JOIN VILLE
Joinville est pour nous presque un contemporain de Yillehardouin. Il naquit onze années seulement après la mort du maréchal de Champagne. Mais il était plus qu'octogénaire quand il écrivit ses mémoires. Un siècle en réalité sépare ces deux chroniqueurs. Le goût des études historiques a été très vif en France pendant cette période. Le rôle prépondérant que jouait alors notre nation dans la chrétienté , ses victoires , ses conquêtes , la diffusion presque universelle de ses mœurs, de ses lois, de sa langue, assuraient partout des lecteurs à ceux qui se donnaient la peine de rédiger ses annales. L'époque dont nous parlons a doté notre pays de cent dix chroniques latines, dont les savants seuls, il est vrai, pouvaient directement tirer parti, et de plus de cinquante chroniques en idiome vulgaire, qui, dès ce temps, ont rendu populaires les noms de Philippe-Auguste et de saint Louis. Des premières nous
ne dirons rien; le grand public ne les connaissait guère. Mais les autres, qui ont été l'orgueil et la joie patriotique de nos aïeux, méritent de nous arrêter un instant. Nous ne pouvons les mentionner toutes. Mais nous avons le devoir d'indiquer les principales, celles du moins que notre siècle a pieusement exhumées et qui sont des monuments dignes de notre grandeur passée.
Si l'on ne tient pas compte de quelques ouvrages spéciaux, qui n'ont pas, du reste, grande importance, on peut grouper en trois catégories bien distinctes les ouvrages dont il est ici question. Dans la première nous mettrons les chroniques relatives à l'histoire générale de la France ou de certaines de ses provinces. La seconde comprendra celles qui ont pour objet le récit des croisades. La dernière sera formée par le cycle de saint Louis, ensemble des légendes, éloges et histoires consacrés à ce roi, si populaire au xme siècle, par ses contemporains (1).
En ce qui concerne la France, constatons tout d'abord que si le désir de connaître son passé, ses
(1) Sur les divers ouvrages cités dans ce chapitre, V. Y Histoire littéraire de la France (t. xxi et xxm) ; YHistoire de la langue et de la littérature françaises, par M. Aubertin (t. u); la Collection des Chroniques nationales françaises, par Buchon; l'édition (YUrîioul et de Bernard le trésorier, donnée par M. de Mas-Latrie, etc.
révolutions, ses guerres, anciennes ou récentes, devenait chaque jour plus vif et plus exigeant chez nos ancêtres, le plus sûr moyen de les satisfaire était encore de donner au récit l'apparence de la poésie. Beaucoup d'historiens rivalisaient encore avec les trouvères et rimaient patiemment de longues chroniques. S'ils ne les chantaient pas, ils étaient sûrs du moins que le public les lirait avidement, parce qu'il y trouvait comme un air d'épopée. C'est ainsi que Philippe Mouskès, homme d'armes, né à Tournay, chaud partisan des rois de France, pour lesquels il avait combattu, composa une rhapsodie de 3 1 ,000 vers, qui partait d u siège de Troie (c'était alors l'origine convenue de notre histoire), pour aboutir, en s'arrêtant longuement au règne de Charlemagne, à la dix-septième année de celui de saint Louis (1 243). C'était une œuvre plate et sans style, mais qui eut pourtant de la vogue. Vers la même époque, Pierre de Langetost rédigeait sa Chronique rimée d'Angleterre, qui n'a pas plus de mérite, mais qui, chez nous, intéressait particulièrement les Normands et les Aquitains. Au commencement du xive siècle, Guillaume Guiart, gentilhomme d'Orléans, écrivait dans la même forme et sous le titre de Branche des royaux lignages, l'histoire des rois de France depuis 1180 jusqu'à 1306. Enfin Geoffroy de Paris retraçait en
huit mille vers la fin de Philippe le Bel et le règne de son successeur (1302-1316).
Ces ouvrages, dénués de valeur littéraire, n'ont plus aujourd'hui pour nous le moindre attrait. Nous ne dirons pas la même chose de la Chronique de Reims(en prose), écrite vers 1265etqui, plusieurs fois imprimée dans ces dernières années (1), fait reparaître à nos yeux, avec une couleur et une vivacité singulières , les générations qui se sont succédé dans notre pays de 1080 à 1160. L'auteur, qui était probablement un ménestrel, visait moins à instruire qu'à plaire et à frapper. Il s'embarrasse peu de la chronologie et l'exactitude chez lui laisse fort à désirer. C'était un libre esprit, un esprit fort aiguisé surtout, peu respectueux pour les puissances, et en particulier pour l'Eglise, excellant à conter l'anecdote qui peint un personnage ou une époque. Voici, par exemple, le dialogue, rapporté par lui, de Blanche de Castille et de son beau-père, Philippe-Auguste, un jour que ce dernier, redoutant une excommunication, refusait de secourir son fils engagé chez les Anglais dans un fort mauvais pas.
« Coument, sire, lairés vous dont vostre fîls morir en
(1) La dernière et la meilleure édition de cet ouvrage a été donnée en 1876 par Natalis de Wailly, sous le titre de Récits d'un ménestrel de lie 'uns.
estranges terres? Sire, pour Dieu, il doit iestre yreliers après vous. Envoies lui cou que mestiers li est, au mains les issues de son patromonne. — Ciertes, Blance, dist li rois, je n'en ferai noient. — Non, sire ? dist la dame. — Non voir, dist li rois. — Et je sai bien, dist la dame, que j'en ferai. — K'en feréR vous dont? dist li rois. — Par la beneoite mère Dieu, j'ai biaus enfans de mon signour; je les metterai en gages, et bien trouverai qui me prèstera sur aus. — Atant se parti dou roi. »
Traduction. « Comment, sire, laisserez-vous donc votre fils mourir en terre étrangère? Sire, pour Dieu, il doit être héritier après vous. Envoyez-lui ce dont il a besoin, au moins les revenus de son patrimoine. — Certes, Blanche, dit le roi, je n'en ferai rien. — Non, sire? dit la dame. — Non vraiment, dit le roi. — Et je sais bien, dit la dame, ce que je ferai. — Que ferez-vous donc? dit le roi. — Par la bénie mère de Dieu, j'ai de beaux enfants de mon seigneur; je les mettrai en gage et trouverai bien qui me prêtera sur eux. — Sur ce elle quitta le roi. »
Cette façon piquante et familière d'écrire l'histoire convenait à un ménestrel. Elle ne pouvait convenir aux graves auteurs du recueil fameux connu sous ce titre : Les grandes Chroniques de Saint-Denis. C'est au treizième siècle que fut entreprise cette compilation, monument quasi officiel de notre histoire nationale. Déjà quelques moines s'étaient essayés à résumer en un corps d'ouvrage, pour les mettre à la portée du public, nos anciennes chroni
ques. Mais ils les avaient condensées dans la langue même où elles étaient écrites, c'est-à-dire en latin. Un ménestrel au service d'Alphonse de Poitiers, frère de saint Louis, exécuta pour la première fois en français, vers 1260, un travail analogue. Un peu plus tard, Mathieu de Vendôme, abbé de Saint-Denis, le fit recommencer par un de ses religieux et put, en 4274, présenter au roi un manuscrit richement enluminé, renfermant l'histoire du royaume, en langue vulgaire, jusqu'en 1226. Vingt ans après, cet ouvrage, remanié, fut augmenté des règnes de saint Louis et de Philippe III. Dès lors l'abbaye de Saint- Denis, encouragée par les rois, se donna mission d'étendre sa chronique, au fur et à mesure des événements, et la remplit, jusqu'au moment où le gouvernement se chargea lui-même de cette tâche.
C'est de ce monastère que sortirent aussi les œuvres de Guillaume de Nangis, moine laborieux, qui, non content d'avoir écrit uue Petite Histoire des rois de France et une Vie assez étendue de Philippe III, composa mis Chronique universelle — fort estimable — embrassant les trois quarts du xne siècle (de 1226 à 1300).
Certaines provinces, dont les seigneurs étaient à cette époque presque aussi puissants que le roi, leur suzerain, avaient à cette époque une histoire parti-
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culière dont il ne nous est pas permis de nous désintéresser. Citons notamment la Normandie, dont les ducs étaient devenus rois d'Angleterre, et la Flandre, dont le comte s'était assis en 1204 sur le trône impérial de Constantinople. On a imprimé de nos jours, au grand profit de la science historique, Li Es tore des ducs de Normandie et des rois d Angleterre, ouvrage composé vers le milieu du xme siècle et utile à consulter pour la période comprise entre 876 et 1220. Les Chroniques de Baudouin d'Avesnes. ainsi nommées sans doute du seigneur qui les fit rédiger (et qui mourut en 1289), sont une compilation aussi importante pour la Flandre que celle de Saint-Denis pour la France. Signalons enfin YEstoredes comtes de Flandre, ouvrage moins sérieux, mais plus populaire, consacré à ce pays, dont il retrace les destinées de 1168 à 1285.
Le cycle des croisades s'était formé dans notre littérature dès les premières années du douzième siècle. Les expéditions chrétiennes en Orient, qui se multiplièrent et se prolongèrent deux cents ans avec des fortunes si diverses, l'élargirent à tel point qu'une vie d'homme suffirait à peine pour le parcourir. Mais tout d'abord ces guerres n'avaient donné naissance qu'à des Chansons de Gestes ou à des chroniques latines.
Au treizième siècle, les croisades exerçaient encore la verve des poètes. Les trouvères célébraient, en les agrémentant de légendes fabuleuses, les exploits des héros chrétiens ou musulmans dont les noms étaient alors dans toutes les bouches, et consacraient à leur histoire des chroniques rimées comparables à celle de Philippe Monkès. L'un d'eux, par exemple, écrivait Y Éloge de Guillaume de Salisbury, dit Longue Epée, qui périt en 1250 devant Mansourah. Un autre, dans le Pas Saladin, retraçait les prou esses de Richard Cœur de Lion et des douze braves qui avaient, disaiton, arrêté toute une armée sarrasine. Mais la prose, dont l'histoire s'accommode mieux que de la poésie, gagnait chaque jour du terrain. Celait la prose française , car le latin n'était bien compris que de l'Eglise, et les chroniqueurs voulaient être lus de tout le monde.
A l'exemple de Villehardouin, les croisés commençaient à écrire leurs mémoires en langue vulgaire. Ceux de Robert de Clary, gentilhomme picard, qui avait participé en 1204 à la prise de Constantinople, sont curieux, à côté de ceux du baron champenois, comme le témoignage d'un soldat près de celui de son général. Henri de Valenciennes, qui était peutêtre un ménestrel, avait vu de près, lui aussi, la quatrième croisade et ses suites. Il les a contées, dans
un livre animé qui accompagne d'ordinaire, dans les éditions modernes, celui du maréchal de Champagne. Ce chroniqueur n'est point un homme d'Etat. Il ne faut pas lui demander la sobriété, la précision de Villehardouin. Il fait pérorer ses héros, longuement, un peu trop peut-être. Il parle du temps qu'il fait et étend parfois avec excès ses anecdotes. Tel qu'il est, son récit n'en est pas moins bon à lire.
D'autres, en grand nombre, ont retracé, comme témoins oculaires, les grandes guerres dont la Palestine et l'Egypte furent le théâtre pendant presque tout le xnie siècle et l'histoire si dramatique de ce royaume de Jérusalem qui finit en 1291, après avoir coûté tant de sang à la chrétienté. Vers 1230, on traduisait en français le grand ouvrage de Guillaume de Tyr, récit émouvant et complet des croisades jusqu'à l'année 1183. A la même époque, Ernoul, gentilhomme vieilli dans les guerres de Syrie et de Chypre, le continuait dans la même langue jusque vers 1229. D'autres, un peu plus tard, soit en Orient, soit en France, retraçaient les efforts désespérés de ThibautIV, comte de Champagne, et de saint Louis, pour relever ou sauver ce qui restait encore de l'Etat fondé en Palestine par les croisés, la décadence, la lutte suprême, la prise de Saint-Jean-d'Acre. Il se formait ainsi toute une série de chroniques qui, coor
données, réunies en un seul corps d'ouvrage, soudées au livre de Guillaume de Tyr, devenaient rapidement populaires dans toute l'Europe sous le titre général de Chronique d'outre-mer.
C'est de ce temps que date aussi le livre des Lignages d1 outre -mer. Ce simple mais précieux recueil généalogique nous fournit sur les grandes familles françaises établies en Orient à la suite des croisades des renseignements sans lesquels leur histoire ne serait vraiment qu'un chaos.
Signalons enfin cette Histoire merveilleuse du Grand Khan conçue par le prince arménien Hayton, qui, devenu moine au couvent des Prémontrés de Poitiers^ se la laissa dérober, en 1307, par l'avisé Nicolas Falcon. Ce dernier en donna la substance en français et en eut toute la gloire. Ce livre nous expose la vie de Gengis-Khan, celle de ses successeurs, et décrit assez fidèlement l'état de l'Asie et surtout des pays musulmans pendant le xme siècle.
Le règne de saint Louis se rattache à la fois à l'histoire particulière de la France et à l'histoire générale des croisades Ce roi n'était pas mort que son nom, ses exploits, la renommée de ses vertus, se trouvaient déjà dans toutes les chroniques. Pendant les cinquante ans qui suivirent sa fin, Ton ne parla guère que de lui. L'opinion publique l'avait cano-
nisé longtemps avant que l'Église lui eût rendu le même honneur. On peut se rendre compte de la popularité qui entourait son nom, de son vivant comme après lui, par le grand nombre d'ouvrages qui furent écrits en son honneur à la fin duxiir3 siècle et au commencement du quatorzième. Sans parler des poèmes qui, comme les Regrés au Roy Loeys (1270), répandaient sous une forme particulièrement sensible au public le souvenir de ses vertus et de ses exploits, l'histoire s'ingénia de bonne heure à lui élever des monuments durables et dignes de lui.
Il est vrai que sa vie, écrite par des plumes ecclésiastiques, le fut tout d'abord en latin. C'est dans cette langue que son confesseur, Geoffroy de Beaulieu, sollicité par le pape Grégoire IX, rédigea, dès 1276, en cinquante-deux chapitres, l'histoire du pieux souverain qu'il avait vu mourir. Son livre est, il est vrai, un panégyrique exalté, sans mesure, sans critique. Mais il n'en renferme pas moins des éléments utiles et qui ont été mis à profit. On peut en dire autant de l'ouvrage écrit, vingt ans plus tard, par Guillaume de Chartres sur les miracles du bon roi. S'il y a dans ce traité bien des anecdotes naïves, puériles ou controuvées, tout au moins y lisons-nous le témoignage sincère d'une génération
qui voyait en Louis IX plus qu'un homme et aimait à confondre l'histoire avec la légende. Il fut d'ailleurs de bonne heure traduit ou paraphrasé en français. C'est également en idiome vulgaire que le confesseur de la reine Marguerite, veuve du roi, répandit, dans les premières années du xine siècle, une biographie de saint Louis où bien des écrivains ontpaisé depuis d'intéressants détails. Le même sujet avait été traité avant lui par Guillaume de Nangis, dont le travail, un peu sec, mais judicieux, exact, instructif, devait prendre place dans les chroniques de Saint-Denis.
Mais toutes ces œuvres et bien d'autres encore du même genre s'effacent pour nous devant le livre inoubliable de Joinville. Ce dernier auteur, venu après tant d'autres, nous semble seul, à tort ou à raison, avoir mis la mémoire du roi dont il avait été l'ami et le compagnon d'armes dans son véritable jour. De tous les biographes de saint Louis, c'est à peu près le seul que nous lisions encore. A quoi doit-il la popularité persistante qui s'attache à son œuvre? C'est ce que nous allons tâcher d'expliquer.