‹ Les Chroniques de l'homme masquéChapitre 12 sur 35 · DE LA PORNOGRAPHIE · texte numérisé non relu

DE LA PORNOGRAPHIE

que toute une société, en péril de désagrégation, secouée du haut en bas par des forces destructives dont on ne connaît ni le nombre, ni la puissance, minée, rongée, dévorée par tous les insectes de ruine, déjà percée à jour et montrant le squelette lamentable de ses mœurs et de ses institutions, qu'une telle société use ses derniers jours à des pollutions de moines et qu'il faille lui servir tous les matins des cantharides pour son déjeuner, cela me suffoque et me désespère. Si toutes les femmes de Paris sont les « honnestes dames » que vous dites, si tous les hommes que je rencontre et à qui je serre la main ne sont préoccupés que de descendre un degré de plus dans l'avilissement ; si vraiment personne ne travaille, ne pense, ne cherche et ne lutte pour le beau, l'utile et le noble, que tout soit dit, n'en parlons plus. Que Sodome brûle et que Lesbos s'abîme dans les mers.

Il n'en est rien, heureusement, laissez-le moi croire. Notre pauvre Paris, espèce de grand fou qui passe le temps à se calomnier lui-même, fait encore une fois, et à ses dépens, une de ses farces de pince-sans-rire dans lesquelles coupe tout l'univers. Paris n'est ni Sodome ni Lesbos. Paris est la ville la moins débauchée de l'Europe, et de beaucoup, car elle est celle qui travaille le plus. Autour de l'enclume sur laquelle elle forge l'idée, soufflent de robustes poitrines, emmanchées de bras herculéens et magnifiquement vaillants. Tnnt ce qui vient d'elle est grand, même ses charges, et celles-ci durent trop, voilà tout. Il est temps de l'arrêter, si l'on veut m'en croire, et pour plusieurs raisons, deux au moins.

La première est en ceci que les étrangers commen-

cent à la prendre beaucoup trop au sérieux. Depuis qu'on leur raconte que Babylone est ressuscitée, ils n'ont plus qu'un désir, celui de venir s'y perdre corps et biens. Avoir une aventure comme celles que les livres et les journaux parisiens imaginent et expirer de volupté sur l'un des bûchers de Sardanapale, telle est leur soif. Ce bûcher, il faut bien le leur allumer ; et on le leur allume en effet, d'où il résulte que la prostitution augmente, et se propage et déborde. Or, le peuple français, en fait de République, consent bien à aller jusqu'à Athènes, mais non pas jusqu'à Gorinthe. Je ne sais pas si la noblesse tient à la vertu de ses filles, j'admets au besoin que le tiers n'en fait qu'une question d'argent, mais le peuple aime les enfants et il veut en avoir. Il s'est même chargé de cette besogne presque exclusivement, dans l'intérêt de la patrie et par prévision d'avenir. Il veut bien faire son affaire de la régénération de la race, mais à une condition, c'est qu'on ne lui gâtera pas le moule et qu'on ne lui souillera pas le nid. Si les classes dirigeantes professent par plaisir les théories de Malthus, il est à redouter que les classes dirigées se mettent à les pratiquer par dégoût. Car alors tout serait terminé.

Après cette raison philosophique, il en est une littéraire pour laquelle on fera bien aussi de tempérer cette expansion de cauchemars libidineux. La cochonnerie n'a qu'un thème, et ce thème a été tellement exploité par les frais génies qu'édite Bruxelles qu'il nous reste peu d'espoir de nous enrichir d'un maître nouveau dans l'espèce. D'ailleurs, rien n'est plus fatigant, exténuant même que l'insistance en pareille

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