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LA REINE

Lorsque, le 10 octobre 1774, Marie-Antoinette rentre à Fontainebleau, ce n'est plus la Dauphine, obligée de compter avec les volontés ou les caprices de son grand-père, c'est la Reine, astre naissant vers lequel se tournent les ambitions de la cour et les espoirs du peuple.

Le règne de Louis XV s'était brusquement terminé avec sa vie, le 10 mai précédent, après quelques jours d'une horrible maladie. Le Bien-Aimé ne laissait aucun regret. Son successeur n'avait pas vingt ans. On ne retrouvait en lui ni la gaillarde bonhomie d'Henri IV, ni l'intelligente fermeté de Louis XIV, mais il joignait à une grande droiture de caractère un consciencieux désir de bien faire. Malheureusement, il ne devait jamais éprouver que des velléités, sans jamais savoir montrer une volonté. Marie-Thérèse ne se dissimulait pas les difficultés qui attendaient le nouveau règne. « Vous êtes tous deux bien jeunes, le fardeau est grand, j'en suis en peine et vraiment en peine », écrivait-elle à ses enfants, au jour de leur avènement.

Les débuts cependant paraissaient heureux. La renonciation des souverains aux droits fiscaux connus sous le nom de « joyeux avènement » et de « ceinture de la reine » leur valut la reconnaissance populaire. L'exil de Mme du Barry et de son entourage immédiat donna satisfaction à tous les gens de bien. Alors qu'épigrammes et chansons pleuvaient sur la favorite déchue et sur ses créatures, le couple royal ne recueillait que des encouragements et des éloges. On lui attribuait toutes les vertus, ainsi qu'aux nouveaux ministres : Maurepas, Turgot, du Muy, Miromesnil.

Amis, notre jeune monarque En véritable Télémaque A pris le bon sens pour mentor, Et pour conseil l'expérience, La probité, la prévoyance :

L'économie est son trésor.

Il a pour femme la tendresse, Tous ses sujets pour ses enfants, Et la vérité pour maîtresse.

Que deviendront les courtisans !

S'il est possible, honnêtes gens.

Aucune voix discordante ne s "était encore élevée quand la cour fit, avec le nouveau Roi, le traditionnel voyage de Fontainebleau.

Marie- Antoinette y avait voulu effacer toute trace de Mme du Barry. Par ses ordres, le merveilleux et dispendieux pavillon du jardin de Diane avait disparu. Quelques semaines après lavènement de Louis XYI, elle avait fait connaître sa volonté au service des bâtiments, par l'intermédiaire de l'abbé Terray. Et ce ministre, l'un des plus déterminés courtisans de l'ancienne favorite, dut, à la veille de la disgrâce qui Fallait atteindre lui-même, commander la destruction d'un ouvrage dont deux années auparavant il pressait l'achèvement. « Toutte la décoration intérieure du salon en saillie dans le jardin de l'Orangerie a été démontée », lui écrivait M. de Moranzel, le 30 juin. Et plus tard, le M septembre : « M. Gabriel m'a fait passer vos ordres au sujet de la démolition du pavillon de Mme la comtesse du Barry. On s'est mis aussy tost à lever plan, profil et élévation, chaque morceau numéroté et relatif audit plan, en sorte qu il sera aizé de reconnoistre touttes les pièces si l'on veut un jour les replacer ailleurs. » La cheminée fut dans la suite employée à la nouvelle bibliothèque de Louis XVI à Versailles, les boiseries au grand cabinet de Madame Adélaïde à Fontainebleau.

La Reine avait, en cette affaire, marqué une vivacité singulière. C'était pour elle comme la revanche des démarches importunes que Mme du Barry avait prétendu imposer à la Dauphine.

En toutes choses, la princesse semblait vouloir effacer les souvenirs d'un passé dont elle rougissait. Dès les premiers temps de son retour à Fontainebleau, elle provoqua une réforme qui fut généralement applaudie. Une ancienne étiquette interdisait aux hommes de

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Exemple d'humanité donné par Marie-Antoinette dauphine, d'après Moreau le Jeune.

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s'asseoir aune table où se trouvaient la Reine ouïes princesses. Lorsque le Roi, au retour de la chasse, voulait terminer gaiement la journée avec ses compagnons de plaisir, il les retenait à souper dans ses « cabinets ». C'était le nom donné aux appartements privés où ne pénétraient pas sans une invitation spéciale, même les personnages ayant droit à toutes les « entrées ». On attribuait à ces repas de chasseurs, auxquels étaient conviées certaines dames de la cour qui ne passaient pas pour les plus sévères, une partie des scandales du règne précédent. Marie-Antoinette, étant encore Dauphine, en avait compris les inconvénients. 11 lui avait paru que la présence des princesses serait le meilleur moyen d'écarter du Roi la mauvaise compagnie. Elle avait même confié à quelques amis son intention de modifier sur ce point l'antique usage. Mais, lorsque, devenue Reine, il s'agit d'exécuter son projet, elle éprouva quelques hésitations Mercy, qui la connaissait à merveille, disait de son caractère, qu'il était souvent volontaire mais parfois indécis. Cependant, elle en parla au Roi. Louis XVI, au premier moment, donna sa complète approbation. Mais il eut l'imprudence d'en dire un mot à ses tantes. Mesdames, considérant les traditions de l'ancienne cour comme une sorte d'arche sainte, jetèrent les hauts cris, et le projet n'eut pas de suite. Il allait être repris à Fontainebleau, où Mesdames ne s'étaient pas rendues en même temps que la cour. La Reine demande à son mari de fixer le jour pour le commencement des soupers, auxquels elle se propose d'assister avec ses belles-sœurs et les autres femmes de la famille royale. Le Roi embarrassé, répond qu'il faut attendre. Il veut prendre l'avis de Madame Victoire. Mais, Marie- Antoinette insiste. N'est-ce pas, pour le souverain, s'avilir aux yeux de tous, que d'afficher une sujétion aussi déplacée aux préjugés de Mesdames. En ce qui la concerne, elle est bien décidée à mettre des bornes à ses complaisances et à ne rien leur passer sur ce qu'elles doivent à la Reine de France. Louis XVI, subjugué, consent, et le premier souper est incontinent fixé au lendemain samedi, 22 octobre. — C'est jour maigre. — N'importe, Mesdames arrivent le 24. Il faut qu'avant leur venue, le nouvel usage soit établi.

« Les courtisans de la vieille cour, écrit à ce sujet le nouvelliste Hardy, murmuroient, disoit-on, beaucoup contre une interversion à l'ancienne étiquette qui leur sembloittrès déplacée, tandis que des

personnes plus sensées, louoient le Roi et la Reine de se rendre plus accessibles, en abrogeant un vain cérémonial. »

Mesdames, à leur arrivée, n'osèrent rien dire, et sollicitèrent même une invitation pour le prochain souper.

Cette petite révolution parut un gros événement au début de ce voyage que le deuil de la cour privait des distractions habituelles.

« Les occupations de la Reine et ses amusements, écrit Mercy, ont été pendant tout le temps de Fontainebleau, de la plus grande uniformité. Sa Majesté, allait à la chasse en calèche, deux fois la semaine; les autres jours, elle faisait une promenade à pied où à cheval; le deuil n'ayant admis ni spectacles, ni bals, il ne restait d'autres ressources pour les soirées, que le jeu au cercle, qui commençait à sept heures et finissait à neuf. » Mais, en dehors de ces occupations, pour ainsi dire publiques, la jeune Reine consacrait une partie de son temps à la musique, pour laquelle elle avait toujours marqué sa prédilection. Chaque matin, pendant une heure et demie et quelquefois deux heures, elle prenait une leçon de harpe. Presque chaque après-midi, il se donnait chez elle un petit concert. Elle y faisait sa partie et complétait ainsi sa leçon du matin. Elle avait aussi à poser pour deux portraits destinés à sa mère . L'un, demandé par l'Impératrice, la montrait en habit de grand deuil : l'autre, dont elle réservait la surprise à Marie -Thérèse, la représentait en train de jouer de la harpe.

De son côté, l'Impératrice n'oubliait pas l'anniversaire de naissance de sa fille. Trois jours avant, le 29 octobre, un courrier arriva de Vienne, porteur d'un paquet pour la Reine. Mercy s'empressa de le lui remettre. Aussitôt, la jeune femme palpe le paquet et s'écrie avec joie : « Ah ! que je suis heureuse 1 ce sont sûrement des cheveux de ma mère. » Et, prenant sur un meuble, un cœur en cristal enrichi de diamants, elle y enferme le précieux souvenir. Cela lui vaut, quelques jours plus tard, cette boutade de sa mère : « Madame ma chère fille, je suis bien contente que mes vieux grisou s vous ont voulu faire tant de plaisir. »

Autant que l'Impératrice, Louis XVI s'ingéniait à prévenir les désirs de la Reine. Il venait, à ce moment, de s'entendre avec le contrôleur général Turgot pour augmenter très libéralement les sommes mises annuellement à la disposition de la souveraine. Elle en fut vivement

touchée et s'empressa de faire connaître sa satisfaction à sa mère : « Le Roi vient de faire une chose charmante pour moi. Je n'avais pour ma cassette que quatre-vingt-seize mille livres, comme la feue Reine, dont on avait payé les dettes trois fois; je n'en avais jamais fait, mais j'aurais été obligée à de la lésinerie : le Roi, sans que j'en susse rien, a augmenté ma cassette de plus du double : j'aurai deux cent mille francs par an, qui font quatre-vingt mille florins. »

Les choses de la politique tenaient alors une très petite place dans les pensées de la Reine et elle paraît être demeurée assez indifférente à la grave question qui, pendant la durée du voyage, passionnait la cour et la ville et divisait le ministère. Fallait-il rappeler l'ancien Parlement dissous par le chancelier Maupeou ou maintenir les nouvelles juridictions établies par ce ministre récemment disgracié ? Après de longs débats et, malgré la très vive opposition du maréchal du Muy, le rappel fut décidé. Dès lors, un prochain retour à Versailles s'imposait, car le Roi avait résolu de tenir un lit de justice pour faire enregistrer par le Parlement réintégré, dès la séance de rentrée, l'édit qui en réglementait le fonctionnement futur. Marie- Antoinette manifesta le désir d'assister à l'audience dans une des tribunes ou lanternes delaGrand'Ghambre. Louis XVI l'en détourna. On craignait des incidents. Il ne voulut pas que la Reine y fût compromise, mais la malignité publique prétendit, bien à tort, qu'il avait voulu se réserver pour lui seul des acclamations, dont une partie serait allée vers sa gracieuse épouse .

Pendant les onze mois qui s'écoulèrent entre la tenue du lit de justice et le retour de la Reine à Fontainebleau en 1775, de profonds changements s'étaient produits dans ses habitudes et dans son entourage. Tant qu'elle n'était encore que Dauphine et durant les premiers mois de l'avènement de Louis XVI, Marie-Antoinette n'avait guère eu comme société intime que celle de la famille royale. Mesdames, ses tantes, et les deux ménages de ses beaux-frères, les comtes de Provence et d'Artois. Mme de Xoailles, sa dame d'honneur, ne lui inspirait aucune sympathie. La dame d'atours, Mme de Cossé, était tout absorbée par l'éducation de sa jeune famille. La

Reine, privée des joies de la maternité, et, il faut le dire, sans goût pour des études sérieuses, n'avait, en dehors de sa harpe, aucune distraction pour remplir le vide de son existence. Son mari, bien que de jour en jour plus déférent et plus affectueux, n'avait pas assez d'agrément ni de ressources d'esprit pour lui tenir lieu de tout. Leurs goûts ne contribuaient pas à les rapprocher. Le Roi ne quittait son tour ou sa forge que pour la chasse ou le conseil. Le soir venu, harassé de fatigue, il se retirait vers neuf heures, tandis que la Reine se plaisait à jouer ou à converser jusqu'à une heure avancée de la nuit. La nature expansive et ardente de Marie-Antoinette, impatiente de contrainte, avait besoin de s'épancher familièrement dans le cœur d'une amie. Elle crut l'avoir rencontrée en la princesse de Lamballe. Cette jeune femme, veuve à dix-neuf ans du fils du duc de Penthièvre, unissait à une grande douceur de caractère un esprit agréable et un cœur excellent. La Reine passait chez elle une partie de ses soirées et, afin de se l'attacher davantage, elle avait fait rétablir pour elle la charge de surintendante de sa maison, supprimée depuis les premières années de Marie Leczinska. Elle avait dû lutter contre le Roi et le contrôleur général, peu disposés à grever les finances d'une nouvelle charge, qui valait annuellement 150 000 livres à sa titulaire. Mais l'opiniâtreté de Marie-Antoinette avait été la plus forte et elle avait fini par arracher la nomination de Mme de Lamballe à Louis XVI en déclarant « que ce serait la douceur de sa vie ».

En arrivant à Fontainebleau, le 9 octobre, elle avait fait donner à sa nouvelle surintendante un appartement peu éloigné du sien. C'est là, qu'après le jeu ou le spectacle, elle venait souvent achever la soirée, au milieu d'un cercle de jeunes gens à la tête desquels se faisaient remarquer le comte d'Artois et le duc de Chartres. Le premier, d'une figure agréable, bien fait de sa personne, adroit à tous les exercices, d'une élégance raffinée, mais impétueux, étourdi, inconsidéré, ne s'occupant que de ses plaisirs. Le second, joueur et débauché, avait tous les défauts du comte d'Artois dont il ne possédait ni la grâce ni la franchise. Leurs compagnons, aussi écervelés qu'euxmêmes, amusaient la Reine par leurs propos légers et la traitaient avec une familiarité dont sa vertu ne se défiait pas, mais qui la compromettait singulièrement aux yeux de bien des gens. On prétendit que,

dans une de ces soirées, elle avait déclaré : « Je ne sais pas comment passé trente ans on ose paraître à la cour. » Et aussitôt, les douairières de la cour de Louis XV et les anciens compagnons de plaisir du Roi défunt de chantonner entre leurs dents ce méchant couplet :

Petite reine de vingt ans, Vous qui traitez si mal les gens, Vous repasserez la barrière.

Laire Ion la, laire Ion laire.

Quand la soirée ne se finissait pas chez Mme de Lamballe, c'était chez Mme de Guéménée, gouvernante des Enfants de France, dont la charge n'était malheureusement encore qu'une sinécure. Cette princesse, fille du prince de Soubise, vivait alors séparée de son mari et recevait une société qui ressemblait fort à celle de la surintendante. C'étaitle baron deBesenval, le comte de Vaudreuil, le duc de Lauzun.

Le baron, colonel général des suisses « avait, dit Mme Campan, conserA^é la simplicité des Suisses et acquis toute la finesse d'un courtisan français. Cinquante ans révolus, des cheveux blanchis lui faisaient obtenir cette confiance que lâge mur inspire aux femmes... Il parlait de ses montagnes avec enthousiasme; il eut volontiers chanté le ranz des vaches avec des larmes aux yeux et était en même temps le conteur le plus agréable. »

Vaudreuil était un amateur passionné des arts et des lettres : il avait une fort jolie voix dont il se servait à merveille et qui le faisait rechercher dans tous les salons. Lauzun, esprit original et hardi, cachait, sous des manières chevaleresques, la sécheresse de cœur d'un Don Juan. Tous trois poursuivaient, dans la société de la Reine, les avantages que sa protection ou sa faveur pouvaient leur faire acquérir.

Quant à elle, si elle se plaisait aux agréments de leur compagnie, elle n'était véritablement attirée chez Mme de Guéménée, que par la présence delà comtesse Jules de Polignac. C'était une jeune femme de bonne famille et d'agréable figure, tout à fait dépourvue de fortune, mais dont la simplicité avait conquis le cœur de Marie- Antoinette. Elle la croyait dépourvue de toute ambition et s'imagina qu'elle pourrait, en sa compagnie, goûter le charme tranquille de la vie

privée, pendant les instants qu'elle saurait dérober à la cour et à la représentation.

Mais les deux salons de la princesse de Lamballe et de la princesse de Guéménée ne tardèrent pas à devenir deux foyers d'intrigues rivales . Leurs habitués songeaient surtout à tourner à leur avantage personnel l'accès familier qu'ils avaient réussi à se procurer près de la Reine. Et les faveurs que la bonne grâce de la souveraine ne savait pas leur refuser et qu'elle arrachait trop facilement à la faiblesse de son mari excitaient contre elle des jalousies et des médisances dont elle eut plus tard cruellement à souffrir.

Elle montra, cependant, dans une circonstance importante, qu'elle savait, à l'occasion, résister aux indiscrètes sollicitations de ses amis. Au lendemain de l'arrivée du Roi à Fontainebleau, on avait appris la mort du ministre de la guerre, le maréchal du Muy. Aussitôt, les candidats surgirent de tous côtés. Parmi ceux-ci, le duc de Choiseul, inconsolable de son ancienne disgrâce et qui se croyait sûr de l'appui de la Reine. Mais les jours passaient et la nomination ne se faisait pas. Le Roi avait fini par dire. « Le public est bien intrigué pour savoir qui aura le département de la guerre ; il sera plus surpris en l'apprenant, car c'est sûrement quelqu'un auquel on ne s'attend pas. « Ces paroles énigmatiques avaient encore surexcité les curiosités. Les habitués du salon de Mme de Guéménée, et particulièrement Besenval, intime ami de Choiseul, assiégeaient la Reine de questions. Mais elle tint bon et ne trahit pas la confidence qu'elle avait reçue du souverain et des ministres.

Enfin, après quinze jours d'attente, on connut la nomination. Elle déconcertait toutes les ambitions et les intrigues qui s'agitaient à la cour. C'étaitM.de Saint-Germain, officier distingué qui, depuis 1760, avait quitté le service du Roi de France pour celui du Danemark, dont il avait réorganisé l'armée. Ruiné depuis par l'infidélité d'un banquier il vivait chichement en Alsace du produit d'un petit domaine qu'il cultivait lui-même. Turgot et Malesherbes, espérant trouver en lui un appui pour les réformes qu'ils projetaient, l'avaient désigné au Roi et à Maurepas son principal ministre. On l'avait envoyé chercher à sa charrue, comme un autre Cincinnatus, et l'on tint ce choix secret jusqu'à ce qu'on fût sûr de son acceptation. Elle n'avait pas été obtenue sans difficulté. Il finit par céder et partit pour Fontainebleau,

Maurepas était si pressé de le présenter au Roi, raconte la baronne d'Oberkirch, « qu'il le força de venir dans son cabinet, en costume de voyage, c'est-à-dire en habit de campagnard et en perruque de laine ronde ».

Les officiers grands seigneurs, comme le maréchal prince de Soubise, le maréchal de Brogiie, le maréchal duc de Richelieu, criaient au scandale, fort dépités qu'un lieutenant général, fils d'un simple gentilhomme, eût obtenu le ministère. Louis XVI ne s'en émut pas et lui dit : « Monsieur de Saint-Germain, montrez-vous avec confiance; vous êtes fait pour travailler au bien de l'État. »

Ce fut le grand événement du voyage.

Le temps, presque toujours pluvieux, et un rhume qui en fut la conséquence ne permirent guère à la Reine de chasser, ni de monter à cheval. Elle continuait à travailler sa harpe, après la toilette qui avait lieu fort tard, car elle ne se levait qu'à dix heures. A une heure et demie, c'était le dîner, suivi d'une conversation d'une heure environ avec la famille royale, tantôt chez la Reine, tantôt chez Madame, titre nouveau de la comtesse de Provence, quelquefois chez la comtesse d'Artois ou chez Mesdames.

A six heures, spectacle trois ou quatre fois par semaine. Une seule nouveauté, Menzikojf, tragédie de La Harpe sur un sujet presque contemporain, emprunté à l'histoire de Russie, eut une apparence de succès. Les costumes moscovites y contribuèrent, plus peut-être que le style et l'intrigue. Le Roi remarqua que l'un des acteurs était habillé d'une étoffe pareille à celle que les Pairs venaient de porter à son sacre, quelques semaines auparavant. C'était, en effet, le reste d'une pièce qui n'avait pas été employée et le méticuleux Louis XYl approuva cette économie.

Les jours où il n'y avait pas de spectacle, on jouait chez la Reine, jusqu'à neuf heures. Le souper avait lieu ensuite : le dimanche, en public, au grand couvert, ce qui était insupportable à Marie-Antoinette. « Le lundi et le samedi, le Roi soupait chez la Reine en présence des entrées de la chambre ; mardi et jeudi, le souper était dans les cabinets avec du monde en hommes et en femmes ; mercredi et vendredi Leurs Majestés faisaient porter leur souper chez Madame. » Après quelques instants de conversation avec la famille royale, la Reine finissait alors la soirée chez Mme de Guéménée ou chez Mme de

Lamballe. C'estle moment choisi par la jeunesse qui s'y presse, pour solliciter de la souveraine les grâces profitables. C'est le comte de Stainville qui demande le commandement de l'artillerie et du génie, à titre indépendant du ministre de la guerre; c'est le beau Lauzun qui sollicite une légion ou une mission en Russie. Leurs suppliques restent sans effets, mais d'autres réussissent. Un jour, le comte Esterhazy, officier distingué d'ailleurs, confie à la Reine ses embarras pécuniaires, 15 000 livres de dettes. Le lendemain, elle demande la somme à Louis XVI qui s'empresse de remettre 600 louis à sa femme pour son protégé.

Quand ces favoris ne travaillent pas à leurs intérêts, il n'ont que des préoccupations singulièrement futiles. La Reine, dans le courant de l'été, avait choisi une robe d'un taffetas tirant sur le brun. « Le Roi, dit en riant : « C'est couleur de puce. » A l'instant, toutes les femmes de la cour voulurent avoir de s taffetas puce . La manie passa aux hommes : les teinturiers furent occcupés à trouver des nuances nouvelles. On distingua entre la jeune et la vieille puce, et l'on sous-divisa les nuances même du corps de cet insecte : le ventre, le dos, la cuisse, la tête se différencièrent. Cette couleur dominante sembloit devoir être celle de l'hiver. Les marchands, intéressés à multiplier les modes, ayant présenté des satins à la Reine, Sa Majesté en a choisi principalement un d'un gris cendré. Monsieur s'est écrié qu'il était « couleur « des cheveux de la Reine » . A l'instant, la couleur puceest tombée et l'on a dépêché des valets de chambre, de Fontainebleau à Paris pour demander des velours, des ratines, des draps de cette couleur, et dans ceux-ci, certains coutoient la veille de saint Martin 86 livres l'aune : leur prix courant est de 40 à 42 livres. »

C'est ainsi que le voyage commencé dans l'effervescence causée par la nomination du ministre de la guerre se terminait au milieu de l'engouement suscité par une nuance nouvelle.

Monsieur, ainsi que depuis l'avènement de Louis XVI on appelait le comte de Provence, Monsieur, à la différence de son frère d'Artois affectait vis-à-vis de la Reine, sa belle-sœur, les allures de la galanterie la plus respectueuse et la plus raffinée. Lorsque, au mois d'oc-

tobre de l'année 1775, il fut question du voyage de Fontainebleau, il invitait Marie-Antoinette à s'arrêter au passage dans son château de Brunoy. Là il lui offrait une fête inspirée des romans de la Table Ronde : dès quelle paraît dans les jardins, elle y rencontre des chevaliers armés de toutes pièces, endormis au pied d'arbres auxquels sont suspendus leurs lances et leurs écus : des chœurs cachés dans les bosquets, expliquent que leur sommeil provient de la disparition des reines de beauté qui, autrefois, inspirèrent les exploits de leurs aïeux. La vue de la Reine les fait sortir de leur léthargie et ils vont combattre pour ses beaux yeux.

Une arène magnifiquement décorée a été préparée. Cinquante danseurs habillés en pages amènent aux chevaliers vingt-cinq chevaux d'une blancheur éclatante et vingt-cinq du plus beau noir. L'un des partis est guidé par l'illustre \ estris, qui porte les couleurs de la souveraine, l'autre par le célèbre Pic, danseur viennois que laReine a enlevé à la sérénissime république de Venise, malgré les représentations de l'ambassadeur Mocenigo.

Marie-Antoinette se place dans une tribune surmontée d'un dais pompeux, au centre des gradins oii sont assises des femmes élégamment parées. Et le divertissement commence : course à la tête, à la lance, puis tournois, où triomphent finalement les couleurs de la Reine.

Un spectacle et un bal suivis de l'illumination des jardins et d'un feu d'artifice après lequel parurent en lettres étincelantes ces mots : « Vive Louis, Vive Marie-Antoinette » complétèrent la fête.

C'était le brillant prélude d'un voyage où des amusements de toutes sortes devaient s'offrir à une jeunesse avide de plaisirs. La Reine continuait à y marquer son goût pour les sociétés particulières de Mmes de Lamballe et de Guéménée. La comtesse Jules de Polignac avait complètement accaparé sa confiance et l'on remarquait avec peine qu'elle dédaignait de plus en plus la compagnie des personnes sérieuses ou âgées.

Les chasses furent plus nombreuses que jamais. En dehors de celles du Roi, qui se passaient toujours avec un certain apparat, le comte d'Artois et le prince de Lambesc, en organisaient avec leurs équipages personnels. La Reine aimait à s'y rendre à cheval, et la jeunesse qui l'entourait s'amusait àl'étonner des plus folles prouesses.

Un jour, un jeune Anglais, nommé Fitz Gérald, aussi déterminé qu'étourdi, au dire de Mercy Argenteau, s'avisa de franchir à cheval des palissades fort élevées. Aussitôt, on le mit au défi de sauter avec sa monture par- dessus un autre cheval. La Reine protesta contre l'essai d'un tel tour de force. Toutefois, le comte d'Artois, avec son ardeur habituelle, insista de façon que l'Anglais voulut tenir la gageure. On lui amène le cheval d'un piqueur, tenu en main par son cavalier. Il s'élance avec le sien pour franchir ce nouvel obstacle, mais il le renverse, et roule lui-même à terre avec sa monture. On le crut mort; il s'en tira avec quelques contusions. Cependant, la Reine fut blâmée d'avoir semblé, par sa présence, autoriser un exercice aussi périlleux.

Les jours où elle ne chassait pas, elle faisait en forêt de longues promenades en calèche ou à cheval. Son but de prédilection était la plaine de Sermaise, sur le bord de la Seine, en face de l'abbaye de Rarbeau et du village de Fontaine-le-Port. Il y avait là une grande bruyère, au travers de laquelle on avait ménagé deux pistes assez larges, longues chacune d'une demi-lieue et réunies par une portion circulaire. On se proposaitd'y donner des courses de chevaux, divertissement alors tout nouvellement importé d'Angleterre, et dont on venait de tenter l'essai dans la plaine des Sablons, entre Neuilly et le bois de Roulogne. Marie-Antoinette se plaisait à assister à Lentraînement des chevaux, dont les meilleurs appartenaient au comte d'Artois, au duc de Chartres et au duc de Lauzun. S'il en faut croire Mercy, il n'y avait en ces réunions aucune étiquette et fort peu de tenue. A l'extrémité et au milieu des deux pistes, on avait élevé une maison de bois, dont l'étage supérieur formait un grand salon avec une galerie tournante d'où la Reine et sa suite voyaient les courses.

Le jour de la première course, l'ambassadeur de Marie-Thérèse s'y était rendu à cheval : il fut indigné de voir la foule des jeunes gens monter en négligé, u en chenille », comme on disait alors, dans le salon de la Reine, et il se tint assez loin à l'écart. « Le soir, racontet-il, la Reine qui m'avait aperçu me demanda à son jeu pourquoi je n'étais pas monté dans le pavillon pendant la course. Je répondis assez haut, pour être entendu de plusieurs étourdis qui étaient présents... que je me trouvais en bottes et en habit de cheval, et que je ne m'accoutumerais jamais à croire que l'on pût paraître devant la

Reine dans un pareil équipage. Sa Majesté sourit, et les coupables me jetèrent des regards fort mécontents. A la seconde course, je m'y rendis en voiture en habit de ville; je montai au pavillon où je trouvai une grande table couverte d'une ample collation, qui était comme au pillage d'une troupe de jeunes gens indignement vêtus, faisant une cohue et un bruit à ne pas s'entendre, et au milieu de cette foule étaient la Reine, Madame, Madame d'A.rtois, Madame Elisabeth, Monsieur et M. le comte d'Artois, lequel dernier courait du haut en bas, pariant, se désolant quand il perdait, et se livrant à des joies pitoyables quand il gagnait, s'élançant dans la foule du peuple pour aller encourager ses postillons ou jaquets, et présentant à la Reine celui qui avait gagné une course. J'avais le cœur très serré de voir ce spectacle, et plus encore, en observant la contenance gênée et ennuyée de Monsieur, de Madame, de Madame d'Artois et de Madame Elisabeth. Il faut convenir, cependant, qu'au milieu de ce pêle-mêle, la Reine se portant partout, parlant à tout le monde, conservait un air de grâce et de grandeur qui diminuait en partie l'inconvénient du moment ; mais le peuple qui ne pouvait apercevoir cette nuance, ne voyait qu'une familiarité dangereuse. »

Mais Marie- Antoinette, forte de son honnêteté, ne sentait pas le danger, et pendant toute la saison continua de se montrer assidue aux courses. La dernière fut annoncée pour le 13 novembre. On y devait voir courir un cheval anglais, récemment acheté parle comte d'Artois et dont il disait merveille. Un notaire de Paris, sur la seule annonce de la course, avait eu pour 3 000 louis de paris consignés. Une foule d'Anglais, de curieux et d'amateurs, firent le voyage de Fontainebleau. Quelques personnes prétendaient que ce cheval nommé King-Pepin, était usé et que son vendeur pariait contre sous un autre nom. Ce qui donnait du crédit à cette opinion, c'est qu'un Anglais, la veille de la course, offrait un pari de 10000 louis contre King-Pepin. D'autres Anglais, qui le connaissaient, ajoutaient : « Il n'a point de pareil pour les deux premiers tours, mais il faiblit au troisième considérablement; d'ailleurs, il n'est excellent que pour la pelouse, et ne vaut rien sur la terre. » Malgré ces fâcheux pronostics, la Reine paria pour son jeune beau-frère, dont le cheval courait contre un étalon au duc de Chartres. Ce fut le second qui gagna. « Oh 1 monstre : vous étiez sûr de gagner », dit-elle en sor-

tant de la course, au duc de Lauzun qui avait parié pour Chartres. Quant au comte d'Artois, transporté de colère, il prit à partie le duc de Chartres et le marquis de Conflans, en leur disant qu'il était las de se voir continuellement friponne, soit aux courses, soit au jeu.

On jouait, en effet, avec frénésie, pendant ce voyage, non seulement chez la Reine, au cavagnole, au lansquenet, et autres jeux paisibles en honneur depuis Marie Leczinska, mais surtout chez les princesses de Lamballe et de Guéménée, à des jeux de hasard des plus dispendieux. Vers le milieu du séjour, on imagina de faire venir des banquiers de Paris pour tailler au pharaon. Ce jeu étant interdit par des ordonnances, la Reine n'osa pas s'y livrer sans l'autorisation du Roi. Louis XYl, malgré sa répugnance, permit, mais pour une séance seulement. Le 30 octobre, les banquiers arrivèrent : le pharaon fut installé chez Mme de Lamballe. On tailla toute la nuit. La Reine se retira à cinq heures du matin, ayant perdu 90 louis, le comte d'Artois en avait gagné 500. On recommença le soir, et l'on continua jusqu'au lendemain matin. La Reine ne quitta qu'à trois heures, après une perte insignifiante. Monsieur perdait 400 louis et les banquiers 12000. C'était le matin du l^"" novembre, fête solennelle de la Toussaint. Aussi beaucoup en murmurèrent. Quand le Roi essaya un timide reproche, Marie- Antoinette s'en tira par une plaisanterie. « Vous aviez, dit-elle, permis une séance de jeu, mais sans en limiter la durée. On était bien en droit de la prolonger pendant trente-six heures. » Le bon Louis XYI se prit à rire, et se contenta de dire : « Allez, vous ne valez rien, tous tant que vous êtes ! »

(( Jamais voyage de Fontainebleau n'a été aussi brillant que celui-ci, écrivait Grimm. Une affluence de monde prodigieuse, des fêtes, des parties de jeu, des courses de chevaux; l'élégance et la variété des toilettes. Mais il faut avouer que les lettres ont peu contribué aux plaisirs de la cour; sur dix ou douze pièces représentées, une seule a réussi : Mustapha et Zéangir, de M. Champfort; la Reine voulut bien faire venir l'auteur dans sa loge et lui annoncer que le Roi venait de lui acccorder une pension de douze cents livres. »

Au milieu de ce tourbillon de plaisirs, Marie- Antoinette avait été sollicitée d'intervenir auprès de son mari pour s'opposer à une innovation projetée par M. de Saint-Germain. Les réformes pro-

posées par ce ministre, dont on espérait tant l'année précédente, avaient déjà soulevé contre lui bien des hostilités; mais, féru de la discipline prussienne, il venait d'imaginer d'ajouter à la liste des punitions usitées dans l'armée française les coups de plat de sabre. Le vieux sang gaulois s'était révolté et la Reine avait été prise comme médiatrice.

Le François ne suit plus la voix de la valeur ! Par le frein de la crainte, on veut guider son cœur! Et pour comble de maux, dirons-nous d'injustice ! L'instrument de sa gloire est celui du supplice...

Épouse de Louis, votre main secourable

Près d'un gouffre de maux peut nous servir d'appui.

Le Roi pour les calmer doit n'écouter que lui.

Songez qu'en flétrissant les vrais appuis du trône,

La honte du soldat jaillit sur la couronne.

Du sort qui nous menace, éloignez la rigueur

Et rendez-nous la vie en nous rendant l'honneur.

Mais le vieux général tint bon et maintint un règlement qui, d'ailleurs, quelques mois plus tard, contribuait à sa disgrâce,

Aussi bien, la Reine, alors, n'était pas heureuse dans ses conceptions politiques. Elle avait, au commencement du printemps, obtenu la retraite de Turgot, qui défendait trop bien le Trésor contre l'avidité des Polignac et de leur entourage. Le nouveau contrôleur, Clugny, mourut pendant Fontainebleau. Il laissait, après quatre mois de gestion, les finances dans le plus triste état. Un seul homme parut alors capable de remédier au désordre, c'était le Genevois Necker. Mais un obstacle s'opposait à sa nomination. 11 appartenait à la religion protestante. On crut tourner la difficulté en nommant à la place de Clugny, Tabourot des Réaux, auquel Necker fut adjoint avec le titre de directeur du Trésor. La Reine n'intervint pas et fit bien, car le choix de Necker fut généralement approuvé.

Un réformé De qui l'esprit n'est pas difforme,

Un réformé Par le roi vient d'être nommé, Pour régler sa dépense énorme; Qui peut mieux prêcher la réforme

Qu'un réformé ?

C'était la réponse de l'opinion publique aux prodigalités dont la Reine et son entourage n'avaient cessé de donner le spectacle pendant toute la durée du voyage.

Au commencement du printemps de l'année suivante, l'Empereur Joseph II était venu en France visiter sa sœur et son beau-frère incognito, sous le nom de comte de Falkenstein. Pendant le temps de son séjour, qui se prolongea du 18 avril au 30 mai, il avait pu apprécier les aimables qualités de la Reine, mais avait constaté avec effroi la légèreté de son caractère et son goût pour la dissipation. Il crut que sa qualité de frère aîné lui conférait le droit de donner des conseils et, au moment de son départ, les résuma dans un écrit qu'il laissa à Marie Antoinette.

Elle parut, pour un instant, impressionnée par ces sages avis, mais ne tarda pas à se laisser ressaisir par les habitudes frivoles de ses compagnons préférés. Quand, au mois d'octobre, elle revint à Fontainebleau, le mémoire de l'Empereur avait été mis au feu depuis plusieurs semaines.

A ce moment, le comte d'Artois venait de tenir contre elle un pari extravagant. Il possédait dans le bois de Roulogne une petite maison, voisine du château de Madrid, connue sous le nom de Ragatelle. Il voulut y substituer un pavillon pourvu de toutes les élégances et les commodités à la mode. Il gagea contre la Reine que la nouvelle construction serait élevée et achevée durant les six semaines du voyage de Fontainebleau, de façon à lui permettre d'y offrir une fête à sa belle-sœur au moment du retour. Pour gagner son pari, il faisait saisir toutes les voitures de matériaux qui passaient dans les environs. lien payait, d'ailleurs, le prix; mais il y avait là une violence qui révoltait. Et la Reine se trouvait quelque peu compromise par ces procédés que son imprudente gageure avait suscités.

Cependant, le jeu reprenait à Fontainebleau avec plus de frénésie que l'année précédente. Marie-Antoinette ne se contenta pas d'établir un pharaon chez Mme de Guéménée, elle le voulut aussi chez elle et n'y fut pas heureuse. Le 25 octobre, elle y avait perdu jusqu'au dernier écu. Elle envoya son trésorier demander l'argent du mois

suivant. Il ne tarda pas à être absorbé et lorsque, à la mi-novembre, elle quitta Fontainebleau, elle devait 500 louis qu'elle ne pouvait payer. Les princes y furent encore plus maltraités. Le duc de Chartres perdait 3U0 000 louis : le comte d'Artois, après avoir gagné 50 000 écus, les reperdait et plus encore.

Joseph II se désolait. « Je suis vraiment fâché, écrivait-il à son ambassadeur, que mes raisonnements, surtout pour la fureur du jeu, aient si peu fait d'effet sur l'esprit de la Reine. Les alentours, sa dissipation, son besoin de plaisir et celui de trouver ceux qui lui en procurent contents et de bonne humeur, sont la seule cause de ses désordres, car, au fond, ma sœur n'aime pas le jeu. »

L'Empereur voyait juste : l'agitation de Marie-Antoinette provenait du vide de son cœur. Sa vie n'avait pas de but, et les mille objets dont elle la remplissait tour à tour ne parvenaient pas à la satisfaire. Elle s'était, jusque-là, contentée des appartements que Louis XV, sous l'inspiration de Mme de Pompadour, avait fait décorer pour une épouse trop longtemps délaissée. La jeune reine voulut avoir dans les entresols un lieu de retraite accommodé aa goût du jour. Mique, l'architecte du Petit-Trianon, lui installa à Fontainebleau un boudoir turc décoré de la façon la plus élégante et la plus nouvelle. Rien de plus gracieux que les délicates arabesques peintes sur les lambris ; que les cassolettes finement sculptées dans les encoignures, tandis que des glaces mouvantes, actionnées par un ingénieux mécanisme, pouvaient, par la simple pression d'un bouton, apparaître et répéter à l'infini les grâces de ce délicieux réduit.

Mais, seule, Marie-Antoinette s'y ennuie; et la crainte de l'ennui la pousse chez Mme de Polignac, chez Mme de Guéménée, chez la princesse de Lamballe.

Elle ne peut plus supporter les contraintes de l'étiquette. Elle a fait venir Gluck pour conduire l'orchestre, lors d'une représentation d'Iphigénie et, ce soir-là, elle a publiquement applaudi son musicien préféré. Mais, pour les autres spectacles, elle abandonne sa grande loge à ses belles- sœurs et se confine dans une petite loge grillée, oiî elle peut, sans être vue, converser librement avec ses amies Lamballe et Polignac. 11 y a, dans la ville, un théâtre public dirigé par la Montansier. Cest le rendez-vous des oisifs qui ne sont pas admis aux spectacles du château. La Reine, avide de mouvement et de nouveauté,

s'y précipite ainsi qu'aux bals masqués qui y alternent avec les représentations. Enfin, les courses de la plaine de Sermaise continuent à l'attirer, mais il semble que les organisateurs ne les prennent plus au sérieux, car, pour la clôture, ils imaginent de se parodier eux-mêmes. Après la dernière course de chevaux, une course burlesque de paysans montés sur des ânes. Le vainqueur reçoit 100 écus d'argent et un chardon d'or.

Tout cela fait murmurer Paris et inquiète Vienne. Après Fontainebleau, Marie-Thérèse élève la voix : « Je souhaite un temps abominable, pour que le Roi ne chasse pas tant et se fatigue, et que la Reine ne joue pas les soirs et bien avant dans la nuit... Vous ne faites pas votre devoir... Si je n'obtiens rien sur vous, je recourrai un jour au Roi lui-même pour vous sauver de plus grands inconvénients. J'en connais trop les conséquences et vous perdrez beaucoup dans le public, mais surtout chez l'étranger, ce qui m'est bien sensible, vous aimant si tendrement. »

Bientôt, heureusement, Marie-Antoinette s'arrêtera sur la pente dangereuse et la maternité lui sera plus utile conseillère que les sermons de Mercy et les gronderies de l'Impératrice.

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