‹ Les Chroniques de l'homme masquéChapitre 33 sur 35 · LES AVOCATS · texte numérisé non relu

LES AVOCATS

3 mai l!>80.

je qui prouve jusqu'à l'évidence que Mmo Santerre cocufiait son mari, en long et en large et sur toutes les coutures , c'est qu'elle lisait Mademoiselle de Maupin ! Ah! messieurs ! on ne lit pas impunément Mademoiselle de Maupin , livre corrupteur s'il en fut, écrit en 1830, à l'aurore du romantisme par le grand maître es style Théophile Gautier, et que vous trouverez en sortant d'ici pour vos trois francs, chez Charpentier, éditeur, rue de Grenelle, au coin de la rue des Saints-Pères. D'ailleurs, je vais vous en lire moi-même une scène fameuse, celle de l'ours, une merveille, hélas ! car, depuis que mon malheureux client a été cocufié, grâce à ce livre, il ne me quitte plus (ce livre), je l'ai toujours sur moi, et je m'en délecte abominablement.

Ici l'avocat lit la scène de l'ours, et avec quel talent de diction! Ces messieurs de Faéropage dodelinent gaiement de la tête et se passent la langue sur les babines.

— Assez! crie le président, hors de littérature.

« Infortuné client! » reprend l'avocat, et il continue, Que dites-vous de cet avocat? Je veux passer ma vie à le chanter. C'est un ami, c'est un frère! Je lui donne d'avance et solennellement tous mes procès, à la condition qu'il plaidera pour mes chers adversaires, et qu'il lira du Gautier devant les aéropages. Maître Bétolaud, ne faites pas de façons, vous êtes mon homme!

Ce procès Santerre est une grande date pour la littérature. Voilà la première fois que l'on applique l'art d'écrire à la Justice et que l'on juge les modèles d'après les copies. Enfin, l'on va donc tenir compte de l'opinion des romanciers en matière d'adultère. La fiction fait preuve de la vérité, et il est désormais reconnu que tous les crimes, toutes les fautes, tous les entraînements sont prévus dans nos livres et que nous donnons les causes, les solutions et aussi les circonstances atténuantes pour tous les cas. Le code Napoléon remplacé par Balzac ! c'est Zola qui va jubiler ! Diable de Zola, a-t-il une veine ! Il n'y qu'à lui que ces choses-là arrivent.

Regardez un peu comme la chose devient simple et quelle admirable révolution Me Bétolaud vient d'opérer dans le mécanisme des balances de Thémis ! Vous avez un cas d'assassinat dans la petite bourgeoisie, car il faut bien observer la théorie des milieux : une femme a noyé son mari pour épouser son amant. Bon. Vous empoignez Thérèse Raquîn sur la septième rangée de votre bibliothèque d'avocat, et vous en lisez dix pages à l'aréopage . Vlan ! ça y est. Il y a toujours

LES AVOCATS. 36î

quelqu'un de condamné, n'est-ce pas? C'est tout ce qu'il faut, et l'on n'en demande pas davantage.

Un autre cas s'offre à votre éloquence. Un enfant se tue sur le paillasson d'une fille. Est-ce dans les quartiers riches? Donnez paisibles et laissez l'instruction se faire. Au jour dit, vous arrivez portant sous le bras un exemplaire de Nana, et vous en récitez un bon chapitre. Si vous avez bien lu, si vous avez lu comme un Legouvé, il y aura certainement quelqu'un d'acquitté, et il ne vous restera plus qu'à palper vos honoraires.

Et ainsi de suite. Je le disais bien qu'il y avait à réformer le système judiciaire en France ! C'est Bétolaud qui a trouvé le truc. Bravo! Bétolaud. A Bétolaud le naturalisme reconnaissant! Tous les libraires vont lui faire le service. Seulement, il est allé trop loin, le bon Bétolaud.

Comme tous les inventeurs, il a failli gâter sa découverte et nous priver de ses résultats. Après son coup de génie et lorsque, par la simple lecture de la scène de Tours, il venait de démontrer irréfragablement l'adultère de Mme Santerre, notre conviction se dressait comme une barre de fer. La scène de l'ours était concluante, et Théophile Gautier lui-même, échevelé, comme dit Bétolaud, se serait écrié : « Laissez-la donc tranquille, la pauvre femme ! vous avez fait l'ours pour bien d'autres! Et nous sommes encore trop heureux quand elles nous permettent de faire l'ours ! » Sage parole, dont on aurait déduit clairement que l'accusée était au moins absoute par le romancier-juge. Mais enfin Me Bétolaud triomphait, et s'il n'avait pas prouvé que Mmc Santerre avait fail l'ours, il avait laissé

aca\ QUESTIONS D'ART ET DE LETTRES.

comprendre qu'elle en avait vendu la peau avant qu'il fût par terre. Son client, j'imagine, n'exigeait pas qu'il fût par terre. Son client, j'imagine, n'exigeait pas qu'il ajoutât d'autres cornes à celles du dilemme, du moins publiquement.

Mais voilà que l'avocat réformateur s'est tout à coup grisé du style capiteux de Gautier 'capiteux est de lui). Sans prétexte, et bondissant par-dessus sa cause et son client, il s'est mis à reprendre la Maupin et à vouloir la lire tout entière. Heureusement que tous les membres du prétoire la connaissaient par cœur et que l'auditoire lui-même n'en ignorait rien, car, sans cette circonstance favorable, la pauvre Mme Santerre se voyait convaincue , sans en être accusée , d'avoir accompagné l'héroïne du roman dans tous ses voyages à Cythère comme dans son séjour à Lesbos.

Pour cette application désordonnée de son invention, je me sépare de maître Bétolaud. Elle est spirituelle, elle est poétique, mais je la crains. Oui, je la crains. 11 sera toujours bien difficile au romancier le plus naturaliste de faire le portrait d'une personne vivante tellement complet que l'on n'ait qu'à lire tout le roman pour avoir le réquisitoire. La ressemblance absolue est une qualité que nul de nous n'a encore pu transporter de la photographie à la littérature : cette qualité, d'ailleurs, n'est pas demandée. En supposant que Mme Santerre ait réalisé scrupuleusement la Maupin, scène à scène, cas à cas, il lui manquerait toujours d'avoir vécu sous Louis-Philippe : j'allais dire sous Louis XIII. D'après un tel système je prendrais le bel Alcindor de Scudéry, et j'arriverais à démontrer que le bel Alcindor n'est autre que Bétolaud lui-même, ce

Page 1