PLANCHE IX
Vue du château de Fontainebl*»^u, au temps dfe ^-'oucguet (collection Deroy).
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lui un cas de forfaiture, dont seul le Parlement peut connaître. Et le Parlement, on le sait, est peuplé des amis du Surintendant. On aura beau l'arrêter, prendre contre lui des mesures brutales et violentes, tant qu'il sera procureur général, il demeurera justiciable du corps auquel il appartient et l'issue d'un procès tenté dans ces conditions ne parait pas douteuse. Foucquet en sortira blanchi et triomphant.
Pour réussir, il le faut endormir dans une confiance trompeuse et par d'insidieux conseils l'amener à résigner sa charge.
Les circonstances allaient encore favoriser ces desseins. Le retour de Madame, après le séjour à Dampierre, donna le signal de nombreux plaisirs. Pour éviter de nouvelles remontrances, Louis XIV et sa bellesœur, sans rien vouloir retrancher de leurs communs passe-temps, résolurent de donner le change à l'opinion « et par quelque motif que ce pût être, ils convinrent entre eux que le Roi seroit l'amoureux de quelque personne de la cour ». Ils examinèrent à eux deux « celles qui paraissoient les plus propres ù ce dessein ». Trois noms furent particulièrement retenus, ceux de Mlles de Pons, de Chémcrault et de La Vallière. Les deux premières, filles d'honneur de la Reine, la troisième, de Madame. Le désir de ne point s'éloigner de sa belle-sœur détermina le Roi à porter ses attentions et ses soins à cette dernière, sans la prévenir du rôle qu'elle avait à jouer dans cette comédie.
Mlle de La Vallière avait alors dix-sept ans à peine. Fille d'un petit gentilhomme tourangeau, elle avait perdu son père de bonne heure et sa mère s'était remariée au premier maître d'hôtel de Gaston d'Orléans. Elle avait passé toute sa première jeunesse à la cour de ce prince et de ses filles, à Blois, à Orléans ou auLuxembourg.
Elle venait d'être attachée à Madame lorsque, au moment de son mariage, on avait formé la maison de la princesse.
C'était alors une jeune fille fort jolie, fort douce et fort naïve.
Les répétitions d'un ballet de Benserade, dans lequel elle devait •danser aux côtés du Roi et de Madame, la rapprochaient naturellement du jeune prince dont l'empressement fut remarqué. Le comte de Guiche avait jusqu'alors manifesté certain penchant pour La Vallière, mais il n'était pas assez amoureux pour s'opiniâtrer contre un pareil rival. Il eut avec la jeune fille une explication terminée par une brouille, et porta plus haut ses visées. Il devait danser dans le ballet
une entrée où se trouvait aussi Madame. Ses agréments le touchèrent et comme le Roi semblait avoir pris sa place auprès de La Vallière, il crut pouvoir lui rendre la pareille auprès de Madame. « Il prenoit la liberté de lui demander des nouvelles de son cœur, et si rien ne l'avoit jamais touchée. Elle lui répondoit avec beaucoup de bonté et il s'émancipoit quelquefois à crier, en s'enfuyant d'auprès d'elle, qu'il étoit en grand péril. Madame recevoit tout cela comme des choses galantes, sans y faire une plus grande attention. »
Mais autour d'elle on fut plus clairvoyant. Monsieur eut avec le comte une explication qui fit scandale et le beau Guiche dut se retirer de la cour.
Foucquet continuait à être instruit du détail de ces intrigues galantespar ses habituelles correspondantes. Menneville et Fouilloux lui en rendaient compte à la Mi-Voye et, quand les rendez-vous n'y étaient pas possibles, la complaisante La Loy était là pour lui faire passer leurs aA^is. C'est par elle qu'il put soupçonner la comédie imaginée par le Roi et sa belle-sœur. « J'ai vu Mlle du Fouilloux qui m'a dit que mardi le Roi s'enferma avec Madame, Mme la comtesse, Mme de Valentinois et les filles de Madame, et ne voulut qu'aucun homme ni d'autre personne y fût. Elle me dit qu'ils firent mille folies jusqu'à se jeter du vin les uns aux autres ; que le Roi lui parla fort et lui témoigna mille bontés ; qu'elle vous assure que ce ne sera rien que La Vallière, et que tout le tendre va à Madame... ; qu'il n'y a que deux jours l'on parla fort de vous au Roi, lui en disant cent biens, et elle a ajouté que ce ne fut pas elle qui en dit le moins. »
Ces nouvelles ne pouvaient que donner confiance au Surintendant. Le crédit qu'on prêtait à Madame ne saurait lui nuire, au contraire. Il avait avec la princesse les relations les plus courtoises. Le 12 juillet, il donnait en son honneur une première fête à Vaux. Elle y venait en compagnie de son mari et de la reine d'Angleterre, sa mère. Foucquet avait réuni pour cette réception tout ce qui pouvait flatter les sens et charmer l'esprit;
Après qu'on eut de pluzieurs tables Desservy cent mets délectables Tous confits en friands apas, Qu'icy je ne dénombre pas :
Outre concerts et mélodie Il leur donna la comédie; Sçavoir l'Escole des maris, Charme à présent de tout Paris, Pièce nouvelle et fort prizée, Que sieur Molier a compozée
Quant au Roi, il semblait tout absorbé par les derniers préparatifs du Ballet des saisons qui se devait danser quelques jours plus tard devant le comte de Tôtt, ambassadeur extraordinaire du roi de Suède. Ce fut, au dire de Mme de Lafayette.un admirable divertissement et w le plus agréable qui ait jamais été, soit par le lieu où il se dansoit, qui étoit le bord de l'étang, ou par l'invention qu'on avoit trouvée de faire venir d'un bout d'une allée le théâtre tout entier, chargé d'une infinité de personnes, qui s'approchoient insensiblement, et qui faisoient une entrée en dansant devant le théâtre » .
Le gazetier Loret ne trouve pas assez de mots pour célébrer l'in-génieuse invention de ce théâtre mouvant
Roulant sur les fortes échines De plus de cent douze machines Lesquelles on ne voyoit pas.
On y vit paraître Madame sous la figure de Diane.
Diane dans les bois, Diane dans les cieux,
Diane enfin brille en tous lieux :
Elle est de l'univers la seconde lumière, Elle enchante les cœurs, elle éblouit les yeux,
faisait chanter Benserade pendant le pas de la princesse.
Elle était entourée de nymphes, représentées par les plus jolies des filles d'honneur. On y voyait la spirituelle Fouilloux, la belle Menneville et la modeste La Vallière. A toutes, le livret consacrait quelques vers pleins d'allusions.
A Menneville, dont toute la cour connaissait les longues fiançailles avec le duc d'Anville :
Après un fort long examen
Et de l'Amour et de l'Hymen...
Je dis, sans les vouloir tous deux approfondir : L'un met la main au plat un peu trop tôt, sans doute, L'autre un peu trop longtemps le laisse refroidir.
La Vallière avait, pour sa part, ce quatrain prophétique :
Cette beauté depuis peu née.
Ce teint et ces vives couleurs, C'est le printemps avec ses fleurs Qui promet une bonne année.
Louis XIV, à son tour, y figurait deux personnages : Cérès et le Printemps.
Sous le masque de la déesse, il faisait de la politique sociale :
Non je ne veux plus voir les peuples accablés; Moi-même je ferai le partage des blés Et je prétends qu'à moi s'adresse tout le monde. Ma seule volonté libérale et féconde Dispersera les grains qui sortent des épis.
Sous l'habit enguirlandé du Printemps, il célébrait la pacification générale :
La jeune vigueur du Printemps A dissipé le mauvais temps.
Tous ces vents mutins et fantasques, Qui parmi les brouillards épais Causoient de si grandes bourrasques, Ont été bannis pour jamais Et dans l'air il a mis une profonde paix.
Monsieur, en vendangeur, se voyait décocher cette épigramme :
Que votre bonheur est insigne
D'avoir une si belle vigne
Et si digne du vendangeur!...
Écoutez cependant l'avis que je vous donne,
Encor que vous soyez trop fin
Pour en faire part à personne, Ne vous ennuyez pas de votre propre vin.
Après les diverses entrées, dansées par chaque saison et leurs cortèges de nymphes, de moissonneurs, de vendangeurs et de masques, on vit, en guise d'apothéose, paraître les neuf Muses guidées par Apollon et par l'Amour. « Elles viennent, explique le
livret, s'établir dans Fontainebleau, les aimables sœurs, étant accompagnées des sept Arts libéraux, de la Prospérité, de la Santé, de la Paix et des plaisirs de toutes sortes qui ne doivent plus abandonner ce beau lieu, et finissent le ballet par un charmant concert d'instruments. «
Après la musique, un courtisan, le marquis de Montbrun, offrit à la cour le régal d'un feu d'artifice tiré sur les bords de l'étang.
Le badlet alla aux nues et fut encore représenté presque chaque semaine. Louis XIV semblait plus que jamais possédé de la fureur du plaisir. En même temps, Foucquet obtenait de lui des grâces, indices d'une faveur constante. Son protégé, M. de Gréqui, était, à sa sollicitation, pourvu de la charge de général des galères; son frère, l'évêque d'Agde, était reçu maître de l'Oratoire du Roi. Le souverain venait d'accueillir, avec une bienveillance marquée, son autre frère, l'archevêque de Narbonne, venu pour le complimenter, à la tête d'une députation des États du Languedoc. Enfin, il se montrait disposé à accepter la fête que le Surintendant se proposait de lui offrir dans le courant du mois suivant, en son château de Vaux.
Colbert trouve le moment venu d'arriver à ses fins. Il vient complimenter Foucquet de ces grâces récentes et, comme le ministre attendri jure qu'il donnerait sa vie pour le Roi : « J'en ferais autant, dit Colbert, mais a quoi lui servent toutes ces paroles ? Il n'y a pas un sou dans l'Épargne; et vous savez. Monsieur, combien les moyens extraordinaires sont difficiles et dangereux. — Vous avez raison, dit Foucquet, je vendrais de bon cœur tout ce que j'ai au monde pour donner de l'argent au Roi. » Colbert laisse tomber la conversation, puis, un moment après, l'amène adroitement sur une charge de président à mortier dont M. de Fieubet venait d'offrir dix-huit cent mille francs. « Si je voulais, dit le Surintendant, je n'en aurais guère moins de ma charge de procureur général. Fieubet lui-même m'en offrit quinze cent mille livres. — Mais, Monsieur, reprend Colbert, est-ce que vous la voudriez vendre.^ Il est vrai qu'elle vous est assez inutile : un surintendant ministre n'a pas le temps de voir des procès. » Il n'insista pas davantage. Mais l'idée faisait son chemin dans l'esprit de Foucquet.
Il savait les rancunes persévérantes du prince contre le Parlement, dont le rôle pendant la Fronde n'avait jamais été oublié. Il se disait
quen quittant la robe de procureur général, il obtiendrait peut-être un jour de la gratitude royale, la simarre du chancelier. Qui sait ? peut-être le cordon bleu.
Et alors, malgré les conseils de ses amis les plus sages, il négocia la vente de sa charge. Son ami M. de Harlay lui en donna quatorze cent mille francs, dont 400 000 passèrent à son frère l'abbé Gilles Foucquet, qui en avait obtenu la survivance. Quant au million de surplus, il alla l'offrir au Roi, s'imaginant peut-être, par cette sorte de restitution, trouver dans la reconnaissance du souverain une sauvegarde plus forte que dans la justice du Parlement. Quoi qu'il en soit, il reçut les remerciements du prince, qui, le soir même, aurait dit à Colbert : « Tout va bien, il s'enferre de lui-même, il m'est venu dire qu'il porterait à l'Épargne tout l'argent de sa charge. »
Pourtant Louis XIV aurait peut-être hésité à suivre jusqu'au bout les conseils de Colbert si le Surintendant ne l'avait blessé au plus sensible de son cœur. 11 n'avait pas impunément joué la comédie sentimentale ingénieusement combinée avec la collaboration de Madame. « Mlle de La Vallière, a écrit l'abbé de Ghoisy, n'était pas de ces beautés toutes parfaites qu'on admire souvent sans les aimer : elle était fort aimable ; et ce vers de la Fontaine :
Et la grâce plus belle encore de la beauté,
semble avoir été fait pour elle. » La blancheur de son teint, la douceur de ses yeux bleus illuminaient son visage un peu maigre, qu'encadraient d'admirables cheveux blonds. Certes, son aspect gracieux eut pu séduire le Roi, mais l'air ingénu dont elle accueillit les hommages du prince et son absence de toute coquetterie firent naître la tendresse de ce ce qui ne voulait n'être qu'un badinage, et Louis, à son insu, avait joué par avance la Surprise de Vamour.
Lorsqu'il eut pu se rendre compte de la profondeur et de la sincérité des sentiments du Roi, le Surintendant s'imagina trouver en La Vallière une auxiliaire aussi complaisante que les Fouilloux et les Menneville. Pour acheter son influence, il lui fit, dit-on, offrir par son amie Mme du Plessis-Bellière, une somme de 20 000 pistoles; à quoi elle aurait répondu, que 20 millions ne lui feraient pas faire un faux pas. Mais un jour qu'il la rencontra dans l'antichambre de Madame, Foucquet aborda lajeune fille, et se mit à la complimenter
sur les mérites et les giûces du Roi. Tout émue de voir cet homme chercher à pénétrer le secret de son cœur, La Vallière rompit l'entretien. Mais elle ne put se tenir de le conter à Louis XIV. Outré de ce qu'il considérait comme une insolence impardonnable, le prince, jaloux de cette intrusion dans ses plus intimes sentiments, n'hésita plus à perdre l'imprudent ministre que Colbert désignait peut-être plus encore à sa vengeance qu'à sa justice.
Le 12 août, M. Harlay était installé et Foucquet avait cessé d'être procureur général. Toutefois, l'exécution des projets qui se tramaient contre lui fut encore différée. Il avait, on le savait, des amis puissants en Bretagne ; Belle-Isle lui appartenait. Sa chute ne risquait-elle pas de provoquer le soulèvement de la province ? Pour parer au danger, le Roi décide de se rendre dans les derniers jours du mois à iNantes, pour y faire lui-même l'ouverture solennelle des États de Bretagne.
A Fontainebleau, le Surintendant conserve toutes les apparences de la plus signalée faveur, et, le 17 août, il a l'honneur de recevoir son maître en sa maison de Yaux. II y avait rassemblé tout ce que l'art, le goût et la fortune pouvaient produire pour le plaisir des yeux, sans négliger les plus délicates jouissances de l'esprit.
Louis XIV quitta Fontainebleau le matin dans une calèche où avaient pris place Monsieur, la comtesse d'Armagnac, la duchesse de Valentinois et la comtesse de Guiche. La Reine-Mère suivait en carrosse et Madame en litière. La garde et les grands ofiRciers escortaient la famille royale.
On avançait lentement à travers la forêt et les rues de Melun. Midi avait sonné quand le cortège franchit la grille de l'avant-cour de Vaux. Et, tout de suite, on se rendit dans les jardins, dont les parterres, les canaux, les fontaines.
Les Rigoles, jets d'eaux, cascades Au nombre de plus d'onze cens Charment et ravissent les sens.
Le soleil...
Quoy qu'il modérât son ardeur Sembloit augmenter sa splendeur Pour donner plus de lustre aux chozes En ce vaste jardin enclozes.
Après la promenade, on rentra au château.
Une loterie y attendait les invités, qui y reçurent des bijoux ou des armes. Ensuite on fut souper, Yatel avait préparé le repas servi dans les salons sur plus de quatre-vingts tables. On y employa cent vingt douzaines de serviettes, cinq cents douzaines d'assiettes d'argent, trentesix douzaines de plats et pour la table du Roi un service d'or massif.
Auprès de ces jardins d'une élégante et majestueuse symétrie, de ces eaux jaillissantes, de ces plafonds où le pinceau de Le Brun faisait revivre les mille divinités d'un Olympe modernisé, auprès des profusions inusitées de cet immense festin, les maisons royales de Saint- Germain et de Fontainebleau ne semblaient plus offrir qu un appareil mesquin, des agréments rustiques ou des magnificences démodées. A la vue de tant de merveilles, Louis XIV ne put dissimuler à sa mère un mouvement d'irritation aussitôt réprime. Sa fierté se sentait humiliée de ce luxe insolent d'un sujet.
Tout le jour, on marcha de surprise en surprise, et, quand après avoir assisté à la comédie des Fâcheux, la cour reprit, à deux heures de la nuit, le chemin de Fontainebleau, on vit le dôme du château s'illuminer soudain et lancer dans les airs une multitude de feux, dont l'horizon parut un moment embrasé, puis tout rentra dans l'ombre et le silence.
Ce fut l'image frappante delà fortune du Surintendant, dont l'éclat, après avoir ébloui tous les yeux, jetait sa dernière lueur avec les dernières clartés de cette fête désormais fameuse.
Rentré à Fontainebleau le lendemain de la visite royale, Foucquet se préparait à suivre son maître en Bretagne. Aux yeux de bien des gens, jamais il n'avait été mieux en cour. D'autres, plus avisés ou mieux informés, ne cachaient pas leurs inquiétudes. « Que pense-t-on de moi? » demandait Foucquet à son commis Gourville, quelque jours avant le départ. « Les uns disent, répliqua-t-il, que vous allez être déclaré premier ministre, les autres qu'il se forme une grande cabale pour vous perdre. Ces derniers sont si assurés de faire réusssir leur projet qu'un de leurs amis m'a proposé d'entrer auprès de votre successeur. J'ai répondu comme je le devais. » Foucquet insista vainement pour connaître leurs noms, et Gourville ajouta : « Plusieurs se plaignent de ce que vous n'avez plus les mêmes égards pour eux. » Le Surintendant n'en voulut pas entendre davantage, maisle prudent Gourville partit le soir même pour Paris. Il y tria ses papiers, mit à
l'abri ceux qui le pouvaient compromettre ainsi que son argent, et revint le lendemain à Fontainebleau, se tenant à la disposition de Foucquet. Celui-ci, aveuglé par la présomption ou conscient de l'inutilité de toute précaution, attendaitles événements. 11 paraissait atteint de ce vertige qui d'ordinaire précède les catastrophes. D'ailleurs, sa santé était mauvaise. Des accès de fièvre fréquents le condamnaient à garder la chambre et semblaient par instants obscurcir ses facultés. 11 avait dû renoncera ses promenades à la Mi-Voye. Menne- A ille n'avait pas réussi à contraindre son fiancé récalcitrant et, à la veille du départ pour Nantes, elle envoyait au Surintendant ce billet désespéré : « Fournies affaires, elles sont toujours en même état. 11 n'a point voulu dire quand à Leurs Majestés, disant toujours qu'il le feroit. A moi, il méfait tous les jours les plus grands serments du monde. Je n'ai point pris de résolution de rompre ou d'attendre, que je n'aie pris votre avis, c'est le seul que je suivrai. Adieu je suis toute à vous. Je vous prie que l'absence ne diminue point l'amitié que vous m'avez promise. Pour moi je vous assure que la mienne durera toute ma vie. » Et la belle Menneville ajoute une phrase où l'on croit sentir l'aveu d'un sentiment plus tendre encore : « Adieu, croyez que je vous aime de tout mon cœur, et que je n'aimerai jamais que vous. »
Quoi qu'il en fût, Foucquet ne put abuser de la confidence, car, le 26 août, il partait en carrosse accompagné de sa femme. Le lendemain, le Roi avec une imposante escorte quittait à cheval Fontainebleau, où son absence laissait la cour morne et désemparée.
Le 5 septembre, jour anniversaire de la naissance de Louis, les trois reines, car à Marie-Thérèse et à Anne d'Autriche s'était jointe la reine mère d'Angleterre, solennisèrent la journée par une promenade sur
le grand canal,
Dans une Galère si belle Qu'on le peut comparer à celle Dans qui Cleopatre autrefois...
Alla voir charmer et ravir Marc Antoine le Trium-vir...
On croyoit, dans Fontainebleau, Voir voguer sur cette belle eau Non des Reynes et des Princesses Mais des Nymphes et des Déesses Dont les charmes et les aspects Inspiroient de profonds respects.
Monsieur offrit ensuite une collation aux reines, aux princesses et à toutes les dames et demoiselles de la cour. La Yallière ne s'y montra pas sous prétexte de maladie.
Le lendemain, dans la soirée, on apprenait avec stupeur l'arrestadu Surintendant. Le Roi avait pris soin de l'annoncer à la Reine-Mère. Un courrier, le S' de Saint-Maury, arrivait le jour suivant, muni de toutes les instructions relatives aux mesures à prendre à Fontainebleau et dans les diverses maisons du ministre déchu. Aussitôt, le chancelier Séguier se rend à la Surintendance. 11 ne restait là que quelques domestiques et les plus jeunes enfants de Foucquet. Le dernier, Louis, était né dans cette maison moins de deux mois auparavant et ce nourrisson, dont on avait célébré la naissance en vers et en prose, cet enfant en qui on avait salué une sorte de précurseur du Dauphin attendu .
Quelqu'un m'a dit qu'il sera du conseil Sans y manquer, du Dauphin qui doit naître.
cet enfant allait se trouver dans la rue sans la générosité de M. de Brancas, qui le recueillit. « J'ai été au logis du Surintendant, écrivit le Chancelier au Roi, où j'ai fait apposer les scellés en ma présence, en toutes ses chambres et cabinets. 11 y a un de ses secrétaires qui sappelle L'Épine, qui loge dans son logis et avoit des papiers à sa charge. On a muré les fenêtres et scellé les portes, avec un garde pour conserver le scellé... Quant à Pellisson, il était logé dans une hôtellerie en ce lieu : j'ai fait ouvrir sa chambre, avec ordre de murer sa chambre et de fermer la porte avec des barres de fer. » Lorsque, huit jours plus tard, on procéda à l'inventaire, on put constater que le Surintendant avait laissé son logis comme s'il eût dû y rentrer le lendemain. Sur un fauteuil de sa chambre était préparée sa « robbe de chambre doublée d'ouatte, couverte de satin jaune à fleurs blanches et entremêlé de petites lames d'argent, doublée de taffetas couleur de fleur de pescher ». Sur sa table était demeurée à côté de son miroir u garny de bois de violette » une boîte d'argent contenant son « chapelet de bois de calambour, cadenassé d'or avec une croix d or ouvragée et une médaille au bout » et près de là ses tablettes « couvertes de chagrin, garnyes d'or, avec une plume d'or n. Chez Pellisson, ce bel esprit qui cumulait aAec les fonctions de
conseiller à la chambre des comptes de Montpellier celles de secrétaire de Foucquet, le bagage était plus littéraire que somptueux. Il occupait dans l'auberge de l'Écu d'Orléans, à quelques pas de la Surintendance, une chambre modeste où l'on inventoria avec quelques hardesfort simples, la Bible, Horace, Plante, Martial, Suétone et... le Cuisinier méthodique. Peut-être ce dernier ouvrage lui avait-il servi à composer avec Vatel le menu du festin de Vaux.
Après ces inventaires, le procès de Foucquet va se poursuivre loin de Fontainebleau; non pas devant le Parlement dont, pendant si longtemps, il a occupé une des premières charges, mais devant une Chambre de justice composée de maîtres des requêtes et de conseillers choisis parmi les diverses juridictions du royaume.
Si une pensée de justice et de haute moralité a pu justifier l'arrestation du Surintendant, Louis XIY et Colbert, par leurs démarches au cours de ce procès, sembleront ne poursuivre que la satisfaction d'une rancune ou la vengeance d'une injure personnelle. Sollicitations et menaces, tout sera mis en œuvre pour obtenir de ses juges la tête de Foucquet.
Mais cet accusé saura, au contraire, par la dignité de son attitude à la fois ferme et résignée, se concilier les sympathies de l'opinion tout d'abord déchaînée contre lui. S'il mérite un châtiment, les pratiques de son époque et la tolérance, sinon la complicité de Mazarin, atténuent la gravité de ses fautes. Lorsque la Chambre de justice, écartant la peine capitale, le condamne au bannissement, l'allégresse éclate aussi spontanée dans les carrefours populeux que dans les salons des amis de Foucquet.
Pourtant, Mme de Sévigné, si joyeuse de la sentence qui vient de sauver les jours de son « pauvre ami », conserve au fond du cœur une crainte instinctive quand, après la bonne nouvelle, elle écrit à ses amis : « M. Colbert est tellement enragé qu'on attend quelque chose d'atroce et d'injuste qui nous remettra au désespoir. »
Son pressentiment ne sera pas trompeur. Le Roi, dont rien n'a pu calmer le ressentiment, brisera l'arrêt de la Chambre de justice dont la douceur lui semble une ofTense. Oublieux de la plus belle de ses prérogatives, ce droit de préférer miséricorde à rigueur delaloi, qu'il a reçu avec la couronne, il s'en va, par un trait dont l'histoire n'offre pas d'autre exemple, aggraver la sévérité de la peine et transformer le
bannissement prononcé par les juges en une prison perpétuelle où la vie de Foncquet s'éteindra lentement.
SOURCES
Manuscrits : Papiers de Foncquet conservés à la Bibliothèque nationale, ms Baluze n"' 149-150. Pièces du procès de Fouquet, ibid., VG de Golbert.
Imprimés : Mémoires de l'abbé de Ghoisy, de Loménie de Brienne, de Mlle de Mont- PENSiER, de Mme de Motteville ; Histoire de Mme Henriette d'Angleterre par Mme de Lafatette; Défenses de Fouquet; la Muze historique de Loret ; la Gazette de France, année 1661, Mémoires de Fouquet par Ghébuel; Nicolas Foncquet par J. Lair; le Procès de Fouquet par Léon Deroy.
LE 23 août 1724, une superbe calèche à dix places, d'une coupe nouvelle et construite sous les ordres du premier écuyer, M. de Beringhen, pénétrait dans la cour royale du château de Versailles.
Entièrement ouverte, elle était surmontée d'un ciel léger, soutenu par un entrelacement de palmes en bronze doré du travail le plus exquis. Les stores de damas cramoisi, se déroulant à volonté, permettaient aux voyageurs de se protéger contre le soleil, le vent ou la pluie, tandis qu'une table pliante s'élevant du marchepied donnait la facilité d'y faire une collation ou une partie de cartes. Les quatre panneaux de la caisse, peints de la main la plus habile, représentaient, outre la chasse du cerf, celles du sanglier, du loup et du renard.
Vers onze heures du matin, le jeune Roi Louis XV, accompagné de deux princes du sang, le duc d'Orléans, fils du Régent et le comte de Clermont, et suivi de ses grands officiers, prenait place dans ce char de féerie. Des détachements de gardes du corps, de gendarmes, de chevau-légers et de mousquetaires, l'escortaient. Il avait dans sa poche une carte dressée par le chevalier Daudet ; la route à parcourir jusqu'à Fontainebleau s'y trouvait marquée avec les noms des villages voisins et l'indication des dislances.
Le brillant cortège, franchissant les grilles du château, se dirigea
par l'avenue de Sceaux, vers le pont Colbert et traversa successivement, sans autres arrêts que ceux nécessités par les relais, les villages de Velizy, Plessis-Piquet, Sceaux, Juvisy, Ris, Petit-Bourg-, Essonnes. Au Plessis-Goudray, le Roi dîna dans sa calèche, puis passa par Ponthierry et Chailly. Lorsque, quittant la plaine, il fut parvenu à la lisière de la forêt, il monta à cheval et, sur les sept heures, il faisait son entrée à Fontainebleau, ayant ainsi franchi en huit heures environ les dix-huit à vingt lieues de sa route.
Le lendemain, une escorte semblable accompagnait sur le même chemin le carrosse amenant de Versailles la très jeune fiancée du souverain, l'infante Marie-Anne Victoire d'Espagne; déjà on l'appelait l'Infante Reine et on lui rendait des honneurs quasi royaux. Fille de Philippe V, cousine germaine de Louis XV, elle avait quitté l'Espagne deux ans auparavant, à peine âgée de cinq ans, pour recevoir en France une éducation digne du trône qu'on lui destinait. Un prince adolescent, une enfant à peine parvenue à l'âge de raison allaient tenir à Fontainebleau la place naguère occupée par Louis XIV et par Mme de Maintenon. Pendant dix années, le château était demeuré désert, après que le vieux roi l'eût quitté pour la dernière fois, le :23 octobre 1714. Il était mort, l'automne suivant et son jeune successeur passa dans Paris tout le temps de sa minorité. Mais, sitôt majeur, Louis XV imposait au duc d'Orléans, devenu de régent premier ministre, le retour à Versailles et, deux ans plus tard, reprenant les traditions de son bisaïeul, il décidait ce voyage à Fontainebleau. Parvenu à sa quinzième année, ce n'était plus l'enfant débile dont la frêle santé, à l'heure de son avènement, inspirait tant d'alarmes à l'amour de ses peuples. Les longues chevauchées et les saines fatigues de la chasse à courre avaient singulièrement fortifié son tempérament : elles étaient devenues sa principale occupation et presque son unique divertissement. Les bois des environs de Versailles n'avaient point tardé à se dépeupler, les cerfs s'y mon traient rares, mais la forêt de Fontainebleau s en était remplie et sollicitait les ardeurs du prince.
Avant de s'y rendre, le Roi venait de passer quelques semaines à Chantilly chez le duc de Bourbon devenu son premier ministre à la mort de l'ancien régent. Ce descendant du grand Gondé, sans mœurs et sans capacité, ne semblait voir dans son ministère que
le moyen d'augmenter son immense fortune et de faire celle de sa favorite, la marquise de Prie. Il trouvait également, dans l'exercice du pouvoir, la satisfaction d'humilier et de maintenir dans l'ombre la maison d'Orléans plus rapprochée du trône que celle de Gondé, et qui, aux dernières années de Louis XIV, avait paru si près d'y accéder. S'il n'était pas le premier prince du sang, il était du moins, après le Roi, le principal personnage du royaume. 11 était M. le Duc, comme son illustre bisaïeul avait été M. le Prince. Sa mère, la duchesse douairière de Bourbon, ou, pour parler le langage de la cour. Madame la Duchesse, jouissait plus encore que lui, peut-être, de ce nouveau prestige du nom des Gondé. Fille de Louis XIV et de Mme deMontespan, elle n'avait pas vu sans déplaisir Mlle de Blois, sa sœur cadette, prendre le pas sur elle par son mariage avec Philippe d'Orléans. Mais la mort de son beau-frère et les fonctions de son fils lui avaient rendu en fait la primauté. La duchesse d'Orléans, depuis son veuvage, se confinait dans une retraite absolue, et en l'cJjsence d'une reine, c'était Madame la Duchesse qui tenait la cour. Elle allait présider aux divertissements de toute sorte que la tradition imposait pendant le voyage de Fontainebleau. Ses filles, Mlles de Charolais, de Glermont, de Sens et de Vermandois, y devaient apporter leur jeunesse et leur amour du plaisir ; ses fils puînés, les comtes de Glermont et de Gharolais, leur passion pour les exercices violents. Presque chaque jour on découplait; cerfs, sangliers, chevreuils attiraient alternativement les chasseurs. On prenait ordinairement deux cerfs dans chaque chasse, et comme les équipages royaux n'y auraient pas suffi, ceux des princes et des grands seigneurs les étaient venus renforcer : l'équipage de M. le Duc chassait le cerf et le sanglier; celui du duc de Guiche, le chevreuil. Lejour de la Saint-Hubert on y joignit ceux du prince de Gonti, du comte de Toulouse, du prince de Dombes, du duc de Vendôme. Gela produisit un ensemble de plus de neuf cents chiens chassant au bruit de quatre-vingts cors et suivis de plus de mille chevaux. Les princesses et les dames y figuraient en amazone ou suivaient dans un phaéton à douze places. Il était traîné par huit chevaux et plus richement décoré que la calèche qui avait servi au voyage du roi. Le célèbre Oudry en avait peint les douze panneaux dans lesquels il avait représenté, au milieu de charmants paysages, un relai de chiens couplés, des hérons, des
lévriers à l'arrêt, des cormorans, des canards chassés par des barbets, les chiennes couchantes du Roi peintes d'après nature, des trophées de chasse et autres sujets appropriés.
Les courtisans luttaient à l'envi de prouesses cynégétiques ou équestres. L'un d'eux, le marquis de Courtanvaux, ne s'avisa-t-il pas un jour de parier cent louis contre M. de Monconseil. que dans quelque endroit de la forêt qu'on le menât les yeux bandés, il reviendrait au château en trois heures; ce qu'il exécuta d'ailleurs en une heure et demie. On l'avait cependant conduit par un infinité de détours sur un rocher dont la descente était des plus périlleuses. Il y avait été porté en litière et y avait trouvé, une fois débarrassé de son bandeau, le cheval qu'il avait choisi.
Pour se remettre de ces exercices, les chasseurs se retrouvaient au souper; le Roi nommait chaque jour ceux qui devaient avoir l'honneur de s'asseoir à sa table. Elle comptait au moins dix-huit couverts, et était toujours servie par les officiers du Roi, soit dans son antichambre, soit chez Madame la Duchesse, soit chez M. le duc de Rourbon son fils. Après le souper, le jeu; trois fois la semaine, les comédiens français et italiens qui avaient suivi la cour représentaient sur la scène du château : le mardi, tragédie; le jeudi, comédie italienne; le samedi, comédie française.
Si, dans la tragédie, la fameuse Duclos, la divine Lecouvreur et l'illustre Baron ont alors ravi les suffrages des connaisseurs, il semble que les prédilections du jeune Roi et de l'Infante Reine aient été pour la comédie italienne; le Roi se déclare particulièrement satisfait de l'Arlequin qui, au dire du Mercure de France, en imitant l'incomparable Baron, divertit extrêmement la cour; quant à l'Infante, ses préférences sont allées à une pièce intitulée Arlequin dévaliseur de maisons, remplie de jeux de théâtre et de lazzi qui lui firent le plus grand plaisir.
La diversité de ces passe-temps suffit à remplir la vie des fiancés royaux, mais de plus graves préoccupations hantent les personnages qui ont la charge ou le souci des affaires de l'Etat. Le projet de mariage qui, deux ans auparavant, avait paru consommer à tout jamais l'union des deux branches de la maison de Bourbon et leur assurer par cette alliance la suprématie en Europe, ne laisse pas que de présenter à des yeux clairvoyants de sensibles inconvénients.
PLANCHE X Chasse à Fontainebleau en 1724.
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LE Mariage de louis xv 145
L'âge de la princesse ne permet pas d'espérer avant un temps lointain la continuation de la postérité de Louis XI V , dont Louis XV demeure l'unique rejeton. Une de ces fièvres malignes, telle qu'en avait trop vues la fin du dernier règne, un de ces accidents auxquels les exercices violents du Roi l'exposent chaque jour et la couronne va passer sur la tête du jeune duc d'Orléans; perspective cruelle pour les vieux serviteurs du grand Roi, auxquels le pâle fils du Régent n'inspire pas plus de sympathie que son père; plus cruelle encore pour M. le Duc, que l'avènement de la maison d'Orléans rejetterait au second rang. M. le Duc et le maréchal de Yillars s'étaient à plusieurs reprises entretenus des dangers du mariage espagnol et de la nécessité d'une prompte rupture. Il fallait sans tarder, pensait Villars, marier le Roi, « puisqu'il était plus fort et plus avancé à quatorze ans et demi que tout autre jeune homme à dix-huit ». Sans doute, ce nouvel Hippolyte, tout entier à sa passion pour la chasse, « ne tournait point encore ses beaux et jeunes regards sur aucun objet » ; sans doute, pendant le séjour à Chantilly , avant le voyage de Fontainebleau, n'avait-il accordé aucune attention aux œillades des belles dames qui s'y trouvaient rassemblées : une chute de cheval, sans conséquence d'ailleurs, venait affermir davantage encore le judicieux maréchal dans son opinion. C'était également l'avis du financier Paris-Duverney, l'homme de confiance de M. le Duc, admis en tiers dans ses entretiens avec Villars; mais ce n'était pas celui de l'ancien précepteur du Roi, Fleury, évêque de Fréjus, tout-puissant sur l'esprit et la volonté de son élève. Le prudent et faible Fleury redoutait à la fois, mais inégalement sans doute, les dangers que le renvoi de l'Infante, injurieux pour l'Espagne et pour son roi, ne manquerait pas de susciter à la France, et peutêtre plus encore l'empire qu'une jeune reine pourrait prendre sur son époux. Aussi, aux ouvertures qui lui avaient été faites à ce sujet, l'évêque, tout en paraissant favorable en principe, n'avait-il répondu que par des propos dilatoires.
Mais les autres tenaient bon, et le '23 octobre, M. le Duc, le maréchal de Villars, M. de Morville, secrétaire d'État des affaires étrangères, se réunissaient au château en conférence secrète. On y décide de s'assembler incessamment en vue du même objet, en appelant à la délibération le cardinal de Bissy, l'évêque de Fréjus et le comte de La Marck. La présence de ce dernier se justifiait par ce qu'il avait
été chargé d'une enquête secrète sur les princesses étrangères susceptibles d'être choisies.
Dès qu'il est avisé, Fleury fait mine de résister, et refuse de se rendre à la conférence fixée au 29. Un ordre exprès de M. le Duc l'oblige à s'y trouver. Dans cette assemblée, M. le Duc, le cardinal de Bissy, le maréchal de Yillars, Morville et La Marck sont unanimes en faveur du prompt mariage du Roi. Le seul évêque de Fréjus conteste avec opiniâtreté. En vain, le maréchal de Villars lui représente- t-il, avec une politesse qui n'exclut pas la fermeté, qu'il y va non seulement de l'intérêt de la monarchie, mais peut-être du salut du monarque, l'obstiné vieillard, sans même vouloir répondre, s'entête dans son refus et quitte le conseil en laissant les autres assez mal contents de sa manière de penser.
Mais il ne suffit pas de prendre cette résolution, il faut la proposer au Roi. Le prince, très probablement stylé par Fleury, répond qu'il consent, mais ne se décidera sur la princesse qu'après le retour à Versailles.
Rien d'ailleurs ne transparaît à la cour de ces graves décisions. Et le château continue d'être en fête, jusqu'à la fin du mois suivant.
L'Infante Reine, accompagnée de la duchesse de Yentadour et des autres dames de sa cour, quitta Fontainebleau le 27 novembre, avec le même cérémonial que lors de sa venue. Elle arriva à Versailles dans la même soirée, après avoir dîné chez le duc d'Antin, au château de Petit-Bourg.
Le Roi partit le 30 au milieu d'un pompeux et brillant cortège de princes, de seigneurs, suivi de sa garde ordinaire et des officiers de sa maison, mais il fallut couper d'une chasse la longueur du voyage. On coucha à Petit-Bourg, où le duc d'Antin avait fait de grands préparatifs et l'on courut le cerf dans la forêt de Sénart : depuis Louis XIV, on n'y avait entendu sonner le cor.
Il était réservé à Fontainebleau de recevoir l'année suivante la nouvelle fiancée du Roi et d'y voir célébrer ses noces.
Le 18 février 1725, une subite et violente maladie de Louis XV causait à la cour de graves mais courtes inquiétudes. « Elle réveilla
les craintes du public, dit Yillars, et fît envisager avec plus de sérieuses attentions l'horreur de voir périr le Roi sans postérité. » Cette fois, les répugnances de l'évêque de Fréjus s'évanouirent, les dernières hésitations de M. le Duc se dissipèrent et il fallut exécuter les résolutions prises à Fontainebleau.
Mais quelle va être l'heureuse élue appelée à s asseoir sur le trône des lys?
Sera-ce la fille du prince de Galles ou celle de la princesse Elisabeth de Russie? la princesse de Lorraine ou la propre sœur de M. le Duc, Mlle de Yermandois?
M. le Duc inclinerait fortement en faveur de cette dernière. Indépendamment d'une affection naturelle, ce choix le rapprocherait encore du trône et consoliderait son pouvoir. Mais M. le Duc ne voit, n'entend, ne veut que par permission de la belle Mme de Prie, souveraine absolue de ses pensées. Or, Mme de Prie se sait haïe de Mlle de Vermandois, dont le succès marquerait la fin de son propre règne. Elle veut pour reine de France une obligée : et, si au nombre des princesses pouvant aspirer à la main du Prince Cliarmant, elle en allait trouver quelqu'une ayant figure de Gendrillon, elle tiendrait volontiers elle-même le rôle de la bonne marraine qui, de sa baguette magique, transforme une citrouille en carrosse royal.
Il y avait alors en une petite ville d'Alsace, vivant chichement dans l'attente d'un miracle de la Providence, qui vînt leur rendre sinon un trône, du moins un état convenable, un roi et une reine déchus, Stanislas Leczinski et sa femme Catherine Opalinska. Roi de Pologne par la grâce de Charles XII de Suède, Stanislas avait vu les revers, puis la mort de son protecteur entraîner, après la perte de son royaume, la ruine de ses espérances. Une seule consolation lui était demeurée : sa fille unique, Marie, princesse de vingt-deux ans, sans beauté mais non sans grâce, à qui le rayonnement d'une piété sans mesquinerie et le charme d'une bonté souriante prêtaient d'appréciables agréments.
Elle avait été comprise dans la liste des dix-sept princesses susceptibles de fournir une reine à la France. Mais le peu de fortune de ses parents, dénués d'ailleurs de tout établissement et de tout appui, semblait ne lui réserver aucune chance. Ces inconvénients n'en étaient point aux yeux de la favorite, du moment où elle y sentait
son avantage. Le jour où il ne parut plus possible de reculer le mariage du Roi, le choix de Mme de Prie s'était arrêté sur Marie Leczinska. M. le Duc n'en devait donc pas voir de meilleur. L'éveque de Fréjus, qui n'aimait pas les conflits, parut penser de même : et sur la vue d'un portrait peint par Gobert, Louis XV accepta docilement, et même avec une nuance d'empressement, la compagne qu'on lui destinait. Le 31 mars, tout est ordonné pour le renvoi de l'Infante et pour la demande officielle de la Polonaise.
A Madrid, Philippe V, sensible à l'affront, renvoie en France deux princesses d'Orléans, l'une veuve de son fils aîné, l'autre fiancée au cadet, et médite contre son ancienne patrie une alliance autrichienne. A Wissembourg, Stanislas, transporté de joie, salue en sa fille la Reine de France et, tombant à genoux avec sa famille, adresse au Ciel de ferventes actions de grâces.
Bientôt, Louis déclare son mariage ; la maison de la Reine est formée. Placée à la tête en qualité de surintendante, Mlle de Clermont, sœur aînée de M. le Duc, accompagnée de la dame d'honneur, de la dame d'atour et des dames du palais, part pour Strasbourg, où, le 15 août, le duc d'Orléans doit épouser par procuration Marie Leczinska au nom de son royal cousin.
Le Roi, cependant, se prépare à quitter Versailles pour Fontainebleau, lieu marqué pour la cérémonie du mariage effectif. Ni la cour, ni la ville, ni les campagnes ne semblaient attendre avec allégresse les fêtes projetées. Les courtisans voyaient avec chagrin cette union qui, loin d'apporter au trône le prestige ou la force d'une alliance avec une maison puissante, allait diviser et armer contre elle-même la famille des Bourbons. Le bruit courait que le roi d'Espagne avait fait toucher six millions de livres à l'Empereur et que ce dernier faisait une levée de vingt mille hommes. Villars trouvait surprenant « que le roi Philippe, oncle du Roi, fît donner beaucoup plus d'argent à l'Empereur pour le forcer à faire la guerre à la France, que les derniers rois de la maison d'Autriche n'en avaient jamais donné pour se garantir de la France. » Les bourgeois s'inquiétaient du peu d'attraits de la nouvelle Reine. « Le mariage n'est dugoûtde personne, ccritl'avocat Barbier, onestfort curieux desavoir l'accueil que lui fera le Roi, lui qui est froid, qui est encore enfant et qui ne se soucie point des femmes, d'autant qu'elle n'est ni bien faite.
ni ce qu'on appelle jolie et qu'elle est timide. » Enfin le peuple des villes et des campagnes souffrait d'une disette due à la mauvaise récolte. Depuis plus de trois mois, des pluies continuelles et telles que les plus anciens n'en avaient jamais vues, désolaient le pays. Les routes étaient devenues impraticables et le pain valait huit sous la livre.
Malgré tout, le Roi s'installe à Fontainebleau, le 21 août, et fait prendre toutes les dispositions pour célébrer la cérémonie le 5 du mois suivant. Contrairement à l'opinion de Barbier, il attend avec impatience sa fiancée, dont le long cortège avance à petites journées par les chemins détrempés. Chaque jour, il dépêche un prince du sang pour la saluer et la complimenter. Le prince de Conti la joint à Sézanne, le 1" septembre; le comte de Clermont, à Villenauxe, le lendemain; le comte de Charolais, à Provins, le 3; Monsieur le Duc enfin, à Montereau, le 4 au matin. Mais le Roi n'entend point demeurer à Fontainebleau jusqu'au terme du voyage, et ce même jour il ira, dans toute la pompe de la majesté royale, à la rencontre de sa princesse. Après dîner, il monte en carrosse avec la jeune duchesse d'Orléans, la douairière de Bourbon, la princesse de Conti, Mlle de Charolais et Mlle de la Roche-sur-Yon, princesses du sang, toutes en grand habit. Les officiers de sa maison l'accompagnent, les gendarmes et chevau-légers de sa garde marchent à ses côtés à leurs postes ordinaires. Viennent ensuite à cheval et superbement montés les princes du sang et les principaux courtisans, luttant à qui l'emportera pour le luxe des harnachements et la magnificence des habits. Arrivé devant Moret, le brillant cortège rencontre un détachement de la deuxième compagnie des mousquetaires, qui rend les honneurs : il pénètre dans la ville par la vieille porte dite de Samois, en ressort par la porte de Bourgogne, puis, franchissant le pont du Loing, se déroule dans la campagne avant de gravir les hauteurs couvertes de vignes qui le séparent de la Seine. Parvenus au sommet, non loin de la ferme de Froidefontaine, tous mettent pied à terre vers quatre heures. Sur le sol détrempé, un amas de bottes de paille supporte un plancher, revêtu d'un tapis de drap d'or, qu'égayé une jonchée de fleurs naturelles : le Roi s'y place suivi des princes et princesses et, au bout de quelques instants d'attente, découvre l'interminable file des équipages de la Reine. Sa voiture a failli s'embourber sur la route
défoncée, et il n'a pas fallu moins de trente chevaux pour lui faire reprendre sa marche. Marie Leczinska arrive enfin; descendue de carrosse, elle s'incline et fait mine de s'agenouiller sur le tapis et le carreau jetés au-devant d'elle, mais le Roi qui vient à sa rencontre ne lui en laisse pas le temps; il la relève avec vivacité et lui met sur chaque joue un baiser, où s'exprime son contentement juvénile. A tous, d'ailleurs, dans le rayonnement de sa joie, l'éclat de sa jeunesse et ia splendeur de son habit de brocart d'argent, elle apparaît comme très agréable et digne des empressements du beau prince auquel elle se prépare à donner toute sa tendresse. Puis voici que, à ce moment solennel, la pluie ayant cessé depuis quelques instants, le soleil semble leur sourire derrière les nuages éclaircis et, soudain, l'arc-en-ciel se dép loie sur leur tête comme un dais nuptial. Mais la rigueur du cérémonial ne se prête point aux épanchements et, tout de suite repris par l'étiquette, Louis présente successivement à sa fiancée les princesses, qu'elle embrasse : puis il la mène à son carrosse, oii il prend place à côté d'elle, accompagné des mêmes dames que lors de son arrivée. Tandis que le cortège royal redescend vers Moret, les villageois accourus des environs avec leurs violoneux saluent de leurs chants et de leurs vivats l'aimable couple : et lorsque apparaissent les murs pittoresques de l'antique petite ville, ses bourgeois manifestent leur joie par d'innombrables salves d'artillerie. Ils ont mis en batterie, à cette occasion, onze petits canons dont ils sont fiers et qui portent en caractères gothiques l'inscription « Moret en Gastinois ». Parvenue au vieux château des comtes de Moret, la Reine quitte son carrosse. Elle y passera la nuit recevant l'hospitalité de M. de Caumartin, seigneur engagiste du domaine.
Le Roi lui présente alors les officiers et les seigneurs de l'escorte. Il peut enfin, pendant une demi-heure d'entretien, faire preuve d'une bonne grâce et d'une vivacité surprenantes pour ceux qui le connaissent : mais il faut pourtant prendre congé, non sans un visible regret, et onze heures sont passées lorsqu'il rentre à Fontainebleau.
Le 5 septembre au matin, le château de François I" offrait un indescriptible spectacle. Malgré la pluie qui s'était reprise à tomber de plus belle, les cours se trouvaient u remplies dun peuple qui poussoit des cris de joie, dit une relation du temps ; les apparie-
ments, la galerie, les terrasses, n'étoient plus qu'une fourmilière de princes et de seigneurs tant français qu'étrangers. » Parmi ces derniers, cependant, aucun membre d'une famille royale, mais le prince électoral de Bavière, son frère le prince Ferdinand, le duc de Wurtemberg, l'électeur de Cologne et le prince Théodore, évêque de Ratisbonne : ils venaient d'être présentés au Roi, qui leur avait fait le plus gracieux accueil. Un peu après neuf heures, le cortège de la Reine était signalé sur la route de Moret ; bientôt, il franchissait la grille de Maintenon, et, par la porte Dorée, pénétrait dans la cour Ovale. Là, les balcons et les fenêtres, garnis d'innombrables spectateurs, présentaient l'aspect d'un immense amphithéâtre retentissant d'acclamations. Marie Leczinska mit pied à terre, sous les arcades du gracieux portique attribué à Serlio, et qui servait de frontispice à la double rampe de l'escalier de la Reine. Au premier repos, elle trouvait le Roi ; il lui prenait la main et la menait à travers la salle des gardes et l'antichambre de son appartement jusqu'à la chambre somptueuse de Marie-Thérèse et de la duchesse de Bourgogne. Là, il dut la laisser aux mains des femmes chargées de procéder à son ajustement.
Cependant, dès onze heures, le marquis de Dreux, grand maître des cérémonies, commençait à faire placer dans la chapelle du château les personnages auxquels leur rang ou leurs fonctions y donnaient droit. Tâche ingrate et difficile, car l'édifice, malgré son étendue, n'a pas les proportions d'une cathédrale. Des gradins ont été dressés dans les chapelles latérales, un balcon en saillie établi des deux côtés, sur toute la longueur de la corniche qui règne audessous des fenêtres, des tribunes pratiquées dans l'épaisseur de leurs embrasures dont les vitrages ont été démontés. Partout, sont étalées des tentures de velours, où les fleurs de lys et la couronne royale sont brodées en or. Dans les balustrades et les tribunes hautes à droite, tous les princes, ambassadeurs et seigneurs étrangers ; à gauche, les dames et les seigneurs de la Cour sans fonctions à la cérémonie; les uns comme les autres en habits somptueux, éclatants de pierreries et de broderies. « Pour donner une idée de la richesse des vêtements, dit le commissaire Narbonne, je dirai que la plupart des bas des seigneurs étaient d'or trait, de la valeur de 300 livres la paire, et tout le reste en proportion. »
La musique du Roi s'étageait en amphithéâtre dans la tribune du fond.
« Au milieu, s'élevoit une estrade à deux marches, de 25 pieds de long sur 15 de large, au bout de laquelle il y avoit un double prie- Dieu couvert comme l'estrade. Les carreaux et les deux fauteuils de velours violet, semé de fleurs de lys d'or, étoient surmontés du même dais qui avoit servi au sacre du Roy, de velours pourpre semé de fleurs de lys d'or, enrichi de franges et crépines et orné des écussons de France avec de superbes aigrettes à six rangs de plumes blanches. Sur la même estrade, étoient aussi placés les tabourets et les carreaux pour les princes et princesses du sang. » De chaque côté, en bas de cette estrade, des banquettes fleurdelisées attendaient les Cordons bleus.
A une heure, la cérémonie n'était point encore commencée. C'est que la toilette de la Reine demandait des soins infinis; déjà par trois fois, l'impatience du jeune époux en avait fait hâler l'achèvement. Enfin, à une heure un quart, la mariée passe dans l'appartement du Roi, d'où le cortège va s'avancer vers la chapelle à travers la galerie des Réformés. Dans sa longue perspective, où les fresques de Primatice revivent, tout récemment rajeunies par le pinceau de Vanloo, se pressent les officiers et les personnages qui n'ont pu trouver place dans la chapelle. Dès que les souverains apparaissent, les Cent- Suisses, qui les attendent en habit de cérémonie sous la conduite de leur colonel-général le baron de Bëzenval, se mettent en marche, tambours battants, drapeaux déployés; les gardes du corps suivent, cocardes blanches et jaunes au chapeau : viennent ensuite, remplissant l'air de l'éclat de leurs fanfares, les trompettes, hautbois, timbaliers et violons du Roi précédant les six hérauts d'armes, après lesquels marche seul le grand maître des cérémonies, marquis de Dreux. Les quatre secrétaires d'État défilent alors et tous les Cordons bleus en habits magnifiques. On remarque M. de Maurepas vêtu de drap d'argent brodé d'or, avec la croix du Saint-Esprit semée de pierreries.
Puis, entouré des six gardes de la Manche, le Roi s'avance plein de grâce et de majesté en habit de drap d'or rebrodé d'or, dont chaque bouton est fait d'un gros diamant. Sur son manteau court de point d'Espagne, étincelle un Saint-Esprit tout en brillants, tandis
quà son chapeau orné de plumes blanches, scintille, éblouissant, le diamant désormais historique, que le Régent paya, dit-on, naguère, 500000 écus.
Le prince Charles de Lorraine, son grand écuyer, lui donne la main à droite, M. de Beringhen, premier écuyer, à gauche.
Enfin arrive, appuyée à droite sur le duc d'Orléans, à gauche sur M. le Duc, la Reine revêtue des ornements royaux, jupe et manteau de velours violet entièrement brodés de fleurs de lys d'or, doublés d'hermine, semés de bandes oii ruissellent les pierreries de la couronne. Elle porte le diadème royal orné de diamants, saphirs, rubis et émeraudes, et surmonté d'une fleur de lys en brillants. La traîne de son manteau, longue de 9 aunes, est soutenue d'un côté par les duchesses d'Orléans et de Bourbon, de l'autre par Mlles de Clermont et de Charolais, assistées de six écuyers. Les princesses sont ellesmêmes parées de longues mantes portées par leurs écuyers. La marche se termine par les autres princes ; la dame d'honneur, Mme de Boufflers; la dame d'atours, Mme de Mailly; les douze dames du palais, parmi lesquelles triomphe Mme de Prie, toutes en habits constellés de pierreries, traînant des manteaux brodés et frangés d'or.
Le prieur des Mathurins, desservants de la chapelle, reçoit Leurs Majestés à la porte et leur présente l'eau bénite, avant de les conduire à l'estrade où elles vont s'agenouiller. Près du prie-Dieu du Roi, se placent, à droite, l'archevêque de Rouen ; à gauche, le confesseur ; près du prie-Dieu de la Reine, son grand aumônier, l'évêque de Fréjus, et l'aumônier de quartier. Tout le côté droit de l'église, depuis l'estrade royale jusqu'à l'autel, est occupé par le Chancelier, assis, suivant l'usage, sur une chaise à bras sans dossier, entouré de ses massiers et des officiers de la chancellerie; par les archevêques de Toulouse et d'Arles et vingt autres évêques en camail et placés sur des tabourets. De l'autre côté, les quatre secrétaires d'État et les officiers de la couronne. Debout, derrière le fauteuil du Roi, le duc de Villeroy, capitaine des gardes, encadré du duc de Mortemart, premier gentilhomme d'année et du duc de La Rochefoucauld, grand maître de la garde-robe ; derrière la Reine, le duc de Noailles, capitaine de la première compagnie des gardes, entre le marquis de Nangis, chevalier d'honneur, et le marquis de Tessé, premier écuyer; puis agenouillée sur leurs carreaux, la foule des princesses et des dames.
Après quelques instants de recueillement, les souverains quittant leur estrade, s'approchent de l'autel, qu'illuminent deux rangs de chandeliers garnis de cierges de 20 pieds de haut et des girandoles de cristal chargées de cent bougies. Au pied, se tient le cardinal prince de Rohan, évêque de Strasbourg, revêtu de la chappe, mitre en tête, crosse en main. Les évêques de Soissons et de Viviers l'assistent, mitres, et portant la dalmalique du diacre et du sousdiacre. Le prélat, dans une brève allocution, rappelle aux époux les devoirs que leur religion, leur rang et leur nouvel état vont leur imposer; puis, après leur avoir adressé les questions d'usage, il prononce les paroles solennelles qui vont unir d'un lien indissoluble Louis quinzième. Roi de France, et Marie-Sophie-Félicité, princesse de Pologne.
Certes, à cette heure, où, au milieu d'un fastueux appareil, elle monte sur le premier trône du monde, appuyée sur ce jeune Roi, le plus beau de sa cour, qui lui sourit et la désire, la fille de Stanislas, comparant sa nouvelle destinée à la détresse de la veille, peut éprouver quelque sentiment d'orgueil ; mais la lourde couronne, dont, par instant sa main cherche à alléger le poids, semble le symbole des épreuves dont l'avenir lui fera payer toutes ses grandeurs.
Les époux, cependant, regagnent leur estrade et la messe solennelle commence, pendant laquelle s'accomplissent majestueusement les rites accoutumés. C'est, après l'évangile, l'évêque de Soissons qui leur donne à baiser le livre sacré ; c'est, à l'offrande, le défilé des princes et des princesses les venant saluer d'une triple révérence; puis, le Roi, à genoux devant le cardinal assis, baisant, en fils soumis, la bague du prélat, avant de présenter le cierge garni de 20 louis d'or; c'est ensuite la Reine répétant la même cérémonie; c'est, à la préface, l'évêque de Soissons revenant donner l'encens aux souverains. Le Pater récité, quittant une dernière lois l'estrade, ils s'inclinent devant l'autel, tandis qu'au-dessus de leur tête, l'archevêque de Rouen et l'évêque de Fréjus étendent le poêle de drap d'argent orné de franges et de crépines, et ensuite, après avoir formulé les vœux que l'Église forme pour les ménages chrétiens, le cardinal leur donne la paix à baiser. Après la dernière bénédiction, le curé de Fontainebleau s'approche avec le registre paroissial, sur lequel les époux et leurs témoins, le duc d'Orléans, le duc de Rourbon, le
comte de Charolais et le prince de Conti apposent leur signature avec le cardinal. En même temps, les hérauts d'armes distribuent les médailles frappées à l'occasion du mariage, puis au chant du Te Deum, le cortège se reforme et regagne les appartements royaux.
11 est quatre heures et demie : la Reine qui, dans la chapelle, a failli s'évanouir sous le poids de ses atours et que la longueur de la cérémonie n'est pas sans avoir éprouvée, quitte alors ses plus riches ornements. Mais le moment n'est pas encore venu où les époux affranchis de l'étiquette pourront s'appartenir.
Voici le duc de Mortemart, suivi de deux gentilshommes, qui remet à la reine un coffre de velours cramoisi brodé d'or : c'est la corbeille offerte par le Roi, remplie de bijoux d'or du travail le plus précieux. A la vue de ces somptueuses bagatelles : « Voici, s'écrie la princesse, la première fois de ma vie que j'ai pu faire des présents »; et, d'un geste charmant, elle distribue comme souvenir tous ces joyaux aux princesses qui l'entourent.
Puis, c'est la solennité du grand couvert. A la table dressée dans l'antichambre de son appartement, elle préside avec le Roi le festin. Seules y sont admises les princesses, tandis que le service y est fait par les princes et les grands officiers. Après le dîner, la comédie. L'antique salle de la Belle Cheminée a fait place à un élégant et somptueux théâtre ; les loges et les balcons en ont été décorés dans le goût le plus nouveau: de sculptures, par Va s se ; de peintures, par Audran. Les souverains y trônent au milieu d'un cercle brillant et semblent parfaitement satisfaits du spectacle. Molière en fait tous les frais avec Amphitryon et le Médecin malgré lui, au grand scandale de Voltaire, qui avait, dit-il, « préparé un petit divertissement, que M. de Mortemart ne voulut point faire exécuter ».
Le rideau tombant sur le dernier acte de la comédie ne marque point, cependant, la fin des réjouissances. 11 faut encore souper au grand couvert. Après quoi, on passe dans la galerie de Henri II ou salle des Cent-Suisses. Un dais a été dressé à la première croisée donnant sur le parterre : le Roi et la Reine s'y placent pour voir l'illumination du jardin et le feu d'artifice. Mais le vent et la pluie continuent de faire rage, éteignant les pots à feu dont les lignes ne présentent plus qu'un dessin confus et contrarient l'effet des pièces pyrotechniques. A peine ont-elles jeté leur dernière lueur que
Louis s'empresse, entraînant l'épousée vers son appartement. L'étiquette l'en sépare, implacable. 11 doit regagner seul sa chambre de parade pour y subir l'inévitable cérémonial du coucher. On l'expédie bien vite. Pour la première fois, il va voir sans témoins celle à qui tout à l'heure il vient d'engager sa vie.
Le lendemain matin, dès dix heures, l'intimité des époux ne tardait pas à être troublée par le recommencement de ce que Saint- Simon appelle la mécanique de la cour. Le Roi dut quitter la Reine pour se soumettre au cérémonial du lever et recevoir « les entrées de la Chambre « ; M, le Duc et le maréchal de Villars y furent les premiers confidents de la satisfaction du prince. S'étant rendus ensuite chez la Reine ils la trouvèrent encore au lit et lui adressèrent des compliments dont sa modestie ne parut pas trop alarmée. Tout le monde, d'ailleurs, paraissait joyeux du bonheur des jeunes mariés. On se félicitait de l'heureux changement de l'humeur du Roi, on Aantait le charme de la Reine. \'oltaire, oubliant sa déconvenue de la veille, fait sa partie dans le concert de louanges. « La Reine, écrit-il, à la présidente de Rernières fait très bonne mine, quoique sa mine ne soit point du tout jolie. Tout le monde est enchanté ici de sa vertu et de sa politesse. »
Et de proche en proche, cette satisfaction gagne tous les ordres de la nation; sur tous les points du royaume, elle inspire les chansons populaires et suscite des réjouissances publiques.
Mais Fontainebleau ne devait pas sitôt cesser d'être le théâtre principal des fêtes et des cérémonies. Le G septembre, lendemain du mariage, le ciel s'étant complètement rasséréné, toute la cour prit part à la traditionnelle promenade autour du grand canal. La reine y parut dans une calèche découverte, en compagnie des princesses du sang, suivie des six autres calèches remplies de dames de la cour éblouissantes de parures nouvelles. Le Roi arriva à cheval, accompagné des princes du sang, de ses principaux officiers, et de nombreux courtisans. « La beauté et la fierté des chevaux, la richesse des harnais et des habits, tous différents de ceux qu'on avoit vus la veille,
faisoient un effet admirable. » Dès qu'il eut joint le carrosse de la Reine, Louis XV ne cessa de se tenir à la portière, le chapeau à la main. Deux fois, le brillant cortège fit lentement, sur les pelouses qui le bordent, le tour du canal au son des instruments d'un orchestre placé dans deux grandes gondoles sculptées et dorées. A la fin de la promenade, un divertissement spécial à Fontainebleau fut offert à la Reine, celui de la chasse ou pêche des cormorans. Ce passe-temps avait été imaginé sous Louis XIII par un S' de la Penaye qui obtint pour lui et ses descendants le titre et la fonction de gouverneur des cormorans. 11 consistait à voir ces oiseaux pêcher dans l'eau du canal des poissons, qu'un anneau de cuivre à ressort placé à la base de leur cou les empêchait d'avaler. Le gouverneur les leur faisait rendre : après quoi, séparant le poisson de la pêche en autant de parts que d'oiseaux, il les admettait à la curée. Pour ce faire, il les prenait sur son poing et leur jetait en l'air les poissons qu'ils happaient au vol et avalaient tout d'un coup. Après cette pêche originale, la Reine tint cercle à sept heures dans son grand cabinet, où fut exécuté un magnifique concert d'instruments et de voix.
Le dimanche 8 septembre, fête delà Vierge, on célébra celle de la nouvelle Reine. A la chapelle, les offices du matin et du jour furent entourés de la plus grande pompe. Le soir, après le souper, par une nuit admirable, les souverains, accompagnés de toute la cour, assistèrent, de la salle des Cent-Suisses, à l'illumination du parterre du Tibre, que suivit un feu d'artifice.
L'ingénieux Berain, dessinateur du cabinet du Roi, en avait imaginé la superbe ordonnance. Au centre, une grande arcade couronnée d'un fronton encadrait un soleil rayonnant de 26 pieds de diamètre. De chaque côté, quatre arcades de moindre dimension disposées sur un plan semi-circulaire suivaient le contour du bassin. Aux clefs de leur archivolte étaient suspendus de grands lustres. Des pilastres surmontés de girandoles les séparaient. Deux corps d'architecture placés en retour d'équerre contenaient chacun un grand médaillon ovale. Celui de droite au chiffre du Roi, celui de gauche au chiffre de la Reine.
Les quatre compartiments de broderie du parterre étaient entièrement dessinés par des lignes de feu, ainsi que la grande pièce d'eau appelée le Pot Bouillant. Le rocher qui s'élevait au milieu, et d'oii
l'eau s'échappait en jet, nappes et cascades, semblait une montagne de feu liquide. Aux angles, des ifs lumineux d'une prodigieuse hauteur complétaient la magie du spectacle. Lorsque après une multitude de fusées, de grenades et de serpenteaux, la girandole finale déploya sur l'horizon sa gerbe éclatante, un même cri d'admiration s'éleva des rangs du populaire massé dans les jardins, comme de la foule élégante groupée sur les terrasses et aux fenêtres du château.
Les lendemains de ces fêtes brillantes réservaient à la jeune Reine des heures moins agréables ; il lui fallait sans délai remplir tous les devoirs attachés à son rang.
Presque chaque jour, des députations des corps constitués la venaient saluer, régaler d'une harangue à laquelle elle devait répondre sinon d'un mot, du moins d'un sourire. C'est ainsi qu'elle eut à recevoir, le 10 septembre, l'assemblée du clergé; le 11, le Parlement de Paris, la Chambre des Comptes et la cour des Aides; le 13, le grand Conseil, la cour des Monnaies, l'Université et l'Académie française; le 44, les États de Languedoc; le 16, le corps de ville de Paris. Puis, autour d'elle, des intrigues se vont nouer, des ambitions s'agiter. Quelle va être, sur l'indolent Louis XV, l'influence de sa jeune épouse? Va-t-elle contrecarrer M. le Duc, dont l'avidité insatiable et les fautes financières soulèvent tant de mécontentement, non seulement parmi le peuple, mais à la cour même.
Mme de Prie sent le danger. Elle se charge d'y mettre bon ordre. « La Reine, écrit Barbier, est obsédée par Mme de Prie. 11 ne lui est libre, ni de parler à qui elle veut, ni d'écrire. Mme de Prie entre à tout moment dans ses appartements pour voir ce qu'elle fait, et elle n'est maîtresse d'aucune grâce. » Pour l'entretenir, le maréchal de Villars doit épier la minute, où, profitant d'un moment de solitude, elle se promène à pied dans le jardin de Diane. « Madame, lui dit-il, la satisfaction est générale du mariage et des commencements, et tout ce qui connaît les grandes qualités qui sont en vous désire que vous preniez empire sur l'esprit du Roi. Vous augmenterez l'admiration du public, si vous voulez bien laisser entendre que la générosité et la libéralité quevous exercez avec joie ne sont troublées que quand vous songez que tout ce que vous donnez aux Français vient des Français, et que vous tirez les biens que vous répandez d'une nation que vous voudriez bien qui fut plus opulente. »
Le maréchal ne reçut point de réponse; mais, quelques jours après, comme il se trouvait dans le cabinet de la Reine : u Voici qui vous regarde », dit-elle, lui montrant une lettre qu'elle venait de recevoir du roi Stanislas, et elle lui lut un passage où son père lui mandait qu'elle ne pouvait mieux placer sa confiance.
Encouragé, le maréchal la joignit le soir dans les jardins. Il lui répéta en termes plus forts ce qu'il lui avait déjà dit sur le mérite de l'esprit d'économie « si nécessaire dans nos maîtres » — « \otre Majesté, poursuivit-il, rendra cette qualité bien respectable, si elle veut bien faire entendre qu'elle en est sérieusement occupée, vu la nécessité indispensable de soulager l'Etat. » Ces conseils étaient sages et Marie Leczinska n'en pouvait méconnaître la valeur, mais elle dut s'apercevoir bien vite de la difficulté de les pratiquer.
C'était à M. le Duc qu'elle devait sa couronne; comment sans une espèce d'ingratitude chercher à s'interposer entre le souverain et son ministre? Comment surtout intéresser aux affaires ce roi de quinze ans que jusqu'alors aucun divertissement n'avait paru guérir d'un incurable ennui. Et puis la jeune Reine, toute à son amour, aurait cru le profaner en demandant à son époux autre chose que sa tendresse. Celui-ci d'ailleurs ne la marchandait pas. Son empressement des premiers moments ne s'était pas assoupi. Chaque soir, après le souper pris en public, le Roi passe directement dans les appartements de la Reine sans plus s'assujettir aux solennités du grand coucher.
Et quand, après quelques jours de cette vie si nouvelle, la jeune femme, succombant à la fatigue, se trouve incommodée et se voit obligée de garder la chambre, le Roi s'enferme avec elle et prend ses repas auprès de son lit, servi par la seule dame d'atours.
Cette existence bourgeoise répondait mieux que le faste de la Cour de France aux habitudes modestes et aux goûts simples de la fille de Stanislas Leczinski. « Les matinées se passentà la chapelle et à la toilette, écrivait, quelques semaines plus tard, le baron deRezenval, à notre ambassadeur de E'rance en Suisse; elle a commencé de mettre un peu de rouge parce qu'on dit que le Roy lui a témoigné que cela lui feroit plaisir, et, les après-midi et les après-soupées sont occupées à quelques petits ouvrages, à la comédie ou au concert et au jeu : le lansquenet se tient régulièrement chez la Reine, devant et après souper... De tout ce que je viens de dire, il est aisé de conjecturer
que l'arrivée d'une Reine n'aura aucune influence sur le gouvernement. » Et dans une autre lettre : « Sa Majesté assiste bien à la comédie, à la musique, au jeu, mais il y a à juger qu'elle le fait autant par bienséance que par goût : et pour le gouvernement tout est renvoyé à Monseigneur le Duc, outre qu'elle ne témoigne aucun désir de s'en mêler. »
Dès les débuts de son mariage, Marie Leczinska ne réalisa donc ni les espérances de ceux qui souhaitaient, ni les craintes de ceux qui redoutaient de lui voir prendre une influence politique. Elle sut partager également sa vie entre ses devoirs de religion, de famille et d'état, de manière à n'en sacrifier aucun .
Sa piété profonde ne se contentait pas des oifices solennels célébrés au château. Au commencement de son séjour, elle se levait de très bon matin : dès huit heures, elle allait à la chapelle de la Trinité où elle entendait très souvent jusqu'à trois messes. Comme cela gênait beaucoup ses dames, raconte un contemporain, elle se résigna à n'en entendre plus qu'une seule, et encore à midi trois quarts ou une heure. En revanche, les veilles de fête elle se recueillait dans son oratoire ou priait dans la petite chapelle de Saint-Saturnin, u Parfois mesme elle allait entendre la grand'messe à la paroisse du bourg ou le Salut au couvent des Carmes des Basses Loges. »
Dans sa splendeur nouvelle, la jeune Reine reportait souvent sa pensée sur ses parents tendrement aimés, dont elle se trouvait si complètement séparée. Elle ne cessait de prendre son père pour confident de ses succès et de ses joies. « On me dit les choses les plu* belles du monde, lui écrit-elle, mais personne ne me dit que vous soyez près de moi... Chacun fait de son mieux pour me diviniser et sans doute que demain je serai placée au-dessus des immortels. Pour faire cesser ce prestige, je me mets la main sur la tête et aussitôt je retrouve celle que vous aimez et qui vous aime bien tendrement. » Et dans une autre lettre : « Mon âme est en paix ; je trouve ici un contentement dont je nosais me flatter, même sur votre parole. Je n'ai de peine que celle de ne pas vous voir, mon chérissime papa, et s'il plaît à Dieu, elle ne durera pas longtemps. »
Des questions d'étiquette avaient empêché le roi et la reine de Pologne d'assister au mariage de leur fille. On ne savait quels honneurs rendre, ni quel rang assigner à leurs majestés déchues, et leur