CHAPITRE YI
V1LLEHARD0UIN (fin). SON MÉRITE LITTÉRAIRE.
Pourquoi Villehardouin, dont l'autorité historique est à certains égards contestable, dont les idées sont celles d'une société disparue et dont la langue n'est plus la nôtre, garde-t-il parmi nous une notoriété qui, loin de s'affaiblir, augmente chaque jour? Pourquoi les éditions de son livre se multiplient-elles et le nombre de ses admirateurs ne fait-il que grandir ? Est-ce à la nature extraordinaire et merveilleuse des événements qu'il raconte, qu'il doit cette faveur persistante? Mais bien d'autres ont narré ces faits, en témoins oculaires comme lui-même, sans attirer, surtout sans retenir l'attention de la postérité. C'est la forme, plus encore que le fond de son livre, qui l'a sauvé de l'oubli. Quelque rude que soit son idiome, quelque peine que nous ayons à le comprendre, Villehardouin pour nous, comme pour nos aïeux, est un grand écrivain. Voilà le secret de sa gloire.
Qu'on veuille bien y réfléchir, du reste, la rudesse et l'étrangeté de cette langue sont plus apparentes
que réelles. C'est surtout l'orthographe de notre vieux chroniqueur qui nous déroute. C'est la prononciation de ses mots qui nous embarrasse. Nous avons de la peine à nous représenter que i ot veut dire il y eut, que requistrent etlaissast sont pour requirent et laissât, que sergents s'écrivait serjanz au xme siècle. Nous nous demandons comment Villehardouin pouvait bien dire œls, qui signifie yeux, et caiens, qui veut dire céans. Certains mots, presque latins encore, nous arrêtent dans sa chronique ; quelquesuns ont disparu, d'autres sont devenus méconnaissables dans notre langue, Nous disons était, femme, honneur, comte, etc. Notre historien disait couramment ère (erat), moillier (mullier), onor (honor), cuens (cornes), etc. Si ses mots ont pour nous l'aspect barbare, que dirait-il des nôtres? Nous avons altéré, souvent sans raison, radicaux et terminaisons. Nous nous sommes fait surtout une syntaxe illogique et compliquée qu'il n'apprendrait point sans peine, un amas de règles confuses dont le résultat le plus sûr est d'alourdir nos phrasesou de lesrendre obscures. La grammaire régentait Villehardouin, comme nousmêmes. Mais elle était moins exigeante alors que de nos jours, et l'écrivain, pour peu qu'il eût l'esprit net, pouvait admirablement se faire entendre sans la choquer en rien.
Or, s'il y eut jamais esprit net au monde, c'elait celui du maréchal de Champagne. On a pu en juger par l'analyse fidèle que nous avons faite de son livre et par les nombreux extraits que nous en avons donnés. Il avait au plus haut point cette qualité éminemment française : la clarté. Rien de plus lumineux que son récit; rien de plus limpide que sa phrase. Les idées se groupent naturellement dans sa tête, elles se suivent sans effort sous sa plume. Tous ses termes sont précis, tous sont simples surtout. Chez lui point de métaphores quand on n'en a que faire, point d'équivalents, de périphrases ; l'expression est toujours juste ; l'épithète, relativement rare, n'est jamais ni redondante ni oiseuse.
C'est dans les tableaux de batailles que cette simplicité concise, cette rectitude et cette sobre élégance se font surtout remarquer. Ce qu'il a une fois vu, de son coup d'œil pénétrant de soldat, nous le voyons aussi bien que lui, grâce à ses descriptions. La répartition de l'armée en sept corps, l'ordonnance de la flotte vénitienne, les préparatifs et le plan de la grande attaque de Constantinople, tout cela, grâce à lui, est vivant devant nous, tout cela nous saute aux yeux. Il faudrait citer presque tout le livre. Mais nous devons nous borner à quelques exemples. Après avoir décrit, avec une merveilleuse
lucidité, le double assaut donné à Constantinople par les Français et les Vénitiens, quand il nous a montré ceux-ci en possession de vingt-cinq tours ceux-là repoussés au contraire des murailles, il en vient à conter la grande sortie tentée par l'usurpateur Alexis contre les croisés.
« Adonc issi l'empereres Alexis deGonstantinobleàtote sa force fors de la cité, par autres portes bien loing de une leue de l'ost ; et comence si grant genz à issir que il sembloit que ce fust toz li monz. Lors fist ses batailles ordener parmi la campaigne, et chevauchent vers l'ost ; et quant noz François les veoient, si saillent as armes de totes parz. Cel jor, faisoit Henri li frères le comte Baudoin l'agait as engins devant la porte de Blaquerne, et Mahius de Vaslaincourt et Baudoin de Belveoir, et lor gens qui à els se tenoient. Endroit aus, avoit l'empereres Alexis atorné granz genz qui saldroient par trois portes fors, con il se ferroit en l'ost par l'autre part.
— Et lors issirent les six batailles qui furent ordenées, et se rengent par devant lor lices; et lor serjant et lor escuierà pié par derrière les cropes de lor chevaus, et li archier et li arbalestier par devant als ; et firent bataille de lor chevaliers à pie', dont il avoient bien deus cenz qui n'avoient mais nul cheval. Et ensi se tindrent quoi devant lor lices ; et fu mult granz sens ; que se ilalasent à la campaigne assembler à els, cil avoient si grant foison de gent, que tuits fuissiens noie entr'aus.
— Il sembloit que tote la compaigne fust coverte de batailles; et venoient le petit pas tuit ordené. — Bien sembloit perillose chose ; que cil n'avoient que six batailles, et li
Grieu en avoient bien quarante; et il n'i avoit celi qui ne fust graindre que une des nos. Mais H nostre estoient ordené en tel manière que on ne pooit à els venir, si pardevant non. Et tant chevaucha l'emperiere Alexis qu'il fu si près que on traïoit des uns aus autres. Et quand ce oï li dux de Venise, si fist ses gens retraire et guerpir les tors que il avoient conquises, et dist que il voloit vivre ou morir avec les pèlerins. Ensi s'en vint devers l'ost, et descendi li meismes toz premiers à la terre, et ce que il en pot traire de la soe gent fors. — Ensi furent longuement les batailles des pèlerins et des Grius vis à vis ; que li Gré ne s'osèrent venir ferir en lor estai, et cil ne volrent eslongnier les lices. Et quant l'empereres Alexis vil ce, si comença ses genz à retraire ; et quant il ot ses gens râliez, si s'en retorna ariere. Et quant ce vit li hos des pèlerins, si comença à chevaucher le petit pas vers lui ; et les batailles des Gre's comencentà aler en voie ; et se traistrent ariers à un palais qui ère apelez li Philippos. — Et sachiez que onques Diex ne traist de plus grant péril nule gent con il fist cels de l'ost cel jor ; et sachiez que il n'i ot si hardi qui n'aust grande joie. Ensi se remest celé bataille cel jor ; que plus n'i ot fait, si con Diex volt. L'empereres Alexis s'en retorna en la vile, et cil de l'ost alerent à lor herberges ; si se désarmèrent, que erent mult las et travaillié ; et poi mangierent et poi burent, car poi avoient de viande. .. » (Gh. 37.)
Traduction. « Alors l'empereur Alexis de Constantinople sortit avec toutes ses forces de la cité, par d'autres portes qui étaient bien à une lieue loin du camp ; et il commença à sortir tant de gens assemblés qu'il semblait que ce fût le monde entier. Alors il fait ordonner ses corps de bataille dans la plaine et ils chevauchent vers le camp ; et
quand nos Français les voient, ils courent aux armes de toutes parts. Ce jour-là, Henri le frère du comte Baudouin faisait le guet pour les engins devant la porte de Blaquerne, avec Mathieu de Walincourt et Baudouin de Beauvoir et leurs gens qui se tenaient à eux. En face d'eux, l'empereur Alexis avait préparé des gens en grand nombre pour sortir par trois portes, pendant que lui se jetterait dans le camp d'un autre côté. — Et alors sortirent les six corps de bataille qui furent ordonnés, et ils se rangèrent par-devant leurs palissades ; et leurs sergents et leurs écuyers à pied par derrière les croupes des chevaux, et les archers et les arbalétriers par-devant eux ; et ils firent un corps de bataille de leurs chevaliers à pied, dont ils avaient bien deux cents qui n'avaient plus de cheval. Et ils se tinrent ainsi cois devant leurs palissades ; et ce fut avec un bien grand sens ; car s'ils fussent allés en plaine les attaquer, les autres avaient si grande quantité de gens. que nous eussions été noyés parmi eux. — 11 semblait que la plaine fut couverte de troupes ; et ils venaient au petit pas, tous en ordre. Cela semblait bien chose périlleuse ; car les nôtres n'avaient que six corps de bataille, etles Grecs en avaient bien quarante; et il n'y en avait pas qui ne fût plus grand qu'un des nôtres. Mais les nôtres étaient ordonnés en telle manière qu'on ne pouvait venir à eux, sinon par devant. Et l'empereur Alexis chevaucha tant qu'il fut assez près pour qu'on tirât les uns sur les autres. Et quand le doge de Venise ouït cela, il fit retirer ses gens et quitter les tours qu'ils avaient conquises, et dit qu'il voulait vivre ou mourir avec les pèlerins. Il s'en vint ainsi devers le camp et descendit lui-même tout le premier à terre, avec ce qu'il put amener de ses gens dehors. — Ainsi furent pendant
longtemps les troupes des pèlerins et des Grecs vis-à-vis ; car les Grecs n'osèrent pas venir se jeter sur leurs lignes, et ceux-ci ne voulurent pas s'éloigner de leurs palissades. Et quand l'empereur Alexis vit cela, il commença à retirer ses gens ; et quand il eut rallié ses gens, il s'en retourna en arrière. Et quand l'armée des pèlerins vit cela, elle commença à chevaucher au petit pas vers lui; et les troupes des Grecs commencent à se mettre en route ; et elles se retirèrent en arrière à un palais qui élait appelé Philippe. — Et sachez que jamais Dieu ne tira nulles gens de plus grand péril qu^l fît ceux de l'armée ce j our-là ; et sachez que nul ne fut si hardi qu'il n'en eût grande joie. Ainsi demeura la bataille en ce jour ; car il ne se fit rien de plus, ainsi qu'il plut à Dieu. L'empereur Alexis s^n retourna en la ville et ceux de l'armée allèrent à leurs tentes ; ils se désarmèrent, car ils étaient bien las et fatigués ; et ils mangèrent peu et burent peu, car ils avaient peu de vivres. »
Si nous avons cité ce récit saisissant, ce n'est pas qu'il n'y en ait beaucoup d'autres dans notre chronique qui puissent faire apprécier la précision et la clarté de Yillehardouin, ses qualités maîtresses. On ne les trouverait pas, par exemple, à un moindre degré dans la narration rapide et colorée de l'expédition navale que le maréchal fit un soir avec l'empereur Henri pour délivrer le Château de Gibotos, étroitement bloqué par Théodore Lascaris. Nous y renvoyons le lecteur. Tous ces tableaux de guerre sont
d'autant plus frappants que l'auteur n'y a mis nul apprêt. Les faits seuls semblent parler. L'écrivain s'efface derrière eux et ne paraît même pas songer à les mettre en relief.
A plus forte raison n'entoure-t-il pas ses récits de ces descriptions plus ou moins poétiques dont les trouvères étaient coutumiers et dont les chroniqueurs enjolivaient leurs histoires pour faire montre de bel esprit. Le continuateur de Villehardouin (1), au moment de nous conter une bataille, nous parle du ciel bleu, du soleil qui luit, des oiseaux qui chantent. Le maréchal de Champagne ne donne pas dans ces puérilités. Ce n'est pas qu'il ait toujours été insensible à certains spectacles imposants. Mais il sait les rendre en quelques mots, sans étalage de rhétorique, et avec une sévère majesté.
Quand la flotte quitte Corfou :
« Bien tesmoigne Joffrois, dit-il,... que onc si bêle chose ne fu veue. Et bien sembloit estoire qui terre deust conquerre ; que tant que on pooit veoir à oil, ne pooit-on veoir se voiles non de nés et de vaissiaus, si que li cuer des homes s'en esjoïssoient mult... » (Ch. 25.)
Traduction. « Et Geoffroy voustémoigne bienquejamais si belle chose ne fut vue. Et il semblait bien que cette flotte
(1) Henri de Valenciennes. V. plus loin (chap.VII) quelques détails sur ce chroniqueur.
dût conquérir la terre ; car autant que l'œil pouvait voir, on ne pouvait voir sinon des voiles de nefs et de vaisseaux, en sorte que les cœurs des hommes s'en réjouissaient bien... »
Un peu plus tard, lorsque la flotte arrive en vue de Constantinople, la beauté du site ne paraît point frapper le maréchal, qui n'a pas l'âme tournée vers la poésie. La vue des admirables monuments dont la capitale est parsemée ne l'amène point à parler des arts, dont sans doute il se soucie peu. Mais le sobre témoignage de sa stupéfaction et de son effroi nous frappe plus, par sa sincérité et sa grandeur, que ne feraient de longues tirades.
« Or poez savoir que mult esgarderent Constantinople cil qui onques mais ne l'avoient veue ; que il ne pooient mie cuidier que si riche vile peust estre en tôt le monde, cum il virent ces halz murs et ces riches tours dont ele ère close tôt entor à la reonde, et ces riches palais et ces haltes yglises, dont il i avoit tant que mul nel poist croire, se il ne les veist à l'oil, et le lonc et le lé de la vile qui de totes les autres ère soveraine. Et sachiez que il n'i ot si hardi cui la chars ne fremist ; et ce ne fu mie mervoille ; que onques si granz affaires ne fu empris de nulle gent, puis que li monz fu estorez... » (Gh. 26.)
Traduction. « Or vous pouvez savoir qu'ils regardèrent beaucoup Constantinople ceux qui ne l'avaientjamaisvue; car ils ne pouvaient penser quMl pût être en tout le
Villehardouin expose la demande des croisés au peuple de Venise, dans l'église Saint-Marc.
monde une ville si riche, quand ils virent ces hauts murs et ces riches tours dont elle était close tout autour à la ronde, et ces riches palais et ces hautes églises, dont il y avait tant que nul ne le pût croire s'il ne l'eût vu de ses yeux, et la longueur et la largeur de la ville qui entre toutes les autres était souveraine. Et sachez qu'il n^ eut homme si hardi à qui la chair ne frémît ; et ce ne fut pas merveille ; car jamais si grande affaire ne fut entreprise par nulles gens, depuis que le monde fut créé. »
De pareilles émotions sont assez rares chez Villehardouin, qui est avant tout un soldat et qui a trop l'habitude des combats pour céder avec complaisance à la crainte ou à l'attendrissement. Son âme s'élève à Dieu, après la victoire comme après la défaite. S'il voit tomber un ami, son cœur se serre. Mais chez lui la douleur, la colère, la joie sont toujours graves et contenues.
Ce n'est pas qu'il ne soit parfois capable de grands élans. C'est quand il a, par exemple, à parler en public, quand il lui faut émouvoir le peuple vénitien, réuni au nombre de plus de dix mille âmes dans l'église de Saint-Marc, qu'il tombe à genoux, lout en larmes, et fait pleurer l'immense assemblée. Rien de plus pathétique assurément que cette grande scène, par laquelle nous terminerons nos citations:
« Quant la messe fu dite, li dux manda aux messages
que il requeissent à tôt le pueple humblement que il volsissent que celé convenance fust faite. Li message vindrent elmostier. Mult furent esgardé de maintes genz qui nés avoientainc maisveuz. JofTrois de Vile-Hardoin li mareschaus de Ghampaigne moustra la parole par l'acort et par la volenté as autres messages, etlor dist : « Seignor, li baron de France li plus hait et li plus poesteif nos ont à vos envoiez ; si vos crient merci que il vos preigne pitié de Je'rusalem qui est en servage de Tur.s, que vos por Dieu voilliez lor compaignier à la honte Jesu-Crist vengier. Et por ce vos i ont eslis que il sevent que nule genz n1ont si grand pooir, qui sor mer soient, corne vos et la vostre genz. Et nos comanderent que nos vos en chaïssiens as piez, et que nos n'en leveissiens jusques à tant que vos ariez otroié que vos ariez pitié de la Terre-Sainte d'outre mer. » Maintenant li six message s'agenoillent à lor piez mult plorant ; et li dux et tuit li autre s'escreverent à plorer de la pitié, et s'escrierent tuit aune voiz et tendirent lor mains en hait, et distrent : a Nos Totrions, nos Fotrions ! » Enqui ot si grant bruit et si grant noise que il sembla que terre fondist. » (Gh. 6.)
Traduction. « Quand la messe fut dite, le doge manda aux messagers de requérir tout le peuple humblementpour qu'il consentît que cette convention fût faite. Les messagers vinrent à l'église. Ils furent bien regardés de maintes gens qui ne les avaient jamais vus. Geoffroy de Yille-Hardouin le maréchal de Champagne prit la parole par l'accord et la volonté des autres messagers et leur dit : « Seigneurs, les barons de France les plus hauts et les plus puissants nous ont envoyés à vous ; et ils vous crient merci, afin qu'il vous prenne pitié de Jéru-alem qui est sous le servage des Turcs, et que pour Dieu vous vouliez
VILLEHARDOUIN. SON k-ÉIUTE LITTÉRAIRE. 119
les aider à venger la honte de Jésus-Christ. Et ils vous ont choisis parce qu'ils savent que nulles gens qui soient sur mer n'ont aussi grand pouvoir que vous et vos gens. Et ils nous commandèrent de tomber à vos pieds et de ne pas nous en relever jusqu'à ce que vous eussiez octroyé que vous auriez pitié de la Terre-Sainte d'outremer. » Alors les six messagers s'agenouillèrent à leurs pieds pleurant beaucoup ; et le doge et tous les autres éclatèrent en pleurant de pitié et sérièrent tout d'une voix et tendirent leurs mains en haut et dirent : « Nous l'octroyons, nous l'octroyons. » Alors il y eut si grand bruit et si grand tumulte qu^il semblait que la terre s'effondrât. »
On voit par ce passage que, comme nous l'avons dit en commençant cette étude, Villehardouin n'était pas seulement un brave soldat et un diplomate avisé, mais qu'il avait aussi le don de l'éloquence. A sept cents ans de distance, ce discours simple et triste nous émeut encore. Le maréchal de Champagne savait quand il voulait parler avec son cœur. Il écrivait de môme à l'occasion. Voilà pourquoi son œuvre ne saurait périr. Ce livre vigoureux et grave, écrit sans apprêt par un Français qui avait fait ot vu de grandes choses, aura toujours pour nous avec l'attrait de l'histoire celui de l'épopée.