‹ Les Chroniques de l'homme masquéChapitre 28 sur 35 · LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

LITTÉRAIRES

Les sujets de romans. — Discours de la Société. — Des ailes — Victor Hugo. — Toile et lege. — VAne. — L'annonciation.

20 janvier 1881.

!a préoccupation de savoir ce que deviennent les enfants des courtisanes est une de ces inquiétudes badaudes qui attestent de l'affaiblissement mental d'une race et de l'oisiveté byzantine d'une société trop riche pour s'intéresser aux rudes et grands problèmes de la vie. Jamais chez les peuples forts la question n'est posée ; jamais chez les peuples pauvres on n'en trouve le souci. On naît de qui l'on peut, et la nature, qui n'est elle-même qu'une formidable courtisane , ayant des enfants de tous les éléments, ne nous invite pas à des pitiés malsaines et à des angoisses ridicules pour les hasards de sa production. Thémistocle, dit-on, était fils de fille ; l'his-

toire lui reproche-t-elle sa mère? L'honneur de vivre lui fut-il interdit? La Grèce songea-t-elle , après Salamine, à chercher de qui il tenait son nom ?

Ce n'est pas de bien naître qu'il importe en ce monde, c'est de bien mourir peut-être. L'honneur ne veille pas à la porte par laquelle nous entrons ; c'est à celle par où.nous sortons qu'il se tient, avec ses tablettes. Le jour luira, lorsque le roman et le théâtre auront cessé de dépraver la conscience et de fausser le jugement des paresseux, où il sera aussi oiseux de demander quel est le sort des enfants de courtisanes que de s'enquérir s'ils ont deux bras et deux jambes comme les autres. Et cette ardente pitié qui nous dévore apparaîtra dans toute sa bêtise !

J'y pense quelquefois^ cette philosophie de marchands de joujoux qui inspire- la littérature actuelle et aussi à l'orgueil naïf de quelques-uns de nos creveurs de poupées. Ah ! les hardis romanciers, les endiablés dramaturges, qui croient sincèrement marcher à l'avant de l'humanité ! Hélas ! pauvres tardigrades, ils portent les bagages, à la queue. Seuls peut-être, au milieu du tumulte universel, ils en sont à vouloir retenir la Société par un pan de la robe: « Société, qu'est-ce que tu vas faire de ce petit que je t'amène, de ce fils de fille qui pleure? Qu'est-ce que tu vas faire de cette femme malheureuse, qui a trompe son mari et dont son mari ne veut plus ? Où vas-tu mettre ce prêtre amoureux auquel des vœux interdisent ce que des lois physiques lui commandent? Société, répondsnous. »

a Mes amis, leur dit-elle, je ne sais si vous vous en apercevez, mais à cette heure je m'occupe de procurer

le manger et le boire à cinquante millions d'êtres humains affamés. Je suis en train de chercher à percer des isthmes, à trouer l\(^ montagnes, à découvrir des passages à travers les banquises des pôles, à creuser des mers intérieures dans les saharas. Dans l'entré*temps, il faut encore que je m'adonne à l'extinction de quelques fléaux, tels que la guerre, le choléra, l'ivrognerie et l'ignorance. Puis j'ai la tête prise par des problèmes pressants, ceux de l'application générale des moteurs électriques, du développement de la vapeur, à la locomotion, à la production, aux communications et aux relations humaines. Vous me voyez débordée de besogne, sous les regards d'un maître dur, sévère, impitoyable et toujours le fouet à la main, qui s'appelle l'Avenir. Je dois, d'ici à un siècle tout au plus, avoir bouleversé la géographie de l'univers, modifié le monde physique et l'intellectuel, expliqué l'inconnu et percé les mystères ; je dois encore, en ce court espace de temps, avoir colonisé la terre, dont trois parties sur cinq restent désertes ; je me suis engagée, en outre, à vous débarrasser des cultes et des religions, anthropophages ou consciençophages qui font de vous des brutes, des imbéciles et des cannibales. Je dois, vous le savez, vous donner les tables définitives de vos droits et de vos devoirs et vous initier aux pratiques de la Liberté. Qu'est-ce que vous dites de ce petit travail ? Il est corsé, hein ! C'est pourquoi vous seriez bien aimables de me lâcher la robe. Il est très gentil, votre fils de fille, très touchant, très intéressant, mais d'aussi intéressants j'en ai vu des millions, étant très vieille. Sa misère particulière se perd dans l'énorme misère générale dont j'ai en-

trepris de vous soulager tous. Il aime sa mère et sa mère ne l'aime pas : adressez-vous en face, à la Nature. C'est elle que le cas regarde. Quant à moi, je ne l'empêcherai jamais d'être Thémistocle, s'il le désire, et même d'Alembert, s'il le préfère. Quant à votre curé que le printemps travaille et à votre femme adultère qui fait son mari cocu, je m'en soucie en ce moment comme d'une queue de cerise. Dans un naufrage on ne regarde pas, pour les sauver, si les gens sont couchés ensemble et s'ils ont le droit de l'être. On les sauve d'abord. Us s'expliquent sur le rivage. Lâchez ma robe, chers amis, et laissez-moi aller travailler. »

Oui, véritablement, c'est un signe du délabrement de notre sens moral et même de notre bon sens, que l'intérêt puéril que nous accordons, en pleine évolution sociale, à toutes ces petites questions physiologiques, à tous ces petits problèmes subtils de l'accouplement. L'individualisme, qui n'est que del'égoïsmerimé, nous a fait perdre le sentiment des proportions dans la souffrance. On en arrive à s'apitoyer davantage sur la douleur d'un Sganarelle que sur la famine d'un quartier tout entier, l'inondation d'une province ou l'incendie d'une capitale. Il n'est peine que d'être cocu, joie que de ne pas l'être. Toute la vie moderne tient dans les cornes de ce dilemme. La littérature se rabat là-dessus, étriquée, racornie, les ailes coupées. Au théâtre, pas d'autre sujet, le cocuage. Dans le roman, pas d'autre thème, la fille ou le prêtre, le prêtre ou la fille, puis le fils de la fille, la fille du prêtre, le prêtre de la fille, est-ce que je sais ! Les uns appellent ça : naturalisme ; les autres l'appellent : idéalisme. C'est tout comme. Oh 1 sortons-en !

Sortons-en, car il n'y a pas pour deux sous de vrai drame, pas deux liards de grande passion, pas un centime de vastes idées dans ce ronron accablant et sempiternel. Une chasse à l'ours ou à la panthère m'émeut plus généreusement et fait sorti* de moi un homme plus noble, plus fier et plus libre, que vos étroits débats de casuistique sentimentale. A la découverte, les romanciers ! En route, les poètes ! En voyage, les dramaturges. Les steamers chauffent et se balancent dans les ports. Les locomotives sifflent et appellent les explorateurs du monde nouveau. Qu'estce que vous faites là, avec vos binocles, à découvrir le parc Monceau ?

Mirabeau Ta dit : « La petite morale tue la grande ! » Elle tue aussi le grand art, la petite morale. Elle l'éteint et le rabaisse au moins. Tâchons de tenir l'Idée au niveau du Fait. Apprêtons-nous, car ce qui va venir est quelque chose d'autrement grandiose et de remuant que des histoires de filles-mères et de Sganarelles. Il retourne cette fois de l'effondrement d'un monde, et elle branle furieusement sur sa base, la vieille Babel qui nous masquait le soleil. Aussi, quand ■on nous demande pourquoi Victor Hugo apparaît si grand aux yeux des hommes du dix-neuvième siècle et par où il dépasse tous les poètes de son temps, vous pouvez répondre que c'est parce que seul il écrit comme on devrait écrire, dans l'émotion profonde et divinatrice de l'avènement de la vie nouvelle et de la promulgation de la Grande Morale.

28>ctobre 1880.

Ça, voyez-vous? c'est une chose dont mes contemporains si prodigieusement futés — ah ! qu'ils sont roublards, les fils de ce coquin de dix-neuvième siècle ! — ne se sont pas encore avisés, au bout de soixantedix-huit années ! Car enfin, s'il y a une race de finauds, de roués comme potence, un peuple de gens subtils, sagaces, l'oreille dressée non seulement aux sousentendus, mais aux évidences, sacrebleu ! ce n'est pas le peuple d'à côté, le peuple du coin du quai, c'est bel et bien le nôtre. Ah bigre ! quel esprit éveillé nous avons, quand j'y pense ! Pas n'est besoin de nous mâcher les besognes ; il n'arrive pas à terre l'os médullaire que l'on nous jette, non ! Le happer, le broyer et en sucer l'osmazone, c'est pour nous le temps de dire : zut ! — ou mince ! — ou du flan ! — selon la classe à laquelle nous appartenons.

Mais quand il s'agit d'un livre de Victor Hugo, impossible ! ça ne passe pas. Est-ce que des vers contiennent quelque chose ? Est-ce qu'ils renferment des idées pratiques ? Est ce qu'il peut y avoir de la pensée

dans les mois rythmés ? Je vous demande un peu s'il esl admissible qu'un poète en sache autant qu'un prosateur sur les grandes questions d'ordre moral, social ou politique ! Et voilà soixante-dix-huit années que les hommes très forts, dont se compose la nation française, s'engraissent de cette opinion délicieuse que la poésie... est une musique! Ils appellent entre eux Victor Hugo : le barde ! et ils vont à leurs petites affaires. Mais un penseur de troisième ordre, un philosophe de théâtre, un prosateur! convaincu de prose incurable, leur révèle-i il dans une préface de pièce — sans pièce — ce qu'il pense de l'emploi du vitriol en matière d'amour et du rôle du pistolet dans le mariage, oh ! alors leurs fronts se plissent, le respeçt les saisit. A son barocco solennel, ils répondent par «les baralipton graves ! Ils tirent leurs manchettes et ils exhaussent leurs faux-cols. Car celui-là c'est un raisonneur de profession, un homme qui a pour spécialité de raconter énergiquement la mort de La Palisse devant Pavie, de crier avec un toupet de tous les diables que deux et deux font quatre depuis que le monde est monde, et de tout braver, Gode, société, usages, mœurs et gendarmerie, quand il s'agit de prouver qu'il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. Ah ! mais oui, et par la mordieu encore !

Me lapiderez-vous si je vous dis ce que je pense du dernier livre de Victor Hugo, Y Ane ? Me laisserezvous vivre si je dérange la symétrie de vos cravates blanches? Quelle tâche j'assume ! Donner un coup de pied dans cette malle derrière laquelle moisissent tant d'heureux croûtons de pain ! Oser prétendre que Y Ane est un livre d'une portée énorme, quoique en

vers, et que le vieillard qui l'a écrit n'est pas, malgré son génie surnaturel, un simplejoueur de guimbarde. Contrecarrer sur ce point le jugement de politiciens et socialistes d'une force herculéenne, et me camper sur le passage de cette locomotive qu'on appelle le bon sens bourgeois! Hélas! où cours-je? Miséricorde!

Aux temps glorieux où l'on savait lire et écouter — c'était l'époque où ceux-là seuls parlaient qui avaient à dire quelque chose ! — elle ne reviendra plus ! — en ces temps-là si un Démosthènes avait, sur la place publique, prononcé un discours d'une grandeur de vues, d'une envergure d'idées comparables à celles du livre dont je traite, toute la Grèce aurait été sur pied pendant huit jours. Athènes aurait vécu les portes ouvertes et oubliant de boulanger. Ce n'est pas un petit événement dans l'histoire d'un peuple que d'entendre tout à coup une voix inspirée, mais inspirée par le droit, l'honneur et la liberté, s'élever dans la tristesse universelle et dicter à ce peuple ce qu'il doit faire pour ne pas mourir. Car c'est de cela qu'il s'agit, ni plus ni moins. Et le pis, c'est que vous le savez bien. Vous savez parfaitement que tout tombe en ruines autour de vous et que le siècle ne finira point sans que la question d'Hamlet, posée par l'avenir à la race latine, soit résolue. Parce qu'un prophète emploiera la langue des vaticinations pour vous avertir et parce qu'il clamera de haut, en tournoyant au-dessus des remparts, vous vous bornerez à admirer la puissance de son vol et à mesurer la force de sa voix ! Oh ! malheureux ! écoutez donc ce qu'il vous dit, tâchez de le comprendre, car il voit loin et il

annonce ce qui arrive, derrière les nuées mystérieuses. Admirez-le moins, écoulez-le davantage.

Depuis quelques années Victor Hugo semble poussé par une main invisible ; il multiplie ses appels, il précipite ses évocations. On dirait qu'il a peur de faillir à jt1 ne sais quelle mission de Jérémie. Son verbe a des solennités d'oracle ; ses mots jettent des lueurs extraordinaires; ses idées reflètent des coins d'idéal inexploré, des miroitements de paradis social, des apparitions furtives d'édens philosophiques, auxquels on peut reconnaître les prodromes du monde nouveau. Dans ce génie, en gésine éternelle, et qui absorbe, résorbe et exprime, depuis près de quatre-vingts ans, toute la force intellectuelle d'un peuple, frissonne la joie tremblante de l'avenir. Tandis que d'autres émettent des pensées d'un jour, il formule, lui, des pensées séculaires; il vit en état perpétuel d'annonciation. Et ce qu'il a de plus prodigieux, c'est que ce futur se manifeste à lui comme un présent anticipé, qu'il se meut dans les espérances comme dans les choses établies, les progrès accomplis, lès réalisations triomphantes; il décrit aux pères le bonheur de leurs fils, et il nous parle, avec la tran. quillité souriante du destin, de ce qui n'est pour nous encore que le rêve ! Oh ! ne résistez pas, c'est le poète . C'est le poète dans l'accomplissement de sa mission splendide. Il est celui qui sait avant tout le monde, celui qu'il faut écouter bouche béante, car un mot de lui on dit plus long, quelque instinctif qu'il soit, sur (a misère humaine, que la science et même les astres. Qu'il soit béni el vénéré !

Les cent soixante pages de Y Ane contiennent plus

de vers dorés que Pythagore, renforcé de tous les philosophes venus ou à venir et de tous les préfaciers, postfaciers et bonifaciers n'en pourront jamais écrire et même comprendre. La liberté humaine les a dictés sur des tables de marbre à son Moïse. Tous les devoirs de l'homme y sont tracés avec tous ses droits. Les plus grandes questions d'avenir y sont au milieu des éclairs d'une langue sinaïque, qui est aussi la plus claire, la plus universelle, la plus précise et la plus belle des langues, la Poésie. Toile et lege.

Les groupes sympatiques. — Les grenouilles qui demandent... des rubans rouges! — Histoire du Ministère des Beaux-Arts. — Tout pour les peintres! — L'Art Libre.

10 janvier 1880.

e que j'ai à vous dire aujourd'hui est fort raide, et je crains que vous ne veuillez pas l'entendre . Mais je suis pétri d'une pâte singulière et qui n'a rien de la guimauve : quand une vérité me semble bonne à soutenir, vous ne m'en feriez pas démordre. Comme le soldat grec, je tiens la barque avec les dents.

Mais venons droit au fait. Ainsi que vous et avec une piété égale à la vôlre, j'ai lu le nouveau mandement artistique de notre précieux Turquet. J'ai même suivi dans la presse les éreintements dont il a été l'objet, le cher objet. J'ai vu rire, dans le Figaro, Albert Wolff à ventre ouvert. Il m'a paru quele Gaulois

lui-même lâchait ses bretelles et se dératait. D'autres organes, qui tirent moins, ont voulu du moins tirer à bout portant. Enfin, comme dirait l'un des deux Hyacinthe, on s'en est flanqué une bosse. Jamais surintendant n'en vit de plus cruelles. Le pauvre Turquet, qui rime à Fouquet comme Paul Bert à Colbert, quoique moins richement, a dû croire cette fois qu'on allait l'enfermer, masqué de fer, dans quelque citadelle, et que jamais plus il ne reverrait le doux pays de Puys, qui est son Vaux.

Or voici où je vais dépasser les mesures et dévoiler mon humeur détestablement contrariante. Non seulement je n'ai pas ri de l'idée des groupes sympathiques, mais encore (tant pis, je le lâche !) je l'approuve absolument.

Ah çà, de quoi riez-vous, s'il vous plaît, blagueurs? L'idée des groupes sympathiques, bonne ou mauvaise, est d'abord une idée. C'est beaucoup, par ce temps de disette républicaine. Soyez assez aimable pour me dire combien Charles Blanc en a émis, d'idées, même en comptant celle du musée des copies, à l'époque où il guidait le chœur des neuf Muses ? Et de Chennevières ? et les autres Apollon qui ont tenu la lyre du budget ? Ainsi donc, Edmond Turquet, le premier, le seul, a eu une idée quelconque. Il s'est pris le front à deux mains, profondément, en maître, et il a trouvé ça : les groupes ! Diantre! mais le respect me saisit. Cet homme aurait-il le génie de l'ordre? Grouper, c'est fort. Personne jusqu'à présent n'avait groupé, personne ! Quelques précurseurs s'étaient hasardés à groupetter un tantinet, mais si timidement ! Encore leurs groupettements procédaient-ils par oppositions

et contrastes ; c'étaient des groupettements antipathiques. Do là au groupe sympathique, il y a des océans. Je ne plaisante pas le moins du monde.

Il est important de se représenter l'état dans lequel on avait livré les beaux-arts à Edmond Turquet. — « Monsieur, lui avait-on dit, vous adorez les arts et surtout les artistes, et vous allez avoir de quoi satisfaire votre passion. La France compte vingt mille peintres, dix mille gens de lettres, huit mille comédiens ou chanteurs, douze cents statuaires, autant de graveurs et quatre fois plus d'architectes. Il faut que, sous voire consulat, tous ces braves gens-là bénissent le gouvernement et mangent tellement de poule au pot qu'ils n'aient plus d'appétit pour se dévorer le nez les uns les autres. Le principal moyen que nous vous mettons entre les mains pour arriver à ce résultat est un Salon, d'ailleurs impraticable, trop petit de moitié pour ce que vous aurez à y faire entrer, détestablement éclairé, et qui est une des gloires de la capitale. Ce Salon, sachez-le, est d'ailleurs, en tant que salle d'exposition, tout à fait déconsidéré parmi les artistes, attendu que la location que leur en fait l'Etat ne va pas sans quelques charges et corvées sous lesquelles succombe le bénéfice qu'ils pourraient en tirer.

« Ainsi l'Etat se réserve le droit déjuger, de placer, de refuser et même de primer les ouvrages exposés. Quelquefois même il en achète, avec des remises considérables, qui augmentent encore le prix de la location. Admirez toutefois sa grandeur d'âme, puisqu'en s'arrogeant le droit de récompenser les œuvres qui lui plaisent, il se refuse magnanimement le plaisir de punir celles qui contrarient son esthétique. Il ré-

suite de ce qui précède que, sur les vingt mille peintres, par exemple, dont le pays s'honore, un certain nombre seulement se résigne encore à se produire, dans notre halle officielle, au jour marqué. Les autres se suffisent à eux-mêmes ou ils forment de petites sociétés, équivalentes aux anciennes corporations, dont vos secrétaires vous raconteront l'histoire ; ils louent au centre de Paris, ou ils font construire de jolies salles bien aménagées, et ils y exposent en liberté, quand et comme il leur convient, ce qu'il leur convient d'exposer. Tel est le terrain où vous allez rayonner. Soyez nouveau, soyez hardi, soyez rusé. Tout ira bien si Ton bénit le gouvernement. »

Edmond Turquet ne serait pas Edmond Turquet si le tableau synoptique de la situation l'avait découragé ou même embarrassé une seule minute. Gomme il n'avait que deux partis à prendre, dont le premier consistait à donner sa démission, il adopta énergiquement le second, qui est de faire bénir le gouvernement à tout prix. Ici je prétends qu'il s'en tira moins lourdement qu'on n'aurait pu l'attendre d'après le vol de ses fameuses circulaires. Ce n'est pas encore planer, mais ce n'est plus barboter dans la mare. Il se fît ce raisonnement : Si l'institution du Salon agonise et si elle est tuée par les groupes, groupons ! Si le corps se désagrège et s'en va par lambeaux, rattrapons les lambeaux et collons-les. Gela durera bien toujours autant qu'un ministère. Les artistes construisent de petiies chapelles libres et ils échappent au culte reconnu de l'infaillibilité gouvernementale : jetons un dôme énorme sur toutes ces constructions, et nous aurons encore l'air de les tenir dans notre temple. —

Ehl bien, mais... ce n'est pas si bête. Be quoi donc rit-il, cet Albert Wolfî?

Ainsi donc, vous avez mon secret dans toute son horreur, gens de bien qui me lisez. L'Homme masqué se rallie à Edmond Turquet ; il chante l'idée d'Edmond Turquet ; il applaudit aux fameux groupes sympathiques; il y croit follement et s'en déclare le propagateur; mais à une condition... C'est qu'Edmond Turquet ira jusqu'au bout de son idée.

Je suis si heureux quand un peu de liberté entre dans l'air vicié que nous respirons, que j'ouvre ma fenêtre toute grande. Donc nous partons des groupes sympathiques et par la pente la plus douce nous arrivons à la suppression des récompenses, médailles, C< un mandes et Légion d'honneur ; c'est la conséquence. On ne décore pas les groupes, j'imagine, et surtout les groupes sympathiques. Je ne me représente pas Napoléon lui-même attachant la croix sur la poitrine des Rigobert. Cette suppression des récompenses entraîne naturellement celle de l'Institut, qui est un prytanée, et du même coup elle abat le jury, son corollaire et son expression directe. Le jury à terre, l'Etat se voit dépouillé de contrôle, et, en matière d'art, l'Etat sans contrôle, c'est le vaisseau sans boussole. Mais alors que devient cette surintendance qui le représente ? Et si elle disparaît , cette surintendance... ah! mes bons amis, à quoi rime Turquet? Pleurez, nymphes de Vaux et pêcheuses de Puys, pleurez et formez des groupes sympathiques. Plus de Turquet, plus rien du tout. C'est à quoi il faut tendre, quand on aime l'art, et il l'aime plus que personne.

Voilà po urquoi le nouveau mandement de cet homme

unique, le seul républicain qui ait eu une idée depuis huit ans, a en moi un ardent prosélyte, et aussi peutêtre, je vous le dis tout bas à l'oreille, parce que je ne crois pas plus à l'utilité du ministère des beauxarts qu'à celle des beaux-arts du ministère. Nous étions, paraît-il, menacés de l'un et de l'autre.

M mai 1880".

La Bisbille, nièce de la Discorde, qui n'a pas eu d'enfants, la Bisbille est chez les peintres. Ce n'est pas une divinité bien farouche que la Bisbille ; en guise de serpents, elle n'a guère clans les cheveux que des lézards. Quant aux pommes qu'elle jette dans les camps, je les ai vues, elles sont cuites, et même sucrées, de telle sorte qu'on peut en faire des chaussons, après la bataille.

Les peintres accusent leur surintendant de vouloir les matagraboliser. Vous êtes là où vous êtes, disentils à M. Turquet, pour nous décorer et non pour autre chose. Décorez-nous, et fichez-nous la paix. Il y a du bon dans cette manière de juger l'intervention de l'Etat dans les questions d'art, beaucoup de bon. Il est vrai que le surintendant décorateur pourrait leur répondre : — Vous décorer ? Mais vous l'êtes tous décorés ! Je passe ma vie à rougir des boutonnières de vareuses, je mène une vie de fleuriste ambulante, ne sachant plus à qui caser mes coquelicots. — Eh bien, alors, achetez-nous nos tableaux et qu'on n'entende plus parler de vous! L'argumentation est puis-

santé, mais il pourrait encore, s'il y songeait, la rétorquer comme il suit : Je ne connais pas de mauvais tableau qui n'ait été acheté par le gouvernement que je représente !

Alors le chœur reprend : Le gouvernement que vous représentez est un fichu gouvernement ! — Là-dessus le surintendant bondit au Parlement et s'écrie : — Tous les artistes sont réactionnaires. Voilà pourquoi ils cherchent à me tomber ! A ce discours les autres répondent par des démissions. Vite, à lui, les circulaires ! Vlan ! attrape ! mange ! Les démissions circulent et les circulaires démissionnent. Muse, chante cette lutte et toutes ces boulettes de papier mâché. « Brekéké koax koax ! »

J'adore les artistes et je vis au milieu d'eux, c'est-àdire en pleine mare aux grenouilles. Je connais leurs coassements lorsqu'ils demandent un roi, qu'on le leur donne, et qu'ils en veulent un autre. C'est toujours un soliveau, d'abord. Mais les gouvernements ne peuvent donner que ce qu'ils ont, comme les très belles filles. Du moment qu'on s'adresse à eux, du fond des étangs, pour obtenir quelque chose, fût-ce une protection, c'est que l'on est décidé à se contenter de ce qu'ils débitent. Remarquez qu'il y met une très grande conscience, le gouvernement.

Aussitôt que les coassements retentissent dans les roseaux, on le voit se réunir sous les nuées et se concerter. « Parmi nous, quel est le moins ignare dans les questions d'art ? Quel est le plus capable de distinguer un navet d'une citrouille, et de décorer les peintres autrement que par le système de la courtepaille ? » La question posée, elle est vite résolue* Sous

l'Empire il n'y avait qu'un seul bonapartiste (encore était-il Hollandais) quisût ce que c'était que de peindre. Il fut le soliveau de ce régime, et il régna sur les grenouilles. Il décora tant qu'il put, ilmédailla à foison, et il acheta à perle d'haleine. C'est à son sujet que Victor Noir fit le mot célèbre: Les sculpteurs ont de bien drôles de noms : Goujon, Garpeaux, Nieuwerkerke !... Cette plaisanterie humide ne désarma point les grenouilles, qui, la République arrivée, réclamèrent un roi nouveau, les ingrates !

La République était encore moins riche que l'Empire en hommes spéciaux. En fait de soliveaux, elle n'avait qu'une vieille poutre, datant de 1848, vermoulue et trouée aux mites. On la flanqua dans la mare. Elle s'y corrompit tout à fait, mais non sans avoir décoré, médaillé, acheté et produit sa végétation de moisissure. Alors, dans une chenevière voisine, on prit un bâton à glu, qui, après avoir servi de hampe à un drapeau tricolore, était devenu un épouvantait aux oiseaux, et on le planta dans la grenouillère. Il dura peu, le temps seulement de décorer, d'acheter et de médailler immodérément. Les rainettes coasssaient toujours. Alors... !

Car enfin, de même que l'on ne demande pas au pommier de produire des poires, on ne peut exiger de la politique qu'elle donne des Médicis. L'erreur des artistes, erreur immense, est de croire qu'ils ont besoin d'être protégés, dirigés, enrégimentés et décorés ; qu'ils sont un corps dans l'Etat et que l'art grandit à la discipline. Un peu moins de côurtisanerie, voilà qui remettrait les choses en place. La soif de la commande est la grande maladie du peintre français, et

j'aimerais mieux voir les puissants du jour relever les pinceaux de nos Titiens, dans les ateliers, que, dans les antichambres des ministères, les Titiens ramasser les mouchoirs des... soliveaux.

« Mouchoirs de soliveaux » est, je le confesse, une métaphore téméraire et faite pour discréditer un renom de styliste. Mais j'en risquerais de plus féroces encore si je pouvais, grâce à elles, faire comprendre aux peintres combien ils sont illogiques et souvent même ridicules. Nous ne nous mêlons pas de politique, dit l'un d'eux, nous ne nous mêlons que de charité. Quant au gouvernement, nous nous en moquons comme d'une guigne. Gela dépend des jours, mon maître, et du côté d'où le vent souffle. Si je vous donnais à choisir entre le portrait d'une jolie femme et celui de Gambetta, par exemple, je sais bien par lequel vous demanderiez à commencer, tout grand peintre que vous êtes. Eh bien ! il y a eu un temps (c'était le bon) où l'on aurait commencé par la jolie femme. Et c'est pour cela que le gouvernement vous a donné pour surintendant le républicain que vous savez et que vous méritez. Le gouvernement de la République ne peut pas, vous en conviendrez, passer son temps à vous rappeler à la fierté ; il n'est pas dans son rôle de vous convaincre que l'indépendance est la vertu première de l'artiste, et que les seules commandes que vous deviez recevoir sont les commandes du beau. Si vous vous jetez dans ses bras, en lui criant : Aime-moi, décore-moi, protège-moi, il choisit un fonctionnaire spécial pour vous aimer. Lorsque ce fonctionnaire, dans l'étreinte, vous interroge et vous demande si vous êtes républicain, cet

homme est dans son droit, et il remplit son devoir. Il ne connaît que sa consigne.

D'oùvienl Jonc que vous vous horripilez, que vous démissionnez et que vous revendiquez votre indépendance? Il fallait commencer par là, et ne pas la lui vendre. J'ai chanté, ô Tityre, la bêtise des grenouilles, qui veulent un roi, sans en avoir besoin, et qui, dès qu'elles en ont obtenu un, en veulent un autre. Voici que le soleil se couche et dore l'étang tumultueux. Brekéké koax, koax. Rentrons à la ville.

Ie' novembre 1879.

Lénore, que les morts vont vite !

Ils vont si vite les pauvres morts, que les vivants renoncent à les suivre, même par la pensée, dans la fuite terrible du temps. Nous sommes d'une époque où rien ne compte que de vivre. To be or not to be. Il importe d'être, il ne sert à rien d'avoir été. Nos chiens n'expirent plus de douleur sur les tombes de leurs maîtres ; ils perdent la piste du corbillard, et s'ils aboient encore à nos cadavres, c'est en simples naturalistes. Le maître n'était qu'un maître : c'est le collier qui est bon.

Voyez plutôt. Si jamais personnalité insolente a occupé le monde de ses boniments inouïs, de ses tours de force à faux poids, du cliquetis de son caleçon d'hercule à paillettes, n'est-ce pas le Tabarin grandiose de la presse parisienne ? Ce pitre de génie en

était arrivé à battre la grosse caisse sur le trône même de Louis XIV ! Il faisait sauter la muscade sur la table sainte des tabernacles, catholiques. Il recevait dans sa baraque des rois et des tzars. Il avait réduit la charité au rôle d'agent d'affaires et il lui payait des courtages ! Quel grand homme ! Peut-être est-ce le plus grand du siècle.

Et ne dites pas que j'exagère. Pendant vingt ans, vous et moi, nous avons tous été suspendus à ses lèvres. Seul, cet hercule à voix de rogomme a su nous dérider, nous intéresser, nous amuser, nous tirer l'argent de la poche et les bravos des mains. Vous en étiez fous, gens du tiers et du quart, et toi, noblesse, tu avais adopté pour l'avocat de ta cause perdue, ce Gaton, sed victa Catoni !

Or cet homme, qui fut à lui seul l'encyclopédie de la rouerie, il est mort depuis huit mois à peine, et en voici plus de six que nulle part, ni dans un journal (pas même le sien), ni dans une réunion quelconque (pas même celle de ses créatures), on n'a lu ou entendu son nom. Il est tellement oublié que j'en ai honte pour Paris.

Villemessant est décidément trop mort pour les péchés de l'Israël conservateur. Les capons ont peur de remuer ses cendres.

Adversaire et républicain, je m'insurge positivement. Non seulement il a été quelqu'un, ce Villemessant, mais il a laissé quelque chose. Il a légué à la patrie

une œuvre faite de badauderie et de scepticisme qui contient les germes d'une conscience nouvelle, d'un goût, d'un esprit, d'un langage nouveaux. Le paillasse nous a enrichis d'une littérature, d'une politique et d'une morale. Il a crééleFigarisme. L'Europe entière est Bgariste : c'est indéniable. C'est pourquoi je n'admets pas l'oubli traître dans lequel on étouffe l'ombre du créateur de cet oïdium. Je proteste contre l'ingratitude de ses héritiers. Je me révolte contre la conspiration du silence tramée autour de cette figure essentiellement moderne. Je récuse les pudeurs de ses élèves, je clame à l'ingratitude du siècle. Je vais plus loin.

Le temps est aux statues. Villemessant doit avoir la sienne.

Mais comment donc ! Villemessant n'a pas de statue, el vous autres, vous roulez carrosse ! Villemessant n'a pas de statue, et vous partagez des dividendes de nababs ! Villemessant n'a pas de statue, et M. Périvier touche (disons gagne) : quarante mille francs par an à la caisse de... Villemessant! Sachez que vous scandalisez l'univers. Ah ! vous amassez le silence autour delà mémoire du grand Mangin, simples Vert-de-Gris que vous êtes ! Ah ! vous n'osez plus parler de lui publiquement, imprimer son nom, narrer ses mots de cabotin en vedette, égrener le rosaire de ses bonnes actions ! Ah ! sous-lieutenants de l'Alexandre de la blague, vous reniez le maître après vous être divisé ses états, ses tambours, ses cymbales, ses crayons et sesbottes ! C'est bien, rendez Fargent.

Rendez l'argent, ou faites la statue. Vous ne sortirez

pas du dilemme. Les paris sont ouverts. Je gage cent louis que vous ne la ferez pas, cette statue. Je mets cinq napoléons pour un buste. Je mets deux sous pour un simple médaillon, incrusté, rue Drouot, dans le mur de votre alhambra de foire. Ce n'est pourtant pas grand'chose, un médaillon, dites !

On m'a conté que le jour du retour des cendres de Monaco, toute la rédaction n'avait poussé qu'un ouf ! Dans les derniers temps, en effet, le vieux bonhomme tournait au roi de féerie : il embêtait ses ministres, il abêtissait ses favoris. D'ailleurs, il n'avait plus d'idées; il ruminait ses anciens trucs et cuisinait à toutes sauces lelégitimisme et la papauté. Les Pigaristes du vieux jeu se sentaient alourdir ; les nouveaux, les jeunes, rêvaient des évolutions à succès : on parlait de réformes. Yillemessant mourut, et l'on poussa le ouf ! Il y a huit mois de cela! voulez-vous me dire ce qu'il y a de changé dans le Figaro ? Quelle puissante création que celle-là, et comme l'autre y a imprimé le caractère indélébile de sa personnalité de Bobèche ! Soyez-en sûr, l'âme de Villemessant plane jour et nuit sur ce temple de la blague, qui n'est lui-même qu'une blague orientale ; elle souffle dans la vapeur des marinonis, elle pousse à la presse , elle aide au tirage. Elle est là, l'âme du patron, et de temps en temps, Magnard se retourne, tout hagard, et il dresse l'oreille, car il lui a semblé entendre une voix connue, disant : « Elle est bien bonne! » C'est comme un bruit de noix qu'on

3e l'une contre l'autre. Je vous garantis que celuilà ne se cotisera pas pour avoir le médaillon dans son cabinet.

On assure qu'il est très fort, M. Magnard, et que le Figaro lui doit sa prospérité croissante. J'en suis absolument convaincu, car il a la tradition d'abord, et puis il entend des voix ! Il est celui vers qui tous les yeux se sont tournés le jour où l'on a dit: Ouf! Pourquoi pas vers un autre je le demande? Parce que la grive étant partie, il fallait le merle. Parce que le maître avait dit prophétiquement : « En vérité, mes enfants, elle est bien bonne ! Encore un peu de temps, je n'y serai plus, et encore un peu de temps, j'y serai encore! » Il y est ! Il n'en a pas bougé. C'est encore lui qui reçoit les dames et qui, du haut de la galerie circulaire, anhélant et poussif, crie sur la tête des caissiers : « Faites monter madame la comtesse ! »

J'en reviens donc à mon idée. Si l'on doit le marbre et le bronze aux hommes immortels, on doit une statue à Villemessant, car son noble esprit habite encore parmi nous et s'exprime tous les matins à cent mille exemplaires. Cette statue, est-ce à nous, républicains, opprobre de la société, à la lui ériger? Vous ne le souffririez pas. Cette gloire étant aux conservateurs, appartient à la réaction. Songez qu'hier encore les mânes de Yillemessant mettaient de l'eau de Lourdes en bouteille. Songez que le comte de Chambord est forcé de souscrire, le premier, par pure reconnaissance, en tète de la liste, à cette statue.

Qu'est-ce que nous faisons du beau marbre blanc que le bon Dieu nous donne, si nous n'y taillons pas l'image de ses serviteurs ? D'ailleurs, qu'avez-vous à redouter, et qui donc osera vous accuser de braver la conscience publique? Ne vendez-vous pas à cent mille exemplaires, c'est-à-dire ne propagez-vous pas cent mille fois la bonne parole? Vous avez déjà cent mille souscripteurs assurés. Vous avez l'église et le théâtre. Un tronc à la Madeleine et un autre rue de Suresnes : qu'est-ce que vous pouvez réserver de mieux? Tous les curés de campagne dans leurs chaires, tous les cabotins dans leurs loges, feront la collecte. Vous aurez aussi cette excellente magistrature, qu'il a tant fait rire avec ses procès impayables, et puis Sari, des Folies-Bergère. Vous avez perdu l'armée. C'est dommage. Voilà une bêtise qu'il n'aurait pas faite, lui ! Vous l'avez faite, vous qui dites : Ouf! et c'est le résultat de la seule initiative que vous ayez osé prendre, un jour où la voix de coco n'avait pas brui dans le cabinet de Magnard.

Voilà ce que la reconnaissance vous recommande, ce que l'univers enligarisé jusqu'aux moelles, attend de votre loyauté et de votre modestie. Quand on a un grand homme, on le montre ; ne désapprenons pas le culte des grands morts. Vous n'en ferez rien cependant, apprentis farceurs, et vous tiendrez à nous laisser croire que le Figaro ne se survit que grâce à vous, que votre esprit seul l'alimente et que tous ces exquis calembours, dont, chaque matin, la France sucre son chocolat, ces blagues et ces mensonges raffinés dont elle déjeune, sont le produit exclusif et naturel des cannes l\ sucre et des betteraves que vous

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êtes! Le pauvre Villemessant n'aura pas sa statue, il n'aura pas sou buste, ni son mascaron : il n'aura rien; c'est tout au plus si on le peindra dans les assiettes, lauL il est vrai, ô Lénore, que les morts vont vite!

Depuis que cel article a été écrit, j'ai vu un buste de Villemessanl dans l'hôtel delà rue Drouot. Ils se sont exécutés. A la bonne heure!

« C'est une figure, dit-on, ce Villemessant ! » Allons, soit ! Va pour une figure ! Mais quel pauvre siècle que celui qui compte avec de telles personnalités ! Depuis quinze jours j'ai lu tout ce qu'on a écrit sur cette vie de soixante-neuf ans, qui va d'un comptoir de mercerie à une table de roulette. Il paraît que ce vieux bonhomme était très bon et très spirituel. Très bon en ceci, qu'il payait ses rédacteurs 5 ou 10 centimes plus cher qu'on ne les paie ailleurs. Le Constitutionnel déclare cette bonté surhumaine. Le mot sans doute est du caissier du Constitutionnel. Très spirituel aussi. Gela, je le crois. Mais je n'en ai d'autre preuve que l'imbécillité de son public. On ajoute qu'il fut charitable et qu'il adora sa famille. Quelqu'un m'a raconté qu'il avait richement doté ses petites-filles, que jamais il n'avait refusé l'aumône à un pauvre diable et même qu'il payait quelquefois les termes de ses collaborateurs!...

Ah çà, dites donc, vous n'allez pas « nous la faire», pour employer le style qu'il a créé.

Tout bien pesé et tout bien réfléchi, mon opinion sur ce saint homme se résume à ceci :

II a gagné beaucoup d'argent. Et c'est tout, positivement.

Je n'ai aucune raison pour haïr la mémoire de Vil- Lemessant. Il ne m'a fait ni bien, ni mal. ïl m'a fait acheter un jour la publication d'un poème, et il me l'a payée au prix convenu. Mais il a eu mon reçu. Je n'avais pas à le saluer dans la rue pour deux causes, dont la première est celle-ci, que je le connaissais à peine.

Un jour, il y a de cela trois ou quatre ans, il m'aborda je ne sais plus où, et il me demanda pourquoi je ne lui apportais rien à publier.

« C'est, lui répondis-je, que vous ne publieriez pas ce que je vous apporterais. »

Il me regarda, de ce regard à paupière lourde, qu'il avait ; je le savais joueur, je repris : « Gageons cinq louis que vous n'insérez pas dans votre journal l'article dont voici l'idée : De l'influence du Figaro sur l'esprit, le bon ton, le bon goût et le bon sens français. »

— « Ma foi, riposta-t-il, c'est bien tentant. Mais je ne peux pourtant pas m'éreinter dans mon propre journal. »

Mot effrayant, quand on y songe. Ainsi donc, cet homme se rendait compte précisément du mal qu'il faisait et qu'il avait fait ; il connaissait la portée exacte

de son œuvre. J'ai beau réagir, je ne peux pas mêler ma voix à vos chants d'apothéose.

Du reste étudions-le, cet œuvre.

Après avoir créé beaucoup de journaux qui ne se vendirent point, Villemessant laisse un journal qui se vend bien. Qu'est-ce qu'il représente, ce journal, dans notre société actuelle ? Une opinion politique ? Non. — Une école littéraire ou artistique? Non. — Un mouvement intellectuel ou moral, soit en arrière, soit en avant ? Pas davantage. — A qui ou à quoi profitet-il ? Qu'exprime-t-il ? Zéro.

Il blague et il informe.

Il informe et il blague, toujours, chaque matin, excepté les quatre jours fériés de l'année, sans discontinuer, depuis quinze ans !

Il a ceci d'unique, ce journal, que ses rédacteurs changent, mais que sa rédaction ne change pas.

Tout le -monde y collabore ou peut y collaborer. Vous produisez un calembour en vous promenant : vous entrez, vous déversez votre calembour au préposé, et le préposé vous donne trois francs.

L'univers s'arrache ce produit délicat ! C'est peutêtre vrai, au fond, qu'il avait de l'esprit, ce Villemessant !

Tenez ! il y a eu pendant quelque temps un comptoir spécial, au Figaro, pour recueillir des à-peu-près d'une grâce infinie sur Victor Hugo. Tous les passants s'y essayaient et réussissaient. On en envoyait des colonies, des cures de campagnes, des foyers de

théâtre, des cafés à rébus : de partout. Ce fut un débordement de la fine gaieté française. La coquille d'Aristide s'emplissait de ces jolis cacas d'oiseaux.

Le malin, pendant que son perruquier lui ajustait la tête, Villemessant lisait cela, et il disait : « Elle est bien bonne ! »

Je me trompais en disant que le Figaro ne représentait rien en France ; il représentait Villemessant.

Villemessant reste le type inimitable de l'homme qui savait en faire une bien bonne. En faire une bien bonne, tel a été l'accomplissement de cette destinée, bornée à soixante-neuf ans par les dieux fatigués. La bien bonne qu'il a faite à Victor Hugo, par exemple, a embelli deux ou trois ans de ces soixante-neuf. Jamais M. Magnard lui-même n'en fera une bien bonne aussi longue* Du reste, je puis me tromper.

Villemessant fut encore remarquable en ceci, que son mépris pour les choses de l'art atteignait jusqu'à la bienveillance. Je n'en veux d'autre preuve, et de plus populaire, que cet étonnant hôtel de la rue Drouot, le monument le plus grotesque qui soit jamais sorti du rêve d'un faiseur de bien bonnes.

Quel Alhambra, seigneur ! Le jour viendra où l'on installera là, tout naturellement, une maison de bains féeriques, ou peut-être un bouillon Duval babylonien. Mais j'écarte ces funèbres pensées.

Jamais, voulais-je dire, je n'ai vu personne détester l'art avec autant de tranquillité, et spécialement en littérature, que ce singulier pasteur de lettres. Le bon endroit, dans un article, celui qui empêche que cet article ressemble à un autre article et que tous les articles soient le même, tombait du premier coup sous son ongle de génie. Nul n'a mieux mérité de mourir entre des bras de reporters. C'est pourquoi les édifîcateurs de cette statue vont partout répétant que tous les bons écrivains de ce temps ont passé au Figaro.

Je le crois bien, qu'ils y ont passé. Achetez le numéro de demain, parcourez-le, et vous en aurez la preuve.

Quant à l'accusation que l'on porte contre cette feuille, d'être et d'avoir été le moniteur de la prostitution européenne, la gazette des croupiers de roulette, l'office des calomnies les plus épouvantables, et l'organe du bas clergé, d'avoir avili la conscience publique et démoralisé la bourgeoisie, je trouve que cette accusation n'a pas de raison d'être ni de sens commun.

Un journal qui ne coule que trois sous le numéro coûte encore beaucoup moins cher si on ne l'achète pas du tout.

Rien ne vous force de demander à quelqu'un le renseignement que vous ne voulez pas connaître. Vous pouvez toujours vous boucher les oreilles, en ce monde, fermer les yeux et vous soustraire à la vue, au toucher, à l'odeur de l'objet qui vous déplaît. Ceci est élémentaire.

• La justification d'un journal, c'est le succès qu'il

obtient. Or, le succès du Figaro est immense. Est-ce moi qui l'ai fait, ce succès? Non.

Alors, c'est vous. Qu'est-ce que vous avez à dire?

Mânes de Villemessant, reposez en paix. Vous avez accompli votre œuvre, votre tâche est remplie, et vous eu avez fait une bien bonne! Tout était là, n'est-ce pas ?

Et puis cette vie triomphante a eu son déboire. Personne, hélas ! ne réalise son idéal ici-bas. Celui de Villemessant était de laisser avant de mourir un Times à son pays. Le Times français, telle était la dernière bien bonne qu'il nous réservait. Quel dommage!

Oh ! le Times l ce journal lit, ce journal couverture de voyage, ce journal serviette et bonnet de nuit, dans lequel on couche, sur lequel on dîne, et qui n'est composé que d'annonces ! Le Times, ce journal dans lequel il n'y a rien à lire, mais qu'on peut commencer à rebours, suivre en travers, reprendre de bas en haut, et qui donne le temps qu'il fait pendant qu'on le savoure. Les Anglais sont nos maîtres, et l'on n'a rien trouvé de mieux encore pour captiver le cœur des bons bourgeois que le dictionnaire des cent mille .adresses.

C'est ce monument qu'il voulait nous laisser, ô Parisiens, ce boulevardier épris de vos plaisirs. Cette dernière bien bonne-là eût été la meilleure ! Dieu ne l'a pas voulu. Dieu protège la France. Il a jugé que la petite correspondance suffisait au châtiment, et il

nous a épargné les petites affiches, le journal canapé et le style des courtiers d'affaires.

J'ai vu encore une fois le pauvre Villemessant. C'était au mois de j anvier dernier, à l'inauguration du théâtre de Monte-Carlo. Il était assis sur une banquette, dans le vestibule, et il regardait entrer et sortir les joueurs. Isolé, morne et mâchant dans le vide son ennui désespéré, il se tenait courbé, les mains appuyées sur la banquette. Personne ne le saluait, personne ne lui adressait la parole. C'était sinistre. Quand la porte de la salle des jeux s'ouvrait pour laisser passer quelqu'un, on entendait crépiter l'or des tables et grésiller la roulette. Alors il respirait, comme si une bouffée d'air lui arrivait dans les poumons.

A certain moment de la journée, je dus aller retirer ma carte de concert à l'administration. On m'indiqua le bureau. J'entrai, et, ne voyant personne, j'allais me retirer, lorsque, le front courbé entre les bras, aplati sur le secrétaire, et tenant dans la main un râteau de roulette comme il tenait jadis une aune de mercier, j'aperçus Villemessant endormi.

Il rêvait qu'il était croupier et, bienveillante, l'administration le laissait rêver.

LK liUANI) MENHTMEIt DU \ïXe SIECLE

7 octobre 1880.

1^sp§PE musicien, qui est mort hier, je ne le con- G\ VV'^Ê naissa^s Pas> quelque vieux Parisien que je '<&£&Ê$ sois. De ma vie, je ne lui ai parlé ou écrit ; je ne Fai même jamais vu. Est-ce à dire que j'aie foi à lajettature et que je redoute la puissance du fascino? Oh ! pas le moins du monde ! Le satanisme n'a pas plus de prise sur mon esprit que le bondieusisme. Désirant être homme libre, je commence d'abord par croire à ma liberté. Si je pensais que les déviations strabites d'un regard puissent influer sur la destinée, ce n'est pas pêcheur de corail- que je me ferais, c'est oculiste. Donc si je n'ai jamais vu Jacques Offenbach, c'est que les circonstances ne l'ont pas voulu, d'où il résulte que je n'ai point de renseignements à vous donner sur le maestro. Mais, selon moi, c'est certainement une des figures du dix-neuvième siècle.

11 fut le Beethoven du ricanement. Qu'il ait eu conscience, ou non, du rôle qu'il jouait au milieu de l'ef-

fondrement général des croyances et des respects, ce satyre a dansé sur son outre, victorieusement, parmi les fûts de colonnes brisées, dans les déboulonnements, les écroulements du passé et les grands patatras que son fifre domine. Je l'aime à cause de cette gigue qu'il nous a mise dans le gosier. C'était plaisir de voir, vers la fin de l'Empire, tous les navrés de l'affliction sociale s'accorder aux tons de son mirliton diabolique et mener la ronde sur les ruines. Il nous étourdissait nos lâchetés, il enrageait nos désespoirs poltrons, il nous heurtait la tête les uns aux autres par des vis-àvis furibonds, il nous emportait dans des galops exaspérés qui faisaient cliqueter joyeusement les os dans les suaires. Nous l'aurions suivi, comme les enfauts suivaient le ménétrier de Hameln, jusque dans les rivières et les puits ; nous l'avons suivi dans la sinistre guerre bismarckienne, aveuglés de rire, gueulant ses Marseillaises cocasses et frénétiques, peuple de «bus » qui s'avancent !

Oh ! le violoneux formidable de la grande kermesse ! Il était là, debout et trépignant sur la peau de bouc gonflée, raclant à tour de bras son jambon inspiré, la bouche écarquillée par un rictus irrésistible, pareil à quelque conception alcoolique d'Edgar Poë ou d'Hoffmann, et rejetant au ciel les oiseaux tympanisés. Il saisissait le vent au passage et il le faisait rire de force ; il prenait la beauté antique, la majesté delà nature, l'histoire et la légende, et le culte et les traditions, et il leur ouvrait les mâchoires. Et allez donc! La lune se fendait jusqu'aux oreilles et les étoiles pouffaient derrière l'éventail des nuages. Le système planétaire n'évoluait plus que sur des rythmes frétillants et la terre

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