DE LA PORNOGRAPHIE
matière. Dans les casernes, on s'en lasse ; dans les fumoirs, on s'en harasse. Certaine odeur ne doit pas aller plus loin que Tandouillette. Mais habiter chez Jouanne, près de la cuve aux tripes, et vivre dans la Lvuée éternelle des intestins de porcs en lessive, vous ne le voudriez pas. Soyez bien convaincus que l'on a atteint aujourd'hui au summum de ce que Paris peut supporter en fait de pornographie breneuse. Mais saprelotte, il a bien pué, depuis quelque temps, au nez des honnêtes gens, et il y avait de drôles de mouches au-dessus des hottes de chiffonniers !
GV.
11 mars 1881.
e m'attaque ici, non sans quelque crânerie peut-être, au vice mortel de l'esprit français.
Parmi toutes les nations en possession de leur unité politique, il n'en est qu'une où le mot «Province» ait encore conservé le sens dédaigneux de « pays conquis » et de « contrée vaincue » que lui attribuaient les Romains : c'est la France. Dr, cette acceptation fatale divise purement et simplement le peuple français en deux peuples : les Parisiens et les Ruraux. Je voudrais vous démontrer que toute routine vient, avec toute calamité, de cette trois fois absurde et trois fois lamentable distinction, l'un des germes de ruine que la royauté a laissés dans nos mœurs. Elle est la mort de la patrie, elle est l'invisible fêlure de notre urne d'unité, la fente sous couverte par laquelle tout filtre et s'en va. Renoncez à tous progrès, désespérez de tout avenir, tant qu'un habitant de la capitale pourra se croire supérieur par la race, par l'intelli-
gence et l'activité à ses compatriotes des départements et tant que le mot « Provincial » restera synonyme d'imbécile pour les blagueurs et les vaudevillistes du boulevard.
Avec quelle imprudence inepte la centralisation nous rétrécit Ja vie ! Donnez-vous la peine d'y réfléchir. Si la Province est bête, routinière, endormie, rétrograde et ignare, et si Paris ne comprend que deux millions d'âmes, il y a donc en France, sur une population de quarante millions, trente-huit millions d'imbéciles et d'abrutis ? Mais alors savez-vous bien que le peuple français est un fichu peuple et qu'il n'y a pas de quoi être si fiers que nous le sommes d'en faire partie ! Encore devons-nous considérer que les deux millions de Parisiens, dignes de regarder la colonne, forment un groupe d'une composition passablement hétérogène, et qu'il entre moins de légumes divers dans une salade russe que d'étrangers dans l'olla podrida de la capitale. Paris n'est plus guère aujourd'hui qu'une colonie banale et à frais communs de tous les peuples de la terre ; la Province n'est pas la France. Où est la France, s'il vous plaît ?
Dire et penser que la vie n'est possible qu'à Paris, écrire en prose et en vers que Paris est la ville unique, ne pas admettre qu'il y ait hors de l'enceinte construite par M. Thiers d'autres centres où les conditions de travail et de plaisir soient acceptables pourl'homme intelligent, c'est condamner le peuple français à s'user et à s'éteindre sur une place étroite de son domaine, et cela dans le plus bref délai, c'est-à-dire avant cinquante ans. On en arrive à ceci, qu'un Français, obligé de quitter la ville pour quelques jours et
d'aller passer un mois à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, dans des centres de cinq cent mille âmes, en pleine terre française,, enfin, vous écrit très sérieusement : « Plaignez-moi, cher ami, je suis exilé en province ! » Exilé ! Sur le territoire même de la patrie, parmi des concitoyens qui parlent la même langue, professent les mêmes idées et obéissent au même drapeau ! N'est-ce pas atrocement ridicule, et que penseriez-vous d'un homme qui se croirait perdu parce qu'il aurait été forcé de descendre à la cave ou de monter au grenier de son hôtel? Ainsi donc, sur cinquante et quatre misérables millions d'hectares superficiels, dont il faut encore défalquer l'Alsace et une partie de la Lorraine, qui forment la maigre propriété de notre race, nous n'habitons avec plaisir que trois mille cinq cents hectares de macadam, et tout le reste pour nous n'est que le désert, — la Province !
Et le danger est moins encore dans cet attachement aveugle, obtus, exclusif du Parisien pour Paris, que dans la résignation complice de la Province. Le Provincial a fait abandon de sa personnalité ; il se résigne à n'être que le nombre. Il ne croit plus en luimême, il doute de sa force propre, de ses qualités, de ses droits mêmes. Il écoute bouche béante le bruit que fait Paris dans le lointain ; il ne respire qu'au vent de Paris. Il attend de Paris l'ordre de rire et de pleurer, le signal d'éternuer, de se moucher et de dire : Dieu vous bénisse. C'est de Paris qu'il attend ses préfets, ses sous-préfets, ses percepteurs, ses conseillers municipaux, tout son pain politique et le vin de sa liberté. Il vote, les yeux sur Paris.
Si Paris dit : tue, il dit : assomme. Il est « à l'instar », toujours comme le perruquier de l'anecdote, et aussi bien en art qu'en politique et en science qu'en art. Jamais il ne s'avisera de penser que son droit est d'avoir des idées propres, son devoir de les exprimer librement, et que c'est cela que l'avenir lui demande. Il n'osera jamais supposer que les intérêts de sa ville sont aussi chers à la Patrie que ceux de la capitale, que ces intérêts doivent être représentés dans le concert général au même titre que ceux de toutes les cités françaises, et que l'avènement du suffrage universel fait précisément de lui un citoyen égal à tous ces mirifiques Parisiens qui l'écarquillent. Il baisse humblement la tête sous ce nom de provincial qu'on lui jette des hauteurs sacrées de Batignolles ; il a peur d'émettre une sottise, de commettre un impair, de lâcher un pataquès. Mais tu es Français, animal, va donc de l'avant, et dis ce que tu penses ! C'est ça, la République, et ce n'est que ça. La France ne s'arrête pas à Bougival. Fais tes affaires, fais celles de ta ville, ou de ton bourg, ou de ton hameau, et tu feras celles de la Patrie.
Gomment ! entre tant de villes splendides, productives et pleines de génie de toute espèce, il n'y aurait qu'une ville ! Gomment ! un homme supérieur et doué par la nature pour les arts, les lettres, les sciences et la direction des Sommes, sera condamné à avorter s'il ne se résout point à quitter sa ville natale pour venir se ruiner l'esprit et le corps, préalablement, dans la cité furieuse ! Quoi ! la Province restera éternellement la procureuse de chair à canon de Paris ! Elle n'aura jamais que la vie du nombre ! Elle ne
servira qu'à peupler Paris et à envoyer son tribut de belles filles et d'hommes forts auMinotaure! Dans tout ce jardin de France, il n'y aura que trois mille hectares de cultivés, et le reste demeurera en friche! •Voilà pourtant ce qui arrive avec cette désolante division des Français en Parisiens et en Ruraux.
Taris, songez-y bien, dévore tout et ne rend rien. Le feu du gouffre est si terrible qu'il brûle et dessèche à deux cents lieues à la ronde tout le sol et toute la sève. Au lieu de lui jeter pâture, au lieu de l'alimenter sans arrêt, ô Province, garde tes fils et tes filles ; il a bien assez à se nourrir de tout ce que lui envoie l'Europe. Vis chez toi, Province, et vis pour toi. Fais unParis de ta ville, provincial, et décentralise. Le salut est là. Au fond, les Marseillais, que l'on blague, sont plus fins qu'on ne le suppose : ils ont créé la Gannebière. Grée des Gannebières, Province. C'est plus sage que de venir t'user sur le boulevard
des Italiens.