‹ Les Chroniqueurs (volume 2)Chapitre 10 sur 14 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Si Joinville nous est en général mieux connu que Villehardouin, ce n'est pas qu'il ait été de son temps plus illustre ni qu'il ait fait de plus grandes choses. C'est qu'il a été moins discret et qu'ayant entrepris de nous conter la vie du grand roi dont il avait été l'ami, c'est surtout la sienne qu'il nous a retracée. Il n'y a pas de livre qui, plus que le sien, mérite le titre de Mémoires. A chaque page on y trouve le moi, mais un moi si naïf, si peu prétentieux et si charmant, qu'il ne paraît nulle part haïssable. A cheval, au conseil, à l'église ou à table, en cotte d'armes ou en déshabillé, Joinville se montre à nous avec la même complaisanee. Ses exploits, ses aventures, ses discours, ses embarras d'argent, ses entretiens intimes et jusqu'à ses bons mots, il ne nous laisse rien ignorer de ce qui le touche. On n'a donc qu'à le lire pour le voir vivre, du moins pendant les six années qu'il a passées en Orient dans la compagnie de

Le sire de Joinville.

JOINVJLLE. — SA VIE. 135

saint Louis. Plût à Dieu qu'il nous eût narré de même tout le reste de son existence ! Malheureusement il n'y a fait dans son livre que des allusions trop courtes et trop clair-sem6es. Et en dehors de cet ouvrage nous ne trouvons sur sa curieuse personnalité que de rares et insignifiantes données. A tout prendre et tel que l'histoire nous le présente, c'est une figure originale, suffisamment accusée et qu'il nous est permis de reproduire avec une certaine netteté.

Joinville, comme Villehardouin, fut un homme d'épée. Il était né dans le monde féodal, il le représente à nos yeux, avec moins de gravité, mais avec autant d'autorité que son devancier. Il a aussi avec lui cela de commun qu'il appartenait, par sa naissance et ses intérêts de famille, au comté de Champagne. Outre le château dont il porta le nom (1), ses ancêtres avaient possédé avant lui dans cette partie de la France des fiefs nombreux et considérables. Ils avaient aussi acquis et ils lui transmirent l'office héréditaire de sénéchal , qui était comme la réunion de tous les pouvoirs sous la seule autorité du comte. Un Geoffroy de Joinville, qui en

(1) Ce château dominait le bourg de Joinville, agglomération qui ne manque pas d'une "ërtaine importance (département delà Haute- Marne). Il fut, en 1790, vendu à un particulier par le duc d'Orléans, son dernier possesseur, et ne tarda pas à être entièrement démoli.

était revêtu, prit une part importante à la seconde croisade. Deux autres personnages du même nom se distinguèrent dans les guerres d'Orient à la fin du xne siècle etau commencement du xme. Unquatrième, appelé Simon, participait, sous Jean de Brienne, au siège de Damiette en 1218. Enfin notre chroniqueur rapporte avec fierté que son père, également nommé Simon, défendit énergiquement, en 1230, la ville de Troyes attaquée par les ennemis de son suzerain, et donna au roi le temps de la venir débloquer.

Jean de Joinville, le futur ami de saint Louis, naquit en 1224. Par sa mère il était assez proche parent de l'empereur Frédéric IL Par ses ascendants paternels il se rattachait à plusieurs grandes maisons, comme celles des ducs et comtes de Bourgogne, des comtes de Châlon et des dauphins de Viennois. De ses trois frères (1) et de ses deux sœurs nous ne dirons rien, ces personnages n'ayant pour nous aucune importance historique. Pour lui, en sa qualité d'aîné, il hérita, de bonne heure, du manoir patrimonial et des droits de sa famille à la sénéchaussée de Champagne. Orphelin et mineur, il fut, suivant la coutume féodale, pris en tutelle par son

(1) Geoffroy, sire de Vaucouleurs ; Simon, seigneur de Gex et de Marnay ; Guillaume, archidiacre de Salins et doyen de Besançon.

suzerain. Il passa sans doute la plus grande partie de son adolescence à Troyes et à Provins, dans l'entourage du comte Thibaut IV, roi de Navarre (1), seigneur élégant et lettré, qui rimait avec grâce et, plus encore que ses prédécesseurs, attirait à sa cour les trouvères en renom. Il n'acquit point, à ce qu'il semble, en cette société, une instruction fort étendue. Les barons de ce temps ne s'en souciaient guère. Mais il y aiguisa son esprit et y devint un homme de goût.

En 1241, n'étant pas encore armé chevalier, il assistai! avec son suzerain, devant lequel il tranchait à table, nous dit-il, à de grandes fêtes données à Saumur par le roi Louis IX en l'honneur de son frère Alphonse (2). Peu d'années après, il était mis en possession de ses fiefs et devenait sénéchal de fait comme de nom. C'est alors sans doute qu'il fit ses premières armes, peut-être contre les Allemands, comme on peut le supposer d'après un passage de ses mémoires. Quoi qu'il en soit, nous savons qu'à peine majeur il se maria. Sa femme, Alix deGrandpré, l'apparentait au comte de Soissons, qui allait être son compa-

(1) Du chef de sa mère, Blanche de Navarre, qui avait épousé le comte Thibaut III (mort en 1201).

(2) A l'occasion de l'investiture du comté de Poitiers reçue par ce jeune prince.

gnon d'armes en Orient. Deux enfants lui naquirent. Mais le second avait à peine vu le jour (avril 1248) que Joinville partait pour la croisade. A dater de ce moment et jusqu'à son retour nous pouvons le suivre pas à pas. Lui-même a pris soin de nous servir de guide.

Cédant à l'entraînement religieux dont le roi venait de donner l'exemple, le bon sénéchal ne s'était point fait prier pour prendre la croix. Délivrer Jérusalem c'était faire son salut. La gloire, pensait-il, n'allait pas manquer, et le profit non plus. Il engagea gaiement ses revenus pour pouvoir lever une grosse troupe et louer à Marseille un navire qui la transportât en Orient. Puis, ayant passé plusieurs jours avec ses parents et amis « en festes et en quarolles », il quitta son château et, non sans quelques serrements de cœur, alla s'embarquer. En septembre 1248 il rejoignait dans l'île de Chypre saint Louis, chef suprême de la croisade, à la solde duquel il se mit bientôt avec tous ses hommes, n'ayant plus le moyen de les entretenir. C'est à cette époque apparemment que commença entre ces deux hommes de cœur la liaison que le livre du sénéchal a immortalisée.

Au printemps de l'année suivante, l'armée chrétienne fit voile vers l'Egypte. Quand on fut devant Damiette, en face des Sarrasins, dont l'armée cou-

vrait le rivage à perte de vue, Joinville ne put se tenir de sauter dans une petite embarcation et de se porter à la plage, sans même attendre le roi.

a Lors nous esmeunes, dit-il, pour aler à terre et venismes par delez la barge de cantiniers de la grant nef le roy, là où li roys estoit ; et sa gent me commencièrent à escrier, pour ce que nous aliens plus tost que il ne fesoient, que je arrivasse à l'ensaigne Saint-Denis qui en aloit en un autre vaissel devant le roy ; mais je ne les en cru point... » (Ch. 33) (1).

Traduction. « Alors nous nous mîmes en mouvement pour aller à terre et vîmmes le long de la chaloupe du grand vaisseau du roi, là où le roi était. Et ses gens commencèrent à crier après moi parce que nous allions plus vite qu'ils ne faisaient , disant que j'abordasse à l'enseigne de Saint-Denis , qui s'en allait sur un autre vaisseau devant le roi ; mais je ne les en crus point... »

Après la victoire, quand le roi eut pris possession d3 Damiette, Joinville eut bonne part à la garde du camp devant la ville, et ce n'était pas, s'il faut l'en croire, une tâche facile. Plus tard, lorsque l'armée, qui s'était mise en marche vers le Caire, fut arrêtée par le canal d'Aschmoun, au delà duquel était la place de Mansourah, le sénéchal dut, à certains

(1) Les numéros des chapitres de Joinville cités dans cette étude sont indiqués d'après l'édition de Wailly.

moments, protéger les travailleurs chargés d'en assurer le passage ou défendre les lignes des croisés constamment attaquées. Partout il fit son devoir, sans forfanterie, mais sans faiblesse. C'est le jour de la grande bataille (le 8 février 1250) qu'il donna vraiment la mesure de sa valeur et de son dévouement. On venait de franchir le canal et on marchait sur Mansourah. Assailli avec sa troupe par une masse énorme de cavalerie, jeté à bas de son cheval, il n'a que le temps de se réfugier avec les hommes qui lui restent dans une masure en ruines où les mamelucks viennent le larder à coups d'épées et à coupsde lances. On le dégage et il va rejoindre le roi. Puis, à la nouvelle qu'on a besoin de renforts sur un point éloigné du champ de bataille, il part, avec le connétable et trois ou quatre hommes d'armes, sans savoir si on le suivra. On ne le suit pas. Séparé du reste des croisés par un gros corps d'ennemis, il ne perd point la tête et revient posément par un détour. Mais, chemin faisant, le long d'un ruisseau, il arrive près d'un petit pont qui permettrait, pense-t-il, aux Sarrasins un mouvement de flanc contre l'armée royale. Et il y reste, avec ses compagnons, tenant tête à vingt assauts, ne reculant même pas devant le feu grégeois et s'estimant heureux de ne recevoir que cinq blessures.

«... Je dis au connestable, écrit-il simplement, que nous demorissien? pour garder ce poncel ; « car se nous le lessons, il ferront sus le roy par deçà; et se nostre gent sont assailli de dous pars, il pourront bien perdre. » Et nous le feismes ainsinc... Je ving au conte de Soissons, et li dis : « Sire, je croi que vous feriès bien, se vous demouriés à ce poncel garder... » Et il demanda, se il demouroit, si je demourroie, et je li respondi: « Oïl, moût volontiers. » Li Turc amenèrent tout plein de viieins à pié. Au darien il amenèrent un vilain à pie', qui geta troiz foiz feu gregois. Nous estiens tuit couvert de pylés. Or avint ainsi que je trouvai un gamboison d^stoupes à un Sarrazin. Je tournai le fendu devers moy et fis escu dou gamboison, qui m'ot grant mestier; car je ne fu pas bleciez de lour pylés que en cinc lieus et mes roncins en quinze lieus. Or avint encore ainsi que uns miens bourjoiz de Joinville m'aporta une banière de mes armes, à un fer de glaive ; et toutes les foiz que nous voions que il pressoient les serjans, nous lour couriens sus et ils s'enfuioient. » (Gh. 48-49.)

Traduction. « ... Je dis au connétable que nous demeurassions pour garder ce ponceau; a car si nous le laissons, ils s'élanceront sur le roi par deçà, et si nos gens sont assaillis de deux côtés, ils pourront bien succomber. » Et nous fîmes ainsi. Je vins au comte de Soissons, et lui dis : « Sire, je crois que vous feriez bien si vous demeuriez à garder ce ponceau. » Il me demanda si, en cas qu'il demeurât, je demeurerais aussi. Et je lui répondis: « Oui, bien volontiers. » Les Turcs amenèrent tout plein de vilains à pied. En dernier lieu, ils amenèrent un vilain à pied qui lança trois fois le feu grégeois. Nous étions tout couverts de traits. Or il advint que je trouvai une

veste rembourrée d'étoupes à un Sarrasin. Je tournai le côte' fendu vers moi et fis un écu de la veste, qui me rendit grand service, car je ne fus blessé de leurs traits qu'en cinq endroits et mon roussin en quinze endroits. Or il advint aussi qu'un mien bourgeois de Join ville m'apporta une bannière avec un fer de lance; et toutes les fois que nous voyions qu'ils pressaient les sergents, nous leur courions sus, et ils s'enfuyaient. »

Le soir de cette belle journée, les croisés restaient maîtres du champ de bataille. Mais la disette et une terrible épidémie (que n'évita pas le sénéchal de Champagne) les réduisirent quelques semaines après à battre en retraite. Alors s'accumulèrent les désastres. Pendant que saint Louis se faisait prendre sur terre, Joinville, embarqué sur le Nil, était capturé par la croisière du Soudan. A l'approche des galères qui fondaient sur son petit navire, il jeta dans le fleuve son argent, ses joyaux, ses reliques/ et se tint prêt à mourir. Comme il se fit passer pour un cousin du roi, on épargna sa vie. Mais on le dépouilla de tout. Comme il tremblait de fièvre, on voulut bien lui rendre une couverture décarlate fourrée de menu vair, qui lui venait de madame sa mère, et il ne devait pas avoir d'autre vêtement jusqu'à son arrivée à Saint-Jean-d'Acre. Conduit à Mansouruh, enfermé avec les autres barons prisonniers, il eut à subir

JOTNVILLE. — SA VIE. 143

encore des menaces de mort, même après le traité conclu par le roi pour leur délivrance ainsi que pour la sienne. A un certain moment, pendant qu'on les réduisait vers Damiette, une troupe de Sarrasins envahit, sabre en main, le vaisseau où il se trouvait. 11 crut sa dernière heure venue et tomba aux pieds d'un de ces barbares, n'ayant que la force de dire : d Ainsi mourut sainte Agnès. » Heureusement, il en fut quitte pour la peur et put bientôt rejoindre le roi qui, après avoir rendu Damiette et payé une partie de sa rançon, partit avec lui pour les côtes de Syrie.

En arrivant à Saint-Jean-d'Acre, le pauvre Joinville était fort mal en point. Ses soldats étaient morts, on lui avait pris ses chevaux, ses armes, ses bagages ; sa bourse était depuis longtemps vide, et il n'avait plus pour équipement que la couverture de madame sa mère. Ajoutez qu'il se ressentait encore de ses blessures et qie le scorbut ou la peste, dont il était atteint, lui faisait craindre chaque jour de ne pas voir le lendemain. On le logea dans sa maison du curé de Saint-Michel, où il s'alita et où il n'avait d'autre réconfort que d'entendre du matin au soir célébrer des funérailles dans l'église voisine.

« ... Ne onques un jour toute jour, dit-il, je noy onques qui me peust aidier ne lever, ne je n'atendoie que

la mort, par un signe qui m'estoit delez l'oreille ; car il n'estoit nus jours que l'on n'aportast bien vingt mors ou plus ou moustier ; et de mon lit, toutes les foizque on les aportoit, je ouoie chanter Libéra me, Domine. Lors je plorai et rendi grâces à Dieu, et lis dis ainsi : « Sire, aourez sois-tu de ceste soufraite que tu me fais, car mains bobans ai eu à mon couchier et à moy lever. Et te pri, Sire, que tu m'aides et me délivres de ceste maladie. » Et aussi fiât-il.. » (Ch. 81.)

Traduction. « Et pas un jour en tout ce temps je n'eus qui me pût aider ou lever, et je n'attendais que la mort, à cause d'un signal qui était près de mon oreille ; car il n'était pas de jour que Ton n'apportât bien vingt morts ou plus à l'église ; et de mon lit, toutes les fois qu'on les apportait, j entendais chanter : Libéra me, Domine. Alors je pleurai et rendis grâces à Dieu et lui dis ainsi : « Sire, sois adoré pour cette souffrance que tu m'envoies, car j'ai bien mis de faste à me faire habiller et lever, et jeté prie, Sire, que tu m'aides et me délivres de cette maladie. » Et ainsi fît-il. »

L'honnête sénéchal guérit donc et sortit de ces épreuves plus gai, plus dispos et plus vaillant que jamais. Quand saint Louis consulta ses barons pour savoir s'il devait retourner en France ou s'il ferait mieux de rester en Palestine, Joinville lui conseilla hautement ce dernier parti. Il lui représenta que le royaume de Jérusalem, déjà si fort ébranlé, achèverait bientôt de s'écrouler, si l'on ne faisait un dernier

effort pour le relever et le fortifier. L'intérêt de la chrétienté, non moins que l'honneur chevaleresque, commandait, suivant lui, de demeurer. Ceux des croisés qui n'aspiraient qu'au départ lui surent mauvais gré d'un tel avis. On le railla, on l'appela poulain (nom qu'on donnait alors par dérision aux chrétiens métis de Palestine). Il répliqua qu'un poulain valait mieux que des roussins fourbus et mit les rieurs de son côté.

Le roi dans ses malheurs l'avait pris en affection singulière. Il lui fut reconnaissant d'avoir pris à tel point souci de sa réputation et n'épargna rien pour se l'attacher à jamais. Décidé à ne pas quitter la Syrie avant d'avoir réparé les places fortes encore occupées en ce pays par les chrétiens et d'avoir délivré ses coreligionnaires captifs en Egypte, il fournit au sénéchal, sans marchander, les moyens de lever et d'équiper une nouvelle troupe. Joinville demandait 2,000 livres de solde pour neuf mois. C'était plus de 200,000 francs de notre monnaie. Les conseillers du roi trouvaient la somme forte. Mais saint Louis jugea que ce n'était pas payer trop cher un tel serviteur. Quelque temps après, quarante chevaliers champenois revinrent du Caire, absolument sans ressources. Leur compatriote les fit habiller et alla supplier le souverain de les prendre à ses gages.

« Uns chevaliers de son consoil, nous raconte-t-il, dist que je ne fesoie pas bien quant je aportoie tiex nouvelles au roy, là où il avoit bien sept mille livrées d^outraige. Et je li dis que par maie aventure en peust-il parler, et que entre nous de Champaigne aviens bien perdu trente cinq chevaliers, touz banière portans, de la cort de Champaigne; et je dis: « Li roys ne fera pas bien, se il vous en croit, ou besoing que il a de chevaliers. » Après celle parole je commençai moût à plorer; et li roys me dist que je me teusse, et il leur donroit quant que je li avoie demandei. » (Gh. 92.)

Traduction. « Un chevalier de son conseil dit que je ne faisais pas bien quand j^pportais au roi de telles propositions, là où il y avait bien sept mille livres d'excès. Et je lui dis que pût-il lui advenir mal de parler ainsi, et qu'entre nous autres de Champagne nous avions bien perdu trente-cinq chevaliers de la cour de Champagne, tous' portant bannière ; et je dis : « Le roi ne fera pas bien s'il vous en croit, dans le besoin qu'il a de chevaliers. » Après ces paroles, je commençai à pleurer très fortement, et le roi me dit que je me tusse et qu'il leur donnerait tout ce que je lui avais demandé. »

Quand le terme de son engagement fut arrivé (avril 1251), le sénéchal le renouvela, sans exiger du roi d'autre promesse que celle d'écouter désormais ses demandes sans se fâcher, ajoutant que, pour lui, si le roi les repoussait, il ne se courroucerait pas. Le bon prince rit beaucoup et le marché fut conclu. Joinville demeura donc près de saint Louis,

JOINVÎLLE. — SA VIE. 147

le voyant chaque jour et veillant sur lui en vrai garde du corps. Les comtes d'Anjou et de Poitiers, frères du roi, le lui avaient, du reste, particulièrement recommandé, avant de s'embarquer poula France, comme à l'ami qui leur inspirait le plus de confiance. Il avait sous ses ordres cinquante chevaliers, qu'il entretenait de son mieux en exacte discipline et en bonnes mœurs, ne souffrant point entre eux de querelles et prêchant d'exemple la vigilance et la piété. Nous devons dire qu'il s'efforçait aussi de les tenir en belle humeur. Dix d'entre eux, à tour de rôle, mangeaient chaque jour à sa table; en campagne tous avaient cet honneur. Aussi avaitil toujours dans ses étables nombre de porcs et de moutons. Rachetait, quand approchaitla Saint-Rémy, bonne provision de farine, plus cent tonneaux de vin, et faisait, dit-il, toujours boire le meilleur avant . Parfois, sans trop calculer, il donnait aux chefs de l'armée de grands festins, et ses propres convives étaient obligés de prêter de l'argent au roi pour lui en rembourser les frais.

. Après un assez long séjour à Saint-Jean-d'Acre, Joinville suivit saint Louis à Césarée (1251), puis à Jaffa (1252), enfin à ïyr et à Sidon (1253), non sans guerroyer de temps à autre à la tête de sa bataille ou compagnie contre les bandes de Bédouins, de Turcs

ou de Sarrasins qui infestaient toute la Palestine et ne laissaient aux chrétiens ni trêve ni repos. Une fois il alla pour chasser une de ces hordes de pillards jusque sur les montagnes, à Bélinas, où il fut en grand daoger et où ses compagnons faillirent le laisser, le croyant mort. Lorsque le roi eut achevé de délivrer les captifs d'Egypte et de fortifier les places de Terre-Sainte, Joinville comme son maître, put s'apprêter au retour. S'il n'eut pas la satisfaction de voir Jérusalem, il se dédommagea par un pèlerinage à Notre-Dame de Tortose, où il se procura, nous apprend-il, de précieuses reliques. Enfin, après avoir escorté de Sidon à Tyr la reine et ses enfants (mission de confiance dont la responsabilité Jui parut bien lourde), il eut, en avril 1254, la joie de s'embarquer avec saint Louis et sa famille et de faire voile vers la France.

Grâce à une traversée qui ne dura pas moins de dix semaines et qui ne fut pas exempte de périls, le bon sénéchal revit sa patrie et se hâta de se rendre à Joinville, où sa femme et tous les siens, qui vingt fois l'avaient cru mort, l'attendaient avec anxiété. Il rentrait, après six ans d'absence, dans sa seigneurie ruinée par les exactions. Il revoyait ses chers vassaux, dont tant d'enfants étaient partis avec lui et ne revenaient pas. Le spectacle de leur douleur le

guérit pour toujours de tout penchant aux aventures lointaines. Il était allé de grand cœur à la croisade ; il y avait fait noblement son devoir. Mais il se promit bien de n'y plus retourner et tint parole.

11 n'en resta pas moins lié d'étroite amitié avec le roi dont il devait être plus tard le panégyriste. Saint Louis qui, pour reconnaître ses services, lui avait assuré dès 1253 une rente perpétuelle de 200 livres(l), et qui, plus tard, l'investit d'un fief domanial de quelque importance, ne cessa de lui témoigner son estime et son affection. En 1255, c'est lui qu'il chargea d'accommoder la querelle de succession qui s'était élevée entre les enfants du comte de Champagne Thibaut IV, récemment décédé. Joinville s'acquitta fort bien de cette mission, et c'est encore lui, tout le fait supposer, qui, la même année, fit obtenir au nouveau comte, Thibaut V, la main d'Isabelle de France, fille du roi. Dès lors il vécut fort tranquillement, passant la plus grande partie de l'année à Troyes ou à Joinville, mais ne manquant pas de venir à Paris chaque fois que le roi convoquait sa cour et tenait parlement. Saint Louis le gardait près de lui le plus longtemps possible, lui faisait parfois la morale, le mettait aux prises avec de graves théologiens

(1) Somme qui représenterait aujourd'hui vingt ou vingt-cinq mille francs

que le sénéchal rabrouait vertement, riait de ses saillies et, en matières sérieuses, ne dédaignaitjamais ses conseils. Joinville était souvent chargé , avec d'autres seigneurs, de tenir les plaids de la porte, c'est-à-dire de recevoir les requêtes portées directement à l'hôtel du roi et de prononcer sur les différends. Les cas les plus difficiles et les plus douteux étaient soumis au souverain qui, par les beaux jours, assis sur un tapis ou simplement sur le sol, soit dans le bois de Yincennes, soit à Paris, dans le jardin du Palais (1), faisaitvenir les parties, prenait l'avis des barons et des légistes, puis jugeait les procès en son âme et conscience.

Un jour ( c'était en 1267 ), le sénéchal de Champagne fut mandé comme d'habitude au parlement. Un songe, où il vit le roi qui, à genoux, se faisait revêtir d'une chasuble rouge de serge de Reims, le préoccupa si fort qu'il en demanda l'explication à un sien prêtre, monseigneur Guillaume. Gela signifiait, au dire de ce dernier, que le roi voulait se croiser, mais que sa croisade serait de petit profit. Effectivement, Louis IX avait résolu de repartir pour l'Orient. Nombre de princes et de seigneurs firent

(1) Le Palais de saint Louis, dont il ne reste que fort peu de chose, était situé dans l'île de la Cité, sur l'emplacement occupé de nos jours par le Palais de justice.

Saint Louis rendant la justice à Vincennes.

serment de raccompagner. Joinville, pressé de les imiter, refusa, non sans respect, mais avec la plus grande fermeté. Il se devait, dit-il, avant tout à son peuple, à ses vassaux de Champagne, qui jadis avaient tant souffert de son absence. Se mettre dans les aventures du pèlerinage, où il ne voyait de clair que mal et le dommage de ses gens, ce serait courroucer Dieu. Donc il était résolu à rester, et il resta. Plût à Dieu, pensa-t-il toujours, que le roi en eût fait autant ! Ceux-là commirent un péché mortel, s'écrie-t-il, qui lui conseillèrent de partir et d'exposer au désordre, en le quittant, un royaume que sa présence seule maintenait en paix et en prospérité.

Ses avis, cette fois, ne furent pas écoutés. Après trois ans de préparatifs, saint Louis partit de nouveau pour l'Afrique. Il était déjà faible, exténué, presque mourant. La dernière fois que Joinville le vit, il ne pouvait ni marcher ni se tenir à cheval. Il fallut que le bon sénéchal le prît dans ses bras et le portât de l'hôtel du comte d'Auxerre jusqu'au couvent des Cordeliers, où il prit congé de lui. Peu de mois après, ses funèbres pressentiments étaient réalisés : Louis IX était mort devant Tunis le 25 août 1270.

Joinville survécut près d'un demi-siècle à son royal ami. Mais il conserva toujours frais et fidèle

le souvenir d'une intimité qui avait été sa gloire.

A peine enseveli, le vieux roi fut à ses yeux un saint et devint pour lui, comme pour ses contemporains, l'objet d'un culte auquel l'Eglise elle-même ne tarda pas à s'associer. Dans l'enquête ecclésiastique qui précéda la canonisation de son maître, on ne manqua pas d'invoquer. son témoignage. Il fut, en 1282, interrogé pendant deux jours, à Saint-Denis, par l'archevêque de Reims et frère Jean de Samois, sur les vertus d'un prince que nul peut-être n'avait connu ni aimé mieux que lui. Il assista plus tard (1298) aux cérémonies pompeuses où fut célébré son ancien maître, mis désormais « au nombre des confesseurs », et où son nom fut cité avec honneur. Enfin la reine Jeanne de Navarre, comtesse de Champagne et femme de Philippe le Bel, voulant faire écrire l'histoire de saint Louis, jugea que cette tâche revenait de droit à Joinville. Le sénéchal avait alors quatrevingts ans. Mais la vieillesse semblait n'avoir pas plus de prise sur son esprit que sur son cœur. De fait nul historien dans sa fleur de jeunesse n'a jamais' été, que je sache, plus primesautier, plus vif ni plus piquant que cet octogénaire.

Il était encore, d'ailleurs, fort alerte de corps et ne s'était point retiré du monde. Fort estimé de Philippe III, fils de saint Louis, il avait reçu de ce prince,

vers 1283, une charge honorable, mais très laborieuse, et qu'il remplit, à ce qu'il semble, pendant plus de vingt ans. Jeanne de Navarre, unique héritière de la Champagne, était orpheline. Le roi, son tuteur légal, confia l'administration du comté à Joinville, qui continua sans doute à l'exercer quand la jeune princesse fut devenue l'épouse de Philippe IV. Elle mourut en 1305. Son patrimoine appartint dès lors à l'aîné de ses fils (plus tard roi de France sous le nom de Louis X). Ce dernier maintint-il Joinville dans ses fonctions ? C'est ce que nous ignorons. Mais il l'honora tout autant que sa mère. C'est à lui que le vieux sénéchal dédia son livre. On dit que, sur la fin du règne de Philippe le Bel, les exigences fiscales de ce prince et ses empiétements sur les droits des seigneurs le portèrent à entrer dans la ligue féodale et à prendre les armes contre l'autorité du roi. Mais Philippe étant mort (1314) et son successeur ayant plié devantlesbarons, Joinville redevint le plus dévoué des vassaux. En 1315, Louis X l'ayant requis de se rendre à son ost pour marcher contre les Flamands, le sénéchal répondit par une lettre qui nous est parvenue et atteste son empressement à réunir ses hommes pour les mettre en campagne. Il avait 91 ans. Fit-il vraiment cette dernière chevauchée? Nous ne saurions l'affirmer. Quatre ans après,

il s'éteignit doucement dans le château patrimonial où il était né. Il avait vécu près d'un siècle, servi cinq rois, vu finir les croisades et assisté sans le savoir au début de l'évolution monarchique qui devait substituer en France l'unité nationale au morcellement féodal. Quand il naquit, la guerre des Albigeois désolait le royaume et Philippe-Auguste venait d'expirer. Quand il mourut, la guerre de Cent Ans allait commencer et Duguesclin venait de naître.

Sa descendance masculine ne se prolongea pas au delà de deux générations. Son héritage fut, vers la fin du xive siècle, porté par une fille dans la maison de Lorraine. C'est ainsi que les Guises se trouvèrent plus tard possesseurs de la seigneurie de Joinville (devenue principauté). Ils la transmirent à la famille d'Orléans, qui en a gardé le titre. Le château, vendu en 1790, a été entièrement démoli. L'église de Saint- Laurent, où le vieux sénéchal de Champagne avait été enseveli, n'existe plus depuis longtemps ; les tombeaux qu'elle renferme ont été détruits pendant la Révolution. Une reste donc plus rien de Joinville que son livre. Mais c'est assez pour que son nom ne soit jamais oublié.

Page 1