CHAPITRE V
V1LLEHARD0UIN (sillte). SON CARACTÈRE ET SES IDÉES.
Villehardouin n'avait point, on a pu s'en convaincre, l'étoffe d'un saint oud'unphilanthrope. Mais on se tromperait fort si l'on ne voyait en lui qu'un aventurier. Il ne dédaignait ni la fortune ni la puissance ; bien s'en faut. Mais il ne les eût pas recherchées par tous les moyens. Il avait au plus haut point le sentiment des obligations féodales. Elles primaient tout, à ses yeux, et pour rien au monde il ne les eût enfreintes. Etait-ce un bon seigneur ? Je ne sais. Mais c'était, à coup sûr, un vassal modèle, dévoué à la personne de son suzerain, soucieux des engagements qu'il avait envers lui et n'ayant même pas la pensée de s'y soustraire. Soldat loyal et ferme, le premier devoir était à ses yeux la fidélité au drapeau. Le déserter, pour quelque raison que ce fût, était, à son sens, le plus grand des crimes. Aussi son livre nous donne-t-il une idée fort netlc de ce que les mœurs de la chevalerie, si barbares et si
grossières encore au xme siècle, entretenaient de sentiments honorables dans certaines âmes. Ses jugements sur les hommes découlent presque toujours de l'opinion qu'il s'est faite de leur loyauté ; et la loyauté, pour lui, c'est l'inviolable attachement du sujet au seigneur.
Certes, le maréchal de Champagne était bon catholique. Nous devons croire qu'il s'était croisé de grand cœur et qu'il avait pris sans arrière-pensée l'engagement d'aller combattre en Palestine. Pourtant il ne le tint pas et ne crut point avoir pour cela forfait à l'honneur. Il se serait au contraire jugé indigne du nom de gentilhomme s'il eût manqué à celui qui le liait personnellement au marquis de Montferrat, à celui qui l'attacha plus tard à l'empereur Baudouin. Là où était le chef de l'armée, là était pour lui le devoir. Quoi qu'il pût advenir, il le fallait suivre. Toute considération, même religieuse, toute crainte, même celle de l'excommunication, devait céder devant cette obligation sacrée.
Cette disposition d'esprit de Yillehardouin nous explique non seulement qu'il n'ait jamais eu la pensée de faire comme tant d'autres qui, se méfiant de Boniface, partaient sans l'attendre ou le quittaient pour se rendre en Syrie, mais qu'il les juge dans son livre avec une injuste sévérité et ne parle
jamais d'eux qu'avec une aigreur et une amertume mal dissimulées.
« ... Malvaisement, écrit- il, tinrent couvent à lor seignor,... dont il reçurent grant honte et mult en furent blasmé, et dont grant mésaventure lor en avint puis... Halas! il l'atendirent si malvaisement que onques covent ne lor tindrent; ainz s'en alèrent en Surie, où il savoient que il "ne feroient nul esploit... Ensi partirent cil de Fost con vos avez oï, mult fu granz domages à l'ost et très grant honte à cels qui le firent. » (Ch. 10, 21.)
Traduction. «... Mais ils tinrent bien mal parole à leur seigneur, . . . dont ils reçu rent grande honte et en furent bien blâmés, et dont grande mésaventure leur advint depuis... Hélas! ils agirent bien mauvaisement, car jamais ils ne leur tinrent parole; mais ils s'en allèrent en Syrie, où ils savaient qu'ils ne feraient rien d'utile. Ceux-là partirent de l'armée, ainsi que vous l'avez ouï. Ce fut grand dommage à Tarmée et grande honte à ceux qui le firent. »
Notre chroniqueur ne se borne pas à flétrir ces dissidents comme de vils et lâches déserteurs. Il leur souhaite tout le mal possible. Aussi constate-t-ii avec une satisfaction qu'il ne prend guère la peine de cacher que la plupart d'entre eux échouèrent ou périrent misérablement dans leurs entreprises.
« ... Maint s'en emblerent des menues genz es nés des mercheanz. En une nef s'en emblerent bien cinq cenz ;
si noierent tuit et furent perdu. Une altre compaignie s'en embla par terre, et si s'encuida alerpar Esclavonie : et li païsant de la terre les assaillirent et en occistrent assez; et li altre s'en reparierent fuiant arrière en l'ost. Si parlerons de cels qui alerent as autres porz... Or oïez quex domages fu, quant il ne furent avec cels josté; quar toz jorz mais fust la crestienté alcie. Mais Diex nel volt por lor péchiez : li un furent mort de l'enfermeté de la terre; li autre tornerent en lor païs arrière. Onques nul esploit ne firent ne nul bien, là où il alerent en la terre.... Li Turc del païs lor firent un agait par là où il dévoient passer. Et vindrent à els ; si se combatirent et furent desconfit li Franc, que onques nus n'en eschampa qui ne fust ou morz ou pris... Et bien tesmoigne li livres que onques nus n'eschiva l'ost de Venise, que maus ou honte neli avenist, et por ce si fait que sages qui se tient devers le mielx. » (Ch. 21, 50.)
Traduction. « ...Beaucoup d'entre les menues gens se sauvèrent sur les nefs des marchands. En une nef, il s'en sauva bien cinq cents ; et ils se noyèrent tous et furent perdus. Une autre compagnie se sauva par terre et pensa s^en aller par l'Esclavonie; et les paysans de la terre les assaillirent et en tuèrent beaucoup; et les autres s^en revinrent fuyant arrière jusqu'à l'armée... Nous parlerons de ceux qui allèrent aux autres ports... Or oyez quel dommage ce fut quand ils ne se re'unirent pas avec ceux-là; car la chrétienté en eût été à jamais rehaussée. Mais Dieu ne le voulut pas pour leurs péchés; les uns moururent du mauvais air de la terre; les autres s'en retournèrent en leur pays. Jamais ils ne firent rien de profitable ni de bien, là où ils allèrent en la terre... — Les Turcs du pays leur firent une embuscade là par où ils
devaient passer. Et ils vinrent à eux et ils se battirent, et les Francs furent déconfits, si bien que nul n'en échappa qui ne fût ou tué ou pris.... Et le livre témoigne bien que nul n'esquiva l'armée de Venise, que mal ou honte ne lui advînt. C'est pourquoi on agit en sage quand on se tient à ce qui est le mieux. ...»
Si Yillehardonin se montre si sévère pour ceux que le désir d'accomplir leur vœu de croisade avait portés à quitter l'armée, on doit bien penser qu'il est encore plus dur, et avec plus de raison, pour ceux qui la désertent par simple lâcheté. Voyez, par exemple, en quels termes il parle des chevaliers qui , en face des Grecs soulevés, abandonnèrent dans le château de Philippopoli le brave Renier de Trit. Au nombre de ces déserteurs étaient le (ils môme et le gendre de ce gentilhomme.
«... Et s'en cuidoient, nous dit le chroniqueur, venir en Conslantinoble; et l'avoient laissié en si grant péril, com vos oez. Si troverent la terre révélée encontre els, et furent desconfit; si les pristrent li Grieu qui puis les rendirent le roi de Blaquie, qui puis après lor fist les testes trenchier. Et sachiez que mult furent petit plaint de la gent, porce qu'il avoient si mespris vers celui cui il ne le deus-ent mie faire... » (Gli. 77.)
Traduction. « ... Et ils pensaient s'en venir en Constantinople; et ils l'avaient laissé en très grand péril, comme vous entendez. Mais ils trouvèrent le pays révolté contre
eux et furent déconfits ; et les Grecs les prirent etles rendirent ensuite au roi de Blaquie, qui peu après leur fit trancher la tête. Et sachez qu'ils furent bien peu plaints des gens, parce qu'ils avaient si mal agi envers qui ils n'eussent pas du le faire... »
Villehardouin , qui dirigea la retraite de l'armée avec tant de fermeté après la défaite d'Andrinople, eut la douleur de voir sept mille chevaliers ou soldats s'embarquer et prendre lafuite, sans qu'aucune prière pût les retenir. Un de ses compagnons, Pierre de Frouville, le quitta même furtivement pour partir avec eux.
«... Mult en reçurent grantblasme, écrit-il gravement, en celui païs où il alerent et en celui dont il partirent, et Pierre de Froeville plus grant que tuit li autre. Et por ce dithomque mult fait mal, qui por paor de mort faitchose qui li est reprovée à tozjorz,.. » (Gh. 96.)
Traduction. «... Ils en reçurent bien grand blâme dans le pays où ils allèrent et dans celui d'où ils partirent, et Pierre de Frouville plus grand que tous les autres. Et pour cela dit-on que bien mal fait celui qui par peur de mort fait chose qui lui est reprochée à toujours... »
Lisez au contraire le récit ému que notre chroniqueur fait de cette funeste bataille d'Andrinople, et voyez quel souvenir il garde de ceux qui, fidèles au devoir, se firent tuer plutôt que d'abandonner l'em-
pereur. Baudouin de Flandre, entouré d'ennemis, se défend comme un lion. Mais il est près de succomber ; il va tout à l'heure tomber au pouvoir des Bulgares. Le comte de Blois, qui a commencé le combat, est au plus fort de la mêlée. Atteint de deux blessures mortelles , on le presse de se retirer. Mais là où est son seigneur, là il veut demeurer et mourir.
« Et H cuens Loeys, qui fu assemblez premiers, fu navrés en deus leus mult durement; et li Gomain et li Blac les comencierent à envaïr, et li cuens ot esté chaus, et un suens chevaliers, qui ot nom Johan de Friaise, fu descendus, si lo mist sor son cheval. Assez fu de la gent le comte Loeys qui li dislrent : « Sire, alez vos en, quar trop maternent navrez estes en deus leus. » Et il dist : t Ne place Dam le Dieu que jamais me soit reprové que je fuie de champ, et laisse Fempereor... » (Gh. 81 .)
Traduction. « ... Et le comte Louis, qui avait attaqué le premier, fut blessé en deux endroits bien fort; et les Comains et les Btaques commencèrent à les presser; et le comte était tombé, et un sien chevalier, qui avait nom Jean de Friaise, mit pied à terre et le mit sur son cheval. Il y eut bien des gens du comte Louis qui lui dirent : « Sire, allez-vous-en, car vous êtes bien fort blessé en deux endroits. » Et il dit : « A Seigneur Dieu ne plaise que jamais il me soit reproché d'avoir fui du champ de bataille et laissé l'empereur!... »
Si Villehardouin s'arrête avec complaisance sur
de tels exemples, s'il admire par-dessus tout la fidélité au drapeau féodal, c'est avec horreur, on le comprend sans peine, qu'il parle de la trahison. Le vassal égoïste et couard qui fuit le combat et laisse son seigneur en peine lui paraît digne de tous les mépris. Mais le félon qui, au mépris des serments, s'arme contre son maître, le parjure qui porte la main sur son suzerain, mérite, à son sens, non seulement une éternelle infamie, mais un châtiment exemplaire. Il est hors la loi ; lui courir sus est légitime, et s'il tombe lui-même sous les coups de la trahison, il faut applaudir; c'est le jugement de Dieu. Si Villehardouin trouve Murzuphle indigne de pitié, c'est surtout parce qu'il a violé ses serments et fait périr son souverain.
« ... Un soir, à la mie nuit, que Tempereres Alexis dor* moiten sa chambre, cil qui garder le dévoient (Morchuflés demainement et li autre qui avec lui estoient) le pristrent en son lit et le gittèrent en une chartre, en prison ; et Morchuflés chauça les hueses vermoilles par l'aie et par le conseil des autres Grex. Si se fist empereor... Or oïez se onques si orrible traïsons fu faite par nule gent... Après ala, si l'estrangla par murtre ; et quant il Tôt estranglé, si fist dire partotque il ère morz de sa mort ; et le fist ensevelir con empereor honorablement, et mettre en terre ; et fist grant semblant que lui pesoit... » (Gh. 48.)
Traduction. « Un soir, vers minuit, que l'empereur
Alexis dormait en sa chambre, ceux qui devaient le garder (Murzuphle surtout et les autres qui étaient avec lui) le prirent en son lit et le jetèrent en une chartre, en prison ; et Murzuphle chaussa les bottes vermeilles par l'aide et le conseil des autres Grecs. Ainsi se fit-il empereur... Or oyez si jamais aussi horrible trahison fut faite par nulles gens... ApKsil alla et l'étrangla par meurtre, et quand il Peut étranglé, alors il fit dire partout qu'il était mort de sa mort naturelle ; et le fit ensevelir comme empereur honorablement, et mettre en terre ; et il fît grand semblant que cela lui pesait... »
Mais un meurtre, ajoute Villehardouin, ne peut être celé. Bientôt la vérité se fait jour et les croisés ouvrent contre l'assassin une guerre sans trêve ni merci. Plus tard, Murzuphle, renversé, tombe au pouvoir de l'ex-empereur Alexis, autre usurpateur, en fuite comme lui, qui, après l'avoir frauduleusement attiré à un banquet, « lo fist jeter à terre et traire les oels de la teste en tel traïson con vos avez oï (le fit jeter à terre et lui fit tirer les yeux de la tête par une trahison telle que vous avez ouïe). » — « Or oiez s'écrie le chroniqueur, se ceste genz dévoient terre tenir ou perdre; que si granz crualtez faisoient li un des autres (or oyez si ces gens devaient tenir une terre ou la perdre, qui faisaient de si grandes cruautés les uns contre les autres). »
Aussi, quand le traître, déjà si cruellement puni,
est enfin capturé par les croisés et conduit à Constantinople, croyez-vous que les barons lui feront grâce? Non, il faudra que le misérable périsse et que tout le peuple de la capitale soit témoin de son supplice.
* En cet termine, si avint que l'empereres Morchuflés, qui avoit les oels traiz (cil qui avoit murtri son seignor l'empereor Alexis, le fîl l'empereor Sursac, celui qui li pèlerin avoient amené en la terre), s'enfuioit oltre le Braz... Et Tieris de Los... le pristet l'amena l'empereor Baudoin en Gonstantinoble. Etl'empereres Baudoins en fut mult liez, et em prist conseil à ses homes, qu'il en feroit d'ornes qui tel murtre avoit fait de son seignor. A ce fu acordez li conseils, que il avoit une colonne en Costantinoble emmi la vile auques, qui ère une des plus haltes et des mielzovrées de marbre qui onques fust veue d'oil ; et enqui le feist mener et lo feist saillir aval, voiant tote la gent, que si halte justice devoit bientoz li monz veoir. Ensi fu menez à la colonne l'empereres Morchuflés, et fu menez sus ; et toz li pueples de la cité accorrut por veoir la merveille. Lor fu botez aval, et chaï de si hait que quant il vint à terre que il fu toz esmiez... » (Gh. 68.)
Traduction. « En ce temps, il advint que l'empereur Murzuphle, qui avait les yeux crevés (celui qui avait tué son seigneur l'empereur Alexis, le fils de l'empereur Isaac, que les pèlerins avaient amené dans le pays), s'enfuyait outre le Bras... Et Thierri de Loos... le prit et l'amena à l'empereur Baudouin en Constantinople. Et l'empereur Baudouin en fut bien joyeux, et prit conseil de ses hommes, pour ce qu'il ferait d'un homme qui avait commis
un tel meurtre sur son seigneur. Le conseil tomba d'accord de ceci, qu'il y avait une colonne en Gonstantinople vers le milieu de la ville, qui était une des plus hautes et des mieux travaillées en marbre que l'œil eût jamais vues ; et il le ferait mener là et le ferait sauter en bas, à la vue de tout le peuple ; car une si haute justice devait bien être vue de tout le monde. Ainsi fut mené à la colonne l'empereur Murzuphle, et mené en haut ; et tout le peuple de la cité accourut pour voir la merveille. Alors il fut poussé en bas et tomba de si haut que quand il vint à terre il fut tout fracassé. »
Les Grecs du Bas-Empire n'avaient point, en matière d'honneur (toute leur histoire le prouve), les mêmes idées que Villehardouin et que ses compagnons. La fourberie leur paraissait légitime, pourvu qu'elle réussît. Le guet-apens était un de leurs procédés ordinaires, et il n'entrait pas dans leurs habitudes, quand ils méditaient la perte d'un ennemi, de l'inviter à se tenir sur ses gardes. C'était là une mode toute féodale, et la rude loyauté des barons français jurait étrangement avec les mœurs sournoises et patelines des Byzantins. Les chefs de la croisade n'avaient que mépris pour ce peuple timide, rampant et faux, aussi bien que pour ses princes, qui ne valaient pas mieux que lui. C'est là ce qu'il ne faut pas perdre de vue et ce qui explique, sans les excuser, leurs excès d'injustice et de bruta-
VILLEHAItDOUIN. — CARACTÈRE ET IDEES. 101
lité tant envers la nation qu'envers les souverains. Quand les empereurs Isaac et Alexis, qu'ils ont remis sur le trône, oublient leurs engagements et cessent de payer les subsides promis, les croisés n'hésitent pas à se tourner contre eux. Mais, avant de tirer l'épée, ils croient de leur devoir d'aller en face leur reprocher leur parjure et leur signifier le défi de guerre. Trois délégués viennent de leur part, au péril de leur vie, en plein palais de Blaquerne, et au milieu des courtisans indignés, haranguer en ces termes les deux princes :
« ... Vos lor avez juré, vos et vostre pères, la convenance à tenir que vos lor avez convent... Vos ne lor avez mie si bien tenue com vos deussiez... Se vos le faites, multlor ert bel ; et se vos nel faites, sachiez que dès hore en avant il ne vos tienent ne por seignor ne por ami ; ainz porchaceront que il auront le leur en totes les manières que il porront. Et bien vos mandent-il que il ne feroient ne vos ne altrui mal, tant que il l'aussent desfié ; que il ne firent onques traïson, ne lor terre n'est-il mie acostumé que il le facent. Vos avez bien oï que nos vos avons dit, et vos vos conseilleroiz si con vos plaira... » (Gh. 46.)
Traduction. «... Vous leur avez juré, vous et votre père, de tenir la convention que vous leur avez promise... Vous ne la leur avez pas si bien tenue que vous eussiez dû... Si vous le faites, cela leur ira bien ; et si vous ne le faites, sachez que dorénavant ils ne vous tiennent ni pour seigneur ni pour ami ; mais ils s'efforceront d'avoir leurs
droits de toutes les manières qu'ils pourront. Et ils vous mandent qu'ils ne feraient mal ni à vous ni à autrui avant de l'avoir défié ; car ils ne firent jamais de trahison, et en leur pays ce n'est pas la coutume qu'on en fasse. Vous avez bien ouï ce que nous vous avons dit, et vous vous conseillerez ainsi qu'il vous plaira... »
Ce défi si audacieux et si loyal étonna les Grecs. Mais aux yeux des barons français c'était chose toute naturelle. A leur sens, tout ennemi devait être averti. Mais nul n'était si haut placé qu'il ne pût être légalement provoqué. Le vassal devait foi, service et dévouement inviolable à son seigneur. Mais il avait en retour le droit d'exiger, sous peine de rupture ouverte, que celui-ci tînt strictement la parole qu'il lui avait donnée et remplît envers lui toutes ses obligations féodales. Si le suzerain le lésait ou le menaçait dans ses droits, les lois et les mœurs l'autorisaient à se séparer de lui et à se faire justice luimême, non sans l'avoir, il est vrai, franchement prévenu. Quand l'empereur Baudouin, à tort ou à raison, veut pénétrer en armes sur les terres du marquis Boniface, avant même que ce dernier ait pu prendre possession de son fief, le marquis, redoutant de sa part quelque mauvais dessein, s'y oppose, poliment, mais nettement. Le souverain, irrité, veut passer outre.
VILLEHAKD0U1N. — CARACTÈRE ET IDÉ*ES. 103
« Sire, fait Bonifaces li marchis de Montferrat, je te proi, dès que je puis ma terre conquerre sans toi, que tu n'i entres ; et se tu i entres, ne me semble mie que tu le faces por mon bien. Et sachiez vos de voir, je n'irai mie avec vos, ains me partirai de vos... » (Ch. 62.)
Traduction. « Sire, fait Boniface le marquis de Montferrat, je te prie, dès que je puis conquérir ma terre sans toi, de n'y pas entrer ; et si tu y entres, il ne me semble pas que tu le fasses pour mon bien. Et sachez vraiment, je n'irai pas avec vous, mais je me séparerai de vous... »
Et il le fait comme il Ta dit ; si bien que, tandis que Baudouin lui prend sa ville de Salonique, il va pour son compte assaillir les châteaux de Baudouin et met le siège devant la ville impériale d'Andrinople. Cette rébellion est impolitique, elle peut être funeste. Mais nul parmi les barons ne s'avise de la trouver illégale. Villehardouin, vassal de Baudouin et vassal de Boniface, se tire d'embarras en prenant le rôle de médiateur. Quant au doge, au comte de Blois et aux autres grands seigneurs, s'ils n'encouragent pas le marquis dans sa révolte, ils font cependant sentir à l'empereur qu'il a outrepassé son droit et le somment avec respect, mais avec force, de s'en remettre à leur arbitrage.
« Et li mandèrent que li marchis s'ere mis sor als, et bien l'avoit asseuré ; et il s'i devoit encor mielz mettre.
Si li prioient qu'il le feist (que il ne souffriroient mie la guerre en nule fin) et que il asseurast ce que il diroit, alsi con li marehis avoit fait... » (Ch. 64.)
Traduction. « Et lui mandèrent que le marquis s'en était remis à eux, et qu'il s'y était bien obligé ; et lui devait encore mieux s'en remettre à eux. Ils le priaient donc qu'il le fît (car ils ne souffriraient la guerre pour aucun motif), et qu^l s'obligeât à ce qu'ils décideraient, ainsi que le marquis l'avait fait... »
Cette citation et celles qui Font précédée font revivre devant nous, avec sa brutalité, ses passions, mais aussi avec ses habitudes chevaleresques, une société qui avait de grands vices, mais en même temps de grandesvertus. Issu du monde féodal, dont il partageait les entraînements, les préjugés, les ambitions, Villehardouin nous l'a dépeint non sans quelque complaisance, mais avec une vivacité et un naturel qui ne permettent pas de douter de sa bonne foi. L'a-t-il idéalisé ? Nous ne le pensons pas Il n'ignorait pas plus qu'il n'a dissimulé qu'il y avait dans ce monde des parjures et des lâches, des scélérats et des traîtres. Mais, s'il n'était exempt luimême ni d'égoïsme ni d'ambition, il avait au plus haut point le souci de la gloire et de l'honneur militaire. Son principal mérite est et doit être à nos yeux de nous faire comprendre comment les
barons de son temps pouvaient, malgré leur violence, leur cupidité, leur barbarie, être des gens de cœur.