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LES DOMESTIQUES

tifie que Mlle Marie Oseillard est une bonne exquise, qu'elle sail toul faire, qu'elle parle toutes les langues, l'ail toutes les cuisines, est sourde à tous les pompiers, qu'elle n'a pas de cousins, qu'elle ne va jamais à confesse, qu'elle rend les portefeuilles perdus, et que je la quitte en pleurant. »

Vous signez, vous datez, et vous lui jetez le papier au m1/, (mi lui disant: Va tefaire pendre ailleurs! — Elle y va. soyez-en sûr, et son certificat lui ouvre toutes les portes, toutes les caves et toutes les serrures. De telle sorte que l'empoisonnement vient de vous, et que vous voilà en partie responsable de ses... nymphomanies, ïl en est de même pour les renseignements ; encore une autre formalité vaine et ridicule. Et voilà pourquoi je dis qu'un code de la domesticité est nécessaire, et qu'il est temps que la société se mêle un peu de cette < I h estion sérieuse et nous prémunisse contre l'immense carbonarisme et le nihilisme larbin.

24 juin 1881.

*H a fin du monde est annoncée pour le 15 de novembre ; elle coïncidera avec la rentrée des Chambres.

Vous Tavouerai-je? cette idée de la solution des choses et la dissolution des êtres, loin de m'induire en mélancolie, me met en joie. Ainsi donc cet absurde monde va disparaître et la logique du chaos régulier reprend la terre. Emile Zola n'écrira plus dans le Figaro ! 0 doux penser, riant horizon, perspective agréable ! Le monde est sur sa fin, et le 15 novembre, au soir, personne ne sera plus volé, assassiné, calomnié ou persécuté. Heureux et reposés, tous les hommes seront citoyens de la grande république du néant.

La question ÛHamlet sera résolue et il restera à jamais démontré, que « ne pas être » est le vrai but de la création et la destinée miséricordieuse de l'homme. Oh ! je t'écoute, prophète italien du qua-

torzième siècle, je t 'écoute et je te bois ! dis encore, et jure-le, que le 15 novembre tous nos maux seront finis, que le Sénat aura rendu à Dieu la plus belle âme de Sénat qui tut jamais, qu'on ne se massacrera [dus entre juifs et chrétiens, que nul ne sera plus canonné ou canonisé, et qu'on n'entendra plus parler du naturalisme, Affirme-nous toutes ces belles clic- s, ô Léonardo Aretino. nous tendons vers toi nos mains lasses !

Vraiment noire génération est tout à fait favorisée, car elle verra la fin du monde ; elle assistera au grand déboulinement et à l'exquise capilotade. Après avoir souffert et avoir vu souffrir, elle connaîtra, elle, la première, la joie qu'il y a à ne plus lutter pour vivre, à ne plus être malade, à ne plus penser, à ne plus pleurer ou rire, à ne plus espérer. Elle se sentira échapper aux griffes du malheur, comme l'alouette échappe aux serres de l'autour, parle délicieux dernier soupir. Plus de justice humaine, plus de codes, plus de magistrats, de juges, d'huissiers, d'avocats, et partant plus d'iniquités. Plus d'impôts, plus de fisc, plus de boulanger, de bouclier, plus d'octroi, plus de douanes, plus rien d'utile ou de nécessaire: un énorme étirement des membres dans le bon lit éternel. Ce 15 novembre, comme il tarde à venir!

Ge matin, j'ai rencontré dans la rue une pauvre femme chargée de famille et dont le mari, un lâche, se grise du matin au soir. Cette femme n'en pouvait plus ; en me contant sa misère, elle s'est mise à pleurer. Je l'ai tirée à l'écart et je lui ai annoncé la grande nouvelle : C'est pour le 15 novembre, lui ai-je glissé dans l'oreille, la tin du inonde! Ah! si vous

LA FIN Dl" MONDE.

aviez vu sa joie ! S - son fardeau de linge, j'ai cru qu'elle allait danser I — Je coure, m'a-tn Ile dit, ayertir i ofants ! Us n'en ont donc plus que pour

cinq mois à crever la faim ! Qu'ils vont être contents, tous - iq, depuis ramé qui a douze ans el que son pou martyrise, jusqu'au dernier, qui a sept mois, et qui s'étiole sur mon sein à demi tari ! Et elle s'en lyonnante.

En la quittant j'ai heurté mon ami le millionnaire, gro is, bedonnant et mâchonnant son cure-dents de gourmet repu. — C'est pour le 15 novembre, lui ai-je dit. — Ouf! a-t-il fait, quel bonheur ! Je m'ennuie à périr, et ne sais à quoi tuer le temps. C'est lui qui me tue. j'aime autant cela. Merci de l'excellente nouvelle. — Et, m'ayant serré la main, il se mit à courir après des gens de sa connaissance, afin de les rejoindre.

Au bout de quelques minutes de colloque, ces gens eux-mêmes se mirent à se féliciter les uns les autres, et je les vis qui -'embrassaient à l'annonce de cette fin du monde réconfortante.

J'allai à un groupe qui stationnait en causant ; ce

groupe se composait d'un athée, notoirement connu

irtel, d'un croyant renommé pour sa ferveur, d'un

indifférent et d'un fataliste, et, comme aux autre?, je

leur fis part de la prédiction d'Aretino. Leur enthou-

oe déborda, et il me parut démontré que, pour

chacun d'eux, la fin du monde comblait quelque

' et réalisait un idéal de félicité.

Deux jeunes gens qui s'aimaient et ne pouvaient

point s'épouser, faillirent tomber à mes genoux pour

remercier, tant la certitude de cette fin du monde

les exalta. Deux autres jeunes gens qui s'étaient épousés et qui ne s'aimaient plus, semblaient, pour la même cause, remués des mêmes effets. Une courtisane, chercheuse d'amour, jeta un grand cri de joie, et une femme honnête, dont la vertu est inattaquable, eut un tel éclair dans les yeux et une telle rougeur sur les joues, que je compris à quel martyre le 15 novembre allait enfin l'arracher.

Je m'adressai à un socialiste, qui, après quelques secondes d'étonnement. se recueillit et déclara que rien ne valait, au fond, cette solution du problème social. J'arrêtai un savant, qui, sur les premiers mots, me quitta pour prendre les dispositions nécessaires et se préparer à jouir du magnifique spectacle de ce 15 novembre. Un artiste s'enfuit annoncer l'événement dans les ateliers et s'approvisionner de couleurs. La Société protectrice des animaux parla d'organiser une fête en l'honneur de la libération du cheval, du chien, des oiseaux et de toutes les bêtes suppliciées par les charretiers et les ornithologues. Un prêtre qui passait eut un tressaillement à l'idée que quelques mois seulement le séparaient de son paradis. Moi-même je songeais, avec un chatouillement d'allégresse, que le Voltaire ne pouvant paraître dans les ruines du monde et sur les décombres de l'univers, j'esquivais probablement un article le 15 novembre et les jours suivants, et que la poussière de notre directeur ne viendrait pas les réclamer à ma poussière. Et ce m'était une satisfaction immense, que comprendront seuls les chroniqueurs.

Enfin, cette fin du monde ne trouve que des crédules et ne produit que des allègres. Le Quinze

novembre est attendu avec une fièvre universelle; je ne parle pas seulement des abonnés du Figaro, lesquels espèrent bien, ainsi que je l'ai dit, que ce 15 novembre tombera un lundi, et leur épargnera de la sorte l'une des tartines que vous savez ; mais je parle encore de tous ceux qui estiment, à rencontre de Pangloss, que tout est préférable à la vie, supérieur au monde et meilleur que cet orang-dégoûtant qu'on appelle l'homme civilisé.

1" juillet 1881.

Vous n'ignorez pas que si, dans sa course éperdue, la comète de Gambard se rapproche assez de la terre pour mêler son atmosphère à la nôtre et nous fouetter de son vent, il peut arriver qu'un nouveau déluge se détermine. Arago l'a dit. Eh bien ! sur cette donnée hypothétique, permettez-moi de vous adresser une question hardie.

Je suppose que, craignant l'aventure et désireux de laisser à l'avenir un spécimen complet de notre admirable société contemporaine, vous construisiez une arche, à l'instar du philosophe Noé. Vous en avez le temps encore. Votre belle-mère éliminée de droit, qui placeriez-vous et qu'emporteriez-vous dans ce vaisseau de haut bord ? Remarquez bien qu'il ne s'agit pas de se monter le coup et que l'emplacement est restreint.

D'abord les vivres, bien entendu. Quel triomphe ici pour Félix Potin, ce Napoléon des conserves! Après les jambons, votre famille, naturellement. Pardon, c'est vous qui le dites. Le mot famille est élas-

tique ; il représente une institution de nature fort compromise. Un Schopenhauer dirait aujourd'hui qu'il en est de la famille moderne comme des grenouilles comestibles : elle ne vaut que par ses membres et tout n'en est pas bon également. Tel laisserait volontiers son père sur le rivage qui y serait abandonné par ses enfants avec un certain enthousiasme. Le nombre n'est pas grand des maris... enfin, vous m'entendez de reste. D'ailleurs, quarante jours de tête-àtête, si le déluge doit durer ce temps encore, il y a de quoi y regarder à deux fois. Enfin l'occasion serait bonne peut-être pour rafraîchir un peu l'institution ; rafraîchir est le terme exact. Débarquer sur la pointe des Ararats avec des êtres qui vous aiment et que l'on aime, c'est y débarquer sans amis et tenant un chien par la corde, le chien étant, de tous les êtres sujets à la rage, le seul qui ne morde pas la main qui l'a nourri et caressé, du moins pour le plaisir.

Une pelle, une pioche, une brouette, un fusil, une locomotive, un appareil Morsse, un soc de charrue, un couple de chevaux, des poules et leur coq, une vache et le taureau ; tels sont, avec quelques autres, les choses éternellement utiles que, vous où moi, nous songerions à sauver. Car l'humanité, si orgueilleuse de ses progrès, n'en est encore qu'à la maison de Noë, et pour une misérable application de la vapeur et une autre de l'électricité, elle ne vaut même pas un coup de queue de comète. Le nouveau déluge ne daterait qu'une ère nouvelle de son ignorance et qu'une évolution de ses tâtonnements.

Hélas ! l'arche serait bientôt pleine. Au premier

tremblement du sol, au premier grondement des eaux débordantes, vous verriez, c'est moi qui vous Fannonce, de terribles éliminations. Vous imaginez-vous que le Sénat et l'Assemblée se présentent à la fois sur la rive et vous crient: Sauve-moi!... Ah! dieux! plutôt se noyer que de choisir ! Vous représentez-vous que M. Grévy, d'une part, vous tende son urne arrondie, et Gambetta son urne de liste? Vous figurez-vous même, — oh ! la plus bouffonne des suppositions ! — que la magistrature vous réclame une place pour le Gode Napoléon? Sauver le Gode et le transmettre à l'humanité rafraîchie, à l'homme régénéré, laisser aux consciences vierges de l'avenir ce monument dérisoire de nos législations antédiluviennes, jamais de la vie, par exemple ! Emporter Shakespeare, oui. Pour Shakespeare, j'ai de la place ; pour le Code, je n'en ai plus.

Si vous voulez vous rendre compte de la stagnation effrayante du monde moderne et de la ridicule trépidation à laquelle nous a réduits le défaut de liberté, l'amour de la dépendance et cle la sujétion, et la paresse d'agir et de penser, si vous voulez savoir où en sont les peuples d'Europe, les plus avancés de tous les peuples, où vous en êtes vous-même, homme de bonne volonté, poursuivez cette fiction d'une arche pour un déluge, et continuez cet examen à votre gré.

Quelle philosophie abriteriez-vous, entre toutes les philosophies, dans le navire de quarante coudées? Dernier courrier et survivant d'un monde submergé, quelle torche porteriez-vous au-dessus des eaux et à quelle flamme de certitude rallumeriez-vous le feu des générations à venir? Oseriez-vous perpétuer le

mensonge de la croix rédemptrice et infliger aux âmes neuves le supplice des doutes dont l'incohérent Evangile, la Bible impitoyable, ont torturé nos âmes fatiguées et héréditairement tristes? Emporteriez-vous l'hostie dans votre arche? Allons, allons, leplus dévot, mes frères, s'il lui restait place pour une bouteille, laisserait l'eau de Lourdes pour l'eau de Vichy, et le bois de la vraie croix pour une bonne ligne de pêche.

J'ai laissé échapper que, de tous les livres, si je n'avais place que pour un, je choisirais Shakespeare. Mais vous, dans votre arche, quel livre abriteriezvous? Le Littré ou le Larousse? La langue ou l'histoire ? Serait-ce le Vapereau, mordieu ? Et du Musée du Louvre, pour ne parler que de celui-là, quelle pièce d'art voudriez-vous soustraire à l'anéantissement ? A qui courriez-vous, dès les premières rumeurs de débordement final : à Raphaël, à Titien, àRubens? Vous n'en savez rien, et moi non plus. Quelle partition de Bach, de Beethoven, de Mozart, vous semblerait propre à témoigner fidèlement du génie musical des races passées ? Sauveriez-vous un piano par hasard ? Mais ce serait infâme !

Et je parle des races. Garderiez- vous un type de la race nègre et un couple de la race mongole ? Et vousmême , de quel droit vous réserveriez-vous comme prototype de la race blanche et étalon humain, si vous n'êtes pas le plus beau, le plus fort et le plus intelligent des hommes? Mais rassurons-nous : la comète de Gambart ne nous fouettera pas de sa queue lumineuse et elle ne fera pas déborder la cuvette des eaux terrestres. Dans cent ans encore et dans cent siècles

peut-être, on rendra la justice, comme on la rend, selon les dogmes du plus grand tyran qui ait jamais meurtri le monde, et de toutes parts on entendra ruisseler la Valse des Roses et la Dame Blanche sur les claviers, pleins de dents, des pianos, pleins de queues, et pareils, eux aussi, à des comètes menaçantes.

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