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LES VOYAGES

LE 4 septembre 1656, un nombreux et brillant cortège s'acheminait de Moret vers Fontainebleau. Plusieurs détachements de gardes de la maison du Roi précédaient et escortaient deux carrosses à la livrée royale que suivaient d'autres équipages. Pourtant, ni le jeune Louis XIV, ni la Reine-Mère Anne d'Autriche, ni Monsieur, frère unique du Roi n'occupaient la principale voiture, celle que le cérémonial de cour appelait le carrosse du corps.

Un énigmatique personnage y trônait à la place d'honneur. Son visage au teint mat, aux yeux bleus largement fendus, aux traits réguliers mais fortement accusés, respirait l'intelligence et la fierté. A voir le chapeau noir orné d'une aigrette de même nuance qui surmontait les boucles blondes de sa perruque, à voir le justaucorps écarlate qui emprisonnait son buste aux épaules inégales, on l'eût pris pour un jeune cavalier; mais la courte jupe de serge grise passementée d'or, qui complétait le costume, révélait le véritable sexe de l'étrange créature. C'était Sa Majesté Suédoise Christine Alexandre, la fille illustre, de l'illustre Gustave-Adolphe.

De tous les étrangers fameux qu'abrita la maison royale de Fontainebleau, il n'en est pas un dont le souvenir soit demeuré plus vif et n'éveille encore plus de curiosité, que celui de la reine de Suède. Et cela ne tient sans doute pas moins à la singulière personnalité de Christine, qu'au tragique et mystérieux épisode qui ensanglanta son si'jour.

La mort de son père, tué à la bataille de Lutzen, l'avait, à peine âgée de six ans, rendue Reine en même temps qu'orpheline. Gustave- Adolphe, qui ne laissait pas d'héritier mâle, avait rêvé, en dépit de la nature, de trouver en sa fille un successeur et un continuateur. Il avait exclu de la tutelle sa femme Marie-Eléonore de Brandebourg pour le remettre aux Régents, au Sénat et aux États de Suède. Pas de femme auprès d'elle, mais un gouverneur et un précepteur.

« Le Roi, a-t-elle écrit elle-même, avait ordonné à toutes les personnes de me donner une éducation toute virile et de m'apprendre tout ce qu'un jeune prince doit savoir pour être digne de régner. Il déclara positivement qu'il ne voulait pas qu'on m'inspirât aucun des sentiments de mon sexe, que les seuls de Ihonnêteté... Ce fut en cela que mes inclinations secondèrent merveilleusement bien ses desseins, car j'eus une aversion et une antipathie invincible pour tout ce que font et disent les femmes. Leurs habits, ajustements et façons m'étaient insupportables. Je ne portais jamais ni coiffe ni masque, je n'avais aucun soin de mon teint, de ma taille ni du reste de mon corps, et à la propreté et à l'honnêteté près je méprisais tout l'apanage de mon sexe. Je ne pouvais souffrir les habits longs, je ne voulais porter que des jupes courtes, surtout à la campagne. J'eus, de plus, une telle inhabileté pour tous leurs ouvrages des mains qu'on ne trouva jamais moyen de m'en rien apprendre. Mais, en revanche, j'appris avec une merveilleuse facilité toutes les langues et tous les exercices qu'on voulut m'apprendre. »

Christine devait être la victime de l'erreur doublement commise par son père et par ses régents : le premier, en s'imaginant qu'on peut impunément imposer à un sexe les habitudes et les sentiments de l'autre ; les seconds, en attribuant à la culture intensive de l'esprit une manière de vertu magique tenant lieu de cœur, de jugement et de sens commun.

Erreurs d'autant plus graves que, appelée à régner sur un peuple encore simple, presque grossier, étranger à tous les raffinements des mœurs et de l'intelligence, la jeune souveraine allait s'en trouver séparée de toute la hauteur de sa prétendue supériorité. Elle-même en fait la triste confession. « J'avais à peine l'âge de la raison que

j'étais devenue incrédule et défiante. J'avais du mépris pour tout ce qui m'environnait, surtout pour mes femmes desquelles je ne pouvais souft'rir aucune correction... Je n'avais de l'estime que pour mon précepteur et pour mon gouverneur.

«... Ils surent si bien me prendre qu'ils gagnèrent mon amitié et toute [ma] confidence. J'étudiais avec plaisir. J'étais curieuse au delà de l'imagination, je voulais tout apprendre, je voulais tout savoir; mais quelque confiance ou autorité qu'eussent auprès de moi ces deux hommes, quelque persuadée que je fusse de leur probité, je [ne] laissais pas [de] me défier de leur raison et de raisonner à ma mode. »

Déclarée majeure à dix-huit ans, Christine va gouverner sans garder le contact avec ses sujets. Pendant un temps, l'éclat de ses succès diplomatiques, la renommée que lui vaut, par l'Europe entière, la protection accordée par elle aux artistes, aux littérateurs, aux savants de toutes les nations, flatte les Suédois et retient l'amour de son peuple; mais bientôt apparaîtront les causes de dissentiments et le divorce deviendra inévitable.

Le loyalisme suédois souhaitait de voir se perpétuer la race du vaillant Gustave-Adophe. A plusieurs reprises, ministres, Sénat, États insistèrent pour déterminer leur reine à prendre un époux. Toujours ils se heurtèrent à un refus décidé. Cette fille, métamorphosée en homme, ne pouvait supporter de se donner un maître. Il ne paraît pas d'ailleurs qu'elle fût alors capable de tendresse. Sans doute, elle eut des favoris, et nombreux : son compatriote Magnus de laGardie, le médecin français Bourdelot, l'ambassadeur d'Espagne Don Antonio de Pimentel, d'autres encore. La médisance en jasa. Toutefois, en les comblant successivement de grâces sans lendemain, elle ne semble pas avoir cédé au penchant de son cœur ou de ses sens, mais s'être complu à satisfaire les fantaisies de sa volonté capricieuse. A la dernière tentative faite par les États pour la déterminer au mariage (^25 octobre 1G51), elle répondit par une menace d'abdication. Ce furent eux qui reculèrent.

Mais, d'autres difficultés demeuraient. Amener de Paris à Stockholm, des érudits comme Naudc et Saumaise, des philosophes comme Descartes, des peintres comme Bourdon, des graveurs comme Nanteuil, les y retenir en compagnie de savants et d'écrivains venus de Hol-

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Catherine de Suède, portrait tiré de l'ouvrage Christine de Suède et le cardinal 'AzzoUno, par le baron de Bildt (Paris, Plon-Nourrit et Cie) (photogr. Alinari).

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lande et d'Allemagne, n'était pas sans entraîner pour Christine de coûteux sacrifices. Le plaisir d'entretenir la merveille des merveilles, d'approcher la Pallas Nordica n'eût pas suffi à attirer les gens d'esprit vers ces contrées hyperboréennes, s'ils n'avaient eu la perspective de s'y réchauffer,

Aux rayons du soleil qu'une bourse fait voir.

La reine achetait au prix d'opulentes pensions, de présents somptueux, la gloire d'avoir fait de sa cour une manière d'académie universelle. Et c'était la Suède qui payait cette gloire. Elle payait aussi les tableaux, les statues, les tapisseries, les médailles, les livres précieux arrachés par les agents de sa souveraine aux curieux du monde entier : elle payait encore les festins, les ballets, les divertissements dont cette fille prodigue régalait ses hôtes étrangers. Mais ce n'était pas sans murmures. Enfin, la question religieuse devait consommer sans retour la rupture entre Christine et son peuple.

Alors que la Suède demeurait passionnément attachée aux doctrines de Luther, dont Gustave-Adolphe s'était montré l'ardent et vaillant champion, sa fille les voulait répudier pour embrasser la religion catholique.

Descartes avait inspiré cette évolution que l'influence de l'Espagnol Pimentel achèvera : « Nous certifions, écrivit plus tard Christine en parlant du premier, qu'il a beaucoup contribué à notre glorieuse conversion et que la providence de Dieu s'est servie de lui et de son illustre ami le sieur de Chanut, pour nous en donner les premières lumières; que sa grâce et miséricorde achevèrent de nous faire embrasser les vérités de la religion catholique romaines que ledit sieur des Cartes a toujours professée et dans laquelle il est mort avec toutes les marques de la vraie piété. »

Christine dut alors nécessairement choisir entre le trône et le catholicisme : ce fut ce dernier qui l'emporta.

Le 6 juin 1654, elle résignait la couronne en faveur de son cousin Charles-Gustave. Ce n'était point sans avoir pris soin de tracer par avance la limite de son sacrifice. Elle s'était réservé la jouissance de plusieurs provinces dont les revenus représentaient environ 250 000 rixdales. Seule elle en retenait l'administration, nommant

les fonctionnaires, les magistrats et n'abandonnant à la couronne de Suède que le droit d'y tenir garnison. Enfin, par une stipulation expresse, elle prétendait conserver « pouvoir et juridiction sur ses commensaux et les domestiques de sa maison ».

En quittant son royaume, elle était passée en Flandre. Elle y abjura secrètement, à Bruxelles, dans la nuit de Noël. Puis, par l'Autriche, elle gagna l'Italie. A la suite de son abjuration solennelle à Insprûck, elle fit dans Rome une entrée triomphale. Mais l'inaction pesait à son esprit impatient, à son âme inquiète et toujours agitée. Établie à Rome, puis à Pesaro, elle commence par bouleverser la petite cour dont elle s'était entourée en quittant sa patrie. A l'ancien ministre Pimentel, à son compatriote Délia Cueva, elle substitue un personnel italien. Pendant un séjour à Pesaro, elle avait admiré la grâce déployée par deux jeunes gentilshommes, les frères Sentinelli, dans l'exécution d'un pas de ballet. L'un d'eux, Francesco Maria, devint grand chambellan; l'autre, Ludovico, capitaine de ses gardes. Enfin, elle choisit pour grand écuyer le marquis Giovanni Rinaldo Monaldeschi délia Cervara. C'était un jeune homme, appartenant à une des plus illustres familles du pays. Mazarin, qui voulait faire sa fortune, l'avait recommandé au duc de Modène, et c'est probablement par l'entremise du Cardinal qu'il entra au service de Christine. La princesse tournait en effet ses regards du côté de la France. Brouillée avec l'Espagne, par suite de ses démêlés intérieurs avec Pimentel, en froid avec le Saint-Père, son esprit aventureux méditait la conquête de Naples. Mais elle se débattait au milieu de difficultés financières, les revenus de ses provinces de Suède ou de Poméranie ne lui parvenant pas régulièrement. Pour soutenir son train quasi royal, elle avait dû engager ses pierreries et ses tapisseries les plus précieuses. Elle pensait trouver en Louis XIV un allié et un banquier. Toutefois elle se garda bien de laisser paraître l'objet de ses secrètes ambitions. Sous prétexte de fuir la peste, qui sévissait en Italie, et d'aller en personne rappeler au roi de Suède ses engagements, elle demanda simplement au Roi de France, le passage par ses États : « Monsieur mon cousin, écrivait elle à Mazarin, le 23 juin 1656, ayant résolu d'aller trouver le Roi de Suède, je prie Votre Excellence de faire agréer au Roi de France, que je passe par ses États, mais sans que l'on m'y fasse aucune cérémonie. Toute la faveur que je demande à Sa Majesté est qu'elle ait la bonté de

donner ses ordres pour me faire tenir prêt un relai de six chevaux de carrosse de lieu en lieu, depuis Marseille où je dois débarquer, jusques aux frontières de Flandre. » Tout en protestant de son désir d éviter Paris et tout ce qui pourrait retarder son voyage « d'an seul jour seulement », elle ne laisse pas de terminer en souhaitant fort « devant que de sortir de France, d'avoir la satisfaction de voir Votre Excellence en quelque endroit pour pouvoir l'entretenir et l'assurer de bouche de l'état que je fais de son amitié ».

Le bruit de ses dernières aventures aussi bien que la grande réputation qu'elle s'était acquise auparavant sollicitaient la curiosité de la Reine Anne d'Autriche. Le Cardinal, de son côté, ne jugeait pas cette visite sans intérêt pour sa politique.

La cour de France décida donc de traiter Christine avec les mêmes honneurs que François I" avait jadis fait rendre à Charles-Quint. Un gentilhomme de la chambre, M. de Lesseins, fut chargé de la saluer au nom du Roi à Marseille, où devait la conduire une galère du Pape. Elle y débarqua le 29 juillet, au milieu des invectives de la populace qui redoutait la contagion. Le comte de Carces, gouverneur de Provence, dut épuiser toutes les ressources de sa diplomatie pour apaiser la sédition. Il y réussit cependant, et reçut la Reine qu'il traita magnifiquement. Ordre lui avait été donné, ainsi qu'aux autres gouverneurs des provinces qu'elle devait traverser, de ne point laisser paraître que ce fût aux dépens du Roi. Il la conduisit jusqu'aux limites de sa province, où le maréchal de Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné, le remplaça. A Lyon, ce fut l'archevêque. Elle y fut rejointe par le duc de Guise, envoyé à sa rencontre par le Roi : le comte de Gomminges l'y salua au nom delà Reine-Mère. Le choix du duc dont la maison tenait en France un si haut rang et que la récente tentative sur Naples auréolait d'un nouveau prestige parut contenter la reine de Suède. Elle en exprima sa satisfaction ainsi que de toutes les attentions dont elle était l'objet. « Elle aime fort l'éclat et les cérémonies, écrivait M. de Lesseins, et, de ce côté, elle aura sujet d'être satisfaite. J'écris de tout côté sur son chemin, afin que toutes choses se préparent avec magnificence pour sa réception. »

Elle ne songeait plus à éviter Paris ; manifestant même sa hâte d'y parvenir au plus tôt. Malgré son impatience, le séjour à Lyon se prolongeait. Elle devait descendre la Loire de Roanne à Orléans, mais

les eaux du fleuve étaient alors si basses qu'on fut contraint d'y renoncer. On remonta la Saône par Mâcon etChâlon. A Dijon, le duc d'Épernon, gouverneur de Bourgogne, vint la recevoir et la conduisit jusqu'à Auxerre, où l'attendaient les carrosses et les officiers de la maison du Roi, chargés de la mener à Fontainebleau. Il n'avait pas fallu moins d'un mois pour accomplir ce trajet.

Pendant sa durée, Christine laissait peu à peu transparaître ses véritables sentiments et ne pouvait dissimuler entièrement aux envoyés du Roi le but secret de son voyage.

« La Reine, écrivait encore de Lesseins à Mazarin, ne parle que des divertissements qu'elle espère rencontrer à Paris, et qu'elle veut même par avance avoir à Fontainebleau. « Et plus loin : « La Reine ajoutait-il, à ce que j'ai pu connaître, a des prétentions pour quelques dettes restantes des subsides que le Roi donnait aux Suédois. »

En arrivant à Auxerre, le 1"" septembre, elle y trouva les officiers qu'en dehors du duc de Guise et de MM. de Lesseins et de Comminges, le Roi avait attachés à sa personne. C'était d'abord M. Chanut, ancien ambassadeur en Suède, qui, ayant exprimé le désir d'aller saluer la souveraine près de laquelle il avait été naguère accrédité, avait reçu mission « de demeurer auprès d'elle pour l'accompagner et servir jusque sur les frontières » ; c'étaient ensuite M. de Berlize, introducteur des ambassadeurs, M. de Sainctot, maître des cérémonies, M. Sanguin maître d'hôtel ordinaire, etc. Le lendemain, les deux carrosses royaux vinrent la prendre à l'évêché où elle était descendue. Elle monta dans le premier en compagnie du duc de Guise, de MM. de Lesseins et de Berlize et se mit en marche, par Joigny, Sens et Fontainebleau qu'elle atteignit le 4 septembre. Elle n'y devait pas rencontrer la Cour à ce moment en Compiègne, mais sy reposa deux ou trois jours, avant l'entrée solennelle qu'on lui préparait à Paris.

Elle profita de cette halte pour engager les négociations qu'elle préparait. Déjà elle avait envoyé à Compiègne Francesco-Maria Sentinelli, son grand chambellan : elle imagina de donner plus de poids à ses demandes en les faisant transmettre par Chanut. Un double objet sollicitait alors sa pensée, la conquête de Naples parles troupes françaises, alliées à celle du duc de Modène, au nom duquel elle semblait agir, et le payement d'une prétendue dette de la France

envers la Suède, comme si elle eût eu encore qualité pour parler au nom de cette puissance.

Le 5 septembre, elle expédiait Chanut vers Mazarin, avec ce court billet. « Mon cousin, le S'" Chanut vous informera du particulier de mes intentions. Je vous prie de l'écouter et d'être persuadé que je désire avec passion vous voir, et de vous assurer que je suis plus que personne.

« Votre affectionnée amie,

« Christine Alexandre.

« De Fontainebleau, le 5 septembre 165G. »

Mais de pareils soins n'absorbaient pas tous les instants de son séjour dans la demeure de François l". Comme jadis à Stockholm, elle y reçut les hommages de savants que son renom de protectrice des sciences et des lettres attirait vers elle. Elle y fut notamment haranguée par « le S"" Hambraeus, professeur extraordinaire du Roy, dans les langues Hébraïque, Syriaque et Arabique ». L'histoire ne dit pas en quel idiome il porta la parole.

Le même jour, un gentilhomme demandait à la complimenter au nom d'une personne de la plus haute qualité, la cousine du Roi, Mlle de Montpensier. Mademoiselle, exilée de la cour à raison de son rôle pendant la Fronde, n'avait pu résister à la curiosité de contempler « l'Amazone du Nord ».

Désir de fille est un feu qui dévore.

Elle avait, en hâte, dépêché vers Compiègne un courrier, pour demander au Roi s'il trouvait bon qu'elle vît la Reine de Suède ; puis, sur une réponse favorable, elle envoya à Fontainebleau ses compliments avec la demande d'une entrevue. Elle attendait à Petit-Bourg, chez un ami de son père, l'issue de sa négociation.

Christine devait quitter Fontainebleau le lendemain, pour assister à une fête qui se préparait pour elle, non loin d'Essonnes, à Chantemêle, domaine d'un riche particulier, M. Hesselin, maître de la Chambre aux deniers.

L'étiquette de la cour de France ne permettait pas, en effet, de donner, en l'absence du Roi, dans sa maison, un de ces divertissements sur lesquels la Reine de Suède paraissait compter durant son séjour à Fontainebleau. On avait alors imaginé de la régaler, sous le couvert

de M. Hesselin, d'une fête magnifique, d'un « cadeau » comme on disait alors, dont le Roi ferait tous les frais.

Elle répondit a l'envoyé de Mademoiselle qu'elle serait charmée de la rencontrer à Ghantemêle. Elle y arrivait le 6 septembre, sur les sept heures du soir, après avoir traversé la forêt et les campagnes riveraines de la Seine qui séparent Essonnes de Fontainebleau. Malgré sa diligence. Mademoiselle n'y fut pas la première. La Reine venait de visiter les jardins ornés de fontaine et de cascades.

Avec une abondance d'eaux, Et des jets si longs et si beaux Que les ornements hydrauliques Luy parurent fort magnifiques.

Mademoiselle, au devant delaquelleMM. de Guise et de Comminges s'étaient rendus, trouva Christine installée « dans une belle chambre à l'italienne » oîi elle se préparait à voir représenter un ballet.

L'étrange accoutrement de la reine, sa jupe passementée d'or et son justaucorps masculin, ses allures viriles surprirent d'abord la princesse, dont l'impression fut cependant plutôt favorable. « Atout prendre, dit-elle, elle me parut un joli garçon. »

Après un échange de compliments, le ballet commença; c'était un étrange pot-pourri de chants et de danses, composé à l'improviste en l'honneur de Christine. L'héroïque y alternait avec le comique et même avec le burlesque. On y voyait le Génie de la France, deux Suisses, la fée Urgande accompagnée de quatre rois Mores, Flore, Pomone et Zéphire déguisés en paysans, quatre Amazones et un Espagnol. Ces divers personnages exprimaient par leurs pas ou leurs gestes, leur admiration pour la Reine de Suède, et leur désir de contribuer à son divertissement. Le talent des danseurs et des musiciens, la somptuosité des décors, l'ingéniosité des machines et la beauté des habits fit, semble -t-il, oublier la pauvreté du fond.

Après le ballet, on passa dans une salle voisine où des Amours servirent une collation.

Qui tous les assistants ravit

Par le nombre des confitures

Des très délicates pâtures

Et des fruits beaux et colorey

Servis dans des grands plats dorés.

Mais ce nétait encore que le commencement de la fête.

On entendit la comédie, pendant laquelle l'attitude de la Reine excita au plus haut degré la surprise de Mademoiselle, u Pour louer les endroits qui lui plaisoient, elle juroit Dieu, se couchoit dans sa chaise, jettoit les jambes d'un côté et de l'autre... Elle répétoit les vers qui lui plaisoient. Elle parla sur beaucoup de matières, et ce qu'elle dit, elle le dit assez agréablement... il lui prenoit des rêveries profondes, puis tout d'un coup, elle revenoit comme une personne qui s'éveille en sursaut. »

La comédie fut suivie d'un feu d'artifice tiré sur l'eau, pendant que des instruments exécutaient un concert. Comme Mademoiselle, qui la tenait par la main, avait peur des fusées tombant tout auprès : « Comment ? s'écrie Christine, comment ? Une demoiselle qui a fait de si belles actions a peur! — C'est que, répliqua Mademoiselle, je ne suis brave qu'aux occasions, c'est assez pour moi. » Et la Reine continue l'entretien en disant que la plus grande envie qu'elle aurait au monde, serait de se trouver à une bataille, et qu'elle ne serait point contente, que cela ne lui fût arrivé .

Après le souper, les deux princesses se séparèrent fort satisfaites l'une de l'autre.

Le lendemain, nouveaux divertissements. On fit entendre à Christine des airs français et italiens, chantés par les plus belles voix : on lui fit admirer la danse d'une jeune ballerine de dix ans, on la régala d'un poème en vers latins de l'abbé de l'Escalopier. Après le dîner, servi au son des « vingt-quatre violons », elle quitta vers deux heures Chantemêle pour se diriger A^ers Paris, où elle devait faire le lendemain une entrée solennelle. Les bourgeois de Paris, en armes et avec de beaux habits, la furent recevoir en bon ordre hors les portes de la ville, et bordèrent son chemin depuis Conflans, où elle avait passé la nuit, jusqu'au Louvre, où elle devait loger. « Notre amazone suédoise, remarqua Mme de Motteville, gagna tous les cœurs à Paris, qu'elle auroit peut-être perdus bientôt après, si elle y fût demeurée plus longtemps. » Elle avait hâte, en effet, de rejoindre la cour à Compiègne, pour y obtenir les subsides pécuniaires et les secours militaires, objet de ses nouvelles ambitions.

Elle y rencontra, pendant plusieurs jours, les apparences de l'accueil le plus empressé. Le jeune Roi, la Reine-Mère, le Cardinal lui

témoignèrent mille égards; chasses, festins, comédies, tout fut mis en œuvre pour la divertir. Mais, malgré l'impression que firent son esprit et ses grandes qualités, la bizarrerie de ses manières offusqua cette cour cérémonieuse et raffinée; quelques-uns dirent qu'elle ressemblait à Fontainebleau, dont les bâtiments sont beaux et grands, mais n'ont point de symétrie.

En quittant Compiègne, le 28 septembre, elle emportait de bonnes paroles de Mazarin, sans aucune assurance formelle. Christine avait excité la curiosité, mais non l'intérêt de la cour. La première une fois satisfaite, on ne songea plus qu'à l'éloigner comme un hôte encombrant. Le retour s'effectua rapide. Le seul M. de Lesseins accompagnait la Reine dans un carrosse, que complétaient son chambellan Sentinelli et son grand écuyer Monaldeschi. En moins de quinze jours, elle atteignit la frontière de Savoie. Après avoir fait remettre à M. de Lesseins, par son grand écuyer, un diamant de prix, Christine lui exprima une dernière fois les sentiments de reconnaissance, d'estime et d'affection qu'elle professait pour la famille royale et le premier ministre. Elle le chargeait, en même temps, de quatre lettres pour le Roi, la Reine-Mère, Monsieur et le Cardinal. Rien ne révèle mieux que la dernière de ces missives le secret de cette ame violente, chimérique et tumultueuse.

« Au Pont de Beauvoisin, le 8 d'octobre 1656.

« Mon cousin, dispensez moi des remercîments que je vous dois et permettez que je vous assure par la présente que je conserverai éternellement le souvenir des obligations que je vous ai. Je vous conjure par la passion que vous avez pour le service du Roi, et par celle que vous devez avoir pour votre gloire de ne pas perdre le temps. Il est précieux et je désire de l'employer aux actions qui pourront témoigner au Roi et à vous ma reconnaissance. Les nouvelles menacent le monde d'un grand calme ; moi qui aime la tempête, je crains la bonace ; mais vous qui avez si bonne connaissance de toutes choses vous pourrez me consoler de cette crainte. Yous m'entendez et savez ce que je veux dire. Au nom de Dieu, n'oubliez rien de ce qui peut contribuer à votre gloire. Il est temps d'y penser, les occasions sont belles et je crains de tout ce qui pourrait retarder le désir que j'ai

de voir votre Roi triomphant et vous glorieux. J'attends avec impatience des nouvelles et suis cependant, mon cousin, « Votre affectionnée amie et cousine.

« Christine Alexandre. »

Rentrée à Pesaro, après quelques semaines de séjour à Turin, puis à Mantoue, Christine, dans la demi-solitude de sa petite cour, ne cessait de poursuivre l'exécution de ses trop vastes desseins. Elle rêvait maintenant de prendre elle-même le commandement des armées réunies de France et de Modène pour se conquérir à Naples une nouvelle couronne. Pour cela, l'aide de la France était indispensable, mais Mazarin répondait mal aux empressements de la reine de Suède.

Redoutant les atermoiements du Cardinal, elle avait espéré hâter la solution en lui renvoyant Monaldeschi. C'était, avec Francesco Maria Sentinelli, le principal personnage de sa cour. Mazarin, qui entretenait avec sa famille de courtoises et amicales relations, lui marquait plus qu'aux autres officiers de Christine sa bonne grâce et son estime. Il lui en avait donné la preuve naguère, lors du voyage à Compiègne, en le nommant maîstrede camp dans les troupes françaises détachées en Italie sous le duc de Modène.

Malgré tout, la négociation n'avançant pas, Christine envoie Sentinelli à la rescousse. Peine perdue. Le chambellan revient à Pesaro au commencement de l'année 1657, mais ne rapporte aucun engagement précis. Mazarin, sans renoncer à l'entreprise, la remet à des temps plus favorables.

La reine de Suède comprend alors qu'elle seule pourra mener à bien l'affaire et songe à rentrer en France. A la fin de mai, elle avise le Cardinal de son intention, au moment précis oii celui-ci congédiait Monaldeschi, en le chargeant d'une lettre qui peut passerpour un modèle d'ironie diplomatique.

« Monsieur le marquis Monaldeschi s "en retournant en Italie, après avoir ici sollicité avec toute sorte d'assiduité jusqu'aujourd'hui les intérêts de Votre Majesté, pourra lui rendre compte des soins que j'apporte en toutes choses pour l'avancement de ce qu'elle désire etpeut-

être que j'en serais venu à bout dans la fin du mois de mai comme je lui avais dit, si M. le comte Sentinelli ne m'avait assuré que Votre Majesté remettait absolument à moi la disposition de cette affaire et qu'elle ne ferait aucune difficulté dans le changement de temps. Et ainsi j'ai jugé à propos d'apporter quelque retardement pour diverses considérations et particulièrement afin d'avoir le temps et le moyen de m'y appliquer plus fortement. . . »

Et comme Christine répond en annonçant son prochain départ, il tente de l'arrêter en lui écrivant de Stenay le 17 juillet. 11 la conjure de changer de dessein « non seulement pour s'espargner une peine qui n'est pas nécessaire et qui pourrait altérer sa santé, mais aussi parce qu'elle préjudicierait infailliblement à la bonne issue du projet qu'elle sait ».

Vains efforts ; la reine de Suède avait quitté dès ce moment sa résidence de Pesaro. Le 30 juillet, elle est à Turin, d'où elle adresse à Louis XIV un nouvel ambassadeur, le maîstre de camp Tenderini, capitaine de sa garde suisse.

Le 6 août, elle a gagné Chambéry et avise le Cardinal de ses projets en termes froidement résolus :

« Mon cousin, je pars d'ici demain et mon intention est de m'arreter à Lyon jusques à ce que j'aurai reçu de Tenderini vos résolutions sur sa commission. J'espère qu'elles seront telles que requièreront les circonstances du temps, les services du Roi et l'engagement de sa parole royale et la vôtre en laquelle je mets toute la confiance que vous pouvez prétendre de moi. Aussi tôt que je serai informée de vos résolutions, je prendrai celle que je jugerai utile à la cause commune. Que Votre Excellence ne s'étonne pas si je lui suis importune en cette affaire. Je m'y suis engagée de manière que je ne puis sans manquer à mon honneur omettre aucune diligence pour la faire réussir. Elle est entre vos mains et il ne tient qu'à vous de faire réussir la plus belle entreprise qui fut jamais. J'espère que vous n'y manquerez pas, vous obligerez infiniment celle qui sera toujours, mon cousin,

K Vostre très affectionnée cousine.

« Christine Alexandre.

« De Ghambérv, le 6 d'août 1G57. »

C'était une sommation en règle; Mazarin n'y répondit pas tout d'abord, mais au commencement d'octobre, il ne pouvait plus se flatter de détourner Christine de ses projets de visite. A Metz, oii il se trouvait à cette époque, le maîstre de camp Tenderini l'avisa du prochain départ de sa maîtresse pour Paris. Elle était alors à Nevers. Le Cardinal, qui ne voulait d'elle, ni près de la cour, ni près de la capitale, s'empressa de lui écrire : Il mettait à sa disposition, au nom du Roi et de la Reine-Mère, la maison royale de Fontainebleau. Sa Majesté y pourrait pour un temps attendre avec commodité, agrément et dignité le retour des princes. Tenderini chargé de la missive joignit la Reine à Orléans. Ce refus d'une entrevue prochaine avec le souverain et le ministre, en dépit des formes courtoises dont il s'enveloppait, n'était point pour satisfaire Christine. Aussi, tout en manifestant une joie reconnaissante de l'hospitalité offerte, essayait-elle encore de se rapprocher bientôt de la cour en écrivant au Roi.

« Monsieur mon frère, je viens d'apprendre par une lettre de M. le Cardinal Mazarin que V. M. désire que j'aille attendre son arrivée à Fontainebleau et je reçois une faveur si particulière de l'honneur que V. M. me fait de cette détermination que je ne puis me résoudre d'aller jouir d'une si agréable demeure avant que j'aie porté à V, M. les remerciements qui lui sont dus. C'est le sujet de rimportunité que donne à V. M. le souvenir de la passion que j'ai pour son service et de l'amitié que j'ai pour votre personne, qui est fondée sur les obligations et sur la reconnaissance que je professerai toujours à V. M,, étant, Monsieur mon frère.

« Votre très affectionnée sœur,

« Christine Alexandre. »

« D'Orléans, le 7 d'octobre 1657 . »

Et le même jour elle s'attaquait à Mazarin en ajoutant aux remerciements personnels qu'elle lui adressait au même sujet ce postscriptum insidieux.

« J'ai des nouvelles fort importantes à communiquer à V. E., mais je n'ose les hasarder; je crois que vous les aurez d'ailleurs et j'espère d'avoir bientôt la satisfaction de vous voir. »

Elle se remit toutefois en chemin, sans attendre la réponse comme l'année précédente. Sur la route, elle rencontra, à défaut du Roi, sa cousine la grande Mademoiselle. Celle-ci n'a pas manqué de conter l'incident avec une malicieuse ironie.

« J'appris à Toury que la Reine de Suède étoit à Orléans et qu'elle en devoit partir le lendemain pour Fontainebleau. J'eus quelque envie de me hâter pour la rencontrer; puis je jugeai que trois ou quatre heures de sommeil me seraient plus profitables que sa vue. J'envoyai pourtant lui faire compliment. Elle montoit en carrosse quand celui que j'envoyois arriva, elle lui demanda si elle ne me trouveroit point sur le chemin; on lui dit que oui, pourvu qu'elle prît celui de Paris et qu'elle ne se détourneroit que d'une lieue. Je trouvai un gentilhomme à elle qui me A'int faire civilité et me dire qu'elle s 'étoit détournée exprès pour me voir. Je lui fis mes compliments. Je la trouvai dans un carrosse fort vilain avec le chevalier Sentinelli et Monaldeschi, son grand écuyer. Elle avoit une jupe jaune fort vilaine, un justaucorps fort pelé et une coiffe; je la trouvai aussi laide que je l'avois trouvée jolie la première fois que jel'avois vue. Il faisoit si crotté que je ne pus descendre ; nos carrosses s'approchèrent, ses gens descendirent et je montai dans son carrosse : elle ne me conta rien de particulier ni qui fût digne d'être remarqué. Je lui présentai M. le prince Charles de Lorraine, second fils du duc François, que je menais à Blois. Cela lui donna occasion de parler du duc de Lorraine; nous fûmes environ une demi-lieue enseinble puis nous nous séparâmes. Elle me présenta le chevalier Sentinelli et me dit : « C'est le capitaine de mes gardes. » Elle avait un carrosse de suite et peu de gens à cheval; son train avoit plutôt l'air d'un coche que du train d'une Reine. »

Certes, ce n'était plus le brillant équipage de l'année précédente ; on était loin de ce voyage dans les carrosses du Roi, en compagnie du duc de Guise, des gentilshommes et de la pompeuse escorte envoyée par Louis XIV. Et lorsque Christine parvint à Fontainebleau, le 10 octobre, elle n'avait point pour le lendemain la perspective d'un triomphe comme celui dont Paris l'avait honorée le 6 septembre 1()56.

Le gazetier Loret ne manqua point pourtant d'annoncer, dans sa feuille du 13 octobre 1657, l'arrivée de la Reine de Suède.

Cette illustre princesse errante Cette reine sage et scavante, Christine est à Fontainebleau, Et ce palais étant fort beau, Brillant, commode et magnifique, Selon l'opinion publique De nos Citadins et Bourgeois, Elle y doit passer tout le mois.

L'hospitalité que la Reine de Suède allait recevoir à Fontainebleau n'avait, quoi qu'en dise Loret, rien de fastueux. Elle se trouvait logée presque en dehors du château, à la Conciergerie, bâtiment édifié sous Henri IV, en 1603, pour le capitaine concierge. C'était une construction en grès, briques et moellons, qui subsiste encore en partie au fond de la cour des Princes et sur les anciens fossés. « Elle tient d'une part à la galerie de la Reyne, dit le Père Dan; de l'autre, à la cour du Donjon et à celle des Offices ; et son principal bastiment regarde sur le fossé vers le bourg. » Il y avait là, aurez-de-chaussée, à côté du logement du capitaine concierge et sous les pièces destinées à la conservation des meubles précieux et de la vaisselle d'argent, un appartement assez modeste que Henri IV s'était réservé. « Le feu Roy, continue le P. Dan, logeoit volontiers en ce département, quand il venoit en ce Lieu pour ses petittes chasses avec peu de monde. Sa Majesté aujourd'hui régnante, y a pris aussi son département quelquefois qu'elle est venue icy pour peu de temps, principalement l'Hyver. » Inoccupé au début du règne de Louis XIV, cet appartement se composait de quatre pièces, chambre, garde-robe, antichambre et cabinet. Un lambris peint et doré les décorait à mi-hauteur. Audessus étaient placés de grands paysages. Dans la chambre, un tableau d'Ambroise Dubois, le Jugement de Paris, surmontait la cheminée. Ce qui pourtant, donnait à ce logis un caractère royal, était la longue galerie qui la rattachait au château et lui servait de promenoir, la fameuse galerie des Cerfs. Eclairée sur le jardin de Diane par une suite d'arcades vitrées, elle offrait sur la paroi opposée et aux deux extrémités, une suite de treize vues cavalières peintes à l'huile. On y avait représenté les forêts et manoirs des rois de France. Quarantetrois têtes de cerfs se détachaient au-dessus, ornées de bois naturels que l'on avait choisis pour leur beauté ou leur bizarrerie. Sous cha-

cune d'elles, un cartouche indiquait en lettres d'or la date et les circonstances de la prise. Les poutres et solives du plafond étaient enrichies de peintures figurant des animaux ou des trophées de vénerie. C'est dans ce cadre plutôt sévère que Christine allait s'installer avec sa petite cour. Ses allures viriles ne s'y trouvaient pas déplacées, et elle employa les premiers temps de son séjour à dresser les plans de la grande entreprise qu'elle méditait. Reine sans couronne, elle aspirait à en ceindre une nouvelle : elle pensait la trouver à Naples, et poi^' intéresser étroitement la France à l'aventure, elle s'engagerait à instituer pour son successeur le jeune frère du roi, Philippe, duc d'Anjou. Elle prétendait diriger elle-même la campagne pour laquelle elle estimait nécessaires dix mille fantassins et cinq mille chevaux, deux cents chevaux pour l'artillerie, autant pour les subsistances, un train d'artillerie complet et des munitions nombreuses. La marine devait aussi jouer un rôle important : elle songeait à y joindre une partie des forces de l'Angleterre : u Je croirois qu'il seroit à propos de solliciter Cromwell pour envoyer aussi une douzaine de vaisseaux dans la Méditerrannée selon la coutume, et quoiqu'il n'y fassent aucun autre effet que celui de s'y faire voir, cela peut contribuer beaucoup à l'avantage de notre parti. »

Mais pour réaliser ces merveilleux projets, il fallait d'autres ressources que celles d'une souveraine déchue ; c'est à les obtenir de Mazarin que Christine consacre les dernières pages d'un long mémoire qu'elle remit à Chanut pour le Cardinal. « L'état de mes affaires particulières étant connu à M. le Cardinal Mazarin, j'espère qu'il considérera la nécessité qui m'oblige de lui demander une assistance telle qu'elle soit suffisante pour fournir aux frais d'un grand équipage, d'une subsistance convenable dans Rome pour le peu de temps que j'aurai a y demeurer et pour la subsistance de mon train et de ma cour à l'armée. » Elle n'oublie pas, d'ailleurs, des objets d'une moindre portée, et voudrait rentrer en possession des effets que sa détresse financière l'a obligée à donner en nantissement, a Je désire que l'on me restitue mes tapisseries, et que l'on dégage mes pierreries engagées à Amsterdam et à Rome, selon la promesse que l'on me fit à Compiègne. Et si le Roi veut m'avancer pour cette expédition trois années de mes revenus, je les veux renoncer à lui pour autant de temps qu'il se satisfasse de la somme

qu'il m'aura avancée et de celle qu'il aura déboursée pour mes tapisseries et pierreries . »

En attendant, elle envoyait à Paris Monaldeschi « pour y mettre en état son train qui doit être fort magnifique » dit la Gazette. Celui-ci commandait à un sieur des Touchelles « quarante habits de mesme drap viollet pour quarante suisses, chamarrés de passement incarnat et blanc, garnis de peties oyes, bas, soulliers, chemises, collets, gants, espées baudriers et chacun un liallibart » plus cent deux casaques de gardes et deux habits de trompettes. Il équipait en outre douze pages delà Chambre et douze pages de l'Écurie, vingt quatre valets de pied, trois cochers, Adngt-quatre palefreniers, tous en violet : leur livrée de campagne devait être en drap gris. Pour le valet de chambre Claret Poissonnet, un habit gris, garni de galons d'or et de velours noir : pour la reine, six justaucorps avec épée, baudrier, une paire de bottes d'hommes pour monter à cheval, etc.

Mais Mazarin ne se pressait pas de répondre aux ambitieuses invitations de Christine : l'état de sa santé lui donnait d'ailleurs un excellent prétexte à différer. Une violente attaque de goutte avait causé quelques inquiétudes à son entourage. La Reine de Suède ne pouvait manquer de lui marquer sa sollicitude ; elle le fit dans un billet pour lequel elle semble avoir emprunté la plume précieuse de Mlle de Scudery

« Vous devriez ce me semble être plus charitable à vos amis que de leur causer des alarmes qui font mourir de peur. On a de quoi se plaindre de vous des frayeurs que vous donnez; mais je vous pardonne à condition que a ous ayez soin de votre santé. Je vous crois trop habile homme pour aller mourir mal à propos. Quoique votre guérison vous importe plus qu'au reste des hommes, moi je vous prie néanmoins de croire que j'y suis intéressée, au moins autant que vous même, puisqu'on ne peut l'être davantage. Je ne vous parle pas d'affaires pour ne vous être pas incommode. Je vous prie d'être persuadé que je n'[en] ai pas d'autre plus importante que celle de votre conservation, étant votre affectionnée et obligée amie

« Christine Alexandre, « De Fontainebleau, le 28 octobre. »

La correspondance ne devait pas continuer sur ce ton aussi galant. La Reine de Suède allait bientôt, par un acte de violence inexcusable, ruiner tout son prestige et compromettre le succès de l'aventureuse entreprise qu'elle poursuivait avec tant de passion.

Le 6 novembre, à neuf heures du matin, le P. Le Bel, supérieur des religieux Mathurins qui desservaient la chapelle du château, se trouvait devant la porte de son couvent : il surveillait des journaliers occupés à charger des terres, lorsqu'un valet de la Reine de Suède l'aborda de la part de sa maîtresse, en lui demandant le supérieur. « C'est moi » répondit le Père, u La Reine veut parler à vous », fit l'homme, et le religieux empressé le suivit. Il se contenta, dans sa hâte, de pousser la porte du monastère, sans même prendre le temps de chercher un compagnon, tant il craignait de faire attendre Sa Majesté Suédoise. Introduit dans l'antichambre, il fut, après un moment d'attente, mis en présence de Christine : puis, à la suite, d'humbles salutations, lui demanda ce qu'elle désirait de lui. « Passons dans la galerie des Cerfs, répondit-elle, nous y parlerons avec plus de liberté. » Et lorsqu'on y fut entré : « M'avez-vous jamais parlé? » continua- t-elle. « J'ai bien eu l'honneur défaire la révérence à Votre Majesté, et de l'assurer de mes services, ce dont elle eut la bonté de me remercier, mais point autre chose — Vous portez, mon Père, un habit qui m'oblige à me confier à vous, promettez-moi, sous le sceau de la confession, de garder et tenir secret ce que je vais vous confier? — En fait de secret, je suis sourd, muet et aveugle pour les plus petits, à plus forte raison pour les Rois, dont il est dit : « Sacra- « mentum régis abscondere bonum est. »

Après cette réponse, la Reine remit au bon Père, qui a minutieusement noté les incidents de l'entrevue et les termes de l'entretien (( scavoir un petit paquet cacheté en trois endroits sans aucune escriture dessus, inais tout blanc, comme aussy elle me dit de le luy rendre en présence de qui elle me le demanderoit; ce que je luy promis. Elle me recommanda ensuite de bien observer le temps, le jour, l'heure et le lieu qu'elle me donnoit ledit paquet, sans aucun entretien discours et paroles. Je me retiray avec ledit paquet, faisant la révérence à Sadite Majesté, qui me tesmoigna vouloir rester en ladite gallerie, et luy souhaitant honneur et prospérité, je luy réiléray la promesse du secret, et me rendit chez nous devant dix heures. »

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