‹ Les chroniques du chateau de FontainebleauChapitre 7 sur 15 · PLANCHE VII · texte numérisé non relu

PLANCHE VII

Assassinai de Monaldeschi (collection F. Herbet).

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Quatre jours plus tard, le P. Le Bel allait se trouver mêlé aux péripéties du drame, dont cette scène n'était que le mystérieux prologue.

C'était le samedi 10 novembre ; il était une heure de l'après-midi^ Le religieux, en prévision de la fête du lendemain, était entre les mains de son barbier, lorsque parut un des hommes de chambre de la Reine. Christine ne pouvait souffrir le service des femmes. Le Père comprit aussitôt qu'il s'agissait du dépôt secret. Il le prit, et, par la cour du donjon, fut mené à la galerie des Cerfs, dont il ne vit pas sans quelque surprise, refermer soigneusement la porte. La Reine s'y tenait vers le milieu, adressant avec vivacité la parole à son grand écuyer, le marquis Monaldeschi; près d'elle, le capitaine de ses gardes, LodovicoSentinelli, et quatre pas plus loin deux gardes, tous deux italiens, tous deux de Pesaro, nommés Pla et Sambesi. Aux révérences du moine, elle se contenta de répondre : « Mon Père, rendez-moi le paquet que je vous ai donné. »

« Je le tiray de ma poche et le luy présentay ; l'ayant pris et assez regardé, et trouvé comme elle me l'avait donné, l'ouvrit et donna les lettres etescrits qui estoient dedans au susdit marquis, lui demandant d'une voix grave et d'un port asseuré s'il les connaissoit fort bien ; il les dénia en tremblant pourtant et ne voulant reconnoistre lesdites lettres et escrits, n'étant à la vérité que des copies que sadite Majesté Suédoise avait elle-même copiées ; elle tira de dessus elle les originaux, et les lui montrant, l'appela traistre, et lui fit avouer son escriture et son seing. »

Qu'étaient donc ces lettres, dont le contenu d'abord dénié, puis reconnu par Monaldeschi, pouvait lui mériter de la part de la reine, le reproche de trahison.

Le P. Le Bel n'en a rien su, mais un compatriote de Monaldeschi, l'Italien Capitoni en a pu, quelques jours après la scène, donner l'explication.

Monaldeschi, grand écuyer de Christine, et qui prétendait tenir la première place dans sa maison, était en rivalité avec Sentinelli, le grand chambellan demeuré en Italie. « Voilà donc, dit Capitoni, Monaldeschi qui, poussé soit par l'ingratitude de ceux qu'il avait comblés de bienfaits (à ce qu'il prétendait), soit par la fougue de sa nature plus poétique que servile, soit par un autre motif qu'il allègue

pour se justifier, se résout à mettre le feu à une mine qu'il croyait sûrement capable de faire sauter les vains titres à la faveur de Sentinelli. Il imagine de révéler secrètement à la reine certains faits particuliers dont le Sentinelli qui est actuellement en Italie lui avait fait autrefois confidence, et qui étaient de nature à porter atteinte à l'honneur et à la réputation de la Reine, en y ajoutant un avis respectueux de veiller au préjudice porté à la bonne renommée que le monde avait conçue d'elle pour ses rares vertus.

«Il se décide à faire cette dénonciation à Sa Majesté au moyen d'une lettre anonyme, écrite par lui en contrefaisant son écriture, pour cacher d'autant mieux ce qu'il jugeait indigne de la lumière du jour et si préjudiciable à l'honneur de sa maîtresse, et il lui fait parvenir cotte lettre avec la plus grande prudence, par l'intermédiaire d'un valet. »

Mais Christine n'en avait pas été la dupe; elle avait reconnu la main de Monaldeschi et considéré son procédé comme la plus mortelle des offenses. Aussi ne la devait-elle pardonner malgré le repentir de son auteur, « et ledit marquis s'excusant respondoit du mieux qu'il pouvoit, et remettant la faute sur d'autres personnes se jeta aux pieds de la Royne, luy demandant pardon et aussi tost les trois qui estoient là tirèrent leur épée. »

A ce geste, le malheureux comprit la gravité de sa situation. Il se releva : puis, entraînant la reine tantôt dans un angle, tantôt dans une autre partie de la galerie, il s'efforça de la convaincre. Elle l'écoutait appuyée sur sa canne d'ébène à poignée ronde, afTectant la patience et sans marquer aucun signe de colère. « Mon Père, dit-elle au P. Le Bel, voyez et soyez mon témoin comme je ne précipite rien et ne hâte rien contre cet homme et que je donne à ce traître et perfide tout le temps, et même plus qu'il ne saurait désirer d'une personne offensée, pour se justifier s'il peut. » En vain, pendant deux heures, l'accusé s'épuisa-t-il à persuader ce juge, dont le langage démentait le calme apparent. Christine lui fit livrer des papiers et deux petites clefs liées ensemble, qu'il tira de sa poche. Puis, brisant l'entretien, elle s'approcha du religieux, et d'une voix haute et grave : « Mon Père, prononça-t-elle, je me retire et vous laisse cet homme-ci ; disposez le à la mort et ayez soin de son âme. » L'arrêt était rendu. Devait-il être irrévocable? Le religieux, se jetant à genoux, implorait la grâce du marquis. Mais Christine dit « qu'elle ne pouvoit et que le traistre

cstoit d'autant plus coupable qu'il sçavoit bien qu'elle luy avoit communiqué comme à son fidèle sujet beaucoup de ses affaires, de ses pensées et secrets, et, en outre, qu'elle ne vouloit point reprocher les bienfaits qu'elle luy avoit conférés, qui excédoient ceux qu'elle eust pu faire à un propre et bien aimé frère, l'ayant toujours regardé comme tel ; et que sa conscience seule, par ceste ingratitude devoit lui servir de bourreau ». Sur ces mots, elle quitta la galerie. Sentinelli et ses acolytes, de la pointe de leur fer, pressaient le condamné de se confesser, le Père l'exhortait à demander pardon à Dieu, tandis que le malheureux les conjurait d'intercéder encore.

Sentinelli lui-même, ému de pitié, oubliant alors son rôle de bourreau, retourna vers sa souveraine. Il n'en obtint que l'ordre d'en fmir et rentra tout triste pour dire en pleurant: « Marquis, songez à Dieu et à votre âme, il faut mourir. » A ces mots, Monaldeschi, au désespoir, et comme hors de lui-même, se précipita aux pieds du religieux, le pressant de tenter une suprême démarche. Le Père ne la pouvait refuser. « La reine étoit seule dans sa chambre, raconte-t-il, avec un visage aussi serein que si elle n'eust eu aucune affaire. L'approchant, je me laisse tomber à ses pieds, les larmes aux yeux et les sanglots au cœur. Je la supplie par les douleurs et playes de Jésus-Christ de faire miséricorde à ce marquis. Elle me témoigne estre fâchée de ne pouvoir accorder ceste demande après la cruauté et perfidie que ce misérable avait exercées en sa personne, et dit qu'elle en avait beaucoup envoyé sur la roue qui ne l'avaient pas tant mérité que ce traistre. » En présence de l'insuccès de sa prière, le bon religieux, changeant de manière, eut recours à des arguments d'un ordre plus terrestre représentant « à Sa Majesté Suédoise qu'elle avisast bien à ce qu'elle alloit faire exécuter et si le Roy le trouveroit bon ». A quoi elle répondit « qu'elle feroit cette justice à la corne de l'autel ». Elle prit Dieu à témoin qu'elle n'en voulait point à la personne de son écuyer vis-à-vis duquel elle avait déposé toute haine, mais à ses crime, perfidie et trahison. Elle déclarait en outre que le Roi ne la logeait pas dans sa maison comme captive et réfugiée, qu'elle était maîtresse de ses volontés pour rendre justice à ses sujets en tout temps et en tout lieu, proclamant qu'elle ne devait répondre de ses actions qu'à Dieu et que ce qu'elle faisait n'était pas sans exemple.

Le Père, poursuivant son plaidoyer, répliqua fort judicieusement qu'il y avait quelque différence et que si les rois avaient fait choses semblables, c'avait été chez eux, non ailleurs. Puis, comme effrayé de sa hardiesse, il ajouta: «Madame, dans l'honneur et l'estime que vous vous êtes acquise en France et dans l'espérance que tous les bons Français ont de votre négociation, je supplie très humblement Votre Majesté d'éviter que cette action, quoiqu'à l'égard de Votre Majesté elle soit de justice, ne passe néanmoins dans l'esprit des hommes pour violente et pour précipitée ; faites encore plutôt un acte généreux et de miséricorde envers ce pauvre marquis, ou du moins mettez-le entre les mains de la justice du Roi et lui faites faire son procès dans les formes; vous en aurez toute la satisfaction et vous conserverez. Madame, par ce moyen le titre d'Admirable que vous portez en toutes vos actions parmi tous les hommes. » Mais sans se soucier de cette péroraison : « Quoi, mon Père, s'écria-t-elle, m'assujettir, moi en qui doit résider la justice sur mes sujets, à solliciter contre un traître domestique, dont les preuves de son crime, de sa perfidie et de sa trahison sont en ma puissance, écrites et signées de sa propre main? — Il est vrai. Madame, lui fut-il répliqué, mais Votre Majesté est partie intéressée ». Sur quoi elle interrompit vivement : « Non non, je le ferai savoir au Roi et à M. le Cardinal. Allez, mon Père, et retournez avoir soin de son âme. »

En recevant cette sentence définitive, le religieux crut percevoir un fléchissement de la voix qui la prononçait : mais il comprit pourtant qu'il ne pouvait plus être d'aucun secours humain pour le condamné. Rentrant dans la galerie, il le tint embrassé et tout en larmes, chercha les expressions les plus touchantes, afin de tourner les espérances du malheureux vers l'éternité et vers Dieu, en qui il devait trouver sa consolation.

A cette nouvelle, cet homme en pleine jeunesse qui ne voulait pas perdre la vie, sentant son impuissance à se défendre, car il était alors sans armes, poussa des cris de désespoir. Essayant pourtant de se résigner, il s'agenouilla près du religieux assis sur un banc de la galerie ; mais dans son trouble il ne trouvait aucun langage pour exprimer sa confession; il la reprit successivement en latin, français et italien. Soudain, il s'interrompit, l'aumônier de la Reine venait d'entrer; Monaldeschi, sans attendre l'absolution, se releva vi-

vement, puis l'alla joindre, espérant encore l'intéresser à son sort.

Après quelques instants de conférence, l'aumônier sortit, accompagné de Sentinelli. Celui-ci rentra seul : « Marquis, signifia-t-il, demande pardon à Dieu, car, sans plus tarder, il faut mourir; tu es confessé. »

Joignant le geste à la parole, le chef des bourreaux pressa sa victime jusqu'à l'extrémité de la galerie où est représenté le château de Saint-Germain et lui porta un coup dans l'estomac du côté droit. Le malheureux voulant parer, saisit l'épée de sa main droite, dont trois doigts furent tranchés : mais l'épée, sans pénétrer, s'était faussée sur la cotte de mailles qu'il portait sous son vêtement. Sentinelli s'en aperçoit, il le frappe d'un second coup au visage. « Mon Père, mon Père », s'écrie alors l'infortuné vers le religieux qui, s'approchant, lui donna l'absolution.

Puis, traqué comme un de ces malheureux cerfs, dont les dépouilles ornentla galerie, iltombesurlecarreau.Lesbourreaux se rapprochent; l'un le frappe au sommet de la tête, mais ne réussit qu'à l'étourdir. Étendu sur le ventre, le misérable patient fait signe qu'on lui tranche la gorge. L'un des trois meurtriers y porte plusieurs coups, mais la cotte de mailles montant sous le col du pourpoint, les rend innoffensifs.

A ce moment, une porte s'ouvrit. C'était de nouveau l'aumônier de la Reine. Au bruit, Monaldeschi se retourne; un dernier espoir le reprend. Il se traîne sur le sol et s'accotant au lambris essaye de parler. Mais l'aumônier ne pouvait disposer que d'un pardon, celui de Dieu. Ce qu'il apporte ce n'est pas la grâce, mais une seconde absolution.

Cette scène d'horreur et de carnage n'avait que trop duré. Un des gardes se décide enfin à percer, de son épée longue et étroite, la gorge du moribond. Mais, pendant un quart d'heure, il respira encore, la vie ne l'ayant quitté qu'avec la dernière goutte de son sang. Il était alors trois heures trois quarts. Le rôle des bourreaux n'était cependant pas terminé. Tandis que le P. Le Bel agenouillé récitait un De Profondis, Sentinelli vint palper le cadavre, remua un bras, puis une jambe, déboutonna le haut-de-chausses, le caleçon, fouilla au gousset et n'y trouva rien u sinon en ses poches un petit livre des Heures de la Vierge et un méchant canif ». Après quoi les trois hommes ae retirèrent.

Ainsi périt à la fleur de l'âge le marquis Gio, Rinaldo Monaldeschi délia Cervara, grand écuyer de la reine de Suède.

En hâte, le P. Le Bel fit faire une bière, où il déposa le corps à peine refroidi du malheureux. Puis, comme par ce jour brumeux de novembre, la nuit était tôt venue et que les chemins se trouvaient défoncés, il le fit charger sur un tombereau. Un chambellan et trois hommes l'escortèrent. Le lugubre cortège longea le parc jusqu'à l'église d' A.von. Là, une fosse creusée au pied du bénitier reçut la funèbre dépouille. Une main aussi ignorante que malhabile traça sur la pierre qui le recouvre ces simples mots : « Gy-git Monaldxi. » A cinq heures trois quarts, tout était terminé.

Christine, informée de l'entière exécution de sa volonté, garda son attitude de justicière, témoignant du regretnon de son acte, mais de la nécessité qui l'y avait contrainte . Voulant du moins assurer au plus tôt à sa victime les joies du repos éternel, elle pria le supérieur des Mathurins de faire dire plusieurs messes. A cet effet, deux jours plus tard, elle envoyait par deux hommes de sa chambre cent livres au Procureur du couvent : et elle avait soin de s'en faire bailler quittance.

Le mardi treize de novembre, les cloches d'Avon, sonnant à toute volée, annonçaient le service solennel du marquis, qui fut célébré le lendemain « avec un assez honneste luminaire ». Le clergé y assista au grand complet et le supérieur distribua des aumônes à tous les pauvres qui s'y trouvèrent.

Enfin, le lundi suivant, chacun des religieux dit une messe dans la grande église de Fontainebleau pour le repos de l'âme du défunt.

Aussitôt après le meurtre, Christine avait envoyé un messager au Roi pour l'informer de l'événement. La nouvelle souleva dans Paris un mouvement unanime d'horreur et de réprobation. Malgré l'impassibilité affectée par la reine de Suède, les contemporains d'abord, l'histoire ensuite, lui ont demandé du sang ainsi versé un compte que jamais elle n'a voulu rendre. Et le silence par elle gardé sur les mobiles de son acte lui a valu, en même temps qu'une condamnation sans réserves, les soupçons les plus outrageants.

« C'est une femme qui terminait une galanterie par un meurtre »,

imaginait Voltaire au siècle suivant. Cette explication tardive est, par malheur, en absolue contradiction avec le caractère de Christine et le sentiment de ses contemporains les moins indulgents. Elle ne repose sur aucun document; même sur aucune vraisemblance.

Du procès-verbal du P. Le Bel comme de la lettre de Capitoni au sénat d'Orvieto, il semble résulter clairement que le crime de Monaldeschi a consisté à fabriquer des lettres anonymes imputant au chambellan Francesco Maria Sentinelli des propos offensants ou des révélations blessantes pour la Reine.

Cela méritait-il la mort, même avec les idées de l'époque sur le respect dû à la majesté royale, même delà part d'une femme orgueilleuse et violente. Qui donc l'oserait prétendre?

Le véritable reproche adressé au grand écuyer ne serait-il pas plutôt d'avoir livré aux ennemis de Christine, les Espagnols peutêtre, le secret de l'entreprise de Naples ; et cela en essayant de rejeter sur le grand chambellan l'odieux de sa trahison.

Une lettre écrite par la Reine à Francesco Maria Sentinelli en paraît la preuve évidente :

(( Je vous envoie la relation de la mort de Monaldeschi qui me trahissait et voulait me faire croire que vous fussiez le traître. J'avais tous les renseignements nécessaires pour prouver le contraire et je n'ai pas voulu vous faire le tort de croire de vous les infamies desquelles je ne pouvais m'imaginer que quelqu'un d'autre que lui fût

capable Ne prenez pas la peine de justifier mon action auprès de

personne. Je prétends ne rendre de comptes qu'à Dieu seul qui m'aurait punie si j'avais pardonné au traître son énorme délit. Et que ceci vous suffise »

Douze années plus tard, le plus intime confident de la reine de Suède, le cardinal Azzolino, écrivait à son tour : « La mort de Monaldeschi fut causée par la découverte de son affreuse trahison. Il avait révélé les plus secrètes négociations dont il était lui-même l'intermédiaire auprès du cardinal Mazarin et auprès d'autres personnes. Ce fut prouvé... au moyen de ses propres lettres interceptées par la Reine. »

Explication identique, donnée sur le moment même au duc de Modène par son chargé d'affaires auprès du roi de France, Ercole Manzieri : « On dit pour excuser la Reine, que le dit Monaldeschi

entretenait commerce avec les Espagnols et leur révélait les affaires de Sa Majesté. »

Mais quels que puissent avoir été les torts réels ou imaginaires du grand écuyer, l'opinion mal instruite n'en fut pas moins déchaînée contre la prétendue justicière.

« Si la nouvelle en a été reçue parmi vous comme à Paris, écrivait encore Capitoni au Sénat d'Orvieto, je ne doute pas qu'elle n'ait changé l'opinion qu'on avait des qualités de l'âme de cette reine contre laquelle tout le monde crie aujourd'hui : « C'est une reine « sans royaume, une princesse sans sujets, une femme généreuse sans « argent, un personnage politique sans politique, une puissance sans « force : et quelques-uns plus méchants ajoutent encore « une nou- « velle catholique sans foi, et enfin l'artisan de sa propre ruine. »

Le gazetier Loret, toujours prudent vis-à-vis des grands de la terre, a'a pas hésité à baptiser inhumaine la lettre dans laquelle il annonce

que :

Il est arrivé quelque noize

Chez l'amazone Suédoise

Un des siens n'ayant eu pour elle Le respec et fidélité Qu'on doit à toute Majesté, Icelle, ayant au préalable Fait confesser ce misérable, A sa rigueur l'abandonna,

Des coups de dague on lui donna

Sans autre forme de procès Dieu nous garde de tel succès.

La cour comme la ville avait appris cette action « avec horreur » EtCatherineayant notifié au Roi par l'entremise de Tenderini, capitaine de ses gardes suisses, ce qu'elle appelait l'exécution de son grand écuyer, Mazarin dut lui répondre. Quittant ce jour les formules doucereuses dont il avait l'habitude et qui paraissent chez lui plus inspirées par sa nature même, que commandées par les exigences de la diplomatie, il n'hésite pas à écrire sans avoir recours à un secrétaire français.

« Alla regina di Suetia, Fontainebleau.

« Madame,

H J'ay esté extrêmement surpris de ce qu'il a pieu à V. M. de

mescrire, et ce que le S"^ Tenderini m'a dit de sa part, et il n'y arien que je donnasse pour empescher qu'il ne fust pas arrivé un si estrange accident, lequel portera asseurément grande préjudice à l'affaire qui est sur le tapis. Je n'ay pas jugé à propos que le S"" Tenderini rendit au Roy la lettre de V. M. par la raison que le S' abbé Ondedei aura l'honneur de luy dire, le faisant partir en diligence pour cette affaire et pour lui repprésenter touttes mes pensées dans ce rencontre. Je l'ay choisy comme la personne en qui je me fie entièrement et que je scay estre des plus appassionnés serviteurs que V. M. aye : je la supplie de luy donner entière croyance et de croire que je suis avec le dernier respect de V. M. etc.

« De Vincennes, 12 novembre [1657]. »

Ondedei, intime confident du Cardinal, avait pour mission de conseiller à la reine de ne pas avouer les ordres par elle donnés pour la mort de Monaldeschi, mais d'en charger Louis Sentinelli et ses acolytes qu'elle renverrait incontinent.

Quoi qu'il en pût coûter à sa fierté, Christine congédia les trois bourreaux. Mais la cour exigeait plus encore. La bonté de la Reine- Mère avait été trop scandalisée, la susceptibilité du jeune Roi trop offensée par l'audacieuse barbarie de cette étrangère; ils ne la pouvaient souffrir à Paris. On lui voulut persuader de n'y point venir. C'était l'inviter à quitter la France. Mazarin confia à l'ambassadeur Chanut cette négociation délicate. Dans une lettre du 14 novembre il essayait de préparer les voies à son envoyé : « J'ai fait partir le S'' Tenderini, lequel informera Votre Majesté de ce qui se passe ici sur l'accident arrivé; mais pour m'employer plus à fond sur toutes choses, le Roi a voulu que j'envoyasse vers Votre Majesté Monsieur Chanut en qui on a entière confiance et il est d'ailleurs ancien et véritable serviteur de Votre Majesté. »

Si persona grata que fût Chanut, le seul énoncé de sa mission courrouça la Reine. En vain essaya-t-il de lui représenter les mauvaises dispositions du peuple de Paris et les dangers auxquels pourrait l'exposer sa visite. Christine n'était pas de celles que la crainte peut arrêter. Elle le fit bien voir, en griffonnant rapidement une réponse irritée, dans laquelle elle revendique hautement sa responsabilité, dansée que le Cardinal appelait poliment un accident.

« Mon Cousin,

« Monsieur Ghanut qui est un des meilleurs amis que je pense avoir, vous dira que tout ce qui me vient de votre part est reçu de moi avec estime; et s'il a mal réussi dans les terreurs paniques qu'il a voulu susciter dans mon âme, ce n'est pas faute de les avoir répétées aussi effroyables que son éloquence est capable de les figurer, mais, à dire le vrai, nous autres gens du Nord sommes un peu farouches et naturellement peu craintifs. Vous excuserez donc si sa commission n'a pas eu tout le succès que vous auriez désiré : et je vous prie de croire que je suis capable de tout faire pour vous plaire, hormis de craindre. Vous savez que tout homme qui a passé trente ans ne craint guère les sornettes. Et moi je trouve beaucoup moins de difficultés à étrangler les gens qu'à les craindre. Pour l'action que j'ai faite avec Monaldeschi, je vous dis que si je ne l'avais faite, je ne me coucherais pas ce soir sans le faire ; et que je n'ai nulle raison de m'en repentir, mais que j'en ai plus de cent mille d'en être ravie. Voilà mes sentiments sur ce sujet; s'ils vous plaisent je serai ravie, si non je ne laisserai pas de les avoir et serai toute ma vie A^otre

affectionnée amie.

(( Christine. »

Au moment oii il reçut cette épître farouche, Mazarin se félicitait auprès de son correspondant le cardinal Barberini de ce que la reine de Suède « n'avait pas laissé de s'humilier devant le Roi et de reconnaître avec toute sorte d'actes de soumission l'offense faite à une maison royale telle que celle de Fontainebleau, notamment en éloignant tout ceux qui ont mis la main au meurtre de ce pauvre gentilhomme ».

Répliquer sur le même ton, c'eût été une rupture complète. Et le Cardinal ne voulait par rompre. Il avait besoin de Christine, non qu'il prît au sérieux ses projets sur Naples, mais il lui convenait de s'en servir comme d'un épouvantait pour inquiéter l'Espagne.

11 ne se souciait pas davantage d'avoir pour ennemie déclarée une femme dont il avait pu juger toute la capacité d'intrigue et l'absence de scrupules.

La lettre delà Reine ne reçut point de réponse. Elle fut, d'ailleurs, suivie rapidement d'une autre dont le ton radouci allait lui permettre

de reprendre la conversation. « J'envoie à Votre Eminence Tenderini, écrivait Christine le 17 novembre, pour l'entretenir de mes sentiments et pour vous déclarer qu'il n'y a rien qui me puisse empêcher d'aller à Paris, que de savoir que ma personne soit odieuse au Roi ou à V. Ém. En ce cas, je vous conjure de me découvrir avec franchise vos sentiments, afin que, étant éclaircie de la vérité du mystère que je ne comprends pas, je puisse prendre les résolutions qui seront conformes au reste de ma vie et que V. Em. me fasse la justice de ne prétendre de moi ni crainte ni bassesse... »

Mazarin se garda bien de répondre d'une manière précise à cet appel ; sans doute, il reçut son compatriote Tenderini avec de bonnes paroles, mais il demeurait décidé à interdire à la Reine le voyage de Paris. Son habileté crut, bientôt après, avoir trouvé le moyen de l'empêcher, sans éveiller la susceptibilité de Christine.

Le jeudi 23 novembre, le jeune Roi et Monsieur quittaient Paris. Ils avaient avec eux le comte de Soissons, les maréchaux du Plessis et de Villeroy, nombre de grands seigneurs et l'escorte habituelle des gardes, mousquetaires, gens d'armes et chevau-légers. Le ])ut avoué du voyage était le château de Villeroy, où le maréchal offrit un souper splendide et oîi l'on passa la nuit.

Le lendemain, après dîner, Louis XIV et son frère partirent , comme à l'improviste, pour Fontainebleau.

La reine de Suède, qui les attendait cependant, reçut les princes au bas de l'escalier et les conduisit à travers une haie de ses garde s suisses jusqu'à sa chambre. Là, elle offrit un fauteuil au Roi, s'installa à sa droite et fit asseoir Monsieur de l'autre côté. Une « très agréable conversation » commença alors, d'après la gazette officielle. Loret, qu i en rend également compte, remarque non sans une pointe de malice :

Car encore que l'on voye en elle

Certaine fierté naturelle,

Autorité, vivacité.

Gloire, splendeur et majesté.

Cette judicieuze reine,

Quand il lui plaît est fort humaine.

Son abord est doux et charmant,

Et d'un rare contentement,

Elle sçait bien montrer la marque

Quand elle voit un grand monarque.

Christine dut évidemment déployer toutes les grâces de son esprit, comme autrefois, dans son palais de Stockholm, lorsqu'elle y recevait l'Europe savante et lettrée. Après une heure d'entretien, la compagnie se sépara. La princesse conduisit ses hôtes jusqu'à leur carrosse. Le peuple de Fontainebleau, amassé dans la coar, acclama son Roi qui rentra à la lueur des flambeaux à Villeroy. Un festin encore plus somptueux que celui de la veille l'y attendait. Le maréchal offrit de nouveau pour la nuit une magnifique hospitalité au cortège royal. Le lendemain, Louis XIV rentrait à Paris.

Mazarin se crut alors délivré de la reine de Suède. La visite des princes était un témoignage de courtoisie, qui devait la satisfaire et qu'elle n'avait point à rendre, puisque la Reine-Mère s'était abstenue de paraître. L'opinion ne pouvait davantage s'émouvoir de cette démarche, puisqu'elle ne semblait qu'un épisode accessoire du voyage à Villeroy, but du déplacement de Sa Majesté.

Cependant, loin d'annoncer son départ, Christine, par l'entremise de Tenderini, sollicitait une entrevue avec le Cardinal lui-même. Elle tenait à terminer avec lui les négociations en cours, et comme il était alors assez incommodé, elle irait le trouver à Paris.

C'était ce que le ministre redoutait le plus. Il comprit cependant que pour éloigner cette femme opiniâtre, il lui fallait donner une dernière satisfaction. « Je suis on ne peut plus mortifié, écrivait-il à Tenderini le 24 novembre, que Sa Majesté dans sa bonté compatissante à mes maux veuille se rendre à Paris pour m'honorer de sa présence. Si je ne fusse demeuré grandement abattu et affaibli à la suite d'un nouveau calcul que j'ai rendu avant-hier, rien ne m'aurait retenu de me transporter jusqu'à Fontainebleau. Je ferai même encore l'effort de m'y traîner si Sa Majesté éprouvait la moindre répugnance à se déplacer, mais puisqu'elle a la complaisance de bien vouloir, au prix de son propre embarras, contribuer à la conservation de son serviteur, je me ferai porter à Petit-Bourg. C'est un lieu distant d'environ 7 lieues où la Reine sera reçue s'il lui plaît d'y venir mardi soir : car j'ai encore besoin, pour faire ce petit voyage, de me reposer une couple de jours à la suite de l'épreuve dernièrement soufferte. »

Il terminait en priant la Reine d'excuser l'étroitesse du lieu, qui ne lui permettrait pas de la régaler et de la servir comme il aurait voulu

et de la manière due à Sa Grandeur. Petit-Bourg était une maison de plaisance à mi-chemin de Paris et de Fontainebleau. Elle appartenait à l'évêque de Langres, La Rivière, l'ancien favori de Gaston d'Orléans. Le Cardinal y traita magnifiquement Christine le mardi 27 novembre, et les deux jours qui suivirent :

Ce ministre obligeant et sage

Fit voir en cette occazion

Une telle profuzion

De ces appareils délectables

Dont on couvre les grandes Tables,

Qu'on admirait à tout moment

Le Traiteur et le traitement.

La princesse, ne voulant pas demeurer en reste d'amabilités et de prévenances, exigea que Mazarin prît place à sa table pendant toute la durée du séjour.

Ces conférences prolongées intriguaient vivement le public.

Si leurs entretiens ou discours, Ayant duré plus de deux jours Tant en public qu'a porte clozes, Contenoient d'importantes chozes, Tout homme de raizonnement Le doit croire certainement, Mais de parler arec science Des sujets de leur conférence...

Les ignorants dans les affaires Seroient badins et téméraires D'en vouloir juger haut ou bas.

Plus heureux que les contemporains, nous pouvons aujourd'liui pénétrer le secret de ces mystérieuses conversations. Elles eurent pour objet des questions financières plus que politiques. Sans doute, on s'entretint du projet napolitain qui tenait au cœur de la reine, mais le Cardinal ne lui donna sur ce point aucune assurance nouvelle. Ce qui d'ailleurs était plus urgent pour elle, était le règlement de difficultés financières, pour lequel le concours de la France était indispensable. Depuis plusieurs mois, Christine se débattait dans la gêne. Les revenus des provinces qu'elle s'était réservées rentraient mal. Elle insista pour obtenir du Roi de France qu'il lui avançât

une somme égale à ses revenus arriérés de Suède et de Poméranie. Elle abandonnerait ces fonds au Roi de Suède, qui les imputerait sur les subsides à toucher du Roi de France, aux termes d'un traité d'alliance en projet. Après trois jours d'explications et de discussions, Mazarin finit par consentir, mais en stipulant que l'arrangement n'aurait de valeur qu'autant qu'il aurait l'agrément du Roi de Suède. Et sur la demande expresse de la Reine, qui se méfiait, il lui délivra double copie de l'écrit constatant leur accord « afin qu'elle en pust envoyer l'un en Suède et retenir l'autre ». Munie du précieux document, Christine rentra satisfaite à Fontainebleau.

Le Cardinal, de son côté, regagna Paris. Il croyait l'affaire terminée. « Je n'ai rien de nouveau à vous annoncer, écrivait-il le 30 novembre, lendemain de son retour, au cardinal Barberini, sinon que la reine de Suède, après avoir été visitée par le Roi à Fontainebleau et après que je me sois abouché avec elle, partira sous deux ou trois jours pour la Provence avec l'intention de se rendre ensuite à Rome. »

Cette fois encore son espoir fut déçu.

L'opiniâtre personne ne se résigna pas à quitter Fontainebleau. Seule avec sa petite cour, elle ne cessait d'adresser au ministre les demandes les plus diverses et les plus inattendues.

Un jour, elle sollicite le payement de 993 445 rixdales. C'était, d'après elle, le montant de subsides arriérés dus par la France à la Suède, depuis la guerre de Trente ans, et que son successeur lui aurait abandonnés. Mazarin, comme bien d'autres ministres, répondit en nommant une commission. Après plusieurs semaines, la commission, qui comptait parmi ses membres Séguier, Servien, Foucquet, Chanut, d'Ormesson et d'autres importants personnages, réduisait à 33 445 rixdales la créance de Christine.

Une autre fois, elle réclame un duché pour son chambellan France SCO Maria Sentinelli. C'était le frère du meurtrier de Monaldeschi. Il s'agissait de faciliter à ce personnage assez louche un mariage avec une princesse Aldobrandini, veuve du duc de Ceri. Le Cardinal répartit froidement qu'il était impossible d'accorder une pareille faveur, réservée à des seigneurs de la plus grande qualité. Et ceux qui en avaient été le plus récemment honorés, comme le prince de Monaco, pourraient se trouver blessés de la voir étendue à un Sentinelli.

Ces échecs ne semblent pas avoir découragé Christine : chaque semaine, lettres ou mémoires partaient de Fontainebleau, pour le Louvre ou pour Vincennes. Sans doute, la Reine cherchait en les rédigeant à tromper l'ennui de sa vie monotone. Confinée dans la partie la plus reculée du château, elle n'apercevait de ses fenêtres que le fossé et quelques pignons du bourg. Si elle quittait son appartement, il lui fallait traverser la galerie des Cerfs, rouge encore du sang de JMonaldeschi. Et puis, elle n'avait plus la belle ardeur d'écuyère, qui, dans sa jeunesse, lui permettait de chevaucher dix heures de suite sans fatigue : elle n'avait plus la finesse de coup dœil qui à cinquante pas lui faisait abattre un lièvre détalant. D'ailleurs, Louis XIV n'avait mis aucun équipage à sa disposition. Sa cour s'était infiniment réduite : Lodovico Sentinelli exilé, son frère en Italie, Monaldeschi mort. Le duc de Castel iSuovo, réfugié napolitain qui l'avait remplacé, et le capitaine des gardes suisses Tenderini passaient leur vie sur les chemins, ou à solliciter dans les antichambres du Cardinal. Pas de visiteurs ; nul ne se souciant de faire sa cour à une princesse en quarantaine. Un prince palatin qui passait par Fontainebleau, pour se rendre à Paris, l'avait saluée au mois de novembre. Entre Noël et le 1" janvier, elle reçut une visite de la plus haute qualité. C'était Mademoiselle. Elle venait de son château de Saint-Fargeau, pour prendre ses quartiers d'hiver au Luxembourg. Sa route la menait à Fontainebleau et la curiosité plutôt que la sympathie l'attirait près de la reine de Suède.

« J'allai droit chez elle, raconte-t-elle; on me dit qu'elle n'étoit pas éveillée, je m'en allai à l'hôtellerie où elle m'envoya un gentilhomme pour me dire qu'elle s'habilloit en diligence pour me voir. Lorsqu'elle fut en état on me vint quérir. Je trouvai dans sa cour vingt suisses habillés de gris avec des hallebardes dorées, force valets de pied et pages vêtus de gris aussi, assez de gentilshommes dans la salle et dans l'antichambre. Elle avait un justaucorps de velours noir, une jupe couleur de feu et un bonnet de velours noir avec des plumes noires et quantité de rubans couleur de feu. Elle me parut alors aussi jolie que la première fois que je l'avais vue. Je lui demandai si elle ne reviendroit point à la cour, elle me dit qu'elle n'en savoit rien et qu'elle feroit tout ce qu'on lui ordonneroit. »

Mais pendant cet entretien au cours duquel Christine prenait une

attitude si modeste, Mademoiselle se représentait l'horrible drame, dont tout, autour d'elle, évoquait le souvenir. « Comme je luiparlois, je songeois à ce qu'elle avoit fait; et le bâton du capitaine de ses gardes qui étoit dans sa ruelle me fit bien penser à celui à qui je l'avois vu porter et du coup qu'il avoit fait. » Après quelques civilités on se sépara. Sans doute on passa par la galerie où le sang avait été répandu, car, remarque Mademoiselle : u Quoiqu'on l'ait fort lavée il en reste toujours des marques. »

Quelques jours plus tard, un visiteur moins désintéressé que la cousine du Roi, sollicitait son admission auprès de la Reine. C'était le jeune Beauchasteau, fils du comédien de l'hôtel de Bourgogne. A peine adolescent, il courait les salons de Paris, improvisant madrigaux et sonnets galants en l'honneur des belles précieuses. Au moment des étrennes, il prit la route de Fontainebleau pour voir,

l'héroïne

Qui porte le nom de Christine Et lui prezenter son recueil.

Il fut, paraît-il, admirablement reçu et la Reine se crut revenue au beau temps où elle accueillait Descartes ou Saumaise. Elle approuva fort l'ouvrage du jeune auteur et :

Luy faizant écrire in promptu Des vers de politesse exquise Sur sa belle et noble devize.

11 réussit en un moment Si dignement, si galamment, Que cette princesse excellente En parut tout a fait contente.

Bien mieux elle lui promit de l'emmener en Italie, et, comme jadis à Balzac et à bien d'autres illustres, lui donna :

Une chaîne et médaille d'or.

Mais ces distractions d'un moment ne la pouvaient détourner de son idée fixe. « Je ne vous prescris point le temps dans lequel je souhaite d'être délivrée du Purgatoire où je suis, écrivait-elle au Cardinal, mais

je vous prie de considérer que je ne puis m'en retourner en Italie avec honneur sans vous avoir parlé, ni sans retourner à la tête de l'armée que vous m'avez promise. »

Mazarin ne se pressait pas de répondre. Il soccupait d'envoyer de chaleureuses mais tardives condoléances à la famille de Monaldeschi. Le 18 janvier 1658, c'estàMonsignorTorres, archevêque d'Adrianopoli, parent du défunt qu'il s'adresse. Il l'assure de la part qu'il prend au chagrin de Sa Seigneurie et à celui des sœurs de ce gentilhomme, lui affirme qu'il ne fut chose au monde qu'il n'ait été capable de faire pour empêcher « un accidente di questa sorte » .

Le 25 janvier, il déplore auprès du seigneur Odoardo Monaldeschi délia Cervara, la mort aussi étrange que pitoyable du pauvre marquis. Nul ne l'a ressentie plus Aivement que lui-même. Il l'aimait « con partialita » et son plus grand désir était « d'avantaggiare la de lui fortuna ».

Lorsqu'il se décide enfin àreprendrela conversation avec la Reine, il ne fait aucune promesse. Le duc de Guise et Chanut qu'il lui enverra prochainement lui donneront « une exacte information de toutes choses ».

Ce n'était pas l'affaire de Christine, qui, dans le duc de Guise, redoutait un concurrent. Elle prit immédiatement la plume pour écrire à Chanut : « Le duc de Castel Nuovo m'a dit que vous aviez témoigné estre surpris de la quantité de choses que je vous avais donné ordre de solliciter pour moi... mon intention a été de représenter à M. le Cardinal comme à un ami mes besoins... J'espère qu'il considérera que c'est un malheur de ma naissance d'avoir besoin de beaucoup. Ce n'est pas ma faute d'être née dans une condition si relevée. Si j'étais d'une autre, je serais plus facile à contenter, mais je serais peut-être aussi moins propre à l'entreprise dont il est question... J'ai ouï dire que M. de Guise fait ses efforts pour renouer avec M. le Cardinal. Je vous prie de dire audit Cardinal que le plus grand déplaisir qui me pourrait arriver serait celui de voir cet homme retourner dans le jeu. »

Mazarin persiste dans son silence. Après Castel Nuovo elle lui envoie Tenderini porteur de ce billet presque désespéré : « Mon cousin, je renvoie Tenderini demi-mort pour vous représenter ce que j'aurais souhaité de vous représenter moi-même, mais puisque vous

témoignez tant de répugnance de me revoir, j'ai commandé ù ce pauvre malade d'aller vous conjurer de ne me traiter pas tout à fait si mal comme il semble que a ous m'auriez voulu faire appréhender. Je me remets à ce qu'il vous dira sur ce fait. »

Huit jours après nouvelle lettre. « Mon cousin, quand je considère que cette lettre que je vous écris d'ici est écrite dans la saison où nous sommes, je suis persuadée qu'il faut que mon malheur soit bien grand, puisque, après un si long terme, je ne puis obtenir de \. E. les résolutions définitives de ce que je dois devenir... Je ne sais à quoi je dois attribuer cette manière d'agir ne sachant pas de l'avoir mérité... Obligez-moi de me faire savoir si je dois vivre ou mourir ou si je vous dois être redevable de l'un ou de l'autre afin que je me prépare de vous considérer comme la personne du monde à qui j'aurais le plus d'obligation ou comme celui de qui j'aurais reçu le plus* sensible outrage. » Puis, quittant ce ton presque tragique, elle ajoute en italien ce post-scriptum ironique. « S'il est venu à V. E. la tentation de me faire canoniser, qu'elle se souvienne au moins que déjà elle m'a fait exercer toutes les vertus chrétiennes et que, pour être saint, le martyre suffit. » Martyre en effet pour une femme de ce caractère que l'abandon et l'oubli où depuis quatie mois on la laissait languir!

La situation ne pouvait plus se prolonger ainsi. Mazarin le sentait. Il comprit, en présence de cette opiniâtreté, que pour déterminer la Reine de Suède à quitter la France, il lui fallait donner quelque satisfaction. Elle-même semblait réduire ses prétentions et s'en remettre à la bonne volonté du ministre. Lui envoyant une fois de plus Tenderini, le 10 iévrier : « Je vous proteste, assurait-elle, que j'aurai une entière résignation à vos volontés et que je vous abandonne mes intérêts sans crainte... je ne me rendrai jamais indigne par aucune action qui vous puisse faire repentir de la disposition où vous êtes de mobliger. »

Sans doute, cette humilité désarma les dernières résistances.

Louis XIV émerveillait alors la cour de ses grâces juvéniles, dans le ballet d'Alcidiane. Christine témoignait un désir passionné de l'y admirer. On lui accorda cette faveur. Son purgatoire devait bientôt cesser. Elle allait revoir Paris et s'y dédommager des tristesses de Fontainebleau.

Le 23 mars, elle quittait le château où depuis plus de cinq mois elle attendait le moment d'être admise à la cour.

Elle n'y devait point retrouver le succès et l'empressement que lui avait valus sa première visite. La mort du grand écuyer avait rompu le charme. Au Louvre, où elle fut reçue, on lui donna l'appartement du Cardinal. On espérait lui faire comprendre ainsi que son séjour ne devait pas s'y prolonger. Sa personne, qui n'éveilla plus la curiosité ne suscitait que de la répulsion. Lorsqu'il s'agit de l'accompagner à la foire Saint-Germain, le jeune Roi et son frère se cachent pour éviter la corvée ; Mademoiselle se dérobe s'il est question de la suivre à la Comédie. On raille sa danse et ses accoutrements.

Il faut reconnaître que Christine fit alors preuve de peu de tact. Sa. fureur de plaisir, après les tragiques événements de Fontainebleau,, raviva l'aversion qu'ils avaient inspirée. Si on lui pardonnait son* goût pour les spectacles de l'hôtel de Bourgogne, on ne lui épargnait pas les épigrammes :

Le comique ne lui plaît pas, Mais elle aime la tragédie,

écrivait Loret sans sourciller.

Surtout sa manie d'aller « courir le bal » en masque ne paraissait convenable ni à son âge ni à son rang.

Elle « alla aussi en masque le jour du carême-prenant, habillée en turque, raconte Mademoiselle. Quand elle revint à quatre heures du matin, elle s'en alla voir M. le Cardinal qui avoit la goutte et qui crioit les hauts cris et lui parla d'affaires, en habit de masque. » Elle était alors à Paris depuis une quinzaine. « On avait une impatience incroyable qu'elle s'en allât. » Elle ne le comprenait pas et, au grand scandale de la Reine-Mère, redemanda un ballet le carême commencé.

Mazarin la détermina pourtant à rentrer dans Rome, où il lui offrait une résidence splendide dans son propre palais. Ce n'était pas sans qu'il en coûtât quelque chose à la France. L'argument irrésistible du Cardinal fut le versement d'une somme dont il n'a jamais dit le chiffre. La besogneuse princesse s'en accommoda. Elle dut se contenter des bonnes paroles qu'il lui prodigua relativement à la grande expédition.

Enfin, le 12 mars fut marqué pour son départ. Elle voulut goûter auparavant le régal d'une séance académique. Le 11 mars, le directeur prévenu trop tard ne parvint à réunir que quelques académiciens en l'hôtel du chancelier Séguier. Trois des membres les plus illustres alors, Chapelain, Gombauld et le secrétaire Conrart, bien d'autres encore, manquèrent à l'appel. Et comme le Directeur s'excusait sur la hâte de la convocation, la reine répondit : « qu'elle croyait qu'on pardonnerait à la curiosité d'une fille qui avait souhaité de se trouver en une compagnie de tant d'honnête gens pour qui elle avait toujours eu une affection particulière ».

La séance se termina par le travail du dictionnaire. On en était au mot Jeu. Parmi les exemples, figurait le dicton. « Ce sont des jeux de prince qui ne plaisent qu'à ceux qui les font. » Cette phrase parut émouvoir Christine et lui fit monter le rouge au visage, mais sentant tous les yeux sur elle, a elle s'efforça de rire d'une manière qui faisait connaître que c'était plutôt un ris de dépit que de joie ».

Le lendemain, accompagnée du Roi et de nombreux gentishommes jusqu'à Juvisy, elle reprenait le chemin de Fontainebleau. Elle y semblait rentrer sans trouble, mais n'y passa que deux nuits. Après quoi elle faisait un définitif adieu à la maison royale qu'elle avait souillée du sang du grand écuyer, ce sang dont sa propre mémoire devait pour jamais demeurer éclaboussée.

Lorsque, douze ans plus tard, Christine tenta de retrouver une couronne en Pologne, la nation dont elle briguait les suffrages recula d'horreur. L'altière princesse feignit une fois de plus la surprise, mais dédaigna tout plaidoyer. « Pour la mort d'un Italien, écrivait-elle à un ami, je ne suis point d'humeur à m'en justifier à MM. les Polonois, à qui je ne suis pas obligée d'en rendre compte. »

Le souvenir de la tragédie de Fontainebleau ne cessa plus de se dresser contre toutes les entreprises de la Reine de Suède. Pourtant, jusqu'au dernier jour, sa conscience n'en parut pas troublée.

Trois siècles et demi ont passé depuis lors. Que n'ont-ils pas renversé, effacé ou emporté? Du moins, ils n'ont pu parvenir à faire casser l'arrêt que la conscience humaine avait d'abord prononcé contre la meurtrière de Monaldeschi.

SOURCES

Les lettres de Christine et celles de Mazarin, inédites pour la plupart, ont été extraites des Archives du ministère des affaires étrangères sur les indications qui nous ont été complaisamment données par MM. Tausserat et Rigault. Les lettres de Christine ont été empruntées aux registres Suède, n'^ 22, 23 et 24 ; celles de Mazarin également, ainsi qu'aux volumes France, n"' 272, 273, 274, 276, 291.

D'autres lettres de Mazarin ont été prises parmi celles publiées dans la collection des Documents inédits.

Nous avons consulté en outre la relation du meurtre de Monaldeschi par le P. Le Bel :

Arcke>"holtz, Mémoires pour servir à l'histoire de Christine reine de Suède.

De Bildt, Christine de Suède et le cardinal Azzolino.

F. Herbet, La Vérité sur le meurtre de Monaldeschi.

A. Vidal, L'Église d'Avon et le Tombeau de Monaldeschi.

Les mémoires de Conrart, de Mlle de Montpensier, de Mme de Motteville.

La Muze historique de Loret et la Gazette de France des années 1656, 1657 et

Et l'ouvrage du P. Dan cité aux précédents chapitres.

MONSIEUR, je vous ai fait assembler avec mes ministres et mes secrétaires d'État, pour vous dire que, jusqu'à présent, j'ai bien voulu laisser gouverner mes affaires par feu M. le Cardinal; il est temps que je les gouverne moi-même. Vous m'aiderez de vos conseils quand je vous les demanderai. Hors le courant du sceau auquel je ne prétends rien changer, je vous prie et je vous ordonne. Monsieur le Chancelier de ne rien sceller en commandement que par mes ordres et sans m'en avoir parlé, à moins qu'un secrétaire d'État ne vous le porte de ma part. »

C'est en ces termes hautains et péremptoires, qu'au lendemain de la mort de Mazarin, le 9 mars 1661, le jeune Louis XIV signifiait ses intentions au chancelier Pierre Séguier, en présence du conseil réuni au château de Vincennes. Là, siégeaient avec le surintendant des finances Nicolas Foucquet, les ministres et secrétaires d'État, Hugues de Lyonne, Le Tellier, Loménie de Brienne père et fils, Duplessy- Guénégaud et Phélippeaux de La Vrillière. Se tournant vers eux, le Roi ajouta: « Et vous. Messieurs, je vous défends de rien signer, pas même unesanvegarde ou un passeport, sans mon commandement. . . Et vous. Monsieur le Surintendant, je vous ai expliqué mes volontés ; je vous prie de vous servir de Colbert que feu M. le Cardinal m'a recommandé. »

De tous les personnages présents, le surintendant des finances semblait, à l'opinion publique, le plus apte à recueillir la succession du Cardinal, au cas où il eût plu à Louis XIV de se décharger sur un premier ministre du souci des affaires. Foucquet lui-même n'entrevoyait nulle borne à sa fortune et dans l'insolence de sa devise

Lk DISGRACE DE FOUCQUET 119

fameuse Qao non ascendam! s'étalait ingénument l'audace de ses prétentions.

C'est que, jusqu'à ce moment, des succès ininterrompus avaient favorisé son ascension rapide vers les honneurs, l'opulence et le pouvoir. Sans être humbles, ses origines étaient modestes. Issu d'une famille de gentilshommes campagnards qui, après des revers de fortune, avaient retrouvé, grâce au commerce, un patrimoine et, dans l'exercice de fonctions judiciaires, comme une seconde noblesse, il avait, sans doute, hérité de ces aïeux, avec le goût des vastes entreprises et des spéculations hasardeuses, son esprit vif, souple, ingénieux, prompt en ressources, mais dont jamais un excès de scrupules ne parvint à entraver les ambitieux projets. Avec cela d'un abord engageant, de commerce aimable et facile, il avait reçu de la nature ce charme communicatif qui attire les hommes, ces grâces insinuantes qui les séduisent, en même temps qu'il possédait à merveille l'art de se les attacher par l'obligeance de ses manières et la générosité de ses procédés.

Maître des requêtes au Parlement de Paris, il avait été bientôt appelé aux fonctions d'intendant, d'abord auprès de l'armée de Gassion, puis dans la généralité de Paris. Chargé, durant la Fronde, de missions secrètes et périlleuses, il s'en était acquitté avec un bonheur et un zèle qui lui valurent l'appui de Mazarin, lorsque, en 1G50, il voulut acquérir la charge de procureur général. Dans ce poste élevé, il sut, au plus fort de la sédition, par un miracle d'adresse, demeurer invariablement fidèle au Cardinal, sans se rendre suspect au Parlement révolté. Son goût naturel pour l'intrigue s'accommodait le mieux du monde des négociations délicates qui finirent par rallier les plus influents d'entre les parlementaires à son protecteur. Au jour du succès, il ne rougit nullement de demander le prix de ses services. La surintendance des finances, aussi bien par les profits traditionnels dont elle était la source, que par l'accès qu'elle ouvrait aux conseils du Roi, excitait sa convoitise. Lorsque, parla mort du duc de La Vieuville, elle devint vacante en 1653, Foucquet se mit sur les rangs. Mazarin partagea la charge entre Abel Servien, l'heureux négociateur du traité de Westphalie et le procureur général Nicolas Foucquet.

La tâche était lourde, en effet, et ce n'était pas trop de l'habileté et de la probité de deux hommes pour relever les finances du pays. La

guerre civile et la guerre étrangère y avaient partout semé la misère et la ruine. La stricte économie d'un Sully et son ordre rigoureux pouvaient seuls ramener la prospérité. Mais le Cardinal ne s'en fût point arrangé. S'il songeait souvent à la grandeur de la France, il ne perdait jamais le souci de sa propre fortune, et pour réaliser le double but qu'il poursuivait, il lui fallait beaucoup d'argent. Or, Foucquet n'avait ni le cœur assez ferme pour résister aux continuelles exigences du ministre, ni l'ume assez intègre pour dédaigner les opérations fructueuses dont les financiers lui offraient sa part ou mépriser les gains faciles dont son emploi lui donnait l'occasion. Il appliqua le meilleur de son intelligence à satisfaire l'avidité du ministre, sans trop regarder aux moyens.

La mort de son collègue Servien, auquel il ne fut pas donné de successeur, ne tarda pas, en le libérant de tout contrôle, à l'affranchir de toute prudence comme de toute mesure. Il lui fallut trouver dans sa charge le moyen de contenter ses goût fastueux et de s'assurer des appuis contre les revirements éventuels de la faveur ou de la fortune.

C'est alors qu'à diverses reprises, pendant les dernières années de Mazarin, Colbert, simple intendant des biens du Cardinal, dénonça à son maître les irrégularités de la gestion du Surintendant. Toujours Foucquet sortit vainqueur de ses attaques.

Aussi le langage du jeune Roi ne découragea-t-il pas ses rêves de grandeur.

Comment admettre, chez ce prince de vingt-deux ans, assez de puissance de travail et de persévérance dans son dessein pour ne point déposer bien vite le fardeau des affaires entre les mains d'un principal ministre ? Et ce ministre qui pouvait-il être sinon Foucquet.^

Sa charge de procureur général lui conservait dans le Parlement une influence incontestée. Deux de ses frères, l'évcque d'Agde et larchevêque de Narbonne, ce dernier, président de droit des États du Languedoc, lui conciliaient les sympathies du clergé. Un autre de ses frères, premier écuyer du Roi, devenait le gendre du marquis d'Auniont presque au même moment où sa propre fille épousait le duc de Charost. Ces mariages le rendaient l'allié de la première noblesse. Enfin, la possession de Belle-lsle et de presque toutes les places de Bretagne, dont les remparts lui réservaient un asile contre les caprices

PLANCHE VIII Portrait de Foucquet, d'après Nanteuil.

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de la destinée, semblait élever sa puissance sur des fondements inébranlables.

Très habilement, d'ailleurs, pour capter la confiance du monarque, il parut lui ouvrir son cœur. Sans doute, sa gestion pouvait n'avoir pas toujours été irréprochable. Comment observer strictement les formes en face des exigences du Cardinal et de la nécessité des temps? Mais maintenant tout allait rentrer dans l'ordre, et seul, le Roi déciderait des dépenses. Louis XIV, semble-t-il, accepta excuses et promesses. En tout cas, il accorda au Surintendant une situation prépondérante.

En dehors de l'administration des finances, il prenait part à la direction des affaires étrangères et se voyait confier les plus délicates négociations. Chaque jour, il se croyait plus près du but secret de son ambition : la succession de Mazarin.

Tout semblait l'y pousser en effet. Six semaines après la mort du Cardinal, le 20 avril, Louis XIY et Marie-Thérèse partent pour Fontainebleau. Ils se proposent d'y passer la plus belle moitié de l'année en attendant la naissance de leur premier enfant. Bientôt, Monsieur, frère du Roi, y amène sa jeune femme, Henriette d'Angleterre, dans toute la grâce de ses seize ans. Et alors, dans ce printemps du règne et ce printemps de l'année, une fièvre de plaisir s'empare de cette jeunesse, les fêtes succèdent au fêtes, chaque jour donnant naissance à un amusement nouveau.

On se réjouit bien et beau Maintenant dans Fontainebleau.

A tout chagrin on fait la moiie, On court, on rit, on danse, on joue, On cauze au bord des claires eaux, On y fait concerts et cadeaux L'on s'y promène, l'on y chasse.

Bref, si bien le temps on y passe Qu'on dirait qu'il n'est rien de tel.

L'héroïne de ces divertissements n'est pas, comme on le pourrait croire, la reine Marie-Thérèse. Son état ne lui permet guère que quelques courtes promenades en calèche ou en chaise, ou quelques comédies espagnoles représentées dans sa chambre, par des acteurs de

son pays. La reine des plaisirs et des fêtes, c'est Madame. Le temps n'est plus où Louis XIV, raillant la passion de son cadet pour la princesse d'Angleterre et la maigreur de sa fiancée, le trouvait bien pressé « d'aller épouser les os des Saints Innocents ». Peut-être, à vrai dire, la beauté de Madame n'est-elle pas des plus parfaites, mais ses manières et sa grâce la rendent tout aimable. Son teint délicat unit naturellement, dit-on, la blancheur du jasmin à l'incarnat de la rose. Ses yeux sont petits, sans doute, mais doux et brillants et ses lèvres vermeilles découvrent en s'entr'ouvrant des dents éclatantes. Surtout elle possède le don de s'habiller et de se coiffer, d'un air qui n'appartient qu'à elle, et qui convient merveilleusement à sa personne. Le Roi, la voyant de plus près, reconnaît son injustice. Et, comme pour racheter ses méchants propos, il lui témoigne en tout une complaisance extrême.

Le soleil déjà ardent leur fait rechercher le voisinage de l'eau, les ombrages de la forêt ou la fraîcheur de la nuit.

Tantôt, ils voguent sur le canal, dans une galère dorée, au son d'une fanfare de trompettes. La collation est dressée à bord. C'est M. le Prince, le grand Gondé lui-même, qui, de ses mains victorieuses, sert son Roi « avec tant de respect et d'un air si libre, qu'il étoit impossible de le voir agir de cette manière et se souvenir des choses passées, sans louer Dieu de la paix présente » . C'est le duc de Reaufort, cet ancien chef des Importants et des Frondeurs, que l'on peut voir (( recevant les plats de la main de M. le Prince, à cause que la barque étant trop petite pour y faire entrer les officiers, ces personnes seules y pouvoient être ».

Tantôt, on part en joyeuses cavalcades à travers les bocages: le but de la promenade est l'ermitage Saint-Louis « qui est le plus bel endroit de la forêt », puis, au retour, on distribue mille friandises aux princesses et à la troupe gracieuse de leurs filles d'honneur.

Une autre fois, le duc de Reaufort offre au milieu du parc, dans une salle de feuillage, à la lumière des lustres, un bal des plus galants. Le dac de Saint- Aignan donne à son tour la comédie sur une scène de verdure, dont une fontaine jaillissante et des allées ombreuses forment l'agréable perspective.

Puis, quand les chaleurs de l'été prêtent moins de charmes à ces passe-temps, c'est le bord de la Seine, à Valvins, qui devient le but

LA DISaRACE DE FOUCQUET 123

de toutes les parties. Mme de la Fayette en a tracé la séduisante peinture : « Madame s'alloit baigner tous les jours ; elle partoit en carrosse, à cause de la chaleur, et revenoit à cheval, suivie de toutes les dames habillées galamment avec mille plumes sur leurs têtes, accompagnées du Roi et de la jeunesse de la cour : après souper on montoit dans les calèches, et au bruit des violons on s'alloit promener une partie de la nuit autour du canal. » C'était LuUi qui dirigeait les violons. Il venait d'être nommé surintendant et compositeur de la musique de la chambre du Roi. Désormais, il est de toutes les fêtes avec ses trente-six violons. Le 24 juin, le duc d'Enghien

Fit colalion magnifique

Avec excellente rauzique

Au monarque sortant du bain,

et le soir, toute la cour, après une promenade aux flambeaux autour du château, vint entendre un concert dans le parterre du Tibre.

Tout cela semblait donner raison aux pronostics de Foucquet. Ses confidents les plus intimes, Pellisson et Bruant, instruits par le Surintendant de la demi-confession faite au Roi et des engagements pris envers le souverain, lui conseillaient de tenir sa parole. Mais il se moqua d'eux. Ces premières velléités de gouverner ne demeureraient pas longtemps dans l'esprit du prince entraîné par ses passions. Jamais il ne se soutiendrait huit heures par jour dans des occupations peu attrayantes, alors que de tous côtés les plaisirs le sollicitaient et le captiveraient bientôt complètement. Foucquet, d'ailleurs, ne négligeait rien de ce qu'il croyait nécessaire au maintien et à l'accroissement de sa fortune.

Il avait suivi la cour à Fontainebleau et s'était établi avec sa femme dans Ihôtel delà Surintendance. C'était un pavillon bâti sous le règne précédent entre la cour des Offices et l'hôtel d'Albret. Sa façade de pierre et de brique, surmontée d'un comble élevé, regardait par quatre fenêtres à chaque étage le parterre du Tibre. Le fastueux Surintendant n'y vivait pas avec le même luxe que dans son château de Vaux ou sa maison de Saint-Mandé. Toutefois, les pièces hautes et vastes, tendues de tapisseries ou de cuir repoussé et doré, meublées de lits aux rideaux de velours, de brocatelle de Venise ou de damas, décorées de miroirs à bordure d'ébène et de diverses

surio sites, lui faisaient un cadre d'opulence discrète. Un choix de livre tout récemment édités, reliés en maroquin, en veau ou en parchemin attestait ses goûts littéraires.

C'est dans cet intérieur, que Foucquet avait fait apporter avec ses papiers de finance une grande cassette où il entassait pêle-mêle les lettres de ses correspondants les plus divers. On y trouva plus tard, parmi quelques billets doux, les missives des agents chargés de recueillir pour lui les bruits de la ville et de la cour. Car Foucquet ne se contentait pas de s'assurer par des complaisances ou des largesses de nombreuses créatures, il A'oulait être renseigné sur les moindres incidents de l'entourage royal. Les ministres demeuraient un peu en marge de la vie de la cour : pour y pénétrer davantage, il se servait des filles d'honneur de la Reine. C'étaient, pour la plupart, de jeunes personnes de bonne noblesse mais de peu de fortune : de figure séduisante mais de vertu pas trop farouche, ne demandant qu'à quitter leur poste honorifique pour quelque mariage opulent ou illustre. Or, Foucquet, depuis plusieurs mois, entretenait des intelligences avec deux de ces jeunes filles, Mlle du Fouilloux et Mlle de Menneville. Toutes deux passaient, s'il faut en croire Racine, pour les plus accomplies des beautés du moment. Si Fouilloux n'avait plus alors la fleur de la prime jeunesse, elle rayonnait encore à la cour de l'éclat le plus vif et

Par ses attraits toujours vainqueurs Y faisait des rafles de cœurs.

Pourtant elle n'avait pas encore rencontré de mari. Parmi ses soupirants, elle avait distingué certain marquis d'Alluye et comptait sur le Surintendant pour lui faciliter la conclusion de son roman. Et puis, quand il se fallait mettre en dépense pour paraître à un bal ou figurer dans un ballet, l'obligeant ministre n'était-il pas tout prêt à avancer un quartier de pension ou à laisser quelque joyau dans une jolie main, que l'on tendait en détournant les yeux. En échange lui pouvait-on refuser un bon avis, un renseignement donné à propos pour l'avertir d'un danger ou lui ménager un succès?

Tel était aussi à peu près le cas de Mlle de Menneville. Plus belle

encore que Mlle du Fouilloux, elle surpassait toutes ses compagnes, comme l'atteste un couplet du temps :

Cachez vous filles de la Reine,

Petites ; Car Menneville est de retour,

M 'amour.

Comme Fouilloux elle ne se souciait pas de coiffer sainte Catherine et ses vingt-cinq ans approchaient. Pourtant, elle était nantie d'une promesse en bonne forme qui la devait faire duchesse. Quatre années auparavant, le duc d'Anville, quinquagénaire énamouré de ses vingt ans, s'était obligé par écrit à l'épouser dans le délai d'une année. Mais il ne se pressait pas d'exécuter son engagement : il essayait parfois d'en discuter la valeur. Le peu de fortune de Menneville inspirait ces hésitations. Pour les faires cesser, Foucquet signe à la fiancée un billet de 50 000 écus et la belle personne ne se peut refuser à lui livrer en récompense les secrets dont il saura faire son profit. Il semble même que, peu à peu, leurs relations, que l'intérêt seul avait commencées, aient pris un caractère plus tendre. En tout cas, le séjour à Fontainebleau risquait de les interrompre. A Paris, dans son vaste hôtel, le Surintendant pouvait, sans qu'elles fussent remarquées, recevoir les visites de Menneville. Elle y venait toujours en compagnie d'une femme La Loy, sorte de Frosine prête à tous les services. Mais à Fontainebleau, comment l'admettre dans l'étroit pavillon de la Surintendance, sans éveiller la jalousie de Mme Foucquet ou exciter les propos des valets qui y connaissent tous les Aàsages de la cour. Heureusement, l'ingénieuse La Loy est là. Elle a obtenu, on ne sait comment, un brevet de concierge de la Mi-\ oye, la maison rustique de Catherine de Médicis aujourd'hui à demi ruinée. Elle y va rétablir une laiterie. Déjà elle a offert à la Reine des échantillons de son beurre jugés excellents. Elle veut faire bâtir un nouveau pavillon. En bas, la laiterie : en haut, un jeu de billard. Dans la maison, on logera à la fois la mère de Mlle de Menneville et Pellisson, le secrétaire du Surintendant. Dès lors, nul endroit plus propice à la reprise des conférences secrètes entre la fdle d'honneur et l'ambitieux ministre.

Les choses, pourtant, ne vont pas sans quelques accrocs. Au lieu de

Pellisson, c'est l'évêque d'Agde, c'est le Premier Écuyer, tous deux frères de Foucquet qui s'emparent de la Mi-Voye et Pellisson doit loger à l'auberge. N'importe, la complaisante La Loy n'est-elle pas là pour porter les billets? Et s'il se trame quelque chose contre lui, le Surintendant en sera avisé.

11 comptait sans Golbert et sans la dissimulation du Roi.

A son lit de mort, Mazarin avait, dit-on, terminé les conseils donnés au jeune souverain par ces mots : « Sire, je vous dois tout; mais je crois m'acquitter en quelque manière en vous donnant Golbert. »

Fils d'un drapier de Reims à l'enseigne du Lo/2gf-Fe/a, Jean-Raptiste Golbert avait quitté les bureaux du ministre Le Tellier pour devenir l'intendant de l'immense fortune de Mazarin. Travailleur opiniâtre, administrateur intègre, il avait rapidement mérité et conquis la confiance de son maître. Sa perspicacité n'avait pas tardé à pénétrer les vices cachés de l'administration de Foucquet. Sa probité native et ses instincts d'économie s'en étaient révoltés, et, dès 1G59, dans un mémoire confidentiel, il avait, comme on l'a vu, dénoncé au Gardinal les abus du Surintendant. Foucquet prévenu se plaignit amèrement de son dénonciateur qu'il accusait d'en vouloir à son emploi. Et Mazarin, n'ayant en pareille matière qu'une conscience assez indiff'érente, tenait avant tout à ménager l'homme dont le génie financier imaginait chaque jour quelque expédient nouveau pour combler les vides du Trésor. 11 continua à fermer les yeux : même il s'entremit pour réconcilier les deux adversaires.

Tâche impossible et vaine entreprise que de rapprocher deux hommes que la nature avait faits si divers et que leur destinée allait maintenant opposer l'un à l'autre.

Golbert, de visage renfrogné, d'humeur brusque et sombre, sans politesse et sans agrément, avait une intelligence un peu lente. Son application soutenue suppléait à ce qui lui manquait de vivacité.

Foucquet montrait une mine avenante, des manières élégantes, un esprit facile et brillant, mais superficiel et léger, que l'amour du plaisir détournait trop souvent des affaires.

L'un prodiguait avec une aisance de grand seigneur des richesses qui ne lui coûtaient guère

L'autre administrait avec une parcimonie quelque peu bourgeoise les grands biens qu'il devait à la reconnaissance de ses protecteurs.

Ils n'avaient de commun qu'une égale ambition. Seulement, alors que Foucquet ne semblait chercher dans l'exercice du pouvoir que des satisfactions personnelles, Colbert, sans séparer le soin de sa fortune du souci des intérêts publics, aspirait aux honneurs comme à la légitime récompense des services rendus. Richelieu avait achevé l'unité de la France, Mazarin lui avait assuré la première place en Europe. Il restait maintenant à réparer les ruines de l'intérieur et à porter le pays à un degré de richesse et de bien-être qui répondît à sa situation au dehors. Cette tâche, Colbert la voulait sienne. Mais, pour l'entreprendre avec succès, la réforme des finances s'imposait inéluctable. Foucquet était l'obstacle qu'il fallait supprimer.

La volonté de Mazarin avait pu différer pour un temps la lutte prête à éclater, mais la ténacité de Colbert ne devait pas renoncer à une entreprise vers laquelle le poussaient à la fois son intérêt et l'amour de la France.

Devenu par la confiance du souverain un ministre secret, il reprit l'œuvre commencée, mais, se souvenant de l'échec de ses précédentes dénonciations auprès de Mazarin, il ne voulut rien tenter auprès du Roi avant d'avoir ôté au Surintendant tous ses appuis.

Un des plus solides paraissait la Reine-Mère. Sans doute, depuis la mort du Cardinal et le commencement du Aéritable règne de son fils, elle n'entrait plus au conseil. Malgré tout, Louis XIV n'avait pas cessé d'agir en fils respectueux : et jamais il n'aurait consenti à perdre un homme que sa mère aurait protégé. Or, Anne d'Autriche et ses entours comptaient parmi les obligés de Foucquet. Il fallait donc tout d'abord peser sur l'esprit de la princesse et détourner la bienveillance qu'elle lui avait marquée jusque-là.

L'occasion allait s'en présenter dans les derniers jours du mois de juin.

La sympathie croissante du jeune Roi pour Madame frappait alors tous les yeux. La Reine-Mère s'en offusqua et fit parler à sa bellefille par Milord Montaigu. Madame n'eut cure de l'avis : et, selon Mme de la Fayette, « ne pensa plus qu'à plaire au Roi comme belle-sœur. Je crois aussi qu'elle lui plut d'une autre manière ; je crois aussi qu'elle pensa qu'il ne lui plaisoit que comme un beaufrère, quoiqu'il lui plût peut-être davantage : mais, enfin, comme ils étaient tous deux infiniment aimables... qu'ils se voyaient tous les

jours au milieu des plaisirs et des divertissements, il parut aux yeux de tout le monde qu'ils avaient l'un pour l'autre cet agrément qui précède d'ordinaire les grandes passions, n

La jalousie de Monsieur s'était aussi éveillée. Il fallait trancher dans le vif. La Reine-Mère prit le prétexte d'une invitation de Mme de Chevreuse pour aller passer quelques jours au château de Dampierre et y emmena Monsieur et Madame.

Mme de Chevreuse était justement une ennemie déclarée de Foucquet. Aidée deLaigues, son « mari de conscience », qui détestait également le Surintendant, elle parvint à déterminer Anne d'Autriche à se désintéresser de son sort. Peut-être lui révéla-t-elle les secrètes menées de Foucquet qui, depuis plusieurs mois, tentait d'agir sur l'esprit de la princesse au moyen de son confesseur. Ce qui est siir, c'est quau retour de Dampierre, la Reine-Mère défendit à cet ecclésiastique d'avoir aucun commerce avec le ministre qui, disait-elle, avait un million pour corrompre ses gens.

Foucquet fut averti du fait et du propos par un de ses agents. Sa présomption l'empêcha d'en profiter. Au lieu d'essayer de reconquérir adroitement les bonnes grâces d'Anne d'Autriche, il le prit de très haut avec elle et lui reprocha d'être allée à Dampierre au milieu de ses ennemis.

Ceux-ci ne désarmaient pas. Colbert, sûr désormais de ne point trouver en la Reine-Mère d'obstacle à son dessein, revient sans cesse à la charge auprès de son maître. Chaque jour, Foucquet présente au Roi des états où figurent des dépenses imaginaires en face de recettes en partie dissimulées; chaque nuit, Colbert rétablit les chiffres et le lendemain désabuse le prince des fausses confidences du Surintendant.

Malgré tout, Louis XIV hésite à le frapper tant il lui paraît redoutable et Colbert doit lui avouer qu'un procès soulèverait des difficultés presque insurmontables. C'est qu'en même temps qu'un ministre, il y a en Foucquet un magistrat. On le peut bien priver de son office de surintendant, simple commission donnée et reprise au gré du bon plaisir du souverain. Il n'en est pas de même de sa charge de procureur général, acquise par lui à beaux deniers comptants, avec l'agrément du prince s'entend, mais, qui, maintenant, est devenue sa propriété. Pour l'en dépouiller, il faut invoquer contre

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