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CHAPITRE IV

FROISSART [suite). — SON AUTORITÉ HISTORIQUE.

Ce qui distingue essentiellement Froissart de Villehardouin et de Joinville, c'est que ces chroniqueurs écrivent ce qu'ils ont vu ou ce qu'ils ont fait, et que le chanoine de Chimay raconte en général ce qu'on lui a dit ou ce qu'il a lu. Nous avons d'un côté des auteurs de mémoires, témoins des événements qu'ils retracent, après y avoir pris eux-mêmes une bonne part ; de l'autre, un narrateur de profession, qui n'a point fait la guerre, qui n'a point été mêlé aux affaires publiques, mais qui a passé sa vie à s'enquérir des faits, les a réunis avec un soin singulier et les a exposés avec le plus merveilleux éclat. L'œuvre que nous étudions n'embrasse pas, comme les précédentes, une période de quelques années ; elle renferme trois quarts de siècle ; ce n'est pas un seul État, c'est la moitié de l'Europe qu'elle fait revivre devant nous. Il n'est pas étonnant qu'une aussi vaste composition présente bien des défectuosités. Mais, quand on songe aux recherches qu'elle a nécessitées et à la difficulté des communications au temps de Froissart, on est étonné qu'elle n'en offre pas davantage. Il faut bien se le dire, en outre : si ses

erreurs nous paraissent plus nombreuses que celles de Yillehardouin ou de Joinville, c'est que nous possédons assez de documents originaux du xxv° siècle pour les relever toutes, ou à peu près, et que nous n'en avons pas suffisamment pour contrôler de même les récits de ses devanciers.

Ce n'est point un simple recueil d'annales, un amas de faits assemblés au hasard, sans critique et sans ordre, que Froissart a voulu léguer à la postérité. On a vu, par le chapitre précédent, qu'il avait un plan et qu'en somme il a su s'y tenir. C'est une histoire qu'il prétend faire, nous dit-il, plutôt qu'une chronique ; il veut ouvrir et éclair cir la matière, montrer le pourquoi des choses et ne pas se borner à dire : ainsi et ainsi advint dans le temps (liv. ni, ch. 63). Jusqu'à quel point a-t-il réalisé son programme ? A-t-il poursuivi consciencieusement la vérité ? F a-t-il démêlée avec sagacité ? A-t-il été sincère ? a-t-il été impartial ? Après l'avoir lu de bonne foi, il est facile de répondre à ces diverses questions.

Constatons-le tout d'abord, nul historien peut-être n'a mis plus d'activité, plus de passion que lui dans ses recherches. Nul n'a été plus soucieux d'informations originales. Sans doute, au début, il a pris pour guide le vieux Jean le Bel et l'a même suivi pas à pas. Sans doute il a reproduit assez légèrement beaucoup de ses erreurs. Mais il en a corrigé d'autres et, plus il a remanié son premier livre, plus il a mis du sien dans le récit tout d'abord emprunté des événements antérieurs à 1356. Si plus tard il a utilisé

quelque peu la chronique rimée de Ghandos sur le Prince Noir, c'est qu'il la savait exacte, ayant pu en contrôler les détails par cent témoignages. Du reste, les ouvrages de Jean le Bel et de Chandos sont à peu près les seuls qu'il paraisse avoir mis à profit pour la composition de sa chronique. La France, l'Angleterre, la Flandre, l'Espagne, le Portugal ont eu au xive siècle bien d'autres historiens (1). Rien n'indique qu'il les ait lus. Ce qu'il lui fallait, c'était la vue des champs de bataille, les traces encore fraîches de la guerre , c'étaient les documents vivants, les princes, les chevaliers, les hérauts, les acteurs même du drame qu'il songeait à reconstituer la plume à la main.

« Et vous dy acertes (lisons-nous dans sa chronique) que j'ay esté en mon temps moult parle monde tant pour ma plaisance accomplir et veoir ies merveilles de cest monde, comme pour enquérir les adventures et les armes qui en ceste cronique sont descriptes. Si ay peu veoir, apprendre et retenir.... » {T. XV, p. 252.)

traduction. — « Et je vous dis en vérité que j'ai été en mon temps beaucoup par le monde, tant pour mon plaisir et pour en voir les merveilles que pour m'enquérir des aventures et combats qui sont écrits en cette chronique. Aussi ai-je pu voir, apprendre et retenir... »

(1) Citons : pour la France les auteurs des Grandes Chroniques, de la Chronique des quatre premiers Valois, Cabaret d'Oronville (Vie du lion duo Loys de Bourbon), le moine de Saint-Denis (biographe de Charles VI), Juvénal des Ursins, etc.; —pour l'Angleterre, Robert d'Avesbury (Mirabilia gesta magnifici régis Edwardi tertii);

— pour l'Ecosse, Jean de Fordun {Chro7iicon, siveScotorum historia);

— poar l'Espagne, Ayala (Croiiicas de los reyes de Castillans); — pour l'Italie, Villani (Storie florentine), etc.

FliOlSSART. — SON AUTORITÉ HISTORIQUE. 7i

On a vu plus haut que sa vie n'avait été pour ainsi dire qu'un long voyage d'informations. Il avait fréquenté, nous dit-il, deux cents princes ou grands seigneurs. Insinuant et passé maître comme il l'était dans l'art d'interroger, il avait tiré de chacun d'eux son histoire et celle de son pays. Le roi David et les Douglas lui avaient conté les guerres d'Ecosse ; Edouard III l'avait entretenu de Grécy ; le Prince Noir, de Poitiers. Il connaissait Wat Tyler par Robert de Namur, qui l'avait vu tuer. Guy de Blois, qui avait participé à la bataille de Rosebecque, lui en avait fait le récit. A Orthez, il trouva des chevaliers français échappés au désastre d'Aljubarota, et il ne manqua pas de mettre leur mémoire à contribution. S'il rencontrait sur les chemins un gentilhomme bien pourvu d'anecdotes ou de légendes, Espaingdc Lyon,par exemple, ou Guillaume d'Ancenis (1), i\ s accointait de lui et ne le quittait pas qu'il ne lui eût arraché tous ses souvenirs de guerre. Le sire de la Rivière, le maréchal de Sancerre l'instruisaient des affaires de France. Le sire de Coucy, qui avait tant couru le monde, l'emmenait chez lui à Crévecœur et ne restait pas muet. Les hommes d'armes qui revenaient d'Irlande avec Richard II s'empressaient de lui narrer leur récente expédition dans ce pays. Aubert de Bavière, comte de Ilainaut, et son fils Guillaume lui fournissaient les détails les plus précis sur leurs campagnes de Frise. Les croisés de Tunis ou de Nicopoli n'avaient garde de lui

(l) V. liv. m, ch. 70;

laisser ignorer leurs aventures. Les bourgeois de Gand lui dépeignaient les troubles de Flandre. Les hérauts d'armes, témoins autorisés de tous les combats, de tous les traités, Faucon, Windsor, Ghandos, lui parlaient de Gocberel, d'Auray et de bien d'autres journées célèbres. Il n'était pas jusqu'aux malandrins et aux routiers qui ne fussent heureux de lui apprendre en détail leurs moins édifiantes prouesses.

— « Messire Jehan, lui demandait un jour Tun d'eux (le Bascotde Mauléon), avés vous point en vostre histoire ce dont je vous parleray ? » Je luy respondi : « Je ne scay. Ave ou non, faites vostre compte, car je vous oy voulentiers parler d'armes, et il ne me puet pas de tout sovenir, et aussi je ne puis pas de tout avoir esté infourmé. — C'est voir, respondi Fescuyer. » A ces mots, il commença son compte et dist ainsi... » (T. XI, p. 108.)

traduction. — « Messire Jean, avez-vouspoint en votre histoire ce dont je vous parlerai ? » Je lui répondis : « Je ne sais. Que je l'aie ou non, faites votre récit, car je vous écoute volontiers parler de guerre, et il ne me peut pas souvenir de tout, et aussi je ne puis pas avoir été informé de tout. — C'est vrai, répondit l'écuyer. » A ces mos, il commença son récit et parla ainsi. . . />

Ce n'était pas seulement par curiosité que Froissart courait ainsi le monde et frappait à tant d*e portes. C'était aussi par probité d'historien. Il ne voulait rien écrire que d'après de sérieuses informations. Il ne manque jamais, quand il commence ou termine un récit important, de faire remarquer qu'il le tient de bonne source. Il n'est point de ces hommes qui n'écoutent qu'une cloche et n'entendent qu'un son. Qu'il s'agisse de la France, de la Bre-

tagne, du Portugal, le témoignage d'un seul parti ne lui suffit pas. Il faut que le parti adverse vienne aussi déposer devant lui. Le temps, la fatigue, l'argent (1) ne sont rien à ses yeux quand il s'agit d'un supplément d'enquête qui doit éclairer la postérité. S'il s'aperçoit que tel exposé de bataille ou de siège inséré dans sa chronique, est incomplet ou inexact, il ne prendra pas toujours la peine de l'effacer, mais il en fera un autre et nous donnera ainsi la preuve irréfutable de sa bonne foi.

Remarquons, du reste, que lorsque Froissart nous rapporte un récit recueilli au cours de ses voyages, il n'en garantit pas l'absolue vérité. Ces expressions : comme il me fut dit, comme je fus informé, reviennent à chaque instant sous sa plume. Le bon chanoine est un écho; il répète scrupuleusement tout ce qui le frappe. Parfois il émet bien quelques doutes et se permet quelques objections. Mais c'est, en somme, assez rare, et généralement il lui suffit, pour avoir la conscience en repos, de nous assurer qu'il n'invente pas. Bien des traditions étranges et des anecdotes miraculeuses ont leur place dans son œuvre. Froissart nous raconte que du Gucsclin descend d'un roi sarrasin nommé Aquin, établi en Bretagne au temps de Charlemagne ; que les malheurs de Philippe YI c.l de Jean le Bon avaient été prophétisés par le roi Robert de Naples et par le frère Jean de Hoche-Taillade ; qu'un grand orage a

( I II nous apprend dans le Dit du florin qu'en quinze ou seize ans ses recherches historiques lui ont coûté jusqu'à sept cents livres (environ quarante mille francs de notre monnaie).

suffi pour déterminer Edouard ÏII à la paix de Brétigny; qu'une statue de la Vierge, au moment où un pillard allait la dépouiller, s'est tournée pour lui échapper; que le larron est tombé raide mort et qu'un autre voleur étant survenu, les cloches se sont mises à sonner d'elles-mêmes. Il s'étend avec une complaisance toute romanesque sur les stratagèmes les plus invraisemblables, nous parle volontiers de châteaux mystérieusement minés, de souterrains s'étendant du cœur de la place jusqu'au milieu des champs et creusés autrefois par le paladin Renaud ou d'autres héros non moins fabuleux. Il y a dans sa chronique des ours qui parlent, des génies familiers qui font quatre cents lieues en une nuit pour porter des nouvelles, qui se changent en truie ou en fétu de paille. L'auteur croit-il à toutes ces légendes? Rien n'est moins sûr. Mais il nous les raconte telles qu'il les a recueillies, et elles ne contribuent peut-être pas moins que ses récits les plus véridiques à nous édifier sur l'esprit de son temps.

Si Froissart a recueilli sur l'histoire du xive siècle une masse de documents sans égale, on ne peut se dissimuler qu'il est loin d'avoir épuisé la matière. Dans sa longue vie de recherches, son zèle n'a pas tous les jours obtenu le même succès. Aussi son œuvre présente-t-elie bien des lacunes,, qu'il n'a jamais pu qu'imparfaitement combler. Les guerres d'Ecosse, par exemple, n'y sont racontées que par épisodes. La période de l'histoire de France qui s'étend de 1350 à 1355 n'y est représentée que

par quelques chapitres sans suite et tout à fait insuffisants. L'histoire intérieure de l'Angleterre n'y tient presque aucune place de 1327 à 1377. Certaines parties du règne de Richard II y sont retracées avec une ampleur magistrale. D'autres, fort importantes, ne sont pas l'objet d'une allusion. Le Grand Schisme est entrevu par moments ; à d'autres il reste complètement dans l'ombre. Chose étrange, du Guesclin, le héros français par excellence, n'est que rarement au premier plan ; Froissart semble ignorer beaucoup de particularités, et non des moins importantes, de sa vie ; et Cuvelier, le trouvère, nous en apprend plus que le chroniqueur sur les exploits du grand connétable.

Si, sur bien des points, les renseignements ont manqué à notre auteur, sur d'autres il n'en a eu que de fautifs et a dû forcément s'en contenter. L'histoire de l'Italie, qu'il ne touche qu'incidemment et à intervalles fort éloignés, fourmille d'erreurs sous sa plume. Quand il s'agit de l'Orient, qu'il n'a pas vu et d'où ne lui sont venues que de vagues et incohérentes traditions (1), tout semble s'obscurcir et se brouiller à ses yeux : il confond les ïartares avec les Turcs et les Egyptiens, Gênes avec Venise, les rois de Chypre avec les empereurs de Constantinople.

En ce qui concerne les Etats occidentaux, les inexactitudes, pour n'être ni aussi nombreuses ni

(1) Sauf cependant en ce qui concerne la croisade de Nicopoli, dont il fait un récit relativement exact.

aussi graves, ne sont cependant pas rares dans sou œuvre. Il semble qu'il eût pu les corriger, comme l'ont fait dans leurs savantes notes ses derniers éditeurs, MM. Kervyn de Lettenhove et Siméon Luce, enconsultantlesdocuments officiels (chartes, traités, .ordonnances, mandements des rois ou des princes), que certains de ses contemporains utilisaient déjà, au grand profit de la science historique. Le temps lui a-t-il manqué pour de pareilles recherches ? Froissart, qui voulait avant tout rendre l'histoire pittoresque, vivante, dramatique, a-t-il craint de la rendre lourde, froide et terne par des citations et des discussions de textes diplomatiques ou législatifs ? Nous ne savons. Le fait est qu'il ne paraît pas avoir mis sérieusement en œuvre un élément d'informations que les historiens modernes ne se croient pas permis de négliger, et grâce à l'emploi duquel son œuvre eût sans doute été parfaite. C'est à peine si, à propos de Brétigny, il rapporte quelques-unes des1 conventions anglo-françaises de 1360, et si, après avoir conté les troubles de Flandre, il reproduit le traité par lequel le duc de Bourgogne termina cette longue crise en 1385. 11 y avait évidemment un meilleur parti à tirer des richesses enfouies dans les archives des rois et des princes qui s'intéressaient à son œuvre.

Ce qu'il y a de plus défectueux dans Froissart, c'esTla chronologie d'une part, c'est la topographie del'autre. Il est bien peu de pages de sa chronique où l'on ne puisse relever une erreur de date. Il fait vivre jusqu'en 1363 la mère d'Edouard III, qui est

morte en 1358 ; il avance de six ans le décès d'un de ses fils ; le mariage de Charles de Navarre avec Léonore de Castille, qui fut célébré en 1375, n'a eu lieu, d'après lui, qu'en 1379. On comprend que nous [ne pouvons ici multiplier ces exemples. Mais il n'est >as besoin de démontrer que de pareilles inexactitudes créent entre des faits racontés un enchaînement qui rend, sur certains points, l'histoire inintelligible. Les indications géographiques, toujours si nombreuses dans des récifs" de guerre, sont aussi trop souvent fautives sous la plume de Froissart. Les pays, les villes, les châteaux qu'avait vus notre auteur sont décrits par lui avec une précision et une netteté remarquables. Pour le reste, il se contente malheureusement d'un à peu près qui ne saurait suffire au lecteur et qui souvent le met fort en peine, Il lui arrive, par exemple, de confondre d'une façon persistante Agen avec Angoulême, et l'on ne comprend pas comment une armée qui opère sur les bords delà Garonne peut se trouver en même temps sur ceux de la Charente. Il rapproche ou éloigne démesurément les unes des autres certaines villes. Des centaines de localités en France portent le nom de Villefranche ou de Villeneuve. Il est rare qu'en parlant de l'une d'elles il ne la prenne pas pour une autre. Knlin, sa façon d'orthographier les noms propres — d'hommes, comme de lieux — en rend quelquefois assez pénible l'identification. Il les écrit à peu près comme il les entend prononcer (par des informateurs qui souvent eux-mêmes les défigurent). C'est ainsi qu'il mel Y Amorath-Baquin pourMourad-

Bey (1), Vautre Tuilier^ouv WatTyler, Rhadig os pour Ruy Diego, etc. Villaviciosa, Badajoz, Santarem deviennent pour lui Villevesiouse, Val-de-Yo$se, Saint- Yrain. Il écrit Pleumonde, Hantonne, Haindebourg, pour Plymouth, Southampton, Edimbourg. Parfois, quand il s'agit de pays éloignés, les noms sont si défigurés sous sa plume qu'il devient impossible de les reconstituer.

On voit que l'exactitude matérielle des détails n'est pas chez Froissart à la hauteur du zèle et du bon vouloir. Mais, en somme, ces nombreuses erreurs ne l'empêchent pas de faire revivre devant nous, dans ses grandes lignes et avec plus de vérité, de mouvement, de force qu'aucun autre historien ne l'a pu faire, un des siècles les plus agités et les plus confus de l'histoire. Presque toutes sont réparables et ont été réparées. Puis, ne serait-il pas souverainement injuste, comme l'a fait observer M. Siméon Luce (2), de se montrer plus sévère pour lui que pour ses devanciers, uniquement parce que leurs imperfections sont moins faciles à contrôler que les siennes ?

A côté du reproche d'inexactitude, il en est un autre qu'on adresse depuis longtemps à Froissart, et qui nous paraît beaucoup moins fondé. C'est celui de partialité. Qu'il ait voulu induire en erreur la postérité, en présentant les faits sous un jour favorable à telle cause et nuisible à telle autre, c'est ce

(1) Il est vrai que nous l'appelons Amurat, ce qui n'est pas beaucoup plus exact.

(2) Introduction aux Chroniques, p. cxxiv et suiv:

qu'on n'a jamais soutenu sérieusement. Notre auteur proteste en maint endroit que, pour rien au monde, il ne voudrait porter partie, c'est-à-dire manifester ses préférences pour un camp, qu'il n'est pas homme à colorer plus F un que l'autre, et rien ne nous autorise à douter de sa parfaite sincérité. Revenant, à un certain endroit de sa chronique, sur les guerres de Bretagne, déjà racontées par lui, et mettant en lumière certains faits qui intéressent la maison de Blois, il s'indigne à la pensée qu'on puisse l'accuser d'y mettre quelque complaisance :

« Geste histoire, dit-il... n'est corrompue pour faveur nulle que j'aye à monseigneur Guy, conte de Bloys, qui me commanda de la ordonner comme veoir povés et qui bien m'en a payé tellement que je m'en contente grandement... Nennil vraiement, car je ne vueil parler que delà vérité et alerparmy le tranchant sans coulourer ne l'un, ne l'autre ; et aussi le gentil sire et conte qui me fist l'istoire présente mettre sus et ainsi édiffier, ne voult mie que je la compillasse autrement que vraye... » (T. XH, p. 154.)

traduction. — « Cette histoire n'est faussée par nulle complaisance que j'aie pour monseigneur Guy, comte de Blois, qui me commande de la composer, comme vous pouvez voir, et qui m'en a payé si bien que je m'en contente grandement... Nenni vraiment, car je neveux dire que la vérité et aller tout droit, sans embellir l'un ni l'autre ; et d'ailleurs le noble sire et comte qui me fit entreprendre et élever ainsi cette histoire n'aurait point voulu que je la tisse autrement que vraie. .. »

Nulle part, nous le répétons, on ne trouve dans les chroniques de Froissart le parti pris d'altérer la vérité. Mais si la partialité chez lui n'est pas voulue,

n'esl-elle pas dans son esprit une disposition dont il n'a pas conscience ? On l'a d'il, et les diverses rédactions de son premier livre semblent particulièrement confirmer cette accusation. Il est certain que Froissart, quand il se mit à écrire sa chronique, c'està-dire vers 1369, était encore sous l'impression du séjour qu'il avait fait à la cour d'Angleterre, que ses informations lui venaient surtout d'outre-Manche, que plus tard elles lui vinrent principalement de la France, et qu'il augmenta ou modifia ses premiers récits en conséquence. Mais on ne peut pas dire que ses nouvelles relations l'aient rendu injuste pour ses premiers protecteurs. Elles lui ont simplement facilité un supplément d'enquête, grâce auquel il a pu rectifier sur certains points ses propres jugements, et voir une face des choses qui lui avait tout d'abord échappé.

Le reproche le plus grave que lui aient adressé les critiques français est d'avoir manifesté, du moins dans son premier livre, une assez vive prédilection pour l'Angleterre. Mais cette accusation, en somme, n'est pas fondée. Comme on l'a fort bien dit, c il ignore toute espèce de fanatisme; il n'est obsédé d'aucune de ces passions de caste et de nationalité, qui offusquent la vue et qui troublent le jugement (1)... Entre les Français et les Anglais, son cœur se partage ; il a pu, selon qu'il subissait des impressions diverses, être plus favorable aux uns qu'aux autres ; mais ce ne sont que des nuances, et

(1) Siméon Lucc, Introduction aux ('/ironiques.

ces préférences du moment ne vont jamais jusqu'à lui faire commettre des injustices déclarées (1). » SU admire presque sans réserve, au début de sa vie, les vainqueurs de Grécy et de Poitiers, alors dans tout l'éclat de leur gloire et de leur puissance, plus tard, quand il remanie son œuvre, il juge avec quelque sévérité une nation dont les qualités seules l'avaient frappé, et dont il voit aussi maintenant les défauts.

Quant aux Français, il ne les maltraite nulle part ; et plus il avance dans son ouvrage, plus il leur témoigne d'estime et de sympathie. Généralement, du reste, il est fort équitable pour les divers peuples dont le nom se présente dans son récit. Il n'en est guère qu'un qui lui inspire une antipathie déclarée, persistante : c'est le pouple allemand. Ce sont, nous dit-il quelque part, des convoiteux, qui ne font rien, si ce ri est pour les deniers. Il leur en veut un peu de ne songer qu'à piller la France. II. n'y a rien, lisonsnous dans un autre endroit, que les Allemands désirent tant que d'avoir quelque cause et motif de guerroyer le royaume de la France, pour abattre le grand orgueil qui est en lui et prendre part aux profits de la guerre. Ailleurs encore, Froissart leur reproche, non sans émotion, leur peu de courtoisie et la cupidité féroce dont ils font preuve à l'égard de leurs prisonniers. IJ les maudit, car ce sont, dit-il, des gens sans pitié, sans honneur, quon ne devrait jamais prendre à merci; ils rioui pitié ni merci de

(1) G. Boiasier, Froissart restitué d'après les manuscrits {lie rue des Deux- Mondes du l<r février 1S75).

nul gentilhomme, s'il tombe entre leurs mains prisonnier ; mais ils le rançonneront de toute sa fortune et encore plus ; ils le mettront dans les liens, les entraves, les fers et les plus étroites prisons qu'ils pourront trouver, pour extorquer une rançon plus considérable. En somme, et saut cette exception, Froissart paraît n'avoir de parti pris contre aucune nation. IJ est cosmopolite. En religion, nous ne dirons pas qu'il soit indifférent. Mais s'il appartient à l'Eglise, il a l'esprit assez large et assez libre pour la juger. Entre le pape de Rome et celui d'Avignon, il ne prend point ouvertement parti. Tous les deux lui paraissent responsables du trouble qui règne dans la chrétienté. Il ne se gèn-e guère pour réprouver la corruption du clergé, d'où est venu tout le mal.

« Bien scay que ou temps à venir on s'émerveillera de telles choses et comment l'Eglise peut cheoir en tels troubles, ne si longuement demourer ; mais ce fut une playe envoiée de Dieu pour adviser et considérer au clergié du grand estât et des grans superfluités qu'ils tenoient et faisoient, combien que plusieurs n'en tenoient compte, car ils estoient si aveuglés de orgueil et de présumption que chascun voloit sourmonter ou ressembler Tun l'autre. Et... se nostre foy n'eust esté si fort confermée... en la grâce du Saint-Esperit qui renluminoit les cuers des fourmenés et desvoiés et les tenoit fermes en une unité, elle eust esté croslée et branlée... » (T. XI, p. 251.)

traduction. — '« Je sais bien qu'au temps à venir en s'émerveillera de telles choses et que l'Eglise ait pu choir en de tels troubles et y demeurer si longtemps. Mais ce fut une plaie envoyée par Dieu pour faire réfléchir le clergé au trop grand état qu'il tenait et aux grandes superfluités qu'il faisait ; et cependant plusieurs n'en

tenaient compte, car ils étaient si aveuglés d'orgueil et de présomption qu'ils voulaient tous se surmonter ou s'égaler les uns les autres. Et si... notre foi n'eût été si solide... en la grâce du Saint-Esprit, qui illuminait les coeurs excédés et dévoyés et les tenait fermes dans l'unité, elle eût branlé et croulé... »

On voit par ce qui précède que Froissart n'a de préférence pour aucune cause. Mais n'a-t-il pas quelque faiblesse pour certains hommes? n'éprouve-t-il pas quelques préventions contre certains autres? Les rois et les princes dont il a reçu les bienfaits ne sont-ils pas traités par lui, dans son histoire, avec une indulgence et une faveur particulières? Rien ne le prouve, pour qui lit notre auteur avec quelque attention. Froissart ne perd jamais le souvenir des divers patronages sous lesquels il a vécu. Il n'est pas capable de les renier. L'honneur et la reconnaissance lui font un devoir de ne parler qu'avec égards de ses anciens protecteurs ; ce devoir, il le remplira scrupuleusement jusqu'au terme de son ouvrage. Mais , avant comme après leur mort, le respect qu'il leur porte ne l'empêchera pas de raconter même leurs mauvaisesactions.il ne dissimulera, par exemple,^ la dureté d'Edouard III, qui veut mettre àmort tous les habitants de Calais, ni celle du Prince Noir, qui fait massacrer sans pitié ceux de Limoges. Par contre, si Charles V n'est point un de ces rois batailleurs dont les chevauchées ont pour lui tant d'attrait, il ne méconnaît point pour cela les grandes qualités d'un prince qui, presque sans sortir de sa chambre et de ses déduits, a su reconstituer la France démembrée.

Parmi les grands soigneurs qu'il appelle ses maîtres, celui qu'il a le plus admiré peut-être est le comte de Foix, Gaston Phœbus. Il n'en rapporte pas moins fort en détail les crimes de ce personnage. Le duc de Berry l'a bien traité, c'est vrai; il n'a garde de l'oublier; mais il ne veut pas nous dissimuler que ce prince était par trop durement convoiteux et que le Languedoc n'avait guère eu à se louer de son administration. S'il rappelle à maintes reprises et d'un style attendri ce qu'il doit au comte Guy de Blois, ce n'est pas une raison pour qu'il l'approuve d'avoir trop écoulé de mauvais conseils et d'avoir fait tort à ses parents par la vente de son héritage.

« Considérés le grant dommage que ung seigneur peult faire à son hoir par croire mauvais conseil... Ce fut mon seigneur et mon maistre, et ung seigneur honnourable et de grande recommandation... Et point ne luy estoit besoing à faire les povres et mauvais traittiés et marchiés que il fist en son temps et à vendre et mesvendre son héritage... Et tout ce luy venoit pour tant que il créoit et crut trop légièrement ceulx qui nul bien, honneur, ne prouiïit ne luy vouloient. Le sire de Coucy, son cousin germain, qui moru à Brusele en Turquie... fut moult coupable de ce fait . » (T. XVI, p. 71.)

traduction. — « Considérez le grand dommage qu'un seigneur peut faire à son héritier en croyant mauvais conseil... Ce fut mon seigneur et mon maître, et un seigneur honorable et de grande recommandation.. Et il n'avait point besoin défaire les pauvres et mauvais traités et marchés qu'il fit en son temps et de vendre et mal vendre son héritage... Et tout cela lui venait de ce qu'il croyait et crut trop légèrement des gens qui ne lui voulaient nul hien, nul honneur, nul profit. Le sire de Coucy, son cousin germain, qui mourut à Brousse, en Turquie... fut bien coupable de ce fait. »

Si, vers la fin de sa chronique, Froissart expose sans réticence les fautes de Richard II, s'il nous conte de point en point la fin misérable de ce roi dont le père et l'aïeul avaient fait trembler l'Europe, ce n'est point qu'il ait cessé de l'aimer. 11 l'a vu naître ; il a servi sa famille; il a éprouvé récemment encore sa libéralité. Mais, quoi qu'il lui en coûte, il lui faut remplir son devoir d'historien.

«... Suis moult tenu, dit-il, à pryer pour luy, et envis escripvy de sa mort. Mais, pour tant que dittée, ordonnée et augmentéej'ai ceste présente histoire à mon léal povoir, j'en escripvy ce que j'en scavoye pour donner congnoissance de ce que il devint. »

traduction. — « Je suis bien tenu de prier pour lui et à contre-cœur écrivis-je de sa mort. Mais comme j'ai rédigé, ordonné et augmenté cette histoire à mon loyal pouvoir, j'en écrivis ce que j'en savais, pour donner connaissance de ce qu'il devint... »

Nous pourrions multiplier nos exemples. Mais ceux qui précèdent suffisent, croyons-nous, pour faire apprécier l'indépendance et l'équité de Froissart à l'égard des grands. L'admiration ne le porte jamais à transfigurer ses héros. D'autre part, l'opinion défavorable qu'il a de certains personnages ne le porte que rarement à des excès de sévérité. S'il se trompe à leur égard, c'est avec la grande majorité de ses contemporains et de fort bonne foi. Charles le Mauvais, roi de Navarre, lui paraît capable de tous les crimes; mais s'il n'a pas commis tous ceux que lui attribue notre auteur, il faut bien convenir qu'au xiv8 siècle,, presque personne, en France, en

Angleterre ou en Espagne, ne l'en croyait innocent. Froissartest également dur et injuste pour Valentine de Milan, duchesse d'Orléans, qu'il n'est pas éloigné de regarder comme une empoisonneuse. Mais, outre qu'elle était exécrée dans le monde où il vivait (1 ), on ne doit pas perdre de vue qu'elle était d'une famille dont Fhistoire, tachée de sang presque à chaque page, la recommandait mal à l'opinion publique.

Si Froissart est généralement équitable pour les rois et les nobles, il ne Test pas toujours, en revanche, pour les gens du commun. C'est là son tort le plus grave. Il ne s'intéresse pas assez aux souffrances, aux plaintes, aux revendications de la roture. Il partage à l'égard du populaire les dédains et les préventions de l'aristocratie. La foule à ses yeux est faite pour bêcher et obéir, les seigneurs pour briller dans les joules et pour commander. Quand les vilains veulent aller en guerre, ils lui paraissent tout à fait ridicules. Il ne croit pouvoir trop railler, par exemple, les bourgeois de Bruxelles, qui ont voulu suivre le duc de Brabantà la bataille. Il nous les montre sur les champs, montés à cheval, et leurs valets par derrière eux, portant flacons et bouteilles pleines de vi?isy troussées à leurs selles, et aussi pain et fromage ou pâtés de saumons, de truites et d'anguilles, enveloppés de belles petites blanches toiles ; et ces gens-là causaient un tel embarras,

(l) Le plus grand ennemi du duc et de la duchesse d'Orléans était, on le sait, le duc de Bourgogne ; or ce dernier et le comte de Hainaut, Aubert de Bavière, étaient étroitement unis, grâce à un double mariage de leurs enfants, et Froissart était un des familiers de la cour de Hainaut.

ajoute-t-il, qu'on ne se pouvait aider de nul côté. Il va sans dire que ces soldats grotesques se sauvent dès le premier engagement. C'est du moins ce que Froissart a ouï dire à ses nobles informateurs, et ce qu'il croit trop complaisamment. A Caen, où il est prouvé que les bourgeois résistèrent avec la plus grande vigueur aux troupes d'Edouard III, il ne nous parle que de leur débandade.

« Ils yssirent hors de la ville... et fissent grant semblant de bien defféndre et de leur vie mettre en aventure... Sitost que cesgens bourgeois de Kem virent les bannières dou roy englès et de ses marescaus approchiés et tant de si belles gens dermes que onques n'avoient veut, il eurent si grant paour que tout chil del monde ne les euissent retenut que il rencaissent en leur ville... » (T. IV, p. 405- 406.)

traduction. — t Ils sortirent de la ville... et firent grand semblant de {vouloir) bien la défendre et de risquer leur vie... Sitôt que ces bourgeois de Caen virent les bannières du roi d'Angleterre et de ses maréchaux et si grand nombre de beaux hommes d'armes qu'ils n'en avaient jamais vu autant, ils eurent si grand'peur que personne au monde n'eût pu les empêcher de rentrer dans leur ville... »

A Crécy, les gens des communes, s'il faut l'en croire, brandissaient leurs épées à plus de deux lieues de l'ennemi en criant : « A mort, à mort, ces traîtres Anglais ! Jamais un n'en retournera en Angleterre. » Puis, avant môme de les avoir aperçus, ils s'enfuirent. On voit que les manants, au gré de notre auteur, feraient mieux de rester chez eux. Si par hasard ils prennent les armes contre

leurs rois ou leurs seigneurs, ils ne sont plus ridicules, ils sont odieux. Les Jacques sous Jean le Bon, les insurgés de Kent sous Richard II, ne sont que méchantes gens, forcenés, bêtes féroces, chiens enragés; les nobles leur courent sus, les égorgent par troupeaux et font bien.

Froissart n'est donc pas indulgent pour le peuple. Est-il injuste de parti pris? Bien loin de là. Il lui arrive souvent de reconnaître, dans cette classe qu'il n'aime pas, autre chose que de l'ignorance et de bas instincts. Il rend en quelques endroits justice aux grandes qualités de certains chefs bourgeois, comme le Gantois Ackerman, les deux Artewelt, et même Etienne Marcel. Il respecte et signale la patriotique douleur des Rochellois qui, livrés à l'ennemi par le traité de Brétigny, déclarent qu'ils honoreront les Anglais des lèvres, mais non du cœur. Quand d'injustes rancunes de princes font monter sur l'échafaud l'illustre et vertueux Jean Dcsmarets (1), toutes ses sympathies sont pour la victime.

« Entrues que on l'amenoit à sa décolalion sus une charrète..., il demandoit : « Où sont chil qui m'ont jugiet ? Il viègnent avant et me monstrent la cause et la raison pour quoy m'ont jugiet à mort. » Et là prèchoit-il le peuple en alant à sa lin et ceux qui dévoient morir en sa compagnie, dont toutes gens avoient grant pitié ; mais il n'en osoient parler. Là fu il amenés au marchiet des halles, et là devant luy tout premiers furent décollé chil qui en sa compaignie estoient — Quant on vint pour décoller maistre Jehan des Mares, on ly dist : et Maistre Jehan,

(1) Accusé à tort d'avoir favorisé les Maillotins en 13S2.

cryés merchi au roy que il vos pardonne vos fourfais. » Adontse retourna il, et dist : x Jou ay servi au royPhelippe son ave et au roy Jehan son tayon et au roy Charle son père bien et loiaulment, ne onques chil troy roy si pre'décesseur ne me seurent riens que demander, et ossi ne feroitcils-chi, se il avoit eage et cognissanche d'omme. Se ne li ay que faire de cryer merchy ; mais à Dieu voel-je cryermerchy et non à autruy... » Àdont prist-il congiet au peuple dont la grigneur partie ploroit pour luy. En cel estât morut maistres Jehan des Mares. » (T. X, p. 198- 199.) •

traduction.— « Tandis qu'on le menait à sa décollation sur une charrette, il demandait : « Où sont-ils ceux qui m'ont jugé ? Qu'ils s'avancent et me montrent la cause et la raison pour lesquelles ils m'ont condamné à mort. » Et là, en allant à sa fin, il prêchait le peuple et ceux qui devaient mourir en sa compagnie, ce qui faisait pitié à tout le monde ; mais on n'osait parler. Là, il fut amené au marché des Halles, et là devant lui tout d'abord furent décapités ceux qui étaient à sa compagnie... Quand on vint pour décapiter maître Jean Desmarets, on lui dit: « Maître Jean, criez merci au roi, pour qu'il vous pardonne vos forfaits. » Alors il se retourna et dit : « J'ai servi le roi Philippe, son bisaïeul, et le roi Jean, son grand-père, et le roi Charles, son père, bien et loyalement, et jamais ces trois rois ses prédécesseurs ne me surent rien demander, et ainsi ferait celui-ci, s'il avait âge et connaissance d'homme... Je n'ai donc que faire de lui crier merci ; mais c'est à Dieu que je veux crier merci, et non à un autre... » Alors il prit congé du peuple, dont la plus grande partie pleurait pour lui. Voilà comment mourut maître Jean Desmarets. »

Si, au lieu d'un homme, l'aveugle brutalité du vainqueur frappe toute la population d'une ville, c'est parfois en termes touchants, presque indignés, que Froissart raconte le fait. En 1370, le prince de (lalles reprend Limoges, et ordonne d'en tuer tous

les habitants, hommes, femmes et enfants. Ce fut grand'pitié, dit notre chroniqueur :

o Car hommes, femmes et enfans se jettoient en genouls devant le prince et crioient : « Merci, gentils sires, merci ! » Mais il estoit si enflammé cTaïr que point n'i entendoit, ne nuls n'estoit oïs, mes tout mis àl'espéequanques on trou voit et encontroit,... ne je ne sçai comment il n'avoit pité dei povre-s gens qui n'estoient mies tailliet de faire nulle trahison... Il n'est si durs coers, se il fust adont à Limoges et il li souvenist de Dieu, qui ne plorast tenrement dou grant meschief qui y estoit, car plus de mm personnes, hommes, femmes et enfans, y furent décolet celle journée. Diex en ait les âmes, car il furent bien martir.. » (T. VIII, p. 41.)

traduction. — a Car hommes, femmes et enfants se jetaient à genoux devant le prince et criaient : « Merci, noble sire, merci ! » Mais il était si enflammé de colère qu'il n'y entendait point, et nul n'était écouté ; mais tous étaient mis à l'épée, tant qu'on en trouvait et rencontrait... Et je ne sais comment il n'avait pitié des pauvres gens, qui n'étaient point taillés pour faire trahison... Il n'est cœur si dur, s'il fut alors à Limoges et qu'il lui souvînt de Dieu, qui ne pleurât tendrement du grand malheur qui y était, car plus de trois mille personnes, hommes, femmes et enfants, y furent décollés en cette journée. Dieu en ait les âmes, car ils furent bien martyrs ! »

Quand on a lu ces lignes, on pardonne àFroissart bien des jugements ironiques ou acerbes sur ce commun peuple, au milieu duquel il ne vivait pas et qu'il ne pouvait bien connaître. S'il le maltraite souvent dans ses récits, ce n'est pas qu'il le haïsse. C'est bien plutôt qu'il ne le comprend pas. Il n'est jamais entré dans sa pensée, d'ailleurs, de faire l'histoire des bourgeois ou des paysans. S'ils tiennent

une certaine place dans ses chroniques, c'est à raison de leurs rapports avec la société féodale, la seule, à ses yeux, qui produise des héros et dont les annales méritent d'être transmises à la postérité. Froissart, nous croyons l'avoir montré, n'a de parti pris manifeste pour aucun pays, pour aucun roi, pour aucune famille. Il n'a de haine personnelle ni contre les hommes ni contre les classes. Gardons-nous cependant de le croire indifférent au bien et au mal. Mais qu'entend-il par ces deux mots ? Quelle est la règle supérieure qui lui sert à juger les faits et leurs auteurs ? En d'autres termes, de quelles idées découle sa morale historique ? C'est ce que nous allons rechercher dans le chapitre suivant.

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