‹ Les chroniques du chateau de FontainebleauChapitre 9 sur 15 · PLANCHE XI · texte numérisé non relu

PLANCHE XI

Fêtes à Fontainebleau pour le mariage de Louis XV.

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détresse financière ne leur permettait pas de paraître avec un apparat et une suite dignes des parents de la Reine de France. Leur gendre ne pouvait toutefois songer à les abandonner à leur exil de Wissembourg. 11 leur ofTrit une hospitalité magnifique en son château de Chambord. 11 ne voulut pas leur laisser traverser son royaume sans permettre à sa femme le plaisir de les embrasser. Les raisons qui les avaient éloignés de la cérémonie n'en subsistaient pas moins pour les écarter encore de Fontainebleau. On imagina alors de les recevoir dans un château du voisinage. Un domaine du marquis de Beringhen, premier écuyer du Roi, fut choisi pour l'entrevue. C'était le château de Bourron, situé sur la grande route du Bourbonnais, à la lisière de la forêt. Deux lieues seulement le séparaient de Fontainebleau. 11 avait fort bon air avec les toits aigus de ses pavillons et sa façade agrémentée de briques, surgissant de fossés d'eau vive.

Le jeune Roi, pour vaincre les dernières difficultés soulevées en son Conseil à propos des honneurs à rendre à Stanislas, avait trouvé ce mot charmant : « Ce que je ne lui dois pas comme Roi, je le lui dois comme gendre. » Et cette parole avait transporté Marie de joie et d'amour.

Le 15 octobre, à quatre heures, le roi de Pologne arrivait achevai à Bourron. Il y fut immédiatement reçu et salué par le maréchal de Yillars et d'autres personnages de la première qualité. Quelques instants plus tard, paraissait le carrosse de sa fille. Elle avait avec elle Mlle de Clermont, sa grande maîtresse, et la suite nombreuse des officiers et des dames de sa maison. Son père vint la recevoir à la portière ; avec une effusion touchante, elle se jeta dans ses bras sans souci des commandements de l'étiquette. « La Reine ne pouvait se détacher du roi son père, raconte Yillars, et son bon cœur attendrit tout ce qui la voyait. » Mais bientôt survient un nouvel équipage : c'est celui de la reine de Pologne; à la descente, les embrassements recommencent. Cependant, la Reine de France, reprenant conscience de sa dignité, songe enfin à présenter à ses parents, la princesse et les personnages qui l'accompagnent.

Pendant cinq jours, les souverains détrônés vont résider à Bourron; chaque matin, leur fille quittera Fontainebleau de bonne heure pour dîner en leur compagnie, puis reprendra l'après-midi sa place au milieu de sa cour.

Louis XV ne manque pas d'ailleurs de venir saluer ses beauxparents le lendemain de leur arrivée. Il se montre pour eux plein d'affectueuses prévenances. Surmontant sa timidité naturelle, il les entretient d'un ton libre et aisé, nouveau pour ceux qui le connaissent. Puis, discrètement, il se retire avant l'heure du repas, laissant à la Reine le plaisir de dîner, comme jadis, entre son père et sa mère. Le jour suivant, c'est Stanislas qui prend le chemin de Fontainebleau. Il arrive comme à l'improviste, à huit heures du soir. On l'introduit immédiatement, sans cérémonie, dans le grand cabinet où le Roi préside son conseil. Le conseil est levé incontinent, mais ses membres demeurent. Les deux princes s'embrassent cordialement et la conversation s'établit générale et animée entre eux et les personnages présents. Mais au bout d'une demi-heure, une porte s'ouvre, la Reine paraît et ne tarde pas à emmener le roi son père, souper en tête à tête dans son appartement.

Deux jours après, Stanislas et la reine Catherine Opalinska reprenaient la route de Chambord, le cœur débordant de joie et de confiance. Ils ne doutaient plus du bonheur de leur fille et ne voyaient plus rien à désirer pour elle, que la naissance dun Dauphin.

Pendant plus d'un mois encore, la cour allait rester à Fontainebleau, où chaque jour jusqu'au dernier apporte à la souveraine un devoir ou une distraction nouvelle.

Le théâtre de la cour, où trois fois par semaine les comédiens français et italiens alternent leurs représentations, initie la princesse aux merveilles de notre littérature, au talent et aux grâces de leurs artistes. Adrienne Lecouvreur. à son aurore, dispute à la Duclos sur son déclin le sceptre tragique.

Cinq comédies de Molière, quatre tragédies de Racine, trois de Corneille, des pièces de Regnard, de Dancourt, de Marivaux, composent un répertoire infiniment varié auquel viennent s'ajouter trois œuvres de Voltaire, Œdipe, Marianne, et l'Indiscret. « J'ai été très bien reçu de la Reine, écrit triomphalement leur auteur. Elle a pleuré a. Marianne, elle a ri à l'Indiscret, elle me parle souvent; elle m'appelle mon pauvre Voltaire. « Comment après cela douter du goût de la princesse? Mieux encore. « La Reine vient de me donner sur sa cassette une pension de 1 500 livres que je ne demandais pas : c'est un acheminement pour obtenir les choses que je demande. Je suis

très bien avec le second premier ministre M. Duverney. Je compte sur l'amitié de Mme de Prie. Je ne me plains plus de la vie de la Cour ; je commence à avoir des espérances raisonnables d'y pouvoir être quelquefois utile à mes amis. »

Mais qui donc se pourrait flatter de voir réalisés ses espoirs aussi bien les plus légitimes que les plus follement chimériques?

Pas plus qu'il ne devait accorder à Voltaire ces succès de cour dont il semblait faire plus d'état que de ses triomphes littéraires, l'avenir ne réservait à Marie Leczinskala continuation des joies que lui avait fait goûter son premier séjour à Fontainebleau. Presque chaque année, elle y revint, mais, bien vite, elle manifesta, pour ces lieux où elle n'eût dû trouver que d'enivrants souvenirs, une aversion persévérante. Elle semblait leur reprocher des promesses mensongères et leur faire porter la peine de ses illusions envolées.

SOURCES

Manuscrits : Les Archives nationales ont fourni sur cet événement lesf documents contenus au carton K 139 B ainsi que le Registre des Premiers gentilshommes de la Chambre (0M]22j ; la correspondance du service des Bâtiments conservée dans la même série 0' a été consultée sur l'état du château à cette époque.

Imprimés : Le Mercure de France contient une très longue relation imprimée des cérémonies du mariage que nous avons suivie en empruntant d'autres détails au Journal historique... du Voyage de la Reine, depuis Strasbourg jusqu'à Fontainebleau, par le chevalier Daudet et à une autre relation publiée par Th. Lhlillier sous le titre de Le Mariage de Louis XV à Fontainebleau.

Nous avons également consulté : Mémoires du Maréchal de Villars ; Journal de Barbier; Journal d\i commisaire Narbon.ne; Correspondance de Voltaire.

Nous devons enfin signaler le premier chapitre de l'ouvrage de M. de Nolhac : Louis XV et Marie Leczinska.

Octobre- Décembre 1765

IL y avait, dès le mois de juin 1765, deux hommes que préoccupait gravementle prochain voyage de la cour à Fontainebleau. C'étaient M. le maréchal duc de Richelieu et M. Papillon de la Ferté; l'un premier gentilhomme de la chamhre d'année, l'autre intendant des Menus. Il s'agissait pour eux d'établir le répertoire des ouvrages à représenter sur le théâtre du château. Tout ce qui concernait les divertissements et les spectacles était placé sous le contrôle des quatre premiers gentilshommes de la chambre, qui, à tour de rôle, prenaient leur service tous les quatre ans. 11 en était ainsi de presque toutes les charges de la maison du Roi : elles se trouvaient souvent pourvues de quatre titulaires et même davantage, servant par quartier ou trimestre, quand ce n'était pas par année.

Cette division des charges de cour ne laissait pas de présenter quelques inconvénients, soit pour le maître, soit pour les serviteurs. Un jour qu'un courtisan vantait, en présence du Dauphin, les mérites de son valet de chambre qui, disait-il, se mettait en quatre pour le service : a Ohl sur ma parole, s'écria le prince, ne souffrez pas qu'il en vienne à l'exécution, car depuis qu'on s'est mis en quatre pour le service de la cour, il n'y a plus que des quarts de valet de chambre ; et j'aimerais bien mieux en avoir un comme le vôtre, tout d'une pièce. »

Par contre, les possesseurs des grandes charges s'efforçaient d'égaler, sinon de surpasser leurs prédécesseurs. Quand revenait son année, chaque premier gentilhomme s'ingéniait à ne point faire

regretter les spectacles de la précédente. Le maréchal plus que pas un. Il apportait pour le moins autant de soin à combiner le programme de la saison prochaine, qu'il en avait misjadis à préparer sa campagne de Hanovre ou son expédition de Mahon. Il se piquait de faire grand, neuf et magnifique, prétendant réunir dans les spectacles de la cour la perfection des Comédiens Français et les grâces piquantes des Italiens au faste de l'Opéra. Plus difficile encore était la tâche de Papillon de la Ferté, chargé de réaliser les brillants desseins de Richelieu.

Il lui fallait, avec des ressources limitées par la pénurie du Trésor royal, pourvoir aux décorations et aux costumes exigés par les pièces choisies ; il lui fallait, sur l'étroite scène de la comédie du château, trouver le moyen de faire évoluer les chœurs et le ballet de l'Opéra; il lui fallait surtout concilier les prétentions des auteurs, satisfaire les exigences des artistes de tout sexe et de tout rang, appuyés le plus souvent par d'illustres protections. Que de soucis! que de tracas 1 Ce sont les sujets qui prétendent voyager en poste de Paris à Fontainebleau; qui réclament ensuite 24 sols par répétition pour leur chaise à porteurs; puis sollicitent des rafraîchissements sous prétexte de la chaleur. Ce sont les musiciens du Roi qui, payés 3 livres en 1 762, 5 livres l'année précédente, en demandent 6 à présent. Puis le répertoire arrêté, voici que, au dernier moment, Richelieu impose un nouvel ouvrage. « M. le maréchal, gémit le malheureux Papillon, a encore accepté pour le voyage la Fée Urgèle, opéra-comique du S' Favart, où il y a des chœurs et un ballet qui doit être dans le costume du temps du roi Dagobert. Nous n'avons aucun habit de ce genre et il en faudra au moins deux cents. » Et l'intendant des Menus d'exposer que la dépense de ce voyage montera au double de celle de l'an passé. Le maréchal tient bon. Mais aussi quel répertoire et quels artistes! Dans la tragédie, on entendra Cinna de Corneille et Adélaïde du Gaesclin de Voltaire, avec Lekain, Mole et la farouche Dumesnil! Dans la comédie, Préville, Mole, Rellecourt, Mlles Doligny et Luzi interpréteront les pièces nouvelles des auteurs à la mode, Saurin, Cailhava, le spirituel Chamfort. L'Opéra remettra à la scène Thétis et Pelée, tragédie lyrique de Fontenelle, avec une musique nouvelle, et Thésée de Quinault et Mondonville oii se feront entendre la fameuse Sophie Arnould, Le Gros, Larrivée, à côté desquels danseront la

Guimard et l'incomparable Yeslris. Jelyotte sortira de sa retraite pour chanter avec Sophie Arnould Zénis etAlmasie, un ouvrage inédit, paroles de Chamfort, musique de M. de La Borde, valet de chambre du Roi. Enfin la Comédie Italienne donnera deux opéras comiques nouveaux, Renaud d'Ast et la Fée Urgèle, interprétés par Clairval, Laruette et la toujours charmante Favart. Jamais, pense le maréchal, Fontainebleau n'aura été à pareille fête, et ses trois collègues seront pour longtemps distancés.

Voici cependant qu'au mois de septembre des bruits fâcheux circulent à Versailles. Il se pourrait que le voyage n'eût pas lieu. Depuis le retour de Gompiègne, la santé du Dauphin laisse fort à désirer, et, sans doute, le Roi voudra-t-il éviter à son fils la fatigue d'un nouveau déplacement. Et soudain l'attention de la cour se trouve ramenée vers la personne de ce prince qui mène au milieu d'elle une existence si détachée des passions, des intrigues et des plaisirs entre lesquels elle se partage.

Louis de Bourbon, Dauphin de France, venait alors d'entrer dans sa trente-septième année. A peine âgé de quinze ans et demi, il avait été marié, le 23 février 1745, à l'infante Marie-Thérèse Raphàelle, fille de son grand-oncle Philippe V d'Espagne. Il avait vécu avec elle dans l'union la plus intime, sans que le plus léger nuage soit venu troubler un seul instant la sérénité de leur tendresse réciproque, lorsque, au bout de dix-huit mois, la princesse lui fut soudainement enlevée. Elle laissait une fille qui ne devait lui survivre que deux ans.

La douleur du Dauphin fut extrême. Mais il fut bientôt contraint de la refouler au plus profond de lui-même. La raison d'État lui imposa, sans lui donner le temps de sécher ses larmes, une nouvelle union avec la princesse Marie Josèphe, fille de Frédéric-Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne. Le mariage fut célébré le 9 février 1747. Aussi lorsque le soir, après les cérémonies fastueuses de ce jour de fête, le Dauphin se trouva seul avec la nouvelle Dauphine, dans l'appartement même où, deux ans plus tôt, il avait conduit l'infante d'Espagne, il ne put contenir ses pleurs.

Marie-Josèphe comprit et lui dit doucement : a Donnez libre cours à vos larmes et ne croyez pas que je m'en offense, elles m'annoncent au contraire ce que j'ai le droit d'espérer moi-môme, si je suis assez heureuse pour mériter votre estime. » Il lui fallut pourtant plusieurs

années pour conquérir ce cœur blessé, qui, jusqu'à son dernier battement, conserva un tendre souvenir à l'épouse prématurément disparue. Mais les vertus de la nouvelle Dauphine, son affection dévouée, la délicatesse de ses sentiments lui valurent non seulement l'estime mais la confiance, puis l'amour de son mari. Et l'on eut alors dans Versailles, au milieu des dissipations et des scandales de la cour de Louis XV, le spectacle d'un ménage étroitement uni, vivant dans l'intimité la plus bourgeoise, tout occupé de l'éducation de sa nombreuse famille. Les chagrins qui ne leur furent pas épargnés contribuèrent, plus que n'auraient fait des joies, à en resserrer les liens. Ils avaient perdu leur première fille, Marie Zéphirine, et leur second fils, le duc d'Aquitaine, quand leur aîné, le duc de Bourgogne, charmant enfant, plein de promesses, leur fut ravi dans sa dixième année. A partir de ce jour, ils veillèrent, avec une sollicitude encore plus inquiète, sur ceux qui leur restaient ; trois fils, le duc de Berry, le comte de Provence et le comte d'Artois, qui devaient régner un jour sous les noms de Louis XVI, Louis XVIII et Charles X ; une fille, Madame Clotilde, plus tard reine de Sardaigne. Une seconde fille venait de leur naître, Madame Elisabeth, vouée à un si tragique destin.

Louis XV avait assurément de l'affection, mais peu de sympathie pour ce fils, dont l'existence formait avec la sienne un si absolu contraste et qui tenait de sa mère, Marie Leczinska, avec une piété solide et ardente, une finesse d'esprit et une intelligence studieuse dont la modestie du prince cachait seule la valeur.

Le Roi s'attacha toujours à laisser dans l'ombre les mérites du Dauphin et ne lui accorda aucune influence. En véritable fils de France, le prince éprouvait pour le métier des armes un invincible attrait. En 1745, il avait pris part, à côté de son père et du maréchal de Saxe, à la glorieuse campagne qui, commencée par la victoire de Fontenoy, se termina par la conquête des Flandres A Fontenoy, on l'avait vu courir l'épée à la main à la tête de la«maison du Roi, et ce ne fut pas sans peine qu'on parvint à arrêter une ardeur aussi téméraire. Lorsque, l'année suivante, il demanda à rentrer en campagne, son père lui opposa un refus affectueux mais formel. Et quand plus tard, dans des circonstances malheureuses, il voulut à diverses reprises mettre son épée au service de la France, ses supplications se heurtèrent toujours à une implacable résistance. Ne pou-

vant servir en campagne, il avait concentré tout son amour des choses militaires dans le commandement du régiment Dragons-Dauphin, dontil était colonel. Ce régiment faisait partie des troupes réunies au camp voisin de Compiègne, pendant l'été de 17G5. Le Dauphin prit un plaisir extrême à exercer lui-même ses fonctions de façon efïective et à partager en toutes choses la vie et les fatigues de la troupe et des officiers. Au grand étonnement de la cour, il avait revêtu l'uniforme, bravant l'usage adopté par les princes delà maison royale et même les princes du sang de ne l'endosser jamais.

Un jour que le prince de Condé lui faisait compliment de sa façon de commander et de l'air martial de ses dragons, il répondit avec une satisfaction nuancée de regret. « j\'est-ce pas bien dommage que je ne me sois pas trouvé avec ces braves gens dans des occasions plus brillantes? » Il avait avec les soldats les affectueuses familiarités d'un camarade, bien plus que les façons d'un héritier du trône. « La Dauphine, raconte l'abbé Proyart, curieuse de voir une armée rangée en bataille, se rendit un jour au camp. A son arrivée, le Dauphin alla à sa rencontre, lui donna le bras, et s'avançant vers les troupes : « Approchez, mes enfants, leur dit-il, voilà ma femme. » Paroles bien éloquentes dans la bouche d'un Dauphin. A peine furent-elles prononcées, que tout le camp retentit des cris réitérés de : « Vivent Mgr le Dauphin et Mme la Dauphine. » Les soldats des derniers rangs qui avoient crié sans savoir pourquoi, recommençoient quand ils apprenoient de leurs camarades la manière militaire dont le Dauphin venoit de leur présenter la Dauphine. » Mais ces succès auprès des troupes et son goût naturel pour l'art militaire occasionnent au prince des fatigues dangereuses pour une santé qui, depuis deux années, donnait quelques signes de dépérissement. A un embonpoint précoce, qui, parfois, lui avait valu quelques railleries, avait succédé un amaigrissement progressif. L'éclat un peu accentué du teint avait disparu, pour faire place à une pâleur peut-être plus aristocratique, dont la Dauphine ne songea pas tout d'abord à s'alarmer, car elle écrivait à son frère, en parlant de son mari : « En vérité, je ne l'ai jamais vu si fort en beauté. » Or, tous les jours, malgré la fraîcheur des matins, le prince, avant le lever du soleil, range ses troupes en bataille et pendant des heures commande leurs évolutions. Un jour, par un temps

humide, après une course à l'abbaye de Royal-Lieu, il rentre en voiture avec ses vêtements détrempés. Atteint d'un gros rhume, il continue sans trêve ses manœuvres journalières. Le 8 août, la fièvre le prend et il doit garder le lit. Mais son énergie ne l'abandonne pas. Il veut être guéri pour le jour du départ fixé à une date prochaine: il use des remèdes les plus violents et, au jour dit, il semble remis.

Le 25 août, à Versailles, on le croit guéri; mais, en septembre, la toux reparaît plus fréquente, puis surviennent des symptômes alarmants, un crachement de sang. Une saignée le soulage. Malgré les apparences de la convalescence, une toux sèche persiste et le Roi parle de renoncer à Fontainebleau. C'est le Dauphin qui insiste pour le maintien du voyage, assurant qu'il y prendra le plus grand plaisir. Est-ce de sa part pure complaisance.^ N'est-ce pas plutôt le désir de revoir ces lieux où son enfance et sa jeunesse ont éprouvé tant d'émotions diverses?

Fontainebleau! Combien ce mot contient pour lui de souvenirs joyeux et mélancoliques !

Ce sont, lors de son premier voyage, en 1737, les bourgeois delà ville venant, une branche de laurier à la main, cocarde au chapeau, flot de rubans à la boutonnière, le saluer à deux lieues de chez eux, à l'entrée de la forêt; puis, précédés de huit violons, quatre hautbois et six tambours, l'escortant jusqu'à la porte du château, devant laquelle, le soir venu, ils allument un feu de joie et tirent des fusées volantes.

C'est aussi, au jour de la Pentecôte de l'année 1742, sa réception solennelle dans l'ordre du Saint-Esprit; la longue procession des cordons bleus le conduisant à la chapelle, où, entre ses deux parrains le duc d'Orléans et le duc de Chartres, il reçoit l'accolade du Roi son père.

N'est-ce pas là qu'aux premiers temps de son mariage avec l'infante d'Espagne, il a vécu dans une intimité si douce, auprès de sa jeune femme, loin des frivolités de la cour, en cherchant avec elle dans les Mémoires de Sully le secret de rendre un jour son peuple heureux et prospère? N'est-ce pas là que, l'année suivante, il est venu ensevelir auprès de sa mère les douleurs de son précoce veuvage? Là, enfin, qu'il a accueilli avec tant d'allégresse les jeunes Mesdames,

ses sœurs, revenues de leur couvent de FontevrauU, pour prendre leur place à la cour; là qu'il a versé tant de larmes le jour où son aînée, Madame Infante, s'est éloignée pour rejoindre son époux, don Philippe, en son duché de Parme.

Et puis, Fontainebleau est la résidence préférée de Marie-Josèphe : « J'aime ce lieu sauvage, a-l-elle écrit ; on dit que j'ai mauvais goût, cela se peut, et je ne le dispute pas, mais il me plaît : j'aime mieux cette foret, avec ces rochers et ces arbres touffus, que celle de Compiègne qui a plutôt l'air d'un parc que d'une forêt. Le château ici est vilain, cela est vrai, mais j'aime les antiquailles. Je pense que Saint Louis, François P'", mon cher Henri IV l'ont habité. Je crois les y voir, et je m'enchante dans mon entresol. Je suis dans un petit palais toute seule au milieu de tout le monde; enfin, je le trouve charmant. »

Suivant le désir du Dauphin, le voyage se fit à la date indiquée. Le 5 octobre, la famille royale s'installait au château et dès le 8, les fêtes commençaient par une représentation des comédiens français.

Ce déplacement ne semble tout d'abord avoir nullement aggravé l'état du prince. Bien au contraire. Le 6 octobre, Marie-Josèphe pouvait écrire : « Il a soutenu le voyage à merveille, à mon grand étonnement, car il a été fort fatigué pour aller de Versailles à Choisy jeudi, et vendredi il a été très abattu, et hier il était d'une force prodigieuse et se trouve très bien depuis qu'il est ici, à la toux près, qui continue toujours. »

Les jours suivants, l'amélioration s'accentua : le prince prenait quelque exercice et retrouvait des forces. Le 16 octobre, il envoyait au roi Stanislas son grand-père, ce consolant bulletin : « La Reine veut que je vous donne moi-même des nouvelles de ma santé, à laquelle Aous voulez bien vous intéresser. Elle est de beaucoup meilleure, ma toux est diminuée quoiqu'elle subsiste encore, mes forces sont augmentées et sensiblement depuis que je suis ici et mon sommeil quoique interrompu est très bon. Le lait d'ânesse me fait fort bien et commence môme à m'engraisser. Je voudrais bien que vous en puissiez juger par vous même, ne connaissant pas de plus grande satisfaction que celle de pouvoir vous assurer, de vive voix, de la tendre amitié avec laquelle je suis de Votre Majesté, le très respectueux petit-fils. »

Le 18 octobre, le ministre des affaires étrangères mandait encore au baron de Zuckmantel, ministre de France à Dresde : « La santé de Mgr le Dauphin est sensiblement meilleure, depuis que ce prince s'est mis au lait ; il continue en même temps de prendre du bouillon de tortues, et il se conduit d'ailleurs avec un régime très propre à continuer son rétablissement. »

Mais, hélas ! ces pronostics optimistes devaient être bien vite démentis. Ce que l'on prenait pour de l'embonpoint, n'était que de la bouffissure : la fièvre et d'autres fâcheux symptômes apparaissaient de nouveau. La malheureuse Dauphine ne pouvait plus dissimuler ses inquiétudes à sa famille de Saxe et, le 22 octobre, son mari reprenait le lit, qu'il ne devait plus quitter désormais.

Rien cependant ne fut changé au train habituel de la cour. « Le Roi chassait à l'ordinaire, raconte le duc de Croy et même avec plus de monde, chacun voulant faire voir qu'il avait le nombre de quartiers requis, de sorte qu'il y avait quelquefois jusqu'à près de cinquante chasseurs, et quarante de nommés pour les soupers des cabinets, dont beaucoup de jeunesse. »

Les spectacles poursuivaient également leur cours, mais sans obtenir grand succès. Les nouveautés, si chères au duc de Richelieu, Palmyre, ballet du duc de La Vallière, la Fée Urgèle, Églé, représentées au cours d'une même semaine, ne réussissent qu'à demi. Ce qu'on admire surtout, ce sont les décorations et les habits. Dans Palmyre, certain palais de la Lune « a paru de la plus grande beauté », et dans la Fée Urgèle les costumes, « du temps du roi Dagobert », ont été trouvés des mieux réussis. Pourtant, Papillon de la Ferté, est mélancolique, u Tous les sujets sont accablés de fatigue. Les ordonnateurs ont avec raison peu de cœur à la besogne par la circonstance malheureuse de la maladie de Mgr le Dauphin, ce qui nous fait désirer de voir finir les spectacles. »

Malgré ses souffrances, le Dauphin ne chercha pas à se soustraire aux devoirs de représentation que l'usage imposait à son rang. Et il dut se résigner « à être malade en public ».

Il occupait au château le rez-de-chaussée du pavillon, situé à l'angle de la cour Ovale et des anciens fossés, du côté de l'aile des Princes. La Dauphine habitait le premier étage. Ces appartements avaient été aménagés vingt années auparavant, au moment du premier

mariage du prince. Ils étaient tendus de tapisseries apportées du garde-meuble à l'époque de chaque voyage, et décorés d'élégantes et simples boiseries, qu'égayaient quelques trumeaux de glace. Au-dessus des portes et des cheminées. Portail, Aubert et Caresme, artistes de second ordre, avaient peint des paysages peuplés d'animaux et de figures, des ruines antiques, des palais italiens. Marie-Josèphe possédait à l'entresol ce cabinet de retraite, ses délices, dont Peyrotle, l'ingénieux décorateur du cabinet du Conseil, avait orné le lambris de bouquets et de guirlandes de fleurs. Un escalier intérieur réunissait les deux appartements.

Chaque matin, vers huit heures, la Dauphine descendait chez son mari, que veillaient la nuit les garçons de la chambre. Nulle gardemalade ne l'eut surpassée. Quelques années auparavant, pendant la petite vérole du Dauphin, elle l'avait déjà soigné avec un dévouement et une habileté qui faisaient l'admiration de tous. Un médecin de Paris, appelé en consultation et qui ne la connaissait pas, s'y méprit un jour, et dit en la montrant. « Voilà une petite femme qui est impayable pour ses attentions ; son air aisé et son assiduité à servir M. le Dauphin. Comment vous appelez-vous ma bonne? » Et quand il eut été détrompé : « E h bien I ajouta-t-il, que je voie encore nos petites dames de Paris faire les précieuses et craindre d'entrer dans la chambre de leurs maris quand ils sont malades, comme je les enverrai à cette école! » Cette fois encore, la princesse demeurait toute la matinée au chevet du malade jusqu'à ce que midi sonnât. Elle se retirait alors et le cérémonial des entrées commençait. D'abord était appelé seul le duc de Richelieu, en sa qualité de Premier gentilhomme de la chambre en exercice; après lui, les garçons de la chambre faisaient entrer en même temps les autres Premiers gentilshommes, le Grand Maître delà garde-robe. Quelques instants après, c'étaient les princes du sang et les « menins » du prince. Dès qu'ils étaient entrés, l'huissier de service laissait passer quelques officiers de la chambre. Au bout d'un quart d'heure, tous les courtisans qui attendaient dans la deuxième antichambre ou pièce des Nobles, et les ambassadeurs étaient admis. Quelques minutes étaient employées à les recevoir; après quoi, le prince demandait la messe, et tout le monde sortait. Avec l'officiant se présentaient les évoques, les aumôniers et les principales charges ecclésiastiques.

La messe dite, le Dauphin ne gardait avec lui qu'un Premier gentilhommeettrois ou quatre menins aveclesquelsils'entretenaitfamilièrement jusqu'à deux heures. C'était le moment où finissait le dîner de laDauphine. Dès qu'elle paraissait, le prince congédiait sa compagnie par ces simples mots :

« A huit heures et demie, Messieurs », et Marie-Josèphe reprenait son rôle de garde-malade jusqu'au soir.

Le tête-à-tête des deux époux était souvent interrompu par les visites de la famille royale. C'était le Roi, venant aux nouvelles après la chasse ou avant le spectacle; la Reine, se faisant porter en chaise auprès de ce fils unique qui partageait complètement ses sentiments et ses goûts. C'étaient aussi les sœurs du prince, particulièrement l'aînée, Madame Adélaïde, sa préférée, sa confidente, et la plus jeune, Madame Louise, la future carmélite qui, peu à peu, se détachait des joies de ce monde.

Les jeunes princes, Rerry, Provence, Artois étaient chaque jour amenés à leur père. Il ne cessait de surveiller leur éducation et leurs études. Une fois que le duc de Berry n'avait pas travaillé d'une manière satisfaisante, il lui déclara qu'il ne serait pas de la chasse de Saint-Hubert. C'était pour le jeune prince, dont la chasse fut toujours le plaisir favori et presque la seule passion, la plus cruelle des punitions. La Reine, Mesdames se réunirent sans succès pour fléchir le Dauphin. Louis XY, dont la fermelé ne fut jamais le trait dominant, vint à la rescousse : « Quand vous empêchez vos enfants de se trouver à mes chasses, c'est moi-même autant qu'eux que vous mettez en pénitence. — Vous savez, lui répartit son fils, combien je serais mortifié de vous occasionner la moindre peine; je n'ai jamais envisagé que le bien de mes enfants dans la conduite que je tiens à leur égard : mes dispositions, au reste, sont toujours subordonnées aux vôtres. » Le Roi fut convaincu et n'insista plus.

Le soir venu, à huit heures et demie, la Dauphine remontait tristement chez elle. Le Premier gentilhomme et les menins la remplaçaient. Le malade s'entretenait avec eux et les congédiait quand il croyait le moment venu de prendre un repos souvent coupé par de cruelles insomnies. La fièvre ne le quittait guère et, par moment, des quintes terribles déchiraient sa poitrine. Certains courtisans, parmi lesquels le duc de Croy, ne conservaient que peu d'espoir. « On le

regardoit, écrivait-il, comme déjà pulmonique décidé et finissant par l'hydropisie. »

Pendant trois semaines, la maladie se poursuivit sans que les médecins se prononçassent de façon catégorique. Ils étaient trois : Sénac, premier médecin du Roi; Lassonne, premier médecin de la Reine, et La Rreuille, premier médecin du Dauphin. Ce dernier possédait l'entière confiance du prince, qui lui avait fait promettre de l'avertir, le jour où il croirait sa vie en danger, Le 2 novembre, l'état du malade avait paru assez grave pour empêcher la famille royale de se rendre à la comédie. Les spectacles n'en avaient pas moins continué jusqu'au !), date marquée pour leur clôture. Mais la situation empirait rapidement. Le 12 au matin, le prince fut pris de suffocations qui causèrent à ses médecins les plus vives alarmes. Ainsi qu'il l'avait promis, La Brouille lui révéla ses craintes. Le Dauphin s'en montra surpris mais non ému et conserva en présence des siens une fermeté inébranlable.

Marie-Josèphe, instruite du danger avait passé la matinée en pleurs. Lorsque la Reine descendit chez son fils, elle la suivit avec ses enfants. Voyant les yeux rougis de sa belle-fille, Marie Leczinska, qui ne se doutait pas du péril de la situation, lui demanda si elle n'avait pas une fluxion sur les yeux. LaDauphine répondit affirmativement; le malade, craignant d'affliger sa mère, feignit de croire à cette explication et continua l'entretien avec sa tranquillité habituelle.

Quand la Reine et les enfants furent sortis : « Où croyez-vous, dit le prince à sa femme, que soit M. Collet? car je veux me confesser cet après-midi ; c'a toujours été mon projet, envoyez-le chercher. » Marie-Josèphe monta elle-même prévenir le confesseur, qui se trouvait chez elle, et revint près de son mari. Il lui demanda ses livres de prières et la fit rester à ses côtés pendant qu'il se préparait. Dès qu'il fut prêt, elle se retira. Mais sitôt la confession finie, il la fit rappeler. Aucun des deux époux n'osait cependant dévoiler à l'autre le secret de sa pensée. Le Dauphin commença d'un ton dégagé : « Je comptais faire mes dévotions dimanche, mais M. Collet m'a dit tout à la franquette qu'il valait mieux que je communiasse en viatique. » Et la princesse gardant le silence. « Qu'avez-vous fait toute la matinée? continua-t-il. — Pas grand'chose. — Vous vous êtes au moins lavé les yeux? ajouta-t-il en montrant les yeux gonflés de la

Daupliine. Aces mots, elle ne put se contenir et se reprit à pleurer. Lui, alors esquissant un sourire, lui dit doucement : « Allons donc, courage, courage ! »

Puis il demanda sa sœur Adélaïde. Quand elle fut arrivée, il s'adressa aux deux princesses : « Je ne puis vous exprimer, mes sœurs, combien je suis aise de partir le premier. Je suis fâché de vous quitter, mais je suis bien aise de ne pas rester après vous. » Et comme les malheureuses sanglotaient, il s'attendrit lui-même en leur disant : « Ah ! finissez donc, vous me faites de la peine. »

Bien vite il reprit toute sa fermeté, et quand, peu d'instants plus tard, le Roi vint le visiter, il l'entretint comme d'habitude : il le questionna beaucoup sur les jours de la semaine où il chasserait. Il fut fort aise d'apprendre qu'il n'y aurait pas de chasse le surlendemain, jour où il comptait recevoir les derniers sacrements.

Aussitôt le Roi sorti, il redemanda ses livres de prières et un crucifix qu'il faisait emporter dans tous ses voyages : et, comme chaque soir, la Dauphine dut regagner son appartement.

Désespérant de la science humaine, l'entourage du prince n'attendait plus désormais de secours que d'une intervention surnaturelle. Par ordre du Roi, un exprès est adressé au premier président du Parlement de Paris. Ce magistrat devra prendre avec le procureur général les mesures nécessaires pour que la châsse de Sainte- Geneviève « soit découverte demain à la pointe du jour ». En même temps, l'archevêque de Paris est invité à ordonner des prières publiques pour la conservation de l'héritier du trône.

La nuit fut des plus orageuses. On crut que le prince allait passer et l'on se préparait à ladministrer sans retard. Le Roi resta à son chevet jusqu'à deux heures après minuit, mais les accidents ayant diminué, il se retira et l'on remit au matin la cérémonie du viatique.

Quand, vers huit heures, la Dauphine reprit sa place au chevet du malade, il lui dit de l'air le plus tranquille : « Je ne comptais recevoir le bon Dieu que demain, mais M. Collet veut que ce soit ce matin. Où serez-vous pendant que je recevrai mes derniers sacrements.^ Il faut que vous restiez en haut chez vous. » Il craignait que la présence de sa femme, de celle qu'il appelait tendrement « sa chère Pepa )) ne vînt à l'attendrir. Elle lui demanda la permission de se

tenir cachée dans un cabinet derrière la chambre. « Eh bien ! à la bonne heure », dit-il et il se mit à donner des ordres pour l'arrangement de l'appartement, faisant voiler les glaces et disposer le luminaire.

Cependant, au château, tout se préparait pour lui porter les sacrements avec la solennité prescrite par le cérémonial.

A onze heures, le Roi, la Reine, suivis de Mesdames, se rendent à la tribune de la chapelle pour y entendre la messe. La messe dite, ils descendent dans la chapelle. En leur présence, le Grand Aumônier monte à l'autel, prend le viatique et l'extrême-onction et donne aux assistants la bénédiction du saint Sacrement.

Précédé d'un nombreux clergé, il se place sous le dais, porté à droite par les ducs d'Aumont et de Fleury, Premiers gentilshommes de la chambre ; à gauche, par le duc d'Ayen et le prince de Tingry, capitaines des gardes du corps.

En tête du cortège, s'avancent un détachement des valets de pied du Roi, un détachement des pages des écuries, puis les six pages de la chambre; tous portent des torches allumées. Derrière le saint Sacrement, marchent le Roi, un cierge à la main, ainsi que la Reine, Mesdames, les princes du sang, les ambassadeurs et tout ce que la cour compte de gentilshommes et de dames.

A la nouvelle de la cérémonie, toute la ville s'est émue : les bourgeois et le peuple accourent en foule et remplissent en un instant les cours du château où les gardes française et suisse formant la haie ont peine à les contenir. Sur le passage de la triste procession, on ne voit que visages consternés, on n'entend que soupirs et lamentations. Après avoir traversé la cour du Cheval-Blanc, la cour de la Fontaine et la cour Ovale, le cortège parvient à l'appartement du Dauphin. En un instant, la chambre est envahie par la foule des ecclésiastiques qui accompagne le grand aumônier. Le Roi, la Reine, les princesses n'y pouvant pénétrer, s'agenouillent dans l'embrasure de la porte et l'on fraye difficilement jusqu'au lit du malade un passage pour le duc d'Orléans et le prince de Condé, qui doivent tenir la nappe de communion.

Le cardinal de la Roche- Ay mon, grand aumônier de France, s'approche alors du prince avec les saintes huiles, mais ce prélat chargé d'années, qui depuis si longtemps a assisté ou présidé à tous

les actes de la vie religieuse de la famille royale, a peine à retenir ses larmes. C'est d'une voix entrecoupée qu'il adresse au malade quelques paroles d'encouragement avant l'extrême-onction. Puis le premier valet de chambre, placé au pied du lit, découvre successivement toutes les parties du corps que doit toucher l'huile consacrée. Le Dauphin ne perd à aucun moment sa religieuse sérénité et comme le cardinal, troublé par l'émotion, oublie l'onction de la poitrine, c'est lui-même qui l'avertit de l'oinission. Ensuite le Grand Aumônier, prenant le saint ciboire sur l'autel dressé près du lit, donne la communion, tandis que les deux princes du sang, aidés du premier aumônier, soutiennent la nappe. Avant de se retirer, il exprime au prince ses espérances et sa confiance dans les prières qu'on va redoubler en faveur d'une complète guérison. Puis, après une dernière bénédiction, il se dirige vers la chapelle, escorté et suivi processionnellement de toute l'assistance, dans le même ordre que précédemment.

Cependant, de Fontainebleau, la consternation s'étend peu à peu sur tous les points du royaume, à mesure que parvient la nouvelle de l'état critique du Dauphin. Ce prince, auquel nul ne songeait quelques semaines auparavant, excitait l'intérêt universel. Il semblait à quelques-uns qu'il entraînait dans sa tombe l'avenir même de la monarchie. Son père n'avait-il pas écrit au duc de Choiseul une lettre pleine d'alarme, à la pensée de ne trouver dans le si jeune duc de Berry « qu'un bien petit secours vis-à-vis de la tourbe républicaine ».

Chose étrange, dans le camp opposé, dans le parti des philosophes et des novateurs, le Dauphin ne rencontrait que des sympathies. Ceux même que sa dévotion ardente aurait pu alarmer avaient foi dans ses idées de sage tolérance. « Ne persécutons pas «, répétait-il souvent. Et l'on citait de lui des mots empreints de la plus large humanité. Un jour que de la terrasse du château de Bellevue, il comtemplait en silence Paris étendu à ses pieds, quelqu'un de l'assistance l'interrogeait sur le sujet de sa méditation : « Je songeais, répondaitil, aux délices que doit éprouver un souverain en faisant le bonheur de tant d'hommes. »

Au moment où il avait reçu les sacrements, « il édifia tout le monde par son courage et sa vraie piété sans bigoterie ni faiblesse »,

affirme le duc de Croy qui ajoute : « Les plus indévots en rendirent justice. » Lorsque, après la cérémonie, laDauphine, quittant le cabinet où elle s'était réfugiée, rentra près de son cher malade, elle redoutait de le trouver accablé par la fatigue et l'émotion. Elle le vit au contraire s'entretenant avec son père d'an air de tranquille satisfaction. « Le Roi étant dans ce moment auprès de son lit, a-t-elle raconté, il me fit seulement un geste qui exprimait toute sa joie, et je n'oublierai jamais l'air de contentement, de joie, de béatitude qui brillait dans ses yeux et qui était répandu sur son visage. Le Roi s'étant un peu éloigné, il me tendit la main en me disant <i Je suis ravi de joie ; « je n'aurais jamais cru que recevoir ses derniers sacrements « effrayât si peu, et donnât tant de consolation ; vous ne sauriez (( l'imaginer I »

A la Reine, à Mesdames, qui survinrent l'instant d'après, il continua les mêmes propos.

Quand il vit que le Roi allait sortir, il pria la Reine de se retirer un moment et eut avec son père un entretien particulier, dont il n'indiqua pas le sujet à la Dauphine. Après son dîner, il demanda à la princesse son écritoire, du grand papier et, avec le plus grand calme, écrivit, non pas un testament, car il ne disposait de rien, mais ses dernières instructions, qu'il scella de ses armes et fit porter le lendemain au ministre de la maison du Roi. Tout le reste de la journée, il étonna ses visiteurs par sa liberté d'esprit et le sang-froid de ses propos.

Au Roi, qui l'embrassait en pleurant, il dit, en voyant ses larmes • « Votre attendrissement est la seule chose qui me fasse de la peitie en ce moment : je vous ai toujours été inutile, et je vous laisse charge de mes enfants. » A la Reine, qui lui parlait de l'espoir de le voir guéri : « Ah ! maman, je vous en prie, gardez cette espérance pour vous : car pour moi, je ne désire point du tout guérir. » A Madame Adélaïde, qu'il avait fait demander et qui, en arrivant, lui dit : « J'ai quitté pour vous bonne compagnie, car j'avais chez moi le Roi et Madame de Toulouse. — Voyez, répond-il en riant, les égards que l'on a pour les pauvres mourants; leur moment est bien brillant; c'est dommage qu'il ne soit pas plus long. »

Enfin, il désira embrasser ses enfants, qu'il reçut comme à l'ordinaire, sans aucune allusion à son état.

D'ailleurs, la nuit se passa sans complications nouvelles et sans que le danger parût plus imminent.

Quand Marie- Josèphe revint le lendemain au chevet du prince, il s'informa affectueusement de sa santé et ajouta : « Je crois, que vous avez plus de force et de courage aujourd'hui; aussi, je vais vous confier ce que j'ai dit hier au Roi, quand j'ai prié la Reine de se retirer; je lui ai demandé qu'il vous laissât maîtresse absolue de l'éducation de vos enfants, si je venais à mourir. » A ce suprême témoignage de confiance et d'amour, la princesse fondit en larmes et couvrit de baisers la main de son mari sans s'apercevoir de l'entrée du Roi. Mais lui, voyant son père, s'écria : « Prenez donc garde, voilà le Roi. » Et quand, plus tard, il raconta la scène à sa sœur Adélaïde, il ajouta un peu honteux de sa brusquerie : « J'ai bien mal pris mon temps; car le Roi est entré et la pauvre créature a été obligée de renfoncer ses larmes... »

Cependant, contrairement à toutes les prévisions, la maladie semblait enrayée. Un abcès intérieur avait percé. Tous les accidents se montraient en décroissance. Vers la fin de novembre, on semblait croire que l'on était pour tout l'hiver à Fontainebleau.

Le Roi s'en accommodait, car il s'y trouvait mieux pour la chasse : il avait fait venir le fameux astronome Cassini, avec lequel il prenait plaisir de s'entretenir de sujets scientifiques. Le Dauphin y était logé, plus gaiement qu'à Versailles, car de son lit, au lieu de la perspective déserte des jardins, il jouissait de l'animation que la présence d'hôtes nombreux donnait à la cour Ovale. 11 n'avait pas hésité à se soumettre de nouveau au cérémonial des entrées, en restreignant, toutefois, à deux jours par semaine, celles des ambassadeurs et de la foule des courtisans. Surtout, il avait repris avec joie les leçons données à ses enfants. Quand il fit revenir le duc de Rerry « Eh bien, mon fils, vous pensiez donc que je n'étais qu'enrhumé ? » et il ajouta en souriant : « Sans doute que quand vous avez appris mon état, vous aurez dit : « Tant mieux, il ne m'empêchera plus d'aller à la chasse ? » Rien qu'ayant fait le sacrifice de sa vie, il s'abandonnait inconsciemment à la douceur de cette convalescence apparente, et un jour que les médecins lui témoignaient leur satisfaction de son état : « Voyez, confia-t-il à la Dauphine, ce que c'est que l'attachement à la vie : quand j'ai su le danger oiî je me trou-

vais, je n'en ai été nullement affecté, et je sens bien que si les mêmes accidents revenaient, cela ne m'affligerait pas davantage : cependant, ce petit mieux me fait plaisir. »

Le pauvre prince n'allait pas tarder à avoir besoin de toute son énergie pour traverser sans faiblir les nouvelles épreuves qui l'attendaient. Après une accalmie de quinze jours, le mal revint au commencement de décembre, plus violent et plus cruel. Une tumeur interne lui causait d'intolérables douleurs, qui lui arrachaient des gémissements pendant son sommeil, mais qu'il avait la force de dissimuler dès qu'il était éveillé. Rien ne put ébranler sa constance ni l'affabilité de son accueil.

Il demandait pardon aux ambassadeurs du dérangement qu'il leur occasionnait, en les faisant restera Fontainebleau; à ses médecins, des mauvaises nuits qu'il leur faisait passer. « Je dois a ous ennuyer, dit-il un jour au duc d'Orléans, car de temps en temps, je vous régale d'une petite agonie. »

Il voulut faire sortir de sa misère présente une leçon d'humilité pour les princes ses fils, et leur montrant un jour ses bras maigres et décharnés : « Voilà, mes enfants, dit-il, en s'adressant au duc de Berry et au comte de ProAence, ce que c'est qu'un grand prince; Dieu seul est immortel, et ceux qu'on appelle les maîtres du monde sont comme les autres, sujets aux maladies et à la mort. »

La nuit du 15 au 16 décembre fut terrible. Au matin, il demanda à La Breuille s'il était en aussi grand danger que lorsqu'il avait été administré. Sur la réponse affirmative du médecin que le danger lui semblait plus pressant : « J'espérais pourtant, dit-il, faire mes dévotions à Noël : dites-moi si je puis encore a ivre quinze jours? » Et comme le médecin hésitait : « Vous êtes ému, continua-t-il, rassurez-vous : vous savez bien que je ne crains par la mort. » Et La Breuille lui déclarant : « Je ne puis répondre de rien. — Cela me suffit, répliqua le Dauphin. » Aussitôt, il fait appeler son confesseur et prend toutes ses dispositions pour communier une dernière fois ; puis sa pensée se reporte sur ceux qui l'ont aimé et servi.

Il voudrait leur laisser un témoignage de souvenir et d'affection, mais il ne possède rien en propre. 11 n'a aucun apanage : tout ce qu'il peut faire, c'est de charger sa sœur Adélaïde de distribuer, après

LA MORT DU DAUPHIN ISl

sa mort, ses tabatières à ses menins. Le soir, il y revient encore et demande si le Roi a donné leurs étrennes à la Heine et à ses enfants. Madame Adélaïde comprend son désir, elle en informe son père, qui aussitôt envoie une précieuse tabatière à son fils. Et le prince tout joyeux fait admirer le cadeau à la Reine en lui disant ingénument : u Savez-vous pourquoi j'ai eu envie d'avoir ma tabatière? C'est que j'en aurai une de plus à donner. »

Il encourageait tout le monde. Son confesseur pleurait : il lui dit : « Est-ce à moi de vous soutenir I Je n'ose prier pour ma guérison, car je craindrais que ce soit aller contre les décrets de Dieu ! »

A la désolation causée par sa perte prochaine s'ajoutait pour tous ceux qui l'approchaient un sentiment de profonde admiration. Un ambassadeur s'écriait en le quittant : « Ah ! que de courage et de vertu. » Le sceptique Richelieu proclamait tout haut : « Non, il n'y a que la religion qui puisse inspirer tant de constance. » Le duc d'Orléans disait à Louis XY : « Je n'aurais jamais cru, Sire, qu'aux portes de la mort on pût conserver tant de sérénité et une paix si profonde ! » A quoi le Roi, faisant sans doute un retour sur lui-même, répondit justement : u Cela doit être ainsi quand on a su, comme mon fds, passer toute sa vie sans reproches. » Louis XV, en ces derniers jours, quand il n'était pas dans la chambre du malade, demeurait au fond de ses cabinets couché dans un fauteuil, la mort dans l'âme, puis s'efforçait en public de faire bonne mine. Cassini racontait au duc de Croy « que le Roi était pénétré comme le meilleur des pères; qu'il était d'un attendrissant étonnant de le voir alors en particulier avec ses enfants ».

Pendant les journées des 17 et 18 décembre, les crises d'étouffement ne laissaient presque aucun repos au patient. A plusieurs reprises, le bruit de sa mort courut à Fontainebleau et à Paris.

Cependant on continuait les prières pour sa guérison. A Sainte- Geneviève, le concours des fidèles était prodigieux. « Dès cinq heures du matin, quoique l'hiver, raconte un contemporain, les carrosses y fourmillaient, et on ne pouvait plus entrer dans l'église. »

Les souffrances du malheureux prince devenaient telles qu'on ne devait plus souhaiter de prolonger cette agonie. Son corps, endolori par deux mois de maladie, ne pouvait plus supporter le contact

de ses draps et Papillon de la Ferté, au lieu d'avoir à faire tailler des costumes de ballet, recevait au milieu de la nuit un courrier du maréchal de Richelieu « pour faire faire très promptement quatre paires de draps pour M. le Dauphin qui trouve les siens trop gros et dont les coutures le blessent ».

Dans la nuit du 18 au 19, il avait plusieurs fois fait demander la Dauphine qui, à demi morte de fatigue et de chagrin, était montée prendre un repos que l'on n'osa troubler. Au matin, il insista de nouveau pour la voir et à sept heures, le médecin Lassonne, qui le veillait, alla prévenir la princesse.

Elle descendit aussitôt. Dès qu'elle fut près de lui, le Dauphin lui prit la main et lui dit en la serrant tendrement : a Eh bonjour, mon petit cœur; je suis bien aise de te voir, je te croyais perdue. 11 y a un moment qu'on m'avait dit que tu ne descendrais que ce soir. Que je t'aime ! » Puis il lui serra encore la main, tandis que la princesse couvrait la sienne de baisers qui devaient être les derniers...

Assise au fond de la chambre pour lui cacher ses larmes, la malheureuse femme se rapprochait du lit lorsqu'il réclamait son aide pour prendre une position moins pénible. « Arrangez-moi mes oreillers, demandait-il, et tâchez de me trouver une situation qui me mette la poitrine un peu à l'aise pour respirer. » Par instants, il fallait lui soutenir le bras gauche pour l'empêcher de suffoquer. A un moment, il s'assoupit, puis il se réveilla, se croyant à la messe de Minuit et se redressa en chantant un noël. Mais cet effort l'avait épuisé et il retomba lourdement sur l'oreiller, en murmurant : « Ah I reposons-nous pour un moment. » La Dauphine alors, effrayée de cette faiblesse, et croyant qu'il allait passer, appela La Breuille, mais le prince murmura en souriant : « Oh ! non, pas encore. »

Cependant, depuis la veille, dans la cour Ovale, on chargeait de bagages les voitures prêtes pour un départ que l'on sentait imminent, et le Dauphin, de son lit, pouvait voir s'éloigner les carrosses des courtisans les plus pressés.

Sur l'avis des médecins, on fît sortir sans bruit la Dauphine. Et pour l'éloigner plus complètement d'un trop triste spectacle, on l'installa dans l'appartement de Madame Adélaïde, au rez-dechaussée, sur le jardin de Diane...

Quand le Grand Aumônier eut terminé la récitation des prières

des agonisants, qu'il avait suivie sans distraction, Louis de France demanda la Dauphine. On lui dit qu'il devait ajouter à tous ses sacrifices celui de ne plus la revoir. Son silence dit sa résignation. Bientôt une quinte violente le secoua violemment. Quand elle fut apaisée, songeant combien la princesse en eût été alarmée, il dit à mi-voix, comme s'il lui eut parlé : « Va-t'en, ma chère Pepa, va-t'en, cela est trop cruel à entendre . »

Mais sa pensée allait toujours vers elle. A la fin de la journée, il pria un de ses aumôniers, l'évêque de Verdun, de prendre des nouvelles : « Elle est bien affligée : peut-elle encore pleurer? « et, sans attendre la réponse, il demanda à son premier médecin : « LaBreuille, croyez-vous qu'il n'y ait rien à craindre pour la poitrine de Madame la Dauphine! »

Sa connaissance était parfaite : il voulut une dernière fois revoir ses officiers et ses menins. Quand ils furent entrés, il les remercia avec effusion de leurs services. Et comme l'un d'eux, le comte du Muy, son plus intime ami, demeurait au pied du lit, plongé dans son chagrin : « Ne vous abandonnez donc point à la douleur; conservez-vous pour servir mes enfants, ils auront besoin de vos lumières et de vos vertus. J'espère que Dieu les protégera, mais surtout que leur jeunesse ne vous éloigne jamais d'eux. »

11 eut un instant la pensée de faire appeler les jeunes princes, mais la crainte de les effrayer l'en détourna, et il se contenta de demander leur gouverneur « Monsieur de la Vauguyon, lui dit-il, je vous charge de dire à mes enfants, que je leur souhaite toutes sortes de bonheur et de bénédictions... » A ces mots, son cœur se serra et se tournant vers son confesseur : « Ah 1 Monsieur, il ne m'est pas possible de poursuivre, achevez de dire en mon nom ce dont nous sommes convenus . » « M. le Dauphin, reprit l'abbé Collet, recommande par-dessus tout aux jeunes princes la crainte du Seigneur, et l'amour de la religion ; il leur recommande de profiter de la bonne éducation que vous leur donnez, d'avoir pour le Roi la plus parfaite soumission et le plus profond respect, de conserver toute leur vie pour Madame la Dauphine l'obéissance qu'ils doivent à une mère si respectable. »

Le duc de la Vauguyon, fondant en larmes, tomba dans les bras de ceux qui l'entouraient et on dut l'emporter dans une pièce voisine.

Assisté du Grand Aumônier, du cardinal de Luynes, premier aumônier de la Dauphine et de Févêque de Verdun, le Dauphin attendait sans frémir le moment qui devait l'affranchir de ses douleurs. Toute la soirée et une partie de la nuit, il les édifia par ses sentiments de résignation et de confiance. Vers six heures du matin, il perdit l'usage de la parole, bientôt après ses regards s'éteignirent insensiblement. « Aucune agitation violente, écrit l'évêque de Verdun, aucun mouvement convulsif n'annonça son dernier soupir; il le rendit paisiblement et comme s'il se fût endormi d'un doux sommeil, après avoir essuyé une agonie de vingt-deux heures. Ce fut le 20 décembre 4765. Il était âgé de trente- six ans, trois mois et seize jours. »

Le cardinal de Luynes fut chargé de porter la nouvelle de l'irréparable malheur à la Dauphine : si préparée qu'elle y dût être, elle en demeura comme accablée, et lorsque, plus tard, le Roi, tenant l'aîné de ses petits-fils par la main, se fit annoncer chez elle par ces mots : «Le Roi et M. le Dauphin », la malheureuse princesse tomba évanouie.

Dès que le Dauphin eut rendu le dernier soupir, le prince de Turenne et tous les menins et gentilshommes qui se trouvaient dans l'appartement en sortirent. Le duc de Fronsac, Premier gentilhomme d'année, en qualité de survivancier du maréchal de Richelieu, son père, annonça le malheur à tous les personnages qui remplissaient la salle des Nobles. Chacun se rendit chez le Roi qui avait ordonné qu'on l'éveillât quelle que fût l'heure : bien que celle marquée pour son réveil fût neuf heures et demie et qu'il ne fût alors que huit heures, le prince était déjà debout. Il ne laissa entrer que le cardinal de Luynes. Puis, au bout de quelques instants, Louis XV fit appeler le prince de Turenne, les ducs de Richelieu et de Fronsac. Il ouvrit en leur présence le pli scellé qui contenait les dernières dispositions de son fds :

« Voici, mon cher père, mes derniers désirs et volontés, que si Dieu me retire de ce monde, je vous supplie d'ordonner qu'ils soyent fidèlement exécutés.

« Premièrement : Je désire et demande expressément que mon corps et mes entrailles soient inhumés dans l'Église métropolitaine de Sens au milieu du chœur, à quelques pas de l'aigle... et que mon cœur soit porté en l'église de l'Abbaye de Saint Denys, pour

PLANCHE XII Louis ae France, fils de Louis XV (photogr. Ollivier).

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reposer parmi tout ce que j'y ai de cher. » Il continuait en demandant à son père de régler une somme qu'il croyait encore devoir à M. de Montmartel, puis recommandait à sa générosité sa chère Dauphine, plusieurs de ses officiers et une de ses belles-sœurs Christine de Saxe. « Daignez donc, ajoutait-il en terminant, mon cher père, je vous en supplie vivement, de faire exécuter tout ce qui est cy dessus. Et croyez que vous n'avez jamais eu de sujet plus attaché que votre fils. »

Le Roi déclara qu'il accomplirait tous les désirs du prince, dont le corps demeurerait à Fontainebleau jusqu'au jour des obsèques. Puis il fixa le départ de la cour au jour même, à deux heures après midi. Aussitôt après, ayant entendu la messe, il se rendait chez Madame Adélaïde où se trouvait la Dauphine et y demeurait avec le reste de la famille jusqu'à l'heure du départ. La Reine emmena avec elle Mesdames Sophie et Louise : le Roi prit dans son carrosse la Dauphine ainsi que Mesdames Adélaïde et Victoire. Contrairement à toutes les lois de l'étiquette, il fit placer dans le fond les deux premières « qui étaient les plus mourantes » et se mit sur le devant pendant toute la durée du voyage. Arrivé à Versailles, il combla de soins et d'attentions sa malheureuse belle-fille. Pour lui épargner le chagrin de rentrer dans son appartement, il lui donna celui de Mme de Pompadour, fermé depuis deux ans. Puis la cour reprit son train accoutumé. Le Roi qui pleurait en particulier, affectait en public la plus grande tranquillité.

A Fontainebleau, le duc d'Orléans veillait aux apprêts des obsèques. Tous les officiers attachés au Dauphin y étaient restés. Comme pendant son vivant, ils devaient leurs services au prince défunt. Pendant que l'on procédait à sa dernière toilette, il appartenait au duc de Fronsac de présenter la chemise, mais il était si pénétré de douleur qu'il n'en eut pas la force. La toilette terminée, le prince fut exposé sur son lit à visage découvert. Après avoir dressé sur une crédence un crucifix entouré de cierges, on admit le public à défiler devant le corps. La nuit, il fut veillé par des ecclésiastiques et les garçons et valets de sa chambre.

Le lendemain matin, on dut, suivant l'usage, procéder à l'ouverture du corps. Gomme souvent, des bruits sinistres avaient couru sur les causes de la mort du Dauphin. On savait ses dissentiments avec le

ducdeChoiseul et les ennemis du ministre avaient parlé d'empoisonnement. A onze heures, les trois médecins traitants, assistés des sieurs Andouillé, premier chirurgien du Roi, et Hevin, premier chirurgien du Dauphin, ainsi que de quelques chirurgiens et apothicaires de la ville, étaient réunis dans la pièce des Nobles où tout avait été préparé.

Les officiers du prince prirent son corps sur le lit et le portèrent sur une table dans la pièce oii attendait la Faculté. Suivant l'usage, sa tête était soutenue par son premier gentilhomme le duc de Fronsac,etses pieds par le marquis de Ghauvelin, grand maître de la garde-robe.

Le duc de Fronsac s'étant retiré avec les autres membres du service, fut rappelé plus tard pour recevoir le cœur, qu'il déposa sur la crédence placée dans la chambre. Ensuite il se fit lire par Sénac le procès- verbal. Ce document constatait que seuls les poumons étaient attaqués et que leur état avait occasionné la mort. Après avoir demandé aux autres praticiens s'ils étaient tous daccord, le duc les fit signer et signa après eux. En sa présence, il fit placer le corps dans le cercueil de plomb , et ne quitta la pièce qu'après avoir vu souder le cercueil et l'urne pour les entrailles...

Aussitôt, l'appartement fut livré aux ouvriers chargés de préparer la chapelle ardente et le château entier prit la livrée de deuil. La porte de la cour des Cuisines, la porte dite du Baptistère, et la porte Dorée se cachèrent sous des voiles noirs. La salle des gardes et les antichambres du Dauphin, entièrement drapées de noir, étaient éclairées par des chandeliers de cristal : sur leurs portes, des lés de velours noir étaient chargés des armoiries du prince.

Dans la salle des Nobles, entièrement drapée, sur une estrade à trois degrés, surmontée d'un dais de velours noir croisé de moire d'argent et armorié, reposait le cercueil. Il était couvert de velours noir clouté d'argent et d'une croix de moire d'argent; autour, quatrevingt-un chandeliers d'argent supportaient des cierges écussonnés aux armes delphinales. Des girandoles de cristal alternaient le long des murailles avec de grands ccussons.

C'est là, que du 23 au 28 décembre, tandis qu'à deux autels drapés de velours noir, les messes succédaient aux messes, le public était admis chaque jour à venir jeter l'eau bénite. Un nombreux clergé

priait jour et nuit auprès du cercueil que gardaient deux hérauts d'armes entièrement voilés de crêpe.

Le 26, le prince de Condé vint prendre le cœur du prince pour le conduire à Saint-Denis suivant ses dernières volontés. C'était, de la part du défunt, comme un suprême témoignage de tendresse donné à l'Infante tant aimée et à ses jeunes enfants, qui déjà reposaient dans l'abbaye royale.

Enfin, le 28 décembre, le cardinal de la Roche-Aymon fit à onze heures la levée du corps, et le convoi se mit en marche vers Sens. En tête s'avançaient deux gardes du corps suivis de soixante pauvres habillés de neuf et portant des flambeaux, puis les carrosses particuliers des personnes composant le deuil, ensuite cinquante mousquetaires gris, cinquante mousquetaires noirs, cinquante chevau-légers. Ils précédaient quatre carrosses du Roi drapés de noir, attelés chacun de huit chevaux caparaçonnés de noir et de moire d'argent. Dans les deux premiers étaient les menins; dans le troisième, le duc d'Orléans, premier prince du sang, menant le deuil accompagné du Grand Chambellan, du Premier gentilhomme de la chambre et du Grand Maître de la garde-robe. Dans le quatrième carrosse avait pris place, le Grand Aumônier. 11 avait avec lui le Grand Chantre de la Sainte-Chapelle, le confesseur du Dauphin et le curé de Fontainebleau . Derrière, marchaient les pages de la Dauphine, ceux de la Reine, vingt-quatre pages et les écuyers du Roi. Puis après quatre trompettes aux instruments couverts de crêpe, venaient quatre hérauts et le roi d'armes en cottes de velours violet, semées de fleurs de lys d'or. Chaque héraut portait sur la poitrine, inscrit en lettres d'or, le nom d'une province, et le roi d'armes le cri de guerre « Montjoie Saint- Denis ». Tous cinq sous leurs voiles de crêpe, précédaient le marquis de Dreux, Grand Maître des cérémonies qu'assistait M. de Nantouillet. Quatre chevau-légers s'avançaient immédiatement devant le char. Ce char, attelé de huit chevaux caparaçonnés de velours noir et de moire d'argent aux armes du Dauphin, était mené par un cocher et un postillon vêtus du même velours. On n'avait pu lui donner la hauteur habituelle. Elle ne lui aurait pas permis de passer sous les portes de la ville deMoret, qu'il devait traverser. 11 était recouvert d'une ample draperie de velours noir à bordure d'hermine traînant à terre par-dessus les roues. Une grande croix de moire

d'argent s'étalait au milieu, et quatre écussons armoriés en décoraient les angles. Une nuée de valets de pied l'entouraient : les commandants des gendarmes, des chevau-légers et deux compagnies de mousquetaires se tenaient à la hauteur des roues. Aux côtés marchaient les Cent-Suisses de la garde. Derrière, M. de Saint-Sauveur, lieutenant des gardes du corps venait à la tête de sa troupe, suivi d'un détachement de cinquante gendarmes de la garde. Des pages et des valets de pied portant des flambeaux fermaient la marche.

Quand après avoir défilé à travers les cours du château, le funèbre cortège eut disparu au premier détour de la route de Bourgogne, il ne restait plus à Fontainebleau, témoin de cette longue agonie, que le souvenir attendri du prince, que la France venait de perdre.

Le pays tout entier pleurait cet homme, que sa mort seule lui avait tout d'un coup appris à estimer et à aimer. A côté de Diderot racontant, dans une page célèbre, les traits les plus touchants attribués au Dauphin, Voltaire résumait en un distique plus juste par la pensée qu'élégant dans sa forme, la courte existence du prince :

Connu par ses vertus plus que par ses travaux Il s ut penser en sage et mourut en héros.

SOURCES

Manuscrits : Maladie et Mort de Monseigneur le Dauphin à Fontainebleau en l'année 176b, documents conservés aux Archives nationales 0*1044. Journal inédi de Hardy conservé à la Bibliothèque nationale.

Imprimés : Relation de ce qui s'est passé à Sens au sujet de l'inhumation de feu Monseigneur le Dauphin; Gazette de France et Mercure de France de 1737 et 1765; Mémoires du otc de Luykes ; Journal du duc de Croy ; Journal de Papillon de la Ferté ; Vie du Dauphin, père de Louis XVI, par l'abbé Proyart; Lettres à Mlle Volland, par Diderot ; La Mère des trois derniers Bourbons, par M. Casimir Stryensk.1.

Nous avons également consulté, en ce qui concerne les appartements du Dauphin et de la Dauphine à Fontainebleau, les documents contenus dans la correspondance du service des Bâtiments conservée au Archives nationales, dans la série 0*.

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