‹ Les chroniques du chateau de FontainebleauChapitre 4 sur 15 · PLANCHE III · texte numérisé non relu

PLANCHE III

Vue de Fontainebleau au xvie siècle, d'après Ducercteau.

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entrées successives des combattants et motivant la recherche fantaisiste et pittoresque de leur costume. Michel de Castelnau, qui prit part à ce divertissement comme à celui de la veille, y figurait sous le nom grec de Glaucus. Il nous en a conservé le sujet ingénu oii se mêlaient aux traditions de la chevalerie expirante les souvenirs de l'antiquité païenne, si en faveur à cette heure : « Il y eut, dit-il, un fort beau combat de douze Grecs et douze Troyens (un autre mémorialiste, Abel Jouan, n'en mentionne que six dans chaque camp), lesquels avoient de longtemps une grande dispute pour l'amour et sur la beauté d'une dame : n'ayant encore pu trouver l'occasion de combattre pour cette querelle, laquelle ils désiroient terminer en présence de grands princes, seigneurs, chevaliers et de belles dames pour y être témoins et juges de la victoire et sçachans qu'en les festins il y avoit des personnes de ces qualitez, ils envoyèrent demander le combat au Roy parhéraults d'armes accompagnez aussi de très excellentes voix qui présentèrent et récitèrent les cartels et plusieurs belles poésies, avec les noms et actes belliqueux des Grecs et Troyens qui dévoient combattre. »

Comme plus tard les vers de Benserade accompagnèrent les entrées des ballets, les cartels déclamés ou chantés expliquaient l'action. Ils désignaient aussi parfois le personnage représenté, non sans allusions piquantes ouélogieuses aux travers ou aux mérites particuliers de celui qui tenait le rôle.

Les deux troupes en présence avaient chacune pour chef un vaillant capitaine. C'était, d'un côté, lerhingrave Jean Philippe de Salm, colonel général des lansquenets. Tout le monde à la cour, prenant son titre pour son nom, l'appelait, sans se douter du pléonasme, le comte Rhingrave. Ce grand seigneur allemand, de religion réformée, s'était, depuis nombre d'années, toujours montré fidèle à la cause royale, combattant sans scrupules ses coreligionnaires s'ils faisaient mine de rébellion. Solide encore malgré ses longs services, c'était le type du soldat blanchi sous le harnais. Albert de Gondi, comte du Perron, qui commandait la troupe opposée, offrait avec lui le plus frappant contraste. Tout jeune, élégant courtisan, c'était le fils d'un banquier florentin établi à Lyon. Il avait pénétré à la cour à la suite de sa mère, gouvernante des enfants d'Henri II. Astucieux, sans foi, sans mœurs, mais d'une suprême adresse aux armes, il s'avançait

chaque jour dans la faveur du Roi, qui devait le faire un jour, duc de Retz et maréchal de France.

Ces deux chefs, l'Allemand et l'Italien, se livrèrent successivement trois assauts, que répétaient ensuite leurs hommes de chaque camp.

D'abord les dards : chaque adversaire protégé d'un long bouclier était muni de deux javelots qu'il lançait sur le bouclier de l'autre. La victoire appartenait à celui dont les dards avaient atteint le plus près du centre l'écu du champion opposé.

Ensuite les piques. Elles remplaçaient les lances des tournois. Les adversaires, la pique haute, fondaient l'un sur l'autre des deux extrémités de la lice et s'entrechoquaient jusqu'à rupture de leurs armes.

Et puis, pour terminer, le combat àl'épée, l'arme du gentilhomme, pendant lequel, à trois reprises, les champions firent admirer les beaux coups échangés.

La journée suiA^ante réservait des plaisirs plus merveilleux encore. Il n'en pouvait être autrement : c'était le Roi qui les offrait, et le mardi-gras dernier jour de fête, ne devait-il pas illuminer les sévérités du carême de son éblouissant souvenir?

Depuis la mort tragique de Henri II, la Reine-Mère s'était toujours refusée à autoriser les tournois à la cour. Et pour la première fois, elle allait se départir de sa rigueur en permettant aux seigneurs de rompre des lances. Le lieu choisi pour le combat se trouvait non loin du château, à l'extrémité de la chaussée qui, séparant l'étang du grand jardin, lui servait d'avenue. Là, s'étendait une vaste esplanade 011 « fut dressé un beau camp devant la porte d'un logis qui s'appelle le Cheny, lequel fut clos de fossez et barrières. Aux deux costez d'iceluy furent dressez des théâtres pour mettre les seigneurs et dames. Au bout dudit camp y avoit un hermite à un hermitage par oi^i les chevaliers entroient audict camp pour combattre, puis au plus près de la porte dudict logis, fut dressé un bastiment qui fut nommé le Chasteau Enchanté. La porte duquel estoit gardée par des diables et par un géant et un nain pour faire la repoulse aux chevaliers qui vouloient entrer dedans. »

C'est Abel Jouan, sommelier de Charles IX et auteur d'un récit du voyage de son maître à travers la France, qui décrit aussi minutieu-

sèment le lieu de la scène. Le cartel versifié par Ronsard nous en expliquera le sujet :

Demeure chevalier et en la mesme place Arreste ton cheval et retiens ton audace, Car soit que la fortune, ou soit que le malheur, Ou soit que le désir d'éprouver ta valeur Te mène à ce chasteau, entens les aventures

Que tu dois achever, difficiles et dures

Ce chasteau que tu vois n'a seuUement le mur Sauvage, solitaire, inaccessible et dur!

Mais il est par dedans encore plus terrible, Plein de peur et d'effroi et d'une crainte horrible, De fantômes d'esprit et de brasiers ardens : Toutefois agréable à ceux qui sont dedans Autant que par dehors à tous il est estrange. Six vaillans chevaliers d'éternelle louange Favorisez de Mars, jeunes, avantureux, Magnanimes et forts et loyaux amoureux Le gardent nuict et jour et d'une estrange sorte Contre tous assaillans en défendent la porte...

Avant de commencer le combat, on vit d'abord la « monstre » ou le défilé de tous ceux qui devaient y prendre part. Ils entraient dans le champ clos, en faisaient le tour en passant devant les tribunes ou théâtres, où se tenaient le Roi et les autres spectateurs .

Rien de plus somptueux que ce défilé.

En tête, les quatre maréchaux de France : Brissac, Vieilleville, Bourdillon, François de Montmorency, le fils du Connétable, tous quatre superbement montés, tous quatre équipés et vêtus de manière uniforme. Après eux paraissent six compagnies, chacune de six chevaliers armés de toutes pièces, chacune portant les couleurs du chef qui la commande; c'est d'abord un prince du sang, le dauphin d'Auvergne, fils du duc de Montpensier ; c'est le jeune duc de Guise à peine âgé de quinze ans, mais portant dans ses'yeux tout l'orgueil de sa race dont son bras possède déjà la vigueur. Puis viennent le duc de Nevers,

Dont les ayeux conduits d'un cygne blanc Par longs combats et par guerre sans trêves Ont mis au ciel l'illustre nom de Clèves,

ensuite, son beau-frère, le prince de Mantoue, beau cavalier dont la calme contenance semble démentir l'origine italienne. Voici enfin le duc de Longueville et le Rhingrave.

Derrière eux, chevauchant sur de magnifiques haquenées, apparaissent, éblouissantes de pierreries « six dames vestues en nymphes qui, par les traits de leurs beautez et par l'éclat de leurs riches parures, attirent facilement les yeux des spectateurs ».

Tandis que les chevaliers, le défilé terminé, quittent le champ clos, les six dames pour les beaux yeux desquelles ils vont livrer combat viennent se ranger au pied de la tribune royale.

Elles ont pour servants les six chevaliers du Château Enchanté, dont les rôles sont tenus par six gentilshommes, au nombre desquels figurent le prince de Condé et le duc de Nemours. Nemours le plus beau, le plus élégant, le plus aimable des courtisans, Nemours, que tous ceux qui l'ont pu voir, proclament « la fleur de toute chevalerie » .

Et maintenant que tous ses acteurs ont paru, le tournoi va pouvoir commencer :

Un des chevaliers des six compagnies heurte à la porte du champ clos. L'ermite aussitôt agite sa clochette pour avertir ceux du château. Un des champions des dames en sort pour soutenir l'assaut. Des deux extrémités de la lice, les adversaires, lance au poing, foncent l'un sur l'autre à plusieurs reprises, jusqu'à ce que, dans la violence du choc, leurs armes soient rompues. Ils mettent alors l'épée à la main. Ce combat, moins dangereux que le premier, permet au champion de déployer plus d'adresse que de vigueur et plus de grâce que de force. Placés aux deux bouts de l'enceinte, à quarante pas l'un de l'autre, ils attendent le son de la trompette. Dès qu'elle a retenti, pressant le flanc de leur monture, ils s'élancent, croisent le fer au moment de leur rencontre et continuent leur course jusqu'à l'extrémité du champ clos. Faisant alors volte-face, ils se frappent au passage d'un nouveau coup d'épée et continuent de la sorte jusqu'à la troisième atteinte. Enfin, demeurant tace à face, ils tournoient tout autour delà piste « se donnant continuellement des coups d'épée d'une action furieuse. » Puis, parvenus à l'entrée du champ clos, ils se séparent, comme pour reprendre un nouvel élan l'un contre l'autre, mais leur duel est terminé; la cloche de l'ermite tinte; deux nouveaux champions vont occuper leur place. Et les combats succèdent

aux combats jusqu'à ce que chacun des chevaliers ait pu donner la mesure de sa vaillance.

Condé s'y prodigue, faisant, au dire de Castelnau, « tout ce qui se peut désirer non seulement d'un prince vaillant et courageux, mais du plus adroit cavalier du monde ».

Après toutes ces prouesses, combattants et spectateurs, vainqueurs et vaincus se retrouvèrent au souper que le Roi avait fait préparer dans la salle du Bal. Festin joyeux suivi des « mascarades et mômeries H traditionnelles en pareil jour, mais dont la durée éphémère semble avoir inspiré au poète quelque mélancolie.

Comme le ciel nostre plaisir varie, N'espérez donc que voslres mosmmerie Tournois, festins puissent toujours durer,

Demain viendra la pénitence extrême; Dames prenez les poissons de Caresme Où si longtemps il vous faudra pleurer :

Après cette semaine de plaisir, les affaires suspendues vont reprendre leur cours : le temps presse Catherine, qui voudrait sentir tout pacifié avant d'entreprendre le long voyage qu'elle médite. Certes, la besogne ne manquera pas à son activité. Difficultés de toutes sortes, à l'intérieur comme à l'extérieur. C'est le cardinal de Lorraine qui, chaque jour, insiste pour la reconnaissance des canons du concile ; c'est Elisabeth d'Angleterre qui refuse la liberté de quatre gentilshommes français, otages du traité de Cateau-Cambrésis, que, contre tout droit, elle a fait enfermer à laTour de Londres. C'est le roi d'Espagne qui l'accuse de pencher vers l'hérésie et suspecte sa modération.

Au Cardinal, elle déclare qu'elle va mander près d'elle les présidents du Parlement de Paris pour éclairer son conseil.

Pour régler son différend avec l'Angleterre elle fait venir à Fontainebleau, sous bonne escorte, un des ambassadeurs d'Elisabeth que depuis plusieurs mois elle retenait au château de Saint-Germain. Elle accusait Throckmorton d'avoir été l'instigateur des négociations

qui avaient amené Condé et les chefs de la Réforme à livrer le Havre aux Anglais. Aussi, quand rentrée en possession de cette ville et de Rouen, elle vit Throckmorton reparaître à la Cour, Catherine s'assura de sa personne. Son attitude se trouvait parfaitement justifiée parla conduite d'Elisabeth vis-à-vis des otages.

A cette heure, la Reine-Mère soutenait avec raison qu'en occupant le Havre en pleine paix, l'Angleterre avait perdu tous les droits qu'elle tenait du traité, c'est-à-dire Calais ou 500000 écus.

Parti le 14 février de Saint-Germain, l'ambassadeur arrivait le 17 à Fontainebleau. Après dîner, il fut conduit chez la Reine, qu'il trouva entourée de plusieurs secrétaires. Tout de suite, la discussion s'engagea au sujet des otages. « Si vous persistez dans vos exigences, conclutil, vous rendez la paix impossible. » Et comme Catherine ne répondait rien, il continuait en demandant la ratification pure et simple du traité : « Mais, dit la Reine en riant, vous procédez à la façon des écrevisses, reculant au lieu d'avancer. Jamais le Roi ni son Conseil n'accepteront ces conditions. C'est perdre temps que d'en parler. »

Cependant l'ambassadeur insistait pour obtenir du moins sa liberté : « J'en parlerai au Conseil », et, se levant, elle le fît conduire à ses appartements. Throckmorton pensa qu'il serait plus heureux en s'adressant directement au Connétable. Il le trouva au lit, veillé par la duchesse de Ferrare et souffrant si cruellement de la goutte qu'il dut se retirer sans l'entretenir.

Le lendemain, il vit successivement d'autres membres du Conseil, le cardinal de Lorraine, le chancelier de Lhospital, le cardinal de Bourbon. Tous s'accordèrent à lui déclarer que si sa souveraine persistait à s'en tenir aux termes du traité, c'était folie de parler de paix. La Salle, capitaine des gardes, et Castelnau de Mauvissière l'avaient accompagné partout. Pour obtenir de lui quelques concessions, ils imaginèrent un vrai moyen de comédie. Bottés et éperonnés, ils l'avertirent de se tenir prêt à retourner dans sa prison, tandis qu'on semblait préparer le carrosse destiné à l'y reconduire. Le fin diplomate ne s'y laissa pas prendre et demeura inébranlable.

Le jour suivant, dès six heures du matin, le cardinal de Lorraine se présenta dans sa chambre avec une note écrite sous l'inspiration de la Reine. « Elle veut, dit-il à Throckmorton, savoir ce que vous en

pensez. — Je ne puis, lui fut-il répliqué, parler en qualité d'ambassadeur. Toutefois, j'imagine que la reine Elisabeth ne refuserait pas l'arbitrage du roi d'Espagne, mais elle n'acceptera jamais rien de contraire aux articles qui sauvegardent ses droits. » Le cardinal s'éloigna sans mot dire. Quelques instants plus tard, La Salle rejoignait l'ambassadeur : « Eh bien ! dit-il, où en sommes-nous de la paix.^ Je tiens de source sûre que le Roi et la Reine seraient charmés que votre souveraine leur envoyât Lord Dudley (c'était le favori actuel d'Elisabeth) pour en ratifier le traité après lui avoir ramené les otages. En ce cas. Sa Majesté offrirait à lord Dudley 100 000 couronnes et 20 000 à vous-mêmes. — Nous sommes encore loin de la paix, répondit fièrement Throckmorton. Quant aux libéralités du Roi, ni lord Dudley ni moi ne pourrons les accepter. » La Salle n'insista pas.

La Reine, pendant ce temps, donnait audience au nouvel ambassadeur d'Espagne Don Francis d'Alava. Elle venait d'obtenir non sans peine, le rappel de son prédécesseur Perrenot de Chantonnay, qu'elle accusait d'intriguer avec les Guises et de la desservir auprès de Philippe II. Elle aurait désiré prouver au successeur, par la splendeur et la cordialité de sa réception, ses bonnes dispositions. Alava avait donc été invité aux fêtes du Carnaval. Mais, retardé par divers obstacles, il n'était parvenu à Paris, que le premier jeudi du carême (17 février). Catherine avait dû différer au dimanche suivant (20 février), la remise de ses lettres de créance. Il se rendit à Fontainebleau, accompagné de son prédécesseur, qui voulait prendre congé du Roi. Au moment de leur arrivée, le prince et sa mère assistaient à un sermon prêché par le cardinal de Lorraine, non dans la chapelle, mais dans une des salles du château. Les catholiques s'y étaient rendus en foule et aussi presque tous les protestants, parmi lesquels la duchesse de Ferrare, le prince et la princesse de Condé, accompagnés de leur chapelain, le ministre Peroceli, et du cardinal de Ghatillon.

Malgré leur présence, l'orateur ne craignit pas de traiter les points de théologie sur lesquels ses auditeurs se montraient le plus divisés, tels que le culte des images, le sacrement de l'eucharistie et le jeûne. Peut-être espérait-il ramener quelques dissidents.

Au dire des catholiques, jamais il ne parla avec plus d'éloquence.

Le nonce du pape, les ambassadeurs d'Espagne et de Venise admiraient en lui autant de savoir que de piété.

Lorsqu'il eut terminé : c Qu'en pensez-vous, ma tante? » demanda la Reine à la duchesse de Ferrare. « Je pense, ma nièce, que j'ai entendu de grands blasphèmes contre Dieu, mais si Votre Majesté veut me faire la grâce d "écouter un de mes prédicateurs, je lui ferai entendre d'autre choses, et qui lui plairont. — Plutôt mourir que d'y prêter l'oreille », répliqua Catherine. Puis, se tournant vers Gondé : « Et vous, mon cousin, que vous en semble? — Que le cardinal de Lorraine dit admirablement bien des folies, Madame. »

Si le cardinal n'avait pas converti les protestants, les catholiques se montraient indignés d'un méfait qu'ils imputaient aux réformés, et dont le secrétaire de Chantonnay instruisit gravement l'Empereur. « Avant le dict sermon il y eut un meschant qui alla faire ses vilenies en la chaire dudit S*^ Cardinal et n'a-t-on sceu scavoir qui c'est encores. Il y avoit des archers qui faisoient la garde en la salle où il prescha mais comme quasi tous sont Huguenotz, il pourroit estre que ce fut l'ung d'eux. »

En sortant du sermon, l'ambassadeur d'Espagne alla dîner chez le cardinal de Bourbon, où il trouva Condé. Ce prince, suivant son habitude, lui fit l'accueil le plus courtois et mille protestations d'amitié. Puis, tous ensemble se rendirent à l'audience royale. Charles IX et sa mère, assise à ses côtés, parurent recevoir avec un plaisir marqué les lettres de créance de l'amlDassadeur et les nouvelles qu'il leur donna du roi son maître. Mais au moment où il allait commencer à parler afTaires, Catherine poussa son fils du coude. Aussitôt le jeune Roi se mit à adresser à Alava les plus flatteuses paroles : (( Sa Majesté Catholique, affirma-t-il, ne pouvait m'envoyer personne dont la venue me causât plus vive satisfaction. » Mais sa mère, l'interrompant presque aussitôt, développa à son tour le même thème.

L'ambassadeur tenta de reprendre sa harangue. Il fit d'abord l'éloge de son prédécesseur, puis assura qu'il avait reçu de son maître les instructions les plus complètes et les plus franches sur la conduite à tenir en présence des événements du royaume. Il affirma en suite l'amitié que professait Philippe II pour le Roi son beau-frère et le souci qu'il avait de son bien comme de son honneur.

A ce moment, le Roi qui l'écoulait avec la plus vive attention et

tenait sans mot dire les yeux fixés sur sa mère, après avoir été deux ou trois fois poussé du coude, dut reprendre la parole.

« S'il plaisait à Dieu que je puisse voir le Roi mon frère, toutes choses seraient vite en bon point. » Et la Reine d'insister dans le même sens.

Mais l'ambassadeur avait reçu mission de ne se pas engager sur ce terrain. Il détourna l'entretien en demandant au souverain de consentir à recevoir les adieux de son prédécesseur. Puis il alla présenter ses hommages au duc d'Orléans et à Madame Marguerite.

Le Roi sortit alors pour ouïr vêpres, et Ghantonnay fut introduit. Catherine lui fit un accueil glacial.

« J'ai grand déplaisir, dit l'ancien ambassadeur, de n'avoir pu m'acquitter de ma charge à la satisfaction de Votre Majesté, mais j'ai conscience de n'avoir jamais agi qu'en homme de bien et en bon serviteur du Roi mon maître — Je ne saurais vous celer, répondit la Reine, que vous ne m'ayez causé d'infinis mécontentements. J'ai été avisée de votre conduite suspecte. Vous avez écrit au Pape et à bien d'autres que je vivais et que je faisais élever mon fils en la confession d'Augsbourg, ce qui est entièrement faux. Autant dire que je suis sans Dieu, sans conscience et sans honneur. Cela vous l'avez fait, et bien d'autres choses encore, pour rompre la paix et mettre le Roi mon fils en guerre avec Sa Majesté Catholique. » « Moi! Madame, protesta-t-il, jamais en ma vie je n'ai écrit à aucun Pape, ni traité par écrit d'une matière quelconque, soit avec Sa Sainteté, soit avec aucun de ses prédécesseurs et je jure sur ma tête n'avoir rien mandé de pareil à âme qui vive sur le compte de Votre Majesté ou du Roi votre fils. Quant à avoir tenté des manœuvres pour pousser à la guerre le Roi mon maître, sa conduite suffit à prouver le contraire. — ■ Soit, continua Catherine, je n'en veux d'autres preuves que votre parole, mais j'ai eu aussi à me plaindre de vos conférences avec plusieurs de Paris : vous les avez exhortés à des actions contraires au repos du pays et au maintien du royaume, qui sont fondés sur le respect des édits et des ordonnances. » Et comme l'envoyé d'Espagne protestait à nouveau : « Ce n'est pas tout, je vous soupçonne d'avoir comploté avec les princes catholiques de me faire destituer de la régence et de la garde de mes enfants. — Rien de moins fondé, Madame; jamais, en agissant ainsi, je

n'aurais pu conserver la faveur de mon maître. — Aussi ne puis-je croire, répliqua la Reine, que vous l'ayez instruit de toutes vos mauvaises pratiques, mais je vous confesse avoir infiniment désiré vous voir hors de votre charge et je me réjouis fort qu'il vous ait révoqué. » Puis, d'un ton radouci. « Cela étant, je ne me veux plus souvenir du passé. Et du jour où vous serez par delà les monts, s'il vous paraît que je vous puisse aider en quelque chose, soit auprès de la Reine ma fdle, soit ailleurs, je le ferai de très bon cœur, je vous assure. »

Ainsi se termina, sur des paroles de paix, la plus orageuse des audiences de congé.

Chantonnay sortit avec les Guises, qui, durant la scène, étaient demeurés impassibles. Une fois dehors, ils se dédommagèrent, proclamant devant Alava que son prédécesseur avait rendu les plus grands services à la cause de la Religion et que le peu qui en subsistait encore dans le royaume n'était dû qu'à lui. Catherine, demeurée seule avec trois de ses dames et son secrétaire Bourdin, fit alors mander Throckmorton qu'elle avait laissé à l'écart, les deux jours précédents.

Elle l'accueillit le sourire aux lèvres, avec des paroles conciliantes. « Le Roi et son Conseil m'ayant paru décidés à rompre, c'est moi qui à leur insu ai invité le cardinal de Lorraine à s'entremettre dans l'affaire. — J'ai pris sur moi, déclara l'envoyé d'Elisabeth, de modifier sur un point, les instructions de ma souveraine, sans être sûr d'être approuvé; mais si l'on refuse de reconnaître ses droits sur Calais, c'est la guerre. »

« Le Conseil est pleinement décidé, dit Catherine, à n'entendre parler de la paix qu'après la délivrance des otages. — Et la Reine à ne pas l'accepter sans la ratification du traité de Cateau-Cambrésis — Mais jamais mon fils ne consentira à acheter la liberté des otages. Ce serait méconnaître le principe de son droit; il y va de son honneur. Soyez sûr, cependant, que si votre maîtresse voulait, en gage d'amitié, renvoyer les otages, le Roi ne se montrerait pas ingrat. Je veux bien encore en réforer au Conseil. En attendant, vous plaira t-il d'assister au passe-temps de mes fils, de la chambre du Roi. »

Throckmorton l'entendit demander à voix basse à Bourdin, s'il ne s'était pas rencontré avec l'ambassadeur d'Espagne, pour conférer ensemble. Puis il passa dans la chambre du Roi. Il y trouva le car-

dinalde Bourbon, le duc de Guise elle duc de Montpensierprèsde la fenêtre, et aperçut au dehors le Roi, le duc d'Orléans, et quatre gentilshommes, qui se préparaient à combattre à la pique et à l'épée.

Charles IX, ce roi de quatorze ans, plein d'ardeur pour les armes et l'exercice du cheval, s'était senti fort mortifié d'avoir figuré en simple spectateur, aux jeux guerriers du dernier carnaval. La tendresse de sa mère n'avait pu se résoudre à lui laisser tenter une épreuve, jadis si néfaste à son père, mais en voyant les regrets de son fils, elle n'eut pas la force de demeurer intraitable. Aussi bien, le petit duc d'Orléans s'était-il montré non moins dépité que son frère. L'ingénieuse Catherine se concerta avec le sous -gouverneur du prince. M. de Sipière, « Fut advisé, raconte Brantôme, que tous deux combattraient à pied en camp clos, avec uneespée et une dague, fortgées fort gentiment, qui paraissoient tranchantes et picquantes, mais point. » On improvisa un scénario, on demanda une fois de plus des vers à Ronsard, et l'on fixa au premier dimanche de carême, le tournoi en miniature. La Reine-Mère n'était pas fâchée démontrer aux ambassadeurs la vaillance de ses enfants . Elle fit prier Don Francis d'Alava de la suivre près de la fenêtre, d'où elle se proposait d'assister au spectacle.

Une tour avait été dressée dans le jardin. On en vit sortir une belle éplorée, qui, s'avançant vers le Roi, lui récita ce cartel en forme de supplique.

Si le renom des chevaliers françois, Et la vertu des magnanimes Rois, Dont vous tirez vostre race si belle N'eussent voulu de tout temps soustenir Les affligez, vous ne voirriez venir Vers vous icy cette humble Damoiselle ; Laquelle vient, Sire, vous requérir De nous vouloir au besoin secourir Nous redonnant la liberté ravie, Et pour avoir de nous compassion Vous plaire ouïr de quelle oppression Un fier tyran tourmente notre vie.

De maison riche et de sang noble aussy Nasquiraes deux demoiselles icy En bonne grâce et en vertus parfaites...

D'un grand tyran, hélas sommes aimées... Nous retenant en prison renfermées.

Ce glorieux, d'Arcalaùs yssu.

Par artifice édifier à sceu

Une grand' tour inaccessible et forte

Où il nous fait cent mille maux sentir

Et pour n'avoir liberté de sortir

Deux chevaliers à mis devant la porte.

Or nous avons par Urgande entendu

Que le malheur dessus nous descendu

Et la misère où nostre vie abonde

Ne se perdra, sinon par les efforts

De deux guerriers jeunes, courtois et forts

Enfans d'un roy le plus vaillant du monde.

Et pour autant, Sire, que la vigueur Qui de prouesse anisme votre cueur Et celle aussi de Henry vostre frère Vous font ensemble et vaillants et courtois Nous espérons qu'en vestans le harnois Tous deux pourrez l'entreprise parfaire

Ainsy seriez par le monde connus

Deux grands guerriers pleins de force et de gloire.

Le Roi et son frère, s'étant revêtus de leurs armes, s'approchèrent de la tour, d'où sortirent deux géants, représentés par Pompeio et Silvio, leurs maîtres d'armes et de danse. La différence de leur taille avec celle des deux princes, qui n'avaient pas atteint leur complet développement, rendait l'illusion parfaite.

Le premier, Charles lutta d'abord à la pique, puis à la dague et à l'épée, contre le Milanais Pompeio. Le corps bien proportionné, quoiqu'un peu maigre, le jeune Roi montra une belle assurance, les armes à la main. Le combat se termina naturellement par la défaite de son adversaire, qui roula à terre comme blessé mortellement. A son tour, le duc d'Orléans, armé d'une rondache et d'une épés, entra en lice contre Silvio. Bien que « plus faiblet ny sy adroit » que son frère, il ne laissa pas de terrasser son ennemi, auquel il feignit de porter le dernier coup.

Ils pénétrèrent alors dans la tour, et délivrèrent les deux dames, cependant que des diables enlevaient en hurlant les prétendus cadavres. Puis la tour, s'embrasant du haut en bas, disparut au milieu du crépitement des artifices. Catlierine triomphait des prouesses de ses enfants. Se tournant vers l'ambassadeur d'Espagne : « Ne manquez pas, lui dit-elle, d'écrire à Sa Majesté Catholique, ce que vous avez vu du Roi mon fils. »

Deux jours après, Âlava rendait compte à Philippe II de la bonne grâce mise par le Roi à rompre la pique et de sa force à l'épée. Chantonnay faisait mander à l'Empereur « que ces petits princes on fort

bien fait J'entens pour enfans comme ils sont » et le morose

Throckmorton, lui-même, vantait à la reine d'Angleterre, leur bonne tenue sous les armes.

Au souper qui suivit, furent conviés les deux envoyés d'Espagne avec les Cardinaux et les dames. A son issue, la Reine-Mère, rassérénée, y entretint gracieusement Chantonnay jusquà l'heure de la retraite. Elle avait trouvé moyen, avant le repas, de se ménager un tête-à-tête avec Alava. Il s'agissait de revenir sur le projet d'entrevue. Une entente avec l'Espagne ainsi publiquement manifestée impressionnerait, pensait-elle, les autres nations. Elle comptait surtout par ce moyen « ployer le Pape à plusieurs choses raisonnables, auxquelles il s'est montré fort dur jusques icy », ainsi qu'elle l'écrivait à un de ses ambassadeurs, c'est-à-dire amener le Saint-Siège à modifier certaines décisions du Concile, qui répugnaient aux gallicans, non moins qu'aux réformés. Mais elle ne s'en ouvrait point à l'Espagnol, et chaque fois qu'elle abordait le sujet de l'entrevue, son interlocuteur faisait dévier l'entretien.

— Je vois bien, finit-elle pas dire en levant tristement les yeux au ciel, que le Roi mon gendre ne se soucie guère de nous voir.

— La faute n'en est pas à lui, Madame, mais à vous-même, qui ne voulez pas lui faire clairement savoir ce que vous entendez traiter dans cette entrevue. Votre Majesté se propose de lui donner un grand retentissement et une éclatante solennité. Mon maître n'y saurait consentir qu'il ne connaisse par avance le bien qui en pourra résulter pour lui, comme pour vous.

— ^ ous croyez donc que notre réunion fera trembler la terre?

— On peut du moins en redouter de graves inconvénients.

— Ce serait pourtant le moyen d'arranger toutes les affaires de religion.

— Mais, Madame, le Roi votre fils a aujourd'hui en main les armes nécessaires pour faire observer les décrets du Concile.

— Certes, rien ne me tient plus à cœur que de régler les questions de religion avant toutes autres, et j'emploierai tous moyens en mon pouvoir y pour y parvenir peu à peu.

— Peu à peu, s'écria l'ambassadeur, mais c'est ce que n'entend pas mon maître.

— Mon gendre serait-il donc curieux de nous revoir dans les mêmes tracas que l'an passé à Orléans?

— Que Votre Majesté bannisse ces alarmes, tout lui sera aisé si elle se décide à retirer sa faveur à d'aucuns personnages peu dignes de sa confiance.

— Nommez-les-moi, s'écria la Reine, en saisissant vivement le bras de l'ambassadeur.

— C'est l'Amiral, répliqua-t-il ; le Roi, ni la religion n'ont de plus grand ennemi.

Catherine demeura muette et l'entretien ne se ranima point.

Qui sait si ces insinuations de l'Espagne ne devaient pas, huit ans plus tard, coûter la vie à Gaspard de Coligny.

Mais, pour lors, la Reine-Mère ne cherchait que dans une pacification générale le salut de son royaume et de sa dynastie. Avant de prendre le repos que lui méritait sa laborieuse journée, elle envoie mystérieusement le cardinal de Lorraine faire une dernière tentative auprès de Throckmorton. Les deux hommes se rencontrent de nuit dans la galerie d'Ulysse : « La Reine, dit le prélat, donnerait de bon cœur quelque satisfaction à la reine Elisabeth, mais pas un du Conseil n'y paraît disposé. » Aussi offre-t-il de sa part 120 000 couronnes, dont moitié payable à la restitution des otages, moitié douze mois plus tard.

Mais l'Anglais persévère dans son refus hautain. Pensant peut-être ébranler les membres du Conseil, il demande le lendemain une audience au Connétable. Introduit dans sa chambre, il le trouve entouré des cardinaux de Bourbon et de Lorraine, des trois princes du sang, Condé, Montpensier et La Roche-sur-Yon, du chancelier de Lhospital et de l'évêque d'Orléans, Morvilliers.

Il leur donne lecture du projet soumis par la Reine-Mère, modifié par lui-même, et insistant avant tout, sur le payement des 500 000 couronnes fixé par le traité de Cateau-Cambrésis.

— Mieux vaut, s'écrient-ils tout d'une voix, courir tous les risques d'une guerre, que de payer pour ratifier un titre périmé.

— Quoi, continue le Connétable, la reine Elisabeth a forfait au traité, et elle vient maintenant demander au roi 500 000 couronnes, et elle persiste à s'arroger le titre et les armes de notre souverain. Il faut qu'elle renonce à de semblables prétentions. Quant à moi, je ne permettrai jamais que le Roi paye l'amende, quand il n'a pas commis la faute.

— Mais, remarque l'ambassadeur, la question des 500 000 écus est indépendante de celle relative au titre de souverain.

— Inutile, reprend le Connétable, de perdre plus de temps.

— Eh bien, dit Throckmorton, qu'on ne parle plus de Calais, miais garantissez-nous le payement des 500 000 couronnes au 20 mars 1566.

— En admettant que le Roi y consente, s'écrie le cardinal de Lorraine, il ne trouverait nul banquier pour s'en porter garant.

— Il est temps d'en finir, tranche alors le Connétable ». et appelant La Salle, il lui fait cérémonieusement reconduire à son appartement l'ambassadeur qui, dit-il, « doit avoir besoin de repos cette nuit ».

Le jour suivant, l'évêque d'Orléans se présentait au nom de la Reine-Mère. « Puisqu'il n'y a rien à faire, dit-il à Throckmorton, vous pourrez partir dès que vous le voudrez », et aussitôt il prit congé. Ce n'était pourtant qu'une feinte. Quelques heures plus tard, le prélat lui proposait, en échange des otages, un des plus beaux joyaux du cabinet du Roi. Et le soir, le cardinal de Lorraine l'abordant dans la galerie : « Que vous semble, lui demande t-il, de l'ofTre de l'évêque? — Est-ce qu'un joyau peut-être mis en balance avec l'exécution du traité. — Eh bien! prenez les 120 000 couronnes. — L'offre d'un joyau valait davantage, la reine en a dans ses cassettes au moins vingt, dont chacun est estimé plus de 500 000 couronnes. »

Ce marchandage allait se répéter chez Catherine sans un meilleur succès.

Throckmorton n'avait plus qu'à prendre congé, ce qu'il fit le lendemain. Au dernier moment, le secrétaire Bourdin tenta un

suprême effort. Si l'Anglais n'y répondit pas, du moins, en regagnant sa prison de Saint-Germain, put-il emporter la conviction que nul en France n'irait plus loin dans la voie des concessions.

Dans le même temps, le procureur général et les quatre présidents du Parlement de Paris arrivaient à Fontainebleau. Ils y étaient appelés à délibérer avec le Conseil sur la publication des décrets du Concile. La discussion commença le 22 février. Nul ne contestait les décisions du Concile sur des points de doctrine, mais certains de ces décrets semblaient contraires aux prérogatives du Roi, en même temps qu'aux libertés reconnues de l'Église gallicane. Et puis, s'il en autorisait la publication, le Roi ne les sanctionnait-il pas comme une loi de l'État? Dès lors, que devenait la tolérance accordée aux réformés?

Le cardinal de Lorraine parla le premier en faveur des décrets. Sa brillante éloquence et l'ardeur de sa parole étaient bien faites pour impressionner le Conseil.

Mais le chancelier de Lhospital, se levant après lui, combattit avec force la proposition. Son visage austère, rendu plus vénérable par sa longue barbe blanche, la gravité de son langage, sa probité reconnue lui donnaient une autorité singulière. Il fît ressortir les dangers de la proposition du cardinal, et se tournant vers lui : « Vous voulez obtenir par des moyens tortueux ce que vous n'avez pu emporter de force.

— Je vous trouve toujours en travers de ma route, quand il s'agit du salut de la France ! répliqua le prélat.

— Par la grâce de Dieu, continua le Chancelier, je me suis toujours fidèlement acquitté de ma charge. Votre Éminence doit savoir qui, dans Vassy, a foulé aux pieds l'édit de janvier, dont la violation nous causa tant de maux. Pour moi, je ne souffrirai jamais que le royaume soit entraîné en de pareilles calamités.

— 11 est temps, s'écria violemment le Cardinal, de lever votre masque. Je ne sais en vérité quelle est votre religion. 11 semble que vous n'en ayez d'autre, que de me nuire, à moi et à tous ceux de ma maison. Quelle ingratitude est la vôtre! Avez-vous donc oublié mes bienfaits?

— Non, répondit froidement Lhospital, et je prétends toujours macquitter, fut-ce au péril de ma vie, de mes obligations envers

Votre Éminence, mais je ne le ferai jamais aux dépens des intérêts et de l'honneur du Roi ».

Le prince leur imposa silence et l'on recueillit les avis, mais la délibération traînait sans aboutir. Quelqu'un s'avisa de remarquer qu'on n'avait même pas encore une expédition en forme authentique des décrets et qu'on ignorait même si le pape les ratifierait en tout ou en partie. Le Conseil sortit d'embarras par cette échappatoire. Il décida de surseoir jusqu'à ce que le Saint-Siège eût lui-même approuvé et transmis les canons.

L'échec du Cardinal n'en était pas moins complet. Bientôt, il quittait la cour pour se rendre dans son diocèse. A en croire ses amis, le séjour de Fontainebleau n'était plus sûr pour lui : on prétendait avoir trouvé arrachés les gonds de deux ou trois fenêtres de la galerie d'Ulysse, voisine de son appartement. Ses parents se retirèrent avec lui .

« Quand l'une des factions sort de la cour, remarquait l'ambassadeur de Venise, on y voit rentrer l'autre. » Le départ des Guises laissait le champ libre à Coligny. 11 arriva presque aussitôt avec sa femme. La présence de l'Amiral ranimait la ferveur de ses coreligionnaires. Ils tinrent un peu partout des prêches, contrairement à l'édit.

Catherine estima nécessaire de donner des gages aux catholiques qui s'en montraient alarmés. Ayant appris que la duchesse de Ferrare faisait prêcher jusque dans le château, elle la pria de s'en abstenir à l'avenir.

Et comme Renée de France résistait.

« Si vous continuez le prêche, lui dit-elle, je ferai pendre Aotre ministre devant la porte. »

Plutôt que de céder, la princesse, et les Coligny avec elle, abandonnèrent Fontainebleau assez mal contents.

Malgré ces bouderies de grands seigneurs, la Reine se croyait assez forte pour maintenir la paix et entreprendre sans arrière-pensée le grand voyage, qui, dans son idée, devait l'affermir encore. Le 13 mars, elle se mettait en chemin, accompagnée de Condé, du cardinal de Guise et du Connétable, qui, toujours souffrant de la goutte, voyageait en litière.

Un mois plus tard, à Troyes, elle arrachait à Throckmorton et à ses

collègues l'acceptation des clauses par lui rejetées à FontaineMeau. Le 12 avril, les signatures étaient échangées et, le lendemain, Catherine annonçait son succès à l'évêque de Rennes. « Sans parler de Calais chacun demeure en ses droits — Les quatre gentilshommes qui avaient été envoyés par delà pour otages de la somme de 500 000 couronnes, à faute de la restitution de Calais dans le temps «convenu du traité de Cateau-Cambrésis nous sont renvoyés et le Roy mon fils, fait bailler à la reine d'Angleterre, d'honnêteté et de courtoisie, 120 000 couronnes. Voilà en peu de paroles tout le principal du dict traité. »

En cet instant, où elle restituait à la France une de ses frontières naturelles, tandis qu'une cour brillante se reformait à ses côtés, la Reine-Mère pouvait croire au triomphe de la politique que durant son séjour à Fontainebleau elle avait persévéramment suivie.

Un avenir trop prochain devait dissiper cette illusion. Bien peu d'années s'étaient écoulées depuis le carnaval de 1564, et Ronsard, qui en avait chanté les joies, s'alarmait devant la menace de nouveaux orages. La pensée du poète, se reportant alors vers les jours d'allégresse sitôt évanouis, lui inspirait ces vers nuancés de regrets.

Quand voirrons nous quelques tournois nouveaux

Quand voirrons nous par tout Fontainebleau

De chambre en chambre aller les mascarades?

Quand voirrons nous au matin les aubades

De divers luths mariez à la vois,

Et les cornets, les fifres, les hautbois,

Les tabourins, violons, espinettes,

Sonner ensemble avecque les trompettes ?

Quand voirrons nous comme balles voler

Par artifice un grand feu dedans fair?

Quand voirrons nous sur le bord d'une scène

Quelque Janin ayant la joue pleine

Ou de farine ou d'encre, qui dira

Quelque bon mot qui vous réjouira?....

Il était encore réservé à la royale résidence d'être réjouie plus tard du bruit de bien des fêtes. Aujourd'hui, le promeneur solitaire qui par un soir d'automne traverse ses cours désertes et ses jardins abandonnés, ne serait-il pas tenté de murmurer comme le poète.

Quand voirrons nous....?

SOURCES

Le détail des négociations poursuivies avec D. Francis d'Alava a été extrait des dépèches originales provenant des arcliives de Simancas, conservées actuellement aux Archives nationales, série K n° 1501; pour les négociations avec Throckmorton, nous nous sommes servi des documents contenus dans le Calendar oj States paper. Les Lettres de Catherine de Médicis, publiées par M. H. de la Perrière dans la Collection des documents inédits, ont fourni un précieux instrument de contrôle et complété les informations d'origine étrangère auxquelles il faut ajouter les Dispacci degli ambasadori Veneziani conservées parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale. En outre de ces pièces diplomatiques, nous citerons la correspondance du nonce Santa-Croce publiée par Cimber et Danjou, les lettres de Perrenot de Chantonnay insérées dans les Mémoires de Condé, une lettre de Théodore de Bèze, publiée au tome XXIV, p. 411 du Bulletin de la Société du protestantisme français.

Nous avons consulté, en outre, les Mémoires de Villevieille, de Castelxau ; les chapitres de Brantôme consacrés à Catherine de Médicis et à Charles IX; le Recueil et Discours du voyage du roi Charles IX, par Abel Jouan; le Traité des carrousels, joutes et tournois, du Père MEXEixRiER.les œuvres de Ronsard et les ouvrages précédemment cités du Père Dan et de MM. Dimier et de La Borde.

27 Septembre 1601-14 Septembre 1606

AUTANT qu'à François P', Fontainebleau devait plaire à Henri IV. L'aspect sauvage et accidenté du site n'était pas pour rebuter le Béarnais, dont l'enfance et la jeunesse s'étaient ébattues au milieu d'une nature plus rude et plus austère, en même temps que plus grandiose. Et le chétif roi de Navarre, devenu le puissant roi de France, s'accommoda le mieux du monde du « chez soy m de son illustre prédécesseur, qu'il appela « ses délicieux déserts. » Chaque année, depuis son avènement, il s'y était arrêté en des séjours de plus en plus prolongés. En 1601, l'année qui suivit son mariage avec Marie de Médicis, reprenant la tradition de nombreux souverains de sa race, il y vint au mois de septembre attendre la naissance de son premier enfant. 11 ne ressemblait plus alors à l'officier de fortune dont il avait la mine lorsque, douze ans plus tôt, a portant un pourpoint usé sur les épaules et au côté par la cuirasse, un haut-de-chausse de velours feuille morte, un manteau rouge écarlate et un chapeau gris avec un panache blanc, » il était venu rejoindre Henri 111 à Plessis-les- Tours. Ce n'était plus alors le chef des huguenots, mais le descendant de Saint Louis, le roi Très Chrétien, réconcilié avec le Pape, en paix avec l'Empire, l'Espagne et le reste de l'Europe. Grâce à lui, la France enfin délivrée du cauchemar des guerres civile et étrangère se prenait à respirer sous l'administration réparatrice de Sully. Ni les chefs des anciennes factions, ni les princes du sang, Conti, Boissons ou Montpensier, n'étaient alors de taille à porter ombrage à ce puissant

souverain. Son héritierprésomptif, un petit cousin, le prince de Condé, jeune enfant de dix ans, fds posthume né du mariage de Henri de Condé et de Charlotte de la Tremoille, n'était rien, et ne pouvait rien que par lui. Mais, si cet héritier ne constituait pas un danger, il ne donnait ni au Roi ni au royaume une force et un appui. Le présent certes était beau, mais qui garantissait le lendemain? Le Roi venant à disparaître, le jeune Condé aurait-il un prestige suffisant pour maintenir l'œuvre de relèvement national si péniblement accomplie? Henri sentait combien la naissance d'un héritier de son sang, en rassurant le pays sur ses destinées futures, consoliderait son propre pouvoir. Aussi souhaitait-il passionnément un fils, bien que par une sorte de superstition assez ordinaire,, il affectât publiquement de n'y pas compter, ^'avait-il pas parié à grand fracas i 000 écus contre le financier Zamet que l'enfant attendu serait une fille? Et cependant il avait promis à la Reine de lui donner Monceaux, un de ses plus luxueux domaines, si elle le rendait père d'un Daupliin. Et un jour, qu'au retour de la chasse, il rencontrait dans un des jardins de Fontainebleau Jean Héroard, l'un de ses médecins ordinaires, il l'avait appelé en lui disant : « Je vous ai choisi pour vous mettre près de mon fils le Dauphin, servez le bien », semblant ainsi par avance exclure la possibilité de la naissance d'une fille.

Six jours plus tard, le 27 septembre, trois princes du sang, le prince de Conti, le comte de Soissons, et le duc de Montpensier étaient mandés dans la chambre de la Reine en même temps que Catherine de Navarre, duchesse de Rar, sœur du Roi, que la duchesse de Nemours et madame de Guercheville, dame d'honneur de la Reine.

Depuis la veille au soir, Marie de Médicis, étendue dans son grand lit de velours cramoisi, auprès duquel on avait apporté les reliques de sainte Marguerite, attendait l'enfant royal. A côté, dans l'ancienne chambre de Saint Louis devenue l'antichambre du Roi, se pressait anxieuse la foule des courtisans. Dans la cour, des courriers tout bottés demeuraient à côté de leurs chevaux sellés, prêts, au premier signal, à porter dans toutes les directions, l'annonce de l'événement.

Depuis huit heures du soir, le Roi, qui ne cessait d'aller et de venir, n'avait plus quitté le chevet de la Reine, qu'il entretenait affectueusement. Celle-ci redoutait la naissance d'une fille: aussi, à

plusieurs reprises, demanda-t-elle « combien on tenait delà lune... », sur l'opinion vulgaire que les filles naissent sur le décours, et les garçons sur la nouvelle lune. Enfin, un peu après dix heures et demie , la sage femme, la dame Boursier, recevait l'enfant. Comme au premier moment il ne criait pas et paraissait faible, la sage-femme le prit en son sein sans le montrer à personne : on lui soufïla du vin dans la bouche et il revint aussitôt. Le Roi, auquel cette scène n'avait pas échappé, triste et le visage défait, n'osait approcher. La Boursier, alors de crier à la Gratienne, femme de chambre de la Reine : « Chauffe-moi un linge. » C'était le signal convenu au cas de naissance d'un Dauphin. A ces mots, Gratienne court porter la nouvelle à Henri. Mais il n'osait en croire ses oreilles. « Si c'était un fils, disait-il, je l'aurais bien vu à la mine de la Boursier. — C'en est pourtant un. Sire. — Est-il vrai, sage-femme, est-ce bien un fils? Ne me trompe pas, ce serait me faire mourir 1 n En même temps, la Reine, impatiente de connaître le sexe de l'enfant, s'était levée toute droite demandant dans sa langue maternelle : « E maschio? » « Je pris alors le parti, raconte la sage-femme, de découvrir un petit peu le nouveau-né et de faire voir au Roy la vérité. Ce digne père, au comble de la joie, levant avec transport les mains au ciel, je vis son visage inondé de larmes, aussi grosses que des petits pois... « Ma « mie, disait-il à la Reine, réjouissez-vous, Dieu nous a donné ce « que nous désirions, nous avons un beau fils. »

Les princes et les dames qui devaient témoigner de la naissance s'approchèrent alors, et le Roi, rayonnant, ouvrant la porte de l'antichambre, portait lui-même la bonne nouvelle à la noblesse qui s'y trouvait réunie. La satisfaction des assistants éclata bruyamment; tous se jetèrent aux genoux du souverain avec une ardeur telle qu'il ne pouvait rentrer dans la chambre et faillit être renversé. « Allons, s'écria-t-il, rendre grâces à Dieu, et que chacun s'y prépare! »

Cependant, devant le feu, on procédait à la toilette du nouveauné. Des mains de la sage-femme, il était passé dans celles de la première femme de chambre, Mlle de la Renoulière. « Baillez-le, lui commanda le Roi, à Mme de Montglat. » C'était la gouvernante, à qui, désormais, le soin du Dauphin allait être commis jusqu'à ce qu'il eût atteint l'âge de « passer aux hommes ». Le médecin Héroard, s'approchant de l'enfant, lui donna dans une cuiller « un

NAISSANCE ET BAPTÊME DE LOUIS XllI 55

peu de mithridate détrempé avec du vin blanc qu'il avala fort bien, et suça ses lèvres comme si c'eût été du lait ». Puis il ordonna à la sage-femme de laver tout le corps de vin vermeil mêlé avec de l'huile, et la tête de pareil vin et d'huile rosat.

L'assistance put alors admirer un enfant « grand de corps, gros d'ossements, fort musculeux, bien nourri, fort poli, de couleur rougeâtre et vigoureux, tout ce que l'on peut penser pour cette petite âge ».

On constata avec attendrissement deux traits de ressemblance avec le Roi son père, la forme des pieds qui, grands et larges à leur extrémité, se rétrécissaient en un talon fort pointu, et un signe surmonté de trois poils noirs au sommet du cartilage de l'oreille gauche.

Pendant cette cérémonie, le Dauphin cria fort peu, mais s'acquitta de cette fonction d'une façon qui ne sembla pas vulgaire, car raconte le bon Héroard « par son cri fit bien paroitre la force de ses poumons, ne criant point en enfant, qui est une chose plus remarquable en lui ».

Étant emmailloté, il fut posé sur le lit de la Reine et placé à sa droite. Pendant un quart d'heure, on l'y laissa, et Marie de Médicis put alors contempler à loisir le fils que pendant de longs mois elle avait appelé de ses vœux. A son tour, le Roi lui avait donné sa bénédiction et plaçant son épée dans la petite main de l'enfant : « La puisses-tu, mon fils, s'était-il écrié, employer à la gloire de Dieu, à la défense de la couronne et du peuple! »

Puis Mme de Montglat avairt emporté le petit prince dans sa chambre, où il fut mis dans son berceau. Il était minuit et demie.

Le Roi, cependant, comme il l'avait annoncé, ne voulut pas se mettre au lit avant d'être allé rendre grâces à Dieu à la chapelle. Il s'y rendit suivi de tous ceux qui se trouvaient à ce moment dans le château. La foule y était telle qu'il y perdit, assure-ton, son chapeau. Lorsqu'il revint, toute la cour flambait de feux de joie et tout résonnait des salves des arquebusades par lesquelles les soldats des gardes manifestaient leur allégresse.

Dès le premier moment, les courriers s'étaient lancés bride abattue pour distribuer la nouvelle au pays. Deux, spécialement destinés à

la famille de la Reine, étaient partis, l'un pour Florence, où régnait le grand-duc son oncle, l'autre pour Mantoue, dont sa sœur la duchesse était souveraine. A Paris, la joie fut sans bornes. Le contrôleur général des Postes, M. de La Varenne en personne, avait tenu à se charger du message. 11 était descendu chez Zamet. L'heureux financier apprit en même temps le succès de la gageure qu'il avait tenue contre le Roi et celui d'une autre de 2 000 écus gagnée contre la Reine à laquelle il avait annoncé la naissance pour un jeudi.

La satisfaction générale se manifesta dans le peuple par des feux de joie, chansons et beuveries ; parmi les gens de lettres par des odes, épigrammes, anagrammes et autres pièces en vers et en prose. C'est Bertaut qui écrit :

Nos vœux sont exaucez, la France est satisfaite,

Nous ioûyssons de l'heur que l'Oracle Prophète,

De nos iustes désirs se promettoit enfin,

La Paix a maintenant une base asseurée;

Et pour rendre éternel le bien de sa durée,

Le Ciel à nos souhaits a fait naistre un Dauphin.

C'est aussi des Yveteaux :

Jeune fleuron du lys qui portes en ta face. Peinte au vif en naissant de tes maieurs la grâce. Et qui ia sur ton front charges la maiesté, Puisses tu désormais avec autant d'heur croistre Qu'en ses besnings aspects le ciel en fait paroistre, Qui fausse de la nuict l'espaisse obscurité!...

11 faisait en ces derniers vers une allusion aux lueurs apparues dans le ciel au moment de la naissance et dans lesquelles l'imagination populaire avait cru reconnaître des chars de feu et des guerriers combattants.

Les hauts dignitaires de l'État firent tous successivement le pèlerinage de Fontainebleau pour présenter leurs hommages et leurs vœux à l'héritier du trône. C'est ainsi que Messire Achille de Harlay, premier président du Parlement de Paris; M. le cardinal de Gondi, évêque de Paris ; Messire de Nicolaï, premier président de la Chambre des Comptes, M. de Charmeaux, prévôt des Marchands; Messire

PLANCHE n Naissance de Louis XIII, d'après une estampe allemande.

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Pomponne de Bellièvre, chancelier de France, le duc de Mayenne, et d'autres grands personnages, furent admis à l'honneur de voir « remuer » Monseigneur le Dauphin dans son berceau.

Tout, d'ailleurs, allait pour le mieux au château, et Henri pouvait bientôt écrire a son ami Sully : « Vous ne sauriez croire combien ma femme se porte bien, vu le mal qu'elle a eu : elle se coëffe ellemême, et parle déjà de se lever; elle a un tempérament terriblement robuste et fort. Mon fils se porte bien aussy. Dieu mercy I Ce sont les meilleures nouvelles que je puis mander à un serviteur fidèle et affectueux et que j'ayme. »

Le Roi, si fier de sa paternité, manifestait à sa façon la tendresse qu'il éprouvait pour son rejeton. Un jour que l'enfant avait été porté près de sa mère, Henri voulut le rendre lui-même à la nourrice, couché sur un oreiller de velours. Mais ses mains habituées au maniement des armes étaient moins adroites à tenir un nouveau-né : comme il le soulevait pour lui donner un baiser, l'enfant glissa sur le velours et le Roi ne baisa que l'oreiller. Heureusement, la nourrice veillait qui, empoignant son nourrisson, l'empêcha de tomber sur le plancher. Depuis ce jour le Roi ne le porta plus, ni ne le j^rit entre ses bras.

Le petit prince n'en co»ntinuait pas moins à donner les signes d'une superbe santé ; « quand il tetoit, c'étoit à si grandes gorgées qu'il en tiroit plus à une fois que les autres ne font en trois ; aussi sa nourrice étoit à toutes heures presque à sec. « Cette dernière, nommée Marguerite Hotman, pensa remédier au défaut de son lait en mangeant plus que de raison. Elle ne réussit qu'à se rendre malade. Pour satisfaire l'avidité de l'enfant et conserver sa place, elle imagina alors de lui donner à sucer du lard frais bouilli : mais il parvint avec ses gencives à en couper un morceau qu'il faillit avaler. La fraude fut découverte. Une consultation de quatre médecins assemblés à la demande du Roi et de la Reine décida qu'une seconde nourrice, la dame Lemaire, viendrait en aide à la première. Le Dauphin avait alors trois semaines.

Huit jours plus tard, son père, complètement rassuré, l'envoyait au château de Saint-Germain, qu'il avait choisi pour lui servir de résidence tant que durerait sa nourriture. Le 25 octobre, à deux heures, le prince couché dans un berceau d'osier était placé dans la litière

de la Reine, où il s'endormait sans s'éveiller jusqu'à Melun. Le voyage dura trois heures. A la porte de la ville, le lieutenant général du bailliage accompagné de ses six conseillers présenta leurs hommages; les quatre échevins firent de même, puis, déployant au-dessus de la litière un dais de taffetas blanc, ils se mirent en marche jusqu'à l'hôtel de M. de La Grange oîi l'on devait passer la nuit. Depuis la porte du Gâtinais jusqu'à ce logis situé dans l'île, les rues tendues de blanc retentirent des acclamations du peuple dont elles étaient remplies. Beaucoup de personnes furent admises à voir « remuer » le Dauphin et sans l'intervention du médecin certaines, dans le transport de leur tendresse, auraient commis l'indiscrétion de le baiser.

Le lendemain, le cortège se remettait en marche, faisant halte à Lieusaint, et couchait à Villeneuve-Saint-Georges. Ce ne fut que le lundi 29 octobre, que le Dauphin parvenait à sa résidence de Saint- Germain. Son voyage avait duré cinq jours.

La naissance de ce fils avait procuré à Henri IV de douces et intimes satisfactions. Mais le fin Béarnais n'eût pas été lui-même s'il n'eût cherché à tirer parti de l'événement dans l'intérêt de sa politique. Son fils avait été simplement ondoyé dès les premiers instants de son existence et les cérémonies solennelles du baptêm e furent reculées à une date indéterminée. 11 fallait trouver au futur roi de France un parrain de la plus haute qualité. Parmi tous les personnages portant couronne auxquels il pouvait demander cet office, Henri n'hésita pas à choisir le souverain au triple diadème, le Pape Clément Vlll. La France catholique ne s'était en effet ralliée au roi de Navarre que par nécessité et par lassitude. Parmi beaucoup de ses nouveaux sujets quelques doutes subsistaient sur la sincérité de l'utile conversion du prince. Il voulut parce choix dissiper tous les doutes, en donnant une marque aussi éclatante de son orthodoxie. Il pensait aussi acquitter par là une dette de reconnaissance envers le Saint-Père, dont la complaisance, en brisant son union stérile avec Marguerite de Valois, lui avait permis la satisfaction d'une descendance légitime.

C'est bien la pensée qui se dégage de la lettre que de Fontainebleau il écrivait au Pape le 15 octobre lOOl : « Puisque Vostre Saincteté est fauteur de cette mienne félicité qui est commune à toute la nation

françoise, elle le seraencores, s'il luy plaist, de sa perfection : ce qui adviendra quand ce sien et mien fils sera faict et incorporé àl'Église et que le nom qu'il doibt porter luy sera imposé de la part de Vostre Saincteté. Très Saint Père, c'est donc la prière que je luy fais par la présente, laquelle je supplie Vostre Saincteté m'accorder. »

Le Pape ne pouvait qu'être touché de la supplique . Il y répondit favorablement, et, quelques semaines plus tard, il envoyait en France Monseigneur Barberini porteur de la bénédiction pontificale pour le Roi, la Reine et le Dauphin, en même temps que d'une croix d'or renfermant des reliques et des langes bénits destinés à son filleul.

On demanda pour marraine la sœur aînée delà Reine, Eléonore de Médicis, duchesse de Mantoue. Des considérations d'ordre purement sentimental paraissent avoir dicté ce choix. Cet honneur était d'ailleurs bien dû à la famille de la princesse dont l'heureuse fécondité comblait les vœux du royaume. « Gomme la Royne et moi vous aimons de tout nostre cœur, écrivait Henri à sa belle sœur, et croyons que vous faictes le semblable de nous, non seulement je suis assuré que ,vous ne serés moins resjouie que nous mesmes de la grâce que

Dieu nous a faicte mais aussy je désire avec elle (la Reine) qu'il

(le Dauphin) soit porté à l'église et tenu sur les fonts de vostre main avec nostre Sainct Père. »

On fut très flatté à Mantoue. Et bientôt un berceau de bois précieux était adressé à Saint-Germain par la marraine, comme gage de son acceptation.

Le Roi, cependant, ne se hâta point de profiter de ces bonnes Aolontés. Des soucis et des préoccupations plus grands vinrent successivement le distraire de la réalisation de son projet. Son fils avait dépassé la moitié de sa cinquième année qu'il n'était pas encore baptisé, ni même nommé. Les lettres écrites au nom du jeune prince étaient simplement signées « Daulphin », seul vocable sous lequel il fut désigné. Henri jugea le moment venu de procéder à la cérémonie différée. 11 en fixa la célébration au mois de septembre 1606, dans la cathédrale de Paris.

Seulement, depuis la naissance de son fils, la famille royale s'était augmentée de deux princesses : l'une, comme son frère, née à Fontainebleau le 22 novembre 1602, l'autre au Louvre le 10 février 1605. Ce n'était donc plus un seul, mais trois baptêmes qu'il fallait célébrer.

Le Roi décida sagement de ne faire qu'une cérémonie. Toutefois, il lui fallait se pourvoir de parrains et de marraines pour chacun des enfants.

La duchesse de Mantoue vivait toujours : Clément VllI, au contraire, était mort l'année précédente. Son successeur Paul V accepta de le remplacer.

L'opportunisme de Henri lui inspira la pensée de demander au Roi d'Angleterre de tenir sur les fonts sa fdle aînée avec l'infante Isabelle, fille de Philippe II, devenue par son mariage archiduchesse d'Autriche et souveraine des Pays-Bas. En prenant pour parrain de la princesse un monarque protestant, il comptait satisfaire ceux de ses anciens coreligionnaires que le choix du Pape aurait pu effaroucher.

Pour la seconde princesse, il s'adressait au duc Charles de Lorraine et à la grande-duchesse de Toscane, tante de Marie de Médicis.

Les négociations commencèrent dans ce but dès le mois de juin 1606.

La Boderie, son ambassadeur en Angleterre, fut chargé de représenter à Jacques P"^ la démarche de son souverain comme un témoignage de fraternelle amitié. « Parle moyen duquel, écrivait-il, oultre les filtres de frères et anciens amys qui nous lient et conjoignent ensemble si cordialement, nous adjousterons et acquerrons encore celuy de compères qui nous restreindra et nous obligera de plus en plus à nous entr'aimer et affectionner nostre amitié réciproque, comme ce portera nos enfants à imiter la sincérité de dont nous y aurons procédé. »

Il continuait en exprimant le regret que les engagements antérieurement pris vis-à-vis du Saint-Siège ne lui eussent pas permis d'offrir à son bon frère le parrainage du Dauphin. 11 n'osait espérer que celui-ci pût venir en personne remplir son office « cependant, ajoutait-il, si ce bonheur m'arrivoit, je me promettrois bien de luy faire recevoir tant de sortes de plaisir à la chasse qu'il en seroit content ».

Malgré la séduction de ces alléchantes perspectives, l'ambassadeur ne réussit pas dans sa mission.

Le roi d'Angleterre s'inspirait, disait-il, de l'avis de son conseil, comme de ses sentiments pour le roi de France, mais il ne pouvait.

soit par lui-même, soit par son représentant, tenir le second ran^ à la cérémonie. Il ne saurait accepter que le parrainage du Dauphin ; sinon celui de la princesse, mais à la condition du moins qu'elle eût le pas sur son frère.

11 n'était pas possible à Henri de souscrire à ces prétentions. Sa déconvenue fut grande. Il sut pourtant la dissimuler assez habilement et trouver dans l'attitude de son bon frère d'Angleterre un prétexte à remerciement. Peutêtre, malgré tout, surprendrait-on quelque nuance d'ironie, entre les lignes des instructions nouvelles que le 0 juillet il adressait à son ambassadeur : « Je veux que vous remerciés, en mon nom, mondict frère de la franchise et liberté dont il a procédé, m'estant une preuve très certaine de l'amitié qu'il me porte et du désir qu'il a de la perpétuer Il m'en fust demeuré un regret perpétuel, s'il en eust usé autrement estant certain que le vray moyen d'exprimer et asseurer une parfaite amitié est de fuir la dissimulation et procéder franchement et candidement ainsy qu'il a faict en ceste occasion. »

Le Roi fut plus heureux dans ses autres démarches. Toutes furent agréées. Mais il renonça à chercher un parrain pour sa fille aînée. La jeune Madame dut se contenter de sa seule marraine, l'infante Isabelle.

Là ne devaient pas s'arrêter les tribulations que ce triple baptême réservait à Henri IV. Il rêvait d'environner cette cérémonie dun lustre sans pareil. Elle devait dans sa pensée servir de prétexte à des festins, mascarades, tournois, courses de bagues et divertissements de toute sorte, en l'honneur des parrains ou de leurs représentants. Déjà, dans Notre-Dame, on dressait les tribunes, on disposait les tentures en vue de la solennité. Â.u Palais, oii devait se réunir le cortège et se donner le banquet sur la fameuse table de marbre, commençaient d'autres préparatifs.

Le 19 juillet, le Roi écrivait encore à Sully : « Mon cousin, je vous fais ce mot pour vous prier de me faire donner l'argent qui sera nécessaire pour me faire faire quelques habits suivant le mémoire que Sancerre, contre-roUeur de mon argenterie vous baillera et de quoy j'ay besoin, en attendant ce qu'il me faudra pour les tournois ))

Mais voilà que la peste, qui vient d'éclater à Paris, suscite de graves

inquiétudes et deux jours plus tard, le 21 juillet, le prince mande à son ministre; « Mon amy si la peste augmente à Paris à la fin de

cestelune, il faudra que nous facions nos baptesmes ailleurs mais

aussy si la maladie cesse, j'ay délibéré d'exécuter dans ladicte ville tous les desseins que nous avons faicts sans les retrancher »

Yain espoir : rapidement, la contagion fait de nouveaux progrès; le souverain doit céder devant elle, et le 23 juillet, il se résigne à ordonner la cessation des préparatifs. La cérémonie ne se peut plus cependant différer. Mais où la célébrer? « Je crois, écrit-il à Sully, que Fontainebleau sera plus propre qu'aucun aultre lieu... nous nous passerons aussy de combats à la barrière comme de tous les aultres, et faudra se contenter de pourveoir à la despense ordinaire et accoustumée des baptesmes et à mes habillemens... »

Voici donc Fontainebleau, berceau du Dauphin et de l'aînée des princesses, choisi pour y solenniser leur baptême. Sa vieille réputation de salubrité lui vaut ce nouvel honneur.

Mais ici, autre embarras. La grande chapelle inachevée est livrée aux ouvriers, encombrée par les échafaudages du peintre Fréminet qui décore les compartiments de la voûte. Les deux autres chapelles, la haute et la basse, dédiées à saint Saturnin et à la sainte Vierge, sont trop petites. Le ministre Villeroy s'inquiète : « Le Roy, écrit-il à son collègue Sully, sera incommodé à Fontainebleau de sa chapelle. » Faudra-t-il couvrir de tapisseries la grande chapelle, ou se servir de la grand'salle? a Puisque, conclut-il, nous devons vous voir bien tost, vous pourrez en dire votre advis à temps pour y pourvoir. »

Ni l'un ni l'autre de ces partis ne fut suivi. On en adopta un troisième, vraisemblablement suggéré par Sully, et qui consistait à employer la cour Ovale abritée par un immense vélum.

Cependant, les grands personnages qui devaient prendre part à la cérémonie commençaient, dès la fin de juillet, à arrivera Villers-Cotterets, où se tenait alors la cour. C'est d'abord le duc de Lorraine, le parrain de la seconde princesse, puis la marraine du Dauphin, la duchesse de Mantoue. Elle revenait, en compagnie de son fils, Ferdinand de Gonzague, de célébrer en Lorraine, les noces de sa fille avec le duc de Bar, veuf de la sœur d Henri IV. Le Roi leur fait fête et les traite magnifiquement; après quoi, il se prépare à les mener tout droit à Fontainebleau, mais la princesse italienne souhaite

ardemment de connaître Paris, sans se soucier de la peste. Le bon Henri ne sait pas résister au désir de sa belle-sœur. 11 vient donc dans sa capitale « faire un tour pour y accompagner la duchesse de Mantoue... qui ne s'en pouvoit pas retourner ni sa compagnie contente, sans avoir veu ceste ville. »

On profitera de ce séjour pour aller voir à Saint-Germain les enfants royaux et les présenter à leurs parrains. Le Dauphin, sur le point d'entrer dans sa sixième année, accusait déjà sa personnalité par mille traits de caractère, minutieusement relevés chaque jour par le médecin Héroard. L'éducation qui lui était donnée égalait, si elle ne la dépassait, en grossièreté et en liberté de propos et de gestes, tout ce que la fantaisie débridée d'un Rabelais a pu imaginer aux premiers chapitres de son Gargantua. Non- seulement l'entourage subalterne de l'enfant, mais sa gouvernante, mais les nobles dames et les grands seigneurs qui le venaient visiter, mais son père et même sa mère, lui tenaient des discours ou faisaient devant lui des remarques dont la pudeur la moins chagrine n'hésiterait pas à prendre ombrage aujourd'hui. Le Roi n'avait-il pas imaginé de faire élever avec lui, le duc et le chevalier de Vendôme, enfants de Gabrielle d'Estrées, et ceux de la marquise de Verneuil, en l'obligeant à les traiter en frères. Ces pratiques semblent avoir révolté l'honnêteté naturelle de l'enfant. Un jour, à Mathurine, la folle de la Reine, qui lui demande assez indiscrètement (il n'avait pas encore trois ans) : « Viens çà; seras-tu aussi ribaud que ton père.^ » il répond froidement, après avoir réfléchi : a Non. « Quant aux Vendôme et aux Verneuil, qu'il se voyait contraint d'appeler « Féfé Vendôme », « Féfé Chevalier » et « Féfé Verneuil », il s'efforçait de les tenir à distance et disait en parlant ■d'eux : « C'est une autre race de chiens. » Il avait pour son père une tendresse mêlée de crainte et d'appréhension, que justifiait la bonhomie affectueuse du Roi, dont parfois les taquineries et les accès d'autorité le rebutaient. Les armes et la musique avaient été dès son plus jeune âge, ses distractions favorites. Revêtu d'un hausse-col et armé d'une pique, il se plaisait à monter la garde devant sa chambre. Il faisait exécuter pendant ses repas des concerts de voix ou d'instruments, s'exerçant lui-même à jouer du luth. Il aimait également à dessiner et à voir dessiner et modeler, s'intéressait aux peintures de Fontainebleau ainsi qu'aux travaux des artisans, qu'il s'ingéniait à

imiter et à exécuter par lui-même. Très convaincu de la supériorité de son rang, qu'il prétendait faire respecter par tous, il semblait déjà par instants, éprouver le dégoût de ses servitudes. Très peu de jours avant son baptême, une des femmes à son service, Mlle de Ventelet lui dit : « Monsieur, il faut être bien sage pour votre baptême, ou autrement, Maman aurait un autre dauphin, qu'elle ferait baptiser. » Il répond sans sourciller : « Et puis? il m'en soucie bien ! j'en serais bien aise, j'irais où je voudrais, on ne me suivrait point. »

Tout de même, lorsque son père vient à Saint-Germain le 9 août, il court au-devant de lui, lui saute au cou, et embrasse gentiment son cousin Don Ferdinand de Gonzague, qu'il voit pour la première fois. Trois jours plus tard, c'est la Reine qui lui conduit sa marraine, la duchesse de Mantoue. 11 fait à la duchesse de grandes caresses. Elle lui donne une écharpe de gaze d'or et d'argent, où est suspendu un u poignard garni à l'antique » et le lui passe au cou.

Il veut alors donner aux princesses le spectacle de son savoir faire, envoie chercher ses armes, endosse son corselet, prend sa pique, fait armer toute une compagnie d'enfants de son uge et manœuvre avec eux dans la galerie du château neuf. Mille baisers l'en récompensent, au moment où les dames reprennent le chemin de Paris.

Quelques jours après, le 30 août, c'est le cardinal de Joyeuse, légat chargé de représenter le Pape au baptême, qui vient visiter son filleul avant de se rendre à Fontainebleau.

Le départ du Dauphin était fixé au lendemain; mais, nouveau contre-temps, une indisposition soudaine retient l'enfant à Saint- Germain. La gouvernante dépêche aussitôt un courrier à Fontainebleau, où le Roi s'est rendu depuis plusieurs jours, et lui demande des instructions. « Madame de Monglat, lui répond-il, vous avez bien fait de ne faire partir mon fils à cause de ce flux de ventre qu'il a pris. J'espère que ce ne sera rien, Dieu aydant, et qu'il s'en portera mieux, que vous pourrez partir mardy. Cependant dépeschez moy tous les jours quelqu'un pour m'apporter de ses nouvelles. Adieu, Madame de Monglat. »

Mais la santé du prince ne permit pas de se mettre en route au jour indiqué par son père.

Puis, autre sujet d'alarmes à Saint-Germain. On y apprend qu'un laquais de la reine Marguerite, femme divorcée d'Henri IV,

Représentation des cérémonies et de l'ordre gardé au baptême dé Monseigneur le Dauphin (Louis XIII) et de Mesdames ses sœurs.

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vient de mourir de la peste dans récurie de la princesse. Cette dernière qui éprouvait pour le Dauphin une tendresse quasi-maternelle ne s'était pas contentée de l'instituer son héritier, elle ne cessait de le combler de cadeaux et d'attentions de toute nature. Or, elle venait, pour faciliter le voyage de l'enfant, de lui envoyer sa litière par plusieurs de ses gens, au nombre desquels se trouvait le défunt atteint sitôt son retour.

Pour conjurer le danger, on eut recours aux ressources les plus subtiles de la médecine de l'époque et Héroard administra à l'héritier du trône u six muscardins oii il entrait du bézoar, de la licorne, etc. »

Le bézoar et la licorne ne faillirent point à ce qu'en attendait la science. Dès le lendemain le prince était sur pied et le samedi 0 septembre, il prenait le chemin de Fontainebleau.

La première étape devait s'achever à Meudon dont le château était désigné pour le coucher. Mais de loin, la tendresse inquiète d'Henri IV veillait sur les pas de son fils. Il vient d'apprendre qu'il existe en ce château quelque soupçon de maladie. Tout de suite, il en avise M. de Souvré, le gouverneur, lui commandant de modifier pour le mieux l'itinéraire. Parti de Saint-Germain à midi et demi, le cortège arrive à Meudon à quatre heures, mais il évite le château. On demande l'hospitalité à un simple particulier, M. Garrault, trésorier de l'Extraordinaire. Le Dauphin se montre fort déçu. On lui a parlé d'un beau château. « Où est-il? » demande l'enfant. « Monsieur, il est tout là-haut. — Pourquoi m'y a-t-on pas logé? » répliquet-il, comme soupçonneux d'un manquement à sa personne.

Et les jours suivants, le voyage continue paisiblement par courtes étapes. Chilly, Villeroy, Fleury, somptueuses demeures de financiers ou de ministres, fournissent tour à tour au Dauphin une hospitalité dont il ne peut plus se plaindre. Le 13 septembre, cinquième jour de la route, il quitte vers une heure le château de Fleury. A une lieue de Fontainebleau, en pleine forêt, une grande quantité de noblesse arrive à sa rencontre et grossit son escorte jusqu'au château, où il fait son entrée à trois heures et demie. Le Roi, la Reine et la duchesse de Mantoue l'y attendaient. Il leur présente ses hommages, on le choie, on l'embrasse, après quoi, comme un homme, il joue à la paume et soupe avec ses parents. Sitôt après, on le met au lit, car il faut

prendre des forces pour la cérémonie du lendemain, mais il ne s'endort qu'après avoir devisé avec les jeunes d'Épernon.

Dès huit heures, le matin du 44 septembre, on le fait lever et tout de suite il endosse l'habit de satin blanc qu'il doit porter au baptême. Il commence sa journée par une visite à ses parents, puis à la chapelle de Saint-Saturnin. A onze heures trois quarts, il va dîner, mais le baptême n'est que pour quatre heures. L'enfant, dans son bel habit, ne sait que faire : il s'ennuie. Pour tromper son désœuvrement, on lui fait visiter les apprêts delà cérémonie.

On croit généralement qu'elle fut célébrée sous le dôme qui surmonte de si originale façon l'entrée de la cour Ovale et qu'on a coutume d'appeler te baptistère de Louis XIII. Ce petit monument n'a été édifié que plus tard pour perpétuer le souvenir de l'événement, à la place même où il avait eu lieu. Une estampe et plusieurs relations de l'époque ne laissent aucun doute sur ce point.

Une plate-forme en charpente, de la hauteur du premier étage, reliait les deux ailes de la cour Ovale, du côté où s'éleva plus tard la cour des Cuisines. Elle était entourée de riches et superbes tapisseries. Au milieu, un espace carré de 5 toises en tous sens était clos d'une balustrade recouverte de tapis. On y avait dressé un autel surmonté d'un dais et paré de tous les ornements de l'ordre du Saint-Esprit : tapisseries de soie et d'or, tentures de satin brodées de langues de feu, orfèvrerie d'or et de vermeil, cristaux de roche et émaux de Limoges, conservés jusqu'à nos jours dans les galeries du Louvre et de Cluny. En avant de l'autel, un piédestal drapé de toile d'argent supportait le précieux bassin arabe qui, d'après la tradition, avait servi au baptême de Saint Louis. On l'avait fait venir de Vincennes, où il était gardé dans la Sainte-Chapelle du château, pour l'usage des Enfants de France. « C'est, dit une relation contemporaine, une cuve... à l'antique, car elle a esté fabriquée dès l'an huit cens nouante sept; elle est de cuivre rouge, toute couverte de plaques d'argent, entaillez si artistement que le cuivre ne se voit que par filets. » On la peut encore admirer au Louvre. Une nappe brodée la recouvrait et un dais était suspendu au-dessus.

Un large pont de charpente, traversant la cour dans toute sa longueur, conduisait de la plate-forme au pavillon de Saint-Louis, où se trouvait l'antichambre du Roi « qui estoit percée pour rencontrer

le plain-pied de la terrasse de la cour de la Fontaine, et c'estoit par où devoit passer la cérémonie au partir des chambres de parade qui estoient au grand corps de logis d'entre la cour du Cheval et la cour de la Fontaine ». Ces chambres de parade occupaient l'emplacement de l'appartement dit aujourd'hui « des Reines-Mères «. Elles étaient au nombre de trois, l'une pour le Dauphin, les deux autres pour ses sœurs. On les avait ornées de tapisseries, choisies parmi les plus belles du garde-meuble. Celle de la chambre du Dauphin représentait « l'Histoire de Coriolanus ». Celle de la chambre de Madame aînée « l'Histoire de Diane ». La chambre de la petite Madame avait reçu la tenture dite des « Devises de Pau ». C'était une ancienne tapisserie des rois de Navarre toute en broderie d'or et d'argent.

Dans chaque chambre « y avoit lict de parade sur plate-forme, avec couverture d'hermines traisnantes avec un grand dais pardessus fort magnifique et le manteau royal de toile d'argent fourré d'hermines estendu sur le pied du lict pour servir à Monseigneur le Dauphin porté aux Fonts » .

De chaque côté du lit, une table recouverte d'un tapis et surmontée d'un dais, l'une pour mettre « les honneurs » des enfants et l'autre pour mettre ceux des parrains ou « compères ».

On donnait le nom d' « honneurs » aux différents ustensiles nécessaires à la cérémonie.

Ceux des enfants étaient le cierge, le cresmeau ou linge destiné à couvrir la tête du nouveau baptisé après les onctions, et la salière; ceux des « compères » le bassin, l'aiguière et la serviette. Monseigneur le Dauphin mené en sa chambre de parade après avoir considéré l'histoire de Coriolanus « se y ennuie incontinent » de cet ennui qui devait demeurer jusqu'à sa mort son plus fidèle compagnon. On s'efforce de l'en distraire en lui parlant de la cérémonie dont l'heure s'approche, mais alors il s'effraye, craignant l'eau qu'on va lui jeter et dont son père, par taquinerie, lui avait donné l'appréhension.

Enfin, quatre heures sonnent : l'enfant est couché tout habillé sous les hermines de son lit de parade, la chambre est envahie par les princes et princesses du sang et par les grands personnages chargés du service d'honneur. « Du costé droit du lit, Mme la prin cesse de Condé et la princesse de Conty; du costé gauche, Mme la comtesse de Soissons et Mme de Montpensier. Mmes de Condé et de

Soissons se mirent à découvrir le lict; la princesse de Gonty à lever l'enfant pour le bailler au compère pour porter aux fonts ; et Mme de Montpensier pour le démailloler aux fonts. Madamoiselle de Bourbon estoit auprès des tables pour donner les honneurs aux princes qui les dévoient porter. »

Pendant ce temps, d'autres personnages des plus qualifiés avaient été chercher à leurs appartements le parrain et la marraine pour les mener auprès de leur tilleul. Le cardinal de Joyeuse, parrain par procuration, avait émis la prétention de se soustraire à cette cérémonie et d'attendre, assis seul sous un dais auprès de l'autel, l'arrivée du cortège. On consulta les précédents et l'on trouva qu'au baptême du Dauphin François, fils de François I", le duc d'Urbin, neveu du Pape et parrain, non seulement avait été w quérir l'enfant à sa chambre de parade », mais l'avait lui-même « porté aux fonts ». Le cardinal rassuré daigna se désister de la prétention. Mais d'autres difficultés avaient surgi entre plusieurs grands personnages. Le duc de Bouillon, en qualité de descendant des princes souverains de Sedan, entendait passer avant tous les ducs. Il n'avait pu l'obtenir. Plutôt que de marcher au rang de sa pairie, il avait quitté la cour dès la veille.

Le duc de Nemours avait contesté sans succès au prince de Vaudemont, fils du duc régnant de Lorraine, la charge de porter le cierge : il prétexta une chute de cheval pour se dispenser de paraître au baptême. Enfin, au moment de se rendre à la cérémonie, le duc de Nevers disputa au duc de Guise la queue du manteau royal du Dauphin et s'en alla mécontent, faute d'avoir eu satisfaction.

Sitôt arrivés dans la chambre de leur filleul, le légat et la duchesse de Mantoue reçurent les hommages de l'assistance. Cependant, dans les chambres voisines, les deux petites princesses venaient d'être levées avec le même cérémonial que leur frère. Les parrains et les membres de leur service d'honneur s'y trouvaient tous rassemblés. Le grand maître des cérémonies, M. de Rhodes, donna le signal du départ, et les trois cortèges réunis se dirigèrent processionnellement vers la cour Ovale.

Une double haie de suisses et d'archers, portant des flambeaux, bordait la terrasse de la cour de la Fontaine et le pont qui, de l'antichambre du Roi, conduisait à l'autel à travers l'autre cour. Les tambours et trompettes marchaient en tête, suivis des gentilshommes

ordinaires de la chambre, un flambeau de cire blanche à la main, puis les hautbois précédant les hérauts et le roi d'armes. Les chevaliers du Saint-Esprit s'avançaient ensuite en longs manteaux avec le collier de l'Ordre au cou, chacun tenant un flambeau. Après eux commençait le cortège de la petite Madame.

C'était d'abord six grands officiers portant les « honneurs », puis la princesse dans les bras du maréchal de Boisdauphin; Mme de Chemerault portait la queue de son manteau royal, et douze jeunes seigneurs en toque et manteau brodés d'argent et de perles, l'entouraient en tenant des flambeaux.

^Son parrain, le duc de Lorraine, marchait après, suivi de Don Jean de Médicis. Ce personnage remplaçait la marraine, la grande duchesse de Toscane sa belle-sœur, qui n'avait pu quitter ses Etats.

Immédiatement ensuite venait le cortège de Madame ainée, dans le même ordre. Six ducs ou maréchaux de France portant les « honneurs », la princesse tenue par le prince de Joinville de la maison de Guise, Mlle de Rohan soutenant la traîne du manteau, avec l'escorte brillante des douze jeunes gentilshommes porte -flambeaux- Mais ici pas de parrain, par suite de la défection du roi d'Angleterre. La marraine, l'infante archiduchesse des Pays-Bas, s'était fait représenter par sa tante, la duchesse d'Angoulême. Cette princesse, dernier reste du sang des Valois, s'avançait majestueuse dans sa robe à longue traîne que portait Mlle de Montmorency, la toute jeune fille du Connétable. Elle précédait le cortège du Dauphin, dont faisaient partie tous les princes du sang. En tête, marchaient les honneurs. Le prince de Yaudemont portait le cierge, le chevalier de Vendôme le crémeau, le duc de Vendôme la salière, le duc de Montpensier le bassin, le comte de Soissons l'aiguière, et le prince de Conti la serviette, posée sur un coussin de drap d'or. Derrière eux, paraissait « plus blanc qu'un cygne » le Dauphin, le visage souriant, dans les bras de son gouverneur M. de Souvré. L'honneur de le porter revenait au premier prince du sang, le jeune Henri de Condé : mais ce prince âgé de quinze ans seulement, de santé délicate, et relevant d'une longue maladie, ne pouvait s'acquitter de son office. 11 tenait simplement la main de son royal cousin, dont le duc de Guise soutenait le manteau victorieusement conquis sur le duc de Nevers.

La gouvernante, Mme de Montglat, le suivait, tandis qu'à ses côtés

70 NAISSANCE ET BAPTEME DE LOUIS XlII

marchaient avec des flambeaux vingt jeunes seigneurs couverts de broderie d'or et de pierreries.

Le cardinal légat s'avançait dans sa cappa magna, bientôt suivi par la duchesse de Mantoue. Elle s'appuyait sur son fils Ferdinand de Gonzague, sa longue traîne portée par sa dame d'honneur.

Enfin paraissait la troupe radieuse des princesses et des dames. Seule la princesse douairière de Condé, en deuil perpétuel de l'époux qu'on l'accusait d'avoir empoisonné, jetait sur leur groupe la note sombre de ses vêtements noirs, enrichis pourtant d'une broderie de jais. Les autres s'étaient parées des plus brillantes couleurs que relevaient encore des broderies d'or et d'argent, et que mille joyaux constellaient. Leurs femmes soutenaient les traînes de leurs manteaux, dont la longueur variait en proportion de leur rang. La marche était fermée par les capitaines des gardes.

Au moment où la tête du long cortège s'engageait sur le pont qui la traversait, la cour Ovale présentait un incomparable spectacle.

Du pavé jusqu'au balcon de fer, qui règne tout le long du premier étage, des gradins s'élevaient en amphithéâtre garnis d'un peuple immense. Au balcon et aux fenêtres du château, se pressaient, somptueusement vêtus, les gentilshommes et les dames qui n'avaient pas de rôle dans la cérémonie.

Une immense toile azurée, semée des cliiflVes royaux, de fleurs de lys et de dauphins brodés en or, laissait pénétrer par des découpures, également en forme de dauphins et de fleurs de lys, la lumière doucement tamisée d'un soleil resplendissant. Sous l'action du vent qui soufflait assez violent, elle se soulevait par instants; un rayon plus vif venait alors jeter sur fassistance une lueur plus vive, « mais, dit un contemporain, les cappes, lestocques, les boutons et lesespées des princes et seigneurs couvertes Sle pierreries éclatoient plus que ne faisait le iour. La garde seule de l'espée du duc d'Espernon valoit plus de trente mille escus. L'ornement et le lustre des princesses et dames de la Cour estoil admirable pour ce que la veiie ne pouvoit soutenir la splendeur de l'or, ni la candeur de l'argent, nile brillant des perles et pierreries quicouvroient leurs habillemens. »

D'une fenêtre de leurs appartements, le Roi et la Reine assistaient à la cérémonie. Marie de Médicis s'était fait faire une robe m laquelle estoit couverte de trente-deux mille pierres précieuses et de trois mille

diamans, et fust estimée par les Joyaliers et Orfeures à la valeur de soixante-cinq mille escus. » Mais elle ne put en supporter le poids malgré sa robuste stature. 11 lui fallut se contenter d'une plus sobre parure, car la naissance prochaine d'un nouveau prince l'obligeait à quelques ménagements.

Au pied de l'autel tout chargé de lumière attendait, revêtu de ses habits pontificaux, le cardinal de Gondi, évêque de Paris, assisté des aumôniers et chapelains de la cour. A droite, sur des banquettes, se tenaient assis treize autres évêques ou prélats; sur des banquettes également, le garde des sceaux, les conseillers et secrétaires d'État. En arrière, dans des tribunes, se faisaient entendre deux chœurs de musique.

Après avoir défilé devant l'autel, les cortèges des deux princesses s'écartèrent pour laisser la première place au Dauphin leur aîné. Lorsque, entre ses parrain et marraine, il se fut placé devant les fonts, le cardinal de Gondi, s 'approchant, lui demanda : « Monsieur, que demandez- vous? » L'enfant, préalablement stylé par M. de Boulogne son aumônier, répondit avec assurance et d'une voix claire : « Les cérémonies sacramentelles du baptême. — Avez-vous reçu le baptême? continua le cardinal. — Oui, Dieu merci ! » s'écria le prince. Le légat, à ce moment, déclara que Sa Sainteté désirait qu'il fût nommé Louis : « Quoy entendu, le Roy Très Chrestien a receu une ioye et contentement extrême se ressouvenant que Saint Louys estoit chef de la famille de Clermont et de Bourbon, et en mesme temps l'on a reconneu un grand applaudissement de tous les assistans, suivy d'un doux murmure, monstrant ce nom leur estre fort agréable, et qu'ils en prennent un bon augure pour le bien et félicité de la France. » La satisfaction d'Henri IV n'a pas de quoi surprendre, car le choix du nom de son fils avait été concerté entre le Pape et lui, dès la naissance de l'enfant. 11 faisait partie du dessein politique qu'exécutait le Roi en lui donnant un tel parrain. Quantau Dauphin, il dut en recevoir moins de joie, car l'année précédente, à Mme de Montglat l'interrogeant : « Monsieur, comment voulez-vous que l'on vous nomme? » il avait répondu: « Henry. » Et comme on lui en demandait la raison: « Papa s'appelle ainsi; je ne veux pas avoir nom Louis. »

La cérémonie continuait cependant, suivant les rites consacrés.

Au moment des onctions, le prince découvrit lui-même sa poitrine, mais quand Mme de Montpensier abaissa son col pour qu'il reçut ensuite le chrême sur les épaules, il se prit à sourire en disant dans son jargon enfantin : a Vêla qu'est frais. » Au sel il dit : « Il est avalé, je le treuve bon. » Toutefois, il reprit tout son sérieux pour répondre en latin à l'officiant qui lui demandait s'il renonçait à Satan « Abrenuntio ». Pais il récita seul devant l'assistance le Pater noster, VAve Maria, et le Credo. « Mais ce fust d'une telle grâce qu'il n'y avoit aucun des spectateurs qui ne larmoyoit de ioye. »

C'est maintenant le tour des princesses : le même cérémonial va se dérouler pour elle. Madame Aînée reçoit le nom d'Elisabeth. C'est celui de sa grand'mère Elisabeth de France, mariée à Philippe II et dont la fille, l'infante Isabelle, a voulu perpétuer le souvenir en la personne de sa filleule. Madame Cadette est appelée Chrétienne ou Christine, du nom de sa marraine la grande duchesse de Toscane.

Les baptêmes terminés, les trompettes et clairons exécutent leurs plus allègres fanfares. En même temps, les hérauts d'armes poussent le cri de « Vive Monseigneur le Dauphin » aussitôt répété par des milliers de voix, pendant qu'aux acclamations traditionnelles de « Largesse, largesse », des pièces de monnaies sont jetées à la foule. Les enfants sont reconduits avec la même pompe quà l'arrivée, en traversant les appartements du Roi et de la Reine. Tandis qu'il passe sur la terrasse, le Dauphin aperçoit, dans la cour où se trouve rangé le régiment des gardes, un soldat nommé Descluseaux. Il l'avait pris en affection et en avait fait une manière de favori. Sans plus se soucier de la solennité, il lui fait signe et l'interpelle : « Hé! mon mignon ! Venez mon mignon ! » Puis, rentré dans sa chambre, comme lassé des grandeurs de cette journée, il se fait bailler sa pique, mettre son hausse-col et prend la garde devant sa porte. A sept heures un quart, il soupe sans cérémonie et deux heures plus lard il s'endort au milieu du bruit de la fête, qui sans lui se poursuit au château.

L'usage veut en effet que le Roi traite en un festin d'apparat les « compères et commères ».

Après le baptême, quelques instants de repos leur avaient été donnés ; mais, bientôt, M. de Gondi, l'introducteur des ambassadeurs, vint successivement inviter le Légat, la duchesse de Mantoue, la duchesse d'Angoulême, le duc de Lorraine et don Jean de Médicis

à passer chez le Roi pour se rendre avec lui au souper. Les tables avaient été dressées dans la salle dite de la Belle Cheminée. Au fond, entre les colonnes de marbre brocatelle qui formaient les montants de la célèbre cheminée, se détachait en blanc, sur un fond de marbre noir, l'effigie équestre de Henri IV. Deux statues de la Paix et de la Force dues, comme l'image du prince, au ciseau de Jacquet dit Grenoble, l'accompagnaient de chaque côté. « Pour dire, remarque le P. Dan, que ce grand monarque après que par la force de son bras et de son courage, il a eu mis ses ennemis et ses sujets rebelles au devoir et à la raison, il a enfin donné la paix à tout son royaume. »

Les murs disparaissaient sous les trente pièrces de la tenture de Scipion, que chacun déclarait encore la plus belle tapisserie du monde.

Un grand dais surmontait la table royale où ne devaient s'asseoir, conformément à l'étiquette de la cour de France, que des princes régnants ou leurs représentants, les princesses et les dames de la plus haute noblesse. En dehors des souverains, nul homme n'y était admis. Le Pioi, assis seul au haut bout, avait à ses côtés, mais sur les retours de la table, la Reine et le Légat; les autres convives étaient placés dans l'ordre indiqué par le plan conservé dans les recueils relatifs au cérémonial sous ce titre :

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