CHAPITRE III
V1LLEHARD0U1N (siflte). — ANALYSE DE SON LIVRE.
C'est sans doute de 1207 à 1213 que Villehardouin, dans les moments de loisir que lui laissaient la guerre et les affaires, composa ses Mémoires. On pourrait donner simplement ce titre à son ouvrage, plutôt que celui de Conquête de Constantinople, sous lequel on le désigne d'ordinaire. Il n'y raconte guère que les événements auxquels il a pris part ou dont il a été témoin. L'écrivit-il lui-même ? On pourrait en douter, car il dit quelque part qu'il le dicta. Mais ce mot n'avait pas de son temps le sens précis qu'il a de nos jours. Ailleurs il se nomme comme Fauteur « qui cesteovre trata » (qui cette œuvre traita). Cette chronique est donc de lui, pour le fond et pour la forme, S'il se réfère parfois pour certains détails à ce qu'il appelle a li livres », c'est sans doute à quelque mémento ou à quelque journal militaire, comme en rédigeaient les officiers d'armes ou poursuivants d'armes, sorte d'historiographes à gages qui sui-
vaient les rois ou les grands seigneurs à la guerre pour prendre note des moindres incidents de la campagne.
Le récit nerveux, coloré, plein de fajts, que nous allons analyser, fut dès le treizième siècle apprécié à sa valeur. On lut Villehardouin, on en multiplia les copies. Mais chaque génération, en transmettant son œuvre à Ja suivante, eut le tort de cherchera la rajeunir. On en défigurait le texte sous couleur de lerendre compréhensible. Un gentilhomme Irançais, Yigénère, l'imprima, pour la première fois, en 1585. Depuis, les éditions de Villehardouin se sont multipliées— ens'améliorant. Grâce aux savantes recherches de Du Cange (1) au xvne siècle, de Brial, de Paulin Paris, de Buchon et surtout de Natalis de Wailly au xixe siècle (2), le plus ancien monument de notre prose historique a recouvré, avec sa correction primitive, sa sévère beauté.
(1) Cetérudit donna en 1657 , sous le titre d 'Histoire de V Empire de Constantinople sous les empereurs françois (Paris, 1 vol. in-i'ol.), une édition de Villehardouin accompagnée d'une traduction, de très savants commentaires et d'une étude historique foit étendue sur les empereurs français de Constantinople.
(2) Les éditions modernes de Villehardouin sont celles de de Brial (1822, dans le t. xxil du Recveil des historiens de France), de Paulin Paris (1838), de Buchon (1840) et de Natalis de Wailly (1872, 1874, 1 vol. gr. in-8°). Cette dernière, tant pour la pureté du texte que pour l'exactitude de la traduction, est de beaucoup la meilleure.
A vrai dire, ce livre semble n'avoir ni commencement ni fin. Yillehardouin ne se piquait point de composer suivant les règles de l'art. Il n'y achez lui nipréfaceni conclusion. Il n'y a même pas de plan. Je ne dis point qu'il n'y ait point une certaine habileté voulue dans l'enchaînement des faits et dans la manière dont ils sont présentés. J'en donnerai plus loin la preuve. Pour le moment, laissons-nous simplement aller au courant de cette narration si précise dans sa gaucherie, si dramatique dans sa simplicité.
Nous sommes à la fin du xne siècle. « Lïapostoile de Borne », le pape Innocent III, qui, depuis son avènement, n'a qu'une idée fixe, reprendre Jérusalem aux Infidèles, fait prêcher une croisade dans toute la chrétienté. Ce sera la quatrième (1). La France s'émeut à la voix inspirée de Foulques, le vieux curé de Neuilly. Les comtes de Champagne, de Blois, de Flandre, de Saint-Pol, jeunes, ardents, ambitieux, font vœu de délivrer la Terre-Saint?e. Derrière eux, en troupes serrées, la noblesse s'enrôle. Mais comment se rendre en Orient ? Traverser l'Allemagne et l'empire grec est chose peu sûre; les premières croisades l'ont prouvé. Reste la voie de mer. Mais il faut une flotte. Où la prendre?
(1) Les trois premières avaient eu lieu en 1096, en 1147 et enll89.
C'est alors qu'après de longs pourparlers les trois grands comtes (Champagne, Flandre, Blois), qui sont les chefs suprêmes de l'entreprise, remettent leurs pleins pouvoirs à six gentilshommes qui décident d'aller demander à Venise des moyens de transport. Geoffroy de Yillehardouin, son cousin Miles le Brébant etConon deBéthune,que sa rudesse féodale n'empêche pas d'être un fin poète et l'homme le mieux emparlé de son temps, sont les principaux membres de cette ambassade, qui arrive à Venise au mois de février 1201.
« Sire, disent-ils au vieux doge, Henri Dandolo, nos somes à toi venu de par les hais barons de France qui ont priz le sine de la croiz, por la honte Jesu-Crist vengier et por Jérusalem reconquerre, se Diex le vuelt soffrir. Et porce que il sevent que nule genz n'ont si grant pooir d'aus aidier con vos et la vostre genz, vos prient por dieu que vos aiez pitié de la terre d'oltremer, et de la honte Jesu-Crist, et que vos veuilliez mettre paine cornent il puissent avoir navie et estoire. » (Gh. 4.)
Traduction. «Sire, noussommesvenusàtoidelapartdes hauts barons de France qui ont pris le signe de la croix pour venger la honte de Jésus-Christ et reconquérir Jérusalem, si Dieu le veut souffrir. Et parce qu'ils savent que nulles gens n'ont aussi grand pouvoir de les aider que vous et vos gens, ils vous prient que pour Dieu vous ayez pitié de la Terre d'outre-mer et de la honte de Jésus- Christ et que vous vouliez travailler à ce qu'ils puissent avoir vaisseaux de transport et de guerre. »
Dandolo, bien que nonagénaire et presque aveugle, joue serré, fait attendre et, finalement, dicte aux délégués un traité tout à l'avantage de la république. Les croisés devront payer 85,000 marcs (plus de quatre millions de notre monnaie, sans tenir compte de la valeur relative de l'argent) et partager leurs conquêtes avec les Vénitiens. Tout serait bien si, à leur retour, les six députés ne trouvaient pas le comte de Champagne mourant. C'était le chef désigné de la croisade. Après sa fin prématurée (mai 1201), on offre sa succession au duc de Bourgogne, puis au comte de Bar. Tous deux refusent. C'est alors que Yillehardouin met en avant un seigneur italien, Boniface, marquis de Montferrat, qu'on accepte et qui ne décline pas le commandement (août-septembre).
Plusieurs mois se passent. Arrive le printemps de 4202. C'est le moment où les pèlerins sont attendus à Venise. Mais une scission s'est produite. Beaucoup se dirigent vers Marseille, vers l'Italie du sud, vers Gibraltar. Le comte Louis de Blois lui-même hésite et ne se laisse qu'à grand'peine conduire à Venise. Là, que de déboires pour les croisés ! Comme ils doivent encore 34,000 marcs, on les tient internés dans une petite île et l'on finit par leur proposer un marché singulier. En retour d'un délai pour se libé-
rer, qu'ils aillent en Dalmatie reprendre Zara, ancienne possession de la République, qui s'est donnée au roi de Hongrie. Naturellement ils commencent par refuser. Mais il faut bien sortir de l'impasse. Puis, un jour, Dandolo réunit le peuple, déclare qu'il prend la croix. Comment ne pas faire quelque chose pour lui?
« Mult ot illuec grant pitié del pueple de la terre et des pèlerins, dit Yillehardouin, et mainte lerme plorée, porce que cil prodom aust si grant ochoison de remanoir ; car viels hom ère ; et si avoit les ialz en la teste biaus, et si n'en véoit gote ; que perdue avoit la veue par une plaie qu'il ot el chief. Mult parère de grant cuer... » (Gh. 14.)
Traduction. «... Bien grande fut alors la pitié du peuple de la terre et des pèlerins, et mainte larme fut versée, parce que ce prud'homme aurait eu si grande raison de restercar c'était un vieil homme ; et il avait les yeux du visage beaux, et pourtant il n'en voyait goutte ; car il avait perdu la vue par une plaie qu'il eut à la tête. Il était de bien grand cœur.,... »
On part dcnc pour Zara. La ville est prise, malgré le mauvais vouloir d'une partie des croisés. On hiverne en Dalmatie. C'est alors qu'arrive la double ambassade du prince Alexis Comnène et de son beau-frère le roi des Romains , Philippe de
Souabe (1). Cet Alexis, dont le père, Isaac, a été renversé par son frère, qui lui a fait crever les yeux et le retient prisonnier, propose aux croisés d'aller rétablir le souverain déchu. Les promesses les plus séduisantes (réunion des deux églises grecque et latine, argent, coopération à la croisade) sont prodiguées en son nom. Mais il y a dans l'armée un parti qui commencé à trouver, avec le pape, que les pèlerins se sont assez attardés en route et ne doivent plus songer qu'à Jérusalem. Les chefs n'en tiennent compte et signent le traité. Aussitôt la désertion recommence. Simon de Montfort(2), l'abbé de Yaux- Cernay, bien d'autres encore se détachent de ïost. Boniface et ses amis font mettre à la voile. Mais, arrivés à Gorfou, ils sont sur le point d'être abandonnés par la majorité de l'armée. Il faut aller trouver les mutins. Le marquis et les comtes se décident às'humilier.
« Ensi fu li consels acordez ; et alerent tuit ensemble en une valée où cil tenoient lor parlement, et menèrent
(1) On appelait roi des Komains le chef désigné du saint Empire romain germanique ; on ne lui donnait le titre d'Empereur que lorsqu'il avait été reconnu et sacré par le pape. Philippe de Souabe était fils de l'empereur Frédéric Ier (Barberousse) et frère de l'empereur Henri VI. Il représentait la maison de Hohenstaufen, depuis longtemps en lutte avec la cour de Rome.
(2) Qui devait plus tard acquérir une si effroyable célébrité dans la croisade contre les Albigeois.
avec als le fil l'empereor de Gostantinople, et toz les evesques et toz les abez de l'ost. Et cum il vindrent là, si descendirent à pié. Et cil, cum il les virent, si descendirent de lor chevaus et alerent encontre. Et li baron lor chéirent as piez, muît plorant; et disrent que il ne se movroienttresque cil aroient créante' que il ne se movroient d'els... » (Ch. 24.)
Traduction, g Ainsi fut arrêté le conseil ; et ils allèrent tous ensemble en une vallée où ceux-là tenaientleur parlement, et menèrent avec eux le fils de l'empereur de Gonstantinople et tous les évêques et tous les abbés de l'armée. Et quand ils arrivèrent là, ils se mirent à pied. Et quand ceux-là les virent, ils descendirent de leurs chevaux et vinrent à leur rencontre. Et les barons tombèrent à leurs pieds, pleurant beaucoup; et dirent qu'ils n'en bougeraient jusqu'à ce que les autres eussent promis qu'ils ne les quitteraient pas. »
Les dissidents finissent par se laisser toucher et consentent enfin à l'expédition de Gonstantinople, à condition qu'on ne les retiendra pas au delà de la Saint-Michel (fin de septembre). La grande aventure sera tentée. La flotte quitte Corfou et, la veille delà Saint-Jean (23 juin), elle vient mouiller à trois lieues de l'immense capitale.
Rien n'égale l'audace de cette poignée d'hommes qui, délibérément, vont assaillir une ville de quatre cent mille âmes, que ses murailles etla mer semblent garantir contre toute attaque. Rien, si ce n'est peut-
être la platitude et la lâcheté de leurs adversaires. L'usurpateur (du nom d'Alexis, comme son neveu) commence à trembler et leur fait offrir de l'argent et des vivres, pour quitter la terre.
« En sa terre il ne sont mie entré, répondent-ils à son envoyé, quar il la tient à tort et à pechié, contre Dieu et contre raison... S'il voloit à la merci son nevou venir, et li rendoit la corone et l'empire, nos li proieriens que il li pardonast et li donast tant que il peust vivre richement. Et se vos por cestui message n'i revenez altre foiz, ne soiez si hardiz que vos plus i revegniez... » (Ch. 29.)
Traduction. « En sa terre ils ne sont pas entrés, car il la tientàtortet à péché, contre Dieu et contre raison... Mais s'il voulait venir à la merci de son neveu, et lui rendait la couronne et l'empire, nous le prierions qu'il lui pardonnât et lui donnât assez pour qu'il pût vivre richement. Et si ce n'est pas pour un tel message que vous revenez une autre fois, ne soyez pas si hardis que de revenir encore. »
L'usurpateur doit bien prendre le parti de se défendre. Déjà les Francs ont passé le bras Saint- Georges (1). Bientôt ils emportent d'assaut la tour de Galata, rompent la chaîne qui fermait l'entrée du port. Divisés en sept corps, dont trois devront garder leur camp, ils viennent, en vue môme du palais de Blaquerne(2), tenter l'escaladedeConstantinople. Quinze
(1) Le canal de Constantinople.
(2) Résidence ordinaire de l'Empereur.
d'entre eux arrivent au sommet des murailles, sans pouvoir s'y maintenir. Pendant ce temps, la flotte vénitienne, rangée sur une seule ligne, attaque la ville par la mer. Il n'est pas jusqu'au vieux Dandolo, presque centenaire, qui ne veuille férir un bon coup d'épée.
«Or porroiz oïr estrange proesce; que li dux de Venise, qui vialz home ère et gote ne véoit, fu toz armez, el chief de la soe galie, et ot le gonfanon saint Marc pardevant lui; et escrioit as suens que il le meissent à terre, ou se ce non il feroit justise de lor cors. Et il si firent; que la galie prent terre, et il saillent fors; si portent le confanon saint Marc par devant lui à la guerre. Et quant li Venisien voient le confanon saint Marc à la terre...., si se tint chascuns à honi, et vont à la terre tuit, qui ainz ainz, qui mielz mielz. Lors veissiez assaut grant et merveillox; et ce tesmoigne Joffrois de Ville-Harduin li mareschaus de Champaigne, qui ceste ovre traita, que plus de quarante li distrent por vérité que il virent le confanon saint Marc de Venise en une des tors, et mie ne sorent qui l'i porta. » (Ch. 36.)
Traduction. « Or vous pourrez ouïr une étrange prouesse; car le doge de Venise, qui était vieil homme et ne voyait goutte, était tout armé en tête de sa galère, et il avait le gonfalon de Saint-Marc par-devant lui; et il criait aux siens qu'ils le missent à terre, ou sinon qu'il en ferait justice sur leurs corps. Et ainsi firent-ils; car la galère prend terre, et ils sautent dehors; et ils portent le gonfalon de Saint-Marc à terre par-devant lui. Et quand
les Vénitiens voient le gonfalon de Saint-Marc à terre. . alors chacun se tient pour honni, et tous vont à terre, au plus vite et à qui mieux mieux. Alors vous eussiez vu un assaut grand et merveilleux ; et ce que témoigne Geoffroy de Villehardouin, le maréchal de Champagne, qui fit cette œuvre, c'est que plus de quarante lui dirent en vérité qu'ils virent le gonfalon de Saint-Marc de Venise sur une des tours, et qu'ils ne surent point qui l'y porta. »
A la suite de ce furieux combat, vingt-cinq tours restent au pouvoir des Vénitiens, qui commencent à incendier la ville. L'Empereur, après un simulacre de sortie, entasse ses trésors sur un navire et prend la fuite. Aussitôt, dans la nuit du 17 au 18 juillet, une révolution de palais replace sur le trône Isaac l'aveugle. Les Francs lui imposent son fils comme associé, exigent de lui qu'il ratifie le traité qu'ils ont conclu avec eux et mettent, on peut le dire, l'Empire en coupe réglée.
Villehardouin trouve tout simple que lui et ses compagnons d'armes, après avoir été à la peine, soient à l'honneur, c'est-à-dire au profit. Aussi la volte-face du jeune Alexis qui, après les avoir suppliés de rester pour le défendre contre ses sujets, affecte de prendre contre eux le parti de ces derniers, l'exaspérera-t-il, comme tous los croisés. Les deux empereurs ne paient plus : on se paiera soi-
VILLEIIARDOUIN. — ANALYSE DE SON LTVRE. 57
même et, vers la fin de 1 203, les alliés de la veille se feront sur terre et sur mer une guerre sans merci.
Si les croisés ss jugent absolument déliés envers Isaac, aussi bien qu'envers son fils, ce n'est pas apparemment pour se montrer plus accommodants à l'égard de l'ambitieux Murzuphle qui, en janvier 1204, renverse et fait périr l'un et l'autre, s'empare du trône et menace les Francs d'une complète extermination. Ils prennent cette fois le parti d'en finir avec un gouvernement qu'ils méprisent. A eux l'Empire, à eux les provinces qu'ils se partageront, à eux l'or et l'argent des palais, à eux les relique? des églises. N'ont-ils pas bien gagné tout cela? Aussi, leur convention faite, les voyons-nous se ruer avec un entrain facile à comprendre, à un nouvel assaut. Repoussés vigoureusement, ils reviennent à la charge trois jours après (12 avril 1204). Cette fois rien ne peut les arrêter. Murzuphle prend la fuite. Le meurtre, l'incendie et toutes les brutalités de la victoire sont déchaînés sans obstacle sur la malheureuse capitale
« Lors veissîez Grifons abatre, et chevaus gaaigner et palefroiz, et muls et mules, et autres avois Là ot tant de morz et des navrez qu'il n'en ère ne fin ne mesure... Et vespre iere jàbas ; et furent cil de l'ost lassé de la bataille
et de l'ocision... En celle nuit, devers la herberge Boniface le marchis de Montferrat, ne sai quex gens qui cremoient les Grez qu'i nés assaillissent, mistrent le feu entr'aus et les Grex. Et la ville comence à esprendre et à alumer mult durement ; et ardi toie côle nuit et l'endemain troques al vespre. Et ce fu li tiers feus qui fu en Constantinoble dès que li Franc vindrent el pais; et plus ot arses maisons qu'il n'ait es trois plus grandz citez del roialme de France... Et fu si granz le gaienz faiz que nus ne vos en sauroit din la fin, d'or et d'argent, et de vasselement et de pierres précieuses, et de samiz et de dras de soie, et de robes vaires et grises et hermines, et toz les chiers avoirs qui onques furent trové en terre. Et bien tesmoigne JofTrois de Vile-Hardoin li mareschaus de Champaigne, à son escient par verte que puis que li siècles fu estorez, ne fu tant gaainié en une vile. » (Ch. 53.)
Traduction. « Alors vous eussiez vu abattre les Grecs, et prendre chevaux et palefrois, et mulets et mules, et autre butin. 11 y eut là tant de morts et de blesse's que c'était sans fin ni mesure. . . On e'tait au soir et déjà tard, et ceux de l'armée étaient las de se battre et d'occire... En cette nuit, vers le camp de Boniface, marquis de Montferrat, je ne sais quelles gens qui craignaient que les Grecs ne les attaquassent, mirent le feu entre eux et les Grecs. Et la ville commence à prendre et à flamber bien fort ; et elle brûla toute cette nuit et le lendemain jusqu'au soir. Ce fut le troisième feu qu'il y eut à Gonstantinople depuis que les Francs vinrent au pays ; et il y eut plus de maisons brûlées qu'il n'y en a dans les trois plus grandes cités du royaume de France. Et le butin fut si grand, que nul ne vous en saurait dire le compte, d'or et d'argent,
de vaisselle et de pierres précieuses, de satin et de draps de soie, et d'habillements de vair et de gris et d'hermines, et de tous les riches butins qui furent jamais trouvés sur terre. Et bien témoigne Geoffroy de YilJehardouin, le maréchal de Champagne, à son escient et en vérité, que depuis que le monde fut créé, il n'en fut tant gagné en une ville. »
Après cette orgie de pillage vient la répartition du butin qui est faite tant bien que mal entre les vainqueurs, non sans fraude de la part de beaucoup d'entre eux. Puis douze électeurs choisis par les croisés, six Vénitiens et six Français, sont chargés d'élire un nouvel Empereur. La majorité désigne Baudouin, comte de Flandre. Il aura le quart delà capitale, le quart des terres. Le reste, en deux portions égales, sera attribué aux Français et aux Vénitiens. La féodalité, avec sa hiérarchie, ses obligations, ses tendances anarchiques, s'établit de toutes pièces dans le monde byzantin. Le comte de Blois devient duc de Nicée, Renier de Trit duc de Philippopoli Othon de la Roche duc d'Athènes. Boniface de Montferrat, compétiteur malheureux de Baudouin à l'empire, obtient en dédommagement le royaume de Thessalonique.
C'est à ce remuant personnage que le nouveau souverain sera redevable de ses premières tribula-
tions. Boniface, très aigri contre Baudouin qui, de son côté, se méfie de lui, veut lui interdire l'entrée de son fief; le prince s'entête à y entrer. La guerre résulte de ce conflit. Ce n'est pas sans peine que le doge, le comte de Blois et les autres barons, par l'entremise de Villehardouin, parviennent à réconcilier les deux adversaires.
A ce moment (vers la fin de 1204), il semble que l'empire latin de Constantinoplc doive prospérer. Murzuphle, fait prisonnier, a été précipité du haut d'une colonne, à la vue du peuple. L'usurpateur Alexis est envoyé en captivité. Une foule de croisés, qui avaient gagné directement la Terre-Sainte, en reviennent pour prendre part à la curée. Quelquesuns, comme Geoffroy de Villehardouin, neveu de notre historien, se jettent sans façon sur les provinces qu'ils trouvent à leur convenance et s'y taillent des principautés à grands coups d'épée. Mais l'égoïsme et la cupidité de tous ces tyranneaux, qui s isolentle plus possible et poussent à bout la patience des vaincus, perdront le nouvel empire.
« Quant chascuns sot assener à sa terre, la covoitise del monde, qui tant aura mal fait, nés laissa estre en paix ; ainz comença ehascuns à faire mal en sa terre, li uns plus et li autre mains; et li Grieu les commencierent à haïr et à porter malvais cuer. » (Gh. 67.)
Traduction. « Quand chacun put aller à sa terre, la convoitise du monde, qui aura tant fait de mal, ne les laissa pas être en paix, mais chacun commença à faire mal en sa terre, l'un plus et l'autre moins; et les Grecs commencèrent à les haïr et à nourrir de mauvaises pensées.
Déjà un prince allié aux Comnènes , Théodore Lascaris, retiré en Asie-Mineure, avait donné l'exemple de la résistance aux Latins. Pendant que les principales forces de Baudouin sont occupées contre lui, les Grecs d'Europe se soulèvent de toutes parts , courent sus aux Francs, massacrent ceux qu'ils peuvent surprendre et appellent à leur aide Joannis, roi chrétien, mais demi sauvage, des Bulgares, qui accourt avec ses hordes féroces et met toute la Romanie à feu et à sang. C'est en le combattant devant Andrinople, le 14 avril 1205, que l'Empereur est vaincu et fait prisonnier. Après cette journée funeste, les quelques centaines d'hommes d'armes qui restent sous les ordres de Dandolo et de Villehardouin regagnent péniblement, sous la direction de ce dernier, les côtes de la Propontide. Henri, frère de Baudouin, est élu régent. Mais tous ses efforts ne peuvent empêcher les Bulgares d'arriver jusqu'aux abords de Gonstantinople. L'empire ne consiste plus guère qu'en une capitale. Amis ou
ennemis, personne ne trouve plus grâce devant Joannis.
A partir de cet endroit, l'ouvrage de Villehardouin n'est plus qu'une suite de petits récits militaires où, au milieu des marches et des contremarches, des sièges, des escalades et des surprises, on distingue cependant une idée générale. C'est que les Grecs d'Europe, si horriblement traités par leur allié, tendent à se rapprocher des Latins. Un des leurs, Branas, qui a épousé une Française (1), traite même avec Henri, que la mort de son frère vient de faire empereur (1206) . Les villes ferment leurs portes aux Bulgares. Joannis, poursuivi, n'ose livrer bataille. On lui enlève même vingt mille prisonniers, qu'il emmenait de Dimotica. Il ne lui reste plus qu'à s'entendre avec Lascaris, dételle sorte que l'empereur et les siens soient pris entre deux feux.
C'est ce qu'il fait et ce qui lui permet de reparaître devant iVndrinople, tandis que son allié harcèle, sur la côte asiatique, les petites places de la Propontide. Mais Henri et ses lieutenants se multiplient et finissent par contraindre Lascaris à conclure une longue trêve. Dès lors l'empereur pourra
(1) Agnès, sœur de Phi lippe- Auguste, veuve de l'empereur Alexis II et de l'usurpateur Andronic.
se retourner contre le Bulgare, et la fortune semble vouloir lui sourire.
Depuis quelque temps, d'ailleurs, sa puissance et ses chances de succès se sont accrues par une alliance précieuse. Le plus redoutable et le moins docile de ses vassaux, Boniface de Montferrat, las sans doute de l'isolement où il a paru jusque-là vouloir se renfermer, et menacé, lui aussi, par Joannis, a pris le parti d'offrir à son suzerain un concours sans réserve. Vers la fin de 1206, il lui a fait proposer en mariage sa fille Agnès, qu'il a mandée d'Italie et qui vient d'arriver à Salonique. Henri, après mûre réflexion, a trouvé l'offre avantageuse, et cette union a été célébrée au mois de février 1207.
« Endementiers fa tant del temps passé que li Noels fu passez. Lors vindrent li message le marchis à l'empereor en Constantinoble, et li distrent de par le marchis que il avoit envoie sa fille en galies, à la cité d'Aines. Et lors envoia l'empereres Henri Joffroi le mareschal de Romenie et de Champaigne, et Milon le Braibant, por querre la dame ; et chevauchierent par lors jornées tant que il vindrent à la cité d'Aines. Et troverent la dame, qui mult ère bone et bêle ; et la saluèrent de par lor seignor Henri l'empereorde Gonstantinoble, et l'amenèrent à grant honor en Constantinoble. Et l'esposa l'empereres Henri au mostier Sainte-Sophie... à grant joie et à grant honor ; et portèrent corone ambedui ; et furent les noces haltes et planières el palais de Bouchelion... » (Ch. 106.)
Traduction. « Cependant le temps avait si bien passé que
Noël était passé. Alors vinrent les messagers du marquis
à l'empereur en Gonstantinople, et ils lui dirent de la
part du marquis qu'il avait envoyé sa fille en galère, à
la cité d'Aine. Et alors l'empereur Henri envoya Geoffroy,
le maréchal de Romanie et de Champagne, et Milon le
Brebant, pour quérir la dame ; et ils chevauchèrent dans
leurs journées tant qu^ils vinrent à la cité d'Aine. Et ils
trouvèrent la dame, qui était bien bonne et belle, et la
saluèrent de la part de leur seigneur Henri l'empereur
de Gonstantinople, et l'amenèrent en grande pompe à
Constantinople. VA l'empereur Henri l'épousa à l'église
Sainte-Sophie, en grande joie et en grand honneur ; et
ils portèrent tous deux la couronne, et les noces se firent
superbes et plénières au palais de Bouchelion... »
C'est après ce mariage et le traité signé par Lascaris que l'empereur tourne toutes ses forces contre Joannis. En juin, nous le voyons harceler les Bulgares sur leurs terres, bien au delà d'Andrinople. De retour dans cette ville, qu'il ravitaille et pourvoit de son mieux, il est convié à une entrevue par son beaupère, qui n'a pu jusqu'alors lui rendre l'hommage féodal qu'il lui doit comme roi de Thessalonique et qui désire s'entendre avec lui sur les opérations militaires à entreprendre. La rencontre, fort cordiale, a lieu près de Cypsela, sur les bords de la Maritza.
« Et ensi, dit notre auteur, sejornerent par deuzjors en
cele praerie à mult grant joie et distrent (puisque Diex avoit doné que il pooient venir ensemble) que encore porroient il grever lor anemis. Et en pristrent un parlement, que il seroient à l'issue d'esté, el mois d'octubre, à tôt lor pooir, en lapraerie de la cité d'Andrinople,por hostoier sor le roi de Blaquie. Et ensi départirent mult lié et mult haitïé : li marchis s'en ala à Messinople, etTempereres Henri vers Gonstantinoble... » (Gh. 115.)
Traduction. « Et ils séjournèrent ainsi pendant deux jours en cette prairie avec bien grande joie et dirent (puisque Dieu avait donné qu'ils pussent se réunir) qu'ils pourraient encore maltraiter leurs ennemis. Et ils se donnèrent parole qu'ils seraient à l'issue de l'été, au mois d'octobre, avec leurs forces, en la cité d'Andrinople, pour guerroyer contre le roi de Blaquie. Et ils se séparèrent ainsi bien joyeux et bien dispos : le marquis s'en alla à Messinople et l'empereur Henri vers Constantinople... »
MaisBoniface ne devait pas se trouver au rendezvous. Ses jours étaient comptés, et c'est justement au retour de cette entrevue avec son gendre qu'il allait trouver la mort. A peine arrivé à Messinople, il apprend qu'une horde de Bulgares ravage le pays tout alentour. Il saute à cheval, sans haubert et sans casque, court sus à l'ennemi, le poursuit loin, Irop loin, et tout à coup, blessé à mort, commence à perdre des flots de sang.
« Et quant sa gent virent ce, si se comencierent à esmaier et à desconforter et à mavaisement maintenir. Et cil qui furent entor le marchis le sostindrent, et il
perdit mult de sanc ; si se commença à pasmer. Et quant ses genz virent que il n'auroient nule aïe de lui, si s'escomencierent à esmaier ; et le comencent à laissier. Ensi furent desconfît par ceste mésaventure ; et cil qui remestrent avec lui (et ce fu po) furent mort. Et H marchis Bonifaces de Monferrat ot la teste colpée ; et la gens delà terre envoierent Johannis la teste, et ce fu une des graignors joies que il aust onques. Halas ! con dolorous domages ci ot à l'empereor Henri et à tos les Latins de la terre de Romenie, de tel homme perdre par tel mésaventure, un des meillors barons et des plus larges, et des meillors chevaliers qui fust el remanant dou monde ! Et cest mésaventure avint en l'an de l'incarnation Jésu-Crist mil deus cens et sept anz. » (Ch. 116.)
Traduction. « Et quand ses gens virent cela, ils commencèrent à se troubler et à se décourager, et à se mal tenir. Et ceux qui e'taient autour du marquis le soutinrent, et il perdait beaucoup de sang ; et il commença à se pâmer. Et quand ses gens virent qu'il ne pourrait plus s'aider, ils commencèrent à s'effrayer ; et ils commencent à le laisser. Ainsi furent-ils déconfits par mésaventure, et ceux qui restèrent avec lui (et ils étaient peu) furent tués. Et le marquis Boniface de Montferrat eut la tête coupée. Et les gens de la terre envoyèrent à Johannis la tête, et ce fut une des plus grandes joies qu'il eut jamais. Hélas ! Quel douloureux dommage ce fut à l'empereur Henri et à tous les Latins de la terre de Romanie, de perdre un tel homme par une telle mésaventure, un des meilleurs barons et des plus larges, et des meilleurs chevaliers qui lût dans le reste du monde ! Et cette mésaventure advint en l'an de l'incarnation de Jésus-Christ mil deux cent et sept. »
C'est sur ce tragique incident que Yillehardouin clôt brusquement son œuvre. A-t-il été arrêté à cet endroit par la mort ? Le courage lui a-t-il manqué pour continuer ? S'est-il jugé quitte envers l'histoire, après avoir conté la fin de l'homme qui avait été son bienfaiteur, son ami, et à la cause duquel il s'était dès l'origine si fermement attaché? Nous ne savons. Quoi qu'il en soit, il est bien regrettable que le maréchal de Romanie ne nous ait pas transmis le récit des derniers événements dont il a été témoin. Heureusement ce qui nous reste de lui nous permet de le juger en connaissance de cause. Nous nous sommes borné jusqu'ici à retracer sa vie et à analyser sa chronique. Nous avons maintenant à apprécier l'autorité historique, la moralité et la valeur littéraire de cet ouvrage.