CHAPITRE II
VILLEHARD0U1N. SA VIE.
Geoffroy de Villehardouin, le plus ancien de nos chroniqueurs, et non le moins illustre, n'était nullement un écrivain de profession. La rédaction de son livre n'a été pour lui qu'un passe-lemps. Politique et soldat, c'était avant tout un homme d'action, plus apte à l'épée qu'à la plume, avisé au conseil, ferme à la guerre, parlant mieux qu'il n'écrivait, combattant mieux qu'il ne parlait. L'épopée féodale que nous lui devons, c'est de ses souvenirs personnels qu'il l'a tirée. Dans ses récits, il ne se met jamais lui-même aupremier plan. Mais s'il ne mentionne que très discrètement sa participation aux grands événements qu'il raconte, il n'en ressort pas moins de sa narration qu'elle a été très réelle et très importante. Aussi, pour les neuf années qu'embrasse sa chronique (1198-1207), les meilleurs éléments de sa biographie nous sont-ils fournis par cette œuvre elle-même. Par malheur, le reste de sa vie nous est
presque entièrement inconnu. De sèches indications de noms et de dates, éparses dans quelques chartes et dans quelques lettres du temps, sont à peu près tout ce qui nous reste sur sa jeunesse et sur la fin de son existence. Nous sommes même encore réduits à des conjectures sur la date de sa naissance et sur celle de sa mort.
A sept lieues à Test de.Troyes, entre Bar-sur- Aube et Arcis-sur-Auhe, s'élevait au douzième siècle le château patrimonial de "Villehardouin, dont pas une pierre n'est aujourd'hui debout. C'est là sans doute que naquit notre chroniqueur, d'une famille déjà puissante et investie de hautes charges à la cour des comtes de Champagne. En quelle année? C'est ce qu'il est impossible d'établir. Quelques auteurs disent en 1167. Mais comme on le fait généralement mourir vers 1213 et, ajoute- t-on, dans un âge assez avancé ; comme, d'autre part, il était maréchal de Champagne dès 1191, et peut-être plus tôt, et qu'à partir de 1 197 il eut à remplir des missions évidemment trop hautes et trop délicates pour un jeune homme, on ne s'éloignera pas beaucoup de la vérité en admettant que ce fut aux environs de 1150.
On lui a longtemps attribué pour père, sur la foi de Ducange, un Guillaume, comme lui maréchal
de Champagne. Mais il paraît établi que ce personnage n'était que le chef d'une branche collatérale de sa race. On a cru aussi que Geoffroy, qui avait un frère, nommé Jean, était l'aîné de sa famille. M. Natalis de Wailly, son dernier éditeur, a démontré qu'il n'était que le cadet. Il est certain qu'il eut trois sœurs, que l'une d'elles épousa un gentilhomme de sa province, Anseau de Courcelles, et que les deux autres furent religieuses aux monastères de Froissy et de Notre-Dame de Troyes. Nous n'ignorons pas que sa femme s'appelait Jeanne; c'est tout ce que nous savons d'elle. Mais qu'importent ces détails? La vie âe Yillehardouin n'a pour nous d'intérêt que du jour où il entre vraiment dans l'histoire.
Le comte de Champagne, dont il était vassal et grand officier, était un des plus hauts feudataires de la couronne de France. Il pouvait, dit-on, lever sur ses terres jusqu'à 2,200 chevaliers. Sous un seigneur si puissant, la dignité toute militaire de maréchal conférait un commandement d'une réelle importance. Comment Geoffroy l'avait-il acquise? nous l'ignorons. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il laméritait. On le voit par la bravoure, l'intelligence, la fermeté qu'il déploya dans la quatrième croisade et dont évidemment il avait dû donner dès sa jeunesse des preuves éclatantes. Nous pouvons supposer, d'autre part, que,
s'il préférait à tout le métier des armes, il avait appris de bonne heure à ne pas dédaigner les plaisirs de l'esprit. Il tenait sans doute honorablement sa place dans cette cour brillante et lettrée de Champagne où la comtesse Marie (1) attirait les trouvères les plus illustres et favorisait le génie fécond de Ghrestien de Troyes. Villehardouin s'étudia-t-il à bien dire ? Nous ne savons. Mais il fut sans nul doute un des hommes les mieux emparlés de son temps (pour employer un de ses mots). Et comme, avec cela, ni la finesse ni la réserve ne lui manquaient, il eut la réputation d'un diplomate et la justifia. A partir de 1197, le comte Thibaut III, qui venait de succéder à son frère Henri II et qui n'avait que vingt-deux ans, lui donna toute sa confiance. C'est ainsi qu'en 1198 il l'envoya porter son hommage féodal au roi Philippe-Auguste et que, l'année d'après, il le consulta sur le douaire qu'il avait à assigner à sa femme Blanche de Navarre. Mais c'est principalement lorsque la croisade, prêchée au nom du pape Innocent III, entraîna vers l'Orient la noblesse de Champagne et de presque toute la France, qu'il témoigna au maréchal l'estime qu'il avait pour ses talents.
(1) Fille du roi de France Louis VII et d'Eléonore d'Aquitaine (qui eut pour second mari Henri Plantagenet, roi d'Angleterre). Elle tenait de sa mère un goût très vif pour la poésie.
Quand les hauts barons sur la tête desquels reposait le sort de l'expédition eurent résolu de s'en remettre à six hommes de confiance des préparatifs et négociations que comportait cette entreprise, Villehardouin fut au nombre de ces délégués. Au commencement de 1201, il se rendit en leur compagnie à Venise, pour traiter avec la Seigneurie du transport des croisés en Egypte. Après de longs pourparlers avec le doge Dandolo et avec les Conseils de la République, le peuple fut convoqué dans l'église de Saint-Marc pour entendre les demandes des Français, et c'est le maréchal qui « moustra la « parole par Tacort et par la volonté as autres mes- « sages », c'est-à-dire qui prit la parole par l'accord et par la volonté des autres messagers.
La convention faite, l'ambassade se hâta de retourner en France. Elle y arriva juste pour voir mourir le comte Thibaut, que les croisés s'étaient choisi pour chef suprême.
« Tant chevaucha Joffrois... lisons-nous dans notre chronique, que il vint à Troies en Ghampaigne, et trova son seignor le conte Thibaut malade et deshaitié; et si
fu mult liez desavenue Il dist qu'il chevauchéroit,
ce qu'il n'avoit pieça fait; et leva sus et chevalcha. Alas ! con granz domages! car onques puis ne chevaucha que celé foiz.... Ensi moru li cuens; et fu uns des homes del
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monde qui fist plus belle fin... Del duel ne convient mie à parier qui illuec fu faiz ; que onques plus granz ne fu faiz por home ; et il le dut bien estre, car onques hom de son aage ne fu plus amés de ses homes ne de l'autre gent... » (Villehardouin, chap. 7) (1).
Traduction. « Geoffroy chevaucha tant qu'il vint à Troyes en Champagne, et trouva son seigneur le comte Thibaut malade et languissant; et pourtant il fut bien joyeux de sa venue... 11 dit qu'il chevaucherait, ce qu'il n'avait fait depuis longtemps; et il se leva et il chevaucha. Hélas ! quel grand dommage! Car jamais depuis il ne chevaucha que cette fois.... Ainsi mourut le comte; et il fut un des hommes du monde qui firent la plus belle fin... Du deuil qui là fut fait il ne convient pas de parler; car jamais plus grand ne fut fait pour un homme; et cela dut bien être, car jamais homme de son âge ne fut plus aimé de ses hommes ni des autres gens... »
Quelque cruelle que fût cette perte,, elle n'était pas pour décourager Villehardouin. Aussi le voyonsnous presque aussitôt se mettre en campagne pour procurer à la croisade un nouveau chef. C'est sur sa proposition qu'au mois d'août 1201 les barons décernent le commandement à Boniface, marquis de Montferrat, dont il est déjà sans doute le confident et dont il sera jusqu'à la fin l'auxiliaire le plus dévoué. Enfin les derniers préparatifs étant terminés,
(1) Dans cette étude sur Villehardouin, les numéro? des cliapitre3 seront toujours indiqués d'après l'édition de "Wailly.
le maréchal met ordre à ses affaires, fait des dons à divers établissements religieux, laisse en France, où il ne reviendra jamais, sa femme, ses deux filles, ses deux fils, Erard et Geoffroy, et part, au printemps de 1202, pour le rendez-vous de Venise.
Là les complications commencent. Une bonne partie des croisés (pour les raisons que l'on verra plus loin) ont pris des directions différentes. Beaucoup, arrivés déjà en Italie, hésitent à aller jusqu'à Yenise. C'est Yillehardouin qu'on charge d'aller les sermonner et qui les ramène. Puis la République, créancière des barons, les mène guerroyer pour son compte à Zara. Et quand ils ont pris cette ville, ce n'est plus en Egypte qu'elle parle de les transporter, c'est à Constantinople, pour renverser un empereur et mettre sur le trône un prince déchu. Nombre de croisés s'étonnent, s'irritent, veulent à tout prix tenir leur vœu, s'effraient des menaces du pape, qui, sous peine d'excommunication, leur enjoint de ne songer qu'à Jérusalem. Yillehardouin, lui, ne s'effraie de rien, que de la désertion possible des mécontents. Après comme avant l'occupation de Zara, c'est cette éventualité qu'il s'efforce de prévenir. Esprit fort positif, il a renvoyé, sans le dire, aux calendes grecques la délivrance de la Terre sainte. Il est de ceux qui, sans trop balancer, préfèrent la conquête lucra-
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live de Constantinople. Aussi faut-il voir avec quelle énergie, quelle éloquence, quelle indignation même il lutte contre ceux qui veulent ïost dépecier, c'est-àdire qui souhaitent la dispersion de l'armée. Il pleure au besoin et se jette à leurs pieds pour les empêcher de partir. Et comme, tant bien que mal, il réussit, il voit dans son succès une preuve manifeste que le ciel est pour lui.
« Or poez savoir, seignor, dit-il quelque part, que se « Diex ne amast ceste ost, qu'ele ne peust mie tenir « ensemble, à ce que tant de gent li queroient mal. » (Ch. 22.)
Traduction. « Or, vous pouvez savoir, seigneurs, que si Dieu n'eût aimé cette armée, elle n'eût pu tenir ensemble, alors que tant de gens lui voulaient mal. »
Les croisés arrivent enfin devant Constantinople (juin 1203). Si le maréchal de Champagne a pris tant de peine pour les y conduire, il est juste de reconnaître qu'il ne s'épargne pas quand il s'agit d'y entrer. Il est de tous les combats, de tous les assauts ; et quand cette poignée d'aventuriers, dont il est, a triomphé, quand l'empereur Alexis est en fuite, quand Isaac l'aveugle est replacé sur le trône, c'est Villehardouin qui vient au nom des vainqueurs sommer ce dernier d'accepter les âpres conditions déjà dictées par eux à son jeune fils.
« Par l'acort as autres messages, raconte-t-il, mostra Joflrois de Ville-Hardoin li mareschaus deChampaigne la parole, et distà Tempereor Sursac : Sire, tu vois le servise que nos avons fait à ton fil, et con bien nos li avons sa convenance tenue. Ne il ne puet caiens entrer tros= quesadonc qu'il ara fait nostre créant des convenz qu'il nos ha; et à toi mande, comme tes fîlz, que tu nosasseures la convenance en tel forme et en tel manière con il nos a fait. — Quelx est la convenance ? fait l'empereres. — Telx com je vos dirai, respont li messagiers... » (Ch. 39.)
Traduction. « Par l'accord des autres messagers, Geoffroy de Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, prit la parole et dit à l'empereur Isaac : « Sire, tu vois le service que nous avons rendu à ton fils et comme nous lui avons bien tenu notre convention. Mais il ne peut entrer ici jusqu'à ce qu'il nous ait donné garantie pour les conventions qu'il nous a faites ; et il te mande, comme ton fils, que tu confirmes la convention en telle forme et en telle manière qu'il nous l'a faite. — Quelle est la convention? fait l'empereur. — Telle que je vous dirai, répond le messager. »
Un peu plus tard,, Isaac ni son fils ne tenant leurs engagements, les baronsn'hésitentpas à leur envoyer, suivant la mode féodale, un défi de guerre, et le maréchal de Champagne va, lui troisième, leur porter cette hautaine déclaration au milieu de leur palais et en face de leurs courtisans. Il est sur le point d'être mis en pièces et ne nous dissimule pas qu'il lui tardait d'être rentré au camp.
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i Li bruiz lut inultgranz par là dedenz ; et li message s'en tornent et vienent à la porte et montent sor les chevaus. Quant il furent defors la porte, n'i ot celui qui ne fustmult liez ; et ne fumie granz mervoille, que il erent mult de grant péril esehampé ; que mult se tint à pou que il ne furent tuit mort ou pris... » (Gh. 47.)
Traduction . « Le bruit fut bien grand par là dedans ; et les messagers s'en retournent et viennent à la porte et montent sur leurs chevaux. Quand ils furent hors de la porte, il n'y en eut pas un qui ne fût bien joyeux ; et ce ne fut pas grande merveille, car ils étaient échappés de bien grand péril ; et il tint à bien peu qu'ils ne fussent tous tués ou pris... »
Bientôt la guerre recommence. Les deux souverains sont renversés par un usurpateur, elles croisés, las de se battre pour les autres, décident qu'après avoir triomphé de ce personnage, ils s'empareront de l'empire et se le partageront comme un butin légitime. Villehardouin n'est sans doute pas des derniers à conseiller cette solution. Aussi, après la prise et le sac de Constantinople (avril 1204), est-il des mieux pourvus parmi les vainqueurs. Il est Maréchal do Romanie, reçoit en fiefs deux villes importantes, Trajanople et Macra, sans compter la riche abbaye de Véra, et tient une des premières places à la cour de Baudouin de Flandre, que les croisés ont proclamé empereur.
C'est à lui qu'on a recours dans toutes les circonstances difficiles. Quand Boniface de Montferrat, qui ne peut pardonner au nouveau César la préférence dont il a été l'objet, se révolte contre lui, c'est Geoffroy que l'on charge d'apaiser les deux adversaires et qui parvient à les réconcilier. La diplomatie ne lui fait pas, du reste, oublier les combats. En avril 1205, le soir du débastre d'Andrinople , l'empereur étant défait et pris, l'armée paraissant perdue, un seul homme, Villehardouin, montre du sang-froid et relève les courages.
« Sire, dit-il au vieux Dandolo, vos véez la mésaventure qui nos est avenue : perdu avons l'empereor Baudoin et le conte Loeys, et lo plus de nostre gent, et de la meillor. Or pensons del remanant garir ; que se Dieu n'en prent pitiez, nos sommes pardu... » (Ch. 82.)
Traduction. « Sire, vous voyez la mésaventure qui nous est advenue; nous avons perdu l'empereur Baudouin et le comte Louis, et la plupart de nos gens, et des meilleurs. Or pensons à sauver le reste ; car si la pitié n'en prend à Dieu, nous sommes perdus. »
Tl prend aussitôt le commandement et, sans se laisser entamer par l'ennemi, dirige fièrement la retraite, à travers des populations insurgées, d'Andrinople à Rodosto. L'armée , grâce à lui, peut se reconstituer. Aussi l'empereur Henri, frère et succès-
seur de Baudouin, n'aura-t-il garde de négliger ou de mécontenter un pareil serviteur. L'autorité du maréchal de Romanie, attestée par un historien grec de cette époque, ne fait que croître sous ce nouveau prince. Villehardouin le suit ouïe précède dans toutes ses expéditions terrestres ou navales, fait face aux Balkans, à l'Asie mineure, se multiplie. À l'occasion, du reste, il redevient diplomate. Si, vers la fin de 4206, Boniface de Montferratse rapproche de Henri au point de lui offrir sa fille en mariage, son ancien confident n'est sans doute pas étrangerà cette affaire. On est d'autant plus fondé aie croire que nous le voyons, dans les premiers jours de 1207, chargé d'aller chercher la fiancée de l'empereur pour la lui conduire et que, peu de temps après, il reçoit en don de Boniface l'importante ville de Messinople.
A partir de cette époque, la trace de Villehardouin commence à s'effacer dans l'histoire. Après l'avoir perdu de vue pendant une année, nous le retrouvons en 1208 guerroyant contre les Bulgares avec son souverain, qui paraît ne rien décider d'important sans le consulter. Le chroniqueur Henri de Yalenciennes nous le représente au moment d'en venir aux mains, haranguant ses compagnons d'armes, auxquels il promet que leur âme ira toute fleurie au pa-
radis et leur recommandant, en vrai Français, de ne pas attendre qu'on les attaque, mais de prendre euxmêmes l'offensive. Un peu plus tard, pendant que l'empereur se dirige vers Salonique et vers la Grèce, le maréchal garde Constantinople. Puis tout à coup il disparaît à nos yeux, et cette vie, si occupée, qui a dû l'être jusqu'à la fin, se termine dans l'ombre et le mystère.
Tout ce que Ton sait de ses dernières années, c'est qu'il n'avait point oublié la France, qu'il multipliait ses dons aux églises, aux monastères de Champagne, et qu'il donnait de loin des conseils affectueux à la veuve du comte Thibaut III. On peut affirmer, d'après une lettre du pape Innocent III, qu'il vivait encore à la fin de 1212. Mais il était mort l'année suivante, puisque son fils aîné, Erard, portait en 1213 le titre patrimonial de seigneur de Villehardouin. Depuis son départ pour la croisade, il n'avait jamais revu son pays. Sa descendance y vécut assez obscurément et s'y éteignit au quatorzième siècle. Sa race dut, il est vrai, un éclat passager à son neveu Geoffroy, aventurier hardi qui conquit la Morée et fit souche de princes (1). Mais la postérité masculine
(1) Voir sur ce personnage et ses descendants la Chronique de Morée, dans la Collection des Chroniques nationales françaises, publiée par Buchon.
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de ce dernier disparut aussi de bonne heure. C'est le petit livre du maréchal qui a sauvé de l'oubli le nom de Yillehardouin.