DE I/ESPR1T D'OPPOSITION
loi»
chemin ténébreux de F avenir el serre de plus \)vc* ta liberté. Ce n'est certainemenl pas Léon Gambetta qui s'en plaindra, quoiqu'on en pense, lui, dont le tempérament ne s'exalte que dans la lutte et qui, pareil à certains arbres de l'Inde, ne pousse ses fruits que dans l'orage. Vivons, luttons, cherchons, travaillons, jamais satisfaits, toujours anxieux du mieux et curieux de ce qui est derrière le voile, et imitons Rocheforl lui-même qui, en plein labeur d'opposition, vient d'être traité par des opposants, plus opposants que l'opposition même, de simple « César Champenois » el qui s'en donne une pinte de rire, quoique un peu jaune toutefois, dans son journal.
LES (iULBMKYS
23 septembre 1880.
e connais un Français de la décadence, — car la décadence seule engendre de telles énormités ! — qui ne peut pas entendre prononcer le nom de Jauréguiberry sans se mettre immédiatement à le conjuguer et à dire :
— « Tu auras guiberry 1 II ou elle aura guiberry ! ... »
Et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on l'arrête et même au-delà. Et ce farceur en délire prétend et affecte de croire que toute notre politique intérieure s'explique par cette insanité, et que Montesquieu lui-même ne pourrait rien y ajouter de plus décisif et de plus éloquent. Jusqu'à présent je doutais de son assertion; il me paraissait que le bonheur « d'avoir guiberry » ne pouvait pas constituer le rêve d'un peuple et l'idéal d'un gouvernement régulier.
Je ne me ralliais pas à la philosophie de mon ami, le Français de la décadence, non, je ne m'y ralliais
point le moins du monde, et je tenais sa manière de voir pour épileptique et falotte. Il y a dans Gavarni un père qui dit à son fils : Vous me conjuguerez deux cents fois le verbe : Je seringue par la fenêtre le perroquet de ma voisine! Et la vanité de ce châtiment me semblait, hier encore, équivaloir à l'inanité de cette bourde: J'aurai guiberry! Ayons guiberry ! Plût à Dieu (au Dieu du subjonctif) que vous eussiez guiberry. — Eh bien, je me trompais. C'est très profond.
Rien ne porte conseil comme un changement de ministère. Le soir on s'est couché tranquillement : on avait guiberry. Le matin, on s'éveille, et on ne l'a plus. Tout est là. Qu'est-il donc arrivé pendant la nuit? Rien; on a fait de la politique intérieure, de la politique intérieure française et républicaine, on a changé de ministère. Le guiberry que l'on avait fait place à un guiberry que l'on n'a pas encore, mais que l'on aura certainement demain ou après, car il est indispensable, lui aussi !
Les guiberrys sont de deux sortes. J'y ai beaucoup réfléchi cette nuit, pendant que la France était sans ministère, et je me suis convaincu de la haute raison du Français delà décadence, mon ami. Par exemple : il est clair que M. de Freycinet, en qualité d'homme nécessaire, a été un guiberry, et qu'on devait l'avoir. On l'a eu, on ne l'a plus. On en aura un autre. J'aurai guiberry. Tu l'auras. Ils ou elles l'auront. J'entends mon abominable farceur qui conjugue tout le verbe en ricanant, et je commence à le comprendre. Oui, oui, le guiberry, c'est l'homme opportun. C'est celui qui incarne la vérité du moment, le principe en fleurs, la liberté mûre ! Ah ! diable !
LES GUI13ELUIYS. Il:*
Au train dont nous marchons, il est probable que la nation française aura eu, au bout d'un siècle, tous les guiberrys qu'elle peul avoir, et même qu'elle en aura usé le moule. Mais pour les gens qui rêvent de progrès et d'autres bêtises de même espèce, il n'y a point ^le consolation à songer (pie tout se passe en conjugaison du même verbe et que ce verbe est un verbe neutre. S'il est vraiment utile de seringuer par la fenêtre le perroquet de sa voisine, pourquoi ne pas avoir définitivement le guiberry capable de le seringuer, mais de le seringuer carrément et non pas en prenant des mitaines. D'où vient que M. de Freycinet, que nous avons connu homme indispensable, va faire place demain à un homme plus indispensable encore, et également inutile, et quel est donc le guiberry dont nous pourrons dire : « Je l'ai, je le garde. Que toute conjugaison cesse avec tout mécontentement ! »
Ah! jugez avec moi, je vous en prie, que mon ami le Français de la décadence n'est pas si fou qu'il vous avait semblé l'être d'abord, et que c'est assez bien définir la politique intérieure de notre pays que de conjuguer simplement le nom de l'un de nos ministres, et de le chanter sur l'air du Tra ou sur celui de : « Va-t-en voir s'ils viennent ! »
Il en est de même pour bien d'autres questions en souffrance et nous n'en avons pas fini de nous disputer la seringue, avant de nous en servir contre le perroquet. Tenez, hier encore, je me suis procuré le premier numéro du journal de Félix Pyat, la Commune, et, moyennant les deux sous qu'il m'a coûté, je suis tombé à la renverse. Là aussi (qui l'eût cru?) on se dispute un... guiberry! Je l'aurai! Tu ne l'auras pas!
Vous vous souvenez assurément du beau discours que Léon Gambetta prononça devant la Chambre des députés, il y a quelques mois à peine, discours qui décida de l'amnistie d'une part et, de l'autre, affirma l'autorité de l'orateur sur le corps électoral. Grâce à une apostrophe hardie et d'une grande envolée démocratique, on sut que le célèbre homme d'Etat avait conservé tout son crédit sur Belleville et qu'il tenait toujours ce mont Aventin de la politique. Or qu'ai-je lu dans la Commune de Félix Pyat?
« Nous tenons déjà Belleville! » (3e colonne, ligne 33).
Sacrebleu! mes frères, il s'agit de s'entendre. A qui est cet autre guiberry? L'opportunisme dit : je l'ai. Le communisme crie: je le possède. Ohé! là-haut! comme disait Gambetta, faites-nous savoir à qui vous vous êtes donnés. D'autant plus que je soupçonne fortement l'excellent Dr Clemenceau de conjuguer dans sa barbiche le fameux verbe possessif de mon Français de la décadence.
Avoir Belleville, certes, c'est beaucoup avoir ; c'est presque avoir Marseille, mais ce n'est pas avoir Paris. Je pourrais même ajouter que ce n'est pas avoir les Ternes. Il est assez singulier que personne ne songe à avoir les Ternes, car enfin, il y a de braves gens, aux Ternes, et même des ouvriers, comme à Belleville et dans le reste de la France. Je ne vois pas pourquoi on ne se préoccuperait pas d'avoir les Ternes et le reste de la France, et je me demande quel acharnement l'on met à se disputer toujours les mêmes guiberrys. Prenez garde aux hommes indispensables et
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aux arrondissements nécessaires. Belleville est un guiberry et M. de Galliffet en est un autre.
En politique, l'homme indispensable a ceci de particulier que lorsqu'il n'esl pas utile, il passe aisément pour fatal. Pareil au gilet démodé, lorsqu'il a cessé de plaire, on le rend. C'est notre défaut à Paris de croire aux envoyés de la Providence. Nous avons cru à Trochu, et mèmeàBazaine, hélas! Il ne faut croire a personne, et il ne faut jamais, mais jamais, dans l'ivresse des espérances et des illusions, conjuguer le verbe enthousiaste que vous savez. Et si vous répondez à cela : on peut se tromper! je vous répliquerai comme ce père de Gavarni, lorsque son fils lui jure qu'il ne l'a pas fait exprès : Monsieur, vous ajouterez au pensum cette phrase oiseuse que vous venez de dire et vous me conjuguerez cent fois de plus : Je seringue par la fenêtre, sans le faire exprès, le perroquet de ma voisine.
AUGUSTE BLANQUI
0 janvier 1881.
[n la personne d'Auguste Blanqui, — qu'il ne faut pas confondre avec son frère, Adolphe Blanqui, l'économiste, — la Révolution sociale perd l'un de ses Bayards, sans peur et sans reproche, mais l'Humanité perd un héros.
Plus tard, lorsque nos petits-neveux, heureux, et reposés dans le fonctionnement régulier des institutions libérales, songeront à écrire le poème épique de la Liberté reconquise, la figure extraordinaire de ce prisonnier éternel enthousiasmera le Milton de l'épopée. J'imagine que la vie même de Blanqui lui rendra la conception aisée, à ce Milton futur, et qu'il n'aura pas à chercher longtemps l'effet dramatique qu'elle suggère d'elle-même.
En effet, tandis que les autres chevaliers de la République livrent de tous côtés en France, en Italie, en Espagne, de rudes combats aux harpies du passé, tandis que l'immense croisade de cent ans s'enrichit
de beaux coups d'épée, de passes d'armes magnifiques et d'épisodes généreux autant que pittoresques, il y a, dans le fond du drame, derrière Faction, celui qui est enchaîné, toujours, toujours, et qui ne fait que cela : être enchaîné !
Ah ! quel type superbe que celui-là ! Immobile, dans la nuit, pareil au Job sur la paille, il attend. C'est sa manière, à lui, de combattre pour l'idée. La prison, c'est sa bataille. L'incarcération sans répit, permanente, la vie de ténèbres et de solitude, hors du soleil, complice des bourreaux, et de ses clémences injurieuses, loin des affections qui l'appellent éperdument et demandent grâce, impassible sur la pourriture des fumiers, dans l'atmosphère mortelle des salpêtres, voilà son combat. Le xix° siècle a vu cela, il a possédé cet homme ! Auguste Blanqui est mort à soixante -quatorze ans. Sur ces soixante-quatorze ans, il en a passé trente-sept dans les cachots, c'est-à-dire la moitié. Plus de la moitié, si l'on défalque de ce chiffre les vingt années de la jeunesse. Enfin, comptez vous-mêmes, car je suis terrifié.
Quelle que soit l'Idée ou la Passion pour laquelle un homme s'abîme résolument dans un pareil sacrifice, cette idée fût-elle inepte et cette passion lamentable, l'homme est un saint. On lui doit des autels. Mais quand l'Idée est belle, tellement belle qu'il n'y en a pas de plus belle au monde ; quand cette passion est celle du bonheur universel et de la fraternité des peuples ; lorsque cet emprisonnement volontaire est dans la pensée du martyr, comme un payement anticipé de la libération des autres, que voulez-vous que je voos dise ? le cœur me bat ferme, voilà tout.
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Oui, cette figure d'Auguste Blanqui, en plein siècle de scepticisme, de doute et de blague, est une apparition héroïque. Je n'en parle point du tout en politique, remarquez-le bien , mais en philosophe, en homme de Térence, simplement. Je tâche de m'imaginer ce que cela a pu être pour un de mes semblables, que ces trente-sept années de cellule, au pain et à l'eau, sous tous les régimes politiques expérimentés par laFrance depuis un demi-siècle. Quel implacable ! Charles X a passé, Louis-Philippe est venu, puis une République, puis l'Empire de joie, puis l'infortune, puis l'Espérance ! Rien de tout cela n'apaisait le vieux prophète mystérieux et impénétrable. Il sortait un instant de son mur, montrait sa barbe blanche, secouait la tête et rentrait. « Ce n'est pas ça ! » disait-il, et il retournait s'asseoir sur sa paille, et ses yeux noirs recommençaient à darder dans la nuit.
Qu'est-ce qu'il voulait donc, le prisonnier du xixe siècle ? — Rien, rester là et attendre.
Blanqui a eu le goût de la prison comme d'autres ont le goût de l'aventure. Cette protestation muette, menaçante et irréductible d'un vivant enfermé dans un sépulcre, c'était sa force. Il le savait ; il semblait que là-dedans il ne dût jamais mourir ; il s'évoquait à nous entre ces quatre murs humides, comme dans son cadre historique. Qui disait Blanqui, disait d'un mot : oppression, rancune et peur. C'était superbe. Peut-être même aussi (il y a pour les martyrs des sybaritismes dans la torture), réalisait-il de la sorte un de ces rêves extatiques qu'ont les fanatiques, tel que celui de se survivre dans la mort et de ressusciter par
lâO PHILOSOPHIE POLITIQUE.
l'idéal. Plusieurs fois, il s'était évadé des plombs et des geôles ; mais qui dira si ce n'était pas pour se procurer la gloire et la jouissance d'y être réintégré? Car, je le répète, toute sa puissance lui est venue de cet emprisonnement acharné, grandiose, surhumain, qui fait de lui le Garibaldi des oubliettes.
Fait curieux, et, sous divers aspects, admirable, au milieu de cette vie d'apôtre, qui se raconte par treize mille cinq cents jours de solitude et de séparation du genre humain, il s'est trouvé une heure où la nature a reprisses droits inexorables sur ce révolté. Auguste Blanqui a aimé et a été aimé. Il y a eu une femme, et certes celle-là est l'éternel honneur des Françaises, pour s'éprendre du fantôme et pour vouloir partager avec lui la sublime misère des idéologues persécutés. Lorsque dans la brume glaciale des souterrains le cœur du prisonnier battait et tictaquait et que son pouls galopait la fièvre , un cœur aimant s'accordait avec lui et un pouls trottait l'espérance. Elle a subi, la fière créature, les affres de cet amour, et elle a su payer d'une mort prématurée les quelques jours de bonheur que le visionnaire lui abandonnait, dans les intervalles de la lutte. Combien y a-t-il de femmes, et parmi les plus courageuses, qui comprendraient ainsi les devoirs de l'amour et qui seraient capables de se donner pour jamais à un absent éternel ?
Selon moi, cet amour héroïque complète et parfait la figure de Blanqui ; elle est la note tendre, le quelque chose d'humain que nous désirons constater chez les êtres d'idée pure et chez les géants de la volonté. Par le dévouement de sa compagne et les nobles sacrifices de son amour martyr, ce n'est plus seulement
AUGUSTE BLANQUI
l'homme seul qui relève du pdète épique delà Liberté dont je parlais en commençant, c'est le couple. Et celui là ne serait pas nu chantre bien distingué qui, dans son Iliade, ne saurait pas élever l'âme des générations lui mes par l'épisode merveilleux et unique de ces deux êtres unis par l'amour et dépareillés par la persécution.
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