‹ Les Chroniques de l'homme masquéChapitre 7 sur 35 · LE NOUVEL ART ORATOIRE. <J · texte numérisé non relu

LE NOUVEL ART ORATOIRE. <J

s'empoignent au premier Gatilina venu et L'injurienl abominablenrenl , sans savoir pourquoi, pour débuter. Cette avocasserie délayée de cabotinage est à l'éloquence ce que le caillou du Rhin est au diamant et le celluloïae au corail.

Il n'y a pas de quoi s'en parer. Mieux vaudrait pour nos jeunes Gicérons potasser ferme quelque question d'intérêt général et se spécialiser sur un problème industriel, agricole ou financier, que d'user leurs belles aimées à jeter, non pas même de la poudre, mais de la poudrette aux yeux d'un public de badauds. Car si cela continue de la sorte, ce n'est plus une Chambre de députés que nous aurons, mais une réunion fantasque et bouffonne de deux cent cinquante Grassots embêtés par deux cent cinquante Ravels.

24 mai 1880.

'Upprimer le tambour... oh !

Vous imaginez-vous que l'on ait essayé cela, en France, du temps de l'homme de bronze ? Vous représentez-vous l'effet produit, il y a quatre-vingts ans, par cette nouvelle tonitruante et effarante : « Le tambour est aboli ! » Pas une moustache de grognard n'y aurait résisté, et les bourgeois eux-mêmes auraient douté de leur gouvernement, oui, monsieur !

Plus de tambour ? Quoi alors ? Adieu victoire, tous nos lauriers sont coupés. Plus d'armée, plus de police, plus de promenades militaires et pius de défilés ! Gomment dispersera-t-on désormais les rassemblements ? Gomment , sur les places de village , an • noncera-t-on les objets perdus? Par quoi attirera-t-on les femmes aux fenêtres ? Plus de tambour, partant plus d'école de tambour ; alors à quoi serviront les fossés des remparts et les talus verts des fortifications ?

Plus de tambour, dites-vous, que va-t-on faire des peaux d'ânes, l'une des richesses du pays ?

Je n'aurais jamais osé, — moi, qui en demande tous les jours, — demander une pareille réforme. Elle est d'une violence!... diantre! Le tambour! instrument essentiellement français , organe caractéristique de notre génie musical, le tambour, qui n'a qu'une note, — et la bonne ! — le suave et glorieux tambour, honteusement dégoté par le clairon, un virtuose, un rossiniste , et pourquoi? Parce que le clairon a trois notes et qu'il joue la Casquette assez gaiement ! Mais c'est toute une révolution. Quel peuple oublieux que le notre ! Allons, du courage, mes amis , car décidément l'heure des réformes a sonné. J'ai reçu le coup sans broncher, mais vous me permettrez bien de me détourner pour essuyer une larme.

Le tambour, paraît-il, ne s'entend pas d'assez loin. — Mon général, cela dépend de ceux qui le battent, car, à de certaines époques, il réveillait l'Europe. — Il est incommode. — Mon général, cela dépend de la marche qu'il rythme. — C'est dans les mouvements de retraite que la caisse devient surtout gênante, quand on la porte sur le dos. — Vous nous le rappelez durement, mon général. Du temps que nous allions en avant, elle n'a jamais gêné personne, et les abdomensles plus délicats s'accommodaient volontiers de son poids léger. Et cependant vous avez raison, et je dis avec vous : adieu, tambour, et vous aussi, tristes baguettes. Tout cela est fini. Que les ânes gardent leurs peaux, nous n'avons plus besoin que de leurs mâchoires.

Vous rappelez-vous, dans les Reùebildcr, la légende du tambour Legrand ? C'est une belle légende, relisez la : le moment est bon... Il avait tout vu, ce vieux ratapoil de Legrand : les guerres de la République, la Terreur et ses échafauds, l'Egypte et ses mamelucks , Bonaparte consul et l'armée d'Italie, Arcole et Marengo. Il en était à Napoléon empereur, le jour de son entrée à Dùsseldorf, quand le petit Henri Heine vint à lui, enfant curieux, déjà poète, et l'interrogea sur cette Iliade de vingt années dont il était l'un des Achille anonymes. Le vieux traîneur de sabre ne savait pas un mot du charabia allemand, mais il aimait les enfants, et, comme il ne pouvait pas la lui raconter, l'Iliade, il prit son tambour et la lui battit, chant à chant. Et le petit Henri Heine, qui ne savait pas le français, comprit et vit, et il s'enthousiasma pour la liberté. Plus tard, quand le poète retrouva son ami après la campagne de Russie, et que Legrand, silencieusement et les moustaches trempées de larmes, lui tambourina la sinistre retraite, la Bérésina, la neige et l'effondrement général, Heine ne demanda pas si le tambour s'entend de loin, s'il est plus ingrat et plusincommode que le clairon.

Le tambour , voyez-vous, général, n'est pas plus mauvais que les autres instruments de musique. On lui fait dire ce que l'on veut, et à des distances incalculables : le tout est de savoir en jouer. Henri Heine vous le dirait lui-même. Ce n'est pas lui, le tambour, qui est sourd , c'est nous qui ne l'entendons plus. D'ailleurs, nous avons trente-six mille raisons pour ne pas écouter ce qu'il nous rantanplante ; le ronflement de la peau d'une ne nous dit rien qui vaille en

ce moment, et j'estime que le vieux Legrand ne reconnaîtrait plus le sou glorieux de sa caisse. Grevez la peau d'âne, général, elle aserviàBazaine et grondé la trahison ; elle a servi à Trochu et battu l'incapacité ; on l'a entendue aussi dans certaine prise de Paris que n'aurait pas signée Henri IV, je vous en réponds, et ce jour-là le peuple français s'est bel et bien désenchanté de son instrument favori. Grevez le tambour, général, et jetez les baguettes. Vous avez fîchtrement raison.

Je ne me dissimule pas que le motif auquel obéit le ministre de la guerre, en abolissant la peine du tambour , n'est pas le même que celui dont j'argue. M. Farre n'est probablement guidé que par l'instinct musical qui distingue tous les militaires, et aussi par ce zèle de réformes, véritable torrent, où tous nos gouvernants se laissent emporter. Remplacer le képi par le casque, c'était bien ; substituer le clairon au tambour, c'est mieux. Les grands soldats ont usé leur vie à ces progrès que ne comprennent pas les pékins inintelligents. En fait de musique tyrtéenne, rran est inférieur à tu tu, c'est indubitable, et les commissions les plus autorisées sont unanimes à le reconnaître. Il est clair que tu tu porte loin et que rran se perd à portée de fusil. Les prétentions de tzing boum boum n'ayant d'ailleurs rallié que les esprits de garnisons et le fifre se trouvant écarté de principe à cause du caractère railleur de sa voix, il ne restait en présence que le cuivre et la peau, l'hésitation n'était pas permise, parbleu. Le général a crevé le tambour.

Peut-être a-t-il cru, en le crevant, risquer un acte d'audace et braver une émotion populaire, car c'est

un digne el excellent homme que le général. Eh bien, je vais le surprendre terriblement : il ne nous a même pas étonnés. Clairon pour tambour ou tambour pour clairon, le peuple français s'en moque. Il est bronzé. Il eu a vu bien d'autres depuis dix ans. Il a vu tous ses drapeaux livrés d'un coup à l'ennemi, par exemple. Il en a assez. Il a vu tout ce que je vous énumérais tout à l'heure, il n'a plus l'esprit militaire. Messieurs, le tambour est crevé.

Croyez-moi, général, ce n'est pas en substituant courageusement tu tu à rran que vous nous rendrez notre vieille fierté guerrière. Il est arrivé un malheur immense à l'uniforme français : des Français ont tiré dessus. Depuis ce jour fatal, il n'y a plus rien à faire pour un patriote qu'à réconcilier les fratricides. Si vous y arriviez, vous seriez non-seulement un grand ministre, mais un grand citoyen, et vous verriez sortir de sa tombe le pauvre tambour Legrand, qui vous battrait un joyeux rataplan d'honneur sur son tambour héroïque.

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