‹ Les Chroniques de l'homme masquéChapitre 2 sur 35 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

compter que d'un fifre on peut tirer des siffleries assez aiguës pour faire saigner les oreilles d'un César — ou d'un Vitellius — masqué aussi, en républicain !

Chroniqueur, vous serez fifre dans notre musique, et- vous fioriturerez à côlé de nos clairons!

Fifre? — tapin aussi.

Entendons-nous. On a crevé les tambours de caserne et l'on a bien fait. — Si nous avions pu les défoncer au 2 décembre, on aurait peut-être fait avorter l'empire qui leur tressaillait dans le ventre.

Je veux parler des caisses légères qu'on entend palpiter dans la brume, le soir, sur les coteaux de mon pays. Elles appellent les vendangeurs au repas, autour de la lampe dans la maisonnette ou sous les étoiles du ciel.

De toutes les vignes amies on accourt ; on soupe, on trinque, on rit, on chante; à la fin, la pensée pétille comme le vin, et l'on se chamaille autour d'un lambeau d'opinion, d'une frange de drapeau : le sang de la patrie bout dans ces verres de village. C'est le tambour de Jean Louis le vigneron qui, avec son roulement joyeux et clair, a fait lever ces idées, comme une compagnie de perdrix.

PREFACE. v

Vous me rappelez le Jean-Louis de nos vignes, batteur de diane, aussi pimpant dans les rues grouillantes, qu'étaient tristes les batteurs de retraite, s'enfonçant dans le crépuscule, et s'égrenant, un à un, dans le silence des rues vides I

Vous devez être de Paris, vous! Vous avez joué aux billes avec des balles quand vous étiez gamin. Vous avez filé du collège pour l'enterrement de Lamennais, vous êtes à la coule de tout ce qui s'est passé sur le pavé de la ville, au moment des coups de chien. Ça vous connaît, rien que parce que votre berceau a posé sur cette terre qui a avalé, depuis cent ans, de la mitraille au quintal et bu du sang à la barrique.

Ça vous connaît, et vous êtes fou de ces coups de chien, sans y avoir jamais fourré le bout de votre nez qui, sous votre loup, ressemble fort à un museau de renard matois, vous n'avez ni le mépris ni la haine, mais bien plutôt l'amour et le respect de ceux qui, n'arrivant pas à bien vivre, se décident à bien mourir.

Et, ma foi, il vaut peut-être mieux que vous n'ayez pas été de la bande !

Ceux de notre métier qui ont mis la main à la pâte dans les grands pétrins ont, presque tous, gardé le geignement du mitron qui se tue à faire le pain. Dans tes phrases et sur les fronts est

vi PREFACE.

resté trace des espérances éteintes, comme un reflet du drapeau noir ! Sans que l'homme le sache ou le veuille, l'accent demeure solennel, la douleur devient monotone.

Il y a les Saint-Just à cheveux gris de la défaite qui portent, malgré eux, leur tète comme un Saint- Sacrement. Je le sais bien, allez ! On s'aperçoit quelquefois que l'on raconte trop ses campagnes. C'est qu'on a été de la grande armée !

Vous n'êtes de rien du tout, vous, ni de la vieille garde, ni de la jeune, veinard î

Vous êtes arrivé, il y a deux ou trois printemps à peine, avec une façon à vous qui a sa grâce débraillée ; vous écrivez en manches de chemise, le col ouvert, faisant sauter les boutons pour avoir la poitrine à l'air; au lieu d'endimancher votre phrase, vous l'encanaillez à plaisir, mais comme une marquise qui allait à la Pomme-de- Pin, ou plutôt comme une Grecque dont vous troussez le péplum en caleçon de chahuteuse.

Car, vous, qui avez du populo dans l'adjectif et fumez au nez des embêteurs avec le brûle-gueule de Jean Hiroux, vous avez retenu une fine saveur d'antiquité qui laisse son parfum de distinction à votre style, même quand vous engueulez les dieux du haut du char de la Courtille !

PRÉFACE. vu

Et cela me va !

On m'a fait une réputation d'insulteur d'amphores.

Non, mais je demande à voir fleurir dans le vase antique un lilas de Romainville ou une aubépine de Ghatou, que l'on y verse le Suresnes rose oul'Argenteuil violet. Et c'est pourquoi j'aime votre phrase. Elle se déhanche comme un faune rieur casqué de pampres, dans la ronde des corybantes, et aussi comme un titi qui ébauche sur les mains, dans un cavalier seul, le pas de la grenouille en mal d'enfant.

Evohé! — Ohé ! les autres!

Ah! vous n'êtes pas le premier venu, je ne vous l'envoie pas dire !

Le malheur est que vous jabotez parfois ainsi qu'un boulevardier du vieux temps, et que tout en blaguant Villemessant, vous avez conservé un peu de sa manière.

Ne blaguez pas ce vieux-là, mon garçon! il y a une perle de sa salive dans votre encre, comme dans un tas d'autres d'écritoires!

.Disons encore que vous avez trop humé les parfums de musc dans les coulisses et les odeurs de friture dans les rues pour aimer les senteurs de campagne.

C'est aujourd'hui Vendredi-Saint.

vin PRÉFACE.

Je me rappelle, devant les feuillets de votre livre

éparpillés sur ma table, un mot du machiniste,

libre ce jour-là, seulement, et en ayant profité

pour courir les bois.

Au détour d'un chemin il s'arrête.

— Cet arbre n'est pas en situation] cne-t-il,

auprès d'un pommier en fleur, s'écroulant sur le

bord d'un verger.

Je crois bien que vous êtes de cette race et que, si vous aimez les champs, ce nest pas pour y rêver, mais pour y piocher, parce qu'on n'y rencontre ni flâneurs ni importuns.

Les cœurs sont peut-être plus secs dans les poitrines que n'ont pas gonflées les grandes brises et que n'a pas atteintes le frisson qui secoue les avoines ou crispe la chevelure des saules.

Rien chez vous de cette poésie, éclose depuis quelques avrils sous la plume de chroniqueurs, — nés dans un coin de province, voilà pourquoi ! — qui, en parlant du Pré-Catelan ou de la Cascade trouvent moyen de me rajeunir, avec une ride d'eau verte sur le miroir du lac, avec le mugissement de la petite vache bretonne dont le lait crémeux emplit le bol où boivent les impures. Ces jeunes me ramènent aux souvenirs du village et de mes quinze ans.

.Vous ne m'avez donné, vous, ni une fleur à

PRÉFACE. ix

chiffonner ni une feuille à mordre. Je vous en veux.

Mais, tout in différent que je vous voie aux belles aubes et aux beaux couchers de soleil, aux chansons et aux battements d'ailes, vous n'en avez pas moins de grandes envolées !

Votre pensée qui, par moment, cligne de l'œil et dodeline du bec comme une grive saoule sur un sorbier, quelquefois aussi jaillit du pavé, comme l'alouette file du sillon.

PU ouit !

Tantôt vous lancez cela à la gavroche, fanfaron de l'argot, dandy du ruisseau !

Tantôt ce pil ouit monte de la terre boueuse dans le ciel clair, sur l'aile du petit oiseau belliqueux et frêle qui sait chanter gaiement, mais qui osa pourtant, de ses pattes poussiéreuses de terre gauloise, griffer le crâne chauve de César!

Vous avez aussi égratigné Jésus sur le Calvaire et le bourreau sur les gibets du Czar . Quand ils vous voient, les Epiménides d'un tas de cavernes savantes ont peur pour leur genou !

C'est pour cela qu'on te la serre tout de même, communard sans le vouloir, faubourien à plastron de neige, insurgé à sifflet d'ébène. C'est pour cela que je t'offre le vin de notre broc.

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