‹ Les Chroniques de l'homme masquéChapitre 6 sur 35 · LE NOUVEL ART ORATOIRE · texte numérisé non relu

LE NOUVEL ART ORATOIRE

évident. La Dubarry disait à Louis le Bien-Aimé : « La France, ôte-moi mes bottines! » Le député dit à la France : « Ici, Azor, et bas les pattes ! » ou bien : <« Veux-tu bien te fourrer dans ta niche ! » ou encore : « Chaud! chaud! mords-le 1 » Je sais bien que cette familiarité est précisément le signe d'une intimité exemplaire. Mais est-il bien nécessaire de brutaliser son chien pour s'en faire aimer? Je n'en sais rien ; je vous le demande. Pouvez-vous vous représenter, sans pleurer, la tête que doit faire là-haut le pauvre Mole, à côté de son Royer-Gollard, lorsque, de la coupole vers laquelle il reste penché, montent à lui des rumeurs parlementaires telles que celles-ci (mettons que je les imagine) :

— Eh! va donc, bonaparteux! — Silence à la racaille ! — Avance un peu que je te défonce ! — As-tu digéré ton curé? — Eteignez le parapluie de monsieur! — Margue! — Mange ! — et autres emportements oratoires de même sorte par lesquels se manifestent les divers courants de notre unité politique. Ah! parmi les anges, l'honnête homme aux choses sensées n'a pas assez pour se voiler la face de tout le faux col de ses ailes !

Sans doute, le Journal officiel est là pour émousser ces dards et en laver la glu. Ils ne vont pas au peuple tels qu'ils ont été lancés ; il est avec Wittersheim des accommodements, et le premier droit de l'orateur actuel est, comme son premier devoir, d'aller corriger ses épreuves et éprouver ses corrections. On n'écrit pas comme on parle, et la collection de synonymes que possède YOfficiel est l'une des richesses de la France. Mais lui, Mole, il ne reçoit pas X Officiel. Il en-

tend les mots tels qu'on les dit ; il assiste aux poissarderies authentiques ; il distingue les « numérote tes os » furieux qui sont la base des péroraisons comme le fondement des exordes, et il est triste dans le ciel, à côté de Royer-Collard. Il ne sait pas que, grâce à la fameuse collection de synonymes, le « Margue ! » de la tribune devient le : « Pardon, monsieur, vous faites erreur! » de Y Officiel, et que le « Mange! » s'y transforme pour les simples mortels et autres électeurs en : « Monsieur, je vous en demande bien pardon ! » Aussi, croit-il à la dégradation de l'art oratoire, et, se tournant vers Royer-Collard, il dit : « Et ma définition? Qu'est-ce qu'ils en font de ma définition ? » Et Royer- Collard lui répond : « Ce qu'ils ont fait de votre conférence! »

Eh bien, j'en ris de cette définition, et j'ai tort, surtout par le temps qui court, car elle a du bon en somme. D'ailleurs La Rochefoucauld n'avait-il pas écrit, bien avant le comte Mole : « La véritable éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut et à ne dire que ce qu'il faut. » La Rochefoucauld, esprit pratique et froid, nous donne ici les règles du discours d'affaires ; mais le discours d'affaires est celui dont nous avons besoin expressément. L'avenir de l'éloquence est à lui; Paris, ville littéraire s'il en fut, et toujours beaucoup plus préoccupée des individus que des idées, s'est trop accoutumée à considérer le Parlement comme une cour de rhétorique où les jeunes échappés de collèges... électoraux viennent jeter leur gourme lyrique.

Désireux d'atteindre au ton de la grande invective oratoire et de placer leurs « Quousque tandem » , ils

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