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CHAPITRE III

FROISSART (suite). — ANALYSE DE SES CHRONIQUES.

L'analyse des chroniques de Froissart offre une double difficulté, que nous devons tout d'abord expliquer au lecteur.

La première provient de la multiplicité des formes sous lesquelles cet ouvrage est arrivé jusqu'à nous. Nous n'avons pas, en effet, un texte de Froissart, nous en avons au moins cinq ou six, également authentiques et entre lesquels existent, non seulement pour la rédaction, mais pour le fond même du récit, de très notables différences. L'auteur recueillait sans relâche, sur les événements déjà racontés par lui, des informations nouvelles, retouchait, augmentait, resserrait, recommençait son œuvre, pour la rendre plus digne de la postérité. Peut-être aussi, sans trahir la vérité, changeait-il un peu de point de vue en changeant de protecteurs et mettait-il certains faits en pleine lumière ou dans la pénombre, avec une complaisance presque inconsciente, suivant que tel ou tel patron devait recevoir l'hommage de ses manuscrits. Ces variations sont surtout sensibles et embarrassantes pour qui veut résumer le premier livre des chroniques. Froissart, qui l'avait

d'abord écrit (de 13H9 à 1378) en partie d'après Jean le Bel, en partie d'après ses recherches personnelles, mais sous des influences évidemment anglaises, l'a refait jusqu'à trois fois, effaçant de plus en plus, à chaque remaniement, la trace de ses emprunts, comblant les lacunes de sa première narration et s'inspirant surtout de témoignages français. Le second livre, qui n'était d'abord que le tableau des guerres de Flandre de 1379 à 1385, est devenu, grâce à de nombreuses intercalations, la suite naturelle de l'histoire générale qu'il avait entreprise, et a subi, encore plus tard, d'assez profonds remaniements. Le troisième se présente également à nous sous deux rédactions quelque peu différentes. Le quatrième seul n'a pas été retouché, sans doute parce que la mort n'a pas laissé au chanoine de Chimay le temps de le revoir et de le modifier. On comprend sans peine combien ces diverses révisions d'une même œuvre ont rendu malaisée la tâche des éditeurs. Ceux qui l'ont imprimée les premiers, au xvie siècle, n'ont généralement reproduit que le texte le plus répandu et se sont beaucoup plus préoccupés de le rajeunir que d'en trouver d'autres (1). Il y a cent ans, le laborieux Dacier s'efforçait d'en constituer un plus satisfaisant par l'étude comparative des principaux ma-

(1) Froissart fat imprimé pour la première fois à Paris, vers 1495, par le libraire Antoine Vcrard, qui en donna depuis deux nouvelles éditions, l'une vers 1497, l'autre en 1518. Il faut citer encore les éditions de 1505, 15)4 et 1530, et surtout celle que publia Denis Sauvage, de 1559 à 1561, et qui est beaucoup préférable aux précédentes (Lyon, 4 vol. in-fol.). — Les Chroniques du chanoine de Chimay furent traluites en flamand dès le XV* siècle, en latin, en anglais et en espagnol dès le xvr.

nuscrits et la combinaison des éléments qu'ils renferment. Interrompu par la Révolution, son travail fut repris sous la Restauration par Buchon, qui donna coup sur coup deux éditions de Froissart beaucoup moins imparfaites que les précédentes. On a pu, il est vrai, reprocher à ce savant d'avoir lui-même quelque peu modernisé la langue du chroniqueur et d'avoir ignoré ou laissé de côté des variantes de la plus haute importance (1). De nos jours, deux érudits, l'un Belge, l'autre Français, ont entrepris presque en même temps de publier un Froissart exact quant à la forme et complet quant au fond. Le premier, M. Kervyn de Lettenhove, a terminé son œuvre. Le second, M. Siméon Luce, mènera sans doute ja sienne à bonne fin d'ici à quelques années (2). Malheureusement , ces éditions , précieuses pour

(1) La première édition de Buchon, qui date de 1824-182T, forme quinze volumes de la Collection des Chroniques nationales françaises ; elle comprend un volume de poésies choisies de Froissart. La seconde ne remonte qu'à 1837 ; elle remplit trois volumes de la collection du Panthéon littéraire et se distingue de la première par des additions assez importantes.

(2) L'édition Kervyn de Lettenhove (Bruxelles, 1870-77) forme 29 volumes in-8°, dont trois comprennent les poésies de Froissart ; elle renferme un glossaire fort étendu, deux dictionnaires, l'un pour les noms historiques, l'autre pour les noms géographiques, des pièces justificatives et des notes fort instructives ; elle débute par une étude très approfondie sur la vie et sur les manuscrits du chroniqueur. L'édition Luce, commencée en 1869, ne comprend jusqu'à présent que huit volumes in-8° (Paris, 1869-1887, publication de la Société d'histoire de France) et s'arrête pour le moment à l'année 1377. Elle semble dénoter encore plus d'érudition et de sens critique que la précédente. MM. Kervyn de Lettenhove et Siméon Luce ne sont pas d'accord sur tous les points de la biographie de Froissart et n'assignent pas les mêmes dates aux divers remaniements opérés par ce chroniqueur sur son œuvre. Après examen et comparaison, nous avons cru devoir adopter en général les opinions de l'éditeur français.

l'homme d'étude, ne sont pas d'une lecture commode pour la masse du public. Dans la première, les variantes et additions sont cousues bout à bout aux divisions du texte principal auxquelles elles correspondent ; dans la seconde, elles sont rejetées à la fin des volumes. Elles sont dans toutes les deux si nombreuses et si étendues, qu'on a presque constamment sous les yeux deux ou trois formes assez dissemblables des mêmes récits et qu'il en résulte pour l'esprit un peu de fatigue et parfois de confusion. On comprend que, dans l'analyse sommaire qui va suivre, nous ne puissions tenir compte que des plus importantes.

Nous devons ajouter qu'alors même que les chroniques dont il s'agit ici ne se présenteraient à nous que sous une seule forme, il serait encore malaisé de les résumer à la fois avec exactitude et avec clarté. En effet, outre que Froissart se répète souvent et qu'il serait fastidieux, dans une simple analyse, de revenir sur les mêmes faits à plusieurs reprises, nous ferons remarquer qu'il interrompt assez fréquemment son récit pour nous entretenir de lui-même et que les éléments de son autobiographie, épars en cent endroits de son ouvrage, ont été réunis par nous, du moins en substance, dans le chapitre précédent. Puis, il ne faut pas perdre de vue que, préoccupé de retracer dans un même tableau les destinées des principaux États del'Occident, notre chroniqueur passe sans cesse de l'un à l'autre et ne se met pas du tout en peine des transitions. Il nous transporte continuellement de France en An-

gleterre ou en Ecosse, d'Ecosse en Flandre, en Bretagne, en Portugal ou en Italie, et croise un peu au hasard les fils brillants de ses multiples histoires, sans trop se demander s'ils formeront une trame bien régulière. Aussi, tout en respectant l'ordonnance générale de son ouvrage, demandons-nous au lecteur la permission de ne point le suivre pas à pas dans ses innombrables digressions et de nous en tenir, autant que possible, aux grandes lignes du drame qu'il s'est proposé d'écrire.

Froissart a eu pour but principal de raconter les honorables emprises, nobles aventures et faits oV armes auxquels a donné lieu la lutte de la France et de l'Angleterre, depuis l'avènement d'Edouard III et de Philippe de Valois, jusqu'à la mort de Richard II et au milieu du règne de Charles VI. S'il y rattache encore l'histoire particulière de certaines nations, c'est que ce duel formidable avait ébranlé une grande partie de l'Europe, que ces nations avaient embrassé la cause de Tune ou de l'autredes parties belligérantes, que celles-ci se retrouvaient souvent en présence bien loin de leurs propres frontières et que, par exemple, les batailles d'Ecosse ou de Flandre n'étaient aux yeux du chroniqueur que des incidents de la grande guerre. Il y a donc dans son œuvre une unité de dessein que la multiplicité des épisodes et des horsd'œuvre ne doit pas nous faire méconnaître.

Ce récit comprend quatre livres embrassant des périodes et retraçant des événements d'importance fort inégale.

Le premier, qui est de beaucoup le plus étendu,

est aussi le plus populaire, parce qu'il renferme l'histoire des faits les plus dramatiques et les plus retentissants du quatorzième siècle. Il s'étend de 1325 à 1378 et forme à lui seul comme une épopée distincte, qui a son prologue et sa conclusion.

L'auteur nous expose d'abord la révolution grâce à laquelle Isabelle de France, femme du roi d'Angleterre Edouard II, renverse son mari et lui substitue sur le trône son jeune fils Edouard III, la première guerre du nouveau roi contre ses voisins d'Ecosse et les mesures violentes par lesquelles il se débarrasse des favoris de sa mère d'abord et de cette princesse ensuite. L'avènement de Philippe de Valois, ses succès contre les Flamands, l'humiliation de son rival, qui le reconnaît et lui rend hommage, sont la contre-partie de ce premier tableau. Les deux adversaires ont fait leur entrée dans l'histoire. Ils se mesurent du regard. Qui va les mettre aux prises ? Un transfuge de France, dont les encouragements triompheront non de ses scrupules (il n'en a guère), mais de ses hésitations. Robert d'Artois trouve Edouard engagé dans une nouvelle et pénible lutte contre les Écossais (que soutient déjà indirectement le roi de France). Il n'a pas de repos qu'il ne l'ait amené à revendiquer l'héritage de saintLouis. Bientôt les premiers coups sont portés en Flandre, en Aquitaine et sur les côtes d'Angleterre (1337-1338). Mais, avant de se jeter à corps perdu dans l'entreprise qu'on lui conseille, le prudent souverain veut s'assurer des alliés. Il vient donc acheter les princes des Pays- Bas, se fait nommer vicaire de l'empereur Charles IV

et cherche surtout à capter les bonnes grâces de ce Jacques Artevelt, dictateur populaire de la ville de Gand, dont Froissart nous dépeint ainsi la toutepuissance :

« ... En ce temps, avoit ung homme à Gand qui avoit estet brassères de miels. Chils estoit entrés en si grant fortune et en si grant grasce à tous les Flàmens, que c'estoit tout fait et bien fait quanqu'il voloit deviser et commander par toute Flandres... et n'i avoit nullui, com grans qu'il fust, qui de riens osast trespasser son commandement, ne contredire. Il avoit toutdis apriès lui, alans aval la ville de Gand, lx ou imxx variés armés, entre lesquels il en y avoit n ou m qui savoient aucuns de ses secrés, et quant il encontroit un homme qu'il avoit en souspecon ou qu'il haioit, cils estoit tantost tués ; car il avoit commandé à ses secrés variés et dit : « Sitost que jou encontre un homme et je vous fai un tel signe, si le tués sans déport, com grans, ne com hauls qu'il soit, sans attendre plus aultre parolle... » Par quoi il estoit si doubtés que nuls n'osoit parler contre cose qu'il volsist faire, ne à painne penser de lui contredire... » (T. II, p. 416.)

traduction. — « En ce temps, il y avait un homme à Gand, qui avait été brasseur de miel. 11 était entré en si grande fortune et en si grande faveur auprès de tous les Flamands que tout ce qu'il voulait bien dire et commander par toute la Flandre était fait et bien fait..., et u\n'y avait pas un homme, quelque grand qu'il fût, qui osât outrepasser son commandement ou y contredire. Il avait toujoursaprèslui, en allantparla ville de Gand, soixante ou quatre-vingts valets armés, dont deux ou trois savaient certains de ses secrets, et quand il rencontrait un homme qu'il avait en suspicion ou en haine, aussitôt, c'était un homme mort ; car il avait donné cet ordre à ses afïidés : « Sitôt que je rencontre un homme et que je vous fais tel signe, tuez-le sans délai, quelque grand, quelque haut placé qu'il soit, sans plus attendre autre parole. » Aussi était-il si redouté que nul n'osait parler contre chose qu'il voulût faire, ni penser, qu'à grand'peine,àle contredire. »

Secondé par ses nouveaux amis, Edouard III, qui bientôt s'intitulera roi de France, vient attaquer à deux reprises, sans grand succès d'ailleurs, les frontières septentrionales de l'Etat qu'il appelle son héritage (1389-1340). Une trêve est conclue. Mais quelques mois à peine se sont écoulés et, grâce à la rivalité des deux maisons de Blois et de Montfort, qui se disputent la succession de Bretagne, les deux adversaires se retrouvent en présence au fond de J'Armorique (1341). L'Ecosse prend feu de nouveau. Vainement les légats du pape s'entremettent et amènent encore une suspension d'armes. Les rigueurs de Philippe VI contre des traîtres et les incitations du réfugié français Godefroi d'Harcourt déterminent Edouard III à rentrer en lice. Dès 1345, les Anglais étendent leurs conquêtes en Guyenne d'une façon menaçante. L'année suivante, leur roi débarque en Normandie, dévaste toute cette province, passe en vue de Paris, puis, poursuivi par les Français, s'arrête froidement à Grécyetremporte, grâce à l'indiscipline toute féodale de ses ennemis, la plus éclatante victoire. Philippe s'enfuit presque seul et va frapper au milieu de la nuit, comme un vagabond, au château de la Broyé.

« Quant il vint à la porte, il la trouva fermée et le pont levet, car il estoit toute nuis, et faisoit moult brun et moult espès. Adont fist li rois appelle)- après le chastellain, car il voloit entrer dedens : si fu appelles et vint avant sur les garites, et demanda tout en hault : « Qui est là, qui hurle à ceste heure? » Li rois Phelippes, qui entendi levois,respondist etdist: a Ouvrés, ouvrés, chastellain ; c'est li infortunés rois de France. » (T. V,p. 64.)

traduction. — « Quand il vint à la porte, il la trouva fermée et le pont levé, car il était nuit close, et il faisait très noir et très épais. Alors le roi fit appeler le châtelain, car il voulait entrer dedans. Il fut appelé et vint avant sur les guérites et demanda tout haut : « Qui est là qui heurte à cette heure ? » Le roi Philippe, qui entendit la voix, répondit et dit : « Ouvrez, ouvrez, châtelain, c'est l'infortuné roi de France. »

Le vaincu de Crécy n'était pas encore au ternie de ses malheurs. Bientôt le long siège de Calais mit à l'épreuve le dévouement de ses sujets et sa propre impéritie. Ses alliés succombèrent en Ecosse et en Bretagne, et son règne, si brillamment commencé, se termina dans le deuil, au milieu des horreurs de la Peste noire.

Les premières années du gouvernement de Jean le Bon sont racontées par Froissart fort sommairement et non sans quelque désordre. Il n'y a là que de menus faits, auxquels le chroniqueur ne semble s'intéresser que médiocrement. Mais, à partir de 1355, les événemenlsterribles se multiplient, et il les suit de près avec la curiosité la plus passionnée. C'est d'abord la triomphante chevauchée du prince de Galles à travers le Languedoc, c'est l'arrestation dramatique de Charles le Mauvais par le roi Jean, son beau-père ; c'est l'occupation de ses châteaux en Normandie ; c'est surtout la journée de Poitiers, où pour la seconde fois sombre la fortune de la France, Avec une poignée d'hommes, le fils d'Edouard III triomphe, contre toute espérance, d'une armée formidable, et le fils du vaincu de Crécy, après avoir

Les bourgeois de Calais.

du moins sauvé l'honneur par une résistance héroïque, doit rendre son épée.

... « Là eut adont trop grant presse et trop grand bouteis sur le roy Jehan, pour le convoitise de li prendre, et li crioient cil qui le cognissoient et qui le plus priés de lui estoient : « Rendes vous, rendes vous, aultrement vous estes mort. »... Un chevalier de la nation de Saint-Omer, que on clamoit monsigneur Denis de Morbeke..., se avança en la presse, à la force des bras et dou corps, car il esl.oit grans et fort, et dist au roy en bon françois : « Sire, sire, rendes vous. » Li rois, qui se véoit en dur parti et trop enforciés de ses ennemis et ossi que la deffense ne li valoit mes riens, demanda en regardant le chevalier : « A cui me rendrais-jou ? à cui ? Où est mon cousin le prince de Galles ? Si je le veoie, je parleroie. — Sire, respondimessires Denis de Morbeke, il n'est pas ci; me's rendes vous à moi, et je vous menrai devers lui. — Qui estes-vous? dist li rois. — Sire, je sui Denis de Morbeke, uns chevaliers d'Artois, mes je siers le roy d'Angleterre, pourtant que je ne puis ou royaulme de France demourer et que je y ay fourfait tout le mien. » Adont respondi li rois de France : « Et je me rench à vous »; et li bailla son destre gant... » (T. Y, p. 453-454.)

traduction. — <r II y eut alors trop grande presse et trop grande poussée sur le roi Jean, pour la convoitise de le prendre, et ceux qui le connaissaient et qui étaient le plus près de lui lui criaient : « Rendez- vous, rendez- vous, autrement vous êtes mort. » Un chevalier du pays de Saint-Omer, appelé monseigneur Denis de Morbecque... s'avança dans la presse à la force des bras et du corps, car il était grand et fort, et dit au roi en bon français : « Sire, sire, rendez-vous. » Le roi, voyant qu'il était un dur parti et trop pressé de ses ennemis et aussi que la défense ne lui valait plus rien, demanda en regardant le chevalier : at A qui me rendrai-je ? A qui ? Où est mon cousin le prince de Galles ? Si je le voyais, je parlerais. — Sire, répondit mcssire Denis de Morbecque, il n'est pas ici, mais rendez-vous à moi et je vous mènerai vers

lui . — Qui êtes-vous ? dit le roi. — Sire, je suis Denis de Morbecque, un chevalier d'Artois ; mais je sers le roi d'Angleterre, parce que je ne puis demeurer au royaume de France et que j'y ai encouru la perte de tout mon bien. » Alors le roi de France répondit : a Et je me rends à vous ; » et il lui donna son gant droit. »

L'épouvantable crise que subit la France par l'effet de cette catastrophe inspire ensuite à Froissart quelques-uns de ses plus beaux récits. S'il n'attache qu'une importance médiocre aux tentatives des États généraux pour réformer le royaume et s'il ne les rapporte que confusément, il retrace au contraire avec une vivacité et un éclat singulier les ravages des Grandes Compagnies, les horreurs de la Jacquerie, les intrigues du roi de Navarre, la réapparition d'Edouard III. en 1359 et la chevauchée anglaise qui a pour résultat le désastreux traité de Brétigny. Il nous montre la France démembrée, mise à rançon par l'ennemi, ses vains efforts pour s'affranchir du brigandage militaire, qui désole ses plus belles provinces, et l'incroyable insouciance de son roi, qui parle de croisade et retourne gaiement mourir au milieu des fêtes chez ses ennemis.

Mais il saura bientôt conter aussi et nous faire comprendre le règne réparateur de Charles V. Ce méchant roi, comme l'appelle Edouard III, ne monte pas à cheval et ne joue, pas au paladin. Mais il n'en a pas moins du cœur et de la tête. En moins d'un an, il pacifie la Normandie et la Bretagne. Puis il fait emmener les Grandes Compagnies en Espagne par

du Guesclin qui, en quatre années de guerre (1365- 1369), parvient à établir sur le trône de Gastille un protégé de la France, Henri de Transtamare, désormais notre allié le plus fidèle. La revanche qu'il prépare de longue date est amenée enfin par l'appel des seigneurs d'Aquitaine qui invoquent son patronage contre le Prince Noir. Les possessions anglaises sont attaquées en France de toutes parts. Du Guesclin, devenu connétable, reconquiert, par force ou par ruse, la plus grande partie de nos provinces occidentales. Le vainqueur de Poitiers, épuisé par la maladie, va mourir prématurément en Angleterre. En six années de lutte, grâce à la sagesse du roi et à la tactique prudente de ses lieutenants, le royaume est presque entièrement débarrassé de l'étranger. Quand le vieil Edouard III meurt à son tour (1377), laissant la couronne à un enfant de dix ans, Charles V célèbre ses funérailles en portant la terreur sur le littoral britannique ; la guerre, interrompue depuis deux ans par la trêve de Bruges, reprend de tous côtés, et de nouveau la fortune, presque sur tous les points , semble vouloir favoriser nos armes.

C'est parle récit, — incomplet et un peu confus, — des deux campagnes qui suivirent cette réouverture des hostilités, queFroissart termine le premier livre de ses chroniques. Il le recommence au début du second, expose cette fois avec détail les conquêtes du duc d'Anjou en Guyenne (qu'il avait omises), et revient, avec un supplément d'informations, sur les démêlés du roi de France et du roi de JNavarre, en

1378. Les débuts du Grand Schisme (1) et les troubles qui en résultent en France et en Italie ne l'arrêtent qu'un instant. Mais il donne plus d'attention aux guerres de Flandre et de Bretagne et suit jour par jour le comte de Buckingham (2) dans sa chevauchée de 1 380, à travers nos provinces du nord et de l'ouest. A ce moment, du Guesclin, le bon connétable, vient de mourir devant Châteauneuf-de-Randon. Charles V, qui va le suivre de près dans la tombe, sent venir la mort et fait venir ses frères pour leur confier son jeune fils et leur donner les conseils les plus graves et les plus touchants pour la conduite du royaume, tant que durera l'enfance de son successeur.

Le roi mort, ses frères mettent pour ainsi dire le royaume en coupe réglée. Les charges publiques, loin de diminuer, s'accroissent. Aussi les soulèvements populaires deviennent-ils fréquents. A Paris, les Maillotins tiennent quelque temps le gouvernement en respect. Mais ce n'est pas seulement en France que les passions démocratiques menacent une fois de plus de détruire toute gentillesse (c'està-dire toute noblesse). L'Angleterre, elle aussi, a un roi mineur ; elle aussi est pillée par des princes du sang. Aussi, tandis que le comte de Cambridge (3)

(1) Cette guerre civile de l'Église commença en 1378 par la double élection d'Urbain IV et de Clément VII. Le premier de ces papes s'établit à Rome, pendant que l'autre se fixait à Avignon. Le roi de France et ses alliés étaient pour ce dernier ; le roi d'Angleterre et les siens étaient pour son rival.

(2) C'était le plus jeune des fils d'Edouard III. Il est plus connu dans l'histoire sous le nom de duc de Glocester; mais il ne le porta qu'à partir de 1386.

(3) Fils d'Edouard III, désigné à partir de 1386 sous le nom de duc d'York.

et le duc de Lancastre (1) sont occupés à ces guerres de Portugal et d'Ecosse, que Froissart nous raconte avec une certaine ampleur, les serfs du comté de Kent se portent sur Londres et font, pendant plusieurs jours, trembler la famille royale. Leur chef, Wat Tyler, vient en face braver le roi; on le tue, et les insurgés vont le venger, quand, avec une présence d'esprit et une énergie au-dessus de son âge, le jeune Richard II se jette au-devant de la foule qu'il intimide par sa fière attitude.

« Voire, distli maires... gars puant, parle-tu enssi en la présence de mon naturel signeur ? Je ne voel jamais vivre, si tu ne le compares. » A ces mots, il traist un grant baselaire que il portoit... et fîert che Tieullier un tel horion parmy la teste que il l'abat as pies de son

cheval Adont se perchurent ces folles gens là assam-

blés que leur cappitains estoit ochis. Si commenchierent à murmurer ensemble et à dire : « Il ont mort nostre cappitaine ; alons, alons, ochions tout. » A ces mots, il se rengierent sur le place, cascun son arc devant ly... Là fîst li rois un grant outrage, mais il fut convertis enbien ; car tantost comme Tieulliers fu aterés, il se party de ses gens tous seul et dist : « Demorés chy ; nuls ne me sieve. » Lors vint-il au devant de ces folles gens, qui s'ordonnoient pour vengier leur cappitaine, et leur dist : «Signeur, que vous fault ? Vous n'avés autre cappitainne que moy. Je suy vostre rois : tenés-vous en pais. » Dont il avint que li plus de ces gens, comme il veirent le roy et oïrent parler, il furent tout vaincu et se commenchierent àdéfuir... » (T. IX, p. 413-414.)

traduction. — a Vraiment, dit le maire, gars puant, c'est ainsi que tu parles en la présence de mon naturel seigneur ? Je veux cesser de vivre si tu ne le paies. » A

(1) Troisième fils d'Edouard III et tige de la dynastie qui régna sur l'Angleterre à partir de 1399.

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ces mots, il tire un grand badelaire (sorte d'épée) qu'il portait et frappe Tyler d'un tel coup sur la tête qui l'abat aux pieds de son cheval... Alors ces folles gens assemblés là s'aperçurent que leur capitaine était tué. Ils commencèrent à murmurer ensemble et à dire : « Ils ont tué notre capitaine ; allons, allons, tuons tout. » A ces mots, ils se rangèrent sur la place, chacun avec son arc devantlui... Là le roi fit une grande témérité, mais qui tourna bien ; car, aussitôt que ce Tyler fut à terre, il s'éloigna de ses gens tout seul et dit: « Demeurez ici, que nul ne me suive. » Alors il vint au-devant de ces folles gens, qui se rangeaient pour venger leur capitaine, et leur dit : « Seigneurs, que vous faut-il ? Tous n'avez d'autre capitaine que moi. Je suis votre roi : tenez-vous en paix. » D'où il advint que la plupart de ces gens, quand ils virent le roi et l'entendirent parler, furent tout vaincus et commencèrent à s'enfuir...»

La réaction qui suivit ce soulèvement produisit des vengeances atroces, dont l'exemple ne fut que trop fidèlement suivi en France par les oncles de Charles VI. Mais les Maillotins ne furent châtiés qu'en 1383, quand la noblesse française se fut donné la satisfaction de tailler en pièces, à Rosebecque, les milices des communes flamandes. La grande ville de Gand était depuis plusieurs années en guerre avec le comte de Flandre, son seigneur. Les péripéties de cette lutte émouvante, dont Froissart avait presque été un témoin oculaire, remplissent les trois quarts de son deuxième livre. Chassé de Bruges, où il avait dû plusieurs heures se cacher sous le lit d'une pauvre femme, le comte était venu implorer l'aide de son gendre, le duc de Bourgogne. Ce dernier, oncle de Charles VI, avait facilement entraîné son neveu. Mais la victoire de la chevalerie française et les

horribles excès qui la suivirent ne découragèrent pas les bourgeois de Gand. Ils appelèrent à leur secours l'Angleterre, qui leur envoya Pévêque de Norwich avec une armée. Il fallut que le roi de France levât de nouveau, en 1383, le ban et l'arrièreban. Toute la Flandre fut mise à feu et à sang. Deux ans après, au lendemain d'une trêve qui avait duré dix-huit mois, Français et Anglais se retrouvaient face à face partout, aux Pays-Bas, en Aquitaine, en Ecosse et en Portugal. Mais la lassitude des Gantois et la modération du duc de Bourgogne, que la mort de son beau-père avait fait leur seigneur, allaient enfin pacifier la Flandre. L'arrangement conclu par le nouveau comte et sos sujets, en décembre 1385, rendit le repos à ce malheureux pays. Froissart, qui termine par l'exposé de ce traité la seconde partie de ses chroniques, allait pouvoir tourner vers déplus lointaines contrées son impatiente et insatiable curiosité.

Depuis 1383, le roi de Gastille Jean Ier, fils de Henri de Transtamare, disputait à l'usurpateur Jean d'Avis la couronne de Portugal, qu'il revendiquait au nom de sa femme Béatrix, unique héritière du dernier roi de ce pays. Beaucoup de chevaliers et d'aventuriers français étaient allés grossir son armée, tandis que l'Angleterre envoyait à son rival de nombreux auxiliaires. Froissart avait hâte de connaître les détails d'une lutte qui n'avait pas été moins féconde que la guerre de Flandre en incidents dramatiques. C'est auprès du comte de Foix, à Orthez, qu'il se rendit tout d'abord pour s'en

informer. Son troisième livre débute par le récit de ce voyage, narration longue et qu'on voudrait plus longue encore, tant il a su donner de vie et de couleur aux souvenirs de cette chevauchée à travers le Languedoc et le Béarn. Nous retrouvons avec lui, à chaque étape, les traces encore fraîches du Prince Noir, du duc d'Anjou, du duc de Berry et des routiers qui, depuis vingt ans, ont terrorisé le midi de la France. Nous sommes ensuite transportés à cette cour fastueuse de Gaston Phœbus, où s'ourdissaient tant d'intrigues et où, grâce au rendez-vous que les seigneurs les plus illustres s'y donnaient des deux côtés des Pyrénées, le chroniqueur était bien sûr de ne pas manquer d'informations sur les événements qui l'intéressaient. C'est effectivement d'après les récits qui lui furent faits à Orthez, et que d'autres communications complétèrent plus tard, qu'il a retracé avec tant d'éclat l'histoire des guerres d'Espagne et de Portugal, de 1383 à 1388. Le siège de Lisbonne par Jean de Castille, la bataille d'Aljubarota, où le Portugal affermit son indépendance, la pénible campagne du duc de Lancastre en Galice, tels sont les principaux épisodes de ce récit qui, à lui seul, suffirait à la gloire de Froissart. Du reste, cette histoire d'outre-monts ne lui faisait pas oublier la France. De grandes entreprises s'annonçaient au nord des Pyrénées, et notre auteur, qui en avait observé de très près les préparatifs, n'avait garde de les passer sous silence. En 1386, Charles VI et son oncle réunissaient en Flandre, à l'Écluse, une Hotte imposante, une armée formidable, et semblaient sur

le point de s'embarquer pour aller à leur tour porter en Angleterre la dévastation et la terreur. On avait réuni près de quatorze cents navires.

«... Et setenoient, chevalliers et escuiers,... pour bien heureux quant en leur vivant il aroient fait un voiage en Angleterre, et disoient : « Sur ces maleois Anglois ironsnous ores, qui ont fait tant de mauls et de persécutions en France. A ces coups en aurons-nous vengement de nos pères, de nos frères et de nos parens que il ont mis à mort et desconfis. — Ha ! disoient les autres, un jour vient, que tout paie. Nous sommes nés à bonne heure, quant nous voions le voiage que nous désirions le plus à voir... » (T. XII, p. 1-2.)

traduction. — « Etchevaliers et écuyers se tenaient pour bien heureux s'ils pouvaient en leur vie faire un voyage en Angleterre, et disaient : « Nous irons maintenant sur ces maudits Anglais, qui ont fait tant de maux et de persécutions en France. A ce coup nous vengerons sur eux nos pères, nos frères et nos parents, qu'ils ont mis à mort et déconfits. — Ha ! disaient les autres, un jour vient où tout se paie. Nous sommes nés au bon moment, puisque nous voyons l'expédition que nous désirions le plus voir. »

Ces espérances belliqueuses furent déçues, grâce aux lenteurs calculées du duc de Berry, qui fit manquer l'entreprise. Cependant, il était encore question, l'année suivante, d'une descente en Angleterre. Elle devait être opérée par une armée partie de Bretagne et que le connétable Olivier de Clisson s'occupait de rassembler. C'est alors que le duc de Bretagne, en capturant frauduleusement ce haut dignitaire, qu'il retint plusieurs semaines dans un de ses châteaux, rendit l'expédition impossible. Il fallut, pour amener le coupable à faire réparation

(encore ne fut-elle qu'apparente), des négociations qui durèrent une année. Et quand elles furent terminées, ce n'est plus contre le roi d'Angleterre, c'est contre un de ses alliés les plus infimes, le duc de Gueldre, que le duc de Bourgogne crut devoir tourner les armes de son neveu. Le ban et l'arrière-ban du royaume furent levés pour mettre à la raison ce hobereau qui, au prix d'une soumission apparente, obtint facilement la retraite de l'armée française.

Il était bien heureux pour l'Angleterre que tous ces contre-temps se fussent produits, car les récits de Froissart nous prouvent qu'à cette époque elle était presque hors d'état de se défendre contre Fin vasion. Tandis que le duc de Lancastre, revenu d'Espagne, se tenait à Bayonne ou à Bordeaux et ne s'occupait guère que de marier sa fille Catherine auprincehéritier deCastille, son frère, Buckingham, devenu duc de Glocester, ébranlait le trône de Richard II, soulevait contre ce prince les communes et une partie de la noblesse, le réduisait à prendre la fuite, faisait décapiter ses favoris et, après l'avoir vaincu, le tenait pour un temps dans une sorte de captivité. Aussi les armes anglaises subissaient-elles échec sur échec. Le comte d'Arondel ne parvenait pas à relever dans l'Aunis, la Saintonge et le Poitou, l'étendard britannique, et les Ecossais, fidèles alliés delà France, vengeaient leurs défaites passées par la retentissante victoire d'Otterbourn. On n'est donc pas surpris que Richard II, redevenu à peu près le maître en Angleterre, songeât beaucoup moins à de nouvelles aventures qu'à l'affermissement de son

pouvoir et fût disposé à conclure avec Charles VI cette trêve à longue échéance que le chanoine de Ghimay mentionne en terminant son troisième livre.

La dernière partie des chroniques s'ouvre par des récits de fêtes et se termine par des scènes tragiques. L'entrée solennelle d'Isabeau de Bavière à Paris (en août 1389), la tournée joyeuse de Charles YI dans les provinces du Midi, les joutes merveilleuses tenues par le roi Richard à Smithfield, le défi des chevaliers français qui, près de Calais, tiennent la lice trente jours de suite contre tous venants, voilà ce qui, tout d'abord, saisit et enivre Froissart. N'at-ildonc plus à décrire que des banquets, àesdansses et quarolles ou des simulacres de guerre? Tournez quelques feuillets, et il ne sera plus guère question de bals ni de tournois. Une bonne partie de la noblesse française, déjà lasse du repos, s'embarque en 1390 et va, sous le duc de Bourbon, combattre pour la croix sur le littoral africain. Mais après une année de luttes et de souffrances, l'armée chrétienne reviendra décimée , sans autre satisfaction que d'avoir déployé devant les Sarrasins l'étendard de saint Louis. Pendant que tant de chevaliers cherchent au loin des victoires douteuses, la France est, comme autrefois, en proie aux routiers et aux malandrins. Des brigands sans foi ni loi, comme cet Aimerigot Marcel, dont le chroniqueur nous conte tout au long la singulière histoire, pillent et terrorisent nos provinces centrales. Tant bien que mal, le roi et les princes triomphent des uns, achè-

tent les autres. Le comte d'Armagnac en emmène un certain nombre en Italie, où il va guerroyer contre le duc de Milan (1391). A ce moment, le royaume paraît assuré d'un long repos. Le duc de Bretagne, justement suspect depuis plusieurs années, vient fai-re sa soumission à Touks ; la succession du comte de Foix, Gaston Phœbus, est réglée à l'amiable après un court conflit; enfin, Richard II, de plus en plus soigneux de son repos, sollicite non seulement la continuation des trêves, mais des conférences qui s'ouvrent à Amiens, en 1S92, et où les conditions d'une paix définitive sont sérieusement discutées.

C'est alors justement que va recommencer l'âge de fer. Un soir, Pierre de Craon, grand seigneur récemment chassé delà cour, vient, à l'instigation du duc de Bretagne, s'embusquer dans une rue de Paris, avec une bande d'assassins, sur le passage du connétable, à qui il attribue sa disgrâce. Glisson arrive, et la bande aussitôt s'abat sur lui en criant : A mort !

« — Qui est-tu, dist le sire de Clichon, qui dis telles paroles ? — Je suis Pierre de Craon, vostre ennemy. Vous m'avés par tant de t'ois courrouchié que cy vous le fault parer et amender. Avant ! dist-il à ses gens, j'ay celluy que je demande et que je vueil avoir... » T. XV, p. 9.)

traduction. — « Qui es-tu, dit le sire de Clisson, qui dis de telle paroles ? — Je suis Pierre de Craon, votre ennemi. Vous m'avez tant de fois courroucé quMl vous le faut ici payer et amender. Avant î dit-il à ses gens, j'ai celui que je demande et que je veux avoir. »

« ... La première parole que le roy dist, ce fut : « Con-

nestable, comment vous sentcs-vous ?» Il respondi : « Chier sire, petitement et foiblement. — Et qui vous a mis en ce point ? » dist le roy. — « Sire, respondi-il, ce a fait Pierre de Graon et ses complices trahiteusement et sans nulle deffiance. — Gonnestable, dist le roy, onques chose ne fut si comparée comme ceste sera, ne si fort amendée... »(T.XV, p. 12-13.)

traduction. — « La première parole que le roi dit, ce fut : « Connétable, comment vous sentez-vous ?» Il répondit : « Cher sire, petitement et faiblement. — Et qui vous a mis en cet état ? » dit le roi. — « Sire, répondit-il, ce sont Pierre de Craon et ses complices, traîtreusement et sans nul défi. — Connétable, dit le roi, jamais crime ne fut expié comme sera celui-ci, ni ne fut si fort réparé... »

Quelques semaines après, Charles VI marche, à la tête d'une armée, contre le duc de Bretagne, qui a recueilli chez lui l'assassin. Mais tout à coup, près du Mans, il devient fou furieux. Il faut l'enchaîner et, désormais, les accès de frénésie et d'égarement, malgré les soins des médecins et les jongleries des sorciers, se reproduiront chez lui avec une fréquence qui le rendra tout à fait incapable de gouverner. Ses oncles, qu'il avait écartés depuis plusieurs années du pouvoir, reparaissent aux affaires, chassent Clisson et les Marmousets (1) et n'ont en vue, comme autrefois, que leurs intérêts personnels. L'un d'eux, le duc de Bourgogne, tire à lui presque tous les pouvoirs. Mais déjà le duc d'Orléans, frère du roi, commence à les lui dis-

(1) C'est le nom que les grands seigneurs donnaient par dédain aux conseillers de petite extraction (comme Noviant, Montaigu, La Rivière) dont Charles VI s'était entouré depuis quelque temps, à l'exemple de son père.

puter, et l'on voit naître une rivalité qui enfantera plus tard la plus effroyable guerre civile. Le désordre reparaît et augmente rapidement dans tout le royaume. Glisson commence pour son compte une guerre féroce contre le duc de Bretagne, qu'il finira par réduire, en 1395, à lui demander la paix. Le Grand Schisme, qui dure depuis 4378 et qui trouble toute la chrétienté, est particulièrement funeste à la France. Vainement l'Université de Paris, de sages prélats, des princes s'entremettent entre les deux papes. Celui d'Avignon, malgré ses promesses, rend tout arrangement impossible ; on le menace, on l'assiège, et il tient bon (1394-1399). Pendant ce temps, l'élite de la chevalerie française, conduite par Jean de Nevers, fils aîné du duc de Bourgogne, va follement se faire battre et périr sous les coups des Turcs, à Nicopoli (1396). Tout le royaume est en deuil et l'infortuné Charles VI retombe à chaque instant en démence.

Si cette peinture est fort triste, l'état de l'Angleterreà cette époque n'est pas représenté par Froissait sous des couleurs plus riantes. Le chanoine de Chimay avoulu, en 1395, revoir cepays,où s'étaient écoulées les meilleures années de sa jeunesse. Il y a recueilli des détails intéressants sur les récentes guerres d'Irlande. Il y a été reçu avec affabilité par Richard H, alors à la fleur de l'âge et qui semble avoir devant lui un long avenir de puissance et de gloire. Mais quatre années se sont à peine écoulées que ce prince, trop capricieux et trop ami de la paix au gré de ses suie! s, qui lui reprochent son despo-

tisme et ses complaisances pour la France (1), est détrôné par son cousin, Henri de Lancastre. Fait prisonnier par l'usurpateur, il résigne honteusement la couronne, se reconnaît publiquement indigne de rogner et n'obtient même pas au prix de celte lâcheté la prolongation de sa vie, car, peu de mois après, il est assassiné dans sa prison (1400), comme l'avait été son bisaïeul Edouard II, à la suite de circonstances analogues.

C'est à ce point que s'arrêtent les chroniques de Froissart. Elles commencent et finissent, on le voit, par le récit d'une révolution. Elles ne sont du reste, d'un bout à l'autre, qu'un immense tableau de guerre. On peut juger même par le résumé rapide et forcément incomplet que l'on vient de lire, de l'étendue, de la complexité, de la vivacité de cette peinture. L'image du xive siècle, telle que nous l'a faite le chroniqueur, est-elle aussi exacte que dramatique et brillante ? C'est ce que nous examinerons sommairement dans le chapitre qui va suivre.

(1) Il avait conclu avec Charles VI, en 1394, une trêve de quatre ans, qui fut prolongée de vingt-huit ans en 1396. Il avait évacué Cherbourg et Brest; enfin, il venait d'épouser une fille du roi de France.

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