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LA RÉPUBLIQUE ARTISTE

y aurait au mur, la gravure de la Mort de Marceau, par Jean-Paul Laurens.

J'ai un peu connu M. Turquet à l'époque où l'on hésitait entre lui et M. Antonin Proust pour la direction des Beaux-Arts; il était déjà passionné, fougueux, intrépide. Il mijotait ses circulaires. En vain lui disais-je : « Prenez garde ! Une s'agit pas de créer l'art républicain, mais bien de rendre la République artiste, ce qui n'est pas la même chose. On n'applique pas à l'art les procédés scientifiques de la politique. L'art est impatient de toute méthode, il est impossible à discipliner. Si vous voulez le conquérir, aimez-le, cultivez-le, mais ne cherchez pas à le diriger. Qu'allezvous faire ? » Mais il chantonnait la Marseillaise et il s'accompagnait des doigts sur la vitre.

Moi, timide, je reprenais : « Avouez que la République n'a pas de chance. Dès qu'elle se présente, on l'habille en matrone romaine, on lui embarrasse la tête et les bras d'attributs, on la promène en char et on lui adresse des discours latins. Les artistes sont dans la foule, beaux amoureux ardents, qui lui chanteraient tous les hymnes de foi et de dévouement, s'ils espéraient être entendus. Mais ils ne savent pas le latin, ou du moins ils ne le savent plus. D'ailleurs les licteurs sont là, avec leurs faisceaux de férules, qui les écartent. Songez-vous à supprimer l'escorte des licteurs? »

Il paraît que M. Turquet n'y songeait pas. Son Mécénat officiel, tant annoncé par les prophètes, s'est borné jusqu'à présent à la popularisation de la Mort de Marceau. Il est de ceux qui, en question d'art, vont droit à la signature, puis au sujet, puis au

cadre. Son ministère n'est ni pire ni meilleur que tous les autres, c'est le même. Il n'a pas conquis un artiste à la République, qu'il adore. Ge bloc des routines administratives, contre lequel il devait s'arc-bouter puissamment, il n'a pas bougé d'unmillimètre. C'est un Nieuwerkerke libéral, voilà tout : encore n'a-t-il point fait la statue de Guillaume d'Orange, que l'on voit à la Haye, quand on la regarde.

Sur l'honneur, je ne demande pas son changement ; ceux que l'on désigne pour le remplacer valent encore moins que lui, et ils n'ont pas son zèle frénétique. Et puis je suis de ceux qui estiment qu'un homme ou un autre, quand le principe est mauvais, cela équivaut dans les balances du progrès. Toute la question est celle-ci : la France regorge en ce moment d'artistes de toute espèce ; une véritable Renaissance se forme, de sculpteurs de génie, d'écrivains hors ligne, de peintres originaux et charmants, de musiciens comme nous n'en avons jamais eu. C'est un fourmillement intellectuel, une éruption du sang latin qui sera peutêtre la dernière, songez-y ! Il faudra que ce mouvement profite à la République, à sa consécration, à sa gloire aussi. Or, je connais les artistes, je les ai étudiés et pratiqués assidûment, et je ne crois pas me tromper en disant que si la République ne va pas à eux, ils n'iront pas à elle. Que l'immortelle fasse les premiers pas!

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