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PREFACE

A quoi allons-nous boire?

Penche-toi et écoute- moi Tu dresses

l'oreille?

Quand je te le dis ! quand je te le jure, que ceux qui en parlent n'y connaissent rien! que notre bivouac est ouvert à qui ne veut pas être enrôlé, que notre parti est le parti des libres comme celui des pauvres ! En ce bataillon, tous gas de cœur ou de talent. Je ne pèse pas ton cœur ; mais de talent, tu en es pourri; cane suffit pas, citoyen !

Allons ! tends ta flûte à Champagne pour qu'on la passe au bleu, et cogne-la contre mon gros verre !

Colle-toi ça dans le mille, Emile ! — A la Sociale, animal !

Jules VALLES.

LA UÉPUBLIQUE DES VIEUX GAUÇONS

Une histoire d'ambassades. — La politesse républicaine. — Manque de femmes. — Assez d'austérité. — Narcisse au bord du lac. — M. Kendall et ses bretelles. -• La grande gobeuse. — Celle que je rêve.

10 octobre 1879.

R~j^t^ veux être utile à la République, que fcK j'aime, mais utile à la façon des vieux amis, rudes et doux, qui disent les vérités, et que l'on boude. Ce rôle, je le sais, est difficile à tenir : c'est celui du joueur de flûte derrière le char de triomphe. Je ne garantis pas l'instrument, mais je sais bien des airs.

Pourquoi j'ai pris un loup pour jouer ma musiquette, je vous le dirai simplement. A mon avis, on s'occupe trop des hommes et pas assez des choses.

L'avocat tue le discours. La signature emporte l'article. Quant à moi, il m'importe peu de tirer avantage ou renom du bien que je puis faire. Je suis d'ailleurs très libre, très indépendant, et je n'ai vendu mon âme à aucun diable, pas même à celui qu'on tire par la queue.

Si, sur ces données, la présentation de l'Homme masqué vous agrée, je sors tout de suite ma flûte de sa gaîne; et je commence.

Voici le thème.

Pendant l'émigration, le duc de Bedford traitait à Londres le duc de Grammont. Au dessert, le lord anglais, voulant fêter son hôte, fit apporter certaine bouteille de vin de Constance, d'une qualité exceptionnelle et telle que, en offrir un verre, c'était donner les revenus d'une province. — Le duc de Bedford versa lui-même, et debout, l'or liquide à son convive.

— A la France ! monsieur! fit-il.

L'émigré but d'un trait, puis, avec un sourire :

— A l'Angleterre, milord !

Et il tendit une seconde fois sa coupe.

Le duc de Bedford, heureux de lui faire raison, se verse à lui-même une rasade, y porte les lèvres, et laisse tomber son verre avec un cri d'horreur :

— Vous avez bu cela ? s'écrie-t-il.

Le sommelier s'était trompé, et, au lieu de vin de Constance, il avait servi une fiole d'huile de castor. Ce trait de politesse héroïque et stoïque est célèbre

dans les ambassades, et jadis il porta haut la gloire de l'urbanité française.

Variations.

Je demande simplemenl qu'on me nomme ou qu'on me désigne le diplomate d'aujourd'hui qui serait capable de le renouveler. Et je ne parle, vous le voyez, que des liants fonctionnaires de la République. Quant aux autres, ils feraient la grimace sur un bock aigre. Or, si quelque chose en France peut désenchanter la nation de l'état républicain, je vous le dis sans ambages, c'est la mauvaise éducation de ceux qui le représentent. Que la République soit naturaliste ou idéaliste, on s'en soucie comme d'une guigne, mais si elle se met à porter son bonnet phrygien sur l'oreille, tout est perdu.

Nos adversaires nous reprochent d'être des gens mal élevés, ils auraient raison si le reproche était fait en termes exemplaires. Toujours est-il qu'avec notre langue verte, nos encanaillements d'esprit et notre danubisme de manières, nous sommes en train d'épouvanter la bourgeoisie et de la faire reculer. Non, trois fois non, l'avènement du peuple aux affaires n'est pas celui de l'argot poissard, du déhanchement faubourien et des courtoisies nommées engueulements. Les principes de 89 ne sont pas contraires à la civilité puérile et honnête, et je vous observerai que les mots sublimes de la liberté, ceux de Mirabeau et de Danton, peuvent être répétés dans un salon devant les jeunes filles. Us n'en sont pas moins populaires.

De combien d'années croyez-vous que l'exquis mot « mince » ait avancé le triomphe du socialisme? Vous

en riez, vous avez lorl ; il s'agit à présent d'intror duire la République dans l'aristocratie^ si vous la menez à la barrière, elle y restera. Elle est née dans le polit bleu.

Je vous ai averti que je vais parler très librement, cl je ne suis pas dispos»', mais pas ["e moins du monde, à mâcher les mois. La France est un pays de traditions : ses mœurs en sont faites. Sa société ne vil que sur des antécédents bien éprouvés par l'histoire. Elle préférera toujours, cnlcndez-vous, un vieil usage, bête comme tout, sans origine connue, au plus pratique des progrès nouveaux. Ces! dans le sang latin, ( >r, de loules ces traditions, il en est une dont aucune force naturelle ou surnaturelle ne nous désenchantera jamais, c'est la politesse. — Peuple loué, gâté, adulé, chanté, imité par l'univers complice, favorisé de tous les dons, nous ne sommes fiers et jaloux, au fond, que de ce signe de race ; nous donnons le reste •pour un fétu. La plainte la plus grave, celle qu'on tolère le moins et à laquelle on compatit, chez nous, dans toutes les classes, c'est celle du manque d'urbanité. Elle nous touche au sang, celle-là, elle en appelle le versement.

En France , une impolitesse dégrise un homme ivre, et lui rend l'âme. Deux forçats attachés au même boulet s'excusent encore, l'un l'autre, de passer le premier. Le meurtrier que l'on mène à la guillotine, boit son dernier yerre à la santé de quelqu'un. Aussi, je le déclare, si je créais une politique, je la fonde-

rais sur le bon ton el les belles manières ; si j'établissais une école littéraire, je la baserais sur le beau style; si j'inventais une religion, elle aurait pour dogme le cérémonial. De telle sdrte que la République, si elle rêve de se priver de ce gage de succès qui est l'urbanité française, commet une bévue fondamentable el verse dans l'abîme de la stupidité.

Il y a quelque temps, un homme d'esprit a poussé un cri d'une justesse extrême :

— La République manque de femmes !

Eh bien ! le mot est vrai, profondément vrai. Nos gouvernants nous font une République de vieux garçons .

La Parisienne, avec son tact consommé, son génie de sociabilité, n'a pas été invitée au banquet athénien. Elle ne demandait pas mieux cependant que d'aider à la besogne de réconciliation nationale. Elle avait risqué quelques avances. Timidement sympathique, elle s'était ralliée aux modes du Directoire. C'est par les modes que la femme atteste de ses opinions et fait de la politique. Ayez toujours l'œil sur les évolutions de la toilette féminine. On n'a pas compris, ou l'on n'a pas daigné comprendre. Ohé ! là-haut, les vieux garçons ! Est-ce que vous vous croyez de force à né gliger l'appui de la Parisienne ?

Qu'est-ce que c'est que votre République de fumoir? votre République de buffet ? votre République de table verte et d'écarté ? Yous voulez être le gouvernement de cœur d'un peuple épris de fêtes, de luxe et

de galanterie, gâté sous ce rapport, depuis huit ou dix siècles, par une religion d'apparat et des royautés fastueuses, et vous n'avez d'autres auréoles que celles de vos cigares. C'est de la liberté de célibataires que vous engendrez là, de la liberté de compartiment réservé. Pendant ce temps-là, les femmes s'en vont dans leurs wagons à elles, et elles causent... des diligences d'autrefois ! Demain, si vous n'y prenez garde, elles emporteront, pour se tenir compagnie, la fiole de porter dans leurs sacs, vous savez, le porter qui couperose les visages, violacé les pommettes et empourpre les bouts de nez. Ce jour-là la vieille Europe n'aura évidemment rien à envier au nouveau monde.

Vieux garçons, il faut rallier les femmes à la République, car elles nous donneront des poètes, des artistes et des gens d'esprit, elles formeront des Salons. Les Salons nous manquent, et nos estaminets ne les remplacent point. Il faut aussi des fêtes, deux ou trois soirées à l'Hôtel-de-Ville nous gagneraient la bourgeoisie. La bourgeoisie aime à exhiber les épaules maigres de ses filles et à glaner des souspréfets dans les quadrilles officiels. Quand nos souspréfets feraient des mariages riches, cela ne serait déjà pas si bête ; qu'en pensez-vous ?

En voilà assez de cette fameuse austérité que nous allons retremper aux Folies-Bergère, mes chers maîtres. Personne ne croit plus à celte vertu pédagogique et stérile, vertu de tréteaux et de boniment. Il n'y a pas d'austères : il n'y a que des fruits secs, des médiocres et des mal élevés. Tout ce qui nous reste de romain, c'est la claque. S'il existait un Gaton ou un Scipion, ils ne pourraient pas traverser le boulevard.

On ne nous demande pas d'austérité, oii ne veut que du savoir-vivre. La civilité est la fleur môme de la liberté, elle est l'expression des mœurs républicaines. Civilité vient de civis, qui veut dire citoyen ; urbanité vient de urbs, qui veut dire ville. Politesse a le môme radical que politique. Si nos fonctionnaires ne savent pas danser, qu'on leur donne des maîtres de danse. Je n'ai foi. en France, qu'en un gouvernement dont tous les représentants, grands ou petits, seraient capables d'avaler l'huile de castor du duc de Grammont.

20 mars 1SS0.

Quand il n'y aura plus (et ce sera demain) de journalistes dévoués pour graisser la machine gouvernementale avec l'huile de l'opposition , pour siffler aux tunnels, crier aux stations et manipuler les disques rouges ; quand la bourgeoisie française béotisera à son saoul, fîère de voir, à la pointe de sa bedaine, fleurir la corolle de son nombril ; quand Jules Simon et le père Dufaure, se sentant dépassés en cafarderie, ne seront plus assez jésuites et devront le devenir davantage, afin de l'être raisonnablement ; quand la blague des lois existantes aura rejoint dans le cimetière des fumistes, la craque de l'article Sept et que tout rentrera dans l'ordre... de Loyola ; lorsqu'enfin il sera bien démontré que bonnet blanc vaut blanc bonnet et qu'une simple désinence différencie Freycinet de Frayssinous, alors, ô mes bons amis, la France sera heureuse. Elle sera heureuse comme* une simple Bourgogne et elle bénira cette République inerte, silencieuse et béate qui s'abandonne délicieusement aux fureurs paisibles de l'onanisme politique.

Car elle est éprise d'elle-même, notre belle fiancée!

Elle ne s'occupe que de sa beauté, de ses formes, de sa grâce infinie. Elle se gobe, se cultive et se possède toute seule, au-dessus d'une fontaine. Nous la gênons, c'est clair, nous autres amoureux violents qui, de temps à autre, nous approchons d'elle pour la prendre. Elle nous trouve pressés, la charmante, même au bout de dix ans ! Elle n'aime pas les pileux, la blanche ! Pourquoi troubler la nappe limpide où elle se* mire ? ne pouvons-nous la contempler à distance, parmi ses nymphes, et jouir de ses ébattements, affreux satyres que nous sommes? Elle n'aime pas les satyres, la République, ah ! mais non !

Hélas! tristes faunes, malheureux œgipans, peuple de chèvrepieds aux oreilles pointues, sachons nous faire une raison. En fait de République, celle que nous avons habite une nymphée. Tâchons de nous la représenter telle qu'elle est : quelque chose comme un Henner dans un Corot, ou, mieux encore, si vous voulez : Nana àVille-d'Avray ou à Mortefontaine, par exemple. Quand elle ne sommeille pas sur l'étang, parmi les nénuphars, elle tire des coups de flèches dans l'eau et elle abat des libellules. Adoremus.

Qui me dira par quelle association d'idées vertigineuse ce tableau idyllique me suscite tout à coup... Ma foi ! j'ose à peine vous l'avouer. Oui, je pense au docteur Kendall, l'inventeur des bretelles américaines.

Et pourtant l'analogie s'impose, et cruellement.

Qu'est-ce que vous voulez, dit Kendall, qu'est-ce qu'un homme honnête, vertueux et civilisé, peut désirer en ce monde, sinon de ne pas être bossu ou contrefait? C'est évident. Eh bien ! prenez mes bretelles. Plus de dos ronds, et par conséquent plus de poitrines caves. C'est l'idéal. Vous irez droit comme un I, et votre bonheur sera complet, car votre torse sera bombé. Il parle d'or, cet homme ; bombons le torse et prenons ses bretelles.

D'autre part, et depuis dix ans, que nous disent les docteurs politiques? Notre nation a expérimenté tgus les systèmes de redressement pour son échine courbée. Elle a pris des tyrans moins lourds, graduellement ; puis elle s'en est appliqué d'énormes sur l'estomac. Rien n'y a fait; elle reste penchée vers la glèbe, forte seulement pour creuser les sillons de la routine. D'autres nations passent à coté d'elle, droites, jeunes, le front levé, les seins fermes, et marchent en chantant à l'avenir. Une seule chose peut la rendre perpendiculaire à l'horizon, c'est l'orthopédie républicaine. Adoptez nos bretelles. Prenez la République Kendall, et vous nous en direz des nouvelles.

Pardon ! mais voilà dix bonnes années que nous les portons, vos bretelles ! Les nouvelles que nous avons à vous en donner sont celles-ci : d'abord qu'elles coûtent fort cher ; puis qu'elles serrent très fort ; et enfin que nous voudrions bien les ôter un peu, « pour voir », rien qu'un peu, chers docteurs, le temps seulement de regarder la lune où sont toutes les choses promises, l'éden de l'orthopédie, le paradis de Kendall, perpendiculairement.

'relie esl L'analogie signalée el déduite. Et si je VOUS ai parlé en commençant de la belle déesse blanche qui narcisse sur les étangs chers au papa Corot, c'esl que je commence à croire que le hamac dans lequel elle se balance esl un peu tendu de nos bretelles.

Nous sommes, comme cela, un certain nombre de jeunes chasseurs que le rôle d'Actéon tente moins encore que sa destinée, et qui rodons autour des lacs pour surprendre notre divinité. Nous avons ôté nos bretelles et dépouillé ce vain ornement, le système Kendall ne nous inspirant plus qu'une confiance douteuse. Il se trouve d'ailleurs qne nous marchons fort droit, et même que notre carquois ne nous pèse pas plus qu'une poignée de plumes sur l'épaule. Si la beauté promise, et que nous aimons encore, nous échappe, nous en trouverons bien une autre dans les bois, moins opportune peut-être, mais plus clémente, moins saphique sans doute, mais plus ménagère.

Ce sera, j'imagine, quelque personne simple, de beauté courante, de petite vertu, d'esprit banal, et naïve comme un proverbe de Sancho. Pour elle, deux et deux font quatre, et le soleil lui semblera luire en plein jour. Tout l'italien de Machiavel, tout l'espagnol d'Escobar ne prévaudront pas sur son bon sens pratique. Elle cherchera tout bêtement le bien de tous ; elle croira à ce vieux poncif qu'on nomme le progrès ; elle coupera dans tous ces ponts qu'on appelle les

réformes ; elle tombera dans tous les godants de la libération humaine ; elle avalera toutes les couleuvres qui s'enroulent autour du bâton de la justice. Ce sera une grande dinde, une badaude, une gobeuse énorme. Mais nous la posséderons, celle-là I

Pendant ce temps-là, l'autre vendra des bretelles.

5 août 1881.

i vous croyez que je vais dire qui j'ose aimer !

Ni brune, ni blonde, ni châtaine, je la veux rouge, oui, rouge (idéal doux et pervers), de ce rouge que les Vénitiennes du seizième siècle obtenaient en exposant leur chevelure au soleil sur les terrasses de leur palais. Le crime de celle qui va mourir fut dans l'indécision climatérique de sa couleur; elle avait des reflets changeants, comme les courtisanes et les salamandres, ces filles du feu. Elle était d'ailleurs fille du feu elle-même et les grillons l'habitaient, orthoptères inutiles.

Celle que je rêve est très chaste et elle ne saurait être soupçonnée de mœurs légères, mais elle est fière aussi, et elle ne se donne ni pour de l'argent, ni pour des coups. Cependant c'est une servante, une simple servante, dure à l'ouvrage, économe et probe, passionuément dévouée à la maîtresse qu'elle sert, à la grande veuve des rois, l'impératrice Patria.

Si vous croyez que je vais dire qui j'ose aimer !...

Ma rouge est fille du peuple : elle en a la belle humeur, le verbe sonore et le geste prompt. Elle en a l'âme droite et la tendresse. Mais ce qui domine en elle, c'est la soif de justice dont deux siècles de servage l'ont altérée. Ses poignets et ses chevilles gardent encore les bracelets sanglants des tortures. Elle les montre quelquefois avec un sourire amer, comme ces martyrs des tableaux espagnols qui font lesrodomonts avec leurs moignons et leurs cœurs perforés, et forcent en hidalgos la porte des paradis. Toutefois, mon héroïne n'a que des rancunes clémentes et ses vengeances se bornent à pardonner. Lorsque les héritiers de ses tortionnaires veulent en plaisantant lui donner des manchettes, elle dit simplement : Non ! et d'un tour de bras elle leur brise les métacarpes, deux mille ans de fers et de boulet l'ayant rendue herculéenne.

Celle que je rêve est très bonne, très secourable, très juste et très impitoyable. L'amour profond qu'elle a pour sa maîtresse , la veuve des rois , la grande Patria, lui vient de la compassion qu'elle a pour les souffrances séculaires endurées par l'immortelle, de la haine qu'elle nourrit contre les tourments affreux que ses infâmes maris lui ont fait subir, de l'admiration extatique qu'elle a pour sa beauté, sa bonté, sa fécondité et son courage. Elle a juré de la guérir et de la voir heureuse. Elle s'est imposé la tâche de lui ramener tous ses fils, les rebelles et les ingrats, ceux qui la calomnient, ceux qui la volent, ceux qui la battent et ceux aussi qui veulent l'assassiner. 0 sublime servante rouge, tu es bien celle que je rêve en

effet, si fu dois enfin constituer la famille française et la vraie maison de France !

Celle que je rêve ne croil pas en Dieu. Aussi ne vai-elle ni à la messe ni au prêche et tout son temps estil bien employé à des travaux nobles. Mais elle est tolérante, e1 lorsque les pauvres d'esprit se dirigent vers les églises, elle les regarde aller, comme on regarde aller les oies vers les mares. Et même si la mare es1 jolie, elle y plante des fleurs, sa besogne achevée, par douceur de caractère.

Son unique souci est de bien tenir la maison de dame Patria, de gérer prudemment sa fortune, de veiller aux besoins de la sainte malade et de gagner des cœurs aux parfums de ses vertus. Aux heures perdues, qui sont faites de minutes gagnées, elle époussète les rayons de la bibliothèque, veille à la conservation des pièces d'art et des objets de prix, pare à la rouille des instruments de musique et se tient prête à toute fête inopinée. Ainsi se préparait le patriarche dans l'attente de l'enfant prodigue ; ainsi les vieux Galebs entretiennent la salle de famille pour le retour du voyageur ; ainsi ceux qui sont restés courtisent le cher espoir et l'absence des exilés. Hélas ! que d'exilés, que de voyageurs et que d'enfants prodigues vous espérez encore, dame Patria, sans compterles morts qui ne veulent pas revenir! Ah! si vous croyez que je vais dire qui j'ose aimer !...

A la porte de la maison de dame Patria, des soldats, très glorieux, sont postés en faction ; ils vont de long en large, le torse bombé, la moustache en croc et font sonner leurs bottes pour attirer les regards de ma rouge. Mais ma rouge admire les militaires sans

les aimer. Jamais entre ses doigts l'anse du panier ne dansera pour leur payer l'absinthe, qu'elle méprise, et quand vous la verrez cacher un soldat dans ses jupes, c'est ce que ce soldat aura été insulté lâchement, blessé clans son savoir et attaqué dans son honneur. Tous les fils de dame Patria lui sont chers, à ma rouge, qu'ils soient vêtus de l'or de -l'uniforme ou de l'azur dubourgeron ; mais elle n'en préfère aucun.

Il en est toutefois qui l'attristent et dont son honnêteté s'effarouche : ceux qui, vêtus de noir et des balances à la main, vendent la justice à faux poids et promulguent l'iniquité. C'est par eux que le pain de la pauvreté est deux fois amer aux lèvres des misérables ; c'est par eux que le crime, étant sans rédemption, est aussi sans remords ; c'est par eux que la conscience universelle se fausse et que le désespoir souffle, comme bise, dans les taudis et les galetas et y fomente la flamme des réchauds. Celle que je rêve a le cœur gros quand elle songe aux disproportions des fautes avec les sanctions ; son front se plisse quand elle équipondère le juge et le jugé, la passion qui condamne et celle qui est châtiée, et tout son généreux être frémit à l'idée que depuis tant de siècles vécus, tant de générations meurtries, la justice de l'homme est encore inférieure en équité, en pitié, en solidarité, à celle des chacals et des loups entre eux.

Enfin, celle que je rêve a bien d'autres pensées encore et mille projets nouveaux que vous connaîtrez de reste, si elle les applique, et elle promet de les appliquer. Elle veut l'abolition de la misère, l'instruction universelle, la liberté de parler et d'écrire, l'affranchissement social de la femme, le fonctionne-

ment normal des institutions publiques, le jeu régulier des services, l'augmentation dr> salaires, la révision des codes, la paix, la concorde el le travail, enfin le renouvellement complet de la maison de dame Patria. Elle veut la mettre sur iin pied nouveau, la chère maison de France, et le bruit court qu'elle a le désir de la louer fraîchement décorée et ornée de glaces à la Liberté.

Telle est, si vous tenez à la connaître, celle que je rêve ; la servante rouge, mon amoureuse.. Son seul défaut sera peut-être, — et de ce défaut-là elle ne peut se défaire, étant fille du peuple, — d'être parfois un peu forte en gueule et de se camper les poings sur les hanches pour vous parler. Mais elle n'est pas naturaliste, malgré la célèbre prédiction que vous savez, et si vous croyez que je vais vous dire qui j'ose aimer, je peux très bien vous la nommer : C'est la nouvelle Chambre.

L'opinion de M. Grévy. — Digression sur les fonctionnaires. — Un bon ministre. — Durand ou Benoît. — Le gouvernement idéal. — Labiche et Bozérian. — Une belle séance au Sénat.

10 février 1880.

iur la question de l'amnistie (question tellement mûre qu'elle en est blette), il n'y a plus en France que deux opinions, à savoir : l'opinion publique — et celle de M. Grévy.

Pour cette dernière, on demande avec loule la déférence requise, s'il n'y aurait pas moyen de la jouer en trente points à son possesseur, sur un billard de son choix, soit à l'Elysée, soit à la Régence, mais une fois pour toute. L'opinion de M. Grévy sur la question blette vaut certainement trente carambolages en deux séries, ce qui est d'une force moyenne, mais pas un coup de queue de plus. Telle est la proportion. Maubaut serait chargé de soutenir la partie.

n PHILOSOPHIE POLITIQUE.

et il vêtirait pour la circonstance les palmes académiques dont M. Turquet vient de fleurir son cothurne tragique. Maubant vainqueur, il n'y aurait plus en France qu'une seule opinion sur l'amnistie, qui est la bonne, la spirituelle, la généreuse, la prudente et l'unanime opinion.

Cernez au hasard, sur les boulevards ou ailleurs, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, cinq passants quelconques, et dans le groupe vous trouverez assurément un partisan des divers gouvernements qui se disputent le bonheur du peuple français et sa fortune. A chacun d'eux demandez, mais à brùle-pourpoint, s'il pense qu'au bout de dix ans il convienne de réintégrer dans leur patrie les exilés politiques, les vaincus, et attendez leurs réponses. S'il en est un qui dise : Non ! vous pouvez sans craindre de vous méprendre, crier: Vive le président de la République! — C'est lui que vous avez sous les yeux. Je vous donne ce moyen de le reconnaître dans la foule. Il ne se distingue pas autrement du vulgaire : c'est M. Grévy,

A toi, brave Maubant! En trente points liés, mon maître, et serre ton jeu, car tu tiens au bout de la queue l'honneur même du bon sens français.

Est-il bien possible, «quand on y songe, qu'une République qui se dit solidement assise sur ses derrières, donne ainsi aux monarchies ricanantes le spectacle de la frousse et de la venette ! Que cent pauvres diables, brisés de chagrin, exténués de misère, et dispersés, qui à Londres, qui à Bruxelles, qui à Genève, ne puissent témoigner du désir de rentrer dans son sein, sans que ce sein se convulsé en diarrhées effroya-

blés et déborde de I erreur! Elle est jolie, votre République, elle esl crâne, elle esl chouette ! Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire, qu'un usurpateur u'ait point fini, au bout de quelques années de règne triomphant, par laisser revenir ceux qu'il avait déportés; on en a vus qui pensionnaient les veuves de leurs victimes, car la plus dure ambition se fêle toujours un peu au vent doux de la pitié, et les femmes interviennent les jours de fêtes. Nous, nous avons le droit, non- avons l'honnêteté, nous tenons l'avenir.

Blanche de tous crimes, pure de toutes trahisons, la République gouverne depuis dix ans un peuple consentant : quinze ou vingt millions d'amoureux platoniques montent la garde autour d'elle, prêts à se faire crever la paillasse sur un signe de son petit doigt; tout ce qui pense, tout ce qui travaille se fait dragon pour la veiller; le hasard complice la débarrasse successivement de tous ceux qui pouvaient encore lui barrer le chemin, et elle a peur! Car elle a peur, décidément. Elle a peur de ce satané Rochefort, qui la menace de venir lui enfoncer des épingles dans les mollets, des épingles ornées de petits drapeaux. Ils ne sont donc plus en marbre, tes mollets, ô République ? Elle a peur de ce grand toqué de Vallès, un enragé pour rire, ni plus ni moins qu'un artiste, et qifune jolie femme mènerait en enfer — où nous irons — rien qu'en lui fouettant le nez avec ses gants parfumés. De qui encore? Combien en reste-t-il là-bas, de ces farouches, coupables seulement d'avoir voulu nous amener par les cheveux cette Liberté que d'autres nous ont amenée en carrosse.

Je vous demande un peu en quoi cela empêcherait

M Gréw d'aller à l'Opéra-Comique, que Vallès put signer en toutes lettres les études de mœurs nerveuses et puissantes qu'il signe Vingtras chez Charpentier ? Voilà-t-il pas un beau résultat, et qui doit donner du cœur au ventre à la bourgeoisie ! Et quand bien même tous les matins Rochefort cuisinerait un peu les puissants du jour et servirait à la ville ces fricassées au poivre de têtes de ganaches et de museaux de coquins dont il a la sauce, quel danger y aumt-d pour Je. honnêtes gens, et où donc serait le poison C est précisément ce qui lui manque, à notre Republiqu don le palais s'affadit dans le bien-être et qui s abîme le tempérament par l'abus de l'encens et des benjoins confraternels. Que faisons-nous, nous-mêmes, en 1 absence des bons pamphlétaires, que d essayer a plusieurs, de tenir leur place et de la leur garder chaude. Est-ce que M. Grévy va nous jeter aussi par dessus les frontières? Il faudrait d'abord, ce me semble, s occuper d'en avoir, des frontières, et vous n avez que

des douanes. '

On parle français à Bruxelles et à Genève et partout où l'on parle français, un Français n est point xdé A l'heure où j'écris, il n'y a plus d'autre raison pour tenir un Français hors de France que celle du lisplacuit nasus tuus. Elle est faible, surtout pour un gouvernement fort, et arbitraire, surtout pour un gouvernement libéral. Rochefort, Vallès et leurs combinons ne peuvent, à aucun point de vue, passer pour Ses exilés dignes de ce nom : ils ne sont que des Franrais refusés à la douane. •

' Eh bien! parle temps qui court, et ce temps es gros d'orages, il ne faut pas refuser de Français a la

douane. Le sentiment public est formel, et M. Grévy fera bien, s'il veut m'en croire, d'écouter là-dessus l'avis que Maubant lui développera en (rente points. Je ne sais quelle voix me crie qu'il est prudent de nous serrer, de nous pardonner et de rejoindre les mains. L'air est lourd.

Certes! je professe pour M. Grévy un respect profond, d'aulant plus profond qu'il m'est impossible de vousdire pourquoi il me l'inspire. La première fois que j'ai entendu prononcer son nom, ce fut le jour où on' lui adjugea la présidence de la Chambre française. Jusque-là il m'était absolument inconnu. Il avait échappé à mes études. Certes ! je n'a'ccuse que moi et mes professeurs de mon ignorance; mais j'appartiens à une génération qui n'a pas lu Vaulabelle. Il avait bien raison, ce M. Duruy, quand il affirmait que l'histoire la moins connue c'est l'histoire de notre temps. Le règne de Louis-Philippe se perd dans la nuit des âges ; quant à la République de 18i8, je défie bien M. Grévy lui-même de nous la raconter. Le meurtre de l'évêque Affre en est l'événement capital ; tout le reste n'est que du Lamartine.

Positivement, nous avons reçu une instruction déplorable, et l'Allemagne a bien raison de nous reprocher notre ânerie. Ainsi je puis très bien., moi qui vous parle, vous dire ce que fut Lambert Thiboust et par quel vaudeville il a débuté à Bobino ; mais si vous me demandez qui est M. Grévy, ce qu'il a fait et pourquoi il est aujourd'hui à la tète du peuple le plus spirituel de la terre, vous me troublerez au delà du possible. Je n'en sais rien. — Et vous?

Observez du reste que cette ignorance n'altère en

rien le sentiment de respect dont je vous parle, au contraire. Tel qu'il est, et sans plus, M. Grévy réalise à mes yeux l'idéal d'un président de la République. Il a une belle écriture et il signe lisiblement. Que ne puis-je en dire autant de toute la gent gouvernante, et notamment de nos ministres ! Ah! nos ministres!... Vous êtes-vous demandé quelquefois, avant ou après avoir payé vos contributions, ce que c'est qu'un ministre? On n'est ministre, dit un proverbe, que pour l'avoir été, pour l'être ou pour le redevenir. Il y a le ministre aidées et il y a l'autre. D'ailleurs, tout mène aux ministères, l'intelligence comme la bêtise, la science comme l'ignorance, la vanité comme la timidité, l'éloquence comme le bégaiement. C'est le carrefour aux cent routes. Le ministre sans idées est, sans conteste, le meilleur : il entre, s'assied, feuillette quelques papiers, nomme son neveu secrétaire du cabinet, allume un cigare et s'en va. Celui-là du moins ne nuit pas à la besogne des bureaux. De temps en temps, les chefs de service déposent pieusement quelques rapports sur la table, noués avec une faveur rose. Il les fourre dans sa serviette, les emporte à la Chambre, où il les lit sans les connaître et les explique sans les comprendre. Ces rapports ont d'ailleurs été rédigés la plupart du temps par un modeste employé à douze cents francs, qui ne savourera jamais les douceurs de l'avancement et les joies de la gratification, car ainsi va le monde. Ce miuistre-là est le bon, l'utile, le vrai, celui qui peut servir sous tous les gouvernements. Je le voudrais immortel autant qu'anonyme; car, qu'il se nomme Durand ou Benoît, son nom n'ajoute rien à sa gloire et à sa destinée.

Pour ce qui est du ministre à idées, c'est une autre I >,i ire de manches. Le ministre à idées... n'existe pas. Attendu que s'il a des idées, il les perd rien qu'en louchant son cordon de sonnette. Il n'y a pas de... comment dire ? d'homme de génie qui ait pu rester ministre vingt-quatre heures. Dès qu'il est assis sur le rond de cuir, il prend immédiatement la mesure de son prédécesseur, car c'est le rond de Procuste. S'il a été mis là pour l'idée qu'il avait, il s'aperçoit tout à coup qu'il ne Ta plus. Désolant, désolant, désolant! Où estl'idée?Pasd'idée. Mettez Shakspeare, mettez Victor Hugo à 'l'instruction publique, ils achèteronl de la peinture à Gabanel au bout d'une heure, et au bout d'une journée ils feront l'éloge du Concordat. Vous rappelez-vous le bon Bardoux, un esprit libéral s'il en fut, pavé... que dis-je? sablé de bonnes intentions? Son cabinet ne désemplissait pas de soutanes. Le pauvre homme n'y comprenait rien, et la nuit, il rêvait qu'il était pape et qu'on lui baisait la mule.

Ainsi donc, la fatalité est plus forte que toutes les volontés humaines. Un ministre sera toujours un ministre, c'est-à-dire un homme très honnête, dont la mission consiste à constater son impuissance, à l'étaler aux yeux d'un Parlement ébloui et à rentrer le plus toi possible dans cette adorable vie privée dont il n'aurait jamais dû sortir.

Eh bien alors, mes chers amis, pourquoi le gouvernement en change-t-il tous les trimestres ?

Ou M. Grévy a là- dessus des idées arrêtées, ou bien ses idées sont flottantes. Mais à l'heure où nous sommes et danslaquinzaine de l'année oùle commerce de Paris fait le plus d'affaires , le meilleur ministre

ne vaut pas une chiquenaude, et, le pire une pichenette. Quoi ! vous congédiez Durand pour prendre Benoît, juste au moment où il est de toute importance que vous cachiez vos préférences, où il est nécessaire que vous rassuriez la France par votre attitude effacée et vertueusement nulle ! Nous vous accordons notre confiance pour votre belle écriture, et au lieu de calligraphier, vous vous permettez de lire ce qu'on vous dicte ! Yous mettez Benoît pour Durand, et vous macmahonnez !

Monsieur, souffrez que je vous remette sous les yeux le livre blanc de votre destinée. Yous avez été présenté à la France, qui n'a pas lu Yaulabelle, par le bon patriote Léon Gambetta. Gambetta nous a dit : Mac-Maiion s'en va, prenez Grévy. C'est-à-dire : Brard est parti, il nous reste Saint-Omer. Belle parole, parole politique et républicaine tout ensemble, à laquelle nous sommes tous ralliés, de l'est à l'ouest, et du nord au midi. Yous acceptâtes la mission avec courage, dévouement, loyauté, et votre impersonnalité plana sur la patrie tranquillisée. Yous n'aviez pas de passé, vous n'aviez pas de légende, et les petits enfants ne demandaient pas à leurs mères qui vous étiez et comment vous étiez venu là. Or, vous vous mêlez aujourd'hui de nous procurer des ministres. Yous vous déclarez tout d'un coup contre l'amnistie et d'autres choses encore. Je suis de ceux qui estiment que votre rôle consiste seulement à^écrire amnistie sans h, et que cette connaissance de l'orthographe vous est payée par le séjour de l'Elysée.

D'autre part, descendez en vous-même, et jusqu'au fond s'il est possible ; demandez-vous si pour les ré-

formes obtenues, (tour les progrès accomplis, depuis l'établissement de la République, demandez-vous si un ministre n'en vaut pas un autre et quel bénéfice nous avons à troquer Durand contre Benoît et Benoît contre Durand. Hélas! nous ne faisons pas d'autre besogne, tandis que l'hiver, un hiver prussien, bombarde la ville déneige et de misère, et que les pauvres gens s'entassent pour mourir moins amèrement. Je vous assure que dans les mansardes, où la température est à 24 degrés de froid, on s'inquiète peu de savoir si Waddington l'emportera sur Freycinet, et que l'on donnerait tous les ministres pour un bon poêle. Le jour viendra, et ils'avanee à grands pas, où ce pays se désintéressera complètement de la politique, car il en a jusque là de la cocagne promise et qui n'est plantée que de mâts à singes.

Y a-t-il un ministre capable d'empêcher les pauvres de souffrir la faim? Y en a-t-il un qui puisse ouvrir la porte des hôpitaux aux malades ? Existe-t-il un Benoît qui sache seulement déblayer Paris des montagnes de neige noire et d'ordures pourries dont il est empesté et déshonoré? Connaissez-vous un Durand ez fort pour ravitailler la capitale de charbon de chauffage? Non, n'est-ce pas? Ce genre de ministres là ne fleurit point sous notre République démocratique et sociale. .Eh bien alors, prenez Waddington ou prenez Freycinet, que nous importe. Prenez Jules Simon, si vous voulez, prenez le bourreau, mais prenez vite, et qu'on n'en entende plus parler. Tout se vaut qui ne vaut rien, et si l'heure de la liberté n'a pas encore sonné, nous saurons bien l'attendre.., quelques ministères encore.

0. «! blanc monsieur Grévy, signez de votre S^ez en blanc mo ^ ^ ^^ u

tout signez lisiblement.

Mais revenons aux amnisties,

7 juillet 1880.

Non, dites, ce Labiche, qui joue maintenant les Ponce-Pilate dans les lavabos du Sénat, ce n'est pas le même, n'est-ce pas, qui fit C élimare-ï? - bien- aimé 1 C'est tout ce que je voulais savoir. Mais ne dites pas que mon inquiétude était sans cause. Par ces temps babyloniens où un simple amendement en deux articles pousse son homme à l'Académie, section des prosateurs, on peut toujours supposer qu'un vaudeville a porté son auteur au Sénat, de droite à gauche., Rien n'étonne plus le peuple français. Dans ce siècle de combles, nous en sommes à la période des pinacles.

Donc il reste acquis et avéré que la gaieté nationale" a deux Labiche; mais hélas ! elle n'a qu'un Bozérian.

Bozérian î Bozérian ! Bozérian !

Abîmez-vous éperdument dans la nuit des annales, fouillez les poudres de l'histoire, feuilletez les galettes des Tite-Live, des Tacite, des Montesquieu, des Touchatout , évoquez les morts, consultez les tables tournantes, jamais dans île, presqu'île ou continent, à aucun moment de la rigolade humaine,

sous Artaxercès ou sous Mac-Mahon, vous ne trouverez à déguster rien de plus savoureux que la proposition de Bozérian sur l'amnistie.

« Messieurs, s'était écrié Labiche, qui est parfait, le Gouvernement vous prie de voter l'amnistie. Vous n'êtes pas sans savoir de quoi il retourne. L'homme est extrêmement petit quand on le contemple du haut de la merde glace. Amnistie en grec veut dire : oubli. Mais votre opinion est contraire. Je la partage. Le gouvernement nous embête. D'abord il nous réveille en sursaut, ^e'qui peut être mortel pour des vieillards. Ensuite il nous demande d'oublier, à nous qui ne nous souvenons de rien. Oublier, quoi ? D'ailleurs est-ce que cela est possible0 Souvenons -nous , Messieurs, car telle est notre mission, ef , du haut de la mer de glace, qui est celle de notre indifférence, répondons au Gouvernement, avec fierté : Gouvernement, fiche-nous la paix, et mêle-toi de ce qui te regarde. Tu sais mieux que nous ce que tu as à faire. Tu veux l'amnistie, prends-la. Tu ne la veux plus, laisse-la. Que le chou mange la chèvre, ou que la chèvre mange le chou, il ne nous convient pas d'en décider, et nous restons entre elle et lui, bêtes comme lui et têtus comme elle. »

Le président met le discours aux voix, par système d'endormis ou d'éveillés. Il se trouve que l'es roupillards l'emportent à cent quarante-cinq contre cent trente-trois. Pauvre Labiche ! Le temps était orageux]!

Bozérian se lève. On n'entend qu'un bruit d'ailes dans le silence ; ce sont les Muses qui descendent pour entendre Bozérian. Il dit :

— La question qui nous divise es! grave, mais simple. Que uous demande le Gouvernement? Si je l'ai bien compris, Messieurs, il s'agit de pardonner, nous, vainqueurs, à des vaincus, nous Français gras à lard, à do* Français maigres comme clous, nous l'ai rie, à des expatriés. Entre ces malheureux, il est de grands coupables. Il est des gens qui se sont trompes. Or, nous, nous ne nous trompons jamais, car nous sommes payés pour cela. L'heure du pardon a sonné. Le pardon est l'expression de la force. Nous sommes forts, tels des Turcs, Messieurs. Pardonnons !...

— Jamais, clame le Sénat tout entier, réveillé d'un seul coup.

— Pardon, repart Bozérian, vous ne m'avez pas compris. J'ai dit que, parmi ces infortunés, il y avait de grands criminels. Mais il y a aussi des innocents, pas beaucoup, mais il y en a. J'en ai compté sept, Messieurs. Qui nous empêche de pardonner à ceuxlà ? Pardonnons aux innocents ! Je sais que c'est énorme, et que je force cruellement la main à votre clémence. Mais vous devez faire quelques sacrifices au gouvernement, et, vous êtes forts, tels des Turcs! Ainsi donc choisissons avec soin ceux d'entre les Fiançais maigres qui ont été condamnés par erreur, el oui, depuis dix ans, ont eu le temps de se repentir (nous en avons pour gage leurs protestations), et après avoir épluché leurs dossiers blancs comme neige, plus blancs que cette mer de glace d'où mon honorable collègue contemple les vallées profondes de l'état social, ouvrons les bras à ces égarés, et rendons leur généreusement une patrie dont ils n'ont jamais démérité.

A ces mots le Sénat ne se sent plus de joie. Auprès de l'acle de clémence qu'on lui propose, celle de Titus ne lui semble plus qu'une lamentable gravure à l'aqua-tinte. Un rêve de grand tableau historique représentant son enthousiasme traverse du même éclair tous ces crânes embrasés, et tous se tournent vers Edmond Turquet, assis dans les tribunes. Edmond Turquet, assis dans les tribunes, écrit rapidement quelques notes sur son carnet : « Le pardon aux innocents ! 3 juillet. Vingt mètres. Gabanel. Bozérian. Au fond Victor Hugo. Plutôt Bouguereau. »

Je pense en effet qu'on ne reverra pas d'ici des siècles une séance de Sénat pareille et même comparable à celle-là, et qu'elle vaut d'être éternisée par l'un des David dont l'Etat dispose. La grande idée politique de confondre amnistie avec réhabilitation et de passer l'éponge de l'oubli sur des gens propres comme un sou, est un de ces traits que Bertrand envie à Robert Macaire, et qui signent à un homme un brevet de futur ministre de la Justice. Tu Bozérian eris ! C'est écrit. J'en suis plein d'aise. A moi les plaisirs! Il n'est tel pour être innocent que de ne pas être coupable, et celui-là qui n'a rien à se reprocher, a bien des chances pour que, au bout de dix ans, sa vertu soit reconnue officiellement. A quand le cabinet Jules Simon, qui nous promet de tels bonheurs? A quand ce grand ministère de l'égalité, avec Bozérian sur les balances ?

Seulement il n'a pas songé à celle-ci, le nouveau Salomon qui coupe l'enfant en deux et ne garde que le bon morceau ! Il n'a pas songé que tous les innocents ne sont plus là pour boire les rosées de sa clé-

mence. Sur les vingt mille cadavres dont on retrouvera les ossements sous les pavés, un jour de barricade, il y en a bien quatre ou cinq mille qui ne seraient pas fâchés de ressusciter après dix ans, eux aussi, pour prouvera Bozérian... leur innocence, et pour jouir du contre-projet. On n'en parle pas de ces innocentslà, et peut-être vaudrait-il mieux considérer comme un fait acquis que leur sang a lavé les autres, les coupables ! Qu'en pensez-vous ? Il y a des lois chez les sauvages qui veulent que lorsqu'un homme a été tué à la place d'un autre, celui-ci bénéficei de l'erreur et échappe pour toujours au glaive. La sauvagerie a du bon, et je rêve aux Gafres !

Le tzar Alexandre. — Manc, Thecel, Phares! — Nihil ! nihil! — L'avalanche. — Le droit d'asile. — Le respect' humain du crime. — Hartmann. — Théorie du régicide. — Les rois se font rares. — Assassinat d'Alexandre II. — Le programme, S. V. P. — Méditation du Vendredi-Saint.

20 février 1880.

ienheurêux le porcher dans son étable, qui s'endort sur la paille pourrie au souffle des groins familiers. Il n'a pas dans les veines du sang de Pierre le Grand, il n'est pas l'empereur sublime du pays de la neige et le pape de cent millions d'hommes prosternés devant son omnipotence ; mais il vit, la poitrine nue, au vent de la plaine, et il ne redoute rien des glands qu'il ramasse et croque sous les chênes, pêle-mêle avec son immonde troupeau. — Ah ! la vie de cet Alexandre, de cette moitié de dieu, la voulez-vous ? La voulez-vous pour les deux

tiers de l'Europe et un quart de l'Asie ? Au livre noir de l'épouvante, rien n'est relaté de plus terrible, et les angoisses bibliques de Nabuchodonosor sont douces^ Gomme elle va, comme elle va, la révolution humaine, et quel masque de bourreau a pris à son tour la Liberté ! Qu'est-ce qu'ils veulent, ces effrayants conjurés de l'idée nouvelle ? Us vous le disent ; rien, nihil ! Ils ne veulent que la vie d'un tzar. Ils l'auront, hélas ! Us l'ont déjà.

Ce tzar porte nuit et jour une cuirasse spécialement fabriquée à la mesure de sa terreur éternelle, flexible à ses tremblements, étouffante comme un linceul. Elle eût été forgée par Tubal-Caïn qu'elle ne serait ni plus lourde ni plus infrangible. Un jour, Alexandre, exténué, a demandé grâce de cette cotte de mailles, où se brisaient ses pauvres os de vieillard. Alors on a pris de l'ouate, qu'on a pressée au laminoir, jusqu'à ce qu'elle eût la densité du fer ; puis on Fa plongée dans des acides, et on l'a soumise à l'épreuve du coup de feu à bout portant. Le résultat ayant été jugé bon, on a habillé de cette ouate le père, la mère, les enfants, toute cette famille lamentable. C'est bien, mais leur en a-t-on fait des couronnes ?

Ainsi enseveli vivant dans cette camisole de force impériale et papale, ce père du peuple russe ne peut affronter le grand air s'il n'est enfermé dans une boîte blindée d'un triple airain, autour duquel voltigent des gardes, aux yeux perçants, hérissés d'armes à feu, comme les porcs-épics de leurs dards. C'est à travers cette forêt marchant de piques, de plaques , qu'il peut, de temps en temps* à fond de train, jouir

du ciel de la patrie, Ceux qui ont pitié de lui ferment leurs portes et leurs fenêtres et font la ville morte.

Quand il rentre au palais, les murs se mettent à parler. Ils lui dénoncent ses serviteurs, ses familiers, ►jusqu'à ses proches. Décaeheter.une lettre, un billet, une pétition, il ne le peut pas : le poison y couve. Recevoir un visiteur, un suppliant, il n'ose. Debout, courbé, à genoux ou la main tendue, tout homme qui l'approche est le meurtrier, celui qu'il attend, l'élu des cent millions d'hommes auxquels sa vie est promise. Encore une fois, ils l'ont déjà, car cet homme est mort.

L'heure de boire et de manger sonne pour lui dans le silence et lui tinte le glas des angoisses régulières. Avant de venir jusqu'à sa bouche, son pain passe par trois ou quatre épreuves et menace la vie de vingt personnes. Sur ces vingt personnes, il y en a peut-être dix de complices, prêts à acheter sa mort de la leur, résolument. Quant aux dix autres, ils s'espionnent entre eux. Attendez le procès de cette explosion du Palais d'Hiver pour compter combien il y a eu de martyrs volontaires parmi les soixante victimes de l'attentat. Ah ! de quel poids il doit lui être sur la nuque, le serviteur qui se tient derrière lui, pendant ses repas d'enfer, et qui voit perler sous les cheveux du maître les gouttes de sueur froide à chaque mets renouvelé. Le tzar ne mange plus ; le tzar ne boit plus ; le tzar ne fume plus ! Il a peur de ses propres manufactures. Ne pas oser fumer un cigare, quand on est maître d'une part du monde, c'est roide, cela ! Il en est là. Je n'invente rien. Mane, Thecel, Phares.

Les vitres de la salle flamboient au soleil couchant et les lettres fatales apparaissent : Nihil ! nihil !

Tout un peuple atteint de la folie du régicide, n'estce pas quelque chose d'extraordinaire ! Pourquoi ce tzar plutôt qu'un autre? Pourquoi Alexandre plutôt que Nicolas? Je n'en sais rien. N'est-ce point Alexandre qui a décrété l'abolissement du servage ? C'est bien quelque chose cependant. Mais non, le Moscovite a mordu à la liberté, il en a à présent le goût sur la lèvre : c'est désormais une faim sauvage. Il faut qu'il mange un tzar, le premier venu, et il le mangera.

Quand on pense , entre parenthèses, qu'il y a des hommes politiques pour parler encore de résister au socialisme ! que le père Grévy, l'indispensable Freycinet, trouvent l'amnistie inopportune ! Ils me font l'effet de gens qui, à la suite d'un hiver épouvantable, diraient: « Oh ! oh! voici un torrent qui semble désirer se faire un lit à travers mes propriétés ! Ce torrent arrive mal à point, il n'est pas opportun. Dans son intérêt, il doit plutôt se retenir ; la vallée n'est pas suffisamment préparée pour le recevoir. Nous nous opposons à ce que les neiges fondent ! » — Bah ?

C'est de la Russie qu'elle est partie, l'avalanche. Et maintenant, dites-moi, qu'est-ce qu'il va faire, le tzar? Dresser une potence en permanence sur la place publique? Décimer le peuple russe et coloniser la Sibérie ? Cela ne lui rendrait pas l'appétit, j'imagine. L'armée, la magistrature, le commerce, le clergé, le peuple, les fonctionnaires, tout est nihiliste. Les palais d'hiver sauteront, les kremlins s'écrouleront, les villes s'effondreront dans l'incendie, la terre russe se crevassera, le ciel même se lézardera et se fendra comme

Je voile du temple, mais ce qui doit venir viendra. Le genre humain esl précipité sur une pente vertigineuse où il n'y a pour l'arrêter ni précipices ni rocs; les précipices, il les enjambe, les rocs, il les entraîne, pulvérisés, dans sa poussière. Le pauvre tzar Alexandre peut s'étonner d'avoir été choisi pour victime première de l'écrasement, mais cet étonnement lui borne désormais son rôle sur la terre. Ce' qui est écrit, est écrit.

M/ii/, Rien! Programme farouche des lassitudes immenses de l'humanité. Plus de rois, plus de prêtres, plus de Dieu, plus rien ! C'est la libération entière et complète, l'appel désespéré à la responsabilité directe, le cri tonnant des fiertés de l'homme réveillées. Nihil, Rien ! Rien que le moi aux prises avec la destinée ; rien que l'action égale au rêve, le travail parallèle à l'idée, rien que le droit, rien que l'honneur, rien que la fraternité dans l'effort, et point de bergeries et de parcs, et point d'abattoirs et de charniers. Je crois le comprendre ainsi, dans ses menaces au passé, ce mot formidable, aux syllabes embrasées, qui flambent sur les vitres des salles de nos Balthazars.

Qu'il vous serait aisé pourtant, ù tzar Alexandre, de dépouiller la cuirasse d'ouate et de fumer de bons cigares, les mains clans les poches, en regardant couler la Neva !

23 féirier 1880.

Dans la société antique, lorsqu'un criminel, poursuivi par la justice, arrivait à toucher le seuil d'un temple sacré, il devenait sacré lui-même, et le glaive tombait des mains de Thémis. Au Moyen-Age, nos cathédrales avaient le droit d'asile. Dans tout l'Orient encore, la loi de l'hospitalité prime les autres lois : « Si le meurtrier de ton père ou de ton enfant est parvenu à entrer dans ta maison, il est ton hôte », dit le Coran. Il n'y a d'exception que pour le seul parricide. C'est ainsi que l'esprit de société a toujours mis un frein à l'esprit de vengeance ; c'est ainsi que l'homme s'est toujours imposé le fier respect de son âtre. C'est ainsi que, dans le châtiment, on réservait la part de Dieu, au temps où Dieu pesait dans la balance de nos droits.

Sans doute elle sonne un peu la fatalité, cette loi de sauvegarde, reconnue tacitement par tous les cultes humains. On y sent comme une terreur du fait accompli particulière aux races du Levant, une crainte de se mêler de ce qui est écrit et d'y contrevenir. D'ailleurs, c'est une des vérités amères de la physio-

logie ijiit' l'homme qui tue se pare d'une sorle de prestige singulier aux yeux de ta foule, qu'il semble sortir du commun el accomplir quelque mission inconsciente dont le mystère se perd dans les intérêts généraux. J'ai toujours pensé qu'au fond de l'espèce humaine, il demeure un vieux rebut de lâcheté, qui nous vient de notre nudité première et de la faiblesse naturelle de notre être.

Je n'écris pas dans un temps où l'on peut dire tout ce que l'on pense. La conscience humaine est déjà sortie du moule du lieu commun religieux, mais elle en garde encore la forme et l'empreinte. Elle a l'épiderme froissé et sensible ; il n'y faut toucher qu'avec des délicatesses infinies. La théorie du meurtre reste encore un sujet interdit aux philosophes, et, pendant longtemps, un siècle ou deux peut-être, l'homme dissimulera honteusement la préférence qu'il a pour Gain sur Abel. Mais il l'a, cette préférence. Aux yeux de celui qui étudie assidûment la société, elle se manifeste clairement, fugitivement, comme l'éclair. Aucun culte n'est arrivé à l'étouffer en lui, et, malgré le Christ, la loi du plus fort reste la loi organique. Toutes les religions et les plus attendries s'y useront; le monde finira comme il a commencé, par des combats de cerfs. Le vainqueur emportera la biche, en bramant sa victoire au fond des bois ; le vaincu cachera sa mort raillée, isolée, dans l'ombre et la confusion.

L'homme, o Lamartine, n'est point du tout un Dieu tombé des cieux, c'est un simple animal, soumis à l'ordre universel des choses. Son instinct est celui des loups, beaucoup plus disposé à achever le loup blessé et même à le manger, qu'à l'aider à se guérir. Mort

aux vaincus ! voilà le cri qui a son expression dans toutes les langues.

De telle sorte qu'il y a toujours une lutte singulière entre la justice sociale, émanée de nos réflexions, et codifiée sous des influence religieuses et l'instinct naturel de notre espèce qui nous pousse à l'action, à la domination et à la cruauté. Prenez deux hommes, dont l'un tuera pour une idée et l'autre se fera tuer pour la même idée. Celui qui d'abord nous sera sympathique, de prime abord, ce sera le meurtrier. L'héroïsme de l'autre ne nous est révélé que par un effort de commisération, un peu factice et délibéré. C'est très beau le martyre, mais c'est la beauté de la faiblesse, beauté convenue et (le dites -vous avec moi?) presque bête !

Asile! asile! crie à votre porte un homme, l'épée à îa main, et qui vient de tuer. Vous le cachez d'abord, sans explication, d'instinct, et les gens d'armes qui le recherchent vous deviennent des ennemis. Pourquoi? Ne cherchez pas. C'est la complicité naturelle pour le plus fort, pour le mâle, pour le meurtrier. Voulez-vous me dire pourquoi l'Eglise catholique se mettait, elle aussi, en opposition avec la Justice humaine quand elle interposait le mur d'airain de ses portes entre elle et le criminel? Voulez-vous me dire pourquoi l'Arabe partage sa natte avec celui qui vient d'assassiner son frère ou son ami, et pourquoi la vendetta corse s'arrête au seuil de la maison de l'hôte? Et comment expliquez-vous cela, sinon par le respect de cette fatalité qui nous montre le fonctionnement d'une loi dans un événement extraordinaire et soulève dans l'effet le voile mystérieux de la cause ?

Qui de nous oserait prétendre qu'il n'y a pas, dans l'histoire, des assassinais populaires, absous, consacrés, des assassinais qui soulagent la conscience humaine et qui la rafraîchissent comme une bonne action ? J'ai connu un excellent républicain qui était amoureux de Charlotte Gorday. C'est pourtant bel el bien un assassin, que Charlotte Gorday: il n'y a pas à dire. Elle a égorgé un homme, fort lâchement, dans son bain, pendant qu'il était nu et sans défense. Tournez la chose comme il vous plaira de la tourner, il n'y a pas deux manières d'assassiner. Eh bien ! si on la conduisait aujourd'hui à la guillotine, la belle Charlotte, nous irions, vous et moi, essayer de l'arracher de la charrette. Nous aussi, nous avons été amoureux d'elle, avec son joli bonnet normand et son fichu indiscret croisé sur la poitrine, nous en avons rêvé, nous lui avons fait des vers en rhétorique! Yous voyez bien, je vous y prends.

Donc le meurtre nous impose. Il a en lui je ne sais quoi de révolté par où il chatouille nos servitudes. Quand il est l'explosion d'une idée grande et généreuse, on lui accorde tous les bénéfices du courage, toutes les immunités de l'exception, et la poésie par dessus le marché. Tout le monde se met d'accord pour l'aider à échapper à la répression, pour faire la nique à la justice. La société éprouve comme un plaisir taquin à braver elle-même les lois édictées par elle, à se contredire, à se démentir, à se prendre à son propre piège. Certes ! je ne prétends point que le cas de Hartmann, le nihiliste, soit un de ceux qui passent aux yeux du public pour un crime héroïque. Mien ne prouve encore d'ailleurs qu'il soit l'auteur de

l'attentat de Moscou. Mais s'il l'est véritablement, et si c'est lui qui a eu l'idée sommaire de faire sauter tout un train pour tuer un ho*nme, il n'est pas le meurtrier grandiose que l'on rêve. C'est simplement un ingénieur en délire.

Toutefois, prenez-y garde, l'héroïsme qu'il n'a pas, l'extradition peut l'en parer. Depuis que le droit d'asile n'appartient plus aux églises, il appartient aux Etats, et les nations en sont jalouses. Je n'ai aucun conseil à vous donner, et vous n'êtes pas gouvernement pour des prunes. L'extradition peut réveiller cet instinct de complicité qui dort au fond de tout homme, et par conséquent de tout peuple, pour celui qui tue et qui met un poignard au service de son idée. Hartmann a échappé à la police russe, c'est déjà de la popularité ; il est venu en France chercher asile, il est notre hôte. Un hôte n'est ni blanc ni noir, il est un hôte. Je ne sais pas si vous obtiendrez aisément de la France qu'elle livre aux gens d'armes l'homme qui, même couvert du sang de trente personnes, s'est jeté dans son sein en criant : Asile! asile! Dans tous les cas, ce sera dur, car nous sommes mal façonnés aux trahisons de l'hospitalité, et si le nihilisme triomphant nous demandait, je suppose, l'extradition d'un tzar réfugié à Paris, je doute qu'on la lui accordât, — qu'en pensez-vous? — ce tzar eût-il fait périr cent mille nihilistes!

4 janvier i8S0.

Décidément, l'assassinat des rois n'est pas le plus saint des devoirs. Je regrette de me séparer sur ce point d'un bon nombre d'excellents socialistes, mais je m'en sépare... comme un tigre, c'est-à-dire avec férocité. Veuillez juger de mes raisons.

D'abord, tous les chasseurs de rois sont des tireurs détestables. S'ils ne vivaient que de ce qu'ils tuent, la race en serait éteinte. — Sans remonter dans la nuit de l'histoire, et pour ne parler que du seul Louis^ Philippe premier, qui sauva dix-huit fois de suite son parapluie de leurs traits innocents, remarquez combien peu de potentats doivent leur trépas à d'autres qu'à la Providence. Depuis Guillaume Tell, il sied de le reconnaître, le métier est perdu. Les rois paissent en paix et ils ne craignent plus que les ricochets.

Les sociétés secrètes, qui sont les inquisitions de la liberté, font bien tout ce qu'elles peuvent pour remettre à la mode ce noble exercice, mais elles s'y prennent mal, du moins à mon avis. D'abord elles consultent le sort. Le sort est un oracle farceur qui, lorsqu'on l'interroge, même dans un chapeau, choisit

un naïf pêcheur à la ligne pour en faire un arbalétrier. De là, nos Guillaume Tell de hasard. Simple et doux, l'arbalétrier ne sait rien de son arbalète. 11 va se planter bêtement, en pleine foule, à l'endroit où le roi doit passer. Le roi passe, il lâche tout en fermant les yeux, et il abat — un tuyau de cheminée ! Dure mission, dont il reste ébloui. On profite de l'éblouissement pour le guillotiner. Tout cela est-il raisonnable ?

Si j'avais un conseil à donner à* la Sainte-Vehme, en ces matières dont la philosophie m'échappe, je l'induirais à s'y prendre autrement, et comme l'histoire même le lui indique. Elle devrait exercer son arbalétrier à abattre des pommes sur la tête de ses propres enfants. C'est en sacrifiant les siens qu'il mériterait de tuer ceux des autres. Car il n'arrivera à rien de satisfaisant par le système actuel. Tant que l'assassin politique ne sera pas capable de loger seulement à bout portant une balle dans un ballon captif, la tyrannie n'a rien à craindre de ses essais publics ; bien au contraire.

Je dis « bien au contraire » parce qu'elle ne peut qu'y gagner. Il n'y a même pas à développer ce lieu commun. A l'heure où nous sommes, aucun événement ne pourrait être plus fatal à la République que la réussite de l'un de ces guet-apens. Au lycée, nous avons tous traité cette matière en vers latins : — comme quoi le régicide profite aux tyrans et à la tyrannie ! — ou : — de l'avantage qu'il y a pour un roi à être assassiné ! — C'est une vérité élémentaire, prêchée par ce grand bavard de Cicéron et digne d'être reprise par mon ennemi le Tintamarre. Je me rappelle que l'un de mes camarades de classe en avait

poussé le développement si loin qu'il avait dépeint Henri IV remerciant Rayai llae aux enfers et liant avec lui un commerce d'amitié hyperbolique.

Au fond ce lyrisme avait du bon. Ravaillac n'a peut-être pas rendu service à Henri IV, mais il n'a pas nui à son œuvre, et qui sait si nous ne lui devons pas un peu de la grande politique de Richelieu? Il y a du sang du Béarnais dans la pourpre du cardinal rouge.

Muse, apaise ton vol et ne recommence pas la Henriade. Aussi bien n'ai-je rien à démêler avec le Vert-Galant. Selon moi, la question du régicide n'a jamais été posée comme elle doit l'être, devant les honnêtes gens, du moins. Tachons de bien nous entendre. J'admets tout, j'admets qu'un républicain soit imbécile, faux, corruptible et vénal, avare et joueur, tout ce que vous voudrez, mais je n'admets pas qu'un républicain soit un lâche. Jacques Clément fut un biche, un lâche également le Ravaillac. mais c'étaient des Jésuites. Un jésuite pris en délit de lâcheté , qu'est-ce autre chose qu'un fonctionnaire du mal dans l'exercice de ses fonctions? Les poignards sont faits pour les soutanes, comme les vipères pour l'herbe épaisse. Trouvez-vous bon qu'un homme libre se serve de l'arme des Jésuites, et qu'il tue, à genoux, comme un Jacques Clément?

Dans la lutte que la société nouvelle a engagée contre l'ancienne, tout esta découvert. Nous ne devons avoir honte d'aucune de nos haines, nous ne devons rougir d'aucune de nos espérances. Si nous croyons à nos droits, défendons-les, mais face à face contre ceux qui tâchent à nous en dépouiller. La liberté n'emploie pas les coupe-jarrets. Quand elle tue, c'est

publiquement, devant cent mille hommes, au roulement du tambour, avec l'épée de la justice. Si un misérable s'était glissé auprès de Louis XVI, pendant qu'on instruisait son procès, et l'avait assassiné dans sa prison, la Convention se serait dressée, indignée, et elle aurait livré l'assassin au bourreau et sa mémoire à l'exécration.

Je connais tous les arguments que l'on oppose à ce raisonnement : ce ne sont que des arguties. Il en est qui, spirituellement farouches, s'écrient : un roi n'est pas un homme ! Je leur en demande bien pardon, un roi est un homme, il n'est même que cela, et la preuve c'est qu'il ne faut que deux onces de plomb pour le rendre éternel. Non seulement un roi est un homme mais c'est un homme vu de dos, au propre et au figuré, et c'est pourquoi il est doublement lâche de frapper, puisqu'on ne peut l'atteindre que par derrière. Chez les sauvages, nos maîtres en toutes choses, on égorge les rois, mais c'est pour les manger, et là au moins la cause explique le fait et elle dérive d'une politique limpide. Mais nos appétits sont différents, et ce n'est pas une pinte de sang royal qui apaisera la soif qui nous dévore. Vous imaginez-vous que vous soyez forcés de boire du sang des Bourbons ? — nom d'un petit bonhomme

Une autre argutie est celle-ci : tuer un roi ce n'est pas autre chose que de se mettre en état de légitime défense. J'aime les facéties captieuses, et c'est pourquoi je prise celle du chasseur qui jure que c'est le lapin qui a commencé. Mais de là à conclure que l'antagonisme est éternel, c'est ranger le lapin parmi les bêtes féroces ; ce à quoi Buffon s'oppose formelle-

LE NIHILISME. i>\

ment. Observez, d'ailleurs, que la situation faite au lapin dans le nouvel état do choses européen ne lui laisse guère que l'usage de ses jambes, et qu'elle borne sa mission providentielle à une fuite éperdue entre toutes les démocraties grandissantes. Il y a peu de chances aujourd'hui qu'il reprenne le rôle offensif contre les chasseurs, et l'heure s'éloigne où l'Histoire pourra enregistrer l'un de ces carnages de Nemrods qui fit jadis la gloire i\c^ lapins illustres.

Ainsi donc, et pour me résumer, je crois que le régicide est un moyen de libération aussi impuissant qu'il est lâche, et que les sociétés secrètes feront bien de laisser la vieille arbalète dans leurs panoplies. Elles feront mieux encore délaisser les paisibles pêcheurs à la ligne aux bords des rivières et les lapins mourir entre eux de l'anémie séculaire qui ronge cette espèce à demi disparue. Nous y trouverons cet avantage d'honorer singulièrement le parti républicain et cet autre encore que je signale à vos méditations. Grâce à la consomption héréditaire et à l'épuisement irrémédiable qui les décime, les rois sont déjà des êtres rares et notoirement inféconds. Ils ne se reproduisent pas sans aide. Avant que le siècle soit écoulé, on comptera ceux qui auront survécu. Il est donc important que le type ne disparaisse pras totalement et qu'il soit conservé pour l'édification des races futures. La science vous supplie donc de les épargner, afin que, non seulement dans les foires de l'avenir, mais encore dans nos muséums, on puisse en voir un pour deux sous, se rendre compte de sa structure, et restituer d'après son anatomie l'histoire de la misère humaine.

18 mars (881.

Peut-être n'est-ce point — que vous en semble ? — passer les dernières mesures de la discrétion que de demander aujourd'hui aux nihilistes ce qu'ils désirent de la société contemporaine et de quelle manière elle peut leur être utile ou agréable. On doit supposer qu'ils s'étaient préalablement expliqués làdessus, d'une façon ou d'uue autre, avec l'infortuné Alexandre II, et qu'ils lui avaient soumis leur programme politique dans un langage plus clair et plus doux que celui de la nitro-glycérine. Mais ce programme, s'il l'a connu, est-ce que le tzar en emporte le mystère dans la tombe ?

Car, enfin, l'importance d'un programme qui se révèle au monde civilisé avec cette énergie endiablée ne saurait échapper au penseur. Il va jusqu'à l'urgence de le connaître, quand cela ne servirait qu'à ne pas le condamner au juger, sur ses simples moyens de propagande. Il est évident que les nihilistes veulent quelque chose qu'on leur refuse ; leur conduite prouve surabondamment qu'ils y tiennent. Mais ne saurons-nous ce que c'est que quand ils l'auront?

Quelques-uns d'entre nous estiment qu'il s'agit d'une République russe. Il est possible. Mais rien ne le démontre. J'ai entendu dire et soutenir par des personnes très avisées des idées populaires en Russie, que le mot République est encore vide de sens pour les trois quarts el demi du peuple de Pierre le Grand. Le tzar est plus que jamais pour eux : le Père! Ils » révèrent en lui le représentant des principes sacrés, et ils n'ont ni notion ni perception de notre évolution démocratique. "C'est l'Orient, disent-ils, et l'on n'imagine pas plus imparti républicain à Pétersbourg qu'à Téhéran, chez le shah de Perse. D'où il faut conclure que les nihilistes ne sont pas des républicains. Soit, mais qu'est-ce qu'ils sont? Dites-le.

On persuadera difficilement à un homme sensé que l'immense carbonarisme russe n'a pour but que de diriger des expériences publiques de dynamite sur les pères de l'empire, et de répandre le goût des sciences exactes parmi les promeneurs de la Perspective. D'autre part, si les nihilistes n'en veulent qu'à l'abominable fonctionnarisme sous lequel la Russie est broyée, il leur est aisé de le déclarer d'une façon moins tonitruante, et de manière à être entendus par le père bien-aimé dont la sollicitude leur est universellement connue. Assassiner le tzar pour tuer le fonctionnarisme, c'est dire que, de tous les fonctionnaires détestés, le tzar est le plus haï par son peuple, et alors tombe le raisonnement des personnes bien informées. Ou le tzar est sacré pour tous les Russes, ou il ne l'est pas pour quelques-uns. Qu'est-ce qu'il leur faut à ces quelques-uns là ?

Vraiment le nihilisme manque de programme. Je

l'ai cherché, ce programme, dans quelques auteurs contemporains célèbres, qui passent pour exprimer tes tendances de la Jeune Russie. 11 y a en Russie une école de romanciers nihilistes, qui s'intitule crânemeut littérature des moujiks, et dont les chefs semblent avoir, sinon préparé, du moins annoncé le mouvement social auquel nous assistons. Restchetnikof, Ouspensky, Teherniaschewsky, et d'autres encore, dont — par« parenthèse, un éditeur intelligent devrait bien nous faire traduire les ouvrages, — font là-bas depuis dix ou quinze ans, la même besogne que chez nous M. Emile Zola et ses disciples. Ils chantent, d'ailleurs, la misère des classes pauvres et opprimées et ils procèdent par généreuses revendications. Mais aucun d'eux .ne trace un plan de rénovation et ne s'attaque directement aux abus. Certes ! leur travail est bon et profitable et ils demeurent dans leur rôle d'écrivains ; mais si leurs idées ont suscité des hommes d'action et de pratique, pourquoi le groupe de ces hommes ne promulgue-t-il pas sa Déclaration? On ne peut pourtant pas marcher toujours dans les ténèbres, fussentelles rayées d'éclats de bombes et de tiares.

Remarquez que, nous autres, républicains de la vieille Europe, nous marchons péniblement, à la sueur du front, à la conquête définitive d'un corps de libertés définies, et que notre programme flotte à ciel ouvert sur le drapeau fortement troué, où nos pères l'ont inscrit en gros caractères. Nos ennemis mêmes peuvent le lire, et ils sont avertis. Si c'est le vieux jeu, qu'on le dise. Il est possible que nous soyons des imbéciles, et- que le vrai truc nous éclîappe. Nous avons eu en effet — il faut bien l'avouer — un roi qui nous

gênait el qui nous barrait la rouir au départ, et, comme les frères russes, nous avons cru devoir, à torl ou à raison, précipiter le cours de ses destinées. Mais il n'esl pas mort sans jugement de la nation, sans procès, sans avovat même, et faculté lui a été laissée de se défendre el d'embrasser les siens une dernière fois. L'histoire cependant nous reproche cette e^écutionrégulière. Encore eut-elle lien au nom d'un programme qui, depuis, a donné quelques résultais. L'écrabouillement sommaire du Louis XVI moscovite est peut-être la méthode de l'avenir, mais, encore une fois, c'est au nom de quelqu'un ou de quelque chose qu'il s'agit de l'expliquer devant l'histoire : son évidence n'en justifie point suffisamment. Le programme, s'il vous plaît, le programme.

Je me sens froissé, moi, vieux républicain de tradition, de recevoir ainsi une leçon de conduite de ces blancs-becs obscurs de la démocratie qui ne signent pas leurs régicides. On dirait qu'ils me soufflettent la Convention et qu'ils nous traitent ni plus ni moins de vieux croûtons avec leur dynamite spadassine. Ohé ! là-bas, puisque vous savez mourir, pourquoi n'agissezvous pas au grand jour? Quelle est la force humaine, si vous avez la liberté aux entrailles, qui puisse vous empêcher de vous réunir cent mille, cinq cent mille, un million d'hommes, et d'aller à votre Versailles réclamer le pain blanc de vos droits d'hommes et de citoyens russes. C'est donc bête, alors, ce que nous avons fait en 89, et nous sommes donc des ganaches? Qu'est-ce qu'il signifie, voulez-vous bien nous l'apprendre, votre empereur éventré, démembré et jeté aux quatre vents, dans une bouillie de chevaux et de

cosaques, et d'après quelle loi, votée à quelle majorité, et même à quelle minorité, prenez-vous sur vous sottement de faire dévoyer ainsi tout un peuple dans le sentiment de la pitié et de la terreur?

D'ailleurs n'est-ce pas la condamnation d'une exécution capitale qu'elle puisse déjà ressembler lâchement à un accident? Jeunes gens, jeunes gens, voilà de la fichue besogne, et il est à craindre que vous n'obteniez rien de satisfaisant de votre système expéditif et de votre jeu nouveau. Enfin, maintenant il faut parler, se montrer, se découvrir. L'heure est venue de renseigner le monde. Cette dynamite vous engage. Pour que des hommes courageux jusqu'à braver tous les supplices et, qui pis est, tous les doutes, intelligents, jeunes et patriotes, se décident à tuer ainsi, par ruse, et à frapper pour ainsi dire, dans le dos, le seul tzar teinté de quelque libéralisme qu'ait eu leur pays, il faut qu'il y ait une grande cause, et qu'ils obéissent à une grande idée. Sinon Cartouche serait un nihiliste. Quelle est cette idée? Quel est le programme? Les vieux républicains l'exigent. Dame !

7 avril 1881.

Si la logique régnai! un pou dans ce monde, où tout s'enseigne mais où rien ne s'apprend, ce serait le jour du vendredi saint que les divers gouvernements, auxquels la chrétienté est en proie, choisiraient pour octroyer les chartes et les libertés. N'est-ce pas, en effet, Je vendredi saint que le beau jeune homme juif, aux cheveux d'or, est mort pour la rédemption de l'espèce humaine? Mais la logique ne règne aucunement dans ce monde, plein d'inutiles professeurs de philosophie transcendante, et quand les divers gouvernements, qui se sont partagé la chrétienté comme une simple Pologne, ont déjeuné avec des œufs durs et de la morue hollandaise, ils se croient quittes envers l'histoire, la religion et l'humanité, de tous les devoirs que la mort du Christ leur impose. Gouvernements bizarres, car ils s'étonnent qu'au bout de plus de dix-huit cents ans nous en soyons encore à réclamer l'exécution du pacte évangélique !

Ces réflexions — vous l'avez deviné de reste — me sont suggérées par la proclamation des nihilistes. Les 'socialistes russes viennent de lancer une adresse au

tzar Alexandre III, et clans cette adresse ils formulent un programme. J'ai été des premiers à réclamer ce programme, les lecteurs du Voltaire me rendront cette justice. Il ne me semblait ni généreux, ni loyal, que des républicains adoptassent l'œuvre de ténèbres sans nous prouver que l'œuvre de lumière leur était impossible.

Il importait de connaître la somme des douleurs subies, des tortures endurées et des patiences séculaires; il convenait également que l'on pût peser les revendications jetées dans la balance en équilibre avec les bombes d'un assassinat et les membres disjoints d'un empereur-pape. Or, voici que ces documents nous arrivent; le carbonarisme russe s'explique et se justifie; il formule sa demande de liberté, de droit au travail et de part au soleil, et c'est au nouveau tzar même qu'il soumet — poliment, mais crânement aussi — son mémorandum social. A la bonne heure!

Hélas, hélas ! chaque année ramène sa Pàque, mais il est des chrétiens, des pauvres chiens de chrétiens, pour lesquels le Christ ne sera jamais ressuscité ! Dix-huit cent quatre-vingt-un vendredis saints se seront succédé sur les fronts courbés des générations, et les apologues de l'Evangile restent encore des apologues aux moralités indécises, dont personne n'a su ou voulu dégager la loi de fraternité. Demain, le tzar Alexandre III déjeunera en signe de de*uil avec des œufs durs et de la morue hollandaise, mais il s'en tiendra là, soyez-en sûrs, et il aimerait mieux faire gras que d'octroyer à son peuple les trois ou quatre privilèges qu'on lui réclame. Oh ! n'en doutez jamais,

LE NIIIWJS.ME. o9

pies frères, la religion révélée es! une- blague immense, et tous les rois sonl ses prophètes!

Qu'est-ce qu'ils lui demandent, les pauvres Russes, à leur jeune pape? Une constitution. C'est vouloir La lune, évidemment.

Cette constitution, selon eux, implique une représentation nationale, et, partant, un Parlement. Pour représenter la nation entière, ce Parlement doit être élu dans les diverses classes de la société, mais élu librement , sans pression et sans corruption, avec l'aide de la presse, de la parole et de tous les organes de l'opinion publique. C'est clair.

Ensuite? — C'est tout. — Comment, c'est tout? — — Absolument. — Eh bien mais, et les égorgements, les viols, les partages de biens, les incendies, les massacres, et tout ce qui constitue enfin la doctrine des nihilistes? — Le programme n'en parle pas. — C'est étrange. Mais alors?... — Vous l'avez dit. — C'est un programme de moutons, monsieur. — Oui, monsieur, mais un programme de moutons révoltés contre le boucher. — Que ne le disaient-ils? — Ils le disaient, mais dans leur langage, et vous ne le compreniez pas.

Figurez-vous, monsieur, que vous êtes sujet moscovite. Vous êtes en train de déjeuner en famille, c'est bien simple. Votre femme est devant vous, honnête et paisible, et vous faites sautervotre petite fille sur vos genoux. La porte s'ouvre, et, sans que vous compreniez pourquoi, quatre délégués de la police vous prennent, vous flanquent dans une voiture étroite et vous transportent en Sibérie, avant que vous ayez eu le temps de vous signer et de mâcher votre caviar.

Votre épatement ne le cède qu'à votre désespoir, c'est évident. — Très évident. — Qui est-ce qui prendra votre défense dans le cas que je soumets à votre imagination? — Mais des magistrats, des juges, des gendarmes, je ne sais quoi. ~ Il n'y en a pas en Russie. En Russie, il y a le tzar, qui ne voit rien, n'entend rien, ne sait rien, et se carapate du reste. La population, monsieur, est de soixante-dix millions d'hommes environ, soit soixante-dix millions de moutons pour un pasteur. « Poimén laôn », dit Homère. Il est à dire que le pasteur a des aides, mais ces aides, défalqués sur la population, ne réduisent point le nombre des brebis bêlantes. Le clergé russe, par exemple, se monte au chiffre de quatre cent mille âmes ; il est vrai que ce sont des âmes impitoyables. Nous avons aussi huit cent mille âmes pour la noblesse ; mais quelles âmes, monsieur! des âmes mortes, dirait Gogol. Enfki la situation était tendue, les malheureux, comme vous et moi, poussaient des plaintes à fendre des montagnes et depuis plusieurs siècles. Plaintes inouïes en cela qu'elles n'étaient pas entendues. Elles n'arrivaient pas, comme on dit, jusqu'au trône. Alors on les a chargées de dynamite, et elles sont parvenues à leur destination. Le tzar, stupéfait, apprend aujourd'hui pour la première fois que ses bien-aimés sujets ne sont pas heureux. Il croyait, sur la foi de rapports fallacieux, que la Sibérie était un lieu de délices, une sorte de Mabille ou de Bullier, où la jeunesse allait faire son éducation sentimentale. L'éloquence de la dynamite, vient de dessiller son aveuglement héréditaire. Demain, en savourant la sainte morue à l'huile, bénite par un pope personnel,

il étudiera le programme de réformes que les socialistes lui glissent sons la serviette, et do cette étude naîtra la lumière. Voici ce que l'on verra, monsieur, après ce déjeuner. —

A peine le pope aura-t-il prononcé les actions de grâces requises pour les admirables œufs durs, teintés de nuances diverses, dont le frugal repas du fils de Pierre le Gratfd <>(l'ro l'exemple pieux, sans qu'il soit possible d'expliquer par quelle erreur, et tandis que le tzar se livrera à la sieste auguste, les chemins de la Sibérie s'ouateront de convois, pleins de colons involontaires, d'expatriés rébarbatifs et de graciés. Car la Sibérie, c'est la grâce, comme la vie est la grâce de la mort. Lui, le tzar, il n'en saura rien; il chantera le: « J'ai pardonné », de Schu-mann, d'un cœur paisible, en duo, avec l'impératrice, qui est une bonne femme, assure-t-on, et une musicienne. Et rien ne sera changé en Russie. Il n'y aura eu qu'un renouvellement des fonctionnaires russes.

Et quand on dira au pauvre Alexandre III que sou peuple ne le bénit pas, que l'industrie des bombes en verre continue à s'étendre, que de la Baltique à la Caspienne on forge et on distille horriblement, il ne saura plus où donner de la tiare. Il se réveillera, la nuit, pour chercher des nihilistes sous son lit. Il appellera ses ministres et il leur dira, éperdu : Mais enfin, qu'est-ce qu'ils veulent? Et les ministres, qui le savent, ne le lui diront pas. Ils se contenteront de l'appeler Sire, et de toucher son bon argent impérial. Et ils le remettront dans son lit, et ils feront dodo autour de lui. Et la Sibérie se peuplera toujours, toujours, toujours! Et pour la dix-huit cent quatre-vingt-unième

fois, le Christ expirera bêtement sur son arbre d'inutilité.

Et moi, je pense à toi, jeune ébéniste nazaréen, qui crus féconder la terre de la rosée rouge de ton sang, inutilement versé. 0 rêveur du Calvaire, prêcheur de bonté, de justice et de droits! les anniversaires de ton martyre se succèdent et s'entassent; les larmes coulent, inépuisables, des paupières; les messes s'exhalent en rouleaux de fumée infinis, et d'innombrables misérables te mangent et te boivent chaque jour, pleins de foi, extasiés d'espérance, fous de charité, mais ton heure ne vient pas, et tes .promesses ne s'accomplissent point, pâle visionnaire. Tu ne ressuscites pas, Jésus, tu ne ressuscites jamais ! Blagueur!

Au fond personne n'en veut. — La censure. — Le théâtre et l'image. — Les censeurs et M. Turqaet. — Faisons grève. — Du défonceraient des poitrines en matière de presse. — La nouvelle Bastille. •'

7 décembre 1879.

J|il paraît, bonnes gens, que l'on va se décij|^ der à nous octroyer la liberté de la presse ! Moi j'en ris dans ma barbe, démesurément. La liberté de la presse, rien que cela, messeigneurs ! Il n'y va pas de main morte, mon cher petit Parlement !

Ouais ! qu'est-ce que va dire la bourgeoisie ? Du haut des cieux, où Raphaël t'explique enfin en quoi consiste la peinture et Jomini l'art de la guerre, ô toi qui représentas si bien le tiers, que tu en portais jusques au nom, n'as-tu point quelque Barthélémy ailé ou quelque Saint-Hilaire flamboyant à lancer sur

ces jeunes rhéloriciens en délire? La liberté de la presse ! donner cela à des républicains en pleine République ! en voilà une boulette, par exemple ! Quelle rentrée des classes au lycée Bourbon... pardon, je voulais dire quelle rentrée des Chambres au Palais- Bourbon !

La liberté de la presse, sachez-le bien, a ceci de particulier que tout le monde la réclame et que personne n'en veut. Presse est à liberté comme chien est à chat. Demander leur réconciliation, ce n'est pas autre chose que de poser sa candidature aux honneurs publics au moyen d'une hypothèse plaisante et hilarante qui porte à coup sûr dans les réunions publiques. Aussitôt député ou sénateur, l'homme de bon sens doit cesser de chevaucher ce dada facétieux, sous peine de s'en aller rouler, les semelles en l'air, dans les nuages où Gharenton dresse ses minarets. Gutemberg lui-même — si j'ose invoquer ce fantôme — ne serait pas plus tôt mis en possession de son mandat de député, qu'il s'enfuirait chez Marinoni renier l'utilité pratique de son invention en pressant le mandat sur son cœur. Quant au docteur Faust, je le vois d'ici, faisant à deux genoux amende honorable à sa chaise d'ivoire de sénateur, et suppliant que l'art d'écrire soit rendu aux monastères, aux trappes et aux jésuitières bien-aimées.

A tort ou à raison, j'ai cette conviction inébranlable que jamais, au grand jamais, l'humanité ne connaîtra ce Ghanaan aux raisins monstrueux que des géographes rêveurs ont appelé : la liber! é de la presse. Ils sont trop verts, les raisins monstrueux, et ils ne mûriront pas, même pour les enfants de nos petits-

LA LIBERTE DE LA PRESS". cr>

enfants. Empereurs, rois, protecteurs ou stathouclcrs, parlements ou sénats, personnene consentira à rendre à une société quelconque, chez les Cafres ou chez les Français, cedroil constitutionnel et primordial qu'elle a de penser tout haut et (récrire les fastes de la vérité. Les pasteurs de moutons leur permettent de bêler, mais les pasleursdepeuplesne leleurpermettent pas. C'esl par là que l'homme se distingue des animaux : il n'est paissahle que parle silence; de telle sorte que lorsque ce silence règne à Paris, c'est comme lorsque l'ordre règne à Varsovie : tout va bien.

De bonne foi ces pasteurs du silence ne sont point si répréhensiblejs qu'ils ont l'air de l'être. Nos lâchetés les excusent , car ceux qui tiennent le moins à la liberté de la presse, ce sont les journalistes. S'ils la voulaient, ils l'auraient demain. Ils ne la demandent que pour la forme, et parce que cela fait bien dans le paysage des rédactions. Ceci n'est pas le moins du monde un paradoxe. Admettez qu'il y ait (je sais que la chose est mathématiquement impossible), mais enfin, supposez qu'il se produise un gouvernement libéral assez libéral, assez logique môme pour désenchaîner la presse et pour lui dire : Va !

Où irait-elle?

Moi, je crois qu'elle irait au gouvernement.

La grande puissance de la presse réside dans son militantisme permanent. Elle est la voix de l'inquiétude publiquç. Elle se nourrit d'opposition. C'est une façon de Samson, désigné pour rompre tous les liens dont on l'enserre. Elle ne joue pas d'autre rôle que celui-là dans l'humanité, et elle n'a pas eu le temps d'apprendre d'autre métier. Sans liens à rompre, ce

serait un hercule ballant. Heureusement que les gouvernements sont là pour tenir les nœuds et les cordes; bons gouvernements, infatigables ligateurs, de qui nous vient toute force avec tout exercice. G rare à eux aujourd'hui, l'hercule brise sans effort le fer le plus dur, il démolit d'un coup d'épaule palais et temples Philistins, il envoie du bout de l'orteil des colonnes d'airain dans les océans. Libre, il serait sans ouvrage, et peut-être finirait-il par aller offrir le service de ses muscles cruellement oisifs... à qui? Je n'ose pas y penser. Et vous ?

Mais, rassurez-vous, jamais ces choses n'auront lieu. Tant qu'il y aura des gouvernements, il y aura des cordes, et tant qu'il y aura des cordes, il y aura des gouvernements. Samson ne sera jamais libre, pas plus aujourd'hui que demain, pas plus demain que dans cent ans. Voilà pourquoi je ris dans ma barbe, démesurément, quand on vient m'entretenir du prochain désenchaînement de la presse, pour 1880 ! — Seulement...?

D'ailleurs on est député ou ne l'est pas, et quand on l'est, voyez-vous, il faut ménager la bouxgeoisie. Le député est, de tous les inviolables, celui qui fait le moins ce qu'il veut, chacun sait ça. Vouloir une liberté et la donner, responsabilité terrible. La bourgeoisie veille. Quelle bête redoutable que la bourgeoisie, avec ses yeux d'Argus et son parapluie ! Ce qu'elle déteste le plus sur cette terre, où elle est exilée, la bourgeoisie, c'est la presse. Si on lâchait la presso, la bourgeoisie ne serait qu'une déroute. Dans sa panique, vous la verriez, de dos, tomber dans les bras

LA LIBERTÉ DE LA PBESSE. f.7

du premier prétendant verni au trône (le France, môme de celui auquel il faut un trône percé.

A l'heure qu'il est, la bourgeoisie ouvre sur la République un parapluie favorable : c'est que la République garde encore les dogues et les molosses dans le vieux chenil impérial, c'est que les journalistes tirent sur le collier. Il y en a môme quelques-uns, les chefs de meule, que l'on a enfermés pour lui plaire chez, les Sanfourche de Genève et de Bruxelles, avec ordre de les considérer comme enragés, et de les donner pour tels aux visiteurs. A ce prix, la bourgeoisie a désarmé. Loin de barricader la rue du Sentier, où elle habite et se propage, elle a accepté des invitations à dîner du gouvernement actuel. On a constaté la présence de son parapluie à l'Elysée et dans d'autres lieux officiels, où sont des vestiaires. Elle a mangé le sandwich de la réconciliation. Elle s'est, comme dit Heine, frottée famillionnairement la panse à des ventres augustes. Elle est acquise et conquise. Mais si voulez assister à sa défection, que dis-je, à sa débandade, parlez un peu devant elle de la liberté de la presse, et vous saurez alors ce que c'est que la venette.

Yoilà pourquoi je reste sceptique, ce dont je vous demande humblement pardon. La liberté de la presse, ce n'est pas le merle blanc, c'est le merle rose. Un peuple civilisé ne peut l'avoir qu'à trois conditions, dont la première est de la désirer véritablement. Or, je mets en fait que personne n'y tient. C'est lamentable, mais c'est ainsi. Au fond, le Français ne déteste pas d'être un peu tracassé, un peu volé, un peu molesté. S'il était parfaitement libre, il ne pourrait plus

se plaindre de ne pas l'être. En politique, il a du Sganarelle.

La seconde raison pour laquelle je ne crois point est en ceci : que le gouvernement qui octroierait pour la première fois cette liberté de la presse donnerait au monde un tel exemple d'honnêteté et une telle preuve de force, qu'il courrait le risque d'être renversé le lendemain matin par la stupéfaction universelle. Personne ne le prendrait plus pour un gouvernement sérieux. On crierait à l'âge d'or, au temps préhistorique, à un tas de choses fabuleuses et lyriques dont un bon gouvernement ne peut pas encourir l'injure.

Et la troisième enfin, c'est que Joseph Prudhomme est plus florissant que jamais, qu'il a le million et que l'on compte avec lui. De telle sorte que je reste froid, mais froid comme neige, à l'annonce de la surprise parlementaire qu'on nous promet, sans doute pour nous faire patienter. Il y aura des semaines de quatre jeudis, il y aura des ballons dirigeables et des Odéons dirigés, il y aura même des amnisties plénières, il y aura de tout, mais jamais, même sur l'écroulement des mondes, ce qu'on nomme la Presse ne sera ce qu'on appelle libre, jamais, jamais ! — 1 Essayez : moi, je veux bien!

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