que ça. Ce monde est le pays de la venette. Le plus agréable à l'oiseau père et fils, c'est celui qui va le plus dans les culottes. Au jour du jugement, le vallon de Josaphat sera comme une corbeille, agréable au Seigneur, de borgnes, de manchots, de culs de jatte, d'idiots et de cholériques. — Qu'avez-vous fait de la vie ? demandera le fabuliste fulgurant ? — Rien, répondra le juste. J'ai eu peur. J'ai eu peur de vous, de monsieur votre père, et de votre bengali. J'ai eu peur de l'eau, du feu et de la terre. J'ai tremblé tout le temps, sans manger ni boire, sans aimer, sans me reproduire, écrasé d'horreur et tournant sur le nombril. — Entrez.

dira Jésus, et continuez. C'est en cela que la vertu consiste.

Eh bien, moi, monsieur Simon Boubée, je serai damné, voilà tout. J'aime mieux cela que de retrouver là-haut Paul Féval.

Ko roman à assassinats. — Question aux socialistes. — La fin de Paul Féval. — Tas de vaches ! — Abadie. — L'éducation du peuple. — La cour des Miracles. — Menesclou le mandiille. — Complicité du reportage. — Respect aux âmes. — Être et paraître.

30 novembre 1879.

'lle est rongée par deux ulcères, la société parisienne : en haut, par le cabotinage; en bas, parle roman-feuilleton. J'entends par roman-feuilleton cette espèce de rocambolisation implacable à laquelle on soumet le peuple dans les bouquins et dans les journaux à un sou. On crée des sociétés contre l'abus du tabac et des manuels de dévotion, choses abêtissantes et stupéfiantes; on n'en crée pas contre cela, le roman à assassinats, à vols, à viols, à guillotine et à mouchards. L'apologie de l'escarpe est la base même de la littérature populaire.

Ce qu'on invente dans le genre depuis vingt ans passe la mesure des plus fabuleuses inepties. Il paraît que ces saletés sont commises en général par des gens de beaucoup d'esprit, quand ils ont besoin de quelques louis pour payer leurs dettes. C'est un gagnepetit infaillible, bien connu dans les rédactions. Souvent on se met à plusieurs : l'un fournit l'idée du crime, l'autre le portrait du meurtrier, et les soucoupes des bocks s'empilent !... Que de vase il y a au fond delà conscience humaine !

J'aime passionnément à dire des vérités que l'on n'aime pas à entendre. Je n'irai donc pas par quatre chemins avec ces gens d'esprit endettés, qui jettent, pour rire, le vitriol dans le vin bleu. Je trouve leurs farces lugubres et nettement abominables, s'ils ne sont pas républicains ; et s'ils le sont, je les tiens pour de franches canailles ou pour des idiots, — au choix.

Qu'est-ce que vous feriez à un homme qui, pendant votre absence, viendrait raconter à votre petit garçon des histoires obscènes et terrifiantes; — pardon, répondez-moi! — qui, par des tableaux sinistres, ferait sombrer dans l'épouvante l'âme de votre petite fille , et vous la laisserait, entre les bras, écérébrée d'horreur? Je vous pose cette question, paisiblement. Messieurs les rocambolistes, le peuple est ce petit garçon et cette petite fille ; il aime les histoires et il en demande. Or, voici plus de vingt ans que vous lui emplissez l'esprit de ténèbres sanglantes. 11 ne voit plus que meurtre, il n'entend plus en rêve que des cris d'égorgement, il croit que la société, dans toutes ses classes, vit en état de défense permanent contre elle-même et que l'homme qui passe n'est qu'un hy-

drophobe démuselé. Vous lui répétez tous les malins, à l'heure du café au lait, qu'ici-bas on ne peut aimer sans tuer, qu'on ne peut éeonomiser sans être volé, qu'on ne peut avoir un enfant sans qu'on vous le prenne, que tout gendarme est un forçat en rupture de ban, et vous trouverez mauvais qu'il assassine !

Qui vous dit qu'en consultant dans la prison leur sens moral bouleversé par les lectures à un sou ; qui vous assure que les petits monstres de dix-sept ans ne s'estiment pas très sincèrement en légitime défense contre les vieilles fruitières à bas de laine qu'ils chourinent ? Etes-vous bien tranquilles, rocambolistes facétieux, devant de tels phénomènes de perversité, et jureriez-vous que pas un de vous n'a jamais inventé, entre les piles de bocks, une vieille fruitière rapace et voleuse à laquelle on aurait eu plaisir à tordre le cou ? La place de la Roquette est tapissée, comme les autres, d'affiches de romans-feuilletons. Je suppose qu'un condamné, du haut de l'échafaud, vous montre l'une de ces affiches et s'écrie: « Société française, explique-toi clairement, car je ne comprends plus! » Qu'est-ce que vous répondriez à ce Jean Hiroux ?

D'ailleurs, il y a encore ceci à dire que la permission que l'on a d'être bête en France ne doit pas aller jusqu'à l'influence. L'inepte a pour bornes la Société des gens de lettres ; tout au moins il devrait s'arrêter là, ubi de fuit or bis. Mais va-t-en voir s'ils viennent ! La Société des gens de lettres admet sans examen et sans certificat de vaccine tous les rocambolistes qui s'offrent aux étreintes de ses confraternités mensuelles. Ils sont là un bon millier de porte-plumes, dont on ne ferait pas un écrivain, en les pilant, eux et leurs

rentes. Ces calligraphes rayent de leurs listes Rochefort et Vallès, deux maîtres en l'art du style, sous couleur qu'ils sont des vaincus de la pensée. En échange, dès qu'il éclôt au soleil un de ces enfileurs d'absurdités qu'Emile de Girardin se dispute à luimême, dans les divers rez-de-chaussée où son génie s'incarne, vite on le bombarde gendelettre, comme s'il existait le moindre rapport entre le travail de ces coquesigrues et la très sainte littérature, à qui Dieu soit en aide.

Le peuple est une bonne bête, confiante et naïve, qui croit sur parole un bachelier. On n'est pas longtemps chez lui à se faire une gloire, car il demande les noms, sachez-le bien, et plus que personne il sait dire : De qui est-ce ? Si on le laissait aller à ses enthousiasmes, il vous nommerait député pour une chansonnette. Ce peuple qui ne sait pas lire est fou de lecture. A l'apparition de Y Assommoir, les ouvriers des fabriques se cotisaient pour acheter un exemplaire qui fût bien à eux. En matière d'imprimés le peuple avale, dévore et digère tout. Sur les questions des frelatements il s'en fie aveuglément à la surveillance de qui de droit. Ce n'est pas à lui à découvrir la trichine ou la pepsine. Tant pis pour vous si le pain que vous lui donnez est du montépin et si le bois dont il se chauffe est du boisgobey. Le jour où il est empoisonné, il sort dans la rue et il mord.

Tout ceci, je le déclare, n'est point du tout pour entraver la liberté que chacun a de produire au jour les cauchemars faméliques dont il est hanté. Mon objurgation ne s'adresse pas non plus à la censure ou à la commission du colportage. Quoique masqué je n'ai

coutume, moi aussi, déparier qu'à des visages. Je demande bonnement à des socialistes tels qu'Emile de Girard in, propriétaire de presque tous les journaux que l'on publie en France (et même du Journal officiel, ce qui est un comble, que dis-je, un pinacle !) je lui demande, à cet ardent démophile, s'il a porté ses méditations sur les progrès remarquables de l'assassinat, s'il en a cherche les causes et s'il prétend les trouver ailleurs que dans l'exquise littérature au kilomètre dont il est l'inventeur. S'il me répond que je proscris le roman d'imagination, je répliquerai, avec tous les manuels de philosophie, que l'imagination est un don de l'àme, fabuleusement rare, une perle noire dont l'huître a presque disparu ; que l'ostréiculture à laquelle il se livre, lui, Girardin, n'a rendu jusqu'à présent que des portugaises et des armoricaines à douze sous, huîtres de marchands de vin pour cochers de fiacres, et qui ne valent pas les moules.

En fait de romans, comme en toutes choses, il n'y a que la vérité qui soit belle et qui soit utile. La vérité instruit, elle moralise et eile'repose. Dickens, Balzac, Flaubert n'ont à se reprocher, devant la société, aucun assassinat et aucune exécution capitale. Ils ont peint la vie cependant, qui n'est pas toujours douce, et les hommes, qui ne sont pas souvent bons. Ce qui rend les romans-feuilletons dangereux, c'est qu'ils sont bêtes, inconcevablement bêtes, ô Girardin, et menteurs. Ils infestent le peuple d'idées fausses, c'est terrible. Il y a déjà plus de nobles en France qu'il n'y a de villages pour leur prêter des noms ; mais il y a moins d'habitants aussi qu'il n'en faudrait pour suf-

fire à tous les crimes que l'on raconte, en un an, dans les seuls journaux populaires, et vous guillotinez !

Un homme, je le voyais souvent passer devant ma porte, courbé par le chagrin, abîmé d'angoisse, un homme qui a été la gloire et la fortune des journaux à feuilletons, dont la popularité fut immense et qui ne manquait pas de talent littéraire, s'est tout d'un coup arrêté dans sa production kilométrique ; il a regardé les cinq cents volumes qu'il avait écrits, et il s'est mis à pleurer. Gomme il était parfaitement bon et honnête, il venait de se demanderquel bien il avait fait à tous les esprits simples et candides qui le lisaient depuis trente ans, et il n'avait rien trouvé. Quant au mal !... La terreur Fa pris, et il a brisé sa plume. Il rachète à présent tous ses livres et il les brûle un à un. Tâche de martyr auquel il succombera, vaincu, car son œuvre est plus nombreuse que le sable des mers et que les feuilles des bois. Pauvre Féval, quel bel exemple il nous eût donné là si, pour échapper à Gharybde, il n'était pas tombé dans Scylla. Il publie aujourd'hui des apologies des jésuites. Qui les brûlera, ceux-là, quand il sera mort ? *

G septembre lf

« Tas de vaches ! » — C'est ainsi qu'à la suite de la condamnation de ses complices, l'aimable et facétieux Abadie salue le jury et la cour. Tas de vaches! Mais alors ce jeune homme ne respecte donc pas les institutions de son pa}-s? Non, monsieur, il ne les respecte pas; il s'en bat l'œil. Et quand je dis qu'il s'en bat l'œil, je formule une faible métaphore, car il n'est pas de peau d'anguille assez dure pour lui dessiller cet œil là, l'œil dont il regarde ses contemporains en général et ses juges particulièrement. Tas de vaches ! tel est le cri de ce philosophe du couteau. Je le retiens et je le commente.

En principe, je n'aime pas à parler des assassins; ils ne m'intéressent pas. La thèse de l'abolition de la peine de mort n'est guère soutenue que par les républicains teintés de religiosité ; elle dérive de la théorie du pardon des injures et elle met la société en pose d'humilité. Je suis de ces matérialistes qui pensent qu'en fait de liberté un homme ne compte que par ce qu'il vaut et que, s'il ne vaut rien, il n'est rien. J'écrase les scorpions s'ils font mine de me piquer. D'où il ré-

suite que non seulement vous voyez en moi un partisan de la peine de mort, mais un de ses adorateurs frénétiques. Rien ne remplace dans une société en travail de progrès et en fermentation d'avenir, l'exquise suppression d'une canaille. Ça fait du bien par où ça passe. Et c'est pourquoi vous m'entendrez peu ratiociner sur les cabotins çle la guillotine. Mais enfin il y a le : Tas de vaches ! d'Abadie, et ce beau cri, ce cri hors ligne me sollicite.

Tas de vaches, qui, noble jeune homme ? Les magistrats ? Tiens, parbleu ! Les policiers ? D'accord. Le jury? A qui le dis-tu! Et l'auditoire? Ah! grand Dieu, oui ! Qui encore ? Les journaux qui s'occupent de ta personne, et le président qui te gracie. Il a absolument raison ce jeune vertébré, et notre vacherie est immense.

De temps en temps, à la surface tranquille de la société dormante et croupissante, sur laquelle les gouvernements lancent des petits bateaux en papier, de jolis petits bateaux qui vont sur l'eau, un flot de vase sanglante monte. Je parle de cet Abadie et de sa bande, par exemple. Qu'est-ce qui se passe là-dessous, tout au fond, dans les boues obscures, tandis que les petits bateaux de la politique flottent joyeusement sur la nappe limpide et que les bonsbourgeoisles regardent ? Yous ne vous le demandez jamais. Jamais vous ne prêtez l'oreille à ce grouillement sinistre. Un jour tout Fétang est devenu rouge et la vase a débordé. Vous en souvenez-vous ? C'était il y a dix ans. Quelle peur vous avez eue lorsque vous avez vu les petits bateaux disparaître et sombrer ! Alors vous avez fait nettoyer Fétang et vous vous êtes mis en quête d'un autre fa-

bricant de petits bateaux politiques. II vous en a fail d'insubmersibles, des merveilles de construction en papier, et toute une flotillc. Qu'ils sont jolis et qu'ils tilent délicieusement ! Mais pendant ce temps-là l'étang s'est rempli de nouveau, les flots de sang commencent à reparaître et le grouillement à se faire entendre. Ah ! tas de vaches , vous avez oublié que tous les égouts y filtreirt dans cet étang-là !

Si c'est là ce qu'il a voulu nous dire, l'Abadie, nous , n'avons qu'à courber la tète sous l'invective cynique, car elle porte. Qu'importe que la police demeure impuissante à réduire l'effronterie de ces assassins de dix-huit ans, et qu'ils bravent publiquement une magistrature qui n'a plus pour elle que les gendarmes et l'inamovibilité ? Moi, je songe à la cause générale de tous ces accidents particuliers. Je constate que le vice se fait légion, et qu'une moitié de la société est en révolte contre l'autre. Je vois venir les jours où, dans le dégoût d'une civilisation émoussée, par haine d'une législation stagnante , les déshérités n'accorderont plus qu'à la force ce qu'ils accordaient au droit. Je perçois distinctement dans la nuit je ne sais quel bruit de craquement épouvantable et pareil à celui du rocher qui se détache ; et sur ce rocher il y a des vaches, un tas de vaches, qui ruminent et sommeillent, de bonnes grosses vaches égoïstes, sourdes au craquement, les yeux noyés dans l'extase du bien-être. Ce sont les vaches d'Abadie.

11 faudrait pourtant s'entendre un peu, car le temps passe et l'avenir arrive. Y a-t-il réellement des réformes sociales à appliquer chez la nation française

après douze cents ans de tyrannie, de malheur, de pauvreté et d'injustices de toute espèce, etl'avènement de la République est-il le signal de ces réformes ? Si non, n'en parlons plus : couchons-nous, et mourons. Si oui , hâtons-nous. Oh ! mais hâtons-nous, nous n'avons que le temps, je vous en réponds. Et surtout commençons par le commencement, c'est-à-dire par l'éducation du peuple et de ses enfants. Dans huit ans, il y aura un siècle qu'on lui promet, au peuple, de s'occuper de lui et de le rendre heureux, un siècle qu'on le berne. Il en a assez, c'est visible, et il ne' croit plus. Les symptômes sont manifestes, et sans en désigner d'autres que son mépris pour les classes dirigeantes, le peu de respect qu'il a pour les lois, le bon marché qu'il fait de sa vie et de celle des autres, il est aisé de voir qu'il se désenchante de tout le système social, qu'il en nie l'équilibre, et qu'une bonne cour des Miracles où l'on se fait justice soi-même selon des principes naturels, communs aux sauvages et aux civilisés, lui paraît être ce que l'on a trouvé de mieux comme solution des questions pendantes.

Prenez garde à la cour des Miracles, car elle se reforme peu à peu en plein Paris haussmannisé ! Abadie est un petit Trouillefou, qui mène une bande et qui a un coup à lui, un coup qu'il enseigne aux initiés. Il sait comment il faut répondre à la justice, il en connaît le personnel, ses capacités, ses défaillances ; il en joue comme un chat d'une bobine. Son jury, il le possède sur le bout du doigt, il lui tape sur le ventre, il l'appelle : Papa jury ! Quant aux magistrats, juges, avocats, gendarmes et gens de cour, ce galopin de dixhuit ans les tombe d'une chiquenaude, il leur jette au

nez son : Tas de vaches ! prodigieux, et il se met à rire d'une oreille à l'autre. C'est effrayant.

Encore une fois ne perdez pas une minute, courez au peuple, et sauvez-le. Reprenez-le par ses enfants, à la source des générations nouvelles, et retrempez-le dans l'instruction, dans l'honneur, dans la fraternité, dans toutes les sources vives de la liberté. Ce siècle n'a pas autre chose à faire ; c'est son rôle unique. Tout pour le peuple, c'est le mot d'ordre, et la prudence vous le donne. Hommes d'en haut,. il faut en arriver à l'exécution du programme, c'est l'heure. Quant à la bourgeoisie, à l'armée, au clergé, aux fonctionnaires, à la noblesse, ils ont eu leur temps ; il est passé. Ils en sont à la vacherie, laissez-les-y, et courons au peuple,

4 juin 4881.

L'avez-vous savourée, dans les journaux de la semaine dernière, l'histoire de ce colonisateur, facétieux mais rossard, qui, ayant découvert au sein des mers une jolie petite Taïti, une île fortunée, un paradis où les arbres vous apportent d'eux-mêmes votre café au lait tout sucré dans votre lit, arrive en Europe, met son île en actions, trouve des souscripteurs, les isole en un bateau de sa composition et les débarque enfin sur un dos de baleine épouvantable, où ils ne trouvent pas une queue de radis pour se nourrir? Il leur avait promis des cocotiers, aux. pauvres gogos, et il ne leur donne que des gogotiers. Ils sont restés là six mois, ces malheureux, à six cents lieues, mètre en main, du moindre bifteck aux pommes, croquant des lézards à déjeuner et des perroquets à dîner, n'ayant pas vu passer une seule voile à l'horizon, désespérés, crevant la faim, la soif, le froid la nuit, la chaleur le jour et ne sachant plus où souscrire de la tête. Quand on est venu les chercher, ils n'étaient plus que dix, de deux cents qu'ils avaient été. Cette île désormais sera re-

levée sur les cartes ; ou l'appellera : l'Ile des Actionnaires.

Eh bien ! — Si l'on m'apprenait que l'un de ces dix rapatriés, en mettant le pied sur un port d'Europe et curieux de connaître l'état delà société dans laquelle il rentre, après avoir jeté les yeux sur les journaux de la dernière quinzaine, s'était déclaré prêta retourner dans l'île, et tout de suite encore, — je n'en -fiais pas étonné. Je n'en serais pas étonné le moins du monde.

Ce qu'il est monté de boue à la surface de ce marais croupi qu'on appelle (révérence parler) la société moderne ; ce qu'il s'est exhalé, depuis un demi-mois, de miasmes empoisonnés autour des filets que la police y a jetés, non, il faut renoncer à le dire. — Nous en sommes purement et simplement à la Peste. Je considère que l'homme qui sort aujourd'hui dans les rues sans tenir sous ses narines une fiole d'acide phénique, sans avoir à la bouche une cigarette de camphre, est un homme qui se suicide. Voilà.

Quand je pense que j'ai été assez obtus pour reprocher à M. Alexandre Dumas une simple brutalisation d'enfant de sa Princesse de Bagdad ! Je lui fais amende honorable, un gros cierge à la main. Son Nourvady est un ange adorable. Qu'est-ce que c'est, mon Dieu, que d'abattre un moutard d'un revers de patte pour lui prendre sa mère ? Nous en sommes à d'autres manières avec les gosses. Lorsque l'enfant parait, comme dit le poète, ce n'est plus le cercle de famille qui s'élargit. Oh ! mais non, c'est le couteau qui s'ouvre. Lorsque l'enfant paraît, la proxénète sourit et s'avance. Lorsque l'enfant paraît, c'est sous l'aile d'une bonne,

amante de l'armée française. Lorsque l'enfant paraît, on ne l'embrasse plus, on le viole. Nourvady, mon ami, c'est toi qui avais raison, et je ne suis qu'une bête. Mais, moi aussi, je voudrais bien m'en aller dans l'île !

Ce sont des exceptions, allez-vous dire. Et moi je vous réponds : Vous en êtes une autre !

Il n'est pas douteux que de vivre six mois, à s'entredévorer, sur un dos de baleine infertile, ce n'est pas un idéal. Je reconnais que lorsque l'on souffre mort et misère à mâcher des lézards et à broyer des perroquets bi-centenaires, il est cruel de songer que vos amis d'Europe vous croient heureux et qu'ils disent en parlant de vous : Ce gredin-là ! a-t-il une veine ! pour quelques actions qu'il a prises, le voilà en paradis ! Mais enfin dans cette île bizarre un père peut encore se promener avec son enfant, sur des morts et sur des mourants, sans avoir à craindre qu'on le lui souille. Il n'a pas d'amis militaires ou d'amis pharmaciens. L'île ne produit pas de jeunes emballeurs armés de couteaux de treize sous, qui étudient l'anatomie sur les marmots et jouent ingénument à la poupée, jusqu'à quinze ans, en leur crevant le ventre. Cette île, où il faut s'enfuir éperdûment, est vide de guenons nymphomanes. On n'y voit point d'écoles professionnelles de prostitution pour les enfants adultes des deux sexes. On ne les contamine pas. On se contente au moins de les manger. Je préfère Ugolin à Tibère. Et vous ?

Je pense sérieusement à cette île. Elle me rit, sur l'océan Pacifique. Elle m'appelle et me fascine. Qu'est-ce que tu fais, semble-t-elle me dire avec la

voix des brises marines, qu'est-ce que lu fais dans une société de sauvages, où des mandrilles se jugeraient déshonorés de vivre ? Espères-tu sauver tes enfants de tant de pores en rut? Si par hasard ils échappent à la bonne, amie des vieillards infâmes, échapperontils aux promiscuités des collèges, où le vice s'enseigne dans la langue de Socrate? Si tu les sauves de là, les sauveras-tu dos prêtres? Si tu les garantis des prêtres, les garantiras-tu des militaires ? Si tu les défends des militaires, défends-les donc des pharmaciens, puis des jeunes emballeurs, puis de tous les Papavoine, puis des abonnés des maisons publiques, que sais-je encore? Quoique tu fasses, tes enfants sont perdus. Le mieux est de venir les manger avec moi. Viens les manger dans l'île. A moins que tu ne préfères t'en tirer comme Moyaux, et les jeter au fond d'un puits, car c'est là encore de la prudence, par le temps qui court, et le jour approche où les pères généreux et tendres adopteront ce système, par pitié pour les chers petits êtres.

Elle parlent d'or, les brises du Pacifique. Du moment qu'une société'ne trouve pas le moyen de protéger l'enfant, le contrat est rompu entre tous ses membres. La famille a le droit de retourner dans les bois. Elle se chargera elle-même de se défendre des satyres, des priapes et des œgipans obscènes qui rodent sur leurs pieds de boucs, autour des cabanes et des berceaux. Il est temps de prendre les mesures nécessaires, quelles qu'elles soient, et je vous avertis que les pères en ont assez. L'enfant est l'objet même du pacte social ; le respect de l'enfance est la clef de voûte de la charpente ; si on la laisse pourrir, tout

s'effondre. Châtrez les priapes, émasculez les vieillards, dévirilisez les sadiques, faites ce que vous voudrez et comme vous voudrez, mais terminons. En quinze jours nous en avons trop vu, miséricorde! Assez de monstruosités, assez de viols, d'assassinats, d'éventrements, de papavoinisme et de caligulisme, assez, assez ! Tout est préférable à la vie en commun dans ces conditions ; tout est préférable au commerce humain ; tout vaut mieux que la société décomposée, pestilentielle, noire de bêtes immondes, même l'île et son dos de baleine. Qu'on émette de nouvelles actions pour l'île, j'en prends. Qu'on frète un second bateau, j'y monte, dût-on s'embarquer à Bordeaux et trouver à l'arrivée tous les lézards morts et tous les perroquets empaillés sur les arbres, dans les poses des avocats de ces atroces procès.

23 septembre.

Ça va bien, ça va même très bien ! Qu'est-ce que vous en dites, du jeune Morisset, de Tours? Enfoncé, Abadie ! En fait d'assassinat, le dix-neuvième siècle est chez Nicolet, positivement. La dernière est à Morisset, de Tours. Pruneaux et rillettes, vous l'emportez.

Il y avait une fois, à Tours, un joli jeune homme, du nom de Morisset ; il était d'une intelligence raisonnable, un peu au-dessus de la moyenne, telle qu'il convient enfin pour être clerc de notaire, en province. Ce joli jeune homme était forcené pour les lettres ; il rêvait de dégoter Victor Hugo et de donner à la France un pendant de la Légende des Siècles. De là bien des sueurs obscures. La nuit, les bourgeois, attardés par les rues de la ville, apercevaient une petite lumière tremblante, dans le carré d'une lucarne, et ils disaient avec émotion : « C'est le jeune Morisset qui est en train de tomber V. H. » Et ils passaient sur la pointe du pied.

Les jours s'écoulaient toutefois, et V. H. n'était pas dégoté par Morisset, au contraire. Mais Morisset écrivait toujours, et chaque nuit, à la clarté de la lampe, il

se colletait avec une des neuf Muses, n'importe laquelle. Il advint que Morisset se fatigua d'être terrassé de la sorte «et que ne pouvant être V. H., il prit le parti d'être Lacenaire. 0 Morisset, c'est bien plus facile.

Il est évident que dans l'idée de ce jeune nourrisson des rillettes, nous n'avons eu en France que deux grands hommes depuis cent ans, l'un qui représente le rêve, l'autre qui idéalise l'action. Le reste est de la canaille. Aussitôt constatée, cette vérité fut, par Morisset, mise en œuvre ; il prit un revolver, descendit dans la rue, et, tirant au hasard sur les bourgeois en marche ou assis, il fut Lacenaire en un tour de main.

Et voilà !

Société moderne, à demi démocratisée, à demi libérée, à demi instruite, voilà où tu en es, à l'hydrophobie des fruits-secs ! Les pruneaux se révoltent. Ils ne veulent plus être pruneaux, et tandis que tu crois les manger toujours, ils grouillent dans le sac et se lancent sur tes épiciers. Ou Victor Hugo, ou Lacenaire! dilemme idiot ! Ils se le posent. Le besoin d'être quelqu'un dévore, enrage et démente les esprits moyens; les phénomènes d'ombre et de lumière se croisent dans les cervelles à demi désobstruées et y déterminent la folie. Et ma conviction est celle-ci, que, si la politique continue à mesurer parcimonieusement les rayons de la science et ceux de la philosophie à ce peuple en effervescence, qui sait et ne sait pas, qui voit et qui comprend à peine, auquel on donne peu à peu sa liberté sans lui en apprendre l'usage, le maniement et le but, ma conviction, dis-je, et très arrê-

tée, est que nous aurons avant peu des Morisset par centaines, Lacenaire devenant chef d'école et expression d'angoisse sociale.

En bonne conscience, n'est-il pas effrayant que l'on puisse devenir assassin parce qu'on ne peut acquérir le talent poétique? Ainsi donc, ils savent ce que c'est qu'un Victor Hugo, ils en connaissent la valeur : on le leur a appris et expliqué. Mais on ne leur a pas dit que de tels hommes restent et resteront toujours des raretés extraordinaires, hasardeuses et bénies. Ils croient qu'en travaillant ils arriveront à égaler ce prodige intellectuel. Aussi, quand ils se brisent contre leurs désillusions, quand ils se grillent, pitoyables phalènes, à la torche embrasée, ils accusent la Démocratie d'avoir menti, ils se ruent avec furie sur la Société, et ils se vengent. Car ils se vengent, et rien de plus. Ce Morisset, qui s'en va tuer un bourgeois de Tours sur le banc où il était assis à prendre le soleil, sans autre motif que celui de ne pouvoir égaler un Maître proposé à son admiration, ce clerc de notaire exaspéré, qu'a-t-il fait en somme, si l'on met à part ses forfanteries niaises et sans portée, que de justifier ces vers terribles d'un autre poète .contemporain :

Pour moi, je sortirai tranquille et satisfait D'un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve, Dussé-je user le glaive et périr par le glaive. Saint Pierre a renié Jésus ; il a bien fait !

Ah ! vous croyez qu'on ne les entend pas, les cris des poètes, tas de Platons, qui nous faites une république de banquet ? Mais rien ne se perd de ce qui est écrit, dit ou chanté. Le peuple a l'oreille tendue au

verbe nouveau, et il prend tout au pied de la lettre : Morisset sortira tranquille et satisfait d'un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve. Il a voulu être ou paraître, selon la formule du grand déclassement moderne et du nivellement universel. Ne pouvant « être », il s'est contenté de « paraître ». Qui dira si ce triste imbécile n'est pas content du rôle qu'il a joué, s'il ne se trouve pas logique et s'il ne croit pas s'être fait, lui aussi (miséricorde !), un nom !

Il y a de quoi trembler, mè disait un jour un avocat, à voir l'épanouissement de certains criminels lorsqu'ils lisent leurs noms imprimés dans un journal! L'histoire d'Erostrate est donc éternelle ? Mais alors tons les temples de Delphes y passeront. Quelque exceptionnel dans la bêtise que soit le cas du jeune Tourangeau, il est toujours permis de tirer un enseignement général d'un fait particulier, et celui-ci porte sa leçon.

Lorsqu'un peuple sort des limbes de l'ignorance, de la tyrannie et des souffrances séculaires et lorsqu'il s'éveille à la liberté, doit-on lui mesurer la lumière, doit-on lui découvrir graduellement la vérité et le maintenir quelque temps dans les pénombres de la chambre noire ? Ou bien est-il préférable de l'exposer d'un coup et tout de suite à la clarté et de lui verser sans réserve toute l'ivresse de la délivrance? Répondez, socialistes. Le problème est là. Je ne me charge pas de le résoudre, mais je constate que si, d'une part, on risque de développer l'orgueil chez ce peuple libéré, on s'expose, de l'autre, à étendre sa vanité et dangereusement, ainsi que vous voyez. Qui ne peut

être veut paraître. Empédocle, avant de se précipiter dans le cratère, que la science lui montre sans le lui expliquer, laisse ses pantoufles sur le bord du gouffre, afin qu'on sache qu'il y est entré et qu'il y disparaît inutilement. Morisset n'est qu'un Empédocle, qui rime à socle, ô poète !

25 novembre 1880.

epuis le sac de Jérusalem par l'ineffable Titus , dit : «Les délices du genre humain » (jeunes élèves, apprenez votre histoire), depuis la destruction du Temple (car ce Titus fut essentiellement raseur, tellement raseur, jeunes élèves, qu'il en a laissé son nom à une coiffure), depuis le carnage sans exemple que le fils de Vespasien, an 70 après Jésus-Christ, ordonna et présida de ce petit peuple sublime, et depuis la dispersion de ceux qui' échappèrent au massacre (Titus, jeunes élèves, est cet empereur à dix doigts qui n'aimait pas à perdre une journée), depuis cette époque, dis-je, c'est un martyrologe lugubre, ô justice! et lamentable, ô liberté ! que l'histoire des j uifs !

Et ce martyrologe est tellement honteux pour l'humanité que, pour se soulager la conscience, on éprouve le besoin de dire et de croire que l'hydrophobie catholique en reste seule responsable. Auprès de ce que ces malheureux ont enduré depuis dix-huit

cents ans, à côté de la persécution enragée qu'ils ont subie, on en arrive à penser que les fameuses persécutions chrétiennes ne sont que de joyeux vaudevilles dont Néron fut le Lambert-Thiboust et Tibère le spirituel Labiche. A la table de la douleur humaine, le juif tient le haut bout : et c'est lui qui a le plus grand calice.

Il y a eu un siècle, le quinzième, celui en l'honneur duquel M. Baudry d'Asson envoie des coups de pied dans l'œil aux militaires, pendant lequel les chauffoirs publics n'étaient alimentés que de margottins de juifs. De là vient sans doute cette odeur de fagot que nous trouvons si gentiment à leurs descendants, nous autres chrétiens à nez fins. Oui, jeunes nourrissons des Muses, pendant cet âge, dit le Moyen, sans doute parce qu'il n'est regretté que des médiocres, on a tant brûlé d'israélites sur les places publiques que l'invention du gaz en devenait inutile et que les cannibales, reniflant les parfums qui leur venaient du coté de l'Europe, pouvaient dire aux missionnaires du doux Evangile : Eh! eh! mon petit père! nous connaissons cette odeur-là!

Si l'on ne savait que l'homme est une bête brute, on pourrait s'étonner de cet acharnement de dixhuit cents ans contre des expatriés en fuite. On le comprendrait à la rigueur si l'on était admis à croire qu'un pauvre vicaire de hameau, sans appointements, avait détaché une côtelette de l'ensemble de la grillade pour la manger , car le juif étant comme nous de la race blanche, et comme nous mammifère, sa chair doit être savoureuse et, dans certaines parties, nourrissante. Mais point. On les

brûlait pour les brûler , simplement ! Le peuple catholique avait remis le soin de ses plaisirs aux Iluggieri de l'Inquisition. Et tout cela, pourquoi? je vous le demande : pour venger la mort d'un fabuliste !

Car, enfin, lorsque l'histoire nous apprend quel est le crime qu'expient ces infortunés israélites et par quoi ils ont soi-disant mérité la haine et l'opprobre universels, on doute si Ton rêve! Songez que, seul, entre tous les peuples antiques, l'Hébreu fut monothéiste, et qu'il crut, bien avant le vrai croyant, à la révélation. Songez qu'il est l'ancêtre et l'initiateur de son bourreau, le chrétien, celui que le mahométan appelle chien, pour conserver les belles traditions de la politesse religieuse, et songez encore que la Bible, cette Iliade sémitique, son ouvrage, est précisément le livre selon lequel on lui fait passer le goût du pain sans levain, une friandise absolument judaïque. Quand le Romain panthéiste travaille le poil au chrétien monothéiste et quand il l'offre à la voracité impartiale des tigres de l'arène, c'est au moins logique. Mais si le chrétien, qui croit en un seul Dieu, se met à griller, à rôtir et à flamber le juif, qui croit non seulement en un seul Dieu, mais au même, et s'il l'accuse d'être un hérétique, on n'a plus qu'à se fourrer la tête sous une douche pour ne pas devenir fou, et tout de suite encore !

Le juif, dit Torquemada, un bien saint homme, n'a pas voulu reconnaître la divinité du fabuliste. Sacrebleu, je voudrais bien vous y voir, vous qui n'avez même pas voulu reconnaître la simple science de Galilée! D'abord non seulement la divinité de l'agréa-

ble physicien nommé Jésus n'était pas évidente, mais elle n'est pas encore prouvée. Puis, son talent de fabuliste était de troisième ordre et ne dépassait guère le niveau atteint par notre Lachambaudie. Il faut se mettre à la place de ces pauvres diables d'Hébreux, habitués à vivre tranquilles et à potasser leur Bible à l'ombre du tabernacle et se représenter l'effet qu'a dû leur produire l'apparition d'un espèce de toqué, suivi de douze pisciculteurs abrutis, qui s'en venait débiter des calembours, faire tourner des chapeaux et des tables, introduire des catins dans le temple, et raconter que sa mère a eu commerce avec des pigeons domestiques.

On n'a pas idée d'une surprise pareille. Certes, c'était un dieu! A qui le dites-vous? Mais enfin au premier abord on pouvait en douter, et les pharisiens n'ont pas été aussi malins que vous l'êtes. Du premier coup, vous, vous vous seriez écrié : « Ah ! mille bombes! ce n'est pas un homme. C'est positivement le fils de Jéhovah, qui n'en a jamais eu! » Et vous auriez piqué une tête dans le Jourdain. Eux, ils ne l'ont pas fait. C'est leur tort. Mais ils ne s'y attendaient pas. Voilà leur excuse. Observez d'ailleurs qu'ils ne sont pour rien dans son supplice, et que, s'il faut s'en référer à l'inscription placée sur le poteau du Calvaire, c'est comme prétendu roi des Juifs que le fabuliste fut crucifié, sur l'ordre d'un gouverneur romain, et non pas comme fils d'oiseau, prédit par les prophètes.

Ainsi donc les juifs sont même innocents du meurtre de leur jeune compatriote. Eh bien ! alors, pourquoi les a-t-on massacrés par millions? Voilà pourtant comment on traduit l'Évangile, recueil de fables en

prose, revu et augmenté par les douze pisciculteurs, et parvenu cependant à sa milliardième édition. Oserai-je risquer cette proposition, à savoir que les juifs sont en effet de grands coupables, et que s'ils méritent en quelque façon le sort abominable qui leur est infligé depuis dix-huit siècles, c'est bien pour s'être montrés avec Jésus d'une patience et d'une mollesse de caractère impardonnables.

Le mal qu'a fait à l'humanité ce philosophe de village, avec ses tours du lac et ses apologues obscurs, les crimes qu'ont commis sous son couvert tous les monstres à face humaine qu'il a endoctrinés, toutes les passions infâmes qu'il a déchaînées du haut de sa potence, et les lâches espoirs de fakirs qu'il a ouverts sur l'abîme sans fond du néant, tout cela aurait pu nous être évité. La chemise de force, elle aussi, est un lin sans couture. Le voilà le crime des juifs. Ils n'en ont jamais commis d'autre. Mais ils en sont assez punis, les malheureux !

Et c'est pourquoi, lorsque j'entends dire que l'on parle, de l'autre côté du Rhin, de recommencer contre eux l'ignoble et lâche persécution qui les décime depuis Titus le raseur, je me sens pris d'un immense dégoût pour l'humanité et je désespère de l'avènement de la liberté. Peut-être est-ce le christianisme qui l'entrave. Dam! Songez-y! à vos heures perdues !

Si « Kieff » veut dire repos, ce nVest fichtre pas en russe! Dans une ville ornée de ce nom, tranquille et chère aux fumeurs de narghileh, on vient d'inaugurer une persécution contre les juifs qui promet de beaux jours aux amateurs de boucherie humaine. Mes amis, nous entrons purement et simplement dans l'ère de liberté de conscience promise par les humanitaires. Cette fois, ça y est, et ça y est bien. Vous pouvez vous diriger vers le ciel, notre commune patrie, par tous les chemins qu'il vous plaira choisir ; derrière la queue du cheval de Mohamed, à travers le nombril de Bouddha, dans la barque de Jésus le pisciculteur, ou encore parmi les nuées tonitruantes du père Sabaoth. Vous pouvez adorer qui il vous plaira, et jusqu'à Elias Howe, l'inventeur de la machine à coudre, si tel est votre sentiment. L'important est de former la ronde et de danser en l'honneur du bonheur universel, autour de l'arbre de la vertu en entrelaçant les métacarpes. Réjouis-toi, douce philosophie, ton règne est venu! Accours dans ma nacelle, ô liberté, viens, viens !

Sans doute quelques malentendus fâcheux se produiront encore quelquefois, mais si rares ! C'est à peine si tous les huit jours, par exemple, une population frénétique, ivre d'eau-de-vie et d'envie, sortira de ce Kieff, qui donne son nom à la ville, tant elle est dormante d'habitude, pour se ruer sur de pauvres diables de circoncis et les charcuter à coups d'eustaches. Les exceptions, pareilles à de saints prélats en tournée apostolique, confirmeront la règle. Notre glorieux xix° siècle est doux. Il se distingue par la bénignité des méchants siècles un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize et dix-sept. Il est tout autre. Il est exquis. Les relations humaines aujourd'hui sont ouatées de fraternité et capitonnées de tolérance. Il faut lui pardonner, à ce bon siècle, les cas imprévus, où les adorateurs du veau d'or sont écrabouillés par les adorateurs des cochons d'argent. Gela n'arrive que les jours de fête !

Oh ! la honte d'être homme, quand on lit des récits pareils à celui du Golos sur les massacres de Kieff! Et la tristesse de savoir lire !

Après dix-neuf siècles, en être encore à s'égorger sur une question de prépuce qui n'est au fond qu'une question d'hygiène ! S'entrelarder les uns les autres, parce que ceux-ci se marient, le chapeau sur la tête, et ceux-là le chef découvert. Se défoncer le ventre et s'arracher les tripes parce que les uns ont sept tiges à leurs chandeliers et les autres une. Se prendre aux poils parce que les uns frisent et les autres ondulent ! Qu'est-ce que c'est , grands dieux ! que cette bête épouvantable, à la fois tigre et serpent, qui s'est em-

parée de la terre, que le chien lèche , que Phidias sculpte , qui produit de la musique et qui signe : Homme ! ses actes d'hyène en rut !

Elle doit être bien inexplicable en effet et rudement mystérieuse, la loi fatale que nous subissons sur cette boule de gomme terrestre, car personne ne la comprend, si tout le monde l'interprète, et le vieux Sabaoth lui-même, qui l'a faite, s'y englue jusqu'à la barbe. Ah ça ! qui faut-il tuer et qui faut-il ne pas tuer? On s'y perd. A quel court-bouillon veut-il ses victimes , l'éternel goulu de- croyances orientales ? Etait-ce de ce caviar qu'il désirait manger dans sa bonne ville de Kieff ? Etait-ce du thé de ce samovar qu'il voulait boire ? En l'honneur de quel saint cette chasse aux pauvres youths, et qu'est-ce qu'on célèbre dans leur sang? A qui monte la fumée de leur grillade, et quel olfact céleste chatouille-t-elle dans quel paradis ?

L'idée que les sociétés modernes se font du juif et de son rôle dans l'humanité est bonnement épouvantable. Je suis de sang chrétien, j'en parle en toute impartialité. Le juif est un individu que l'on tolère quand il a de l'argent et que l'on massacre quand il ne veut pas vous en donner. Cet argent qu'il doit avoir, on ne se demande pas comment il l'a acquis, gagné ou hérité, si la source en est belle, honorable ou glorieuse ; non, il est de sens public qu'il l'a volé. Pourquoi? Je vous le demande. Remarquez que les moyens par lesquels un chrétien a fait fortune sont exactement les mêmes que ceux auxquels le juif a recours pour arriver au même but ; que ces moyens sont l'intelligence, l'économie, l'audace, l'invention et

le crédit , père des spéculations. Songez que leurs opérations, comme les nôtres, sont bornées par les mêmes codes, sans privilèges, réglées par les mêmes édits, soumises aux mêmes juridictions, et que leurs collets d'habits sont exposés aux mêmes mains de gendarmes. S'ils deviennent millionnaires à notre barbe et à nos pieds, c'est peut-être que nous ne savons pas nous baisser à temps pour ramasser le lingot, qu'ils ont l'oeil plus sûr et la pince plus preste.

Je vous prie de m'expliquer en quoi l'individu qui se fait cent mille livres de rentes à recueillir des bouts de cigares sous les tables est plus méprisable et plus bas dans l'échelle sociale que celui qui, pour fumer les cigares entiers, ruine évangéliquement sa famille, filoute chrétiennement ses fournisseurs, ment à sa parole, falsifie des signatures et vit aux crochets des gaupes à l'œil noir que Jésus et Alexandre Dumas fils protègent. Et c'est parce que vous êtes de la religion des paresseux, des gouapeurs et des poivrots, que vous tombez sur le casaquin des sobres, des travailleurs et des courageux ! C'est vous, clergé grec, couvert d'exactions, de vilenies et de monstruosités séculaires, qui donnez le signal du massacre des juifs russes ! C'est vous, frelons, qui incendiez les ruches des abeilles! Combien leur devez-vous donc?

Allez, allez, vous ne jetterez pas la poudre aux yeux des libres-penseurs, et nous connaissons le truc du débiteur qui rencontre son créancier au coin d'un bois. Judas n'est pour vous l'iscariote que lorsqu'il réclame ses deniers et veut recouvrer sur la mort du Christ, et vous êtes de ces saint Pierre et de ces saint Jean,

qui, après la cène, allez toucher vos commissions, bons apôtres, sous les oliviers.

Eh bien, il faut avoir le courage tranquille de le dire, et de le dire en France, puisque la France est le seul pays de la terre où il reste des avocats pour les opprimés et les persécutés : depuis quele christianisme a faussé chez tous les peuples de l'Europe le sentiment du juste, du bien et du beau, depuis que les prêcheurs de mystères ont remis en question les destinées humaines par leurs dogmes de récompenses et de punitions éternelles , qui laissent la vie en friche et l'avenir en jachère, les juifs sont les seuls qui aient maintenu, à travers la grande débandade des consciences, les droits et les devoirs du travail, de l'intelligence et de l'amour. Ils sont la seule race franchement démocratique et progressiste de l'univers ; ils vont de l'avant toujours, profitent de toutes découvertes, explorent et tentent, et tiennent le flambeau. C'est pour cela qu'on les assassine, et non pour autre chose.

LE BOURGHOISISME

18 mai 1880.

,epuis que le pauvre grand Flaubert dort làbas, debout dans la fosse trop étroite et mal mesurée à sa taille de géant, — il y a des journalistes parisiens pour demander ce que c'est que le bourgeoisisme. Est-ce que vraiment ils ne le sauraient pas? Je préfère croire qu'ils cherchent à câliner l'abonné de province et qu'ils font l'âne, comme on dit, pour avoir du son... Quelques-uns s'imaginent, et ce sont les journalistes sans lecture, que le mot de bourgeois est l'opposé de bohème et de bousingot, et qu'il a été créé par les romantiques pour excuser les chevelures mérovingiennes, les barbes transcendantes et les gilets Robespierre. — «Alors, s'écrient-ils doucement consternés, l'honnête homme qui, le jour venu, paie son terme avec simplicité, est un bourgeois ! Celui qui aime le bœuf bouilli et qui en mange, qui, lorsque le temps est incertain, se prémunit d'un parapluie, monteenomnibus et utilise sa correspondance,

celui-là est ridicule et mérite qu'on le bafoue? Mais s'il en est ainsi, Victor Hugo lui-même !... »

Soyons calmes. Au xvie siècle, bien avant que Théophile Gautier eût été rejeté de l'Académie parce qu'il portait les cheveux longs et que M. Rousse ait été reçu en icelle parce qu'il porte les cheveux courts, au seizième siècle, dis-je, si vous aviez appliqué à un bourgeois de Paris l'épithète de bourgeois, il vous aurait poursuivi dans la rue avec sa lardoire. Les textes en font foi. Direz-vous cependant qu'il était moins honorable au seizième siècle de payer son terme qu'au dix-neuvième ? Avancerez-vous que la passion du bœuf bouilli date en France de la première à'Hernanl? Môme aux époques les plus triomphantes de l'histoire du Tiers, cette injure ; Bourgeois ! a toujours été insupportable à un Français. Pourquoi?

Parce que le bourgeoisisme est la maladie particulière de l'esprit français , l'oïdium propre de ses mœurs, le cas de son caractère. C'est le vice du sang latin. Bourgeois est le synonyme de tardigrade, de rétrograde, de routinier, de poncif, de philistin, de tous les qualificatifs que nous méritons par notre haine du nouveau, notre terreur du progrès , notre amour du tout fait, du déjà vu et du déjà éprouvé. Il nous crache à la face nos poltronneries, nos irrésolutions et cet endormement général qui nous fait céder le pas, peu à peu, à tous les peuples jeunes, intrépides et curieux de l'avenir , de telle sorte que demain nous allons marcher à la queue des coureurs de lumières.

Est-ce vrai, ce que je dis là? En Amérique aussi, l'on monte en omnibus et l'on utilise sa correspondance; mais le mot bourgeois n'a pas d'équivalent en

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anglais. Il reste honteusement intraduisible. C'est le gallicisme par excellence, le fond de la langue, comme dirait Beaumarchais, celui qui ne s'entend que de Marseille à Dunkerque.

Pour qu'une idée pratique et féconde, en France, soit comprise et s'impose, il faut toujours vingt-cinq ans et quelquefois un demi-siècle. Du prime abord, et avant tout raisonnement, on n'en veut pas! On ne veut de rien. Si Fulton n'avait pas essayé son bateau sur l'Hudson, nous en serions encore à parler de certain fou, qui, en 1807, sous le règnede ce génie qu'on appelle Napoléon, rêvait de faire aller sur l'eau les petits bateaux sans l'aide du vent ! Nous pétillerions d'esprit en racontant cette aventure, car c'est là notre spécialité, nous pétillons d'esprit dans l'ineptie ! Nous avons le bourgeoisisme entraînant ! Et nous l'avons aussi tenace et rétroactif , et vous trouverez encore nombre de gens, d'un esprit d'enfer, qui en tiennent contre le Fulton pour ce cul-de-plomb de Bonaparte.

C'est la République de tous les bourgeoisismes unis que notre chère patrie.

En politique, une réforme se présente-t-elle, nécessaire, mûre et bonne à cueillir? On commence par en discuter la maturité. Si elle menace de tomber de l'arbre toute seule, on la rattache avec toutes les ficelles de la routine, bien solidement, jusqu'à ce qu'elle pourrisse sur tige. Nous vivons sur certains édits contemporains de Louis III et Carloman. Le fisc est perçu de la même manière qu'il l'était sous Philippe-Auguste, avec la même brutalité ignoble et vorace. Le contribuable, devenu électeur pour ses péchés, continue de plus en plus à battre la mare aux

grenouilles autour du burg où sommeille et roupille un Parlement en travail de digestion. Les préfectures se donnent comme se donnaient les gouvernements de province, par système de compensations, de conciliations et de népotisme. Les ministères demeurent ces châteaux de la Belle au Bois dormant où Ton se réveille au bout de cent ans pour soupirer, toucher ses émoluments et repartir d'un grand somme séculaire. Rien ne vit, rien ne se meut ni ne progresse, et, si l'on trouvait demain la quadrature du cercle, la direction des aérostats ou la solution de la question du paupérisme, le bourgeoisisme épouvanté vendrait ses rentes sur l'Etat et s'enfuirait aux frontières.

Il est d'une profondeur extraordinaire, le mot de Joseph Prudhomme sur les épinards. Le bourgeois ne les aime pas les épinards ; son orgueil lui vient de là. Il a, du reste, une peur atroce de les aimer, car il en raffolerait, et il se ferait hacher pour eux. Or, le propre du bourgeois, c'est de ne se faire hacher pour rien. Hélas! vous demandez ce que c'est que le bourgeoisisme i C'est la lâcheté !

La France en meurt. La République en mourra, si elle n'y prend pas garde. Quand l'un de nous demande que l'on s'active, que l'on essaie quelque chose, que l'on sorte enfin le bateau du port et qu'on le lance au moins dans la rade, on nous répond que le temps n'est pas sûr, que tous les spectateurs ne sont pas bienveillants ou que le pilote est à déjeuner. On nous traite d'artistes. On nous accuse de ne pas compter avec le sentiment public, avec la patience nécessaire aux entreprises de longue haleine, que sais-je encore !

LE BOUUGEOISÎSME.

Ah! bourgeois, bourgeois, vous avez peur d'agir. Vous redoutez le mal de mer. Vous êtes des capons.

Que c'est bête tout cela, et que c'est maladroit ! Le siècle s'use, la machine se rouille. Et moi, spectateur, je m'attriste de voir que Joseph Prudhomme a fait tant de petits, qui deviendront grands, et qui feront encore des Prudhomme innombrables, détestant tous les épinards. Je songe que le temps passe, que le découragement arrive. Je compare la foi de ma jeunesse avec la patience démon âge mûr, et je commence à trouver inquiétant qu'il soit si longtemps à déjeuner, le pilote.

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