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CHAPITRE IX

JOTNVILLE (Sllîte). ANALYSE DE SON LIVRE

C'est au mois d'octobre 1 309 que le sénéchal de Champagne termina son ouvrage. Il en remit un exemplaire au roi Louis et, vraisemblablement, en garda un autre. Un certain nombre de copies en furent faites de bonne heure. Cependant ce livre charmant n'eut pas, à ce qu'il semble, vers la fin du moyen âge, toute la notoriété dont il était digne. Le retentissement des guerres anglaises et l'éclat des chroniques de Froissartlui firent sans doute du tort. Le fait est que les manuscrits en sont rares. On n'en connaît actuellement que trois. Joinville n'acquit la faveur du public qu'à partir du xvie siècle. Son Histoire de saint Louis fut imprimée pour la première fois à Poitiers en 1547. Mais son éditeur, Antoine de Rieux, cédant au goût de fausse élégance qui régnait de son temps, s'était évertué, pour ainsi dire, à la défigurer. Comme il la trouvait mal ordonnée et d'un langage assez rude, il avait pris à

tâche, disait-il, de la polir et de la mettre en meilleur ordre. Claude Ménard, qui en donna une seconde édition en 1618, blâma beaucoup son devancier, mais tomba dans le même travers. Du Cange, qui vint après lui (1668), éclaira le texte par de savants commentaires, mais ne chercha pas à le rétablir dans sa pureté primitive. Jusque-là, d'ailleurs, on n'avait eu à publier que des manuscrits relativement modernes et où la langue de Joinville avait été déjà fort dénaturée. En 1744, il en fut trouvé un qui datait de la fin du xive siècle et qui , bien que portant la trace d'un remaniement grammatical conforme aux habitudes de cette époque (1), était évidemment plus fidèle. C'est celui que l'on s'attacha depuis lors à reproduire (2) jusqu'au moment où Natalis de Wailly put le corriger grâce à une découverte précieuse. Un grand nombre de chartes, rédigées à Joinville, sous les yeux de notre historien et par les scribes mêmes qui avaient eu à copier ses

(1) Les règles de l'orthographe française furent profondément modifiées au XIVe siècle. — Sur cette transformation, V. Brachet, Grammaire historique de la langve française ; — Ampère, Histoire de la formation de la langue française; — Aubertin, Histoire de la langve et de la littérature françaises, etc.

(2) On le trouve notamment dans l'édition de Michaud et Poujoulat (collection de mémoires pour servir à l'histoire de France, t. i, 1836), et dans l'édition Daunou (t. XX du Recueil des historiens de France, 1840).

mémoires, donnèrent à ce paléographe exercé des spécimens sûrs d'une orthographe et d'une grammaire que des mains infidèles avaient étrangement défigurées. — \J Histoire de saint Louis, dont le fond n'avait pas été sensiblement altéré, a donc recouvré depuis 1868 sa forme originelle (1). Le texte qu'en a donné à cette époque le savant en question est le seul qui désormais doive faire foi, parce que c'est le seul où Joinville, s'il revivait, pût reconnaître sa langue.

L'édition de Wailly est divisée en cent quaranteneuf chapitres, dont nous devons résumer le contenu avant d'essayer de juger et l'auteur et son œuvre.

En commençant son livre, Joinville nous annonce qu'il comprendra deux parties bien distinctes. Dans la première, on verra comment saint Louis se gouverna tout son temps selon Dieu et selon l'Eglise; la seconde sera consacrée à ses grandes chevaleries et à ses grands faits d'armes. En d'autres termes, il veut dans son héros étudier l'homme d'une part, de l'autre le roi.

Le bon sénéchal n'a pas été très fidèle à son programme, on pourra s'en convaincre. Les matières

(1) M. de Wailly a justifié ce remaniement dans une lumineuse étude publiée en 1872 [Mémoires de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres).

qu'il a promis de diviser se mêlent étrangement sous sa plume. Mais rendons-lui cette justice que, pendant les quinze premiers chapitres, il a fait ce qu'il a pu pour s'en tenir à son plan. Il n'est guère en effet question, dans cette portion de l'ouvrage, que des vertus privées du roi, si l'on en excepte l'énumération assez longue des cas où saint Louis a mis son corps en aventure de mort pour ne pas se séparer de ses soldats. Il donne des exemples de son amour pour la vérité, de sa sobriété, de son dédain pour le luxe. Il nous le montre préoccupé sans cesse du péché mortel, cette lèpre de l'âme, plus immonde à ses yeux que celle du corps ; humble jusqu'à laver les pieds des mendiants, les faire manger de sa main, panser les plaies des malades; amoureux de prudhommie, si grande et si belle chose à son sens qu'au nommer seul elle emplit la bouche; soucieux pour ses barons, plus que pour lui-même, d'une mise conforme à leur rang et qui les fasse mieux aimer de leurs femmes et mieux priser de leurs gens. Il s'étend longuement sur cette foi robuste, naïve, exclusive, qui faisait la force du roi dans ses épreuves, et il l'admire fort dans son intolérance à l'égard des Juifs.

« Aussi vous di-je, fist li roys, que nulz, se il n'est très

bons clers, ne doit desputer à aus ; mais li home lays, quant il ot mesdire de la loi crestienne, ne doit pas desfendre la loy crestienne, ne mais de Tespée, de quoy il doit donner parmi le ventre dedens, tant comme elle y puet entrer. » (Ch. 10.)

Traduction. « Aussi vous dis-je, fit le roi, que nul, s'il n'est très bon clerc, ne doit disputer avec eux; mais un laïque, quand il entend médire de la loi chre'tienne, ne .doit pas défendre la loi chrétienne, sinon avec l'épée, dont il doit donner dans le ventre autant qu'elle y peut entrer. »

Pieux et presque mystique, Louis IX employait une grande partie de ses journées et de ses nuits en prières. Mais il n'oubliait pas pour cela qu'il se devait à ses sujets. Il aimait à leur rendre lui-même la justice, familièrement assis avec ses conseillers, comme nous l'avons rapporté plus haut. Sa dévotion ne l'empêchait pas non plus de repousser fermement toute demande injuste des évêques, comme celle qu'ils lui firent de contraindre matériellement les excommuniés à la soumission, quel que fût le motif de l'excommunication. Sa droiture naturelle ne lui faisait jamais défaut. Il était, dit Joinville, loyal envers tous et quoi qu'il pût lui en coûter, sacrifiant au besoin son intérêt à l'équité ou simplement à la paix, comme il fit quand il rendit au

roi d'Angleterre des provinces qu'il avait le droit incontestable de garder.

Après avoir exposé sommairement les vertus de son héros, le sénéchal de Champagne aborde Fhis« toire politique et militaire du règne et, sauf un certain nombre de digressions que nous indiquerons, ne s'en détourne plus guère.

Quelques détails sur l'enfance du roi, sur l'éducation sévère et presque monacale que sa mère, Blanche de Castille, lui avait fait donner, l'amènent à raconter, assez brièvement du reste, la régence de cette princesse. Les luttes qu'elle eut à soutenir contre les grands vassaux, et les épreuves qu'eut à subir pour elle son allié Thibaut de Champagne, dcl230à 1234, sont retracées avec vivacité. De cette époque lointaine l'auteur saute sans transition aux fêtes de Saumur, qu'il a vues (en 1241) et qu'il décrit avec une complaisance un peu minutieuse. L'épisode de Taillebourg et de Saintes, la déroute des Anglais en 1242 et l'humiliation du comte de la Marche ne l'arrêtent, après cela, qu'uninstant. On sent que ces événements, qu'il sait seulement par ouï-dire, n'ont pour lui qu'un assez médiocre intérêt. Il n'en est pas ainsi de la croisade qu'il a faite avec saint Louis et dont les plus menus incidents ne lui paraîtront pas indignes d'être contés. Jusque-là son

ouvrage n'était guère qu'une compilation. C'est à partir de cet endroit que Joinville écrit vraiment ses Mémoires,

Au cours d'une grave maladie, le roi s'est voué par serment à la guerre sainte. Les larmes de samère, qui mène aussi grand deuil que si elle le voyait mort, ne peuvent le retenir. Après plusieurs années de préparatifs, il part avec ses trois frères, les comtes dArtois, de Poitiers et d'Anjou (1248). Tandis qu'ils voguent vers l'île de Chypre, le sénéchal, qui a pris également la croix, nous retrace avec détails ses propres armements, ses adieux, ses pèlerinages, son départ pour Marseille, son embarquement sur cette mer qu'il semble n'avoir jamais vue et qui, en tout cas, lui fait grand'peur.

« A celle journée que nous entrâmes en nos neis, fist Ton ouvrir la porte de la nef, et mist l'on touz nos chivaus ens, que nous deviens mener outre-mer; et puis reclostl'on la porte etl'enboucha l'on bien, aussi comme Ton naye un tonnel, pour ce que, quant la neis est en la grant mer, toute la porte est en l'yaue. Quant li cheval furent ens, nostre maistres notonniers escria à ses notonniers, qui estoient ou bec de la nef, et lour dist: « Est arée vostre besoigne ? » Et il répondirent : <r Oil, Sire; vieingnent avant li clerc et li provère. » Maintenant que il furent venu, il lour escria : « Chantez, de par Dieu! » Et il s'escrièrent tuit à une voix : Veni creator Spiritus. Et il s'escria à ses notonniers : « Faites voille, de par

Dieu 1 » Et il si firent. Et en brief tout li vent se feri ou voile et nous ot tolu la veue de la terre, que nous ne veismes que ciel et yaue; et chascun jour nous esloigna li venz des païs où nous aviens esté nei. Et ces choses vou moustré-je que cil est bien fol hardis, qui se ose mettre en tel péril, atout autrui chatel ou en pechié mortel; car l'on se dort le soir là où on ne sait se Ton se trouvera ou font de la mer au matin. » (Ch. 28.)

Traduction. « Le jour que nous entrâmes dans nos vaisseaux, l'on fit ouvrir la porte du vaisseau et l'on mit dedans tous nos chevaux, que nous devions mener outremer; et puis on referma la porte et on la boucha bien, comme quand on noie un tonneau, parce que quand le vaisseau est en mer toute la porte est dans l'eau. Quand les chevaux furent dedans, notre maître nautonnier cria à ses nautonniers qui étaient à la proue du vaisseau et leur dit: « Votre besogne est-elle prête? » Et ils répondirent : « Oui, Sire ; que les clercs et les prêtres s'avancent. » Aussitôt qu'ils furent venus, il leur cria : a Chantez, de par Dieu! » Et ils s'écrièrent tout d'une voix : Veni creator Spiritus. Et le maître cria à ses nautonniers : « Faites voile, de par Dieu! » Et ainsi firent-ils. Et en peu de temps le vent frappa sur les voiles et nous eut enlevé la vue de la terre, tellement que nous ne vîmes que le ciel et Peau; et chaque jour le vent nous éloigna du pays où nous étions nés. Et par là je vous montre que celui-là est un fou bien hardi qui s'ose mettre en tel péril avec le bien d'autrui ou en péché mortel ; car Ton s'endort le soir là où on ne sait pas si l'on se trouvera au fond de la merle matin. »

Arrivé à Chypre , Joinville s'engage avec ses

frise de Damiette, d'après un manuscrit de Joinville, du milieu du xive siècle

neuf chevaliers à la solde du roi. Le séjour des croisés se prolonge plus de huit mois dans cette île, où l'impératrice de Goustantinople vient solliciter en vain leur secours et où saint Louis accueille à merveille une ambassade des Tartares (1), parce qu'il voit en eux des ennemis de l'Islam et qu'il espère les convertir au christianisme. Enfin, au mois de mai 1249, l'on fait voile pour l'Egypte, car c'est en ce pays que, comme au temps de Jean deBrienne, on veut frapper au cœur la puissance musulmane. Le 4 juin, l'on est en vue de Damiette, grand port situé à l'embouchure du Nil et sur la rive gauche de ce fleuve. Le débarquement est décidé. Joinville se jette avec ses hommes sur un navire léger et se hâte de prendre terre. Tous les barons rivalisent d'audace et luttent de vitesse. Le comte de Jaffa,sursa galère enrubannée de panonceaux à ses armes, semble voler vers la plage. Le roi, le glaive en la main, se met à l'eau jusqu'aux aisselles. Alors commence entre les croisés et les mamelucks rangés sur le rivage un combat sur lequel notre auteur passe rapidement et qui se termine par ladéroute des musulmans. Us fuient bien

(1) Au commencement du XIIIe siècle, les Mongols, qu'on appelait à tort les Tartares en Europe, avaient sous Gengis-Khan (mort en 1227J conquis la plus grande partie de l'Asie, notamment l'empire musulman de Kharism.

tôt de toutes parts et, contre tout espoir, cette place de Damiette, que d'autres chrétiens avaient assiégée plus d'une année, tombe en un jour au pouvoir de Louis IX.

Mais les vainqueurs ne savent pas profiter de ce grand succès. Chefs et soldats se laissent aller à une corruption que le roi déplore sans pouvoir la réprimer. Arrêté par la crue du Nil, ce dernier ne peut marcher en avant. Il attend du reste son frère le comte de Poitiers, qui doit lui amener des renforts. Ce n'est qu'au mois de novembre que l'armée s'ébranle dans la direction du Caire. On avance lentement., bien lentement, le long du fleuve, et quand on trouve devant soi un cours d'eau transversal, on n'imagine rien de mieux pour le franchir que d'élever au travers une épaisse chaussée de terre. En présence du canal d'Aschmoun(l), fossé profond qui barre toute la plaine et derrière lequel se dresse Mansourah, quartier général des forces égyptiennes, ce procédé primitif n'est pas abandonné. Pendant six semaines les croisés s'obstinent à porter de la terre pour le rétrécir d'une part, tandis que les Sarrasins Félargissent de l'autre. L'ennemi les harcèle sans relâche, la nuit, le jour, détruit leurs machines,

(1) Le flum do Raxlt comme l'appelle Joinville.

les couvre de ce feu grégeois dont il a le secret et qui leur paraît une invention diabolique.

« La manière dou feu gregois, dit Joinville, estoit teix, que il venoit bien devant aussi gros comme uns tonniaus de verjus, et la queue dou feu qui partoit de li estoit bien aussi grans comme un grand glaives. Il faisoit tel noise ou venir, que il sembloit que ce fust la foudre dou ciel ; il sembloit un dragon qui volast par l'air. Tant getoit grantclarte'e, que Ton véoit aussi clair parmi Post comme se il fust jours pour lagrant foison dou feu qui jetoit la grant clartéi... » (Gh. 43.)

Traduction. « La nature du feu grégeois était telle qu'il venait bien par devant aussi gros qu'un tonneau de verjus et la queue du feu qui en sortait était bien aussi grande qu'une grande lance. Il faisait un tel bruit en venant qu'il semblait que ce fût la foudre du ciel ; il semblait un dragon qui volât dans les airs. Il jetait une si grande clarté que l'on voyait parmi le camp comme s'il eût été jour, pour la grande foison du feu qui jetait une grande clarté... »

L'armée n'eût sans doute jamais franchi le canal, si un de ces Bédouins dont Joinville décrit quelque part les mœurs farouches ne lui eût indiqué un gué. Le 8 février 1250, au matin, les Templiers et le comte d'Artois, qui forment l'avant-garde, passent les premiers sur la rive droite. Mais au lieu d'attendre les autres batailles, comme il lui avait été prescrit, le prince se jette follement sur les mamelucks, les

culbute d'abord, les pousse jusque dans Mansourah et pénètre avec eux dans la ville. Là l'ennemi se reforme. Le frère du roi et ses compagnons sont écrasés par le nombre et périssent presque tous. C'est alors seulement que le roi débouche avec le gros de l'armée. Toutes les forces égyptiennes se portent contre lui. Nous avons vu plus haut la part prise par Joinville à ce combat mémorable. Ce que notre auteur ne nous laisse pas non plus ignorer, c'est la vaillance calme et sereine du roi, qui, reconnaissable à son casque doré, se portait sans relâche au plus épais de la mêlée, partout où sa présence pouvait relever les courages. A un certain moment, six Sarrasins l'entourèrent, prirent la bride de son cheval ; mais il donna de tels coups d'épée que bientôt il demeura libre. Le soir les chrétiens étaient, finalement, maîtres du champ de bataille. Mais le roi s'enquérait tristement de son imprudent frère. Un de ses barons lui dit qu'il était en paradis, mais qu'après tout on était vainqueur.

« Et li roys respondi que Diex en fust aourez de tout ce que il li donnoit ; et lors li chéoient les lermes des yex moût grosses... « (Gh. 50.)

Traduction. « Et le roi re'pondit que Dieu fût adoré pour les dons qu'il lui faisait ; et alors les larmes lui tombaient des yeux bien grosses. »

Trois jours après, les croisés, attaqués dans toutes leurs positions par l'armée musulmane, restèrent inébranlables. Mais cefutlàle dernier de leurs succès. La mort récente du Soudan Saleh-Ayoub avait mis le désarroi parmi les musulmans. Son fils Touran- Schah, qui arrivait en toute hâte de Syrie, ne tarda pas à relever leurs affaires. Une grande flotte alla par ses ordres barrer le Nil entre Mansourah et Damiette, captura plus de cent vaisseaux chrétiens et réduisit les croisés, qui ne pouvaient s'approvisionner que par le fleuve, à la plus affreuse disette. Une horrible maladie sévit bientôt parmi les soldats de saint Louis. La chair de leurs jambes se desséchait, devenait toute noire, leur bouche se remplissait d'excroissances malsaines ; des saignements de nez survenaient; c'était la mort.

« Il venoit, écrit le sénéchal, tant de char morte es gencives à nostre gent, que il convenoit que barbier os tassent la char morte, pour ce que il peussent la viande maschier et avaler aval. Grans pitiés estoit d'oïr braire les gens parmi l'ost, ausquiex Ton copoit la char morte... » (Gh. 58.)

Traduction. « Il venait tant de chair morte aux gencives de nos gens qu'il fallait que les barbiers ôtassent la chair morte, pour leur donner moyen "de mâcher les aliments et d'avaler. C'était grand'pitié d'ouïr crier dans le camp les gens auxquels on coupait la chair morte... »

Un tel état de choses ne permettait pas à saint Louis de poursuivre l'offensive. Il dut se mettre en retraite. Mais déjà il était trop tard. Enveloppés sur terre, arrêtés sur le fleuve, les croisés tombèrent en masse au pouvoir de leurs ennemis (6 avril 1250). Le roi, qui avait voulu rester à l'arrière-garde, fut pris dans un village où, exténué lui-même par la maladie, il gisait comme mort, pendant que de vaillants hommes se faisaient tuer pour le défendre. Nous avons dit au chapitre précédent comment Joinville et ses chevaliers avaient été capturés. La plus grande partie des chrétiens furent jetés à l'eau parles mamelucks. Parmi ceux que l'on conduisit à Mansourah, beaucoup furent décapités, pour n'avoir pas voulu abjurer leur foi. Les vainqueurs n'épargnèrent que les prisonniers de marque, dont ils espéraient une rançon.

Après bien des transes et des alertes, dont le récit n'est pas la partie la moins émouvante de son livre, le sénéchal de Champagne raconte qu'un traité fut signé par saint Louis qui, moyennant huit cent mille besants et la remise de Damiette, devait recouvrer la liberté pour lui et ses compagnons. Mais les croisés n'étaient pa&au bout de leurs peines; Une conspiration militaire, qu'il nous retrace, coûta la vie au Soudan. Il fut égorge sous les yeux môme de

Joinville, et l'un de ses meurtriers, les mains toutes sanglantes, courut vers le roi de France en criant : '< Quemedonneras-tupourt'avoir occis ton ennemi?» Les chrétiens furent un moment menacés d'un massacre général. La ferme contenance de saint Louis en imposa aux plus furieux. Les mamelucks ratifièrent la convention et, quelques jours après, le roi de France, ayant livré Damiette et payé le premier pacte de sa rançon, put s'embarquer pour la Palestine.

Après quelques digressions peu importantes, le sénéchal transporte son lecteur à Saint-Jean-d'Acre. Ce qu'il y fit, nous l'avons rapporté plus haut ; il n'est pas besoin de le répéter. C'est dans cette ville que Louis IX reçut diverses ambassades, sur lesquelles notre historien s'arrête avec quelque complaisance. Celle qui le frappa le plus fat celle du Vieux de la Montagne, chef de la secte fameuse des Assassins (i), qui, après quelques bravades, finit par s'adoucir et envoyer des présents au roi de France. Ce dernier, malgré sa détresse, était encore respecté.

(1) Les Assassins ou Haschichis (de haschisch, nom d'une préparation enivrante dont ils faisaient grand usage) s'étaient rendus redoutables à tous les princes par la docilité fanatique et aveugle avec laquelle ils allaient mettre à mort les victimes désignées par leur chef. Leur nom est devenu synonyme de meurtriers . Ils obéissaient au cheik d'Halamout, forteresse située dans la région montagneuse de la Syrie.

Bientôt même il fut recherché. Joinviile raconte, ce qui est exact, que le Soudan d'Egypte et celui de Damas sollicitèrent en même temps son alliance. Ils se faisaient la guerre et leur rivalité servit puissamment les intérêts des croisés.

C'est là ce qui explique comment le roi de France, presque dénué d'argent et de troupes, put séjourner quatre ans en Terre-Sainte et fortifier, sans être fort inquiété, les places de la côte qu'occupaient encore les chrétiens. Son panégyriste le sait fidèlement dans sa tournée militaire,, non sans en interrompre le récit par des digressions semi-historiques, semifabuleuses, que certains noms propres font naître de temps en temps sous sa plume. C'est ainsi qu'à propos de Césarée, où saint Louis reçut les envoyés français qui étaient allés de sa part trouver le Khan des Tartares et qui revenaient de l'Asie centrale, il nous expose à sa façon l'histoire de cette nation, ses conquêtes et les aventures merveilleuses de certains de ses princes. A l'occasion d'un seigneur grec qui a eu affaire aux Comains (1) et qui vient d'arriver au camp, il nous entretient naturellement de cette autre peuplade barbare. Puis ilnous conte ses propres af-

(1) Il est souvent question dans Villehardouin de cette nation païenne et belliqueuse, qui, au temps de la quatrième croisade, était généralement l'alliée des Bulgares.

faires, le genre de vie qu'il menait en Palestine, et ne nous laisse rien ignorer de son train de maison. Suivent des anecdotes destinées à montrer la sévère discipline que le roi de France s'efforçait d'établir parmi les chrétiens d'Orient. De Césarée il nous conduit à Jaffa, excellent prétexte pour nous parler du brave Gauthier de Brienne, comte de cette ville, glorieusement vaincu par le Soudan d'Egypte en 1244 et massacré au Caire dans sa prison. Inutile d'ajouter que la variété du récit est encore augmentée çà et là par des tableaux d'escarmouches que le vieux narrateur retrouve encore tout frais dans sa mémoire et plaque bonnement dans son histoire, sans trop savoir s'ils sont bien à leur place.

Saint Louis passa plus d'une année à Jaffa. Mais ce ne fut pas seulement pour fortifier cette place. Il y attendit longtemps les envoyés du Soudan d'Egypte, qui voulait s'allier avec lui, mais qui, en fin de compte, effrayé par le Soudan de Damas ou craignant de se compromettre, ne conclut pas le traité. Il y était encore quand le prince musulman qui possédait Jérusalem lui offrit un sauf-conduit pour visiter comme pèlerin cette ville qu'il n'avait pu conquérir en soldat. La tentation était forte pour le pieux souverain. Mais les barons de Palestine lui représentèrent qu'il semblerait par cette démarche renoncer

à revendiquer pour le monde chrétien le tombeau du Christ. On lui rappela l'exemple deRichard Cœurde-Lion, qui, dans des circonstances analogues, n'avait même pas voulu jeter un regard sur Jérusalem et s'était écrié en pleurant : « Beau sire Dieu, je te prie de ne pas souffrir que je voie ta sainte cité, puisque je ne puis la délivrer des mains de tes ennemis. » Le roi de France céda, tout en soupirant. Il ne vit jamais la sainte cité.

Sa présence était, du reste, nécessaire sur d'autres points. L'armée de Damas, en revenant d'Egypte, avait porté la désolation jusque dans la banlieue de Saint-Jean-d'Acre. La ville de Sayette (l'ancienne Sidon) avait été horriblement saccagée par des bandes musulmanes venues d'un fort voisin (Bélinas). Deux mille de ses habitants avaient été massacrés. Saint Louis quitta donc Jaffa (le 29 juin 4253) et se dirigea vers Sayette. Il n'y mena pas d'abord toutes ses troupes. C'est à cet endroit que se place, dans le récit de Joinville, la pointe hardie, mais infructueuse, que le sénéchal de Champagne fit contre Bélinas, avec le connétable de France, le comte d'Eu et quelques autres seigneurs. Au retour,

« Nous trouvâmes, dit notre historien, que li roys ses cors avoit fait enfouir les crestiens que li Sarrazin avoient occis, aussi comme il est dessus dit ; et il meismes

ses cors portoit les corps pourris et touz puans pour mettre en terre es fosses, quejàne se estoupast, et li autre se estoupoient. .. » (Gh. il.)

Traduction. « Nous trouvâmes que le roi en personne avait fait enfouir les corps des chrétiens que les Sarrasins avaient occis, ainsi qu'il est dit plus haut ; et lui-même en personne portait les corps pourris et tout puants pour les mettre en terre dans les fosses, sans qu'il se bouchât les narines ; et les autres se les bouchaient... »

Plusieurs mois furent employés à relever les murailles de Sayette où le roi reçut, au dire de Joinville, diverses nouvelles, comme celle de la prise de Bagdad par les Tartares (1), et fut sollicité par l'Empereur de Trébizonde de lui donner une de ses parentes en mariage. Le programme que saint Louis s'était tracé était à peu près accompli. Il avait délivré tous les survivants de Mansourah et il avait mis les villes chrétiennes de Palestine et de Syrie en bon état de défense. Il fallait enfin songer au retour. Joinville, qui n'avait pu voir Jérusalem et qui ne voulait pas quitter l'Orient sans se sanctifier par un pèlerinage, obtint lapermission d'aller à Notre-Dame de Tortose. Son maître l'avait chargé d'en rapporter cent pièces de camelins (ou de drap) dont il avait besoin. Ses

(1) La mémoire de Joinville est ici en défaut. Cet événement n'eut lieu qu'en 1258.

compagnons s'étonnant d'un tel achat, le sénéchal leur dit gaiement que peut-être voulait-il se faire marchand. Il nous raconte aussi qu'il eut ridée d'envoyer à la reine quatre de ces pièces de camelins. Dès que la bonne princesse vit entrer le chevalier qui les portait, elle se jeta à genoux, les prenantpour des reliques. Le chevalier s'y jeta aussi. Tout s'expliqua bientôt, et la reine dit en riant qu'elle souhaitait le maus jours h Joinville pour l'avoir fait agenouiller devant ses camelins.

Quand le sénéchal rejoignit saint Louis, il le trouva tout en larmes. La reine Blanche, sa mère, était morte et le bon roi ne pouvait s'en consoler. La reine Marguerite pleurait aussi, ce qui surprit quelque peu notre historien ; car il n'ignorait pas qu'elle n'avait jamais eu lieu d'aimer beaucoup sa belle-mère. Blanche de Castille s'était toujours révoltée à la pensée qu'une autre partageait avec elle le cœur de son fils. Ce dernier avait dû longtemps se cacher pour causer librement avec sa femme, l'appelant, par exemple, sur un escalier et se sauvant comme un enfant quand il entendait venir sa mère.

« Une foiz estoit li roys decoste la royne sa femme, et estoit en trop grant péril de mort... Là vint la royne

Blanche, et prist son fil par la main et li dist : « Yenés vous en, vous ne faites riens ici. » Quand la royne Marguerite vit que la mère emmenoit le roy, elle s escria : « Hélas ! vous ne me laire's veoir mon signour ne morte ne vive. » Et lors elle se pasma et cuida Ton qu'elle fust morte... » (Gh. 1J9.)

Traduction. « Une fois, le roi était auprès de la reine sa femme, et elle était en très grand péril de mort... La reine Blanche vint là et prit son fils par la main et lui dit: « Yenez-vous-en, vous ne faites rien ici. » Quand la reine Marguerite vit que la mère emmenait son fils, elle s'écria : « Hélas ! vous ne me laisserez voir mon seigneur ni morte ni vive. » Et alors elle se pâma, et l'on crut qu'elle était morte. »

Revenant aux affaires d'Orient, Joinville expose le départ du roi, qui, après avoir consulté les barons de Palestine, se juge enfin quitte de ses engagements et s'embarque pour la France le 25 avril 1254. Le navire qu'il monte emporte aussi le sénéchal, à qui les incidents de la traversée donneront des raisons nouvelles d'admirer son héros. Une nuit, près de Chypre, le vaisseau heurte un banc de sable et paraît sur le point de couler. Tout le monde crie, pleure, se désespère ; saint Louis ne fait que prier. Au jour, on constate que le bâtiment a perdu trois toises de sa quille. Les mariniers ne croient pas qu'il puisse tenir la mer et supplient leroi démonter

sur un autre. Y resteriez-vous ? leur demande-t-il. Oui, répondent ces braves gens, pour sauver notre avoir et parce que notre vie est peu de chose ; mais la vôtre et celle de vos enfants est de plus de prix.

« Lors dist li roys : « Signour, j'ay oy vostre avis et l'avis de ma gent ; or vous redirai-je le mien, qui est tex, que se je descent de la nef, que il a céans tiex cinc cens persones et plus, qui demorront en l'ille de Cypre pour la poour dou péril de lour cors ; car il n'i a celi qui autant n'aime sa vie comme je fais la mienne, et qui jamais par avanture en lour païz ne rentreront ; dont j'aim miex mon cors et ma femme et mes enfans mettre en la main de Dieu, que je feisse tel doumaige à si grant peuple comme il a céans... » (Ch. 123.)

Traduction. « Le roi dit alors : « Seigneurs, j'ai ouï votre avis et l'avis de mes gens ; or, je vous dirai à mon tour le mien, qui est tel, que si je descends du vaisseau, il y a céans cinq cents personnes et plus qui demeureront dans l'île de Chypre, par peur du péril de leur corps (car il n'y en a pas un qui n'aime autant sa vie que je fais la mienne) et qui jamais, par aventure, ne rentreront dans leur pays. C'est pourquoi j'aime mieux mettre en la main de Dieu ma personne, et ma femme et mes enfants, que de causer tel dommage à un aussi grand nombre de gens qu'il y a céans... »

Tant bien que mal, le vaisseau fut réparé. Mais il dut encore subir une effroyable tempête pendant

laquelle le roi, couché sur le pont, les bras en croix devant le crucifix, n'eut de souci que pour son salut. Un peu plus tard, le feu prit à la cabine de la reine. Mais on en fut quitte pour la peur et, sauf quelques menus incidents, le voyage put s'achever assez heureusement. En juillet, après dix semaines de traversée, on se trouva devant Hyères en Provence. Le roi ne voulait pas y descendre, parce que ce n'était pas sa terre (1). Il désirait débarquer chez lui, c'est-à-dire à Aiguës-Mortes. Mais Joinville, qui avait hâte de quitter la mer, fit si bien qu'il changea d'avis.

Après avoir pieusement écouté un moine fort populaire, qui lui remontra non sans énergie ses devoirs envers ses sujets, saint Louis gagna Beaucaire. C'est là que le sénéchal, impatient de revoir la Champagne, se sépara de lui.

A cet endroit du livre cessent, à proprement parler, les mémoires de Joinville. Les quinze derniers chapitres de l'ouvrage (qui en contient cent quaranteneuf) sont presque entièrement consacrés, comme les premiers, à louer les vertus du roi, sa dévotion, ses scrupules et sa bonne administration. Nous ne nous arrêterons pas à ces redites, au milieu

(1) Hyères faisait partie du comté de Provence, qui ne dépendait pas à cette époque du royaume de France.

desquelles se trouvent çà et là quelques anecdotes curieuses, comme celle du bourgeois de Paris que le roi fit marquer d'un fer rouge au nez et aux lèvres pour quelque juron malsonnant. Nous devons aussi passer rapidement sur les pages dans lesquelles l'auteur mentionne les mesures prises par saint Louis pour assurer à. ses sujets bonne et prompte justice, et en particulier pour réformer la prévôté de Paris. C'est, comme on le verra plus loin, la portion la moins originale de son Histoire. Rien de saillant non plus dans les deux chapitres qui suivent et où il énumère ses fondations religieuses et ses libéralités envers diverses communautés.

Joinville redevient lui-même et recommence à écrire avec son cœur quand, parvenu au terme de sa tâche, il lui faut raconter la mort de son illustre ami. Quarante ans sont passés et il ne s'en peut encore consoler. Aussi croit-il devoir rapporter tout au long, pour l'édification de la postérité, ces Enseignements que Louis IX rédigea sur son lit de mort pour son successeur et où éclatent à chaque ligne la droiture de l'homme, le bon sens du roi, la foi exaltée du chrétien. Il ne quitte enfin le lecteur qu'après l'avoir fait assister à la canonisation de son héros. Il veut qu'après l'avoir suivi dans ses épreuves terrestres, nous soyons témoins de son triomphe ce-

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leste. Quant à lui, la seule récompense qu'il souhaite pour avoir écrit Fhistoire du saint, c'est d'avoir de ses reliques et de rendre ainsi plus sacré l'autel qu'il lui a dressé dans sa chapelle de Joinville.

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