ASSIETTE DE LA TABLE DU ROI
Le Roy.
La Reyne.
Madame d'Engoulesme.
Monsieur de Lorraine.
La Princesse de Condé.
La Comtesse de Soissons.
fi.
Madamoiselle de Bourbon.
Madame de Guise.
Madamoiselle du Maine.
Madame de Sully.
Madamoiselle de Montmorency.
Monsieur le Légat.
La Duchesse de Mantoue.
Don Jean.
La Princesse de Conty.
Madame de Montpensier.
Madamoiselle de Vendosme.
Madame de Nevers.
Madame de Piohan.
Madamoiselle de Rohan.
Une seconde table transversale était destinée aux dames ayant eu une fonction au baptême.
Dès que les convives eurent pris la place qui leur était destinée, le repas commença, réglé comme les entrées d'un ballet.
D'abord, en guise d'ouverture, « les chamades des clairons et trompettes et le grand bruit des tambours et de dix-sept compagnies des gardes, lesquelles ayans déchargé leurs harquebuzes ont rendu un grand retentissement en l'air et en la forest )>. On vit alors paraître les trompettes qui, arrivant devant la table du Roi, mettaient le genou en terre ; puis vingt maîtres d'hôtel marchant trois par trois, le biiton bas ; ensuite, à côté l'un de l'autre, le premier maître d'hôtel du Roi et celui de la Reine, tenant aussi le bâton bas; enfin arrivait, le bâton levé comme un maréchal guidant ses troupes à l'assaut, le comte de Soissons faisant l'office de grand maître. Quand il fut près du Roi, il lui donna la serviette et lui présenta la viande, puis s'en retourna pour recommencer à chaque service. Tous les plats étaient portés par des princes ou des gentilshommes. Derrière Henri IV, se tenaient le prince de Condé faisant l'office de panetier, le prince de Conti d'échanson, M. de Montpensier d'écuyer tranchant. La Reine était servie par le duc de Vendôme, le prince de Vaudemont et le duc de Guise, remplissant auprès d'elle les mêmes fonctions. Le Légat était servi par le duc de Caudale et le marquis de Rosny, fils de Sully; la duchesse de Mantoue, par M. de Bassompierre et le comte du Sault; les autres compères et commères avaient aussi à leurs ordres des personnages d'égale distinction.
Pendant toute la durée du repas, on entendit une excellente musique d'instruments ou de voix, dont la douce harmonie ne fut interrompue que par l'éclat des trompettes précédant chaque service. Quand il fut terminé, le Roi mena ses hôtes dans la galerie de Henri II, où se devait donner le bal.
Là, comme pour le festin, la sévérité de l'étiquette ne laissait rien à l'imprévu. Les couples ne se formaient pas au gré de la sympathie des danseurs, mais suivant la loi des préséances. Ils exécutaient solennellement des pas majestueux en s'avançant dans un ordre rigoureusement déterminé. La grandeur du Roi le condamnait ù « mener la Reine » sans doute un peu contre son désir. Il trouvait pourtant le moyen de se ménager des vis-à-vis plus attrayants. Au moment de ces fêtes venait de paraître pour la première fois à la cour la plus jeune fille du Connétable, Charlotte Marguerite de Montmorency. A peine âgée de quatorze ans, elle avait, par sa beauté précoce, ravi tous les suffrages. Elle fit sur le cœur toujours inflam-
mable d'Henri IV une impression profonde et lui inspira plus tard une passion malheureuse qui devait devenir la honte et le tourment des dernières années du monarque. Le jeune et galant Bassompierre avait été donné comme cavalier à la jeune et belle Montmorency, et lui-même a raconté dans ses mémoires l'ingénieux détour imaginé par le Roi pour se rapprocher de la jeune fille : « Le soir je menay, au grand bal Mlle de Montmorency ; et le Roy nous donna le rang de faveur quy est le dernier, par ce que le Roy ne se retournant jamais aux pauses pour s'entretenir quattre à quattre selon la coustume, il donne la dernière place à celuy et celle quy se doivent retourner pour entretenir la Reyne et luy. »
D'autres plaisirs devaient encore remplir la journée du lendemain.
Henri n'avait pas renoncé sans regrets aux tournois dont la peste avait interrompu les apprêts. Du moins voulut-il déployer aux yeux des dames son adresse de cavalier. Il donna dans la cour du Cheval blanc des courses de bagues dont il sortit plus d'une fois vainqueur. Le Dauphin avait été admis à contempler ce divertissement, d'une fenêtre de la galerie d'Ulysse, mais il dut encore souper seul dans son appartement. Cependant, au milieu de son repas, on lui annonça le duc de Lorraine. Aussitôt l'enfant se fait descendre de son siège, s'avance gracieusement vers le visiteur, le salue et l'embrasse. Le duc lui apportait en présent un fort beau canon. Nul cadeau ne pouvait agréer davantage au petit prince, qui, malgré son bas âge, se plaisait à réunir des armes de toute espèce. Plus tard, dans la soirée, lorsque la nuit fut tout à fait tombée, son père l'envoyait chercher et le faisait conduire au pavillon neuf édifié dans la cour Ovale à la suite delà chapelle de Saint-Saturnin. Il voulait amuser son fils au spectacle du feu d'arlifice que le duc de Sully avait fait préparer en son honneur.
Grand maître de l'artillerie, Sully habitait dans l'enceinte du château, non point le pavillon qui porte à tort son nom, mais un autre de forme analogue, situé à l'angle oriental du jardin du Tibre. Il avait imaginé de faire construire par ses artificiers, non loin de sa résidence et dans la plaine alors dénudée, qui s'étendait des jardins jusqu'au pied du rocher d'Avon, un château fort rempli de fusées, de boites et de cent sortes d'artifices.
Le Dauphin, le matin même, en avait été voir les préparatifs. Mais
lorsque, dans la soirée, il est mené au pavillon du Tibre, il s'impatiente de l'attente qu'on lui impose, retombe dans son incurable ennui et veut à toute force s'en aller. A grand'peine on l'en divertit jusqu'au commencement du feu. Enfin les fusées éclatent, les boîtes tonnent, le fort tout entier s'illumine, des hommes de feu le défendent contre l'assaut de diables enflammés qui semblent courir à l'entour. Alors l'enfant transporté de joie s'écrie : « Hé, mon Dieu qu'il est joli ! » pendant que des milliers de spectateurs mêlent leurs applaudissements aux salves de trente canons.
Au moment même où se manifestait aussi bruyamment l'universelle allégresse, de nouvelles inquiétudes venaient asaillir l'esprit du Roi. « Mon cousin, écrivait-il au duc de Montmorency en lui rendant compte des baptêmes de la veille... tous sont grâce à Dieu en bonne santé. Mais la peste a commencé à nous assaillir icy, car les garçons de mon apothicaire s'en trouvent saisis : tellement que j'ay délibéré de séparer la cour dedans deux jours, que la duchesse de Mantoue partira pour s'en retourner en Italie... et je renvoyerai les enfans à Saint-Germain puis je changeray souvent de place affin de mieux éviter ce péril pour moi et pour ma suite, dont je prie Dieu nous préserver... »
Mais Henri n'attend même pas le délai indiqué par sa lettre. Le jour suivant au matin, le Dauphin prenait congé de ses parents et de la duchesse de Mantoue. A deux heures, il montait en carrosse pour coucher à Cély, domaine de M. de Thou. Cependant, le voyage ne fut pas poursuivi plus avant. L'enfant demeura dix jours au château de Cély, puis fut ramené à Fontainebleau, où le Roi le fit installer dans le bel appartement du pavillon regardant sur Fétang. Toute crainte de contagion était dissipée et la salubrité de Fontainebleau parut à ce moment si supérieure à celle de Saint-Germain que le Dauphin y fut maintenu jusqu'au 28 juillet de l'année suivante.
Plus de deux siècles auparavant, le vieux manoir royal avait servi d'asile à la famille du bon roi Jean en temps d'épidémie. Cela lui avait mérité d'être restauré plus tard, par Isabeau de Ravière, ainsi que le constatait en 1431 une lettre de Charles VII insérée en un registre de la Chambre des comptes. Le Roi y expliquait : « Sa très chère Dame et Mère avoir employé les deniers du Domaine des aydes de Melun entre autres bastiments, à la réédification d'un très bel et
notable hostel assis en la forest de Bierre au lieu dit de Fontainebleau... en considération de ce rapporté lui avoir esté les feu Roy Jean, Charles son ayeul, et ses oncles d'Anjou, de Berry et de Bourgogne y avoir esté préservez de la grande mortalité qui au temps de leur ieunesse avoit esté grande par tout ce Royaume, fors audit Fontainebleau. » C'est un vieux titre de noblesse dont le pays entend se prévaloir encore et dont il ne semble pas avoir démérité.
SOURCES
Le Cérémonial français de Godefroy nous a fourni trois relations des cérémonies du baptême, dont l'une de M. de Loménie, et une seconde anonyme. La troisième est intitulée Discours envoyé à noire Saint Père le Pape Paul V.
Nous avions consulté en outre :
Les OEconomies royales de Sully;
Les Mémoires de Bassompierre;
Le Journal d'HÉROARD ;
Le Journal du règne d'Henri 7 F de L'Estoile;
Les Lettres missives d'Henri IV de la Collection des documents inédits;
Le Récit véritable de la naissance de Monseigneur le Dauphin;
Et l'ouvrage précédemment cité du P. Dan.