UN CARNAVAL ET UN CAREME AU TEMPS DE CHARLES IX
forme. Le plus ardent champion des protestants, le prince de Condé, venait d'être arrêté comme coupable de haute trahison, tandis que son aîné, le roi de Navarre, Antoine de Bourbon, en dépit de sa qualité de premier prince du sang, était tenu à l'écart et suspect.
Catherine avait débuté par des mesures de clémence. La liberté rendue à Condé, elle avait appelé dans son conseil le roi de Navarre, avec le titre de lieutenant général du royaume. Les protestants se crurent dès lors tout permis. Partout où ils se sentaient en force, ils se mirent à envahir les églises, à briser les autels et les statues des saints. En manière de réponse, le duc de Guise, le connétable de Montmorency et le maréchal de Saint-André se constituèrent en triumvirat pour la défense de la religion catholique mise en péril. Des deux côtés, on rivalisa de violence, et la cour demeurait impuissante, exposée à toutes les entreprises entre les chefs des deux partisqui disposaient de véritables armées.
Pour assurer la victoire au parti protestant, Condé et Coligny s'avisèrent de recourir à une intervention étrangère. Ils envoyèrent en Angleterre deux émissaires, chargés de solliciter le concours de la reine Elisabeth. Pour l'obtenir, ils ne craignirent pas de lui livrer le Havre. La Reine prétendait, en effet, occuper cette place comme gage de la restitution de Calais, qui, aux termes du traité de Cateau- Cambrésis, devait, dans un délai de huit années, lui être restitué ou payé du prix de 100000 écus d'or.
Cette attitude rebelle dispensait désormais Catherine de tout ménagement vis-à-vis de Condé. Appuyée sur l'armée des triumvirs et sur Antoine de Bourbon, demeuré fidèle à sa cause, elle partit avec le jeune Roi à la conquête de Rouen. La ville, occupée par une garnison mi-partie anglaise et huguenote, ne lui résista pas longtemps ; bientôt après, la victoire de Dreux lui livrait Condé prisonnier, et, quelques semaines plus tard, le duc de Guise tombait mortellement frappé sous l'escopette de Poltrot, que beaucoup jugèrent dirigée par Coligny. La disparition des deux chefs de parti allait rendre possible l'œuvre de pacification, vainement rêvée jusqu'alors par la Reine- Mère. Sous l'influence du chancelier Michel de Lhospital, elle se hâta de promulguer l'édit d'Amboise (1563), dont elle avait fait, par avance accepter les clauses aux deux partis.
Le prince de Condé et tous les prisonniers étaient, d'un côté
comme de l'autre, remis en liberté. L'exercice du culte réformé, absolument interdit à Paris, était toléré dans une ville par bailliage, ainsi que dans toutes celles où ses adeptes l'emportaient. Tout gentilhomme protestant avait la faculté de faire prêcher chez lui. En revanche, les huguenots étaient tenus de rendre aux catholiques leurs églises dévastées.
A vrai dire, une telle paix n'était pour satisfaire complètement personne. La Reine-Mère était trop fine pour ne pas le comprendre, mais elle se flattait de réconcilier les adversaires encore frémissants des querelles de la veille, en les conviant sur un terrain commun de gloire et de plaisirs.
La gloire d'abord. A la tête d'une armée nouvelle, où protestants et catholiques marchent confondus, Charles IX et sa mère s'avancent sur le Havre et font capituler la garnison anglaise au moment même où la flotte de secours, envoyée par Elisabeth, paraît à l'horizon.
Les plaisirs ensuite. Personne mieux que Catherine n'était capable de réaliser le programme de séduction qu'elle méditait.
Cette petite-nièce de Léon X, fils d'un Laurent de Médicis et bru de François I", tenait, tant de la maison dont elle était issue que de celle où son mariage l'avait fait entrer, des traditions de faste et d'élégance qu'elle ne devait jamais abandonner. Sans doute, depuis son veuvage avait-elle quitté les joyaux et les riches atours auxquels elle se complaisait au temps de sa jeunesse. On ne lui voyait plus « le chaperon à grosses perles et la robe à grandes manches de toille d'argent fourrées de loup-cervier » dont elle s'était jadis ajustée pour se faire peindre par Corneille de Lyon. Elle ne se parait plus, au dire de Brantôme, « de mondaines soies, sinon de lugubres, mais tant bien proprement pourtant et si bien accomodée, qu'elle parroissoit la rayne par-dessus toutes ». Elle n'avait pas perdu le goût delà chasse et des exercices du corps, ce qui l'avait autrefois fait admettre dans la troupe des veneurs intrépides que François P"" nommait sa « petite bande ». On l'avait encore vue à cheval au siège de Rouen, passant par le chemin creux de Sainte-Catherine, sans souci des canonnades ni des arquebusades qui pleuvaient autour d'elle. Mais, elle s'entendait par-dessus tout à imaginer, à varier les distractions. « Elle inventoit toujours quelques nouvelles danses et quelques
beaux ballets. Quand il faisoit mauvais temps, elle inventoit aussi des jeux ety passoit le temps avec les uns et les autres, estant fort privée, mais aussi fort grave et austère quand il falloit; aymoit fort à veoir jouer des commedies et tragédies... et mesmes celles des Zani et Panthalon y prenant grand plaisir et en rioit son saoul comme un autre ; car elle rioit volontiers; aussi de sa nature elle estoit joviale et aymoit à dire le mot et rencontroit tort bien et cognoissoit fort bien où il falloit jetter sa pierre et son mot et oii il y avoit à redire. »
En projetant des divertissements fastueux pour le temps du prochain carnaval, Catherine n'avait pas pour but unique de se rallier des partisans parmi ses sujets, elle voulait étaler aux yeux des ambassadeurs étrangers la richesse du royaume, leur prouver sa vitalité et la puissance de son gouvernement. C'était ainsi l'occasion de faire paraître devant tous, en même temps, les grâces juvéniles et la gravité précoce du Roi. Il venait d'être déclaré majeur : il fallait faire comprendre que, dans cet adolescent de quatorze ans, on trouverait bientôt un homme. Les fêtes de Fontainebleau ne devaient être que le prélude d'un long voyage à travers les provinces, au cours duquel le monarque allait, du septentrion au midi, du levant au couchant, prendre contact avec presque tous ses sujets.
Dès le mois de janvier 1504, la Reine avait confié à Primatice, surintendant des bâtiments, l'exécution de tous les ouvrages nécessaires « aux triomphe, tournois, comédies, mascarades, festins et autres magnificences », qui se préparaient. Les ouvriers durent faire grande diligence et besogner jour et nuit, tant les jours de fête que les jours ouvrables, pour être prêts à l'heure dite. Mais ordre aAait été donné de ne rien épargner et aux fâcheux qui objectaient la dépense, la Reine n était pas embarrassée pour répondre « qu'elle le faisoit pourmonstrerà l'estrangerquela France n'estoit si totalement ruinée et pauvre des guerres passées, comme il l'estimoit ».
En attendant, elle s'était établie pour une semaine, sur les bords de la Marne, en son château de Saint-Maur. Elle avait pour ce domaine, qui faisait partie de son douaire, une affection particulière. En vraie fille des Médicis, elle avait fait achever et embellir par Philibert de l'Orme, les constructions commencées du temps du précédent possesseur, le cardinal du Bellay. L'image en bronze de François L%
érigée à la place d'honneur, y témoignait de la piété filiale de Catherine; les Muses et les Grâces sculptées en marbre blanc symbolisaient ses goûts artistiques. C'est là, que le cardinal de Lorraine, frère du duc de Guise, revenant du concile de Trente la vint trouver.
Il avait préparé une « fort belle harengue et remonstrance sur les troubles et affaires de ce royaulme et aussi sur la mort du feu M. le duc de Guyse », dans le dessein de protester contre les tolérances de redit d'Amboise et contre l'impunité accordée aux prétendus inspirateurs du meurtre de son frère. La Reine qui s'en doutait, etdont ces récriminations contrariaient les plans d'apaisement général, réservait au cardinal assez mauvais accueil. A l'heure fixée pour l'audience, le Roi se trouvait à la chasse, sa mère à la promenade. Lorsque, après deux longues heures d'attente, le cardinal lut enfin introduit, le jeune Roi, contrairement à l'usage ne l'embrassa pas et, soit inadvertance, soit parti pris, le laissa tout le long de son discours, le bonnet à la main. Un entretien particulier, qu'il eut ensuite avec la Reine, ne devait lui donner aucune satisfaction; c'éf ait d'un mauvais présage pour l'acceptation des décisions du concile qu'il était chargé de notifier, ce qu'il avait différé jusqu'au temps du séjour à Fontainebleau.
Le départ de Saint-Maur avait été fixé au dimanche 30 janvier. Deux jours entiers étaient alors nécessaires pour franchir les i4 lieues qui séparaient cette résidence de Fontainebleau. La cour en voyage, c'est une armée en marche, disait-on. Rien de plus pittoresque, que le spectacle du cortège interminable qui va se déroulant à travers les campagnes, le long des chemins fort mal entretenus. Le Roi à cheval, la Reine-Mère en litière s'avancent au milieu des innombrables officiers de leurs maisons. Ce sont d'abord les cent gentilshommes de la maison du Roi commandés par leur capitaine, quatre cents archers de la garde, cent hommes de la garde suisse avec leurs culottes boufTantes aux rayures multicolores, leurs hallebardes aux découpures bizarres, leurs tambours et leurs fifres, les cent hommes de la garde écossaise avec leurs tabards brodés, puis le personnel de l'écurie, commandé parle Grand Écuyer que suivent les écuyers ordinaires, les pages et les valets menant en main les chevaux du Roi; ensuite le Grand Yeneur à la tête des piqueurs tenant les chiens en laisse et des fauconniers leurs oiseaux
au poing. Après eux, défilent, précédés du roi d'armes, des héraults sonnant trompettes et clairons, le Grand Maître de la maison du Roi, les maîtres dhôtel ordinaires et la foule infinie des officiers et serviteurs de tout grade et de tout rang attachés à la paneterie, à l'échansonnerie, à la cuisine, à la fruiterie. Non loin du Roi se tiennent le Grand Chambellan, les chambellans ordinaires, les valets de chambre, puis les médecins, chirurgiens, apothicaires. Sur des mules pacifiques chevauchent le Grand Aumônier, le premier aumônier, les aumôniers ordinaires, les chapelains et les clercs, sans oublier les chantres et les musiciens de la Chapelle. Viennent ensuite les carrosses et litières des dames, puis la troupe brillante des filles d'honneur de la Reine « créatures plus tôt divines que humaines », au dire de Brantôme, qui les représente montées sur leurs belles haquenées bien harnachées, s'y tenant aussi hardiment que des hommes, et coiffées de chapeaux dont les plumes voltigeantes semblent appeler l'amour. Elles forment ce que l'on appelle malicieusement « l'escadron volant » de Catherine. Une longue file de chariots, renfermant la vaisselle d'or et d'argent, les joyaux et la garde-robe somptueuse, les tapisseries de haute lisse termine le cortège, que viennent encore grossir plusieurs princes de sang et leur suite, le Chancelier et les membres du conseil royal, traînant après eux une seconde armée de secrétaires et de scribes.
Après avoir franchi la Marne au pont de Charenton, on s'arrête pour dîner à Yilleneuve-Saint-Georges, puis on remonte la Seine jusqu'à Corbeil où l'on doit souper et passer la nuit. Les maréchaux des logis y ont, par avance, marqué à la craie les logements réservés à la famille royale et à sa suite, tandis que les fourriers de l'hôtel y tendaient les lits et disposaient les meubles nécessaires. Le lendemain au matin, le cortège reprend sa marche jusqu'à l'abbaye du Lys. C'est dans ce monastère, fondé par Blanche de Castille et où demeure vivant le souvenir de son aïeul Saint Louis, que le Roi s'arrête pour dîner. Enfin, sur le soir, il arrive à Fontainebleau pour l'heure du souper.
Fontainebleau abritait dès ce moment, sous les toits de son château comme dans ses soixante nobles logis et ses plus humbles auberges, tout ce que le royaume comptait de personnages illustres par leur naissance, leurs services ou leurs talents. C'était dans la famille
royale, en dehors du Roi et de sa mère, son frère puîné Henri duc dOrléans. Cet adolescent de treize ans, d'aspect frôle et délicat, inspirait à sa mère une tendresse passionnée. Elle rêvait dès lors de lui ménager, par mariage, une couronne royale, sans se douter que la destinée lui réservait le trône de son aîné : sa fille Marguerite, qui, elle aussi, montera sur le trône de France à côté de Henri IV et son plus jeune fils le duc d'Anjou, n'Q.taient encore que des enfants.
Après eux venaient les princes du sang de la branche de Bourbon . A défaut de leur chef Henri de Navarre, que sa minorité tenait alors dans l'ombre, le plus jeune de ses oncles, Louis de Bourbon, prince de Condé, apparaissait au premier plan. Ce disciple de Calvin, dont jamais les convictions religieuses ne lléchirent, n'avait rien pourtant de Faustérité du rigide docteur de Genève;
Ce petit homme tant joly
Qui toujours cause et toujours ry,
ainsi que disait la chanson, ne semblait plus songer à cette heure qu'à déployer son adresse aux tournois, à courtiser de u belles et honnestes dames » comme la maréchale de Saint- André ; ou à luliner quelque fille de la Reine comme la trop sensible Limeuil. Il siégeait pourtant au Conseil à côté de son frère aîné, le cardinal de Bourbon, sa vivante antithèse, que la Ligue voudra plus tard imposer comme successeur d'Henri III.
C'étaient ensuite les Bourbon Montpensier, deux frères également. L'aîné Louis, duc de Montpensier, catholique intraitable, fier de son patron et aïeul Saint Louis, qu'il prétendait s'être donné pour modèle mais dont il ne partageait que Ihorreur pour l'hérésie, sans avoir retenu aucune de ses vertus chrétiennes : le cadet Charles, prince de la Roclie-sur-Yon, politique avisé et sage, « tendoit plus à appaiser les troubles de France par la douceur que par la guerre et la rigueur » . Presque dénué de patrimoine, il avait accepté, sans en rougir, la charge de gouverneur du Roi durant la minorité, et sa femme, au grand scandale de Condé, demeurait dame d'honneur de la Reine- Mère.
La cour comptait aussi à ce moment une fille de France, dernière survivante des premiers Valois. C'était la duchesse de Ferrare, Renée,
PLANCHE II Une fête au XVP siècle (photogr. Alinari).
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fille de Louis XII et d'Anne de Bretagne. Huguenote passionnée, elle n'avait pas hésité pourtant à quitter son château de Montargis, pour répondre à l'invitation de sa nièce Catherine.
A côté de ces princes du sang et tenant presque le même rang, on pouvait voir les Guises représentés par le jeune duc Henri et par son oncle, le cardinal de Lorraine; puis le connétable Anne de Montmorency, serviteur de quatre rois, que l'âge et les infirmités commençaient à atteindre sans pourtant diminuer son prestige; enfin le cardinal de Châtillon, archevêque de Toulouse. Singulière figure que celle de ce frère de Goligny, qui avait embrassé la Réforme sans renoncer cependant à ses bénéfices ni à son titre de prince de l'Eglise.
Après eux que de grands noms encore! Les Nevers, les Nemours. les Longueville, et cent autres, tant catholiques que huguenots, tant français, qu'italiens, lorrains ou allemands, tous venant chercher à la cour, qui le profit, qui le plaisir.
Deux pourtant, et des plus qualifiés, manquaient au rendez-A^ous : l'amiral Gaspard de Châtillon, comte de Goligny, et son frère d'Andelot. Colonel Général de l'Infanterie.
En eux plus qu'en tous autres, s'incarnaient la foi et l'esprit de Calvin. Les Guises n'avaient pas cessé de leur imputer l'assassinat de leur chef et ne dissimulaient pas leur soif de vengeance, inassouvie de par la volonté royale. Aussi Catherine excusa- t-elle, si même elle ne la provoqua point, une absence qui lui épargnait la crainte d'un périlleux contact.
Différant au temps du carême la solution de toutes les affaires, elle en comptait esquiver plus aisément les difficultés en enveloppant d'abord ses hôtes dans un tourbillon de plaisir.
Docile à ses inspirations, le Connétable, habile courtisan, eut à cœur de donner le signal des réjouissances. Le dimanche 6 février 1564, il convia le Roi et sa cour à un souper dont chacun se plut à vanter la magnificence. De son premier maître François P^ il avait conservé les traditions d'élégante somptuosité, dont ses domaines de Chantilly et d'Ecouen nous offrent aujourd'hui le témoignage encore Aivace.
A son tour, le cardinal de Bourbon, piqué d'honneur, offre, le jeudi gras (10 février), un non moins splendide festin. Il y voulut ajouter l'agrément d'un combat équestre. La cour de son hôtel, merveilleusement décorée, servait de lice aux cavaliers. Tout autour, un amphi-
théâtre avait été disposé. Le Roi et les dames s'y placèrent pour contempler les mille prouesses des champions.
Mais les réjouissances préparées par la famille royale pour les trois derniers jours du carnaval devaient surpasser encore ces premiers divertissements.
Le dimanche gras avait été réservé à la fête offerte par la Reine- Mère. Elle invita la cour à un festin, suivi d'une comédie. Le lieu choisi pour le repas fut une maison des champs, qu'elle venait de faire élever sous la direction du Primatice, au milieu du parc, sur le chemin d'Avon : pour ce motif, on l'avait baptisé la My-Voye. Trois corps de logis la composaient; l'un abritait des vaches et quelque menu bétail, un autre servait de laiterie. Le troisième était destiné à l'habitation de la Reine. Il comprenait les trois pièces, qui, à l'époque, constituaient l'appartement de toute personne de qualité; salle, chambre et cabinet.
Une prairie, un parterre orné de quelques fontaines alimentant des canaux d'eau vive complétaient ce petit domaine où, deux siècles avant Trianon, une reine de France se plut à jouer à la bergère.
Si les dehors étaient rustiques, l'intérieur présentait la même recherche d'élégance que les appartements du château. Ni la sculpture, ni la peinture, ni même la dorure n'y avaient été épargnées. Le statuaire Fremin Roussel y avait exécuté en plâtre les douze signes du Zodiaque. Nicolas deU'Abbate avait peint le tableau « du milieu de la laiterie » et décoré d'arabesques le cabinet de la Reine. A deux autres artistes moins connus, Jacques Renoult dit Fondet et Gaspard Mazery, étaient dues les peintures du même genre ornant la grande salle et la chambre. Une galerie ou «avenue », réunissant la laiterie à la salle, renfermait plusieurs ouvrages du peintre Roger de Rogerye.
C'est dans ce palais champêtre, que le Roi, suivi de la cour, se rendit à l'heure du dîner. Rien ne dut être épargné pour que la chère fût exquise. C'était un dicton parmi les courtisans a qu'il n'y avoit que la Reine Mère pour faire quelque chose de beau ». Pendant la durée du repas, on entendit un concert d'instruments et de voix, tel qu'elle seule en pouvait faire exécuter; elle aimait, en effet, par-dessus tout la musique et n'épargnait rien pour s'attacher les meilleurs chanteurs, que toute la cour venait admirer dans sa chambre ou à la chapelle.
A l'issue du dîner, les convives, se répandant par les allées du parc, regagnèrent le château où un théâtre avait été dressé dans la salle du bal. On y allait représenter une tragi-comédie inspirée de l'Arioste. L'épisode choisi était celui des amours de Genièvre et d'Ariodant. L'harmonie était ainsi parfaite entre l'œuvre du poète italien et la salle où elle devait dérouler ses péripéties. C'était, en effet, l'Italien Primatice qui avait embelli les murs de cette galerie des fresques éclatantes, où revivaient, accommodées au goût du jour, les plus gracieuses fictions de la mythologie. Mais si l'Italie avait fourni le thème et le cadre du spectacle, l'exécution en devait être bien française. C'est à des Français que Catherine en avait demandé le dialogue; c'est à des interprètes français qu'elle en avait confié la représentation. Peut-être, était-il permis au premier abord de douter de leurs talents, mais non pas à coup sûr de leur illustre origine. Le rôle de l'héroïne, la belle Genièvre, était tenu par la non moins belle Diane d'Angoulême, fille légitimée de Henri II, mariée au maréchal de Montmorency, fils du Connétable. Elle se faisait admirer dans la splendeur et l'éclat de ses vingt-cinq ans, tandis que, rivalisant avec elle de grâce et d'élégance, Diane de La Marck, duchesse de Nevers, et la duchesse d'Uzès représentaient les autres personnages féminins. Les rôles d'hommes étaient tenus par le prince de Condé, le jeune Henri de Guise, le comte du Perron, M. de Villequier et d'autres seigneurs. 11 n'y eut pas jusqu'au jeune frère du Roi, le duc d'Orléans, et sa sœur Marguerite de Valois, tous deux à peine adolescents, qui ne tinrent à figurer parmi les acteurs. Et s'il faut s'en rapporter au témoignage de Brantôme et de Michel de Castelnau, qui purent les applaudir, la pièce fut « si bien et si artistement représentée qu'on n'en vit jamais de plus belle ».
Spectacle à coup sûr singulier, que de voir réunis sur les tréteaux de ce théâtre, Condé, le chef et le héros des réformés, face à face avec le fils du fougueux catholique, tombé sous les coups de Poltrot 1 Catherine en dut tressaillir d'aise et croire enfin revenue cette concorde dont elle poursuivait la chimère pour le bonheur du royaume et la tranquillité de ses enfants.
Elle avait voulu d'ailleurs dégager un enseignement moral du divertissement qu'elle venait d'offrir, en chargeant le grand Ronsard de l'exprimer, en des stances récitées après la tragi-comédie. Et,
pour donner plus de force à la leçon, elle avait confié le soin de déclamer ces vers à l'un de ses diplomates favoris, Gastelnau de Mauvissière, que quelques mois plus tard elle chargeait d'importantes négociations en Angleterre et en Ecosse. « Je fus choisi, raconte-t-il lui-même dans de curieux mémoires, pour réciter en la grande salle, devant le Roi, le fruit qui se peut tirer des tragédies esquelles sont représentées les actions des empereurs, roys, princes, bergers, et toutes sortes de gens qui vivent en la terre, le théâtre commun du monde, où les hommes sont les acteurs, et la fortune est bien souvent maistresse de la scène et de la vie; car tel aujourd'huy représente le personnage d'un grand prince, demain joue celui d'un bouffon, aussy bien sur le grand théâtre que sur le petit. »
Sous l'impression des malheurs récents et, semble-t-il, sans grand espoir en l'avenir, le poète continuait à développer, en stances superbes, les plus hautes considérations philosophiques.
Jamais l'esprit de l'homme ici ne se contente, Tousjours l'ambition l'espoint et le tourmente; Tantost il veut forcer le temps et la saison, Tantost il est joyeux, tantost plein de tristesse, Tantost il est dompté d'amour et de jeunesse Contre qui ne peut rien, ny conseil, n'y raison.
La Beauté règne au Ciel, la Vertu, la Justice; En terre on ne voit rien que fraude, que malice
Un mesme fait produit le blasme et la louange. Et ce qui est vertu semble à l'autre péché
Tandis que nous aurons des muscles et des veines
Et du sang, nous aurons des passions humaines
Car jamais autrement les hommes n'ont vescu.
Il ne faut espérer estre parfait au monde.
Ce n'est que vent, fumée, une onde qui suit l'onde.
Ce qui estoithier ne se voit aujourd'huy.
Heureux trois fois heureux qui au temps ne s'oblige,
Qui suit son naturel, et qui, sage, corrige
Ses fautes en vivant par les fautes d'autruy.
Jamais plus sages conseils ne furent prêches en un plus beau langage. D'aucuns songeront peut-être que c'était terminer de façon bien austère une journée de carnaval.
C'était au jeune duc d'Orléans qu'il appartenait de traiter et de divertir le lendemain le Roi son frère, la Reine-Mère et les çourti sans.
La fête eut lieu en son hôtel. Le prince, comme tout grand personnage alors, en dehors de l'appartement qu'il occupait au château, possédait son hôtel. 11 ne Ihabitait pas, mais s'en servait pour loger sa suite et ses équipages. De l'hôtel du duc d'Orléans nulle trace ne subsiste plus. Les récits et les mémoires du temps révèlent du moins qu'il était dû à la munificence royale et qu'il comprenait, outre une cour assez vaste pour y combattre à pied, un jardin agrémenté de canaux.
Il n'y eut pas un prince de la race des Valois, qui, aune ardente passion pour les armes, les jeux guerriers, les exercices équestres et la chassse, n'ait uni le goût le plus Aif des choses de l'esprit. Charles IX se plaisait particulièrement aux œuvres des poètes ; et, de leur brillante pléiade, c'était à juste titre Ronsard qu'il préférait.
Ronsard fut donc appelé, comme déjà la veille, à contribuer au plaisir du Roi. Lorsque, le lundi gras, Charles se rendit au festin préparé chez son frère, il vit soudain surgir des canaux du jardin deux Sirènes au gracieux visage, à la blonde chevelure chargées de lui souhaiter la bienvenue. Et l'on n'avait imaginé rien de mieux pour donner à leurs accents le caractère d'ardente séduction conforme à leur personnage que de faire tomber de leurs lèvres quelques vers de l'illustre poète. Leur dialogue a pour objet de célébrer la paix, l'union, la concorde que les fêtes avaient pour mission de consolider.
La première Sirène commençait en proclamant l'origine céleste du pouvoir royal.
De l'Immortel les roys sont les enfans, Ils ont parluy les lauriers triomphans, Ils sont par lui rêverez en la terre, Us ont de Dieu le portrait sur le front. Dieu les inspire...
C'est Dieu lui-même qui naguère a envoyé à la France un prince
Qui de clarté ne trouve son pareil
Ce fut Henry de tous biens accompli D'une âme vive ayant le cœur rempli Semblable aux dieux de façons et de gestes
Il fut en guerre un prince très vaillant; Soigneux, actif, diligent et veillant; Voire et sembloit que Mars luy fist service; En temps de paix son peuple corrigeoit, Chassoit le mal de la terre et logeoit Par les citez la crainte de justice
Vertu régnoit par toute sa contrée
Et bref c'était le bel âge doré
Ou fleurissoit Saturne avec Astrée
Mais, hélas! la mort prématurée d'Henri II a fait cesser ce temps
béni .
En lieu de paix d'amour et de bonté Vint la malice au visage éhonté.
Haine, discorde et factions de villes; Désir drt sang les hommes fîst armer L'ambition après vint allumer Le grand brazier des querelles ci villes
Bref le Français par sa desloyauté De son pays arracha la beauté Comme un jardin saccagé de la bise.
Les dieux eux-mêmes, épouvantés, ont déserté le pays pour se réfugier dans la forêt de Fontainebleau.
L'un s'enferma dans le creux d'une roche
L'autre s'alla dans un arbre cacher
L'autre en un antre et l'autre sous les ondes
Ainsy que nous, qui depuis ce temps là
Que le malheur d'icy nous exila
N'avions au ciel monstre nos tresses blondes,
Sinon ce jour de longtemps attendu, Où Charles, roy, de Henry descendu, Vray héritier des vertus de son père, Dessus son peuple a maintenant pouvoir; Et c'est pourquoy nous venons icy voir Ce jeune prince en qui la France espère.
Nous venons donc, ô roy, selon raison Te saluer en la belle maison Que ta largesse à ton frère a donnée Ou s'il te plaist pour te rendre plus seur De l'avenir, oy les vers de ma sœur, Qui va chanter toute ta destinée.
La seconde Sirène commençait alors à prophétiser à Charles IX le plus magnifique avenir en associant à son triomphe la Reine-Mère et le duc d'Orléans.
0 prince heureusement bien né, Qui fus bény dès ta naissance Par l'Eternel qui t'a donné Toutes vertus en abondance;
Se veux-je encor pour l'avenir (Des destins prophètes nous sommes) T'ouvrir ce qui ne peut venir En lacognoissance des hommes.
Non seulement pacifi'ras
De tout la France discordante
Mais plus que jamais la feras
De biens et d'honneurs abondante
Et menant un jour avec toy Ton frère appuy de tes louanges Vainqueur des roys, le ferai roy De maintes nations estranges
Ici, dans son délire prophétique, la Sirène dépassait un peu les bornes permises promettant au jeune prince la souveraineté de
l'univers
Tu auras le ciel pour amy Et la terre pour héritage.
Mais la prudence de la Reine-Mère dut empêcher la récitation de ces strophes belliqueuses, déplaisantes pour les ambassadeurs étrangers, car dans les œuvres du poète elles figurent entre deux crochets. Et la prophétesse continuait de manière à n'offusquer personne.
Sous toy la malice mourra L'erreur, la fraude et Timprudence Et le mensonge ne pourra Résister devant ta prudence
Et toy, mère, réjouy toi, Mère sur toutes vertueuse.
Qui as nourri ce jeune roy D'une prudence si soigneuse
Bien tost auras de tes travaux Le loyer que le ciel te donne Quand tu verras tous ses vassaux S'humilier sous sa couronne;
Et toy son frère en qui respand L'astre son heureuse influence, Ta force et grandeur ne dépend Qu'à luy porter ohéissance
Ton bien procède de son bien Comme un ruisseau de sa fontaine.
Vivez donc araiablement Faisans vos noms par tout espandre Vivez tous trois heureusement, Charles, Catherine, Alexandre ^
Sur ces aimables prédictions les convives passèrent dans la salle du festin. Dès qu'il fut terminé, toute la compagnie se rendit dans la cour de l'hôtel. Là, devait se donner un grand combat à pied. Dernier vestige des duels en champ clos du moyen âge, ce spectacle commençait à présenter les allures de ce que devait être, au siècle suivant, le ballet de cour. 11 comportait un véritable scénario, expliquant les