CHAPITRE H
S'il est un auteur dont la vie explique l'œuvre, c'est assurément Froissart. Joinvilleet Villehardouin, qui étaient avant tout gens de guerre, n'étaient pas nés chroniqueurs. Ils ne le sont devenus que par occasion et n'ont écrit que par passe-temps. Froissart, bourgeois et lettré, eut la vocation et le tempéramment d'un trouvère. S'il eût vécu au xme siècle, il eût fait des Chansons de gestes ou des Romans de la Table ronde. Un penchant irrésistible le poussa dès l'enfance à s'enquérir d'aventures chevaleresques et de belles apertises d'armes pour en transmettre le récit à la postérité. Point n'était besoin pour en trouver qu'il remontât aux légendes d'Arthur ou de Charlemagne, dont le public commençait d'ailleurs à se lasser. Le duel mémorable de la France et de l'Angleterre, dont il fut contemporain, ne lui offrait-il pas la matière d'une épopée autrement émouvante que ces fictions héroïques, mais un peu démodées ? Témoin passionné d'une guerre qui, par elle-même et par ses contre-coups, ébranlait tout l'Occident, il se donna, tout jeune encore, la tâche d'en retracer non seulement les
grandes scènes, mais jusqu'aux moindres épisodes. Son existence ne fut qu'un long voyage d'informations. Ses amitiés furent avant tout pour lui des moyens de former, d'accroître sans relâche le bagage des renseignements originaux d'où devait sortir son incomparable chronique. Aussi, pour le bien apprécier comme historien, la première condition est-elle de savoir comment il a vécu. Si sa qiographie, malgré de savantes publications, présente encore de profondes lacunes, du moins n'ignoronsnous rien de ce qu'il est essentiel de connaître pour le juger avec équité. Lui-même s'est raconté avec la plus charmante complaisance, en prose et en vers, dans toutes ses œuvres. Nombre de documents exhumés par l'érudition moderne nous éclairent en outre sur certains points de sa vie, que lui-même a laissés dans l'obscurité (1).
Jean Froissart naquit à Valenciennes en 1337, c'est-à-dire au moment même où allait commencer la guerre de Cent Ans. Le comté de Hainaut, dont faisait partie cette ville, ne dépendait pas du royaume de France. Il n'en était pas moins français de langue et de mœurs. Mais les fluctuations de la politique l'éloignaient et le rapprochaient
(1) Les principaux ouvrages à consulter sur la vie de Froissart sont , indépendamment de ses poésies et de sa Chronique : 1° Mémoires sur la vie et les ouvrages de Jean Froissart, par de la Curnc de Sainte-Palayc {Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, t. X, XIII et XIV); 2° Kervyn de Lettenliove, Étude sur Froissart et le XIVe siècle (Bruxelles, 1857, 2 vol.) ; 3° Kervyn de Lettenhove, Introduction à V édition de Froissart (t. I. Bruxelles, 1870); 4° Paulin Paris, Nouvelles recherches sur la vie de Froissart (Paris, 1860); S° Piochait, la Cour de Jeanne et de Wenceslas.
tour à tour de la cause des Valois. C'est ce qu'il importe de ne point perdre de vue, pour n'être pas injuste envers notre chroniqueur. Quel rang tenait sa famille ? On ne le sait au juste. Le nom de Froissart était très répandu dans le Hainaut, et notamment sur les terres de Beaumont, dont le seigneur, après avoir encouragé, comme on l'a vu, le talent de Jean le Bel, put bien favoriser le génie naissant de son continuateur. On a dit que ce dernier,, grâce à une naissance illégitime, se rattachait peut-être à la noblesse. Mais cette assertion n'est rien moins que prouvée. Certain passage d'une de ses pastourelles (1) a donné, d'autre part, à penser que son père s'appelait Thomas et était peintre d'armoiries. Mais ce sont des vers allégoriques, d'où il n'est permis de rien conclure avec certitude. Ce qui paraît établi, c'est qu'il appartenait à une famille aisée et que, dès son âge, il n'aimait à vivre qu'avec les riches. L'aristocratie l'attirait, le séduisait. Le peuple, la ribandaille , comme il dira plus tard, ne lui inspirait que dédain.
Froissart a écrit, vers l'âge de trente ans, un poème de plus de quatre mille vers, YÉpinetie amoureuse, où il retrace toute son enfance et sa première jeunesse. Il n'avait pas douze ans , nous dit-il, qu'il était déjà fortement goulousant de voir danses et quarolles, courtisait innocemment les filleltes qu'il
(1) On appelait ainsi de petits poèmes, presque toujours allégoriques et d'ua goût assez fade, où la nature rustique n'était pas plus fidèlement reproduite qu'elle ne l'est dans nos pastorales du xvme siècle.
voyait à l'école et se demandait quand viendrait pour lui le temps d aimer par amour. C'était déjà, ce qu'il fut toute sa vie, un esprit facile, un caractère léger et enjoué, un tempérament porté au plaisir. Comme on n'a, nous dit-il, qu'un petit à vivre, au moins faut-il vivre gaiement. On le mit au latin. Mais il n'y mordit guère, s'il faut l'en croire. 11 s'échappait sans cesse de la maison, courait les rues, rentrait les vêtements déchirés, était hattu et recommençait le lendemain. En grandissant, il prit goût non point aux langues anciennes, mais àla poésie des trouvères, lut force romans de chevalerie et s'essaya lui-même au métier de rimeur. Quand le temps d'aimer fut venu, il ne faillit point à sa vocation. Vénus lui apparut en songe pour lui annoncer qu'il servirait une heauté si parfaite et si noble qu'il n'était empereur, roi, ni comte jusqu'à Constantinople, qui ne dût s'estimer heureux d'être son esclave. Vénus n'avait point menti. Froissart vit la belle, l'adora, gagna d'abord ses bonnes grâces en lui prêtant le roman de Cléomadès et composa pour elle force rondeaux, lais, virelais et autres pièces fugitives dans le goût allégorique et pastoral de l'époque. Combien dura cette passion dont l'exaltation perce sous chaque vers de son long récit ? plusieurs années sans doute. Mais, un jour, le pauvre soupirant apprend que sa princesse va se marier avec un autre. Que faire ? Il commence par tomber malade ; il est sur le point d'en mourir. C'est alors que sa famille, pour le guérir, a l'idée de le faire voyager. Muni de bonnes recommandations, il passe la mer
et va se présenler à la reine d'Angleterre, Philippe dcHainaut (1), qui, ravie de faire du bien à un compatriote, l'accueille avec la plus grande bonté, mais, désespérant de le consoler, finit par lui conseiller d'aller retrouver sa divinité. Froissart obéit, il revoit l'objet de son amour. Mais, quoi qu'il puisse faire, dire ou chanter, le bonheur qu'il poursuit lui échappera et le souvenir de sa déception lui restera sur le cœur jusque dans sa vieillesse.
Il ne faut pas, croyons-nous, prendre au pied de la lettre cette touchante histoire. On doit, dans des récits de cette nature, faire la part de l'imagination et du métier poétique. Froissart a sans doute transformé en passion une simple amourette et en princesse quelque petite bourgeoise de Valenciennes. Ce qu'il y a de certain, c'est que le chagrin n'altéra point sa bonne humeur et qu'il eut d'autres amours. Ce qui est également prouvé, c'est qu'il était allé en Angleterre, non pas seulement pour oublier ses peines de cœur, mais pour chercher fortune, et qu'il avait réussi.
C'est en 1361, à vingt-quatre ans, qu'il avait passé à Londres. Lui-même nous dit dans le prologue de sa chronique qu'il était allé à cette époque porter à la reine Philippe, qui en accepta l'hommage, son premier essai historique. Ailleurs, il nous apprend que l'excellente princesse le retint à son service et
(1) Jean, seigneur de Beaumont et frère du comte Guillaume de Hainaut, avait puissamment ajdé, en 1326. Isabelle de France, reine d'Angleterre, à renverser Edouard II et à mettre sur le trône Edouard III. Aussi avait-il pu, dès 1327, faire épouser à ce dernier sa nièce Philippe.
qu'il passa près d'elle cinq années, sans autre fonction, à ce qu'il semble, que de faire des vers. C'est sans doute à ce moment qu'il entra dans les ordres. Ce n'était point assurément par vocation pieuse, car, si Froissart ne fut pas un mécréant, on ne voit pas d'autre part qu'il ait jamais pris au sérieux sa profession d'homme d'église. C'était pour s'assurer dans la société des grands la considération et les égards que son talent seul ne lui aurait pas valus, et que le clergé obtenait sans peine pour le plus humble de ses membres.
Le calcul était bon, et le jeune poète n'eut dès le début qu'à se louer de la cour d'Angleterre.
Froissart s'entendait à merveille à se faire des amis. C'était un vrai poète de cour, enjoué, gracieux, tournant ingénieusement la louange, sollicitant et flattant sans bassesse. Les dittiés d'assez longue haleine qu'il composa pendant son séjour en Angleterre [la Cour de mai, le Paradis d'amour, Y Horloge amoureuse , etc.) (1), lui valurent de bonne heure la réputation d'un bel esprit. Ses poésies de circonstance (lais, virelais, pastourelles, etc.) étaient la menue monnaie dont il achetait la bienveillance et la protection des grands. C'est ainsi qu'il gagna les bonnes grâces du roi de France Jean le Bon, qui revenait, vers la fin de 1363, se constituer prisonnier en Angleterre, et de plusieurs seigneurs
( 1 ) Les poésies de Froissart ont été publiées assez récemment par M. Auguste Scheler (Bruxelles, 1871, 2 vol.). Les principales l'avaient déjà été en 1829 par Buchon en tête de sa première édition des Chroniques [Collection des Chroniques nationales françaises, t. X).
24 LES OHRONIQUBtJBS.
français qui y étaient alors retenus comme otages. Mais l'aristocratie britannique tenait à ce moment, et de beaucoup, la meilleure place dans ses affections, parce que c'était d'elle qu'il recevait le plus de bienfaits. Froissart suivait, dans ses déplacements, de château en château, cette cour d'Edouard II J ^ à laquelle les récents succès de ce prince donnaient tant d'éclat et tant de prestige. Il était présent, par exemple, quand le Prince Noir prit congé de son père et de sa mère pour aller gouverner l'Aquitaine. Parfois aussi son humeur voyageuse l'entraînait assez loin de la famille royale. Il allait dans le pays de Galles ou ailleurs, et se faisait soigneusement conter, par les seigneurs qui l'hébergeaient, par leurs hérauts ou simplement par les compagnons de route que lui procurait le hasard, les traditions locales ou les incidents les moins connus des dernières guerres. Une fois (c'était en 1365), il poussa jusqu'en Ecosse, monté sur ce cheval et suivi de ce lévrier auxquels il prête, dans un de ses poèmes, un dialogue presque digne du bon La Fontaine. Le roi David le reçut avec honneur, les Douglas le fêtèrent dans leur château de Dalkeith. 11 visita les coins les plus sauvages des Highlands (1), et, après trois mois de séjour, partit avec la plus précieuse moisson d'informations historiques.
Il résulte de certains documents mis en lumière de nos jours, que ses fonctions de clerc de la reine ne l'empêchaient pas de passer la mer de temps en
(1) Ou hautes terres. C'est la partie la plus septentrionale et la plus montagneuse de l'Ecosse.
FROISSAKT. — SA VIE. 25
temps. Il parcourut, en 1364, vers l'époque du sacre de Charles V, une partie de la France. Mais il n'avait fait en somme que d'assez courtes excursions hors de l'Angleterre, lorsqu'il quitta ce pays, en 1366. pour aller résider à Bordeaux auprès du prince de Galles. Le vainqueur de Poitiers tenait en Aquitaine une cour aussi somptueuse que celle d'Edouard III. Froissart, accueilli par lui avec bienveillance, nous raconte qu'il vit naître (en janvier 1367), l'enfant qui devait être l'infortuné Richard II.
« ... Je estoie en la cité de Bourdeaulx et séant à table, quant le rcy Richart fut nés, lequel vint au monde par un mercredi sur le point de dix heures. Et à celle heure que je dy, vint messire Richart de Pont-Gardon, mares chai pour ce temps d'Acquitaine, et me dist : « Froissart, escripvés et mettes en mémoire que madame la princesse est acouchie de ung beau fils qui est venu au monde en jour de roy, et si est fils de roy, car son père est roy de Galice — sicques par raison il sera encoires roy... » (Froissart, édit. Kervyn de Lettenhove, t. XVI, p. 234 (1).)
traduction. — « J'étais en la cité de Bordeaux et assis à table quand naquit le roi Richard, qui vint au monde par un mercredi, sur le point de dix heures. Et à cette heure que je dis vint messire Richard de Pont-Chardon, alors sénéchal d'Aquitaine, qui me dit : « Frois«art, écrivez et mettez en mémoire que madame la princesse est accouchée d'un beau fils, qui est venu au monde le jour des Rois, et il est aussi fils de roi, car son père est roi de fialice, aussi par raison sera-t-il encore roi... »
Quelques semaines après, le Prince Noir marchait, à la tête d'une grosse armée, vers l'Espagne, où il
(1) Toutes nos citations des Chro?iiqncs de Froissait sont extraites de l'édition Kervyn de Lettenhove et s'y rùL'ùrent.
allait restaurer Pierre le Cruel, roi de Castille, récemment renversé par Henri de Transtamare et par du Guesclin. Froissart le suivait et espérait bien voir de ses yeux les grands coups qui allaient être frappés. Mais, arrivé à Dax, on ne sait pourquoi, il reçut Tordre de retourner en Angleterre. Tl obéit et ne tarda pas, en allant visiter l'Italie, à se dédommager de n'avoir pas vu l'Espagne.
Au commencement de 1368, Lionel, duc de Clarence, second fils d'Edouard III, partait pour épouser une fille du duc de Milan. Il emmenait le poète Chaucer. Le poète Froissart n'eut garde de se laisser oublier. Il fut donc de l'escorte princière, qui comptait plus de quatre cents personnes, et qui, après avoir assisté à de grandes fêtes données à Paris par le roi Charles V, passa les Alpes et atteignit en mai la Lombardie. A la suite des noces, où il fut donné à Froissart devoir Pétrarque, notre chroniqueur, au lieu de reprendre le chemin de la Grande-Bretagne, alla voir le comte de Savoie, dont les largesses le réjouirent fort et le mirent en état de pousser sa pointe jusqu'au milieu de la péninsule. A petites journées, il parcourut le Milanais, atteignit Bologne, puis Ferrare, où le roi de Chypre, qu'il charma sans doute par ses poésies, lui fit compter quarante ducats Vun sur Vautre, et enfin séjourna plusieurs mois à Rome, où il vit l'empereur de Constantinople, Jean Paléologue, et où le pape Urbain V et les cardinaux le traitèrent avec les plus grands égards.
Il en était là de ses voyages quand lui parvint la
nouvelle d'un triste événement, qui allait changer le cours de sa vie. La reine Philippe, sa bienfaitrice, venait de mourir (15 août 1369). Privé de cet appui, Froissart ne crut pas devoir rentrer en Angleterre. Le lien qui l'attachait à ce pays ne fut point rompu, sans doute ; mais il devait, à partir de cette époque, se relâcher, comme on va voir, de plus en plus. L'ancien clerc de la reine regagna tristement, non pas Londres, mais Valencieimes, en prenant le chemin le plus long, car sa douleur ne put le rendre insensible à l'attrait de l'Allemagne, pays nouveau pour lui et qu'il prit le temps de visiter en détail.
Quand il se retrouva dans son pays natal, il eut, à ce qu'il semble, quelque hésitation sur le parti qui lui restait à prendre. Il avait en ce moment trente-deux ans. Tnsouciant comme un trouvère, s'il avait fort couru le monde et reçu beaucoup de bienfaits, il n'en était pas plus riche. Il avait mené grand train, dépensé sans compter. L'argent ne pouvait demeurer entre ses mains. Car il savait trop bien, dit-il, s'en délivrer. Il fallait pourtant vivre. Est-ce à cette époque que Froissart eut l'idée de renoncer aux lettres pour se livrer au négoce ? Nous inclinerions à le croire. Il fait à cette fantaisie une allusion assez claire dans le long poème du Buisson de jeunesse (qu'il écrivit vers la fin de 1373). Il n'était pas mieux taillé, nous dit-il, pour le commerce que pour le métier des armes, et il le sentit bien. La Philosophie, raconte-t-il dans le même ouvrage , lui apparut en songe et lui re-
montra qu'il ne devait songer qu'à la gloire. La gloire, il l'atteindrait en écrivant , pour la postérité, l'histoire dont il avait déjà les éléments en main.
Que faut-il croire de tous ces bavardages poétiques ? Nous ne savons au juste. Ce qui paraît à peu près prouvé, c'est que c'est entre 1369 et 1372 que Froissartmit en ordre les matériaux qu'il avait amassés et rédigea la première parlie de cette histoire contemporaine dont le manuscrit offert à la reine Philippe en 1361 n'avait été que l'embryon. Le succès de cette chronique, si colorée, si vivante, où les héros de la grande guerre pouvaient se reconnaître à chaque page, fut dès le premier jour très vif. Froissart se sentit affermi dans sa vocation de chroniqueur, et les protecteurs dont il avait besoin pour continuer son œuvre ne lui manquèrent pas.
Il faut seulement remarquer qu'à dater de cette époque, l'ancien client d'Edouard III et du Prince Noir eut surtout pour patrons des amis de la France, ou même des Français. En 1369, il subissait encore l'influence britannique , puisqu'il commença sa chronique à la prière de Robert de Namur, seigneur wallon dévoué sans réserve à la couronne d'Angleterre. A partir de l'année suivante, des bienfaits qui se multiplient rapidement l'attachent à un prince que ses traditions de famille rapprochent au contraire de la France. C'est Wenceslas de Luxembourg, duc de Brabant,fils de ce roi Jean de Bohême qui s'était fait tuer pour nous à Crécy et oncle ma-
ternel de Charles V. Ce personnage, très peu belliqueux, mais fort amoureux de poésie, protecteur de Guillaume de Machau et d'Eustache Deschamps (1), connaissait Froissart de longue date et lui avait donné des gages de son estime. Notre auteur acheva de gagner ses bonnes grâces, en 1372, par le long poème de la Prison amoureuse, où il célébrait la délivrance de Wenceslas, que le duc de Gueldre avail quelque temps retenu prisonnier. Dès lors, il fut le poète favori du duc de Brabant et l'hôte toujours bien reçu de la cour de Bruxelles.
Dans le même temps, un autre seigneur, français de cœur et de naissance, lui assurait aussi son amical appui. Le comte Guy de Blois, fils du comte Louis qui avait péri à Grécy, neveu de ce Charles de Blois que nous avions soutenu en Bretagne, était lui-même un vaillant soldat et servait de son mieux la maison de Valois. Par sa mère, il était petit-fils de Jean de Beaumont (2), possédait les fiefs que ce seigneur avait eus en Hainaut, en Brabantet en Hollande. Ce gentilhomme, qui s'intéressait passionnément à la gloire de son pays, de la noblesse française et de sa propre maison, fut un des protecteurs les plus éclairés et les plus généreux de Froissart.
C'est sans doute grâce au comte de Blois que notre chroniqueur obtint, vers 1373, la cure des Estinnesau Mont, localité alors assez importante, aux environs de Mons. C'était un fort beau bénéfice, qui lui
(1) Poètes français fort populaires à la fin du XIVe siècle.
(2) V. plus haut, p. 16, 20, 22.
assura une large aisance. Froissart fut-il un très bon curé ? Nous n'oserions l'affirmer. Une forte part de ses rentes passait, nous dit-il, chez les taverniers de l'endroit. Le reste était employé surtout aux recherches historiques qu'il faisait exécuter sans relâche dans toute la France et dans les pays voisins. Il vécut ainsi fort tranquillement aux Estinnes une dizaine d'années, partageant son temps entre les plaisirs, les devoirs de sa charge et la continuation de son grand ouvrage. C'est pendant cette période qu'il termina le premier livre de sa chronique, qu'il en accomplit laborieusement la révision, qu'il le rédigea de nouveau d'un bout à l'autre et qu'il amassa les premiers matériaux du second. Qu'on ne croie pas, du reste, que ses préoccupations d'annaliste lui fissent oublier la poésie. Les rondeaux et les pastourelles continuaient à se multiplier sous sa plume. Le duc de Bràbant, qu'il allait voir souvent à Bruxelles, entretenait en lui avec amour la verve du trouvère. Il faut dire que Texcellent Wenceslas n'était point absolument désintéressé, car il rimait lui-même, peut être avec plus de bonne volonté que de succès, et n'était point fâché sans doute d'avoir sous la main un homme d'esprit et un lettré comme Froissart, pour lui rhabiller ses vers. Nous savons qu'il le chargea de revoir et de réunir toutes ses poésies, et que le curé des Estinnes les inséra, comme autant d'épisodes, dans le roman de Méliador, ou du Chevalier au soleil d'or, qui lui coûta plusieurs années de travail. Le pauvre Wenceslas, du reste, ne le vit point achever, car il
FROISSART. — SA YIE. 31
mourut en 1383, etMéliador (1) ne fut terminé que l'année suivante .
Jusque-là Froissart s'était partagé entre les deux influences de Brabant et de Blois. A partir de 1383, il n'appartint plus qu'au comte Guy. Ce dernier lui fit échanger sa cure contre un bon canonicat à Ghimay, ville dont il était seigneur et, ne voulant pas se séparer de lui, le prit pour chapelain. Notre chroniqueur suivit dès lors son maître dans ses fréquentsvoyages, ce qui n'était pas pour lui déplaire. C'est ainsi qu'en 1384, 1385 et 1386, il fit d'assez longs séjours dans le Blaisois et put, de sa personne, recueillirdans les provinces de l'ouest de la France les plus précieuses informations. Dans cette dernière année, nous le voyons à l'Ecluse, en Flandre, où il assiste aux préparatifs de la descente en Angleterre projetée par le roi Charles VI. Peu après ou peu avant, il accompagne à Riom, en Auvergne, le fils de son seigneur, qui va épouser une fille du duc de Berry, et il ne manque p-as de célébrer les noces par un volumineux poème (2). En 1387, il semble qu'il soit resté plus sédentaire. C'est sans doute le temps où il rédige le second livre de sa chronique. Mais, l'année d'après, il n'y peut tenir ; il faut qu'il parte. Une trêve vient d'être conclue entre la France et l'Angleterre. Il n'y a plus rien à voir ou à attendre dans le nord. Or, comme il ne veut point être oiseux etqu'il tient à s'enquérir parlui-même des lointaines
(1) Ce poème n'a jamais été imprimé. On n'en a pas retrouvé un seul manuscrit.
(2) Le Templt d'honneur, qui comprend 107G vers.
LES CIIRONIQUF.URS.
besognes, c'est-à-dire des guerres de Gascogne, d'Espagne et de Portugal, dont il n'a ouï parler que fort vaguement, il se décide à faire le voyage des Pyrénées.
q En«trues quejeavoie, Dieu marchy, mémoire, sens et bonne souvenance de maintes choses passées, engin cler et agu pour concepvoir tous les fais dont je pourroie estre infourme touchansà ma principale matière, aige, corps et membres pour souffrir payne et traveil, me advisay que pas ne vouloie séjourner de non poursieuvir ma matière. » (T. XI, p. 2.)
traduction. — « Tandis que j'avais, Dieu merci, mémoire, sens et bonne souvenance de maintes choses passées, esprit clair et vif pour concevoir tous les faits dont je pourrais être informé touchant ma principale matière, âge, corps et membres pour supporter peine et travail, je m'avisai que je ne voulais point remettre la continuation de mon ouvrage. »
C'est chez le comte deFoix et de Béarn, Gaston, dit Phœbus (1), que Froissart résolut de se rendre. C'était le plus puissant des seigneurs du Midi. La noblesse d'Espagne affluait à sa cour aussi bien que celle de France. Il était lettré (2), prisait l'histoire et la poésie. Puis, il avait une réputation de magnificence et de largesse qui n'était pas pour éloigner le chanoine de Chimay. Froissart se mit donc en
(1) Né en 1332, mort en 1391. Il était célèbre non seulement par sa beauté (qui lui avait valu son surnom) et par son esprit, mais par sa violence et ses cruautés.
(2) Il avait lui-même écrit un traité des Déduits de la chasse qui eut longtemps une grande vogue et dont le style, quelque peu alambiqué, a. dit-on, donné naissance à cette expression : parler ou écrire en ph'ébns,
route vers la fin de 1388, muni de bonnes lettres de recommandation que lui avait données le comte de Blois et menant même en laisse quatre beaux lévriers pour les offrir à Gaston au nom de son maître.
Il a raconté tout au long cet agréable voyage au commencement de son troisième livre. Ce récit charmant est à lire d'un bout à l'autre, et ce* serait le déflorer que d'essayer d'en faire l'analyse. Nous nous bornerons à faire remarquer que, tout en prenant partout ses aises, l'infatigable chercheur ne perdait pas une occasion de se faire conter sur la route tout ce que les pays qu'il traversait pouvaient avoir vu de batailles, d'embuscades, d'assauts, pendant les dernières guerres. Il eut la bonne fortune de s'accointer à Pamiers d'un chevalier du comte de Foix, qui allait le rejoindre à Orthez et dont la mémoire était une source intarissable d'histoires chevaleresques. On juge si Froissart l'écoutait et savait au besoin le faire parler. Il chevaucha dix jours avec lui. Messire Espaing de Lyon (tel était son nom) ne rencontrait pas un château, une rivière, une croix au bord d'un chemin, que cette vue ne lui inspirât un dramatique récit. Un jour que les deux voyageurs étaient dans la petite cité de Cassères,
« Entandis que les varlets soingnoient du soupper messire Espang de Lyon me dist ainsi : « Messire Jehan, alons veoir la ville. — Sire, respondy-je, il me plaist trrsbien. » Adont nous cheminasmes au long de la ville et venismes tantostà une porte qui siet devers Palamininch, et passasmes oultre, si venismes sur les fossés. Le chevallier me monstra ung pan du mur de la ville et me dist : a Vées-vous ce murillec ? — Oyl, sire, dis-je. Pourquoy
le dites-vous ? — Pour tant, dist le chevallier, que vous perchevés bien qu'il est là endroit plus noeuf que l'autre ne soit. — C'est vérité, dis-je. — Or, dist-il, je vous diray par quelle incidence ce fu et quelle besoingne il y advint, il n'y a gairesplus de dix ans... » (T. XI, p. 31-32.)
traduction. — « Tandis que les valets s'occupaient du souper, messire Espaing de Lyon me dit ainsi : « Messire Jean, allons voir la ville. — Sire, répondis-je, je le veux bien. » Alors nous cheminâmes le long de la ville et vînmes tantôt à une porte qui donne vers Palaminy et passâmes outre et vînmes sur les fossés. Le chevalier me montra un pan du mur de la ville et me dit : « Voyezvous ce mur-là? — Oui, sire, dis-je. Pourquoi le ditesvous ? — Parce que, dit le chevalier, vous voyez bien qu'il y a là un endroit plus neuf que le reste. — C'est vrai, dis-je. — Or, dit-il, je vous dirai par quelle incidence cela fut et quelle chose y advint, il n'y a guère plus de dix ans... »
Chemin faisant, le bon chanoine s'enquiert parfois avec quelque sollicitude de l'état et des habitudes du comte deFoix. Il tient, par exemple, à savoir s'il est fort riche et s'il donne volontiers. Le chevalier lui ayant dit qu'il se tient à Orthez, delez ses florins (près de son trésor),
« Quand j'eus entendu ce que dit est, je demanday au chevallier se le conte de Fois tenoit grand nombre de florins...— « Par ma foy, dist-il, aujourd'hui, sachiésque le conte en a bien par trente fois cent mille, et n'est onques an qu'il ne donne bien soixante mille fleurins ou plus, car nul plus large grand seigneur en donner grans dons ne vit aujourd'hui. » Adont je luy demanday : a Sire, et à quels gens donne -il ces dons ? » Il me respondi : Aux estrangiers, aux chevalliers et escuiers qui vont et chevauchent par son païs, à hérauls, poursieuvans, ménestrels et à toutes autres gens qui parlent à luy. Nuls ne se
part de luy sans ses dons, car qui les reffuseroit, il le courroucheroit... a (T. XI, p. 51-52.)
traduction. — « Quand j'entendis ces mots, je demandai au chevalier si le comte de Foix avait grand nombre de florins... — « Par ma foi, dit-il, sachez qu^aujourd'huile comte en a bien trente fois cent mille, et il n'est pas d'année qu'il ne donne bien soixante mille florins ou plus, car il n'est pas aujourd'hui un grand seigneur qui fasse plus largement de grands dons. » Alors je lui demandai : « Sire, et à quelles gens fait-il ces dons ? » Il me re'pondit : « Aux étrangers, aux chevaliers et écuyers qui vont et chevauchent par son pays, aux hérauts, poursuivants d'armes, ménestrels et à toutes autres gens qui lui parlent. Nul ne le quitte sans dons de lui, car qui le refuserait le courroucerait »
Froissart se promit bien de ne pas courroucer l'illustre comte qui, dès qu'il le sut arrivé à Orthez, l'envoya chercher à l'hôtel de la Lune, où il était descendu, et lui fit le plus gracieux accueil. Gaston Phœbus lui dit que, sans jamais l'avoir vu, il le connaissait bien et le retint près de lui trois mois entiers, sans pouvoir se lasser de l'entendre. Chaque soir il le mandait vers minuit, heure de son souper, et, dans la grande salle du château, à la lueur de douze torches tenues par autant de valets, se faisait lire Méliador, dont le chanoine lui avait apporté un magnifique exemplaire. Quand le poète était las, le comte lui donnait à achever le vin de sa table et Froissart retournait à l'hôtel de la Lune. Il y fit la connaissance d'un ancien routier, nommé le Bascot de Mauléon (1), que maints brigandages avaient en-
(1) C'était un de ces chefs de Grandes compagnies, qui avaient si longtemps ravagé le centre de la France sous les règnes de Jean le Bon et de Charles V.
richi et qui, tout en vidant avec lui force flacons, lui contait avec orgueil ses lucratives prouesses. Le consciencieux chroniqueur ne manquait pas de mettre aussitôt par écrit les récits de cet étrange compagnon, comme il s'empressait naguère de rédiger chaque nuit ceux d'Espaing de Lyon. Puis il interrogeait avidement tous les hôtes du comte de Foix enregistrait avec soin tous les détails des fêtes données au château d'Orthez et ne reculait pas devant d'assez longues excursions pour se procurer des émotions ou des nouvelles. Il allait, par exemple, jusqu'à Bordeaux pour assister aune joute. Bref, il était heureux, et l'on comprend la complaisance avec laquelle il s'est arrêté dans sa chronique sur cet épisode si brillant de sa vie.
Quand il n'eut plus rien à apprendre en Béarn, il prit congé de Gaston Phœbus, qui lui fit promettre de revenir et qui non seulement lui laissa son Méliador, mais lui donna pour sa route quatre-vingts beaux florins. Malheureusement, l'aimable chanoine, ayant jugé bon de s'arrêter à Avignon, pour voirie pape qui lui voulait du bien (1), perdit sa bourse et se fût trouvé dans l'embarras, si un trouvère insinuant comme lui n'avait conservé le secret de provoquer délicatement la libéralité des grands. C'est
(1) Ce pape d'Avignon, soutenu par la France contre le pape de Rome (on était à l'époque du Grand Schisme), s'appelait Clément VII. Il était fils de ce comte de Savoie qui avait si bien accueilli Froissart en 1368. 11 avait occupé l'évêché de Cambrai, dont dépendait la cure des Estinnes. A peine parvenu au pontificat, il avait donné à notre chroniqueur V expectative d'un canomeat à Lille (1378). Mais, malgré bien des réclamations, Froissart n'eut jamais ce bénéfice.
à ce moment, suivant toute apparence, qu'il composa ie Bit du florin, élégant badinage en vers où, après avoir constaté avec esprit son impuissance absolue à retenir l'argent, énuméré ses bienfaiteurs et conté sa récente mésaventure, il exprime l'espoir que de hauts personnages, comme le sire de la Rivière ou le comte de Sancerre, ne le laisseront pas en peine.
Froissart était d'autant moins inquiet qu'il était de la suite d'une jeune et illustre dame, Jeanne de Boulogne, que le comte de Foix, son tuteur, envoyait en Auvergne, où elle allait épouser le duc de Berry (1). Une fois de plus il put assister à des noces princières. Inutile d'ajouter que, comme d'habitude, il paya ses hôtes d'une belle pastourelle.
Qu'on ne croie pas qu'après ce grand voyage le remuant chanoine fût déjà las de pérégrinations. De Riom, nous le voyons, dans l'espace de quelques mois, se rendre à Paris, puis au château de Crèvecœur en Cambrésis, où le sire de Coucy l'héberge pendant quinze jours, puis à Valenciennes, puis en Hollande, où il va rejoindre le comte de Blois, pilis encore à Paris, où il assiste (le 20 août 1389) à l'entrée solennelle d'Isabeau de Bavière, et enfin dans le Languedoc, où il suit Charles YI et sa cour, de 1389 à 1390. Peu après, il court à Bruges et en Zélande, pour compléter ses notes. C'est alors seulement qu'il croit pouvoir entreprendre utilement la rédac-
(1) Le duc de Berry, deux fois veuf, avait cinquante ans. Jeanne de Boulogne, sa troisième femme, en avait douze.
tion de son troisième livre. Ce travail l'occupe environ deux ans. Mais, à peine y a-t-il mis la dernière main, qu'un besoin nouveau de déplacement s'empare de lui. Dès 1392, nous le retrouvons à Paris, en quête d'événements, qui, du reste, se pressent sous ses yeux. C'est pendant son séjour dans cette ville qu'a lieu l'attentat de Pierre de Craon contre le connétable de Clisson. Quelle aubaine pour un chroniqueur! Peu après, en 1393, apprenant les négociations qui viennent de s'ouvrir à Lolinghen entre la France et l'Angleterre, vite il court s'établir à Abbeville, pour s'en informer plus à son aise. Enfin, les deux États ayant fini par conclure une trêve à longue échéance, l'ancien clerc de la reine Philippe ne résiste pas au désir d'aller en toute sécurité revoir l'Angleterre, qu'il a quittée depuis près de vingt-sept ans. Son cœur s'attendrit. Il lui semble que s'il fait encore une fois ce voyage, il en vivra plus longuement. Il ne retrouvera plus, il est vrai, sa protectrice, ni le roi Edouard, ni le Prince Noir, ni la plupart des seigneurs qui jadis lui faisaient fête. Mais il verra du moins leurs héritiers. Il se réjouit à la pensée d'offrir ses hommages au roi Richard II, qu'il a vu naître et qui est maintenant un homme. Aussi fait-il exécuter à grands frais, pour la lui offrir, une belle copie de ses œuvres poétiques, qui bien devra lui plaire, car elle est enluminée, écrite et historiée et couverte de velours vermeil à dix clous d'argent doré d'or, et roses d'or au milieu, et à deux grands fermaux dorés et richement ouvrés au milieu de rosiers d'or.
11 a pourtant à Douvres (où il débarque en juillet 1394) un mo-ment de tristesse. La ville est transformée, il n'y connaît plus personne. A Cantorbéry, où il rencontre le roi, il constate aussi avec douleur son isolement. Nulle figure amie ne se présente à lui. Mais, ayant suivi la cour dans diverses résidences, il finit par revoir des princes et des chevaliers qui ont été jadis ses patrons ou ses amis et qui se font un plaisir de le présenter au souverain. Froissart a la satisfaction de remettre en mains propres son livre à Richard II et constate non sans fierté que ce prince semble le feuilleter avec plaisir.
Le chanoine de Chimay, bien accueilli du roi, fut dès lors choyé par toute la cour. Tl demeura, nous dit-il, trois mois auprès de Richard II. On n'a pas de peine à croire qu'il mit ce temps à profit pour se faire raconter, par les témoins les plus autorisés, les dernières guerres d'Ecosse et d'Irlande, ainsi que les troubles les plus récents d'Angleterre, les luttes et la révolution qui devaient coûter à Richard et le trône et la vie. Il partit enfin et alla, non sans quelques pressentiments un peu tristes, saluer pour la dernière fois le fils du Prince Noir.
«... Au prendre congié, dit-il, il me fist, par un sien chevallier, lequel on nommoit messire Jehan Bouloufre, donner un godet d'argent doré de fin or et pesant deux marcs largement, et dedens cent nobles d'or, dont je valus depuis mieulx tout mon vivant ; et suis moult tenuàprver pour luy, et envis escripvy de sa mort... » (T. XVI, p. 234.)
traduction. — « Quand je pris congé de lui, il me fit donner par un de ses chevaliers, qu\^n nommait messire Jean Golofre, un gobelet d'argent doré d'or tin et pesant
deux marcs largement, et dedans cent nobles d'or, dont je valus mieux depuis toute ma vie ; et je suis bien tenu à prier pour lui, et c'est à regret que j'écrivis sa mort... o
Froissart était sans doute rentré à Ghimay, ou à Valenciennes, au commencement de 139-5. Fit-il encore d'autres voyages? C'est possible; mais nous l'ignorons. À partir de cette époque, sa vie devient pour nous tout à fait obscure. Nous savons seulement par lui-même qu'il perdit, en 4 397, son bienfaiteur Guy de Blois, et que les protecteurs ne manquèrent pas plus à sa vieillesse qu'à son âge mûr et à sa jeunesse. Il semble résulter de certains passages de sa chronique qu'il fut principalement patronné dans ses dernières années par le comte de Hainaut, Aubert de Bavière, et par son fils, Guillaume, qui lui succéda en 1404. Il employa la dernière partie de sa vie à rédiger son quatrième livre et à reviser le début du grand ouvrage qui, comme il l'espérait, devait recommander son nom à la postérité. A quel moment mourut-il ? On ne le sait au juste. Quelques auteurs, sans aucune preuve, étendent son existence jusqu'en 1419, et même plus loin. Il est très vraisemblable qu'elle ne dépassa pas l'année 1410, date que l'on assigne d'ordinaire à sa mort. Il fut enterré dans l'église de Sainte-Monegonde de Chimay, dont il était chanoine. Mais, par suite des transformations qu'a subies cet édifice, toute trace de sa sépulture a depuis longtemps disparu. Un portrait du xve siècle, conservé à la bibliothèque d'Arras, nous le représente à l'époque de sa vieillesse. Mais il importe peu, croyons-nous, que ses restes soient ou
ne soient pas retrouvés, et même que Fartait plus ou moins fidèlement reproduit ses traits. Froissart,dans ses œuvres , s'est peint lui-même à tous les âges, avec un coloris impérissable, et, en écrivant sa chronique, il s'est élevé de sa main un monument qui doit préserver à jamais son nom de l'oubli.