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CHAPITRE VI

FROISSART (fin). SON MÉRITE LITTÉRAIRE.

On ne porte pas en quelques pages un jugement complet sur le génie de Froissart. Un volume suffirait à peine pour une pareille tâche. La critique littéraire n'est du reste guère notre fait, et le plan que nous avons adopté ne lui donne que peu de place dans ces études. Nous devons nous borner à mettre ici en relief, principalement par des citations, les qualités maîtresses d'un écrivain qu'on a souvent rapproché d'Hérodote et à qui , sous certains rapports, cette comparaison n'est pas défavorable.

On nous demandera peut-être si, à notre humble avis, il n'a pas de défauts. Hâtons-nous de dire que si. Froissart, qui ambitionne le titre à' historien, n'en est pas tout à fait aussi digne que le vieux narrateur des guerres médiques. L'histoire n'est pas seulement la science qui évoque le passé, l'imagination qui le colore, l'anime, le ressuscite; c'est aussi l'art philosophique de grouper les faits et d'en montrer l'enchaînement par une composition bien ordonnée. Cet art n'a jamais que médiocrement préoccupé notre auteur. Nous avons déjà fait remarquer avec

quelle aisance etquel mépris des transitions sa plume va sans cesse d'un sujet à un autre, avec quelle complaisance naïve sa biographie se mêle parfois aux grands récits de guerre qui sont le fond de son livre. Nous avons dit de plus qu'il se répète souvent, sans trop y prendre garde. Nous pouvons bien lui reprocher aussi en certains endroits un peu de diffusion. Froissart n'a pas la sobriété de Yillehardouin. C'est un Joinville un peu bavard, mais dont le bavardage a tant de charme que, s'il fait parfois sourire, du moins n'endort-il jamais. Mais nous ne nous arrêterons pas davantage à signaler des imperfections qui peut-être, en somme, ne nous indisposent pas à son égard outre mesure. La continuelle variété de ses récits donne à sa chronique tout l'attrait d'un roman d'aventures. Ses longueurs même nous plaisent par l'imprévu des digressions et la nouveauté des détails. Et, tout compte fait, n'y auraitil pas quelque puérilité pédante et quelque injustice à vouloir que ce trouvère eût écrit comme un maître es arts et à lui tenir rigueur de son adorable abandon ?

Ce qui prédomine dans son talent, ce qui, du moins, nous frappe le plus, c'est la vivacité avec laquelle il Iraduit ses impressions historiques. Le moindre de ses récits est un drame, dont les acteurs nous deviennent en un instant familiers. Ses personnages ne sont pas des ombres, ils ne sont pas muets ; ils sont de chair et d'os, ils se menacent, ils s'injurient, ils raillent, comme les héros d'Homère ou des chansons de gestes. Qu'ils aient dit exactement ce que

l'auteur leur fait dire, peu importe; ils ont dû parler ainsi, nous le sentons bien. Ecoutez de quel ton Jean Chandos interpelle Kerlouet le Breton et Louis de Saint-Julien :

« Entre vous, François, vous e&tea bonnes gensd'armes, vous chevauciés à vostre aise et vostre volenté de nuit et de jour. Vous prendés villes et forteresses en Poito, dont y, suis séneschaus. Vous rançonnés povres gens sans mon congié. Vous chevauciés partout à tieste armée; il samble que li pays soit tout vostre, et, par Dieu, non est. Messire Loeis, messireLoeis, et vous Gharuel, vous estes maintenant trop grand mestre ; il i a plus d'un an et demi que j'ai mis toutes mes ententes que je vous puisse trouver ou encontrer : or vous vois-je, Dieu merci; si parlerons à vous et sarons liquels est plus fors en ce pays ou je ou vous. On m'a dit et compté par pluiseurs fois que vous me désiriés à veoir, si m'avés trouvé. Je suis Jehan Chandos... Vos grans apertises d'armes qui sont maintenant si renommés, se Dieu plais, nous lesesproverons.. . » (T. VU, p. 454-455.)

traduction. — « Entre vous, Français, vous êtes bonnes gens d'armes, vous chevauchez à votre aise et à votre volonté la nuit et le jour. Vous prenez villes et forteresses en Poitou, dont je suis sénéchal. Vous rançonnez les pauvres gens sans ma permission. Vous chevauchez partout, le casque en tète; il semble que le pays soit tout à vous, et, par Dieu, il ne l'est pas. Messire Louis, Messire Louis, et vous Gharruel, vous êtes maintenant trop grands maîtres. 11 y a plus d'un an et demi que je mets tout mon désir à vous pouvoir trouver ou rencontrer : or je vous vois, Dieu merci. Nous parlerons donc à vous et saurons qui, de vous ou de moi, est le plus fort en ce pays. On m'a dit et conté plusieurs fois que vous désiriez me voir ; eh bien, vous m'avez trouvé : je suis Jean Chandos... Vos grandes prouesses, qui sont maintenant si renommées, s'il plaît à Dieu, nous les éprouverons... »

De pareils discours ne sont pas rares dans Froissart. Il en est aussi de plus mesurés et de plus solennels, qui ne sont pas moins saisissants. Qu'on se rappelle, par exemple, celui que Charles Y adresse à ses frères sur son lit de mort. Souvent aussi c'est de dialogues que Froissart entrecoupe sa narration. Les altercations tragiques, les causeries insinuantes, les colloques railleurs jaillissent de sa plume avec le plus merveilleux à-propos. Le duc de Bourgogne, qui vient de reprendre le pouvoir, entend un jour annoncer Clisson, qu'il n'aime guère. « Qu'on le fasse venir avant », dit-il. Le connétable entre et, fort humblement, dit qu'il est venu savoir « de l'état et gouvernement du royaume... » Le duc le regarde fellement et s'écrie :

« — Clichon, Glîchon, vous ne vous avés que faire d'ensonnyer de Testât du royaulme, car sans vostre office sera il bien gouverné. Où, diable, avés-vous tant assamblé, ne recueillie de finance que nagaires vous fesistes testament et ordonnance de dix-sept cens mille frans ? Monseigneur, ne beau-frère de Berry, ne moy, pour toute nostre puissance à présent, n'en pourrions pas tant mettre ensemble. Partes vous de ma présence, yssiés de ma chambre, et faittes que plus je ne vous voye ; car, se ce n'estoit pour l'onneur de moy, je vous feroie l'autre oeul crever (1).. » (T. XV, p. 58.)

traduction. — « Glisson, Clisson, vous n'avez que faire de vous occuper de l'état du royaume, car il sera bien gouverné sans votre office. Où diable avez-vous réuni et recueilli tant d'argent que naguère vous fîtes testament et ordonnance de dix-sept cent mille francs ? Monseigneur (le roi), ni beau-frère de Berry, ni moi, malgré toute notre

0) Clisson était borgne depuis la bataille d'Auray.

puissance, n'en pourrions pour l'heure autant mettre ensemble. Partez de ma présence, sortez de ma chambre, et faites queje ne vous voie plus, car, si ce notait pour mon honneur, je vous ferais crever l'autre œil... »

Le connétable s'enfuit et fait bien. On a la main prompte dans le monde que nous décrit Froissart, et des paroles aux actes il n'y a pas loin. Les scènes de meurtre ou d'exécution sommaire ne sont pas rares dans l'ouvrage que nous éludions. Presque toujours l'auteur nous les rend plus sensibles par les exclamations ou les discours qu'il met dans la bouche des personnages en cause. Ne croit-ou pas voir, par exemple, et entendre le roi Jean, quand il entre à l'improviste et avec fracas dans la grande salle du château de Rouen, où son fils dîne avec Charles le Mauvais? Il tire ce dernier moult roide contre lui en disant : Or sus, traître, tu n'es pas digne de seoir à la table de mon fils. Par Pâme de mon père, je veux ne plus jamais boire ni manger tant que tu vivras. Vainement le duc de Normandie se jette à ses pieds. Le roi de Navarre demande grâce et proteste de son innocence. — Allez, traître, allez, répète Jean le Bon, par Monseigneur saint Denis, vous saurez bien prêcher ou jouer de fausse menterie si vous iiil échappez. Et tout aussitôt il fait couper la tête aux gens de sa suite et l'envoie lui-même en prison.

Froissart n'a point assisté à ce drame, et pourtant il nous le rend avec une telle intensité de vie qu'il semble qu'il ait tout vu, tout ouï. Il n'y a pas moins de mouvement et de chaleur dans les scènes popu-

laires qu'il nous retrace. Est-il rien de plus saisissant dans son livre que la mort de Jacques Artevelt, de plus émouvant que son dernier discours ? Assiégé dans son hôtel par la foule hurlante qui demande sa tête, le chef des Gantois paraît à la fenêtre et cherche à faire usage de son éloquence, naguère encore toutepuissante : Bonnes gens, que vous faut-il? Qui vous meut ? Pourquoi êtes-vous si troublés contre moi?... — Nous voulons, lui crie-t-on, avoir compte du grand trésor de Flandre que vous avez détourné sans raison. Le malheureux promet des explications pour le lendemain. Mais on les veut tou-t de suite et les cris de mort retentissent de toutes parts.

t Quant d'Artevelle oy ce mot, il joindi ses mains et commença à plorer moult tenrement, et dist : Seigneur, telquejesuis vous m'avez fait, et me jurastes jadis que contre tous hommes vous me défenderiés et garderies ; et maintenant vous me voule's occire et sans raison. Faire le poés, se vous voulés ; car je ne sui que ung seul homs contre vous tous, à point de deftense. Avisés-vous, pour Dieu, et retournés au temps passé : si considérés les grascesquedejadisjevous ay faites : vous me volés rendre petit guerredon des grans biens que dou temps passé je vous ay fais. Ne savés-vous comment toute marchandise estoitpérie en ce pays? Je le vous recouvrai. En apriès, je vous ay gouverné en sigrant pais, que vous avés eu, le temps de mon gouvernement, toutes coses à volenté... » (T. IV, p. 316.)

traduction. — « Quand Artevelt entendit ces mots, il joignit les mains et se mit à pleurer fort tendrement, disant : Seigneurs, tel que je suis vous m'avez fait, et vous me jurâtes jadis que vous me défendriez et garderiez contre tous ; et maintenant vous voulez me tuer, et sans raison. Vous le pouvez faire, si vous voulez, car je ne suis qu'un homme, seul contre vous tous, sans défense.

LES CHB'JNlqUEUriS. il. C

Réfléchissez, pour Dieu, et rappelez-vous le temps passe ; considérez les avantages que je vous ai procurés jadis : vous me voulez bien mal récompenser des grands biens que je vous ai faits au temps passé. Ne savez-vous comment tout le commerce était perdu en ce pays ? Je vous le rétablis. Puis, je vous ai gouvernés en si grande paix que vous avez eu, au temps de mon gouvernement, toutes choses à volonté... »

Mais la foule exige qu'il descende. Il veut fuir; mais déjà le peuple a forcé sa porte, et il est sur-lechamp massacré.

« Ensi fina d'Artevelle, ajoute l'auteur, qui en son temps fu si grans mestres en Flandre ; povres gens Tamontèrent premièrement, et meschans gens le tuèrent en la parfïn... » (T. IV, p. 317.)

traduction. — « Ainsi finit Artevelt, qui fut en son temps si grand maître en Flandre : pauvres gens relevèrent au début, et méchantes gens le tuèrent à la fin. »

Ces retours tragiques de la fortune inspirent souvent à Froissart des réflexions d'une mélancolie qui n'est pas sans grandeur. Quand il nous montre Je comte de Flandre poursuivi par les Gantois, réduit à se cacher dans un taudis, sous le lit d'une pauvre femme, et tremblant de peur à la voix des soldats qui le cherchent,

« Quel chose povoit-il là, dieux, penser ne ymaginer? Quant au matin il povoit bien dire : « Je suis li uns des plus grans princes dou monde chrestiens, et la nuit ensuivant il se trouvoit en celle petitesse, il povoit bien dire et ymaginer que les fortunes de ce monde ne sont pas trop estables. Encores grant heur pour luy quant il

FROISSART. SON MERITE LITTERAIRE. 12o

s'en povoit yssir, saulve sa vie. Toutesfois ceste périlleuse et dure aventure lui devoit bien estre ung grant mirouer et doit estre toute sa vie. .. » (T. X, p. 28.)

traduction. — « Dieu ! quelle chose pouvait-il là penser et imaginer, lui qui le matin pouvait dire: « Je suis un des plus grands princes du monde chrétien », et qui la nuit d'après se trouvait en cette misère ! Il pouvait bien dire et imaginer que les fortunes de ce monde ne sont pas trop stables. Encore fut-il fort heureux d'en pouvoir sortir la vie sauve. Toutefois , cette dure et périlleuse aventure lui devait bien être — et doit lui être toute sa vie — un grand enseignement... »

Il ne faut pas croire, d'après les exemples qui précèdent, que la mise en scène soit toujours triste ou terrible dans les chroniques de Froissart. Ses personnages ne parlent pas toujours pour menacer ou pour supplier. Il en est d'enjoués, ou qui feignent de l'être. Tel ce Guillaume de Gauville, qui, avec un art consommé, se fait provoquer aux échecs par le châtelain d'Évreux, uniquement pour pouvoir entrer au château et fendre la tête au trop confiant capitaine (1). Parfois ce sont des assiégés qui, du haut de leurs murailles, font pleuvoir sur les assiégeants non seulement des pierres et des flèches, mais des quolibets et des moqueries. C'est Charles VI, raillant le duc de Berry, son oncle,, qui se remarie à cinquante ans passés.

Il y a souvent dans Froissart, au milieu même des récits les plus graves, une fine pointe d'esprit français qui empêche le lecteur de trop s'assombrir et de trouver l'histoire monotone. Une ironie discrète vol-

(1) Liv. I, 2<> partie, ch. 09.

124 IjK's cmiONIQUEl-RS.

tige parfois sur les lèvres de ses personnages. Luimême ne résiste pas toujours au plaisir de placer çà et là, de son chef, quelque petite malice. Ce n'est qu'un mot, mais cela porte. S'il mentionne le gros impôt levé par le duc d'Anjou pour faire le siège de Bordeaux, qui n'eut pas lieu, il a bien soin d'ajouter que les pauvres gens qui avaient été travaillés de payer si grande somme ne reçurent pas leurs deniers. Et s'il nous représente les cardinaux menacés par le peuple de Home, qui parle de leur faire les tetes plus rouges que leurs chapeaux, il fait remarquer que ces paroles et ces menaces ébahissaient bien les cardinaux, qui aimaient mieux mourir confesseurs que martyrs.

Il n'est pas besoin d'insister pour faire ressortir ce qu'il y a de dramatique, c'est-à-dire de vivant dans les récits de Froissart, comment il a tiré parti des passions humaines et avec quelle variété il a su les mettre en action. Mais ce n'est pas là son seul mérite. Si ces récits nous frappent par leur animation et leur vivacité, ses descriptions, ses tableaux, nous ravissent par un coloris, un éclat que jamais nul historien n'a surpassés. Froissart n'est pas seulement poète, il est peintre, et peintre incomparable. Chacun de ses tableaux de sièges ou de batailles — et Dieu sait s'ils abondent dans sa chronique — esta lui seul un chef-d'œuvre. Ce paisible chanoine, qui n'a jamais pris de villes et qui, en fait de combats, n'a vu que des tournois, décrit l'attaque d'une place ou l'engagement de deux armées en rase campagne avec plus de feu, plus d'entrain, plus de précision même

que Joinville ou Villehardouin. Nous entendons avec lui descliquer les canons, nous voyons traire les mangonneaux ; sous nos yeux les tours minées s'écroulent avec fracas, les assaillants dressent leurs échelles ; nous assistons à ces durs boutis où l homme d'armes a peine à distinguer l'ami de l'ennemi, où la terre rosoie de sang, où les haches s'abattent sur les hommes comme sur des enclumes ; les femmes, les enfants que l'on met à Pépée sont là devant nous, qui pleurent et se tordent les mains; devant nous aussi la ville qui flambe, et les routiers qui tuent, qui pillent, qui boivent. Quand il s'agit d'une armée en marche ou qui s'embarque pour une lointaine expédition, nous voyons flotter et ventiler les étendards armoriés, qui reflamboient au soleil.

« Grant beaulté et grant plaisance, dit Froissart à propos du duc de Bourbon partant pour l'Afrique, fut à veoir l'ordonnance du département, comment ces bannières, ces pennons et ces escus armoiés bien richement des armes des seigneurs ventiloient au vent et resplendissoient au soleil, et de oyr ces trompettes et ces clarons retentir et bondir, et ménestrels faire leur mestier de pipes et de chalemetles... tant que du son et de la voix qui en yssoient la mer en retentissoit toute... » (T. XIV, p. 157 )

traduction. — « Ce fut quelque chose de bien beau et de bien charmant que de voir l'appareil de ce départ, ces bannières, ces pennons etcesécus, armoriés si richement des armes des seigneurs, qui flottaient au vent et resplendissaient au soleil, et d'ouïr ces trompettes et ces clairons retentir et sonner, et ménestrels faisant leur métier avec musettes et chalumeaux, si bien que le son et le bruit qui en sortaient faisaient retentir toute la mer... »

Mais c'est surtout lorsqu'il s'agit de ranger les armées face à face pour une bataille que Froissart nous donne la mesure de sa verve descriptive. Tout est alors merveilleux , non seulement le coloris, mais le dessin. Pas un accident de terrain ne nous échappe, pas un détail d'armement ou de tactique ne nous est dérobé. Qu'on lise, par exemple, les préliminaires de Crécy ou ceux de Poitiers. Ces morceaux sont trop longs pour être cités ici, mais le passage suivant, pris au hasard dans l'œuvre du chroniqueur, permettrait à lui seul d'apprécier l'éclat et la netteté de ses peintures. Les Flamands sont en présence des Français à Rosebecque. Une heure avant le jour, Philippe Artevelt fait armer ses soldats.

« Tous se départirent de leurs logeis et s'en vinrent en une bruière au dehors d'un bosquetel, et avoient au devant d'eux un fosset large assés... et par derrière eux grant fuisson de ronses, de genestres et de menut bois, et làenche fort lieu s'ordonnèrent à leur aise, et semisrent tout en une grosse bataille drue et espesse, et se trouvoient environ l mille, li plus fort, li plus appert et li plus outrageux et qui le mains acontoientàleurs vies, de Flandres... Et se tenoient chil de Gand et Phelippes et leurs bannières tout devant, et cil de la castelerie d'Alos et de Granmont ; apriés chil de la castelerie de Courtray; et puis cil de Bruges, dou Dam et de FEscluse, et cil don Franc de Bruges ; et estoient armés la grignour partie de maillés, de huvettes, de capiaux de fier, d'auquetons et de gans de baleine, et portoit cascuns un planchon à picot de fier et à virolle, et avoient par ville et par casteleries parures semblables... pour recongnoistrel'un l'autre ; une compaignie cotes faiscies de gaune et de bleu ; li autre à une bende de noir sus une cote rouge ; li autre cheveronnet de blanc sus une cote bleue... Et avoient cascuns baniôres de leurs mestiers et grandes

coutilles à leurs cos-tés parmy leurs chaintures, et se tenoient en cel estât tout quoy, atendant le jour qui vint tantost... » (T.X, p. 158-159.)

traduction. — « Tous sortirent de leurs logis et s'en vinrent sur une bruyère en dehors d'un petit bosquet ; ils avaient devant eux un fossé assez large... et, par derrière, grand'foison de ronces, de genêts et de menus bois. Et là, en cette forte position, ils se rangèrent à leur aise et se mirent tous en un gros corps, dru et épais ; et ils se trouvaient environ cinquante mille ; c'étaient les plus forts, les plus braves, les plus hardis de Flandre et ceux qui faisaient le moins de cas de leurs vies... Et tout devant se tenaient ceux de Gaud et Philippe, et leurs bannières, avec ceux de la châtellenie d'Alost et de Grammont ; ensuite venaient ceux de la châtellenie de Gour- Iray, puis ceux de Bruges, du Dam et de l'Ecluse et ceux du Franc de Bruges. Ils étaient armés, pour la plupart, de maillets, de huvettes (1), de chapeaux de fer, de hoquetons et de ganls de baleine ; et chacun portait un pieu à pique de fer et à virole. Ils avaient parures semblables par villes et par châtellenies, pour se reconnaître: une compagnie portait des cottes fascées de jaune et de bleu ; une autre des bandes noires sur cottes rouges; une autre des cottes bleues chevronnées de blanc. . . Et ils avaient chacun les bannières de leurs métiers, et de grands couteaux au côté dans leur ceinture ; et ils se tenaient tout cois en cet état, attendant le jour qui vint peu après... »

Puis le combat s'engage. Artevelt est tué. Les chevaliers français se ruent sur les vilains de Flandre, qu'ils enfoncent, et alors commence une orgie de massacre que la plume de Froissart pouvait seule nous décrire.

« Là entendoient gens d'armes à abattre Flamens, et là

(I) Sorte de casques.

avoient H aucuns haces bien acérées dont il rompoicnt bachines et escherveloient testes, et li aucuns plommées dont il donnoient si grans horions que il les abatoient tout à terre. À peine estoient Flament cheu, quant pillart et gros varies venoient, qui se boutoient entre les gens d'armes et portoient grandes couslilles dont ils les parochioient, ne nulle pité il n'en avoient non plus que che fussent chien. Là estoit cliquetis sus ces bachines si grans et si haus d'espées et de haces, de plommées et de maillés de fier et de planchons, que on n'y ooit goûte pour la noise, et oy dire que, se toutli hyaumier de Paris et de Brouxelles fussent ensamble, leur mestier faissant, il n'euissent point mené, ne fait si grand noise comme li combattant et li ferant sur ces bachines faisoient... » (T. X, p. 170-171.)

traduction. — « Là travaillaient les gens d'armes à abattre les Flamands. Les uns avaient des haches bien acérées, dont ils rompaient les bassinets et décervelaient les têtes; d'autres des massues plombées dont ils donnaient de si grands coups qu'ils les abattaient tous à terre Les Flamands étaient à peine tombés qu'arrivaient pillards et gros valets, qui se mettaient entre tes gens d'armes ; ils portaient de grands coutelas, dont ils les achevaient, et ils n'en avaient pas plus de pitié que si c'eussent été des chiens. Le cliquetisdes épées, des haches, des massues, des maillets de fer et des pieux sur ces bassinets était si grand qu'on n'entendait rien, à cause du bruit ; et j'ouïs dire que si tous les heaumiers de Paris et de Bruxelles eussent été ensemble, faisant leur métier, ils n'eussent point mené ni fait le bruit qu'on faisait en combattant et frappant sur ces bassinets... »

Le génie littéraire de notre chroniqueur a encore bien des faces. Nous n'en examinerons plus qu'une et en quelques mots, car nous devons nous borner. A côté des scènes tragiques et des tableaux de guerre, il. y a place dans son œuvre pour des narrations familières et gracieuses, où le trouvère se retrouve tout

entier,où il ne semble plus vouloir célébrer que la joie de vivre et d'aimer. Ce sont comme les intermèdes de théâtre qui reposent de la grande pièce. Et par là nous n'entendons pas seulement ces relations de fêtes et carottes, de banquets, de tournois et de noces où se complaît si souvent le bon chanoine, ces légendes merveilleuses qu'il a rapportées d'Orthez, ces allégories piquantes qui lui sont venues d'Orient ou qu'il a cueillies à la cour d'Avignon. Nous désignons aussi ces épisodes galants, ces mille petits horsd'œuvre où sous le chroniqueur reparaît à chaque instant le poète. 11 faut lire en entier, dans son premier livre, l'adorable récit où il nous représente Edouard III, qu'une étincelle de fine amour a touché au cœur, déclarant sa passion à la charmante et vertueuse comtesse de Salisbury. Ailleurs, il nous montre le même roi qui, tout joyeux, sur son navire, par un beau jour d'été, au moment de combattre, se fait jouer par ses ménestrels une danse d'Allemagne. S'il conte le départ de deux jeunes époux (le duc et la duchesse d'Anjou) qui s'embarquent à Barcelone, il semble à l'écouter que la nature veuille leur faire fête : quand la douce saison de mars fui venue et que les vents se commencèrent à apaiser et les eaux de leur fureur à retraire et les bois à reverdir... Il n'est pas enfin jusqu'à un jeune Sarrasin, Agadinquor d'Oliferne, dont il ne croie devoir célébrer l'héroïque amour pour la belle Alsala, fille du roi de Tunis.

Que dirons-nous, en terminant, de son style, de cette langue souvent incorrecte, mais si riche, si

souple, si naturelle, si expressive dans sa simplicité et dans son abandon? a Errant de pays en pays, dit un de ses biographes (1), il n'avait pas le temps de se soumettre au joug des formes lentes et emphatiques d'un rhéteur ; mais il avait cet inappréciable avantage de conserver aux témoignages qu'il avait pu recueillir leur caractère naïf, franc... et je ne sais quelle chaleur naturelle sous laquelle on sent circuler la vie, comme si ceux qui les dictèrent étaient des hommes de notre temps... Près de cinq siècles se sont écoulés depuis que Froissart écrivait, et nous ne croyons pas que personne l'ait égalé dans certains récits où il a su, sans effort et sans travail, par le mouvement naturel de son esprit, nous présenter des tableaux aussi éclatants que fidèles. Si l'on sépare la narration de toute appréciation morale qui remonte à la source et à la cause des faits, on arrive à reconnaître que Froissart nous a laissé comme narrateur des modèles inimitables. »

Aussi ses chroniques n'ont-elles rien perdu pour nous de leur intérêt, bien au contraire. On le lit et on l'admire de plus en plus. On peut dire de lui, comme disait de Plutarque Henri IV, qu'il nous sourit toujours d'une fraîche nouveauté ; son légitime orgueil ne l'abusait donc pas, le jour où il écrivait qu'encore au temps à venir et quand il serait mort, serait en grand cours sa haute et noble histoire.

(1) M. Kervyn de Lottenhove, Vie de Froissart, p. 509-510.

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