CHAPITRE IV
V1LLEHARD0U1N (suite). — SON AUTORITÉ HISTORIQUE.
L'exactitude est pour l'historien le premier des
devoirs, et il ne saurait le remplir qu'à la condition d'être bien informé. Nul, à coup sûr, n'a pu être plus exact que Yillehardouin. Je dis n'a pu, parce qu'il y a lieu de se demander, on va le voir tout à l'heure, s'il a toujours voulu l'être. Il est certain qu'en ce qui concerne la quatrième croisade, il était mieux en mesure que personne, grâce à sa naissance,, à son rang, à ses relations, aux fonctions diverses qu'il eut à remplir, de tout voir, de tout entendre et de tout révéler à la postérité. Les dessus et les dessous de cette entreprise singulière lui étaient également familiers. Du commencement à la fin il fut, nous l'avons vu, et lui-même s'en vante, de tous les combats et de tous les conseils. Homme de confiance du comte de Champagne et, plus tard, du marquis de Montferrat, chef de l'expédition, haut dignitaire de l'empire sous Baudouin et sous Henri,
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ami personnel du doge Dandolo, militaire de talent, diplomate consommé, il n'a dû rien ignorer, parce qu'on ne pouvait avoir de secrets pour lui. Si donc il a péché dans le récit que nous venons d'analyser, nous avons le droit d'affirmer que ce n'est pas par ignorance.
Nous devons tout d'abord constater qu'en écrivain loyal il n'avance aucun fait qui ne soit rigoureusement vrai. Tous les événements qu'il raconte ont eu lieu tels qu'il les expose. La plupart de ses témoignages sont confirmés par d'autres historiens (1). Les autres ne sont point contestés, et nous sommes fondés à les tenir pour exacts. Sa chronologie est assez précise et n'est point généralement fautive. S'il défigure les noms propres, c'est un travers qui lui est commun avec tous ses contemporains et dont les Français ne se sont guère corrigés, même dans les temps modernes. Si le nom grec Mourzouphlos devient Morchnflex sous sa plume, s'il transforme Isaac en Sursac, Théodore Lascaris en Todres li Ascres, s'il écrit Finepople pour Philippopoli, le Dimot,
(1) Les principales sources à consulter pour contrôler Villehardouin sont la chronique latine de Giinther, moine alsacien qui faisait partie de la quatrième croisade ; — la chronique française de Eobert de Clari, gentilhomme Picard, qui fut un des compagnons d'armes de notre auteur; — les lettres du pape Lnnocent III, — et l'ouvrage de l'historien grec Nicétas.
le Churlo, pour Didymotique et Tzurulum, et Nvples pour Apros, ce ne sont là que des peccadilles» Nous disons bien Ratisbonne au lieu de Regensburg, sans induire pour cela personne en erreur. Il est bien peu des noms de villes cités par notre auteur que nous ne puissions facilement redresser à l'aide d'une carte, et bien peu de ses personnages dont l'identification ne nous soit facile.
Villehardouin n'échappe pas, il est vrai, à un reproche plus grave, qui s'adresse non point à la matérialité de son récit, mais à l'esprit même dans lequel il a conçu et rédigé sa chronique. Une suffit pas à l'historien, pour être inattaquable, de dire la vérilé, et rien que la vérité. Il faut aussi qu'il la dise tout entière. Dire sans fraude une partie de ce que l'on sait et retenir le reste, cela peut être habile et prudent pour qui veut éviter de se compromettre ou n'est pas sûr d'avoir toujours bien agi. Mais si les réticences ne sont pas absolumentdes mensonges, elles ont pour résultat, comme eux, de fausser l'histoire. C'est par là que notre auteur, bien qu'il ne soit pas sans excuse , nous paraît mériter , contrairement à l'opinion commune , d'être jugé avec quelque sévérité.
On vante généralement sa sincérité, sa droiture On n'a point tort à certains égards. Mais il n'est pas
mauvais de faire quelques réserves. On est allé jusqu'à le trouver naïf. Qu'il y ait dans son langage une certaine bonhomie, d'autant plus touchante qu'elle est toujours grave, je ne le nie point. Mais Villehardouin n'était point un esprit naïf. C'était, à ce qu'il me semble, un Champenois fort avisé, je dirais môme un peu madré, fort sensible à la gloire, mais aussi aux honneurs et au profit, sachant le prix de la parole et n'ignorant pas celui du silence. Dans la grande entreprise qu'il nous raconte et à laquelle il avait si fort participé, tout n'avait point été d'une absolue correction, suivant les idées de son temps et suivant celles du nôtre. Il en avait conscience. Aussi ne nous dit-il que ce qu'il a voulu dire et laisse-t-il de côté les souvenirs qui le gênent. C'est ce qu'il est facile d'établir en examinant, grâce aux documents du xiir9 siècle qui permettent de compléter son récit, les deux points principaux sur lesquels il nous paraît avoir systématiquement évité de porter la lumière.
Le pape Innocent III avait fait prêcher la croisade pour délivrer Jérusalem. Pourquoi et comment l'expédition a-t-elle été détournée de son but? Villehardouin le sait à merveille, mais ne nous donne à cet égard que des explications tout à fait insuffisantes.
D'autre part, le maréchal de Champagne se croyait-
il bien dans son droit en allant imposer aux Grecs, par le fer et le feu, la domination latine ? N'a-t-il pas dissimulé de parti pris ce que la conduite des vainqueurs a eu d'odieux, ce que les plaintes et la résistance des vaincus avaient de légitime ? Sur ce sujet comme sur le précédent, il est manifestement édifié. Son silence est un aveu qui l'accuse.
En ce qui concerne la déviation de la croisade, il fait ce qu'il peut pour nous convaincre qu'elle n'était point préméditée, qu'elle ne fut qu'un accident, qu'il n'en fut pas question avant la seconde moitié de l'an 1202, c'est-à-dire avant le momentoù les pèlerins se trouvèrent réunis à Venise. Mais de nos jours, grâce à de savantes recherches, la lumière a été faite sur cette affaire (1). Yillehardouin est bien obligé de reconnaître qu'à partir du momentoù le marquis de Montferrat avait été proclamé chef de la croisade, un grand nombre de croisés, au lieu d'aller le rejoindre, avaient pris le parti de se rendre directement et pour leur compte en Palestine. Pourquoi ? C'était, nous dit-il, « por ce que cist, et maint autre, doute- « rent le grant péril que cil de Venise avoient empris « (parce que ceux-là et bien d'autres redoutèrent le a grand péril où ceux de Venise s'étaient engagés). »
(1) V. notamment sur cette question l'important travail de M. Riant dans la Revue des queutions historiques (année 1875).
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Mais cette raison n'est pas sérieuse, car il n'y avait pas moins de danger à affronter les Turcs en Syrie qu'à attaquer les Grecs à Constantinople.
Pourquoi, du reste, notre chroniqueur ne dit-il absolument pas un mot de tout ce qui se passa entre l'acceptation du commandement par Boniface et la réunion de l'armée à Venise, c'est-à-dire entre septembre 1201 et juin 1202? C'est que c'est justement pendant cette période que fut ourdie l'intrigue qui devait entraîner l'expédition de Constantinople.
Yillehardouin ne nous dit pas que le marquis de Montferrat avait depuis longtemps des vues sur certaines parties de l'empire grec, et notamment sur la ville et le territoire de Salonique. L'ignorait-il quand il le présenta aux barons et le leur fit accepter comme général ? Il passe sous silence que le roi des Romains, Philippe de Souabe, qui avait épousé la fille d'Isaac (l'empereur déchu), rêvait à ce moment même soit de s'asseoir sur le trône de Constantinople, soit d'y faire monter une de ses créatures; que son beau-frère Alexis, échappé des prisons de son oncle, vint le trouver en 1201 et obtint de lui la promesse d'un appui sérieux ; que Boniface, cousin germain de Philippe, possédait toute sa confiance, qu'il alla conférer avec lui en Allemagne à la fin de cette même année et reçut de lui mission de conquérir l'empire
avec l'aide descroisés, au nom du jeuue prince ; que, pour colorer aux yeux du pape le changement de
direction de la croisade et l'attaque d'un Etat chrétien, tous deux firent miroiter la soumission depuis long-
tempsdésirée de l'Eglise grecque à l'Eglise romaine(l ) ; qu'Alexis, puis Boniface, allèrent, dès les premiers mois de 1202, proposer l'affaire à Innocent III ; que ce dernier, songeant avant tout à Jérusalem et ne voulant rien devoir à son adversaire allemand, les repoussa ; que son refus dut être de bonne heure connu d'un grand nombre de croisés ; mais qu'il n'empêcha pas les auteurs du projet de persévérer
En septembre 1203, on était à Venise. Mais les désertions se multipliaient. Les chefs étaient menacés de voir Yost dépecier, c'est-à-dire d'assister à la décomposition de l'armée. Pour être bien sûr qu'elle ne se dispersera pas, on l'embarque sans lui donner avis que les chefs de la croisade, Vénitiens et Français, sont déjà d'accord pour marcher sur Constantinople et négocient à cet effet un traité avec Philippe de Souabe. On fait voile vers Zara. Mais on a soin de mettre six semaines pour s'y rendre, quand il ne faudrait que deux jours. Pourquoi? Villehardouin
(1) Depuis le IXe siècle, mais surtout depuis le XIe, l'Eglise catholique grecque, dont Constantinople était le principal siège, s'était soustraite à l'obédience de la cour de Home.
n'en veut rien dire. C'est pour avoir le temps de conclure le traité et de faire une nouvelle démarche auprès du pape ; c'est aussi pour gagner l'hiver, excellent prétexte qui permettra de renvoyer au printemps le départ pour la Palestine. Boniface est « resté ariere, écrit simplement le chroniqueur, por <c affaire que il avoit (resté en arrière pour une affaire « qu'il avait) ». Cette affaire, c'est le voyage de Rome. Mais, quelque pressant qu'il soit, il échoue encore une fois devant l'inflexible volonté d'Innocent 111. Même le Souverain Pontife condamne sévèrement l'expédition de Zara et enjoint aux croisés de partir pour FOrient, toutes affaires cessantes. Rien de tout cela dans Villehardouin. Aussi ne s'explique-t-on guère, en le lisant, la vivacité singulière avec laquelle une partie des barons et des prélats combattent la proposition d'attaquer l'empire grec, qui leur est enfin soumis en janvier 1203. A ce moment, la convention allemande est conclue. Boniface a rejoint ses troupes et poursuit son dessein. L'abbé de Yaux-Cernay (muni d'instructions du pape, dont ne parle point notre auteur) est le plus ardent à combattre sa proposition. Les chefs passent outre et signent pour leur compte. Mais l'abbé quitte l'armée; avec lui Simon de Montfort et un grand nombre de croisés, dont Villehardouin se contente de flétrir la désertion sans
eh donner la raison. L'armée est encore une fois sur le point de se dissoudre. On se hâte de la rembarquer et on la mène à Corfou (avril 1203).
Remarquez qu'à ce moment Boniface vient de recevoir d'Innocent III une bulle d'excommunication à l'adresse des Vénitiens et une nouvelle défense d'attaquer l'empire grec. Que fait-il? Il garde simplement ces pièces par devers lui et se targue de l'approbation du Saint-Père. Remarquez encore que jusque-là les plus hauts barons ont été seuls admis à délibérer avec lui et que la masse de l'armée n'a pas encore été consultée. Toutes ces circonstances sont soigneusement omises par Yillehardouin. Au delà de Corfou, il faut absolument opter entre la direction de l'Egypte ou de la Syrie et celle du Bosphore. Voilà pourquoi c'est dans cette île que Boniface révèle enfin à la foule le grand projet depuis si longtemps conçu. Yoilà pourquoi c'est à Corfou que l'armée, maintenant bien instruite de ce qu'elle n'avait fait jusque-là que soupçonner, se soulève et menace de déserter en masse. Le maréchal de Champagne signale simplement le fait,, sans l'expliquer. Comment la sécession est-elle conjurée? Par les prières et les larmes du marquis et des trois grands comtes, nous dit-il. Ce qu'il n'ajoute pas, c'est que, grâce à un nouveau traité, consenti par Alexis, ils
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peuvent offrir aux seigneurs du second rang d'énormes sommes d'argent et que la corruption, plus encore que la persuasion, détermine enfin les croises à Jes suivre.
On voit par les considérations qui précèdent combien peu Yillehardouin doit être jugé naïf. Il a été de tous les conseils, surtout des conseils intimes. Il a donc su dès l'origine qu'il s'agissait non d'aller délivrer Jérusalem, mais d'aller attaquer Constantinople. N'exagérons rien toutefois. Il a bien pu croire, du moins au début, que cette déviation de la croisade n'en entraînerait pas l'abandon pur et simple. Bien au contraire, disait-il, l'armée gagnerait par là une excellente base d'opérations.
« Sachez, disait-il avec ses amis, que par la terre de Babiloine ou par Grèce iert recovrée la terre d'oltremer, s'ele jamais est recouvrée. Et se nos refusons ceste convenance, nos somes honi à toz jorz... » (Gh. 20.)
Traduction. « Sachez que c'est par la terre de Babylone ou par la Grèce que sera recouvrée la terre d'outremer, si jamais elle est recouvrée. Et si nous refusons cette convention, nous sommes honnis pour toujours... »
Cependant il ne paraît pas avoir renouvelé plus tard l'emploi de cet argument de circonstance. Une fois Constantinople prise et l'empire partagé entre les Latins, on cessa peu à peu déparier de Jérusalem.
Ce qui avait été bon à prendre était bon à garder. Le maréchal de Champagne, comme beaucoup d'autres, se jugea sans doute quitte de son vœu. S'il avait fort bien fait ses affaires, n'avait-il pas aussi fait celles du Saint-Siège ? N'avait-il pas contribué à faire rentrer l'Eglise grecque sous l'obédience de l'Eglise romaine ? dès lors, qu'est-ce que lapostoile pouvait reprendre à sa conduite ?
Je crois pour ma part que Villehardouin trouvait cette excuse suffisante. Il n'était certainement ni mécréant ni porté à pactiser avec le schisme ou l'hérésie. Il était d'un siècle qui n'a point brillé par la tolérance. Il lui paraissait, je crois, fort légitime de contraindre une nation, même par le fer, à adopter les formes du culte que lui-même pratiquait. Il était, sous ce rapport, tout à fait de l'avis des clercs qui démontraient aux croisés combien il était juste de détrôner Murzuphle.
« Porquoi nos vos disons, fait li clergiez, que la bataille est droite et juste ; et se vos avez droite entention de conquerre la terre et mettre à l'obédience de Rome, vos arez le pardon tel cum Papostoiles le vos a otroié, tuit cil qui confèsi morront... » (Ch. 48.)
Traduction. « C'est pourquoi nous vous disons, fait le clergé, que la guerre est bonne et juste ; et si vous avez bonne intention de conquérir la terre et de la mettre
en l'obédience de Rome, vous aurez l'indulgence telle que le pape vous l'a octroyc'e, tous ceux qui y mourront confessés... »
Si tels étaient ses sentiments, il n'est pas étonnant qu'il ait contribué sans scrupule à une oppression religieuse qui ne devait avoir pour résultat que d'exaspérer les vaincus. Mais s'il ne pouvait partager l'attachement des Grecs pour leur Eglise, il devait au moins le comprendre et surtout le constater. Or l'on ne voit nulle part dans son ouvrage qu'il en tienne grand compte. Il ne peut ignorer, lui qui a vu les choses de si près, que chez les Byzantins, fort dignes à beaucoup d'égards de son dédain, l'amour du rite établi et l'aversion pour le pape étaient seuls assez puissants pour leur inspirer parfois un peu de patriotisme et de courage. Mais ses préjugés de Latin et de catholique lui retiennent la plume. Il sait fort bien, par exemple, que le jeune Alexis, que les Vénitiens promènent à la vue des Grecs pour le faire applaudir, ne doit recueillir que mépris, justement parce qu'il est présenté par les Latins. Pourquoi semblet-il l'ignorer ? Il sait que l'usurpateur est aimé parce qu'il défend la religion de son peuple, et seulement tant qu'il la défend. Il sait qu'fsaac et Alexis ne tombent que parce qu'ils ont été imposés parles croisés
et qu'ils sont renversés, non pas, comme il le dit, par une simple révolution de palais, mais par un soulèvement populaire. C'est là ce que démontrent les récits des historiens grecs. Villehardouin, lui, ne tient nul compte des dispositions morales qu'il n'éprouve point. Que les vaincus soient attachés à leur culte, peu lui importe. Il a fait triompher le sien ; c'est à ses yeux la meilleure preuve que Dieu était avec lui, et il n'en dit pas plus long.
« Ensi (écrit- il à propos des croisés après la prise de Gonstantinople) firent la Pasque florie et la grant Pasque après, en celé honor et celé joie queDiexlor ot donée. Et bien en durent Nostre-Seignor loer ; que il n'avoient mie plus de vint mil homes armez entre uns et altres ; et par l'aie de Dieu si avoient pris quatre cens mil homes ou plus, et en la plus fort vile qui fust en tôt le munde (qui granzvile fu) et la mielz fermée... » (Ch. 55.)
Traduction. « Ils firent ainsi la Pàque fleurie et la grande Pâque après, en cet honneur et cette joie que Dieu leur avait donnés. Et ils en durent bien louer Notre- Seigneur ; car ils n'avaient pas plus de vingt mille hommes armés entre eux tous ;et par laide de Dieu ils avaient pris quatre cent mille hommes, et dans la plus forte ville qui fût au monde (et qui était une grande ville) et la mieux fortifiée... »
L'événement dont illoue le Seigneur est, en somme, un des faits les plus lamentables dont l'histoire fasse
Prise de Constantinople par les croisés.
mention. Constantinople, on le sait, ne fut pas seulement prise ; elle fut horriblement saccagée et en grande partie brûlée. On massacra dans les rues jusqu'à en tomber de lassitude. Toutes les passions brutales furent déchaînées. Des milliers d'habitants durent prendre la fuite pour éviter la mort ou l'outrage. Les chefs-d'œuvre de l'art antique, accumulés depuis dix siècles dans la capitale de l'empire, ce que la civilisation romaine et grecque avaient laissé de plus précieux, les statues, les mosaïques, les vases ciselés, toutou à peu près fut brisé, détruit, comme par une horde de sauvages. Les Goths et les Vandales s'étaient comportés à Rome avec moins de barbarie que les croisés ne firent à Constantinople. Eh bien ! le tableau de cet embrasement, de ce massacre, de ce pillage, cherchez-le dans Villehardouin : vous ne le trouverez pas. Les quelques lignes froides et sèches que nous avons citées plus haut sont à peu près tout ce qu'il a jugé bon d'écrire sur ces scènes honteuses. Si l'on veut en trouver le détail, c'est le moine Gûnther qu'il faut lire ; c'est surtout l'historien grec Nicétas, qui a vu égorger les enfants, insulter les femmes, incendier les palais, briser les statues à coups de marteaux.
« ... Yous êtes donc les sages, s'écrie-t-il, les hommes sincères, véridiques et loyaux ! Yous qui
vous dites plus pieux, plus justes, plus obéissants à Jésus-Christ que nous autres Grecs! Vous qui avez pris sa croix sur vos épaules, qui avez promis par son nom et par la parole de Dieu de traverser les pays chrétiens sans répandre de sang, de ne plonger vos épées que dans le sang des Sarrasins, de conquérir Jérusalem et de respecter les femmes en votre qualité de guerriers consacrés à Dieu ! Vous êtes des vantards ! car pendant que vous avez en vue le Saint- Sépulcre, vous exercez vos fureurs contre des chrétiens ; pendant que vous portez la croix, vous la jetez dans la boue pour unepoignée d'or ou d'argent. Vous ramassez des perles et vous foulez aux pieds la perle la plus précieuse, Jésus-Christ ! Les Ismaélites ont traité avec plus d'humanité et de modération Jérusalem qu'ils ontconquise : ils n'ont pas outragé les femmes ; ils n'ont pas jonché de cadavres le tombeau du Christ... ils n'ont pas exercé leur rage par l'épée, l'incendie, le pillage et la famine comme vous, qui vous appelez des chrétiens (1) !... »
Certes, il ne serait pas juste de demander à Villehardouin de pareils éclats de réprobation. On peut être tenté de croire que le vaincu exagère, qu'il enfle la voix. On peut croire que le sac de Constan-
(1) Nicétas a consacré tout un livre de son Histoire (qui en comprend 21) au sac de Constantinople.
tinople devait paraître chose toute naturelle aux Latins et qu'il y a quelque anachronisme à supposer le contraire. Pourtant, même au xne siècle et dans une société qui ne s'apitoyait guère sur le sort des villes prises d'assaut, cette orgie de meurtre et de pillage parut un crime. Le pape Innocent III flétrit solennellement cet inqualifiable abus de la force brutale, et nous ne pensons pas que les plaintes de Nicétas paraissent excessives quand on aura lu les lignes suivantes que ce pontife adressait aux croisés à propos de l'événement en question :
« Comme dans votre obéissance au Crucifié vous avez fait vœu de délivrer la Terre-Sainte du pouvoir des païens, et qu'il vous était défendu, sous peine d'excommunication, d'attaquer un pays chrétien ou de lui causer des dommages, à moins que ses habitants ne s'opposassent à votre passage ou vous refusassent le nécessaire (et dans ce cas vous ne deviez rien entreprendre à l'insu du légat), et comme vous n'aviez ni droits ni prétentions sur la Grèce, vous vous êtes écartés avec légèreté de votre vœu ; vous n'avez pas porté l'épée contre les Sarrasius, mais contre des chrétiens ; vous n'avez pas couquis Jérusalem, mais Constantinople; vous avez préféré les richesses terrestres aux trésors célestes. Mais ce qui plus que tout cela pèse fortement sur vous, c'est
que vous n'avez épargné aucune chose sacrée, aucun l âge, aucun sexe; vous n'avez pas été satisfaits des trésors impériaux et des biens des grands et des petits, mais vous avez porté la main même sur les ri- . chesses de l'Eglise et sur ses propriétés ; vous avez pillé les tables d'argent des autels, vous avez enfoncé les sacristies, volé les croix, les images, les reliques, de sorte que l'Eglise grecque, quoique pressée par la persécution, refuse cependant l'obéissance au Siège apostolique, parce qu'elle ne voit dans les Latins que trahison et œuvres de ténèbres et les exècre comme des chiens. »
Toutes les abominations signalées ainsi par Innocent III ne semblent pas, nous le répétons, avoir fait une bien profonde impression sur l'âme un peu élastique du baron champenois. De même qu'il a fini par se désintéresser en fait du sort de la Terre- Sainte, il prend assez philosophiquement son parti des malheurs des Grecs. Ils sont vaincus : on les égorge et on les pille, c'est le sort de la guerre. Si notre chroniqueur s'indigne, ce n'est pas de ce qu'on a mis à sac Constantinople, mais de ce que les pillards n'ont pas tous apporté fidèlement à la masse le produit de leurs rapines, pour en faire un partage équitable et loyal. Cette improbité lui paraît tout à fait condamnable, et il ne constate pas sans
une certaine satisfaction que les chefs de l'armée la désapprouvèrent et s'efforcèrent de la punir.
« Assemblez fu li avoir et li gaains ; et sachiez que il ne fu mie toz aportez avant ; quar assez en ot de ceus qui en retinrent, seur l'escomuniement de l'apostole... Et de l'embler, cil qui en fu revoiz, sachiez que il en fu fait grant justise; et assez en i ot de penduz. Li cuens de Saint-Pol en pendi un suen chevalier l'escu al col, qui en avoit retenu ; et mult i ot de cels qui en retindrent, des petiz et des granz ; mais ce nefu mie seu.... Li uns aporta bien, et li autres mauvaisement ; que covoitise, qui est racine de toz mais, ne laissa ; ainz comencierent d'enqui en avant li covotous à retenir des choses, et Nostres Sires les comença mains à amer. Ha ! Diex, con s^stoient leialment démené trosques à cel point 1 et Dam Diex lor avoit bien mostré que de toz lor afairesles avoit honorez et essauciez sor tote l'autre genz. Et maintes foiz ont domage li bon por les malvais... » (Gh. 56.)
Traduction. « L'avoir fut rassemblé et le butin ; et sachez qu'il ne fut pas tout apporté en commun ; car il y en eut assez de ceux qui en retinrent sous l'excommunication du pape... Pour les vols, celui qui en fut convaincu, sachez qu'il en fut fait grande justice ; et il y en eut assez de pendus. Le comte de Saint-Pol pendit un sien chevalier, l'écu au cou, qui avait gardé quelque chose ; et il y en eut beaucoup qui en gardèrent, des petits et des grands ; mais cela ne fut pas su... L'un apporta bien et Fautre mauvaisement ; car convoitise, qui est racine de tous maux, ne laissa pas faire. Mais les convoi-
teux commencèrent dorénavant à retenir quelque chose, et Notre-Seigneur commença à les moins aimer. Ha ! Dieu, comme ils s'étaient loyalement conduits jusqu'à ce moment! et le Seigneur Dieu leur avait bien montré qu'en toutes leurs affaires il les avait honorés et exaucés pardessus toutes les autres gens. Et maintes fois les buns souffrent dommage pour les mauvais... »
Les lignes qu'on vient de lire prouvent que Villehardouin était un homme d'ordre qui, s'il Savait guère pitié des vaincus, n'entendait pas du moins que les vainqueurs se fissent du tort les uns aux autres. Il était même assez éclairé pour comprendre que, la fièvre du combat une fois tombée, il était bon de traiter les populations soumises avec une certaine modération. C'était de l'intérêt bien entendu. Les barons qui se répandirent, à titre de seigneurs, dans les diverses parties de l'empire, exaspérèrent leurs sujets par leur tyrannie et leurs exactions. Notre chroniqueur les blâme, parce qu'ils provoquèrent ainsi un soulèvement général. Mais s'ils eussent eu l'art de pressurer sans faire crier, il est bien probable qu'il ne se fût pas avisé de les désapprouver.
En résumé, Villehardouin a vu de très près les événements qu'il raconte. Il en connaissait mieux que personne tous les détails. Mais il y avait contribué avec trop de zèle et de passion pour les pouvoir
exposer avec une parfaite impartialité. 11 avait pris la croix et n'était pas allé en Palestine : il lui eût été trop dur d'avouer qu'il y avait là un peu de sa faute. En portant sans motif plausible la ruine dans un Etat civilisé, il avait coopéré à une mauvaise action : il lui en coûtait de le reconnaître. A tout prendre, il n'était point sans excuse. Beaucoup avaient agi comme lui et ne se jugeaient pas fort coupables. Nous n'avons eu, du reste, à l'apprécier que comme historien. Comme homme, il se faisait de ses devoirs, on le verra tout à l'heure, une idée un peu différente de celle qu'aurait eue des siens un parfait chrétien ou un philosophe. Il avait de l'honneur, à la façon d'un grand nombre de ses contemporains. De là la moralité particulière de son livre, que nous demandons au lecteur la permission de faire ressortir dans les pages qui vont suivre.