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CHAPITRE X

JOINVJLLE (suite). — SON AUTORITÉ HISTORIQUE.

Pour apprécier sainement l'autorité historique de Joinville, il faut tout d'abord distinguer dans son œuvre ce qui lui appartient en propre de ce qu'il a simplement emprunté à d'autres. Il nous dit bien quelque part qu'il n'y a rien mis dont il ne soit certain. Mais il y a deux certitudes : celle des gens qui onl vu et celle des gens qui ont ouï-dire ou qui ont lu. Certes, le bon sénéchal n'a rien inventé; il nous l'affirme sur l'honneur, et nous n'avons aucune raison pour douter de sa parole. Mais il convient lui-même que tout ce qu'il rapporte ne s'est point passé sous ses yeux ou dans son voisinage. Certains des faits qu'il raconte lui ont été fournis, dit-il, par un romant, c'est-à-dire par un ouvrage en langue vulgaire, où il a puisé de confiance et dont il a reproduit textuellement d'assez longs passages. Il a eu à sa disposition un manuscrit, les Grandes chroniques de France, renfermant la Vie de saint Louis par Guillaume de

Nangis. L'histoire du même prince par son confesseur Geoffroy de Beaulieu ne lui était pas non plus inconnue. Aussi plusieurs chapitres de ces deux livres se retrouvent-ils dans le sien presque sans modifications. Ce n'est pas, par exemple, de ses souvenirs personnels que Joinville a tiré les pages de ses mémoires où il mentionne la sévérité de son héros à l'égard des blasphèmes et des jurons, ses scrupules dans la collation des bénéfices ecclésiastiques, ses réformes administratives, ses principaux traits de charité, ses fondations pieuses, sa sollicitude et sa munificence pour les communautés religieuses. Toute cette partie de son œuvre (chap. 138 à 144) est évidemment empruntée. Le texte des Enseignements de saint Louis à son fils, qu'il donne tout au long au chapitre 145, a dû lui être fourni par les archives de Saint-Denis. Il n'y a pas lieu de douter non plus que le commencement de son livre, consacré, comme on l'a vu, aux vertus privées du roi, ne lui ait été inspiré par ses lectures au moins autant que par ses propres réminiscences d'amitié. Ajoutons que son récit, très sommaire, des premières années du règne n'est pas d'un témoin oculaire (sauf pour ce qui concerne les fêtes de Saumur, auxquelles il avait assisté en 1241). Rappelons enfin que, s'il retrace en détail les derniers moments de son maître, c'est

simplement pour se les être fait conter, comme il nous l'apprend, par le comte Pierre d'Alençon.

Nous n'avons pas à discuter ici la valeur historique des témoignages utilisés par Joinville dans les passages en question. Ce qui pour nous n'est guère contestable, c'est qu'il les croyait exacts; c'est aussi qu'ils n'ont pas été sérieusement contredits dans leur ensemble et qu'ils paraissent porter la marque de la vérité.

Ce qui est l'œuvre propre de Joinville, ce qui permet de le juger comme historien, c'est le milieu de son livre, c'est le tableau de ses six années de croisade, le récit de ce qu'il a fait, de ce qu'il a vu, de ce qu'il a pu apprendre de la bouche même du roi. Il n'a donné la pleine mesure de ses qualités et de ses défauts que dans cette partie de sa Chronique, qui est à tous égards la plus importante et de beaucoup.

Ce qui éclate à chaque ligne, hâtons-nous de le dire, c'est son absolue sincérité. Nous n'avons pas à faire à son égard les mêmes réserves qu'au sujet de Villehardouin. Joinville n'est pas un diplomate, comme son devancier. Il n'a pas de secrets ; s'il en avait, il ne les saurait garder. Il ne faut pas, quand on tient son livre, chercher à lire entre les lignes ; on n'y trouverait rien. Le sénéchal n'a point de pensées

de derrière la tête. Tout ce qui lui vient à l'esprit tout ce qu'il a sur le cœur, il nous le dit sans feinte et sans honte, comme un homme dont la conscience est en repos et qui n'a rien à se reprocher (rien de grave, s'entend, car pour des peccadilles, je n'en jurerais pas).

Notre auteur a maintes fois affirmé sa sincérité. Ce ne serait pas une raison pour y croire toujours. Mais, outre qu'aucun fait, aucun témoignage ne permet de la suspecter, il y a une chose qui, à mes yeux, la met hors de conteste : c'est l'ingénuité presque plaisante avec laquelle il nous révèle ses imperfections et ses faiblesses. Dans ce récit de guerre, où certes il lui serait permis de se faire valoir, Joinville ne prend pas devant nous la pose d'un héros. Ni fanfaron ni lâche, il convient franchement qu'il a souvent eu peur. C'est un aveu que les batailleurs féodaux n'aimaient pas à faire. Comme il ne lui est point arrivé de fuir, ce vrai brave ne croit point se déshonorer en nous apprenant qu'il lui est arrivé de trembler. Ce n'est pas sans terreur, nous dit-il, qu'embarqué pour l'Orient, il s'est trouvé sumer, entre le ciel et l'eau. Plus tard, devant Mansourah, quand on lui lance le feu grégeois, il sejetle à coudes et à genoux pour faire sa prière et se croit bien à sa dernière heure. Un soir, les Sarrasins

brûlèrent nos chats- châteaux (1) à la garde desquels le comte d'Anjou venait de le remplacer. Ce prince en fut exaspéré.

« Se il en fu courouciez, écrit naïvement Joinville, je et mi chevalier en loames Dieu ; car, se nous eussiens guietié le soir, nous eussiens esteituit ars... » (Gh. 44.)

Traduction.- — « S'il en fut courroucé, moi et mes chevaliers nous en louâmes Dieu ; car si nous eussions fait le guet le soir, nous eussions été tous brûlés... »

Capturé sur le Nil par une bande de forcenés qui firent d'abord mine de le tuer, il eut une frayeur assez explicable. On le mena devant les chefs de la flotte sarrasine.

« Et lors, nous dit-il avec une simplicité charmante, pour la poour (la peur) que je avoie, je commençai à trembler bien fort, et pour la maladie aussi... » (Ch. 64.)

Mais il ne fut jamais si épouvanté que le jour où les mamelucks, après avoir égorgé leur sultan, se ruèrent sur les barons chrétiens prisonniers, comme pour les massacrer jusqu'au dernier.

«... Il y avoit tout plein de gens qui se confessoient à un frère de la Trinitei, qui avoit nom Jehan et estoit

(1) V. plus haut, p. 169.

au conte Guillaume de Flandres. Mais endroit de moy ne me souvint onques de pechié que je eusse fait ; ainçois m'apensai que, quant plus me deffenderoie et plus me ganchiroie, et pis me vauroit. Et lors me seignai et m'agenoillay aus pies de l'un d'aus, quitenoit une hache danoise à charpentier, et dis: « Ainsi mourut sainte Agnès. » Messires Guis d'ibelin, connestable de Chypre, s'agenoilla encoste de moy et se confessa à moy, et je li dis : « Je vous asol de tel pooir que Diex m'a donnei. » Mais quant jeme levai d'ilec, il ne me souvint onques de chose que ilm'eust dite ne racontée... » (Gh. 70.)

Traduction. « Il y avait tout plein de gens qui se confessaient à un frère de la Trinité, qui se nommait Jean et était au comte Guillaume de Flandre. Mais à mon endroit il ne me souvint pas de péché que j'eusse fait; mais je réfléchis que, plus je voudrais me défendre ou m'esquiver, et pis cela me vaudrait. Et alors je me signai et nVagenouillai aux pieds de l'un d'eux, qui tenait une hache danoise à charpentier, et je dis : « Ainsi mourut sainte Agnès. » Messire Gui d'ibelin, connétable de Chypre, s'agenouilla près de moi et se confessa à moi ; et je lui dis : « Je vous absous, avec tel pouvoir que Dieu m'a donné. » Mais quand je me levai de là, il ne me souvint plus de chose qu'il m'eût dite ou racontée . »

Après ces citations, il n'y a pas lieu, je crois, d'insister pour démontrer la bonne foi, je dirais la candeur avec laquelle le sénéchal de Champagne a rédigé ses souvenirs de guerre. Mais si sa sincérité est au-dessus de tout soupçon, pouvons-nous en dire autant de son exactitude et de sa sagacité ?

Joinville avait certainement une excellente mémoire. Le grand nombre de faits et de noms qui lui reviennent à l'esprit, après plus de cinquante ans écoulés, et la précision de certaines de ses anecdotes, en sont la preuve manifeste. Mais il était impossible qu'à quatre-vingts ans il pût retracer, sans rien omettre et sans rien confondre, des événements vieux d'un demi-siècle. Il lui est donc arrivé — moins souvent qu'on ne pouvait le craindre, mais enfin quelquefois — de passer sous silence des faits de quelque importance, d'intervertir ou de confondre diverses époques, de mettre un peu de désordre dans certaines descriptions ou certains récits.

Sans éplucher en détail toute sa Chronique, disons tout d'abord qu'il ne semble pas avoir conservé un souvenir bien net des circonstances qui amenèrent l'entrée des croisés à Damiette. Il semble, d'après son récit, que leur débarquement ne fut point contrarié par la flotte du soudan; que les troupes de ce dernier prirent la fuite presque sans résister et, le jour même, évacuèrent la ville. Il résulte au contraire des documents contemporains les plus dignes de foi (1) que les chrétiens ne prirent terre qu'après

(1) Pour contrôler Joinville sur ce point et sur beaucoup d'autres, indiqués plus loin, on peut consulter, en dehors des ouvrages déjà cités, les Gestes de saint Louis, par Guillaume de Nangis ; la grande

un violent combat naval, que les Sarrasins tinrent bon deux jours sur la plage et que saint Louis n'entra dans Damiette que le troisième.

En ce qui concerne la marche des Français sur Mansourah et surtout la grande bataille du 8 février 1250, on peut reprocher à Joinville d'avoir quelque peu brouillé les faits et de n'avoir pas retracé avec une clarté suffisante les mouvements de l'armée. Un peu plus loin, il donne à entendre qu'il y eut un intervalle entre le moment où les croisés repassèrent le canal d'Aschmoun et celui où ils commencèrent leur retraite vers Damiette.

Il paraît établi qu'il n'y en eut pas. Notre auteur, d'autre part, ne semble point mettre à leur place les négociations que saint Louis ouvrit avec le soudan avant la catastrophe qui lui coûta la liberté. C'est, selon lui, après avoir repassé le canal qu'il offrit à Touran-Schah de traiter. Mais il est évident que ce dernier ne pouvait accepter d'ouvertures que d'un ennemi encore menaçant, et non d'un ennemi aux

chronique de Saint-Denis ; la chronique latine de Mathieu Paris ; la Lettre de Jean-Pierre Sarrasin sur la première croisade de saint Louis, et les ouvrages des historiens arabes Makrizi, Gémal-Eddin^ Aboul-Mahassen, Aboulféda, etc. (analysés ou donnés en extraits par Reinaud dans le 4e vol. de la Bibliothèque des croisades et par Michaud et Poujoulat dans le t. I de leur Collection de mémoires. — Pour le texe complet, V. la grande collection des Historiens des croisades,

abois et déjà en retraite. Du reste, le vieux sénéchal se trompe également quand il attribue l'échec des pourparlers au refus de saint Louis de se remettre en otage à son adversaire. La vérité, c'est que le Soudan, sachant fort bien Fétat critique où se trouvaient les Français, repoussa formellement les propositions du roi, qui offrait de rendre Damiette, mais demandait Jérusalem en échange.

On peut admettre aussi que la mémoire fait légèrement défaut à notre auteur, quand il rapporte les serments échangés par les mamelucks et saint Louis lors de sa délivrance et la résistance opposée par le roi à la formule qu'on prétendait lui dicter. Selon lui, ce prince voulait bien jurer que s'il ne tenait ses convenances, il serait aussi honni que le chrétien qui renie Dieu et sa mère, privé de la société de ses douze compagnons, de tous les saints et de toutes les saintes; mais il refusait absolument de déclarer qu'il serait aussi honni que le chrétien qui renie Dieu et sa loi et qui, en dépit de Dieu, crache sur la croix et marche dessus... On ne voit pas très bien pourquoi saint Louis, qui était fort résolu à tenir sa parole, aurait accepté le premier texte et repoussé le second. On voulait probablement lui faire dire qu'en cas de parjure il renierait, cracherait sur la croix, etc.

Ailleurs (chap. 82-84), Joinville est manifeste-

ment inexact quand il raconte qu'à Saint-Jean-d' Acre il fut à peu près seul à conseiller au roi de demeurer en Palestine. Nous devons croire, puisqu'il le dit, qu'il le poussa de toutes ses forces à prendre ce parti. 11 est bien probable que d'autres l'en dissuadèrent. Mais il est certain que Louis IX demeura en Orient parce que la majorité de ses barons l'y engagea formellement. Le fait est attesté par son chambellan, Sarrazin, qui écrivait fort peu de temps après cette scène, et, ce qui vaut mieux, par le roi lui-même, qui, dans une lettre du mois d'août 1250, s'exprimait en ces termes :

a... Le plus grand nombre jugea que si dans ce moment nous abandonnions ce pays... ce serait l'exposer entièrement aux Sarrasins... Si au contraire nous restions, nous avions l'espoir que le temps amènerait quelque chose de bon... (1). »

Je ne citerai que pour mémoire la confusion évidente que fait sans le vouloir le vieux sénéchal entre les faits de guerre dont la Syrie fut le théâtre de 1250 à 1252 (2) et l'erreur dans laquelle il tombe quand il prétend avoir appris en 1253 (avec beau-

Ci) V. cette lettre dans Michaud et Poujoulat, Collection de mémoires, t. I, 346-349.

(2) Il s'agit de la lutte des deux sultans d'Egypte et de Damas. -' ' i

coup de détails qu'il rapporte) la prise de Bagdad parles Tartares. Cet événement, on le sait fort bien, n'eut lieu qu'en 4258.

On voit par ces quelques exemples que vers 1309, époque où il écrivait son livre, les souvenirs du bon Joinville commençaient, sur quelques points, à s'effacer ou à s'obscurcir. On ne saurait assurément lui en faire un crime. Lui reprocherons-nous, d'autre part, la tranquille ignorance et la crédulité robuste dont témoignent maints passages de sa Chronique ? Non sans doute, car peut-être ce conteur si charmant L'eût-il été beaucoup moins s'il avait euplusde science. Mais ii faut bien constater que le brave sénéchal ne contrôlait guère ses informations et n'avait pas grand souci de démêler le réel d'avec le fabuleux.

Notre historien admet en effet sans opposition que le Nil (qu'il décrit fort longuement) descend du paradis terrestre ; qu'il en apporte le gingembre, la rhubarbe, l'aloès et la cannelle ; et que ses sources, inaccessibles, sont gardées par diverses bêtes sauvages, lions, serpents et oliphants. Il conte, à propos des Tartares (chap. 93-94), des histoires merveilleuses et tout à fait dignes des Mille et une nuits, des missions célestes données à un jeune conquérant de cette nation qui, moyennant le baptême, peut, avec trois

cents hommes, détruire la puissance de X empereour de Perse.

S'il croit facilement ce qu'il ne voit pas, il s'émerveille aisément devant ce qu'il voit. Il se rappelle encore avec ravissement quatre Arméniens qui faisaient le saut périlleux sur un tapis et qui sonnaient du cor si bien qu'on eût dit les voix des Cygnes qui se portent de Vestang. Il se souvient aussi d'avoir vu en Syrie une pierre portant des empreintes fossiles, et il n'est pas encore revenu de son extase.

« Tandis queli roys estoit à Sayette, li apporta l'on une pierre qui se levoit par escales, la plus merveillouse dou monde ; car quant l'on levoit une escale, l'on trouvoit entre les dous pierres la forme d'un poisson de mer. De pierre estoit li poissons ; mais il ne failloit riens en sa fourme, ne yex, ne areste, ne colour, ne autre chose que il ne fust autretex comme s'il fust vis. Li rois me donna une pierre et trouvai une tanche dedans, de brune colour et de tel façon comme tanche doit estre... » (Gh. 118.)

Traduction. — « Tandis que le roi était à Sayette, on lui apporta une pierre qui se levait par écailles, la plus merveilleuse du monde ; car quand on levait une écaille, on trouvait entre les deux pierres la forme d'un poisson de mer. Le poisson était de pierre, mais il ne manquait rien à sa forme, ni yeux, ni arêtes, ni couleur, ni autre chose qui empêchât qu'il ne fût tel que s'il fût vivant. Le roi me donna une pierre et je trouvai une tanche dedans, de couleur brune et de telle façon qu'une tanche doit être... »

198 u LES CHRONIQUEURS

On voit que Joinville ne se piquait pas d'être savant On l'était guère de son temps dans la société féodale. On aimait mieux croire au surnaturel que de demander à la nature ses secrets. On expliquait d'ordinaire par un miracle l'étrange ou l'imprévu. Possible ou impossible, on demandait tout à la Providence et l'on avait en elle une foi si vive qu'on ne pouvait admettre qu'elle restât jamais insensible à l'appel. Joinville était de son siècle. Dans les périls, clans les hasards, il invoquait sans cesse le ciel, il était convaincu que ses prières seraient exaucées , et l'intervention divine, suscitée à propos, était à ses yeux la raison d'être de tout événement de quelque importance. Quand le pourquoi des choses est si facile à trouver, l'historien ne se met pas en frais de recherches nide raisonnements.

Aussi ne devons-nous pas être surpris des récits miraculeux qui se multiplient sous la plume du bon sénéchal. Pour lui, par exemple, il n'est pas étonnant que les deux croisades de saint Louis aient mal fini. Ce double malheur était évidemment annoncé par les croix noires portées aux processions de la Saint-Marc, jour natal de son héros. Si le pieux roi mourut devant Tunis sans avoir accompli sa der- 10 enh. pri . il en devait être ainsi : Joinville l'avait vu en songe agenouillé devant plusieurs pré-

lats qui le couvraient d'une chasuble de serge rouge; cela signifiait que le roi se croiserait et que mal lui en prendrait :

« Car la chasuble de sarge vermeille senefîoit la croix, laquex fu vermeille dou sanc que Diex y espandi de son costei et de ses mains et de ses piez... » (Gh. 144.)

Traduction. « Car la chasuble de serge vermeille signifiait la croix, qui fut vermeille du sang que Dieu y re'pandit de son côte' et de ses mains et de ses pieds... »

Notre auteur avait un culte spécial pour Monseigneur saint Sacques, qu'il appelait dans les circonstances critiques et auquel il attribuait d'avoir maintes fois préservé sa vie. Mais il avait, comme ses contemporains, une dévotion plus particulière encore pour la Yierge, dont l'intervention avait été, à son sens, manifeste dans une foule de circonstances à lui connues. On l'avait vue à Cluny, pendant que dormait l'abbé de Gheminon, son ami, couvrir la poitrine de ce pieux personnage, pour qu'il ne prît pas froid. Il était reconnu, d'autre part, que Notre-Dame de Torlose avait quitté son sanctuaire pour aller en Egypte réconforter le roi de France et le tirer de captivité. Il n'était pas douteux que la mère Dieu pouvait guider les navires et abréger pour eù> les longues anxiétés de la traversée Allant à Chypre,

200 LES CHRONTQURURS.

Joinville se trouva, nous dit-il, arrêté devant une île, sans pouvoir avancer ni reculer.

« Lors nous doit unpreudom prestres que on appeloit doyen de Malrut, car il n'ot onques persecucion en paroisse, ne par défaut d'yaue, ne de trop pluie, ne d'aulre persecucion, que aussi tost comme il avoit fait trois processions par trois samedis, que Diex et sa mère ne le délivrassent. Samedis estoit ; nous feismes la première procession entour les dous maz de la nef ; je meismes m'i fiz porter par les braz, pour ce que je estoie bien malades. Onques puis nous ne veismes la montagne, et vehimes en Cypre le tiers samedi... » (Gh. 28.)

Traduction. « Alors un prêtre prud'homme, qu'on appelait le doyen de Maurupt, nous dit qu'il n'eut jamais à souffrir en sa paroisse ni par défaut d'eau ni par trop de pluie, ni de tout autre fléau sans que, aussitôt qu'il avait fait trois processions, trois samedis, Dieu et sa mère le délivrassent. C'était samedi ; nous fîmes la première procession autour des deux mâts du vaisseau ; moi-même je m'y fis porter à bras, parce que j'étais grièvement malade. Jamais depuis nous ne vîmes la montagne, et nous vîmmes en Chypre le troisième samedi. »

Un peu plus tard, saint Louis attendait impatiemment àDamiette^on frère le comte de Poitiers, qui tardait à venir. Le sénéchal conseilla de faire les trois processions, et avant le troisième samedi l'on vit arriver le prince.

Une autre fois (c'était pendant son retour en

France), un de ses compagnons tomba dans la mer et, si l'on put l'en retirer, ce fut uniquement, au dire de Joinville, par la protection de la Vierge, car il ne nageait pas et ne s'aidait nullement.

« Je li demandai comment ce estoit qu'il ne metoit conseil en li garantir, ne par noer ne par autre manière. Il me respondi que il n'estoit nul mestier ne besoing que il meist conseil en li; car sitost comme il commença à cheoir, il se commenda à Notre Dame de Yauvert, et elle le soustint par les espaules dès que il chéi, jusques à tant que la galie le roy le requeilli. En Tonnour de ce miracle, je l'ai fait peindre à Joinville en ma chapelle, et es verrières de Blehecourt... » (Gh. 129.)

Traduction. « Je lui demandai comment il se faisait qu'il n'y mettait pas de résolution pour se sauver, ni en nageant ni d'autre manière. Il me répondit qu'il n'était nulle nécessité, ni besoin qu'il y mît de la résolution ; car sitôt qu'il commença à tomber, il se recommanda à Notre- Dame de Vauvert, et elle le soutint par les épaules jusques à tant que la galère du roi le recueillît. En l'honneur de ce miracle, je l'ai fait peindre à Joinville en ma chapelle, et sur les verrières de Blécourt... »

C'est pendant le même voyage que, une tempête violente ayant éclaté, le sénéchal conseilla à la reine, qui commençait à désespérer, de promettre à Monseigneur saint Nicolas de Varangéville (en Lorraine) un pèlerinage, ou le don d'un vaisseau d'argent de

cinq marcs. Elle prit ce dernier parti ; tout aussitôt le vent tomba et le péril disparut.

Ces anecdotes prouvent évidemment que Joinville était un fervent chrétien, tout à fait digne de l'amitié que lui témoignait son mystique souverain. Une faut pas chercher en lui, elles le démontrent aussi, un de ces historiens raisonneurs qui s'en tiennent aux faits et ne leur attribuent jamais que des causes naturelles. Tel qu'il est, avec sa foi naïve et passionnée, sa verve primesautière, son francparler, sa pointe de malice, il représente à merveille un monde où la religion tenait lieu de science et gardait la première place, sans exclure cependant (on le verra bientôt) tout sens pratique et toute indépendance de caractère.

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