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DE L'ESPRIT D'OPPOSITION

26 juillet 1880.

ùi, dussé-je bouleverser notre pieuse Bourgeoisie, ébranler la Porte Saint-Denis de ses ix^Ê^§ convictions et renverser la Porte Saint-Martin de ses notions historiques, je suis de ceux qui pensent que la France ne doit pas tous ses malheurs à son incorrigible esprit d'opposition. Je vais plus loin : veuillez trembler! j'estime qu'à cet esprit d'opposition, et rien qu'à lui, elle devra toute sa gloire, toute sa force morale, toute sa prospérité matérielle, et l'avenir! Poussons plus outre. Je me méfierai éternellement d'un peuple satisfait de son gouvernement, et jamais, l'entendez-vous? jamais je ne prendrai d'obligations à l'Emprunt qu'il contractera chez un peuple mécontent du sien, mais prospère. Sa béatitude ne m'inspire aucune confiance; je préfère l'eau courante à l'eau dormante. L'opposition, c'est le souffle de la liberté, et j'aime à entendre respirer la liberté, car je m'assure de la sorte qu'elle est en vie.

Quelquefois j'ai ouï dire à des réactionnaires sans philosophie que l'empire avait succombé à l'esprit d'opposition, qui est dans le sang français ; ce sur quoi je me suis immédiatement bâti une conviction inébranlable et contraire, à savoir qu'il durerait encore, cet empire, s'il avait ouvert plus tôt les soupapes à ce sang bouillonnant et chargé d'esprit dont la fermentation l'a providentiellement étouffé. Mais permettez-moi un peu de mythologie. En politique, comme en art, l'idéal est un dieu inquiet, toujours mécontent de lui-même et des autres, incapable de demeurer une seconde en repos. Son char est traîné par des fourmis qui lui grimpent aux jambes et lui dévorent les mollets; de là vient qu'il trépigne, se gratte, et même par instants s'envoie des claques formidables sur le nez et le visage, qu'il a fort beaux; tellement beaux que s'il est un bon conseil à donner à notre jeune République, c'est celui de ne pas s'arrêter aux façons hurluberlues de ce divin agité, de braver amoureusement ses trépignements et ses horions et de monter avec lui sur le char aux fourmis. Mais parlons en prose.

D'excellents républicains, je le sais, s'effarent en ce moment de l'âpreté des polémiques; ils y voient un symptôme de désorganisation dans l'armée libérale. Des camps se forment, des étendards sont plantés, des lignes de démarcation tracées et des mots aigre-doux s'échangent entre les tentes? Où allons-nous? disentils. — Braves gens, nous allons à la liberté, par l'opposition.

Le grand vice de notre éducation politique, c'est de croire toujours que la République est un système de

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gouvernement éprouvé, breveté et récompensé de plusieurs médailles d'or, un système Bréguet, rond comme une boule et portatif, qui va fonctionner tout seul au moyen d'un rouage intérieur (cent trous en rubis) que l'on a remonté une fois pour toutes. Les bourgeois croient qu'ils n'ont qu'à s'en reposer sur elle, comme ils s'en reposaient sur le roy, de toutes affaires publiques et autres, généralement quelconques, et qu'on ne leur demande plus que de s'en aller détacher les limaces de leurs pruniers, sans autres soucis que ceux qui, le printemps venu, se mêlent aux pâquerettes. Mais ce n'est pas ça du tout, la République. Ça, c'est encore la royauté, le pouvoir absolu, la responsabilité d'un seul. La République, ô mes chers bedons, c'est ce qui fait maigrir. En République, c'est vous qui devez avoir un avis, une volonté, une idée pratique. Il s'agit de se remuer, de se passionner , de se prendre aux cheveux, de se flanquer des gnons et des torgnoles pour l'intérêt général au dam et détriment du particulier. En République nous sommes quarante millions de rois, empereurs et papes qui avons voix au chapitre et la main sur la boule de la justice. Il n'est plus question de consulter Pépin-le-Bref sur les destinées de l'Aquitaine. Pépin-le-Bref, c'est vous, monseigneur le Peuple. On vous propose un théorème d'économie, de socialisme ou de politique extérieure (car il n'y a pas que la question des sucres dans le bonheur d'une nation) et vous avez vingt-quatre heures pour nous dévoiler vos idées secrètes et pour vous entendre par voie de discussion préalable, ou autrement, si le cœur vous en dit. Il faut bûcher en République. Très laborieux, le régime de la liberté! On y

va à la noce, comme sous les autres, mais pas toute la vie. Dites-vous bien que l'histoire de France va changer et que vous avez tout à refaire, la poule' à mettre clans le pot et le pot sur le feu, espèces d'Henri IV que vous êtes.

Et si vous vous convainquez de cette vérité, si vous vous rendez compte exactement des charges qui vous incombent, des devoirs glorieux que la patrie attend de vous et des responsabilités que votre souveraineté vous impose, vous ne tarderez pas à reconnaître que l'opposition vous est plus nécessaire que le phare au marin et que, si elle n'existait pas sous tous les régimes, il faudrait l'inventer sous la République.

L'esprit de fronde n'est pas un défaut, c'est une vertu française. Elle nous vient de ces fiers Sicambres qui brûlaient le lendemain ce qu'ils adoraient la veille et prouvaient ainsi le cas qu'ils savaient faire des idoles. Non-seulement il n'y a rien à en craindre, de cet esprit national, mais il faut tout en attendre, car c'est par lui que le progrès doit nous venir. C'est lui qui émaustille, réveille et tient en haleine comme en respect le fonctionnarisme ; qui pique au talon, dans les hamacs où ils se balancent, les satrapes delà popularité et qui répète à tous, dans un air de flûte, que la vie est courte et que nous ne sommes pas sur la terre pour collectionner les vieux timbres-poste et piquer des hannetons sur les bouchons de liège. Le retour des proscrits, et en particulier du grand railleur de la Lanterne, a certainement développé cet esprit d'opposition qui est le fond de la politique française, et il lui a imprimé un essor inattendu. Tant mieux si, grâce à lui, la République pénètre encore d'un pas dans le

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