novembre
« Le premier acte, dit de joyeux avènement, par lequel se signala la tro&ième République française (Grévy prœsidenté) fut l'abolition de l'infâme censure, honte des régimes tyranniques et premier boulon des cliaînes de la liberté ! La troisième République française (Gambetta gubemante) ne fît, en agissant de la sorte, que son devoir, fort strictement. Les honnêtes gens n'y virent même pas de quoi la féliciter. Ils se souvenaient que plus d'un demi-siècle avant l'entrée de M. Turquet aux affaires, quelqu'un, nommé Benjamin Constant , s'était écrié en pleine Assemblée royaliste : « La censure est la calomnie en monopole, exercée par la bassesse au profit du pouvoir ! » Les progrès sociaux étaient si grands à cette époque que cette phrase même leur semblait déjà un poncif, bon tout au plus à servir de thème allégorique pour un concours de prix de Rome. L'abolition de la censure, par laquelle la pensée était condamnée éternellement à la peine de mort, fut donc jugée chose toute simple et naturelle, et qualifiée même de pont-aux-ânes po-
litique. On attendit la troisième République à des épreuves plus décisives... »
Sur quelle couverture de cahier de deux sous à l'usage des classes élémentaires, dans quel petit abr^é d'histoire de France écrit pour les enfants, ai-je lu le passage ci-dessus ? Ne cherchez pas, j'ai rêvé !
— Hélas ! oui, j'ai rêvé ! Les plus fortes têtes sont parfois en proie à des hallucinations étranges, je le dis pour m'excuser. J'aurais bien juré que j'avais lu, de mes yeux lu, ce début de chapitre d'histoire contemporaine dans quelque auteur de bonne foi. Il n'a jamais été écrit, il ne le sera jamais, peut-être même pas de la quatrième République française !
Car, si cela continue de la sorte, il y en aura une quatrième.
Ainsi donc tout change et rien ne se modifie ; tout croule et on ne rebâtit rien ; et l'on continue à habiter les ruines du passé. Je suis épouvanté des somnolences de la liberté. Est1ce que tous les progrès promis sont réalisés ? Est-ce que l'œuvre est finie ? Est-ce que le jeu ne consiste plus qu'à s'envoyer des sous-préfets à latête? Allons, ce n'est pas possible, on va commencer, n'est-ce pas ? Nous n'avons guère encore mis la main à la pâte que pour changer l'effigie du gouvernement sur les timbres-poste. C'est un pas de fait, mais il y en a d'autres, soyons raisonnables. Une réforme, pour l'amour de Dieu, une petite, bien choisie, et qui produise son effet ! J'indique celle-ci : la censure.
En France, les oeuvres de l'esprit sont légiférées
confusément. Pour les assommer, il n'est qu'un seul levier, maisà plusieurs marteaux. Le livre ctlejourual ressortent directement des tribunaux, comme les autres agressions nocturnes. Le théâtre , au contraire, et L'image, sont d'abord el avanl tout soumis au paternel régime de la prison préventive. Celle prison préventive s'appelle, en langue naturaliste, censure.
Le théâtre et l'image sont évidemment favorisés, tellement favorisés, que, pour eux , la prison préventive a deux cellules. La. première cellule, celle qui reste affectée au théâtre, est située au ministère des Jeux e,t des Ris, c'est-à-dire de l'Instruction Publique et des Cultes. La seconde geôle, réservée à l'image, s'ouvre et se ferme dans les communs du ministère de l'Intérieur, lisez sous les plombs de la préfecture de police, section des voleurs. Faveur éminemment scandaleuse ! Honteuse concession faite à la passion désordonnée du peuple français pour les spectacles et les vignettes !
Car enfin avec nous autres journalistes et faiseurs de livres, on ne prend pas tant de mitaines. On commence par nous laisser écrire notre article ou perpétrer notre ouvrage, sans avoir l'air d'y prendre garde ; au besoin, Ton nous aide à le faire imprimer, car il faut encourager le commerce. Mais dès qu'il paraît et met le nez à l'air vif, un fort coup de marteau, et voilà l'humanité débarrassée d'un utopiste. Est-ce assez pratique, assez sommaire, assez à la portée de tous les gouvernements ! Je parle, bien entendu, des utopistes qui déplaisent. — De quoi vous plaignez-vous? avezvous dit, si l'on vous place directement, et sans prévention, en présence delà justice même ? Vous n'avez
affaire qu'à la seule magistrature. C'est affaire à vous garer «des juges*! — Je m'en gare, monsieur, je m'en gare, soyez-en sûr. Personne mieux que moi ne sait ce qu'il en coûte pour écrire n'importe quoi sur n'importe qu'est-ce. Aucune plainte, ne sortira de mes lèvres respectueusement scellées. Je me borne simplement à vous prédire qu'il y aura une quatrième République française, et que, celle-là, ni vous ni moi ne la verrons.
Quant à ce scélérat de théâtre et à cette diablesse d'image, les privilèges dont ils jouissent sont vraiment exorbitants. Pour eux pas de juges, pas de magistrature, rien que des fleurs. Le système de la quarantaine tout au plus. Yous composez une comédie et vous la portez à un directeur, qui la reçoit avec ivresse, attendu que cette marchandise est devenue d'une rareté épouvantable. Aussitôt prise, cette pièce est aussitôt portée dans la cellule désinfectante et soumise à un travail chimique d'épuration selon la formule. Dans ma jeunesse, c'était un certain Hallays- Dabot qui tenait le chlore. Il était admirable ; il en mettait dans le patchouli et la lavande ; tout lui puait : le style et l'idée. Mais c'était sous l'Empire ; cet homme faisait son métier. Quand le jour de la République a lui, il s'en est allé, stoïquement, laissant son chlore emmagasiné clans la cellule désinfectante. Alors M. Turquet est venu, qui flaira les tonnes et se demanda quel usage il pourrait en faire au profit de la liberté. On le lui expliqua doucement. Quelques jours après la censure était supprimée et remplacée par l'inspection des théâtres. L'affreux Hallays-Dabot disparaissait à jamais, laissant la place à une infinité de
petits dabols et dé petits hallays, ivres de chlore, qui se mirent à désinfecter jusqu'à des chansonnettes, de telle sorte que le théâtre contemporain fleure baume au nez de la République et que jamais plus pénétrante odeur de moralité ne s'est exhalée de la scène française. Mais trêve à la plaisanterie : le théâtre est heureux ; une fois châtré, il peut courir. J'ai connu, ces derniers temps, des comédies que l'on avait remises aux mains, non pas des petits hallays et des petits dabols, mais de M. Turquet lui-même. Elles étaient en prose, heureusement pour les auteurs, qui ne voulurent s'en remettre qu'à sa compétence. M. Turquet, qui, au fond, est beaucoup plus libéral qu'il n'en a l'air, et qui a l'âme pareille à une rue pavée de bonnes intentions, mais barrée, M. Turquet, dis-je, prit les manuscrits, neles lut pas et les rendit aux auteurs, intacts, mais non plus vierges. Il en avait eu la primeur, peut-être 'même, qui sait, en famille. D'où il faut conclure que si l'institution de la censure n'est autre chose qu'une communication déférente au gouvernement des œuvres de théâtre, elle n'est plus qu'une piteuse formalité, sans objet et sans effet. Si, au contraire, vous la croyez utile à la gloire de la République, ne me parlez plus de l'Empire : l'Empire avait un Torquemada, nous, nous avons des Turquetmadas.
Vous parlerai-je des vignettes ? La vignette, je l'ai dit, dépend du ministère de l'intérieur. Amer servage î 'Il existe rue Gambacérès un bureau de gens bien malheureux, dont aucun ne sait dessiner, et qui ont pour mission de surveiller tous les profils, tous les angles, toutes les bosses des vignettes innombrables que Paris consomme chaque semaine. A quelle mesure le nez
devient-il une caricature dangereuse ? A quelle hauteur un jupon retrousse offense-t-il la pudeur publique? Dans quelle proportion une fourchette, une assiette, un vase, une botte évoquent-ils une ressemblance connue ? Voilà ce dont il faut décider infailliblement, et cela sans avoir jamais manié un crayon, par simple instinct de censeur. Les pauvres gens ! Il leur arrive parfois des aventures déplorables. Vous vous souvenez des fameuses asperges de la Vie Parisienne. Jamais, je crois, l'impudeur n'est allée aussi loin dans l'effronterie que par les dessins de ces asperges manifestement obscènes. Eux, ils n'y avaient rien vu, mais rien du tout. Ils n'y avaient vu que des asperges ! C'est sur les doigts qu'on leur a tapé ! Pendant un mois il a été impossible de leur soumettre des portraits de carottes, de navets ou de poireaux innocents. Ah ! ils n'aiment pas les nature-morte !
Il serait bien aisé de leur éviter, à eux et à leurs confrères , de pareilles transes. Le métier qu'ils exercent étant bête, inutile et attentatoire à la liberté, il devient trop cruel de les maintenir en place. Parmi tous les postes émolués par la République, le poste des pommes cuites à la tête est celui dont le besoin se fait le moins sentir. Je suis honteux pour elle d'être obligé de constater que la censure étend encore ses ailes de harpie sur la pensée et le génie français ; qu'il se trouve des hommes pour accepter la tâche vile de porter la main sur les productions de l'esprit et de l'art, et qu'après toutes les preuves de sagesse et de bon sens que notre grand peuple a données au monde depuis neuf ans, on ne le croie pas encore capable d'être son propre gendarme et son propre justicier.
\k octobre 1880.
Vélites de l'armée de l'Idée, tirailleurs d'avantgarde et sentinelles perdues des campements du progrès, ô journalistes, chroniqueurs, nouvellistes, articlistes, publicistes, mes frères, halte ! — Posons le fusil et attendons, car ça ne va plus. Il paraît que nous sommes l'opprobre de la société, quelque chose comme une troupe de flibustiers, un tas de rien du tout, des forbans de l'esprit, des uscoques de l'honneur, et que ce qui nous bat à la mamelle gauche ce n'est pas le tic-tac du cœur, mais celui des montres volées, sur les ponts, dans les goussets des bourgeois.
— On se sert de vous, m'a dit l'un d'eux, comme des compagnies de discipline. — Dans le doux espoir, aije fait, de nous voir casser la gueule ? — Un peu, a souri cet ange.
— Ohé, là-bas, halte! vous dis-je.
Si nous faisions grève !
Je le propose très sérieusement. Le journalisme, en France, représente à peu près tout ce qui reste d'intelligent, d'instruit et de libéral dans les trois classes de la société. Il y a en chacun de nous, quand on
voudra, un industriel, un avocat, un fonctionnaire, un explorateur, un colonisateur, un diplomate et même un rentier hors ligne. Toutes les forces vives de la nation sont résumées dans la presse. Hors d'elle on ne crée rien, on n'expérimente rien, on ne réforme rien. L'action vient d'elle, et d'elle seule, soit en politique, soit en morale, soit en art, soit en finance, soit en tout ce que vous voudrez. La science même, sans l'aide de nos plumes, s'éteint dans ses alambics et s'évente dans ses cornues. Eh bien, mes enfants, nous sommes tous des canailles. Le bourgeois nous méprise comme la boue de ses souliers, vous savez, cette boue qu'il fait en marchant, et même en parlant, et aussi en vivant, oui, oui, nous le dégoûtons, l'homme exquis, et, s'il achète des bouteilles de Champagne, c'est à seule fin de nous crever l'estomac et de nous effondrer, et non pour les boire avec des filles. Parfait.
Si nous faisions grève !
Moi, je voudrais voir, pendant huit jours, Paris en proie à la seule bourgeoisie, la vertueuse, l'exemplaire, la vraie enfin. La semaine suivante, on laisserait la ville à l'adorable noblesse. Puis au clergé. Puis à la magistrature, et enfin à l'armée. Il ne paraîtrait pas un journal pendant ce temps béni et la moralité régnerait avec le silence sur la terre française. Plus un vol, plus un viol, pas un crime, pas un délit, mais le doux bruit d'ailes des vertus. Rien que des baisers au coin des rues, une effusion universelle de bonté, de générosité, de charité. Pas une calomnie, pas une médisance. Partout le bonheur et partout les Folies-Bergère, et le Champagne rendu à sa destina-
tion, qui est l'intérieur du ventre des honnêtes gens et non pas l'extérieur de la poitrine des crapules.
Faisons grève parbleu !
— Ce n'esl pas le journalisme, a repris mon interlocuteur (l'homme de la compagnie de discipline), ce n'est pas le journalisme que nous mettons en cause, c'est les journalistes. Je ne veux pas être privé de mon journal, je ne le pourrais pas, c'est clair. — Ineffable imbécile, je t'ai compris. Ah! si je t'ai compris, tu peux le dire ! Le journal que tu veux, c'est comme la République que tu rêves, c'est l'omelette sans œufs, le civet sans lièvre. On peut te les servir. Il est clair qu'un journal rédigé par des fabricants de boutons de culotte ou des peintres d'œils de poissons, imprimé par des gendarmes et tiré sur des manches de vestes, supprimerait d'un seul coup la classe éhontée des journalistes et des imprimeurs responsables. Ce serait le journal nanan, «elui qui ne corrompt pas, qui ne ment pas, qui n'attaque pas le gouvernement, ni les grands principes, qui respecte le faux-col de la vie privée de monsieur, la robe montante de la vie publique de madame et les mystérieuses floraisons delà virginité de mademoiselle. 0 mon petit père ! Quel joli journal sans journalistes! Quand tu serais surpris trichant*au jeu, par exemple, personne ne se permettrait de dévoiler tes opinions personnelles sur le maniement du roi d'atout. Lorsque, le lendemain des termes, tu te paierais une petite orgie purgative avec des enfants des deux sexes, et que la police, que tu révères si profondément, viendrait t'arracher à tes joies bien gagnées, qui donc oserait conter ta déveine aux braves gens de tous les partis, et les faire rougir d'un acci-
dent qui peut arriver à tout le monde? Car au fond, voyez-vous, c'est ça, et il n'y a que ça, qui les chiffonne, ces fiers jabots du Tiers, du Quart et du Demi. Ils ont peur d'être pinces;
Toute la question est là. Jamais vous n'entendrez un homme, dont la vie est blanche et qui n.'a rien à redouter de l'opinion publique, professer le dédain des journalistes ; au contraire. Il sait, et sa conscience ne l'empêche pas d'en convenir, que s'il est au monde un état courageux, utile, honorable et digne de tous les respects, c'est le nôtre. Il apprécie à la valeur ce qu'il faut de talent, d'acquis, de justesse d'esprit et de noblesse de caractère pour l'exercer et, lorsque dans l'étourdissement d'une production effroyable, sans repos, sans critérium immédiat, et pour laquelle on se montre aussi exigeant que pour des œuvres de cabinet, l'un de nous vient à défaillir et se laisse aller, sous l'empire d'une passion généreuse, à accréditer une calomnie, il n'en conclut pas que tous les journalistes sont bons à pendre. La haine des journalistes n'est point le fait des cœurs sans reproche, et l'horreur de la lumière n'est naturelle que chez ceux qui ont besoin de l'ombre.
D'ailleurs, comme dirait Figaro, aux qualités qu'on exige d'un journaliste, combien y a-t-il de 'gens du monde qui pourraient être reporters? Pas même M. le duc d'Elchingen, peut-être. Remarquez à quel point, en effet, on peut arriver à incohérer dans les idées rétrogrades lorsque l'on ne se donne pas la peine de réfléchir. J'avais beaucoup d'estime, dit M. le duc d'Elchingen, pour M. de Wœstyne avant de savoir qu'il était journaliste, mais depuis que je le sais, j'en
ai moins. De telle sorte que le jour où, sur son cheval piaffant, le général se taisait le propagateur d'une abominable erreur, sous laquelle pouvait sombrer rhonneur d'un galant homme et de ses enfants, ce jour-là le général ne croyait parler qu'à un membre de son cercle, à un personnage de son monde, et ne confier la désastreuse révélation qu'au bavardage parisien ? Mais saprelotte ! entre le fait de répandre une calomnie par le verbe ou de la répandre par l'écrit, quelle est donc la différence et où voyez-vous place pour le mépris que vous inspire le journaliste ? Le colonel Yung se fût-il jugé moins atteint dans son honneur parce que l'accusation de trahison (j'en tremble des pieds à la tête) lui serait venue de la bouche d'un général français au lieu de lui venir de la main d'un journaliste belge? EH qu'est-ce que dirait M. le duc d'Elchingen lui-même si M. de Wœstyne lui répondait demain par la voie des journaux détestés : J'avais beaucoup d'estime pour le fils du maréchal Ney avant qu'il m'ait induit en erreur sur le compte d'un galant homme, mais depuis... j'en ai moins !
Hélas ! hélas î croyez-moi, rien ne sert de nous traiter de misérables et de nous crever l'estomac à coups de bouteilles de Champagne. Les journalistes sont de braves écrivains, qui cherchent la vérité et qui, quatre-vingt-dix fois sur cent, la trouvent dans les mœurs, dans les événements quotidiens et dans les manifestations de l'intelligence. S'ils n'écrivent pas l'histoire du siècle, ils en préparent les matériaux. Vous leur devez beaucoup de votre esprit, de vos* connaissances, de vos jugements, et toutes vos cause-
ries de fumoir ou de boudoir, y compris les pointes et les bons mots. Ne soyez pas ingrats, tas de bacheliers que vous êtes, et ne les accusez pas de vos décadences. Si vous êtes laids et pustuleux, ce n'est pas la faute de vos miroirs ; pourquoi les casser avec des culs de bouteille?
D'ailleurs, je vous le dis, nous pouvons faire grève.
27 janvier 1880.
Par la mordieu ! il faut la prendre, la nouvelle Bastille, une fois pour toutes, et la raser. Car l'honneur est en jeu et ça devient trop bête !...
Citoyen libre, sur une terre libre, d'un peuple libre, ai-je le droit, oui ou non, de penser librement, sans être soumis au contrôle d'un gouvernement qui émane précisément de la liberté de ma pensée, puisque ma pensée guide mon jugement, lequel lui-même dicte mon vote ? Or, dans une société égale et fraternelle, unie par la parité du langage, la pensée libre s'exprime de deux manières : la Parole et l'Ecrit. Vous parlez, j'écris, selon les facultés naturelles qui nous ont été départies ; double exercice d'un même droit. Vous avez, vous, dans ces Parlements où nous vous envoyons, la liberté absolue de la parole, et vous l'employez à discuter s'il est bon de réduire la nôtre, celle de l'Ecrit , sous l'autorité d'une sanction ! Je vous trouve coquets dans ce rôle.
Quelle sanction, s'il vous plaît ? En connaissez-vous d'autre pour la parole que celle de l'auditeur, pour l'écrit que celle du lecteur, pour les deux que l'opinion
publique? Parlez, jeunes inviolables ; démontrez-nous par quel tour de force de logique la Pensée parlée peut être couronnée de lauriers et de roses, tandis que la Pensée écrite doit encourir les sévices de la Bastille.
Je maintiens le mot : la Bastille. A tous vos articles de loi sur la presse, une lettre de cachet est suspendue par un fil. Petit cachot pour ceei, petite prison pour cela, et de la bonne paille fraîche pour tout le reste. — Peut-on appeler : prisons, vous écriez-vous, les délicieuses chambrettes capitonnées, les boudoirs exquis, si richement chauffés l'hiver, aérés l'été, où nous invitons, en cas de malentendu, à méditer sur la simple portée des mots ! — Allez, allez, capitonnée ou non, c'est la Bastille.
Eh bien , si vous la reconstruisez, nous la redémolirons.
Non seulement le citoyen libre, et fièrement responsable de l'usage de sa liberté, a le droit de tout penser, de tout dire et de tout écrire, mais il est de son devoir social de le faire. Ses idées bonnes ou mauvaises , ses blâmes et ses éloges sont de bien public ; il en doit l'échange à ses concitoyens. C'est le travail en commun. La voilà, la vraie liberté. Bas les pattes, légiférants !
La Politique, qui n'est ni un art, ni une science, et qui ne s'alimente que d'individualités empruntées aux arts et aux sciences ; la Politique qui est sans dogme, sans doctrine et même sans principes reconnus ; la Politique qui va du Bien au Mal, poussée par les sauts de vent de l'occasion ; la Politique, dont la philosophie banale consiste à subir toutes les pressions de la foule ; la Politique n'est un instrument de progrès qu'à la
condition d'être inerte par elle-même et puissante aux mains du peuple el de ses mandataires. Elle n'a pas d'existence propre, ellen'esl pas! C'est une résultante de forces sociales et d'élans acquis. Elle émane de celle liberté de pensée dont les deux organes, la Parole et L'Ecrit, lui communiquent justement la vie. Il est donc aussi imbécile de vouloir régler et sanctionner la fécondité de l'un de ces organes que d'essayer de parer au débordement généreuxd'une mamelle par la pression, o forte nourrice, Liberté, ma mère !
Quand un inviolable de la parole, saisi d'une de ces pudeurs que l'on perd à l'époque des réélections, vous pousse à la tribune, ou même de son banc, cette objection illustre :
— Mais alors on peut donc insulter le gouvernement ?
Ne craignez pas de lui répondre que cela est impossible en effet. Le gouvernement d'un pays libre n'est pas insultable par l'un des citoyens de ce pays, puisque ce citoyen est lui-même partie intégrante de ce gouvernement. On ne se crache pas au nez dans un miroir. Un gouvernement n'est insultable que par un autre gouvernement. Mais un gouvernement est toujours critiquable, à toute heure, à tout propos, et la nuit et le jour, à moins d'être une tyrannie. Dans ce cas-là, il construit des Bastilles.
Oui, mais dans ce cas-là aussi, le peuple les démolit et il congédie son gouvernement, sans même lui payer ses huit jours.
Ah ! je vous défie bien d'en sortir !
Les bourgeois ont sur cette question de la liberté de la presse une doctrine dont, du haut du ciel, sa
demeure dernière, le petit colonel Thiers se pourléche les babines. — La presse doit jouir, disent-ils, d'une liberté modérée. Soyez heureux, journalistes, des prérogatives que ce gouvernement bénévole vous laisse ! Jamais vous n'en aviez encore tant obtenu ! — Monsieur, réponds-je d'ordinaire, comment se porte madame votre épouse ? Je veux dire comment se comporte-t-elle ? "Vous devez être bien heureux quand elle se déshabille à moitié, et vous livre sa jambe jusqu'à la jarretière ! Ces prérogatives, sans doute, sont de celles dont vous vous contentez, et vous bénissez la demeure dernière du petit colonel de vous octroyer tant de bonheur sur la terre... Et le bourgeois est collé ! Ad hominem, le bourgeois !
Oh! lamodération deslibertés, quelle grossebourde! Ai-je le droit de sortir, de rentrer, de m'asseoir et de mettre mes pantoufles ? — Oui, mais modérément. — Qu'est-ce que cela veut dire , sortir modérément, rentrer modérément, s'asseoir modérément, chausser modérément ses pantoufles ? Voilà pourtant les douces âneries dont on traite à la Chambre. Ecrire modérément , publier modérément et tirer modérément aussi, n'est-ce pas ? Parlez donc modérément vousmêmes, inviolables, et donnez-nous l'exemple.
Mais non, ne changez rien à vos glorieuse^ habitudes et ne redoutez rien du scandale de vos engueuïements. Le peuple que vous représentez est bon enfant et spirituel ; il ne condamne pas ses mandataires parce que la moutarde leur sera montée au nez un jour d'andouillette. L'excellent Margue lui-même sera réélu, soyez-en sûrs, malgré son incartade naturaliste et son cri du cœur. Mais ce qu'il vous demande, ce
peuple . c'est de ficher aux autres la paix que vous revendiquez pour vous-mêmes, c'est de laisser la Presse aussi libre que la Tribune, de rendre l'Ecrit aussi inviolable que la Parole, et de ne pas capitonner à l'intention des journalistes tant de petits cabanons à grilles et verrous, tant de geôles tendues de velours et tant de boudoirs à séquestre, dont l'ensemble architectural rappelle furieusement la forme de la Bastille. On n'aime pas cette architecture-là en France, et on lui préfère les grandes places nettes. Voilà ce que j'avais à dire.
LE JEROMISME
19 avril 1S80.
|tre bonapartistes sans l'être ; — l'ayant été, 0\ ne plus l'être, tout en le restant ; — le devenir sans avoir cessé de l'être quoique ne l'étant déjà plus ; — cesser de l'être en le redevenant, ou le redevenir ne l'ayant jamais été et cependant l'étant encore, voilà ce qu'on appelle le jérômisme. C'est ça un parti ! Sacrebleu ! quel beau parti !
Et quand je dis : beau parti, faites-moi l'honneur de croire que c'est dans le sens que donnent au mot les jeunes filles. Si la France n'est jamais recherchée que par ce prétendu indécis, ses nuits resteront calmes et rien ne troublera son céleste veuvage. Amen.
Les jérômistes (c'çst le Gaulois qui les dénombre) sont neuf en tout, y compris Jérôme bien entendu. Quel beau parti ! C'est d'abord Philis, celui qui désespère alors qu'on espère toujours. La génération à laquelle j'appartiens ne connaît Philis que par ces vers de Molière. Mais peut-être n'est-ce pas le même.
Quoi qu'il en soit, il y a Philis. Qu'est-ce qu'il fait, Philis ? Philis fait ceci qu'il est « assidu ». Merci, Gaulois ! Tu ris donc quand même , comme au bon temps? — Après Philis, nous trouvons Emile Olivier. Fichtre!...
Est-ce que le jérômisme aurait adopté pour devise la fameuse enseigne du marchand d'huiles : A l'Olivier, huile de ricin ! Plein de foi dans l'histoire de mon pays, je croyais que personne n'osait se purger en présence du prince. On est courtisan ou on ne l'est pas. Mais voici des culottes.
Darimon, sois béni ! Je ne voyais pas le jérômisme sans culotte de rechange. Sans Darimon et les culottes, où s'en irait tout le ricin de l'huile et toute l'huile de ricin? Question formidable. Elle est résolue. Olivier implique Darimon ; ils se justifient l'un l'autre, ils s'appellent d'une voix pressante. Ce que le flacon fait, la culotte le recueille. Tout est prévu. Quel beau parti ! Et maintenant, c'est Pascal de Y Ordre.
Je trouve que le Gauloùle lâche, Pascal de YOrdre, en pleine rédaction. Il l'accuse d'être quelqu'un. Son jérômisme n'est pas pur. Moi, je parie qu'il a son idée, Pascal de Y Ordre. M'est avis que, seul, il comprend le jérômisme. C'est lui qui mesure les doses de césarisme, de coup d'Etat et de liberté sans licence qui composent le lavement amer et joyeux. Je me méfie affreusement de Pascal de Y Ordre. Ce chimiste est grave. Et puis, dit le Gaulois, il assemble des bouquets à Philis. Gare là-dessous !
Du baron Brunet, je n'ai rien à vous dire sinon que s'il est l'homme bien élevé, élégant et fashionable du parti, ainsi que le Gaulois l'affirme, son jérômisme
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doit le faire souffrir comme un simple cor aux pieds. Dans le carré de Waterloo, le prince aurait peut-être dit le mot, mais certainement, il aurait fait la chose. Chez lui, c'est le contraire. Baron, vous devez souffrir. Qu'est-ce que cela vous fait de nous l'avouer gentiment ?
.M. Adelon?... Oùs' qu'est mon Vapereau ? Madelon, Madelon, lève ton cruchon, dit la chanson, évidemment il ne s'agit pas de la même personne. M. Adelon n'est même pas du Vapereau, il n'est que du Bottin. Bestent Bobert Mitchell et Janvier de la Motte. Dialogue.
La République. — Ah ça, qu'est ce que tu fais-là, paresseux?
Bobert. — Je chante la fille à Jérôme...
La Bépublique. — Et tu joues à la bloquette ! Un grand gars comme toi ! Veux-tu bien aller travailler !...
Enfin Janvier de la Motte. Mais pourquoi Janvier? C'est une calomnie. Il en est l'éternel avril.
Voici donc les neuf jérômistes reconnus, le Gaulois n'en nomme pas d'autres. Il faut espérer que le parti grandira, car tel qu'il est, il ne suffirait pas à conquérir Saint-Marin ou le val d'Andorre. C'est bonnement, et sans faire la moindre allusion à la fortune d'aucun d'eux, le parti des quatre mendiants. Celui-ci est le raisin sec, celui-là le pruneau, cet autre la noisette. Il n'y a pas là de quoi nourrir un peuple, même pour une dînette. Quant au prince !...
Prince, souffrez que je vous adresse une ballade. Le jour où votre lettre à un ami a paru le long des journaux jérômistes, j'ai regretté pour la première
fois et la dernière de ne point être quelque chose dans le gouvernement de moji pays. Car il doit y avoir certainement une loi existante qui interdit à un citoyen français de placarder des discours du trône sur les vespasiennes sous peine d'amende. Que vous soyez d'accord avec la République sur la question de l'ultramontanisme et que vous approuviez ou non l'expulsion des jésuites, le peuple français s'en soucie comme d'une guigne ou d'un bigarreau. On ne vous demande pas votre opinion. Vous tenez à nous dire que, sur ce point du moins, vous vous séparez de votre cousin Lucien pour vous rapprocher de votre oncle Napoléon, et qu'il y a Bonapartes et Bonapartes. Ah ! pardieu, ce n'est pas cela qui manque, nous le savons bien. Peut-être même nous est-il permis d'aspirer au jour où, de tant de Bonapartes divers et discords, il ne restera que les queues.
Vous, vous n'aimez pas les jésuites, c'est bien gentil. Mais de cette haine commune vous concluez à une restauration et même à la fondation d'un parti nouveau, succédané du bonapartisme, teinté de libéralisme comme la guillotine est teintée d'aurore les matins d'exécution. Mais, prince que vous êtes, vous n'êtes donc pas satisfait du régime sous lequel vous vivez et tuez vos puces? Eh bien, alors, qu'est-ce que vous fichez ici, sans curiosité ? Si vous souffrez encore de vos démangeaisons impériales, allez vous faire soigner pendant quelque temps, prince, et reveneznous bientôt docile aux institutions de votre pays, soumis à ses ordres et vertueux ! ah ! mais, vertueux !
Ça n'a pas le sens commun de vouloir fonder un parti de neuf personnes dans une nation de quarante
LE JÉROMISME. 91
millions d'âmes. Les légitimistes, au moins, sont douze cents. C'est raisonnable. Vous, vous êtes neuf, el en vous comptant encore, ô prince ! Neuf, à peine de quoi tenir un pied de bœuf. Que feriez- vous devant neuf sergents de ville, je vous le demande ! Neuf, c'est bête, voyons, entre nous ! Neuf, de quoi emplir un poste, sans se coucher. L'avenir du jérômisme me semble obscur, décidément.
Prince, prêtez l'oreille à ma ballade. Refrénez votre littérature, et ne publiez plus rien sur les vespasiennes. Le discours du trône est un genre démodé comme le chant royal, le bulletin de la Grande- Armée, l'opéra-comique et le rébus illustré. Lâchez cette forme. Bornez-vous à élever vos enfants dans l'amour de la liberté, le zèle du progrès, la haine de l'ignorance, la pitié pour les pauvres et le goût des arts. N'en faites pas des Napoléons, faitesen d'honnêtes gens simplement et tâchez de leur mériter cet honneur auquel vous avez vainement aspiré toute votre vie, celui d'être bons républicains, utiles à la patrie, francs du bonnet et plus universellement révérés que leur père.