‹ Les chroniques du chateau de FontainebleauChapitre 10 sur 15 · LA DAUPHINE · texte numérisé non relu

LA DAUPHINE

Depuis la mort du fils de Louis XV, un voile de tristesse et d'ennui semblait s'être étendu sur Fontainebleau.

Le Roi n'avait pas osé, en 17G6, contraindre sa belle-fille à un séjour trop plein pour elle de poignants souvenirs. Lorsque la cour revint, en 1767, Marie-Josèphe était morte, terrassée par le chagrin autant que par le mal dont elle avait puisé le germe au chevet de son mari. L'année suivante, on portait le deuil de Marie Leczinska, qui venait de s'éteindre à Versailles, aussi discrètement qu'elle y avait vécu, et la visite du roi de Danemark Christian Vil ne ramena pas, au château de François P'\ la vie ni la gaieté. Pendant les quelques jours qu'il passa à Fontainebleau, les spectacles dont il fut régalé eurent lieu sur le théâtre de la ville. Le duc de Duras, Premier gentilhomme de la chambre d'année, lui offrit à souper, et le duc d'Orléans lui donna le bal. Les convenances ne permettaient au Roi qu'une réception tout intime et le traditionnel divertissement de la chasse. D'ailleurs, la cour vieillissait. Louis touchait à la soixantaine. Mesdames, qui, mariées, auraient paru dans le plein épanouissement de la vie, commençaient à passer vieilles filles. Timides, esclaves de l'étiquette, elles coulaient leurs jours monotones, partagées entre la pratique de leur très vive piété, les obligations de la

vie de la cour, jeu, dîner en public, chasse, et les mesquines intrigues de leur entourage. Les petits-enfants du Roi, encore aux mains de leurs gouverneurs, ne pouvaient prétendre à aucun rôle. L'aîné, le Dauphin, venait cependant d'entrer dans sa quinzième année, et, suivant la coutume de la maison de France, il fallait songer à le marier. Le duc de Choiseul qui, depuis dix ans, exerçait, sans en avoir le titre, les fonctions de premier ministre, y pensa trouver une occasion nouvelle de consolider l'alliance avec l'Autriche. C'était son œuvre de prédilection et la base de sa politique extérieure. Déjà, le jeune empereur Joseph II avait épousé une princesse de Parme, petite-fille de Louis XV. Le Roi n'hésita pas, sous l'influence de Choiseul, à demander pour ses deux petits-fils, le Dauphin de France et l'Infant de Parme, deux archiduchesses, sœurs de Joseph. « J'ai toujours désiré, écrivait-il à l'Empereur dès l'automne de 1768, que mon petit-fils de Parme épousât une archiduchesse. Je ne calcule pas le bien qu'ils pourront avoir; je suis sûr qu'ils n'en manqueront pas. Mais votre fille, le mariage de mon petit-fils de Parme, celui du Dauphin, nous rendront nécessairement une même famille. »

La princesse promise au Dauphin, était la plus jeune fille du défunt empereur François I*"" et de Marie-Thérèse, sa veuve inconsolée. Née le 2 novembre 1755, l'archiduchesse Maria- Antonia n'était encore qu'une enfant dont l'éducation restait à terminer. Il la fallait maintenant styler aux manières de Versailles et initier à toutes les finesses du langage français. Un ecclésiastique, l'abbé de Vermont, et un danseur, l'illustre Noverre, durent pourvoir à ce double soin.

Dix-huit mois plus tard, le 16 mai 1770, Marie-Antoinette d'Autriche était unie à Louis-Auguste, Dauphin de France, en la chapelle du château de Versailles. Agée de quatorze ans et demi, la princesse adolescente ravit d'abord tous les cœurs. Sa chevelure blonde, ses yeux bleus, le pur éclat de son teint donnaient à sa physionomie une grâce incomparable. Si l'accentuation de la lèvre inférieure rappelait le sang d'Autriche, le sourire de la bouche mignonne en effaçait la légère imperfection. L'abbé de Vermont exprimait le sentiment unanime en disant de son élève : « On peut trouver des figures plus régulièrement belles, je ne crois pas qu'on en puisse trouver de plus agréables. » L'élégance de sa tournure et raffabilité

de son accueil, complétaient la séduction de sa personne. Quelques jours après le mariage, le duc de Groy écrivait encore : « Madame la Dauphine réussit de plus en plus. Sa physionomie embellissait par ses politesses. Elle disait un mot à chacun avec tant de grâce, faisait de si jolies petites révérences, qu'elle enchanta tout le monde en peu de jours. Chacun disait qu'il fallait lui conseiller de rester toujours comme elle était, de ne rien écouter de ce qui pouvait l'en éloigner. »

Ces impressions favorables étaient d'autant plus heureuses que la cour de France offrait aux premiers pas d'une princesse aussi jeune un terrain plein de difficultés et de dangers.

Deux personnalités rivales y poursuivaient une lutte qui devait nécessairement se terminer, dans un délai prochain, par la déroute complète de l'une d'entre elles. D'un côté, le duc de Choiseul, de l'autre, la comtesse du Barry. Créature de Mme de Pompadour, Choiseul avait non seulement conservé, mais encore augmenté son prestige après la disparition de sa protectrice. Il avait régné sans partage, disposant à son gré des emplois et des grâces, jusqu'au moment où une nouvelle fantaisie de Louis XV s'égara sur Jeanne Bécu. De basse extraction et de passé douteux, cette jolie personne était, par un mariage de comédie avec le comte du Barry, parvenue à acquérir un nom et un titre. L'intrigue avait été menée par deux ennemis déclarés du ministre, le duc de Bichelieu et son neveu le duc d'Aiguillon. D'Aiguillon, plein d'ambition, se voyait déjà le successeur de Choiseul. Du jour, en effet, oii Mme du Barry se crut assurée de la constance du Roi, elle tenta déjouer les Pompadour. Elle affectait de parler « du gouvernement des ministres, et des grands services que rendrait à l'État une favorite à portée d'éclairer le Roi sur les vices de l'administration actuelle ».

Choiseul sentit le danger, et mit tout en œuvre pour ruiner ces prétentions. Il entreprit contre la favorite une guerre de pamphlets, révélant et exagérant les hontes de son passé. Puis, lorsque la faiblesse de Louis XV eut imposé la comtesse à la cour, il la traita avec le plus entier dédain et réussit à faire le vide autour d'elle. La famille royale et particulièrement Mesdames, observaient la même attitude.

Marie-Antoinette devait nécessairement, dans ce conflit, prendre parti contre la favorite.

Son honnêteté naturelle aurait suffi à l'y porter, lors même que les

sentiments de reconnaissance qu'on lui avait inspirés pour Choiseul, l'artisan de son élévation, ne l'y eussent pas en quelque manière obligée. Dans une des premières lettres écrites à sa mère, la Dauphine lui avait ingénument montré le fond de son cœur : « Le Roi a mille bontés pour moi et je l'aime tendrement, mais c'est à faire pitié la faiblesse qu'il a pour Mme du Barry, qui est la plus sotte et impertinente créature qui soit imaginable. »

La vivacité de ces sentiments n'était pas sans donner quelque inquiétude à l'Impératrice, comme à Mercy, son ambassadeur en France, constitué par elle en mentor de la jeune princesse. Le prudent diplomate recommandait sans trêve de se garder de tout propos ou de toute démarche susceptibles de blesser le Roi en offensant la favorite . Marie-Antoinette avait trop de tact pour ne pas le comprendre ; aussi avait-elle ajouté : « Je ne ferai jamais de faute ni pour ni contre elle. » Elle sut se donner les apparences de la neutralité et elle ne comptait pas un ennemi, quand, le 8 octobre, la cour vint s'installer à Fontainebleau.

On était arrivé vers le soir, et la famille tout entière avait soupe avec le Roi. Le repas terminé, la Dauphine avait pris possession de l'appartement somptueux autrefois occupé par Marie Leczinska. Le Dauphin avait été relégué à l'extrémité de la galerie de Diane, dans le corps de logis qui, jadis, avait abrité Christine de Suède. C'était, affirme Mme Campan, le résultat d'une intrigue ourdie par les adversaires de Choiseul pour désunir le jeune ménage. Marie- Antoinette en aurait fait des plaintes à Louis XV et obtenu pour son mari un appartement plus rapproché du sien. La correspondance et les plans du service des bâtiments démentent cette légende. Pendant tout le règne de son grand-père, le Dauphin conserva le logement écarté qui lui avait été assigné. Il ne pouvait, d'ailleurs, s'agir de briser une intimité qui n'avait jamais existé. L'adolescent taciturne et sauvage qu'était alors le prince avait subi comme un pensum les cérémonies de son précoce mariage. Le lendemain, alors qu'une cour en fête s'agitait autour de lui, privé du plaisir de la chasse, il n'avait trouvé à inscrire sur son carnet que ce simple mot « Rien ». Mais le jour suivant, il avait pris sa revanche. La Dauphine dut dîner seule, pendant que lui chassait en compagnie du Roi. « C'était quitter de bonne heure I » remarque avec stupeur un témoin de

l'incident. Cette froideur indifférente avait, par sa persistance, valu au nouveau mari les observations de son grand-père. Il y avait répondu tranquillement qu'il trouvait sa femme charmante, qu'il l'aimait, mais qu'il lui fallait encore quelque temps pour vaincre sa timidité. — Et il était retourné à la chasse.

La princesse ne paraissait nullement s'alarmer ni souffrir de l'attitude de son mari. Avec la confiance de son âge, elle comptait beaucoup plus sur elle-même pour le retenir auprès d'elle que sur la disposition de leurs appartements. Et puis, ce qui l'occupe le plus en venant à Fontainebleau, c'est la nouveauté du spectacle e de l'existence qu'elle y va mener pendant six semaines.

Dès le lendemain de son arrivée, elle veut connaître dans ses détails le beau domaine dont les constructions multiples et variées sont comme un résumé de trois siècles d'histoire. Et quelle histoire ! Celle du pays sur lequel elle est appelée à régner. Ses équipages ne sont pas encore arrivés. N'importe : elle va parcourir à pied le parc et les jardins. Elle est guidée dans sa visite par les fonctionnaires des bâtiments, M. de Marigny, le surintendant, et M. de Moranzel, contrôleur de Fontainebleau. Elle veut tout connaître et tout comprendre. Ses questions sont aussi pleines de sagacité que ses réflexions de jugement. Aussi, la promenade terminée, après trois heures de marche, les directeurs des bâtiments, comme tous ceux qui sont admis à l'approcher, se déclarent-ils enchantés de « Madame la Dauphine ».

Mais la forêt ouvre à Marie- Antoinette de plus amples perspectives. Elle rêve de s'enfoncer sous ces mystérieux ombrages que l'automne commence à peine à nuancer de pourpre et d'or, ou de gravir les collines rocheuses dont la verdure tenace des houx et des genévriers décore seule l'austère nudité. Avec quelle joie elle s'en irait chevauchant à travers le dédale de ces routes, enserrant le domaine de leur réseau aux mille aspects changeants! Hélas! la prudence de Marie-Thérèse a par avance interdit à sa fille un plaisir, dont elle redoute les inconvénients pour une si jeune mariée. Deux mois plus tôt, à Compiègne, Mercy ne s'est-il pas employé auprès du duc de Choiseul et de la dame d'honneur, afin de faire proscrire l'exercice condamné comme dangereux. Le jour où la Dauphine a sollicité du Roi la faveur de monter à cheval, Louis XY a refusé.

Mais comme il lui en coûtait de contrister sa petite fille, il lui a proposé de monter sur des ânes. Marie-Antoinette s'est résignée. On a fait rechercher partout des animaux doux et tranquilles et voilà la princesse en promenade ainsi que ses dames sur les paisibles montures. Une fois même, Mesdames, ses tantes et ses jeunes beaux-frères, Provence et Artois, se sont mis de la partie. Tout le monde s'est porté en foule pour jouir du coup dœil et chaque fois que la Dauphine reconnaissait quelque personne de distinction, elle s'arrêtait pour lui parler « avec cette bonté et cette grâce dont elle ne perd occasion de faire usage » .

Le surlendemain de son installation à Fontainebleau, elle va reprendre les excursions inaugurées à Compiègne et les continuera les jours suivants. Ce qui n'est qu'un exercice pour ses quinze ans devient assez vite une fatigue pour les dames qui la suivent, mais elles lui sont si attachées qu'elles n'en laissent rien paraître. Pourtant, le second jour, la promenade a été longue et pénible dans les rochers qui entourent le château. Le soir, la Dauphine n'a pas tenu cercle : elle n'a même paru qu'un moment au jeu de Mesdames. Aussi Mercy s'alarme-t-il de la répugnance que marque la jeune femme à s'acquitter des devoirs de représentation que son rang lui impose. Lorsque, peu de temps après, il obtient d'elle une audience familière, il ne manque pas de l'entreprendre à ce sujet. Il n'en put, malgré tout, tirer que d'assez vagues promesses et rendant compte de l'entrevue à sa souveraine, il ne lui cacha pas ses craintes d'insuccès.

Élevée par sa mère dans un milieu familial dont la dignité s'alliait à une très grande simplicité, Marie-Antoinette, nature franche et prime-sautière, se soumettait difficilement aux complications infinies du cérémonial de la cour de France.

La comtesse de TXoailles, sa dame d'honneur, n'avait pas su, par la largeur de ses vues ou loménité de son caractère, s'attirer la confiance de la Dauphine. Elle fatiguait de ses minutieuses observations à propos du plus mince détail, cette princesse, encore enfant, qui l'avait surnommé plaisamment u Mme l'Étiquette ». C'était donc avec un véritable soulagement que Marie- Antoinette se reposait sur ses tantes du soin de tenir la cour dont, depuis la mort de leur mère, elles se trouvaient en possession. Elle aurait, d'ailleurs, éprouvé

quelque embarras à chagriner les princesses en leur disputant, avec âpreté, une prérogative dont elle se souciait médiocrement.

Certes, Mercy avait raison, lorsqu'il exhortait la Dauphine à se tenir à l'écart des petites intrigues qui se nouaient dans les entours de Mesdames, mais la princesse n'avait pas tort de conserver avec elles des relations d'afTectueuse intimité. Sa mère était bien éloignée, son mari bien enfant, Louis XV bien distant, Mercy bien politique. Auprès de Mesdames seulement, elle se sentait en famille. Marie- Antoinette, au surplus, avait, de la façon la plus nette, conscience de ses droits et de ses devoirs lorsqu'il s'agissait d'une chose d'importance. Elle n'allait pas tarder à donner une preuve sensible de la fermeté de son caractère.

Une de ses dames, la comtesse de Gramont. avait été exilée de la cour quelques semaines avant Fontainebleau, à la suite d'une dispute avec la comtesse duBarry. C'était pendant un séjour à Choisy, où la salle de comédie était des plus étroites. Les dames du palais s'étaient emparées des premiers bancs. Lorsque, après elles, Mme du Barry survint, escortée de ses amies inséparables, la duchesse de Mirepoix et la comtesse de Valentinois, les dames du palais refusèrent de faire place aux arrivantes. Aussitôt, échange de propos piquants, particulièrement vifs de la part de la comtesse de Gramont. Le lendemain, ce crime de lèse-favorite était vengé. Une lettre de cachet envoyait dans ses terres la coupable. Avec infiniment de tact, sans discuter la mesure prise contre une des dames de son service, la Dauphine avait témoigné au Roi quelque chagrin de n'avoir pas été au moins avisée de la mesure projetée contre la comtesse de Gramont. Louis XV, un peu décontenancé, avait rejeté la faute sur le duc de La Vrillière, l'exécuteur de la sentence, en promettant qu'à l'avenir, pareil fait ne se reproduirait pas. Quelques semaines plus tard, la princesse recevait, à Fontainebleau, une lettre de l'exilée lui exposant ce que sa santé était dans un état à exiger de très prompts secours, qu'elle ne pouvait pas se les procurer à une campagne éloignée de vingt-cinq lieues de la capitale, qu'ainsi elle demandait en grâce qu'il lui fût permis de les aller chercher à Paris ». Pendant son jeu, laDauphine informa de cette demande l'ambassadeur de Marie-Thérèse et ajouta en terminant : « Du moment qu'il s'agit d'une de mes dames et d'une prière fondée sur de si justes motifs, je suis résolue à en

parler ce soir même au Roi. « Mercy, sans l'en détourner, lui donna des conseils de prudence. Le soir, au cours du souper, la princesse avec les grâces les plus insinuantes présenta sa requête au souverain. Suivant son habitude, Louis XV marqua quelque embarras. Il répondit pourtant du ton le plus amical à sa petite-fille qu'il y penserait, et lui ferait incessamment part de sa décision.

Le lendemain, la Dauphine fit appeler M. de La Vrillière. C'était à lui qu'il appartenait, en sa qualité de ministre de la maison du Roi, d'exécuter les volontés du maître. Après l'avoir instruit de sa démarche de la veille, elle le chargea d'aller prendre les ordres de Louis XV, sans lui laisser ignorer que c'était elle-même qui l'envoyait.

Le duc obéit et le Roi déclara qu'il fallait avant tout obtenir une attestation du médecin de la comtesse, mais aussi l'agrément de Mme du Barry. Celle-ci fit la sourde oreille et le duc de Choiseul arriva lui-même à la rescousse auprès du souverain sans obtenir de décision. Le lendemain, après le souper au grand couvert, Marie- Antoinette revint à la charge auprès de son grand-père, qui, d'un air fort sévère, lui répondit : <( Madame, je crois vous avoir dit que je vous donnerais une réponse quand il en serait temps. » A quoi, sans se déconcerter, la Dauphine répliqua : « Mais, papa, indépendamment des raisons d'humanité et de justice, songez donc quel chagrin ce serait pour moi, si une femme attachée à mon service venait à mourir dans votre disgrâce, w La réparlie dérida le Roi. Il sourit et dit amicalement : « Incessamment vous serez satisfaite. »

Deux jours après, les attestations demandées arrivaient à Fontainebleau. Le Roi ordonna immédiatement denvoyer à Mme de Gramont la permission demandée : ce qui fut fait sans aviser Mme du Barry. Mais, sans doute, pour ne point faire de jaloux, La Vrillière négligea d'informer la Dauphine du succès de son intervention. Elle ne le connut que le lendemain, et par le bruit public.

Aussitôt, elle envoie chercher le ministre, et lui dit avec beaucoup de dignité : « S'agissant d'une demande dont je vous avais chargé, et qui concernait une dame de mon service, j'aurais dû être informée la première, et par vous, de la résolution que le Roi prendrait à son égard ; mais je vois, Monsieur, que vous m'avez traitée en enfant; et je suis bien aise de vous dire que je ne l'oublierai pas. »

La Vrillière, confus, balbutia quelques excuses qu'elle ne parut pas écouter.

Dès qu'elle vit le Roi, la princesse le remercia de la permission accordée, et Louis XV, soulagé de 1 ennui d'avoir à se décider, répondit galamment : « Madame, j'ai exécuté vos ordres. »

Cette grâce obtenue valut à Marie-Antoinette une sorte de triomphe que lui décernèrent la famille royale et tout ce qui, à la cour, n'était pas inféodé à la favorite. Le duc de Choiseul et sa sœur, la duchesse de Gramont, apparentée à la comtesse exilée, se répandirent en remerciements; les dames du palais se réjouirent de voir une des leurs si chaudement défendue. Quant à Mesdames, si tremblantes devant leur père, elles n'hésitèrent point à complimenter leur nièce d'une fermeté dont elles se sentaient incapables, et Ma" dame Adélaïde laissait échapper cet aveu : « On voit bien que vous n'êtes pas de notre sang. »

Le succès engagea la jeune princesse à poursuivre son avantage en vue d'un objet d'ordre plus futile, mais qui ne lui tenait pas moins au cœur. Se promener à âne, suivre en calèche la chasse du Roi, lui semble maintenant un divertissement un peu fade, et les idées d'équitation lui reviennent à l'esprit. Mais il faut agir avec autant de célérité que de prudence, si l'on veut éviter un nouvel échec. Cette fois, la tante Adélaïde se charge de la négociation, et prenant tout son courage, attaque son père à l'improviste. Le Roi, un peu surpris, n'ose pas refuser. Pour éviter les propos et peut-être les remontrances de Mercy, on décide dans le plus grand secret « qu'un des premiers écuyers de la petite écurie, et le seul admis dans la confidence, tiendrait le cheval prêt dans un endroit marqué de la forêt, qu'on y enverrait aussi les ânes, mais que Madame la Dauphine arrivant au rendez-vous, monterait sur le cheval et que les autres montures seraient renvoyées » .

Le petit complot fut exécuté le lendemain avec un plein succès. La Dauphine trouva au rendez-vous un cheval qu'elle monta. Un écuyer tenait le cheval à la longe, et la princesse, escortée d'autres cavaliers, se montra fort joyeuse de cette nouveauté. Le soir, à son cercle, elle reçut force compliments sur ses talents d'écuyère; Mercy s'abstint d'y paraître ainsi que le lendemain. Quand il s'y présenta le jour suivant « Saviez-vous, lui demanda-t-elle malicieusement.

que je suis montée à cheval ? — Oui, fit-il, en même temps qu'une profonde révérence. — J'étais fort pressée de vous le dire, mais je ne vous ai pas vu, quoique tout le monde soit venu me faire compliment sur une chose qui m'a fait tant de plaisir. — J'eusse été bien mortifié, continua le diplomate, que Votre Altesse eût pu me soupçonner de joindre mon compliment à celui des autres en pareille occasion : je ne puis que m'affliger de ce que je lui crois nuisible et en marquer mes regrets par mon silence. Ce qui, d'ailleurs, double ma peine, c'est le déplaisir qui en résultera pour Sa Majesté l'Impératrice. » A ces mots, Marie-Antoinette changea de physionomie. « Ah 1 dit-elle, avec une émotion touchante, vous me mettriez au désespoir en me disant que je puisse faire de la peine à l'Impératrice I je vous avoue que j'en suis dans la plus vive inquiétude. Mais le Roi n'y a point mis d'obstacle, et j'ai pensé plaire à M. le Dauphin en partageant son goût pour l'exercice du cheval. » Mercy, désarmé, ne répondit rien sur l'heure. Et puis, on était à la veille du quinzième anniversaire de la Dauphine. Il avait entre les mains une lettre que Marie-Thérèse écrivait à sa fille à cette occasion. II ne voulut point troubler ce jour de fête, et remit la lettre en insistant sur la preuve de tendresse ainsi donnée par l'Impératrice. « Ah ! s'écria Marie- Antoinette, cette tendresse fait le bonheur de ma vie. »

Le jour de ses quinze ans fut pour la Dauphine un jour de complet recueillement. La matinée se passa en dévotions, et pour rassurer l'Impératrice, sa fille lui envoya l'engagement solennel de ne jamais suivre les chasses à cheval, et de s'abstenir de cet exercice, toutes les fois qu'il paraîtrait nuisible à sa santé.

Elle fut récompensée de son demi-sacrifice par une lettre tout affectueuse de sa mère, qui lui donnait une demi-approbation. « On est toujours très content de vous ; quels heureux moments me faites-vous passer mon cher enfant... Me voilà sur le point où vous avez déjà cherché avec précipitation de me trouver, c'est de monter à cheval. Vous avez raison de croire que jamais je ne pourrai l'approuver à quinze ans. Vos tantes, que vous citez, l'ont fait à trente. Elles étaient Me-dames,et point la Dauphine; je leur sais un peu mauvais gré de vous avoir animée par leurs exemples et leurs complaisances ; mais vous me dites que le Roi l'approuve et le Dauphin, et tout est dit pour moi : c'est eux qui ont à ordonner à vous, c'est

dans leurs mains que j'ai remis cette gentille Antoinette : le monter h cheval gâte le teint, et votre taille à la longue, s'en ressentira...

« Quelle raison aurais-je de vous priver d'une chose qui vous fait plaisir, si je n'en connaissais les conséquences? Vous me rendrez cette justice que, de tout temps, j'ai procuré à mes enfants toute la liberté et plaisir possibles, et commencerais-je par vouloir vous en priver, vous qui me donnez tant de consolations... Tâchez de vous modérer, et suivez mes conseils qui ne sont pas de trop, et je me tiens à votre parole que vous me donnez de ne jamais monter à la chasse. »

La parole fut exactement tenue quant à la chasse, mais les promenades à cheval ne furent pas interrompues. Marie-Antoinette ne pouvait plus supporter l'idée de monter à âne, et les pacifiques animaux ne tardèrent pas à être mis à la réforme. Aussi bien, le Roi venait-il de signer une ordonnance de 24000 livres pour l'écurie de la Dauphine.

Ainsi, jusque-là, tout avait succédé au gré des désirs de la princesse. Seul son mari semblait demeurer insensible au charme qu'elle exerçait sur tous. Vers la fin du voyage, enhardie par la réussite de ses précédentes entreprises, elle aborda la tâche ingrate de dégrossir et de polir cette nature fruste, dont l'écorce trop rude cachait un excellent cœur et de sérieuses qualités : « Depuis longtemps, raconte Mercy , à la date du 6 novembre, Mme laDauphine exhorte M. le Dauphin à ne pas rester si tard à la chasse, et elle l'avait prié ce jour-là d'en revenir à une heure raisonnable afin qu'il fût habillé et ne fît point attendre pour le spectacle. M. le Dauphin revint tard et, suivant sa coutume, longtemps après le Roi. 11 trouva Mme la Dauphine chez Sa Majesté; il s'approcha d'elle d'un air un peu embarrassé et lui dit : « Vous voyez « que je suis revenu à temps. » Mme la Dauphine répondit d'un ton assez sec : « Oui, voilà une belle heure! « On se rendit au spectacle où M. le Dauphin fut boudé tout le temps. Au retour du théâtre, il chercha à avoir une explication : alors Mme la Dauphine lui fit un petit sermon fort énergique, où elle lui représenta avec vivacité tous les inconvénients de la vie sauvage quil menait. Elle lui fit voir que personne de sa suite ne pouvait résister à ce genre de vie, d'autant moins que son air et ses manières rudes ne donnaient aucun dédommagement à ceux qui lui étaient attachés, et qu'en suivant cette

méthode, il finirait par détruire sa santé et par se faire détester. M. leDauphin reçut cette leçon avec douceur et soumission; il convint de ses torts, promit de les réparer et demanda formellement pardon à Mme la Daupliine » .

La victoire de la princesse fut complète, au moins sur le moment, car le lendemain on vit, non sans surprise, un Dauphin empressé et rempli d'attentions amicales envers sa jeune femme. Elle devait peu après recevoir en public le témoignage de l'universelle sympathie. On représentait sur le théâtre du château, les Carrosses d'Orléans. vieille farce, assez plaisante qui avait fort diverti Marie-Antoinette et ses jeunes beaux- frères. Quelques couplets ajoutés à la fin contenaient M un éloge indirect et délicat de Mme la Dauphine. » En les entendant, les spectateurs transportés battirent furieusement des mains, sans souci de l'étiquette qui proscrit tout applaudissement à la cour. Ainsi se terminait dans une sorte d'apothéose, le premier « Fontainebleau » de la Dauphine : l'écho s'en prolongeait au loin, car Mme du Deffand, écrivait alors à Walpole : « Il n'y a qu'une voix sur elle, elle grandit, elle embellit, elle est charmante. »

Six mois plus tard, elle reprenait le chemin de Fontainebleau. Il ne s'agissait plus d'y faire séjour, mais d'aller à la rencontre de la princesse Marie-Joséphine-Louise de Savoie, fiancée au comte de Provence. Depuis le précédent voyage, Mme du Barry avait renversé Ghoiseul dont d'Aiguillon tenait la place. La comtesse, malgré sa victoire, n'avait encore pu triompher des dédains de la famille royale, particulièrement de la Dauphine qui ne lui adressait pas la parole et semblait l'ignorer. La favorite pensa trouver plus de souplesse dans la future comtesse de Provence. Elle fit entrer nombre de ses créatures dans la maison de cette princesse qu'elle voulait opposer à la Dauphine.

Marie-Antoinette, piquée, avait d'abord projeté de traiter sa bellesœur avec une grande froideur, mais les conseils de Mercy l'en avaient sagement détournée, et elle écrivait à sa mère : « Votre Majesté peut être fort rassurée sur ma conduite avec la comtesse de Provence, et je tâcherai sûrement de gagner son amitié et sa confiance sans pour-

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Marie-Antoîtsi,cce dauphine, en Hébé, d'après un tableau de Drouais (photogr. Moreau).

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tant aller trop loin. Mais j'ai bien peur que, si elle n'a pas beaucoup d'esprit et n'est pas prévenue, qu'elle sera tout à fait pour Mme du Barry. »

Ce n'était donc pas sans quelque émotion que, le 11 mai 1771, la princesse quittait Versailles en compagnie du Roi, du Dauphin, du comte de Provence et de Mesdames. Cependant, l'absence de Mme du Barry lui rendait toute sa bonne humeur. Pendant le voyage, elle se montra vis-à-vis de son grand-père plus attentive et plus caressante qu'à l'ordinaire, et Louis XV en parut enchanté. Le lendemain, la famille royale montait en carrosse pour attendre sur la route de Nemours, au bas de la côte de Bourron, la princesse de Savoie. Elle était escortée des principaux officiers, de plusieurs détachements des troupes de la maison du Roi et du groupe pittoresque des fauconniers, leurs oiseaux au poing. Bientôt apparut le cortège de la fiancée. Dès qu'elle eut aperçu le Roi, la princesse descendit de son carrosse. Elle s'avança vers lui accompagnée de son chevalier d'honneur, de son premier écuyer, et suivie de ses dames. De la figure la plus médiocre, sans maintien et sans grâce, la nouvelle venue ne pouvait supporter la comparaison avec la charmante Dauphine. Gomme elle faisait mine de se jeter à ses pieds, Louis XV la releva et après l'avoir embrassée avec beaucoup de tendresse, la présenta à son fiancé. Bien différent de son frère, le comte de Provence la reçut avec des transports de joie. La Dauphine, instantanément rassurée, accueillit sa belle-sœur avec son aisance et sa grâce coutumières, nuancées d'un air d'amitié sans affectation. Après les présentations et les embrassades, le Roi remonta en carrosse, où il fit placer à son côté sa nouvelle petite-fille. Durant le chemin, Marie-Antoinette eut pour elle mille prévenances, tout en continuant à amuser son grand-père par toutes sortes de gentillesses. De retour à Fontainebleau, on soupa le soir en public Pendant le repas, le Roi sembla bien moins occupé de la nouvelle mariée, qu'il avait déclarée « bien laide », que de la Dauphine. Au dire de Mercy, jamais elle n'avait paru si charmante, et dans aucune occasion son triomphe n'avait été plus complet. Après lui avoir fait cent caresses, Louis XV lui demanda à déjeuner pour le lendemain. Au matin, il arriva en robe de chambre dans l'appartement de la Dauphine ; il s'y était rendu par une porte de communication fermée

depuis le temps de Marie Leczinska et dont jamais il n'avait voulu se servir pendant le dernier séjour. Installé dans la chambre, il y fît lui-même son café, et y demeura près de deux heures, à s'entretenir avec beaucoup plus de gaieté que d'habitude. En bon père de famille, il avait fait inviter tous ses enfants à s'y rendre. Successivement, toute la famille royale y arriva et y prit du café. Mais le moment du départ pour Choisy survenant mit fin à cette jolie scène, digne du pinceau de Greuze. Ainsi se trouvaient déjoués les calculs de ceux qui comptaient sur la comtesse de Provence pour détruire le crédit de la Dauphine.

Mme du Barry n'en persistait pas moins dans son dessein d'obtenir de la princesse quelque marque d'attention. Marie-Antoinette continuait, de son côté, son attitude dédaigneuse vis-à vis de la comtesse et de ses amis qu'elle appelait « la Barry et sa clique ». Marie-Thérèse et Mercy s'en désespéraient. Malgré ses vertus et son honnêteté, l'Impératrice ne perdait jamais de vue les intérêts de sa politique. Elle voulait, avant tout, le maintien d'une étroite alliance avec la France. Choiseul tombé, il lui importait de conserver les bonnes grâces de son successeur. Tant pis si, pour cela, il lui fallait m énager la du Barry. Mercy avait fait à la favorite des avances auxquelles elle avait répondu avec joie. Restait à déterminer la Dauphine à jouer le jeu que désirait l'Autriche. Car, par une erreur qui devait causer la perte de sa fille, Marie-Thérèse, en la plaçant sur le trône de France, prétendait trouver en elle le plus fidèle et le plus dévoué de ses agents diplomatiques. Pendant les semaines qui suivirent le mariage du comte de Provence, Mercy épuisa toutes les ressources de sa diplomatie pour obtenir de Marie-Antoinette la faveur de trois mots adressés à Mme du Barry. Un jour, à Compiègne, il crut toucher au but. Lassée de ses importunités, la princesse lui avait demandé de se trouver à son jeu, et de s'y placer à côté de la favorite. En faisant sa tournée après le jeu, la Dauphine s'arrêterait devant lui, et comme par occasion, adresserait la parole à la comtesse, sa voisine. Le soir, l'ambassadeur se plaça au jeu auprès de Mme du Barry, u Mme la Dauphine, raconte-t-il, commença à parler

aux dames, elle arrivait de mon côté, et n'était plus qu'à deux pas, lorsque Madame Adélaïde qui ne la perdait point de vue, éleva la voix et dit : « 11 est temps de s'en aller, partons : nous irons attendre le « Roi chez ma sœur Victoire. » A ces mots, Mme la Dauphine s'éloigna et tout l'arrangement fut manqué. »

Le dépit fut grand chez la comtesse et le mécontentement violent chez l'Impératrice.

Quelques semaines plus tard, le 7 octobre, on s'installait à Fontainebleau. Le 11, un courrier de Vienne remettait à Mercy, avec les instructions de Marie-Thérèse, une lettre pour sa fille.

Le lendemain, Marie-Antoinette, revenant de lâchasse, se préparait à aller au spectacle ; elle était à sa toilette dans sa chambre, entourée des femmes de son service, quand on annonça l'ambassadeur. Immédiatement introduit, il présenta la lettre de l'Impératrice. La Dauphine l'ouvrit avec empressement et la parcourut rapidement. Son visage marquait en même temps que de l'émotion une certaine impatience. Quand elle eut terminé sa lecture, elle n'adressa à Mercy que de brèves paroles, sans faire allusion au contenu de la missive impériale, et l'ambassadeur se retira. Marie-Thérèse se répandait en amers reproches au sujet de la scène de Gompiègne, et la violence de ses sentiments se traduisait dans l'incohérence de son style : « ... Cette crainte et embarras de parler au Roi, le meilleur des pères, celle de parler aux gens a qui on vous conseille de parler ! Avouez cet embarras, cette crainte de dire seulement le bonjour; un mot sur un habit, sur une bagatelle vous coûte tant de grimaces, pures grimaces ou c'est pire... Quelle bonne raison pouvez-vous alléguer? Aucune. Vous ne devez connaître ni voir la Barry d'un autre œil que d'être une dame admise à la cour et à la société du Roi. Vous êtes la première sujette de lui, vous lui devez obéissance et soumission ; vous devez l'exemple à la cour, aux courtisans, que les volontés de votre maître s'exécutent. Si on exigeait de vous des bassesses, des familiarités, ni moi ni personne ne pourrait vous les conseiller, mais une parole indifférente, de certains regards, non pour la dame, mais pour votre maître, votre bienfaiteur!... » et la lettre qui se poursuivait en longues gronderies se terminait pourtant de façon plus maternelle : « Je vous embrasse tendrement, ne me croyez pas fâchée, mais touchée et occupée de votre bien-être. »

Malgré son amour pour sa mère, la Dauphine éprouvait à la lecture de cette lettre un sentiment de révolte qui transparaît dans quelques lignes de la réponse, que, sans prendre avis de personne, elle lui adressait dès le lendemain. « Vous me permettrez de m 'excuser sur tous les points que vous me mandez... Jai bien des raisons de croire que le Roi ne désire pas de lui-même que je parle à la Barry, outre qu'il ne m'en a jamais parlé, il me fait plus d'amitiés depuis qu'il sait que j'ai refusé, et si vous étiez à portée de voir comme moi tout ce qui se passe ici, vous croiriez que cette femme et sa clique ne seraient pas contents d'une parole, et ce serait toujours à recommencer. Vous pouvez être assurée que je n'ai pas besoin d'être conduite par personne pour tout ce qui est de l'honnêteté. . . Pour vous faire voir l'injustice des amis de la Barry, je dois vous dire que je lui ai parlé à Marly ; je ne dis pas que je ne lui parlerai jamais, mais je ne puis convenir de lui parler à jour et heure marqués pour qu'elle le dise d'avance et en fasse triomphe. Je vous demande pardon de ce que je vous ai mandé si vivement sur ce chapitre : si vous aviez pu voir la peine que m'a fait votre chère lettre, vous excuseriez bien le trouble de mes termes... »

Malgré la fermeté de sa réponse, Marie-Antoinette éprouvait quelque inquiétude sur l'accueil que lui réservait sa mère. Quelques jours après l'avoir écrite, elle suivait en calèche la chasse du cerf : on remarqua son air pensif et le peu d'intérêt qu'elle semblait prendre à un divertissement qui, d'ordinaire, la passionnait. A une halte, elle fit appeler Mercy qu'elle avait aperçu, lui demandant si le courrier était parti et quel jour il pourrait arriver à Vienne. Bientôt on cessa les tracasseries au sujet de Mme du Barry. L'ambassadeur, désespérant de vaincre pour l'instant l'obstination de la Dauphine, avait attribué à la seule influence de Mesdames l'attitude intransigeante de la princesse, et la favorite avait bien voulu agréer l'explication. De son côté, Marie-Antoinelte, tout en conservant sa dignité, désirait montrer quelque bonne volonté à sa mère. Un soir qu'au jeu elle se trouvait à côté de la maréchale de Mirepoix et de la princesse de Montmorency, toutes deux intimes amies de la comtesse, elle s'entretint quelques instants avec elles. Mercy s'en montra satisfait et la jeune Dauphine put jouir en paix des plaisirs de Fontainebleau.

Chaque lundi, elle donnait un bal dans la salle de comédie à

laquelle une décoration spéciale, permettait d'annexer la scène. Depuis le règne de Louis XIV, la belle salle de bal de Henri II, avait été abandonnée aux Cent-Suisses, et était devenue une sorte de corps de garde. Rien de plus charmant que les bals de la Dauphine. Elle s'y montrait, au milieu de toute la jeune cour, d'une gaieté et d'une bonne grâce qui lui valaient tous les suffrages. La famille royale s'y rendait régulièrement à l'exception du Roi, car Mme du Rarry, n'osait s'y présenter. Un soir pourtant, on aperçut quelques instants Louis XV et la favorite se dissimulant dans l'ombre discrète d'une loge d'en haut.

Les mardis, jeudis et samedis, on se rendait au spectacle. En dehors des pièces du répertoire, on donna quelques nouveautés. Les mieux accueillies furent le Bourra bienjaisanl, comédie française de l'Italien Goldoni, et Zêmire et Azor, opéra-comique de Marmontel et Grétry. Cette dernière pièce eut un succès prodigieux. La musique en parut ravissante et l'on admira fort certain palais de diamants, dû à l'ingéniosité de l'intendant des menus, Papillon de laFerté. On dut donner une seconde représentation. Grétry s'en montra ravi et, en habile courtisan, dédia sa partition à la comtesse du Rarry.

Mais voici qu'un jour une rumeur sinistre court dans le château. La comtesse de Provence a la petite vérole. Aussitôt tout est en émoi, les fêtes sont suspendues, on isole la malade. La Dauphine par son attitude et ses propos montre toute la part qu'elle prend à l'état de sa belle-sœur. C'est que, contrairement aux prévisions, l'union la plus parfaite s'est établie entre les deux princesses. Si l'air et le langage de la comtesse de Provence lui font tort en public, dans le particulier elle se montre douce, gaie et ne manque pas d'esprit. Heureusement, les inquiétudes causées par sa maladie se dissipent promptement, et le jour où la convalescente, le visage encore rouge, se dispose à partir pour la Muette, où elle va achever de se rétablir, Marie- Antoinette l'attend dans la galerie qu'elle va traverser, et lui parle de loin avec toutes les marques de l'affection la plus tendre.

Le jour de Saint-Hubert, fidèle à sa promesse de l'an passé, elle suit la chasse en calèche : puis, au bout d'un moment, monte à cheval, mais alors paraît son mentor. « Rassurez-vous, lui dit-elle, je ne songe point à enfreindre mon serment : je veux seulement me promener sur ces hauteurs d'où j'espère voir la chasse », et, du haut d'un

rocher, elle contemple sagement la fuite du cerf et la poursuite des chasseurs.

Le temps du voyage s'écoule rapidement au milieu de ces plaisirs Aariés et sans que la Dauphine ait encouru de nouvelles réprimandes. Son mari devient de jour en jour plus attentionné pour elle : le Roi continue à lui donner des marques de tendresse. Le 19 novembre, jour du départ, il vient encore déjeuner dans sa chambre et s'y montre plein de gaieté et d'entrain. Puis il l'emmène dans son carrosse en compagnie du Dauphin et de Mesdames pour regagner Versailles.

Revenue à Fontainebleau, le 6 octobre de l'année suivante, Marie Antoinette aperçut à travers les fenêtres de sa chambre la blancheur d'une construction neuve se détachant, dans un angle du jardin de Diane, sur les murailles grises de la chapelle. Elle approche et distingue un élégant pavillon octogone, relié par un étroit passage à l'appartement occupé par Mme du Barry , sous la galerie de François I" . La bâtisse occupe l'extrémité d'une terrasse sur laquelle ouvrent les appartements de Mesdames : elle est entourée d'un treillage que surmontent de loin en loin des vases fleuris, et devant la porte principale, s'étale une immense corbeille de treillage remplie des fleurs les plus rares.

Mesdames n'ont pas tardé à faire la même découverte et bientôt réunies à leur nièce se récrient sur cette nouvelle impertinence de la favorite qui, sans vergogne, a pris sur leur terrasse et dressé en face de leurs fenêtres l'audacieux pavillon.

Cette fantaisie lui était venue à la fin du dernier voyage et avait fait le désespoir du premier architecte Gabriel. « Voici encore de la nouveauté, écrivait-il, le 30 octobre 1771, à un commis des bâtiments : Mme la comtesse veut ici un salon de compagnie près du jardin de Diane. J'en ay fait hier le projet, et, aujourd'hui, j'en fais les détails.

Ce sera un objet de 30 000 livres Ce sera bien sûrement à nos

dépens ... » Gabriel comptait sans les exigences de la comtesse. Le devis montait, au mois de février, à 00 000 livres; le mois suivant, le surintendant des bâtiments demandait au contrôleur général des finances, l'abbé ïerray, un créditde 60 OOOà 70 000 livres. C'est que

rien ne devait être épargné pour satisfaire le caprice de la favorite. Rousseau avait sculpté les boiseries des murailles, Guibertles corniches et la rosace du plafond, Boizot le marbre de la cheminée. Gouthière avait fondu et ciselé les espagnolettes, les verrous, les bras destinés aux lumières et tous les ornements de bronze.

On avait voulu faire de cette pièce pimpante, dont la décoration était presque entièrement empruntée au règne végétal, une sorte de temple de Flore. A la rosace du plafond, quatre couronnes de fleurs s'entrelaçaient à des faisceaux de lis et de laurier. Autour des glaces, couraient des guirlandes formées de pieds-d'alouette, reinesmarguerites, roses et narcisses. Au centre des grands panneaux, rayonnait un soleil qu'encadraient des rinceaux de lauriers et de lys auxquels des nœuds de ruban suspendaient des couronnes. Ailleurs, des vases de fleurs et des corbeilles de fruits, alternaient avec des branchages de myrte et d'olivier. Deux enfants en forme de gaine soutenaient la tablette de la cheminée de marbre blanc, dont toutes les surfaces plates disparaissaient sous les bronzes de Gouthière. Le parquet, incrusté de bois précieux, offrait au centre une immense étoile correspondant au dessin de la rose du plafond. Cette recherche d'élégance et cette profusion révoltaient les princesses qui n'obtenaient qu'à grand'peine les embellissements sollicités pour leurs appartements.

La vue du galant pavillon renouvela toutes les rancœurs de la Dauphine qui, le 1^' janvier, lasse des incessantes sollicitations de Mercy, s'était résignée à laisser tomber de ses lèvres en face de Mme duBarry, cette simple phrase : «Ily a bien du monde aujourd'hui à Versailles », mais depuis cejourmémorable, ne lui avait plus adressé un seul mot. Elle eut toutefois la sagesse de ne rien dire de ce nouveau sujet d'irritation en dehors de son cercle le plus familier. Un objet qui la touchait de plus près donnait également lieu à ses préoccupations. L'année précédente, le comte de Provence avait eu le plus grand succès en passant en revue le régiment qui portait son nom, alors campé aux environs de Fontainebleau. Cette année, c'était au tour du Dauphin à passer la revue de sa troupe. Bien que chaque jour on notât des progrès dans l'extérieur comme dans l'esprit du prince, il était encore loin de se présenter avec la bonne grâce et l'affabilité de ses cadets. Il fallait que, en cette occasion, il dépouillât

cette taciturnité et cette insouciance de plaire, qui éloignaient de lui.

Le 19 novembre, il partit à cheval pour le camp, vers midi, et la Dauphine ne tarda pas à le rejoindre. Le Roi arriva quelques instants après. Aussitôt le Dauphin commanda diA^erses évolutions. Après quoi, parcourant les rangs, il adressa la parole à tous les officiers, puis les présenta à la princesse. Elle avait auprès d'elle une corbeille remplie de cocardes qu'elle se mit à leur distribuer. Elle avait commencé par son mari qui, prenant la cocarde, la mit immédiatement à son chapeau. Pendant près d'une heure, ils demeurèrent tous deux conversant familièrement avec les officiers ravis de leur accueil. La troupe ne fut pas oubliée : le prince lui fit distribuer 200 louis en son nom et 400 de la part de la Dauphine; mais un mouvement spontané de la bonté du Dauphin, plus encore que cette libéralité, lui acquit le cœur de ses soldats. Au cours de la manœuvre, un cuirassier roula à terre avec son cheval, aussitôt le prince était accouru vers lui, lui demandant avec émotion s'il était blessé. L'homme n'avait que de légères contusions, bien vite oubliées grâce à trois louis que le Dauphin lui remit de sa main. Le soir, au château, on ne parlait que de la manière heureuse dont s'était comporté le prince. La Dauphine eut sa part d'éloges, car on attribuait à son heureuse influence la conduite de son mari.

Mme du Barry ne renonçait pas, cependant, à sa prétention d'obtenir de la princesse quelque traitement favorable. Pour s'assurer de la réussite, elle prévint un jour Mercy de son intention d'aller faire sa cour à la Dauphine le lendemain. L'ambassadeur, craignant un échec, lui répondit qu'il n'était pas nécessaire d'entamer une négociation, ni de mettre des apprêts à une chose qui n'en exigeait aucun. Toutefois, il avisa la princesse de ce qui se préparait. Un peu interdite, elle répondit que tout irait bien.

Le lendemain, il rencontra Marie-Antoinette, comme elle revenait de la messe : « J'ai bien prié, lui dit-elle, j'ai dit : mon Dieu! si A^ous voulez que je parle, faites-moi parler; j'agirai suivant ce que vous daignerez m'inspirer ! — Mais, Madame, lui répondit l'ambassadeur, la voix de votre auguste mère est la seule qui vous puisse, en matière de conduite, interpréter la volonté de Dieu ; vous devez donc être inspirée d'avance sur ce que vous avez à faire pour le mieux. » La Dauphine ne répondit rien et entra chez le Roi. Peu

après, comme elle allait dîner, la comtesse du Barry se présenta chez elle, accompagnée de la duchesse d'Aiguillon. C'est à la seconde que la princesse adresse d'abord la parole, puis regardant la favorite, elle ajoute : u II fait bien mauvais temps, on ne pourra pas se promener dans la journée. » Et c'est tout : on ne sait pas bien à qui s'est adressé le propos ; le ton et la contenance n'ont rien de gracieux pour la comtesse. Il lui faut, cependant, se contenter de cela, car Mercy lui persuade que, malgré les apparences, u dans le fond, elle avait été bien reçue » .

Le jour suivant, la favorite allait recevoir non plus de la Dauphine, mais d'une personne de son entourage, un sensible affront. Le duc de La Vrillière donnait à souper le soir à Mme du Barry. Il y pria également la duchesse de Gossé, la dame d'atours de Marie-Antoinette. L'invitation fut déclinée par la duchesse. Ce refus fit grand bruit. C'était, en effet, à la comtesse que Mme de Cossé devait sa charge. Non qu'elle fût de la société de la favorite. Fille du duc de Nivernais, cette jeune femme, aussi vertueuse que spirituelle, vivait tout occupée de l'éducation de ses enfants. C'était son mari qui, admis familièrement chez Mme du Barry, avait sollicité cette place. Le refus du souper lui valut les plus amers reproches. Ne sachant comment se tirer d'embarras, le duc de Cossé ne craignit pas de désigner la Dauphine comme l'inspiratrice de la conduite de sa femme. Mais il ne put, en face de Mercy indigné, soutenir ce mensonge et courut cacher sa confusion à Paris. Il écrivit toutefois à la duchesse, pour la contraindre à quelque réparation envers la favorite. Mme de Cossé lui répondit bravement qu'en prenant possession de sa charge elle avait fait visite à Mme du Barry, mais qu'elle préférait s'en démettre plutôt que de se prêter à la démarche qu'il faisait mine de lui imposer.

Tandis que Mercy s'efforçait de diriger la Dauphine selon les vues intéressées de l'Impératrice, un autre conseiller tentait de capter la confiance de la princesse. C'était le jeune comte de Provence. Ce cadet du Dauphin offrait avec son aîné le plus frappant contraste. Autant le Dauphin paraissait sombre, taciturne, apathique, mais sincère et bienveillant, autant le comte de Provence se montrait éveillé, beau parleur, ambitieux, mais retors et sardonique. Son mariage l'avait fait entrer dans l'intimité du ménage de son frère,

dont il partageait avec sa femme les obligations et les divertissements- Désireux de jouer un rôle, il avait vite compris que si l'indolence du Dauphin lui faisait beau jeu, il ne pouvait réussir qu'en liant partie avec sa belle-sœur, d'esprit plus fin et de caractère autrement décidé. Chaque matin, depuis l'arrivée à Fontainebleau, il se rendait chez Marie-Antoinette et passait d'assez longs moments avec elle. Ces visites répétées intriguaient et inquiétaient Mercy. Il questionna la princesse. Ingénument elle lui révéla le projet de son beau-frère, consistant à former, avec le Dauphin, un parti à eux trois. Un jour même, elle remit à son mentor un papier contenant les conseils que lui adressait le comte de Provence. Deux de ces articles déplurent particulièrement à l'ambassadeur Dans l'un, on conseillait à la Dauphine de faire voir au Roi les lettres qu'elle recevait de l'Impératrice. Dans l'autre, on lui représentait qu'il serait à propos de parler moins souvent en particulier au comte de Mercy, le tout pour éviter tout soupçon d'intrigue.

Mercy soutint que le premier article, injurieux pour l'Impératrice, n'était pas désiré par le Roi, puisque, depuis deux ans, il n'en avait jamais parlé ; que le second était même contraire à la volonté de Louis XY qui, en toute occasion, avait facilité l'accès de l'ambassadeur auprès de sa petite-fille.

Et Marie-Antoinette, convaincue, fit apporter de la lumière et brûla le malencontreux papier.

Et pourtant, les conseils du comte de Provence, pour intéressés qu'ils fussent, peut-être, eux aussi, n'étaient pas à mépriser. Au moment où il les donnait, deux questions délicates divisaient Versailles et Vienne : le partage de la Pologne et les affaires de Suède. Pour maintenir l'alliance et garder les mains libres, Marie-Thérèse ne songeait qu'à faire accorder par sa fille les satisfactions réclamées par Mme du Barry et à flatter la passion du Roi. « Soyez bien assidue à faire votre cour au Roi, et de prévenir ses souhaits. La crise politique exige toute votre attention », venait-elle encore d'écrire. Elle ne concevait pas la situation délicate où elle plaçait la jeune femme, en lui donnant pour mission de soutenir des intérêts peut-être contraires à ceux de sa nouvelle patrie. Le Roi pouvait avoir son secret, mais non pas la Dauphine.

Louis XV, qui ne manquait pas de clairvoyance, mais qui n'a

jamais su tirer les conséquences de ses idées, comprenait mieux les choses. « Il ne faut pas parler des affaires de Pologne devant vous, dit il un jour en riant, à sa petite-fille, parce que vos parents ne sont pas du même avis que nous. » Et une autre fois : « L'Empereur veut s'opposer à ce qui s'est fait en Suède, cela nous brouillera, et je vais vous renvoyer à Vienne. » Sur quoi, il avait tendrement embrassé l'aimable Dauphine. Sous le ton du badinage, se cachait une pensée sérieuse que Mercy, apprenant ces propos, n'a pas su ou pas voulu y découvrir.

Si les dix-sept ans de la princesse lui dissimulaient les écueils de lapolitique de sa mère, elle savait parfois, aux réprimandes qu'elle lui adressait, opposer les conseils donnés par l'Impératrice ellemême. Petit à petit, elle s'affranchissait de ses promesses relatives à l'équitation. Au début du voyage, un jour qu'elle allait à cheval, à la rencontre de la chasse, sa monture avait fortement bronché sur des roches cachées sous le sable. Mais, en habile écuyère, elle l'avait soutenue de la main et de la bride, et s'était maintenue en selle. Cette prouesse l'avait enhardie. Pour la chasse de Saint-Hubert, elle arriva au rendez-vous en grande tenue d'équipage. Cet ajustement plut infiniment au Roi. Il lui en fit mille compliments et tout le temps de la chasse se montra rempli d'attentions pour elle.

Quand, plus tard, Marie-Thérèse la gourmanda au sujet de ces cavalcades, elle eut une réponse toute prête : « Je soupçonne, écrivit-elle, qu'on vous en aura dit sur mes cavalcades plus qu'il n'y en a. Je vais, ma chère maman, vous dire la vérité tout entière. Le Roi et M. le Dauphin ont plaisir de me voir à cheval. Je ne le dis que parce que tout le monde s'en est aperçu... Ils ont été enchantés de me voir l'habit d'équipage. » Que pouvait dire l'Impératrice? Monter à cheval ce n'était que faire la cour au Roi.

Le voyage de 1773 commençait à peine, que Fontainebleau retentissait des louanges de la Dauphine. Et cela, non seulement de la part des familiers du château, mais surtout des plus humbles paysans. Ils comblaient de leurs bénédictions la princesse dont la délicate humanité venait de se montrer si compatissante aux misères

du pauvre peuple. Le 16 octobre, le Roi chassait le cerf : l'animal, après une longue poursuite à travers la forêt, avait entraîné la meute et les chasseurs dans la plaine et jusque dans les rues du village d'Achères. « Mme la Dauphine, Mme la comtesse de Provence, Mme de Beaumont et moi, écrivait la vicomtesse de Choiseul, nous étions dans la même et unique calèche ; le Roi s'en est approché et a dit : « Madame, il vient d'arriver un malheur affreux; le cerf a « sauté dans le jardin d'un pauvre vigneron qui a été effrayé ; il a « voulu fuir, le cerf l'a tué. C'est sa malheureuse femme, qui vient, « par ses cris, de m' apprendre ce malheur. J'ai envoyé sur-le- « champ du monde pour le secourir, et j'ai envoyé au rendez-vous M pour avoir le chirurgien. Il n'a que trente ans, et trois enfants dont « j'aurai soin : mais la pauvre femme, cela ne lui rendra pas son « homme. » On est venu dire au Roi que l'homme n'était pas mort, la femme était presque évanouie à vingt pas de nous. Mme la Dauphine dit tout de suite : « 11 faut le dire à cette pauvre femme. » On est revenu lui dire qu'elle ne le voulait pas croire; Mme la Dauphine me dit : « Je voudrais y aller, mais je n'ose pas, le Roi étant « là. » Le Roi part : Mme la Dauphine et Mme la comtesse de Provence volent au bas de la calèche, et, à travers les vignes, vont joindre cette malheureuse femme. M. le Dauphin et M. le comte de Provence, au lieu de suivre le Roi, les accompagnent. Mme la Dauphine, tout en larmes, se jette presque au cou de cette malheureuse, l'assure que son mari n'est pas mort; elle ouvre les yeux et dit : « Et mes pauvres enfants? » Mme la Dauphine la conjure d'être tranquille, l'assure qu'on en aura soin, lui donne sa bourse. M. le Dauphin, pénétré de douleur, en fait autant, ainsi que M. le comte et Mme la comtesse de Provence. On dit à Mme la Dauphine que la connaissance est revenue totalement au pauvre malheureux, et qu'il demande sa femme. Mme la Dauphine la fait mettre dans sa voiture avec son fils, sa sœur et sa cousine. »

La sensation causée par l'événement fut si forte, que, pendant les jours qui suivirent, le peuple s'attroupait partout où il espérait voir la Dauphine. Paris, à son tour, s'en émut ; les gazettes racontèrent l'incident dont le récit fit le tour de la France; on en causa dans tous les salons, et il inspira à la princesse de Beauveau une pensée à la Jean-Jacques, dans une phrase à la Montesquieu : « Mme la Dau-

plîine suivait la nature, et M. le Dauphin, suivait Mme la Dauphine. » Pour en mieux conserver le souvenir, Moreau le jeune dessina la scène, que grava Godefroy, et le graveur Dagoty en fit une autre estampe.

C'est que Marie-Antoinette avait montré une spontanéité et une chaleur de cœur, trop rares alors parmi ceux de son rang. Elle mettait une égale ardeur à défendre et à soutenir ceux qu'elle se croyait attachés. La vivacité de ses sentiments lui devait dans l'avenir attirer bien des haines et d'injustes soupçons. Elle allait lui occasionner bientôt un sensible désagrément. Sur la recommandation d'une de ses dames du palais, la duchesse de Chaulnes, la Dauphine venait d'agréer comme surintendant des affaires de sa maison, un jeune maître des requêtes, du nom de Gyac. C'était un Gascon, qui, sans fortune et sans mérite personnel, s'était haussé par son esprit d'intrigue, jusqu'au Conseil d'État. 11 y avait été chargé de faire le rapport d'un important procès entre la duchesse de Chaulnes et son fils. La duchesse gagna son procès et Gyac les bonnes grâces de la duchesse. Alors âgée de soixante ans, Mme de Chaulnes était aussi célèbre par les saillies de son esprit que par l'inconséquence de sa conduite. Elle avait souvent répété qu'une duchesse n'a jamais plus de trente ans pour un bourgeois. Mettant son dicton en pratique, elle offrit sa main et ses cent cinquante mille livres de rente au rapporteur de son procès, de moitié moins âgé qu'elle. Gyac n'eut garde de refuser. La duchesse devenue « la femme à Gyac » y perdit son tabouret. A la cour comme à la ville, on éclata de rire, mais non point au Conseil d'État. Ses membres se réunirent et décidèrent de solliciter la radiation de Gyac du tableau des maîtres des requêtes, et son exclusion duConseil. Ils se fondaient sur les soupçons de séduction et de connivence auxquels sa liaison, ainsi avouée avec une des parties, exposait l'ancien rapporteur de l'affaire de Chaulnes. Le Chancelier ne crut pas tout d'abord faire droit à cette plainte. Ils envoyèrent alors à Fontainebleau une députation présidée par d'Aguesseau. La requête présentée au Roi, fut vigoureusement soutenue devant lui. Louis XV, convaincu, l'accueillit, et donna ordre au Chancelier de signifier sans retard à Gyac son exclusion.

La décision, sitôt connue de la Dauphine, la chagrina et l'irrita au dernier point. La flétrissure ainsi infligée au surintendant qu'elle

avait naguère agréé, lui semblait une insulte personnelle. Elle allait s'en plaindre au Roi et solliciter le retrait de la mesure prise à rencontre de Gyac, quand, très judicieusement, Mercy l'en détourna; il lui démontra l'indignité du personnage et le danger d'une intervention en sa faveur. Elle se résigna à s'abstenir. L'opinion, cependant, réclamait davantage. On s'attendait à voir la Dauphine se priver des services de son surintendant. C'était trop demander à son amourpropre. Gyac, qu'au fond elle ne pouvait estimer, conserva ses fonctions pour quelques mois encore.

D'ailleurs, comme il arrive souvent, l'aventure, après ce grand éclat, fut bien vite oubliée. Le prochain mariage du comte d'Artois détourna l'attention et devint l'unique préoccupation de la fin du voyage. Le jeune prince était fiancé à la princesse Marie-Thérèse de Savoie, sœur de la comtesse de Provence. On commençait à s'alarmer, dans l'entourage du Roi, en voyant que les deux aînés de ses petits-fils n'avaient point encore d'héritiers et l'on faisait des vœux pour que le mariage du troisième réalisât les espoirs jusqu'alors déçus. Ces propos venus jusqu'à eux causaient quelque inquiétude au Dauphin et à la Dauphine. Un jour qu'ils échangeaient à ce sujet des réflexions mélancoliques, le prince ne put s'empêcher de demander à sa femme : « Mais, m'aimez-vous bien? — Oui, répondit-elle, et vous ne pouvez pas en douter; je vous aime sincèrement, et je vous estime encore davantage. » Un époux moins modeste eut peut-être préféré la gradation inverse. Le Dauphin fut touché de la franchise de sa femme et l'en remercia tendrement.

Le départ pour Versailles avait été fixé au 44 novembre, date de l'arrivée de la princesse de Savoie à Fontainebleau. Comme on l'avait fait pour sa sœur, on alla au-devant d'elle en forêt, sur le chemin de Bourron. L'extérieur de la nouvelle venue prévenait encore moins en sa faveur que celui de la comtesse de Provence. Fort petite, de tournure médiocre, elle avait, avec un teint assez blanc, le visage maigre, le nez long et mal fait, les yeux irréguliers, la bouche grande : la gaucherie de son attitude, sa timidité et son air embarrassé ajoutaient encore à la disgrâce de son aspect. Son jeune époux en parut pourtant satisfait, et la Dauphine l'accueillit avec la bonne grâce affectueuse d'une sœur aînée. Sans s'arrêter au château, la famille royale prit le chemin de Clioisy où l'on devait passer la

nuit. Louis XV quittait ainsi, dans l'allégresse d'un jour de fête, Fontainebleau qu'il voyait pour la dernière fois.

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