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LE GRAND MÉNÉTRIER DU XIX^ SIÈCLE

siècle se distingue des -autres siècles et quelle est sa caractéristique et sa dominante, vous n'avez pas à chercher loin. La haine el l<' mépris du passé, la blague de toul ce qui fut sacré, révéré, gobé, le raca jeté aux vieilles routines; aux poncifs sociaux, aux castes, aux préséances, au cérémonial, aux lois en désuétude, aux vieux habits, aux vieux galons, la nazarde universelle et le Mince ! des nouvelles couches. Le dix-neuvième siècle, c'est le dernier des deux mille premiers. C'est la fin d'un monde. On balaie. Le génie d'Oflenbach c'est d'avoir mis ce balayage en musique, c'est d'avoir écrit le quadrille charivarique de cette fin de monde et de nous l'avoir fait danser à tous, à tous les étages de l'édifice, sur les parquets vermoulus, crevassés et pourris qui se défoncent. Mais c'est-à-dire, ô mes bons amis, qu'après une pareille sarabande de scalp, si j'étais gouvernement, je n'attendrais pas, pour donner toutes les libertés, qu'on m'en demandât une seule. Ah ! je vous en réponds ! Je voudrais au moins voir le vingtième siècle.

SAKAH BERNHARDT

21 juin 1880.

r ça, puisque l'opinion publique a enfin voix au chapitre et puisque l'heure de l'amnistie va sonner joyeusement son carillon à la vieille horloge du bon sens français, je vous présente ma communarde.

Ma communarde est une fille toute en or, comme les madones byzantines. Cheveux d'or, voix d'or ; mais elle tient dans les mains un cœur d'or aussi, qu'elle oublie quelquefois en ses vagabondages, — car elle vagabonde, — mais que toujours on lui rapporte : il y a récompense honnête. Ce cœur d'or est ce que l'on appelle en métallurgie comparée : le cœur d'artiste, car la belle fille aux cheveux d'or est une communarde de l'art. Son crime (remarquez que je le tiens pour épouvantable) c'est d'avoir voulu déboulonner, oui messieurs, déboulonner une sacrosainte colonne dont un nommé Emile Perrin est au-

jourd'hui le sergent Hoff et que surmonte un Molière tout nu. Ça, c'est affreux !

Gomme la colonne a failli tomber sur la tête du nommé Emile Perrin et lui faire un mal extrême, ma pauvre communarde a été invitée à passer devant un conseil' de guerre... lasse, et à aligner une somme d'argent équivalente au poids même de la colonne, en manière de dédommagement. Payer cette somme ce n'est pas ce qui était difficile, c'était J 'avoir! Quelques amis songèrent à ouvrir une caisse noire pour cette autre restauration, mais au moment où les piles entassées arrivaient à la hauteur du socle de la colonne, on apprit que la communarde venait de passer le détroit emportant avec elle tout l'or de ses cheveux, de sa voix, et n'oubliant que le cœur, dans sa loge.

On instruit en ce moment ce procès par contumace. Les avocats s'y mettent, et le nommé Emile Perrin réclame le prix de sa colonne, qui, d'ailleurs, n'est pas tombée, au contraire, si je m'en réfère à ses propres déclarations. Une colonne qui ne tombe pas, au contraire, c'est une colonne fortement consolidée par l'ébranlement, si j'ose m'envoler dans les mystères de la statique. — « Le Molière tout nu n'a pas bougé de ça ! s'écrie le gardien de la colonne... Tandis que la communarde tirait d'un côté de toute la force de ses cheveux d'or, j'avais de l'autre côté des conservatrices qui maintenaient victorieusement l'équilibre. » — C'est Molière qui devait rire de tous ces jolis raccourcis ! Songez à celle-là, avocats !

Celui du sergent HofT a déjà riposté. Sans doute, elle n'a pas bougé, l'immortelle colonne, au contraire î Mais, n'est-ce rien que d'avoir attenté à Molière, que

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dis-je ! à la nudité de Molière ? Vous représentez-vous, ce qui, d'ailleurs, n'est pas possible, que Molière fut dégringolé sous l'effort des cheveux d'or d'une femme, el qu'il eût écrasé le sergent Hoff dans l'exercice de >es fonctions? Je sais bien que ce n'est là qu'une hypothèse, mais cette hypothèse, elle vaut un million, et c'est pourquoi nous le réclamons au Courbel féminin, à l'exsécro-adorable déboulonneuse !

Je raffole des avocats. Ce sont des gens d'un esprit infini, qui traitent la justice comme elle mérite d'être traitée et qui jouent toute la vie à l'escarpolette dans les balances de Thémis. Mais l'angle sous lequel les choses m'apparaissent, n'est pas celui où les vessies affectent des formes de lanternes. Je crois que j'aurais déshonoré la toge. Ainsi, dans ce cas, par exemple.

— Messieurs, aurais-je déraisonné, lorsque deux et deux font quatre, même en arithmétique, n'est-il pas arbitraire de poser six et de retenir tout? Le préjudice que vous a causé l'escampativos de ma cliente, — encore vous a-t-elle abandonné son cœur, qui est d'or, vous le savez, comme compensation, — ce préjudice, étant, de votre propre aveu, nul, il conviendrait peut-être à la dignité de la Cour dea passer illico à la cause qui, par numéro d'ordre, succède à celleci. Vous pouvez d'ailleurs aller vous laver les mains dans l'intervalle avec cette pierre dite ponce, du nom de son inventeur Ponce-Pilate, notre maître à tous et notre conseiller en la circonstance.

Tel serait mon plaidoyer, et nul doute qu'après l'avoir ouï, la Cour n'eût désespéré de mon talent d'avocat, et, qu'en fait du barreau, l'avenir ne m'eût

réservé que celui d'un cabanon à Gharenton-sur- Seine.

Donc la communarde sera condamnée à payer la colonne. Tous ses longs cheveux d'or y passeront et sa voix sera monnayée. Pendant les rudes années de l'exil, elle usera sa force, sa beauté, sa vie, pour réaliser la somme vertigineuse à laquelle le cruel Emile Perrin estime sa perte, que d'ailleurs il conteste, jusqu'au jour où l'on s'apercevra que les questions d'art ne doivent pas être traitées par huissier, et que l'on a tort de proposer à la justice des problèmes légers de poudre de riz, jadis dévolus par la sagesse de nos pères à de simples Cours d'Amour.

Mais enfin les temps d'amnistie sont venus, et voilà que l'on pardonne, môme aux innocents reconnus. 0 féroce gardien de la colonne, amollissez votre cœur de bronze! Cessez de lire et de relire ce traité de Moscou, dicté dans la neige par l'homme d'airain, et sachez vous relâcher des devoirs qu'il vous trace comme des droits dont il vous investit. Prenez un siège, comme Ginna, et soyez magnanime comme Auguste. Et quand vous aurez fait comparaître la fille aux cheveux d'or, repentante et confuse, sachez mettre à ses pieds votre sceptre, d'abord, puis la tête d'une altière Yasthi et enfin la somme fabuleuse à laquelle vous estimiez sa perte pour avoir l'honneur sans doute d'en payer son retour.

Et vous lui tiendrez à peu près ce langage : — Tu fus communarde, et tu l'es encore, malheureuse ! C'est ton crime et c'est ton génie ; car celui qui préside aux destinées t'a fait naître sous le signe d'une étoile filante dans un chemin de la grande bohème. Etre

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bizarre el charmant, étonnant assemblage de deux ou trois entités contraires, groupe sympathique à toi toute seule, tu ne sais pas toi-même quelle force te pousse, où tu vas, d'où tu viens, et quelle trombe t'emporte comme une paille vers le beau, le nouveau, l'inexploré et l'impossible. Nulle autre autant que toi ne ressemble à son siècle, ne l'exprime plus clairement et ne le représente mieux. De là vient ta puissance étrange, inconsciente, et ta séduction. J'ai eu tort de ne pas vouloir comprendre tout cela et de croire que l'on peut te remplacer, ô communarde de l'Art, fille d'or, ou plutôt fil d'or que fait vibrer follement le souffle de la liberté artistique, téléphone de l'idée moderne !

Et vous en resterez sur cette image hardie autant que flatteuse peut-être, qui suffira à vous réconcilier, je pense, et nous rendra Sarah Bernhardt.

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