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CHAPITRE Y

FROJSSART (Sllite). SA MORALE.

Le principe qui sert à Froissart de règle commune pour apprécier les actions des hommes, c'est l'honneur chevaleresque, tel qu'on le comprenait au xiv° siècle. Ce n'est pas tout à fait l'honneur moderne. La morale de notre chroniqueur admet tant de compromis, elle a les mailles si larges, elle passe l'éponge sur tant de taches qu'elle ne saurait être la nôtre.

Nous jie voulons point dire que Froissart ait des sentiments has ni qu'il soit complaisant de parti pris pour les mauvais instincts de l'humanité. Bien loin de là. Il est pour sa part honnête homme. S'il s'attache presque exclusivement dans ses récits à exalter la chevalerie, c'est qu'il voit en elle la plus noble et la plus glorieuse institution de ce monde. Malheureusement, il se laisse charmer par de brillantes apparences et prend avec trop de légèreté ce qui est pour ce qui doit être. Nourri depuis l'enfance d'épopées féodales, il vit dans une société où l'on ne lit et n'admire, en fait de livres, que les chansons de gestes ou les romans delà Table Ronde, dont on affecte sans cesse de prendre pour modèles les plus impeccables héros. Jamais, à ce qu'il semble, la cheva-

leric n'a été célébrée avec plus d'éclat par la noblesse qu'au xivc siècle. C'est le temps où Ëdouard JII fonde l'ordre de la Jarretière, où Jean le Bon crée celui de Y Etoile, ou d'autres instituent celui de la Dame blanche. Un ami de Froissart, Geoffroy de Charny, écrit sur les devoirs du chevalier un livre touchant, que ces lignes d'un auteur moderne (1) résument assez bien : « Etre fidèle à son Dieu, à son épéeet à sa dame, flétrir également celui qui trahit l'honneur, comme celui qui trahit la beauté, braver l'orgueil et la force, protéger le malheur et la faiblesse, joindre au courage indomptable des camps la générosité et le dévouement d'une fraternité toute chrétienne, telles étaient les bases sur lesquelles reposait la chevalerie. » Mais c'était là l'idéal. Avait-il jamais été atteint? Je ne sais. Ce qu'il y a de certain, c'est que les gentilshommes en étaient beaucoup plus éloignés à l'époque de Philippe YI ou de Charles V qu'au temps de saint Louis ou de Philippe-Auguste. L'abaissement de la papauté, les conllits dynastiques et bien d'autres causes encore avaient altéré chez les nobles le sentiment de leurs obligations morales. Les caractères s'étaient dépravés, les mœurs étaient devenues plus violentes, les passions plus hardies, les consciences moins timorées. Seulement, plus on déviait en fait des vieilles traditions, plus on leur témoignait ostensiblement de respect. Plus on s'écartait des principes, plus on les invoquait ; plus on entrait dans l'âge de fer,

(1) M. Krrvyn de Lcttcnhovc, Etude sur la vie de Froissart t p. 193

dï LES CHRONIQUEURS.

plus on se réclamait de l'âge d'or. On conservait les formes de la chevalerie ; trop souvent on en dénaturait l'esprit, grâce à une casuistique si commode qu'on s'habituait aisément à la croire légitime. Beaucoup, sans la pratiquer, finissaient par la trouver naturelle. Le respect humain, l'influence des exemples accumulés empêchaient de protester. On était dupe des mots et des dehors. C'est ainsi que Froissart a pu de bonne foi se faire l'apologiste d'un monde d'où la vertu, sans doute, n'était point bannie, mais où le vice tenait malheureusement une trop grande place.

Ce qui entretient surtout ses illusions sur la noblesse, c'est qu'elle est en général très brave et que le courage est à ses yeux la marque distinctive du chevalier. S'il entreprend d'écrire les honorables emprises, nobles aventures et faits fî armes qui remplissent ses chroniques, c'est pour que lesjireux a ent exemple d'eux encourager en bien faisant. Etre preux, c'est pour lui le premier devoir d'un homme de race.

Le gentilhomme est né pour les armes. Il passera donc sa vie à chercher des combats. Peu importe la cause qu'il soutient, peu importe qu'il soit vainqueur ou vaincu. S'il accepte tous les défis, s'il se jette au plus fort de la mêlée, sans espoir d'en réchapper, comme Jean l'Aveugle (1) à Crécy, s'il fait vœu,

(1) Jean de Luxembourg, roi de Bohême, qui avait accompagné Philippe de Valois et qui, entendant dire que les Français avaient le dessous, supplia les gentilshommes de sa suite de le mener au milieu des combattants, si avant qu'il pût férir un bon coup d'épée. Ils obéirent, se lièrent entre eux par les freins de leurs chevaux et se firent tous tuer avec leur vieux maître.

comme les chevaliers de l'Etoile, de ne jamais reculer de plus de quatre arpents, c'est un preux, et ses ennemis même s'empresseront de le célébrer comme tel. Edouard IH, qui vient de capturer Eustache de Ribemont, lui décerne le prix de la bravoure et lui donne son chapeau garni de perles, en le priant de le porter en témoignage de son admiration. Le soir de Poitiers, le Prince Noir sert humblement à table le roi Jean prisonnier, et lui dit de fort bonne foi qu'au lieu de pleurer sa défaite il a lieu de se réjouir, car il vient de conquérir le haut nom de prouesse et a passé tous les mieux faisants de son côté. L'essentiel pour un homme d'armes est donc d'être vaillant et de se battre. Si la guerre a cessé en France, il iraen Espagne, en Ecosse — ou plus loin. Si la paix est générale, il faut cependant bien qu'il puisse de temps à autre donner un coup de lance ou un coup d'épée ; il courra les tournois et les joutes, fêtes brillantes où souvent le sang coule, où parfois des tenants sont blessés à mort. 11 ira même chercher aventures en tout pays, provoquer le premier venu, sans autre raison que le désir de faire prouesse. C'est pousser, on le voit, le point d'honneur bien, loin ; et ne semble-t-il pas, comme l'a fait observer de nos jours un fin critique, que l'effort dépasse le devoir et qu'il y a un peu d'excès et de vide dans cet héroïsme sans motif (1) ?

Cet excès vaut mieux, à tout prendre, que celui de la prudence. Mais, chose étrange et que Froissart

(1) G. Boissier, Froissart restitué d'après les manuscrits {Revue des Deux-Mondes du i'r février 1875).

ne paraît pas voir, cette vaillance exaltée n'exclut pas, chez les chevaliers du xive siècle, certaines préoccupations très positives et un esprit de conservation quelque peu bourgeois. D'abord, si les vilains combattent presque découverts et sont égorgés par milliers, les gentilshommes sont bardés de fer de la tête aux pieds et ne périssent qu'en petit nombre. Puis, s'ils ne se sentent pas en forces, s'ils sont entourés, sans moyens de se dégager, il est fort rare qu'ils ne demandent pas à se rendre. Les plus illustres batailleurs de ce temps-là, et du Gucsclin tout le premier, ont été prisonniers plusieurs fois et n'en ont nul regret. Beaucoup aussi n'hésitent pas à prendre la fuite s'ils voient le combat mal tourner, et nul ne s'en étonne ni ne s'en scandalise. Le soir de Crécy, après deux heures d'engagement, Philippe de Valois n'a plus autour de lui que quatre hommes. A Poitiers, les deux tiers de l'armée française se retirent sans donner dès le commencement de l'action. Cette fois, par exemple, le peuple trouve que la noblesse a été trop circonspecte, et n'épargne pas dans ses propos les seigneurs qui ont donné l'exemple de la débandade.

Tl arrive aussi parfois que les provocations Jes plus bruyantes cachent le désir secret d'éviter le combat. Le point d'honneur chevaleresque veut que le chef d'une armée ne se retire pas sans avoir livré bataille à son adversaire, qu'il le défie publiquement, qu'il lui assigne ou lui demande le jour et le lieu de la rencontre. Se dérober en pareil cas serait honteux. Mais on se met, comme Edouard III à Buiron-

fosse, derrière un marais impraticable, ou l'on chicane sur les conditions de l'ennemi, et l'on décampe ensuite fièrement, en l'accusant de couardise ou de mauvaise foi.

Nous avons dit plus haut que parfois le preux se battait sans motif. En général pourtant il servait une cause. Mais laquelle? et quelle idée se faisait-il de ses devoirs envers celle qu'il avait embrassée ?

La religion avait été, au xnc et même au xiuc siècle, un des plus puissants mobiles de la chevalerie. Les croisades le prouvent bien. Au xive, le monde féodal est encore pieux ; il s'indigne à la vue des progrès de l'Islam. Sans cesse il menace d'aller venger le Christ, mais en somme il ne bouge guère, et les Turcs avancent toujours. La guerre sainte est prêchée par les papes. Philippe de Valois, Jean le Bon vont prendre la croix à Avignon. Mais ils ont toujours de bonnes raisons pour ne pas partir. Edouard III, sollicité, ne s'engage même pas. Le roi de Chypre, l'empereur de Constantinople, le roi d'Arménie parcourent vainement l'Europe en suppliants et ne peuvent ébranler la chrétienté. On voit même des rois de Castille s'unir étroitement aux Maures de Grenade. Sans doute, il est de mode, parmi les gentilshommes, d'aller rompre isolément quelques lances contre les musulmans ou contre les païens du Nord. C'est à cette époque un complément d'éducation militaire qu'il est de bon ton d'aller chercher en Orient ou en Prusse. Parfois, mais rarement, les volontaires de la foi sont assez nombreux pour former une petite armée ; on a ainsi un semblant de

croisade sous le duc de Bourbon en 4390, sous le comte de Nevers en 1396. Mais ce sont seulement les désœuvrés qui partent; bien des seigneurs, comme Albert de Bavière et son fils le comte d'Oslrevant, trouvent plus sage de guerroyer en Frise pour le profit que d'aller en Hongrie pour la vaine gloire de ce monde. Ceux qui demeurent en pays chrétiens n'ont, en fait, qu'un respect fort médiocre pour l'Église et ses représentants. Les hommes d'armes pillent sans scrupule les lieux sacrés, maltraitent les moines, outragent les religieuses, égorgent les vaincus jusque dans les églises, rançonnent le pape, comme duGuesclin, et se réservent de racheter leurs méfaits au lit de mort par quelques fondations pieuses. Comment, du reste le clergé, serait-il mieuxtraité, quand des évêques ou des abbés vont à la guerre et quand deux papes, se disputant la tiare, discréditent chaque jour l'autorité du Saint-Siège parleurs complaisances ou leurs menaces?

Le parfait chevalier ne devait pas seulement servir Dieu, il devait aussi être l'esclave de sa dame. L'amour, comme la foi, et plus encore, esta l'ordre du jour au temps de Froissart. Les romans de la Table Ronde ont porté leurs fruits. Les dames, en grand appareil, président aux tournois, animent les combattants, décernent le prix de l'adresse et de la vaillance. Aux joutes de Smithfield, sous Richard II, elles tiennent les chevaliers par de petites chaînes d'argent et les conduisent ainsi dans la lice. Tout bon gentilhomme a pour sa belle un culte aussi respectueux et aussi fidèle que passionné. Il va par

le monde, offrant à tout venant de se battre avec lui pour l'amour d'elle. Il reçoit d'elle sa devise et ne souffre pas qu'un autre chevalier en porte une semblable. La veille de Poitiers, le maréchal de Clermont et Jean Chandos se rencontrent aux avant-postes et s'interpellent avec colère.

« — Chandos, demande le premier, depuis quant ave'svous empris à porter ma devise ? — Et vous la mienne, ce respondi messires Jehans Chandos, car otant bien est-elle mienne comme elle est vostre. — Je le vous nye, dist messires Jehan de Clermont, et se ne fust la soufr france qui est entre les vostres et les noslres, je le vous montrasse tantost que vous navés nulle cause dou porter. — Ha ! ce respondi messires Jehan Chandos, demain matin vous me trouvères tout apparillé de prouver parfait d'armes que otant bien est-elle mienne comme vostre. o (T. V, p. 418.)

traduction. — « Chandos, depuis quand vous êtes-vous avisé de porter ma devise ? — Et vous la mienne, répondit messire Jehan Chandos, car elle est bien autant mienne qu'elle estvôtre. —Je vous le nie, dit messire Jean de Clermont, et, sanslatreve qui est entre les vôtres et les nôtres, je vous montrerais sur-le-champ que vous n'avez nulle raison de la porter, — Ha ! répondit messire Jean Chandos, demain matin vous me trouverez tout prêt à prouver par les armes qu'elle est aussi bien mienne que vôtre... »

La galanterie inspire encore à cette époque les vœux les plus extravagants, les actes les plus téméraires. Au moment où va commencer la guerre de Cent Ans, des chevaliers anglais se couvrent un œil d'un morceau de taffetas rouge et jurent à leurs mies de ne le point ouvrir qu'ils n'aient fait prouesses de leurs corps au royaume de France. Olivier de

31BUOTHECA

Mauny, assiégé dans Rennes, fait une sortie simplement pour enlever à un Anglais, qui le nargue, quelques perdrix tuées à la chasse, et, après un violent combat, rapporte triomphalement le gibier aux dames de sa connaissance. Le duc deLancastre, chef des assiégeants, est émerveillé, veut le voir, le fête, le comble de cadeaux et ne le quitte qu'en lui disant : (.( Mauny, je vous prie que vous me recommandiez aux dames et demoiselles de la ville et leur dites que nous leur avons souveut souhaité perdrix. » (Liv. I, 2e partie, ch. 57.)

Il va sans dire qu'un chevalier digne de ce nom tient à honneur de voler au secours de toute femme en péril. A Meaux, en 1358, beaucoup de nobles dames sont sur le point de tomber au pouvoir des Jacques. Le comte de Foix et le captai de Buch, qui passent par hasard aux environs, se font un devoir de les délivrer en exterminant cette pendaille. Mais ce n'est pas seulement en surexcitant les courages que la beauté exerce son empire sur les gens de guerre. C'est aussi en calmant les colères et en atténuant les vengeances. Gaston Phœbus diminue de 50,000 écus la rançon d'un prisonnier, pour ne pas déplaire à la princesse de Galles. Grâce à la comtesse de Douglas, Edouard III s'abstient de brûler Edimbourg, et le même roi, pour avoir vu pleurer à ses pieds sa femme, Philippe de Hainaut, gracie en maugréant les six notables de Calais.

Tant d'héroïsme, tant de courtoisie séduisent et enchantent Froissart. Il voit bien cependant que sous ce vernis de roman, les paladins du xiv°

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siècle cachent parfois d'assez vilaines passions. La brutalité, la corruption ne sont que trop manifestes souvent dans la société qu'il fréquente. Edouard III, si galant à ses heures, emprisonne sa mère et la tient claquemurée plus de vingt-huit ans. La comtesse de Foix, la comtesse de Boulogne, bien d'autres grandes dames doivent fuir leurs maris. De braves chevaliers, quand ils prennent une ville, se souillent de violences abominables et ne sont pas pour cela beaucoup moins considérés. Il n'est presque pas un prince ou un grand seigneur marié qui n'ait des maîtresses ; le duc de Lancastre, veuf, finit par épouser la sienne, et, dans certaines maisons, le nombre des enfants naturels publiquement élevés par leur père dépasse de beaucoup celui des légitimes. Que devient, au milieu de ce dévergondage, l'amour mystique et pur chanté par les poètes?

Si Ton ne se bat plus guère pour Dieu et si l'on n'est pas trop fidèle à sa dame, est-on du moins plus attaché à son pays et à son seigneur ? Parcourez les chroniques de Froissart et vous verrez que ses héros ne semblent pas encore se faire une idée bien nette de leurs devoirs envers la patrie. Ces devoirs, les gens des villes, en France, en Portugal, en Flandre et ailleurs, commencent à les comprendre (1), sans en mesurer exactement l'étendue. Les gentilshommes manifestent bien parfois

(1) V. la curieuse histoire du complot par lequel les Rochellois se débarrassèrent de la domination anglaise, en 1372. (T. X, p. 180- 187)

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un certain amour- propre national. Un Courtenay vient en France, pour la gloire de l'Angleterre, offrir le combat à quiconque voudra se mesurer aveclui. Boucicaut et deux de ses amis vont, près de Calais, .batailler la lance au poing contre tout venante gardent ainsi, un mois durant, F honneur du royaume de France. Froissart admire fort de pareilles prouesses, inspirées surtout par l'orgueil. Mais il n'admet pas, d'aulre part, qu'on soit coupable uniquement pour avoir porté les armes contre son pays. Et il est en cela d'accord avec beaucoup de ses contemporains. Un gentilhomme qui croit avoir subi dans sa patrie quelque injustice ou qui n'y possède plus rien n'est pas coupable, à ses yeux, d'en adopter une autre et de tourner ses armes contre son paysnatal. Ce Denis de Morbecque qui reçoit le gant du roi Jean et qui sert le roi d'Angleterre lui paraît tout à fait dans son droit. Robert d'Artois et Godefroi d'Harcourt, qui vont chercher l'ennemi pour l'introduire en France , n'en sont pas moins pour lui des hommes d'honneur. On voit combien, à cet égard, les idées du chroniqueur diffèrent des nôtres,

Ce n'est pas la patrie qui est sacrée pour lui, c'est le seigneur, c'est le lien féodal. Tout vassal se doit à son suzerain, tant qu'il ne lui a pas publiquement retiré sa foi, qu'il n'a pas été délié par lui-même ou qu'il n'a pas à se plaindre d'une violation de ses droits. Telle est la loi, et l'honnête Froissartn'entend point qu'on l'enfreigne. « Oncques gentil cœur, dit-il, ne pensa ni ne fit trahison. »

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Aussi témoigne-t-il hautement son estime aux âmes loyales qui se refusent, sous ce rapport, à tout compromis. Jean et Guy, fils de Charles de Blois, captifs à Londres et à qui on offre non seulement la liberté, mais le duché de Bretagne, s'ils veulent se tourner Anglais, refusent avec indignation. Notre auteur a bien raison de les louer. Mais que de seigneurs moins scrupuleux trouvent à cette époque, sans exciter sa réprobation, des biais ingénieux pour changer de maître au gré de leurs intérêts ! Certains d'entre eux, il est vrai, possédant à la fois desfiefsdans plusieurs Etats, peuvent arguer de l'embarras où ils se trouvent quand la guerre se produit entre leurs différents suzerains. Le parti le plus honnête, en pareil cas, est de faire reconnaître son droit à la neutralité. C'est celui que prennent, par exemple, le sire de Pommiers et le sire deCoucy qui ont d'égales obligations envers le roi de France et envers le roi d'Angleterre. D'autres sont plus subtils. Le comte de Hainaut, en 1 339, sert Edouard III contre Philippe de Valois devant Cambrai , parce que cette ville est située dans l'Empire ; le jour où il franchit la frontière de Franco, non seulement il le quitte, mais il va rejoindre Philippe. lien est de moins scrupuleux. Jean de Montfort, qui dépend de Charles V comme duc de Bretagne,, d'Edouard comme comte de Richmond, et qui n'a point de griefs à formuler contre le premier de ces souverains, n'hésite pas à introduire les Anglais dans la ville de Brest. Charles le Mauvais, indépendant comme roi de Navarre et qui ne doit rien

au roi d'Angleterre, lui ouvre cependant ses places de Normandie. Certains, plus hardis, et qui n'ont qu'un seul maître, se vendent purement et simplement à un autre. Quelques-uns paient de la vie cette facilité à changer de suzerain. Si ce sont de pauvres sires, Froissart trouve assez naturel qu'on leur coupe la tête ou qu'on les jette à l'eau cousus dans un sac. Si ce sont de grands seigneurs, comme le comte d'Eu, il pense qu'on a été pour eux un peu sévère. Comment concilie-t-il l'estime qu'il accorde à des gentilshommes qui, pour de l'argent, ont changé de camp, avec son opinion sur l'inviolabilité des serments féodaux ? je ne saurais le dire. Jean de Hainaut lui a sans doute expliqué par des raisonsplausibles pourquoi il avait passé, en 1346, du service de l'Angleterre à celui de la France. A ses yeux aussi, les seigneurs de Gascogne, que Charles V a gagnés, en 1368, surtout par des avantages matériels, ont eu des motifs honorables pour se tourner contre le Prince Noir. Quoi qu'il en soit, il ne les blâme pas et rien n'indique qu'il les regarde comme ayant forfait à l'honneur.

Tous les vassaux, comme on voit, ne sont pas fidèles, au xiv° siècle. Nombre de barons ne font point difficulté de trahir leur seigneur. A plus forte raison n'observent-ils pas envers leurs ennemis, parfois même envers leurs amis, une loyauté bien scrupuleuse. Le guet-apens et l'assassinat sont fréquents dans la société féodale et princière de cette époque. Gaston Phœbus somme un de ses cousins, qui est venu le voir sans défiance, de lui

livrer le château qu'il commande, et, sur son refus, le poignarde net. C'est le même personnage qui, soupçonnant (peut-être à tort) son fils (un enfant de quinze ans) de vouloir l'empoisonner, le fait jeter dans un cachot et, quelques jours après, le tue de sa propre main. Cela n'empêche pas Froissart de dire qu'en toute chose il était si très parfait qu'on ne le pourrait trop louer. Le bon chanoine pousse, à ce qu'il nous paraît, l'indulgence un peu loin. Le roi de Navarre, qui en veut au connétable de la Cerda, le fait guetter et mettre à mort par ses sicaires dans la petite ville de Laigle. Le duc de Bretagne attire Ctisson dans un de ses châteaux comme pour lui en montrer les beautés, puis le retient et, après l'avoir menacé de mort, le rançonne impitoyablement. C'est encore Clisson qu'un autre grand seigneur vient attendre un soir en plein Paris, avec quarante coupe-jarrets, et laisse pour mort sur le pavé. Henri de Transtamare tue son frère, qu'une trahison a fait tomber en son pouvoir. Richard Ier capture par fraude son oncle Glocester qui, peu de jours après, périt étouffé dans sa prison. Certes Froissart n'approuve point ces crimes, dont plusieurs même lui paraissent odieux. Mais on voudrait qu'il en flétrît explicitement les auteurs, et c'est ce qu'il ne fait pas. Il blâme en somme de pareils actes, parce que les victimes ne pouvaient s'attendre à leur sort. Mais ce qui lui paraît absolument légïtime, ce sont les stratagèmes si variés, parfois si odieux, dont les hommesd'armessontcoutumiers en temps de guerre et qui seraient aujourd'hui réprouvés par le droit

dps gens. C'est avec un plaisir toujours renaissant qu'il en apprend de nouveaux et qu'il les raconte. A l'égard de l'ennemi, toute supercherie lui semble permise.

Un gentilhomme vient voir son frère qui, sans méfiance, lui ouvre son château. Et il s'empare de la place pour la livrer. Un autre s'approche d'un châtelain, qui lui parle par une lucarne ; il le prie de lui donner la main et, quand il la tient, menace de la clouer au mur avec son poignard si l'imprudent seigneur ne lui fait pas passer les clefs de la forteresse. Des capitaines font déguiser Leurs hommes en porteurs d'eau ou en bûcherons et s'introduisent ainsi frauduleusement dans les postes dont ils désirent s'emparer. Le gouverneur d'un castel presque inexpugnable se rend parce que l'assiégeant, qui a pu capturer son père et sa mère, fait mine de leur couper la tête. Du Guesclin et Boucicaut feignent d'être poursuivis et demandent en grâce aux habitants de Nantes de leur donner asile ; une fois entrés avec leurs hommes, ils occupent la ville et massacrent toute la population (1). Ce sont là, aux yeux de Froissart, de bons tours qui doivent, à son sens, exciter notre admiration comme la sienne. Il ne pense pas, d'autre part, qu'on doive s'apitoyer sur les égorgements en masse qui suivent d'ordinaire la prise d'une place forte. La guerre est la guerre ; elle coûte la vie à bien des innocents. Le bon cha-

(1) L'anecdote, paraît-il, n'est pas exacte. Mais Froissart la croit vraie et paraît admirer fort la mue des deux capitaines français.

Statue de Froissart a Yalencienncs.

noine admire les vainqueurs et, d'ordinaire, ne perd pas plus qu'eux son temps à plaindre les victimes. Que le duc d'Anjou, pour obtenir la reddition de Derval, fasse couper la tête à quatre otages ; que le capitaine de Derval riposte en traitant de même quatre prisonniers français ; que le même duc, exaspéré contre le sire de Duras, prenne la ville de ce nom et ordonne d'en massacrer tous les habitants ; que du Guesclin ne se montre pas plus clément à Benon, à Moncontour et ailleurs encore, il n'y a làdedans rien qui J'étonne ni qui l'irrite. Cette barbarie, pour lui, n'altère pas sensiblement la gloire de ses héros.

Il ne voit non plus ni avec étonnement ni avec dégoût que la guerre soit devenue pour beaucoup de gentilshommes un métier lucratif, un simple et vulgaire brigandage. Pourvu qu'ils observent les formes extérieures de la chevalerie, que, par exemple, un prisonnier relâché sur parole paie fidèlement sa rançon, tout est bien. Froissart ne trouve pas mauvais que le vainqueur dépouille sans pitié le vaincu et ne voie guère dans une bataille qu'une occasion de prises très fructueuses. On ne se bat donc plus pour sa dame, ni pour l'honneur ? Trop souvent, non, hélas ! et le bon chanoine, esprit léger, superficiel, semble n'y prendre pas garde.

Il paraît même trouver naturel, presque légitime, que des hommes d'armes fassent ouvertement le métier de pillards et n'en exercent pas d'autre. Ne faut -il pas, en somme, que tout le monde vive ?

« Et tout dis, écrit-il naïvement, gaegnoient povre brigant à desrober et pillier les villes et les chastiaus, et y conquéroient si grand avoir que c'estoit merveilles ; et en devenoient li aucun si riche, qui se faisoient maistres et chapitains des autres brigants, que il en avoit de tels qui avoient bien le finance de XLm escus. Au voir dire et raconter, c'estoit grans merveiles de ce qu'il faisoient. Il espioient, tele fois estoit, une bonne- ville ou un bon chastel, une journée ou deux loings, et puis s'assembloient xx ou xxx brigant, et enaloient, par voies couvertes, tant de jour que d-e nuit, qu'il entroient en celle ville ou en cel chastiel que espyet avoient, droit sus le point dou jours, en boutoient le feu en une maison. Et cil de la ville cuidoient que ce fussent m armeures de fier, qui volsissent ardoir leur ville ; si en fuioient, que mieuls mieuls, et cil brigant brisoient maisons, coffres et escrins et prendoient quanqu'il trouvoient ; puis en aloient leur chemin, tout cargiet de pillage. » (T. V, p. 225.)

traduction. — Et toujours gagnaient pauvres brigands à dérober et piller villes et châteaux, et ils y conquéraient si grand avoir que c'était merveille ; et quelquesuns, qui se faisaient maîtres et capitaines des autres brigands, en devenaient si riches qu'il y en avait tels qui avaient bien quarante mille écus d'argent. A vrai dire et raconter, c'était grand'merveille que ce qu'ils faisaient. Ils épiaient parfois une bonne ville ou un bon château, à une journée ou deux de distance, et puis s'assemblaient vingt ou trente brigands et s'en allaient par voies couvertes, tant de jour que de nuit, si bien qu'ils entraient dans cette ville ou dans ce château qu'ils avaient épié, droit sur le pointdu jour, et mettaient le feu à une maison. Et ceux de la ville croyaient que c'étaient mille armures de fer qui voulaient incendier leur ville ; aussi s'enfuyaient-ils à qui mieux mieux, et ces brigands enfonçaient maisons, coffres et écrins, et prenaient tout ce qu'ils trouvaient, puis s'en allaient tout chargés de pillage. »

Parfois aussi ces étranges chevaliers gardaient les

villes et les châteaux pour les revendre à leurs légitimes seigneurs, ou s'y établissaient pour exploiter le pays à leur aise, faisant payer le plus cher possible aux habitants et aux voyageurs, sous forme de saufs-conduits et de sauvegardes, le peu de sécurité qu'ils voulaient bien leur laisser. Tout le long de sa chronique, Froissart exprime son admiration pour les capitaines qui, à force d'écheller et de saccager des forteresses, ont fini par acquérir de grosses fortunes. Tel ce Croquart qui, parti de rien, a des coffres remplis d'or et trente chevaux dans son écurie. Tel ce Geoffroi Tête-Noire, qui a fait trembler toute l'Auvergne. Tel ce Bascot de Mauléon, qu'il a vu à Orthez retiré des affaires et si étoffé, si satisfait de lui-même. Tels Séguin de Badefol, Arnaud de Gervole, Perrot le Bernois, Talebard Talebardon, enfin tous ces chefs de compagnies, routiers sans foi ni loi, qui, sous couleur de servir le roi de France ou le roi d'Angleterre, ou le roi deNavare, ne servent qu'eux-mêmes, et qui, en pleine paix, continuent à terroriser le centre de la France. Notre auteur trouve naturel qu'ayant pris la douce habitude de saccager les villes et de détrousser les voyageurs, ils aient de la peine à s'en défaire. L'un d'eux, après un désarmement que le roi lui a payé fortchor, regrette avec une éloquente mélancolie ses beaux jours trop tôt envolés. Ecoutez en quels termes le fait parler notre auteur :

« — Il n'est temps, esbatcmens, or, argent, ne gloire, en ce monde, que de gens d'armes et de guerroier ainsi que par cy-devant avons fait ! Gomment estions-nous

resjouis quand nous chevauchions à l'aventure et nous pouyons trouver sur les champs ung riche ahbé, ou ung riche prieur, ouung riche marchant, ou une route de mullets de Montpellier, de Narbonne.... chargiés de drap de Bruxelle ou de Moustier-Viller, et de pelleterie venant des foires du Lendit ou d'ailleurs, ou d'espiceries venant de Bruges, ou d'autres marchandises venant de Damas ou d'Alexandrie ? Tout estoit nostre ou raenchouné à nostre voulenté. Tous les jours nous avions nouvel argent. Les villains d'Auvergne et de Limousin nous pourvéoient et amenoient en nostre chaslel les blés et la farine, le pain tout cuit, l'avoine pour les chevaulx et la littière, les bons vins, les buefs, les moutons tous gras, et la poulaille et la volaille. Nous estions estofles comme roys. Et quand nous chevauchions, tout le pays irembloit devant nous .. Gomment prinsmes-nous Cariât... Caluset...? Comment eschiellasmes-nous, vous et moy, et sans autre ayde, le chastel de Merquel?... Par ma foy, ceste vie estoit bonne et belle.. » (T. XIV, p. 164.)

traduction — « Il n'y a temps, ébats, or, argent ni gloire en ce monde que pour les gens d'armes et en guerroyant comme nous avons fait ci-devant. Comme nous étions réjouis quand nous chevauchions à l'aventure et que nous pouvions trouver sur les champs un riche abbé, un riche prieur, ou un riche marchand, ou une troupe de mulets de Montpellier, de Narbonne... chargés de drap de Bruxelles ou de Montivilliers, et de pelleteries venant delà foire du Landitou d'ailleurs, ou d'épices venant de Bruges, ou d'autres marchandises venant de Damas ou d'Alexandrie ! Tout était à nous ou rançonné à notre volonté. Tous les jours nous avions nouvel argent. Les vilains d'Auvergne et du Limousin nous pourvoyaient et amenaient dans notre château les blés et la farine, le pain tout cuit, l'avoine et la litière pour les chevaux, les bons vins, les bœufs, les moutons, tous gras, et la poulaille et la volaille. Nous étions étoffés comme des rois, et, quand nous chevauchions, tout le pays tremblait devant nous. Comment prîmes-nous Cariât .. Chalusset ?... Comment escaladâmes-mous, vous et moi, sans autre

aide, le château de Mercœur... ? Par ma foi, cette vie était bonne et belle. »

Ainsi s'exprime cet Aimerigot Marcel, dont Froissart nous raconte avec une évidente complaisance les moins édifiantes prouesses. Et cette vie était si bonne, qu'il ne résiste pas à la tentation de la recommencer. Mal lui en prend, car il finira par tomber au pouvoir d'un officier royal qui lui fera trancher la tête. Comme il a mal tourné, le chroniqueur ne le plaint pas trop. Ce n'était pas un grand seigneur ; il est assez naturel que la justice l'ait traité sans trop de façons. On a d'autres égards pour les nobles de race qui, au xive siècle, ne sont pas rares dans les Grandes Compagnies. De très hauts personnages avaient pratiqué dans leur jeunesse ou pratiquèrent toute leur vie le brigandage militaire, sans s'attirer ni la haine ni le mépris de leurs contemporains. C'est par là, il faut bien le dire, qu'avait débuté du Guesclin. Un des plus grands seigneurs du Midi, le sire d'Albret, avait longtemps exercé la même industrie. Attaché au service de Charles V, il regrettait parfois amèrement, tout comme Aimerigot Marcel, la vie bonne et belle d'autrefois.

« — Dieu merchy, disait-il un jour devantFroissart, je me porte assés bien, mais je avoie plus d'argent, aussi avoient mes gens, quant je faisoie guerre pour le roy d'Angleterre que je n'ay maintenant; car, quant nous chevauchions à l'aventure, ils nous sailloient en la moin aucuns riches marchans ou de Thoulouse ou deComlon ou de la Riolle ou de Bergheràc. Tous les jours, nous ne

l'aillions point que nous n'eussions quelque bonne prin,se dont nous estions friques et jolis, et maintenant tout nous est mort. » (T. XI, p. 2C28.)

traduction. — « Dieu merci, je me porte assez bien, mais j'avais plus d'argent — et mes gens aussi — quand je faisais la guerre pour le roi d'Angleterre que maintenant. Car quand nous chevauchions à l'aventure, il nous tombait sous la main de riches marchands de Toulouse, de Condom, de la Hcole ou de Bergerac. Tous les jours nous ne manquions pas de faire quelque prise, qui nous rendait gais et riches, et maintenant, tout nous est mort... »

Remarquez que le roi de France a donné sa bellesœur en mariage à ce noble brigand. D'autres, comme Robert Knolles et Hugh de Calverly, dont les exploits remplissent une bonne partie des chroniques de Froissart, tiennent le plus haut rang à la cour d'Angleterre. Ils étalent un grand luxe, vivent royalement el se piquent, à leurs heures, d'une galanterie tout à fait romanesque. Un de ces malandrins de haut parage, Eustache d'Auberchicourt, qui, depuis des années, met la Champagne h feu et à sang, inspire aux dames de folles passions comme un héros d'épopée ; une illustre princesse le comble de riches cadeaux et finit par lui demander sa main.

On ne peut donc guère s'étonner que, vivant dans un siècle où de tels hommes étaient moins souvent punis que recherchés et comblés d'honneurs, noire auteur ait lui-même été si indulgent pour la singulière chevalerie du xive siècle. Fasciné par l'éclat d'une société vicieuse mais élégante, il trouvait poétique ses excès les plus condamnables.

Aussi n'osait-il trop le blâmer. Au contact d'un monde si violent et si corrompu, le sens du bien et du mal s'était, à certains égards, affaibli en lui. Il rapportait l'un comme l'autre, presque sans les distinguer. Cette espèce d'indifférence lui a permis de retracer avec une fidélité parfaite la physionomie de son époque. Mais, sans être envers lui d'une sévérité outrée, nous avons bien le droit de dire que son autorité morale n'est pas à la hauteur de son autorité historique.

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