CHRONIQUEURS INTERMÉDIAIRES ENTRE FROISSART ET COMM1NES
Le xve siècle a été chez nous beaucoup plus riche que le précédent en chroniques et en études historiques de toutes sortes. On ne doit pas en être surpris quand on songe à la gravité des événements qui ont rempli cette période. C'est le temps où la France, envahie, livrée, lutte contre l'Anglais — désespérément — pour l'indépendance et, on peut le dire, pour la vie. C'est aussi celui où la féodalité, redevenue puissante grâce aux malheurs publics, combat, sous le drapeau de Bourgogne, l'unité nationale reconstituée. Jamais, si ce n'estau moment de la Révolution, notre patrie n'a été plus troublée qu'à cette époque ; jamais ses destinées n'ont été plus incertaines. Tous ces drames retentissants et ces étranges coups de théâtre, la guerre des Armagnacs, le désastre d'Azincourt, le traité de Troyes, les victoires de Jeanne d'Arc, son martyre, les triomphes inespérés de Charles Vil, le duel de Louis XI et de Charles le Téméraire, excitèrent chez nos ancêtres la curiosité la plus passionnée. Le nombre des écrivains fut en raison directe de l'intérêt que la
nation prenait à ces grands faits, et les récits du genre de ceux qui nous occupent se multiplièrent d'autant plus que l'invention de l'imprimerie permit bientôt de leur donner une immense publicité.
Le vif succès de Froissart ne fut pas non plus sans contribuer au mouvement que nous signalons. Le chanoine de Chimay, qui avait tant charmé ses contemporains, fit école et, à son exemple, des annalistes moins brillants, mais épris, comme lui, de chevalerie, poursuivirent la gloire en continuant son œivre. Aussi bien que dans sa chronique, la société féodale tient une grande place dans celles de ses successeurs. Seulement, il y a chez ces derniers autre chose que l'imitation d'un maître, et notre littérature historique du xve siècle a ses caractères propres, que nous essaierons de déterminer en quelques lignes.
D'abord, les continuateurs de Froissart paraissent — non pas tous, mais en majorité, — plus soucieux que lui d'une exactitude vraiment scientifique. Le lecteur, de leur temps, est déjà devenu exigeant; il ne se contente plus d'à peu près, d'allégations sans preuve. Leur chronologie est généralement plus précise, moins fautive que celle de leurs devanciers. Quelques-uns suivent les faits pas à pas, les saisissent au moment même où ils se produisent et tiennent de véritables journaux historiques. La plupart font un usage incessant des documents officiels, les citent à l'appui de leurs récits, les y insèrent même en entier.
Le xve siècle a donc plus de science que le xiv0. Mais qu'il a moins de naïveté, de fraîcheur el de charme! Pour être plus savants que leurs prédécesseurs, les contemporains de Charles YII et de Louis XI se croient tenus de philosopher, ou tout au moins de moraliser sans trêve ni relâche, et quelques-uns le font avec si peu de mesure, que l'histoire sous leur plume semble n'être qu'une série de textes à sermons ou à démonstrations académiques , Beaucoup écrivent bien plus pour prouver que pour raconter. Au lieu de laisser parler les événements, il faut qu'ils les expliquent et qu'ils nous fassent la leçon, ce qui ne serait pas un mal, à tout prendre, s'ils y mettaient toujours de la discrétion. Malheureusement leurs dissertations, trop souvent déclamatoires ou banales, ontle tort de tenir trop de place et de ne pas nous instruire beaucoup. Ajoutons que le soin qu'ils ont pris d'y étaler leur érudition classique nous les rend parfois tout à fait insupportables. Ils ont déjà tout le pédantisme de la Renaissance, mais ils n'en ont pas l'élégance. Ils suent, on peut le dire, l'antiquité par tous les pores. Les plus honorés à cette époque sont ceux qui savent le mieux leurs auteurs latins et qui en font l'usage le plus immodéré. Leur mémoire est un arsenal inépuisable, d'où ils lancent à tout propos les citations les plus inopportunes. Certains d'entre eux ne peuvent mettre en scène un homme de leur temps sans le rapprocher d'un héros grec ou romain. Quant à ceux qui se bornent à être de leur temps et dont le talent n'a pas de prétentions, ils deviennent de plus en plus
rares, et on les apprécie de moins en moins à mesure qu'on approche du xvi° siècle.
Le cadre de cet ouvrage ne nous permet, on Je comprend, ni de juger en détail, ni même d'énumérer tous les auteurs dont il est ici question. Nous nous bornerons donc à mentionner les plus célèbres et à indiquer sommairement, avec leurs principaux ouvrages, leurs mérites ou leurs défauts.
Nous n'avons rien à dire des chroniques en langue latine. Ces études n'ont pas pour objet de les faire connaître. Remarquons que si l'idiome vulgaire, surtout après Froissart, tenait décidément la première place dans notre littérature historique, la langue savante de l'Eglise et de l'Université n'était pas entièrement abandonnée par nos annalistes. C'est d'elle que se servit, par exemple, le moine anonyme de Saint-Denis, dont le judicieux récit (I) a été copié ou paraphrasé par les principaux historiens de Charles VI. Elle fut encore employée plus tard, non sans succès, par le haineux Basin (2), dans son ouvrage sur Charles VII et Louis XI, aussi bien que par le disert Gaguin (3), dont les
(1) Chronica Caroli sexti, ouvrage publié par Bellaguet dans la Collection des documents inédits sur l'histoire de France (Paris, 1839-1852, 6 vol. in-4°).
(2) Thomas Basin, évêque de Lisieux, né en 1412, mort en 1491, fut, par suite de ses intrigues, qui lui attirèrent l'inimitié de Louis XI, obligé de s'expatrier en 1469. Entre autres livres importants, il a laissé sous ce titre : de Rébus gestis Karoli VU, Lndovici XJ, unechronique très passionnée, mais pleine d'intérêt, qu'on a longtemps attribuée par erreur à un certain Amelgard, prêtre de Liège, et que M. Jules Quicherat a publiée de nos jours pour la Société de l'histoire de France (Paris, 1855-1859, 4 vol. in-8°).
(3) Robert Gaguin (1425-1502) , humanisme célèbre , chargé à diverses reprises de missions diplomatiques par Louis XI et
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volumineuses Annales firent les délices du monde érudit au temps de la Renaissance.
Nous ne nous arrêterons pas non plus aux poèmes historiques en français qu'a produits le xvô siècle. L'habitude de dictier et rimer le récit des grands faits contemporains n'était pas encore perdue à cette époque ; de nombreux exemples le prouvent. Mais les chroniques métriques de la période que nous étudions sont presque toutes consacrées à retracer de très courts épisodes (comme la Déposition de Richard II, la Bataille de Liège, etc.) (1), ou à célébrer, à grand renfort d'allégories et d'hyperboles, quelque haut personnage du temps, comme Charles le Téméraire, dont Olivier de la Marche (2) chante la gloire dans son Chevalier délibéré. La plupart de ces prétendus poèmes sont d'un pédantisme rebutant ou d'une désespérante platitude. Il faut ajouter qu'ils sont rarement originaux, qu'ils ne nous apprennent presque jamais rien et qu'en général ils résument ou paraphrasent simplement les chroniques en prose que nous allons indiquer un peu plus bas. Le Mystère du siège d'Orléans, qu'on a cru devoir publier à grands frais de nos jours (3), n'est qu'une insipide rhapsodie en vingt-cinq mille vers, où se trouve délayé, sous forme de dialogues,
Charles VIII, fit imprimer en 1497 son Compendium supra Francorum gestis a Pharamundo usque ad annum 1491. Cet ouvrage, qui eut un très grand succès, a été plusieurs fois réédité depuis.
(1) On trouve ces pièces dans la Collection des anciennes Chroniques nationales françaises de Buchon, t. XXIV et XLIII.
(2) Sur Olivier de la Marche, V. plus loin, p. 151.
(3) Dans la Collection des documents inédits sur V histoire de France (Paris, 18G2,in-4°).
l'ouvrage connu sous le titre de Chronique de la Pucelle. Quant aux récits rimes embrassant toute une guerre ou un règne, outre qu'ils sont rares, ce ne sont également, et à plus forte raison, que des travaux de seconde main, souvent de simples transpositions de textes. C'est ainsi que les Vigiles du roi Charles VII (1), longue narration versifiée de Martial d'Auvergne, qui eut une certaine vogue sous Charles VIII, ne font guère que reproduire — servilement — l'ouvrage de Jean Chartier, que nous aurons à signaler tout à l'heure. On n'apprend plus, en somme, au xve siècle, l'histoire chez les poètes. Quelques-uns, il est vrai, et des plus remarquables, comme Alain Chartier, Charles d'Orléans, Olivier Basselin, François Villon, nous retracent parfois dans leurs lais ou dans leurs ballades les douleurs et les joies patriotiques de leurs contemporains. Mais, en général, ils ne racontent pas et ne peuvent, à aucun égard, être considérés comme des chroniqueurs.
Les récits en prose que nous a laissés le xvc siècle peuvent être rangés en deux classes : les uns sont de simples biographies consacrées à la gloire de quelques individualités isolées ; les autres sont des chroniques proprement dites qui exposent l'histoire générale de la France pendant des périodes d'une certaine étendue.
Dans la première catégorie, nous remarquons tout d'abord les panégyriques outrés qui, sans doute,
(1) L'ensemble de cotte chronique n'a pas été imprimé. M. Jules Quicherat en a donné d'assez longs fragments dans le tome V du Procès de Jeanne d'Arc (p. 51-78).
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ne manquent pas d'intérêt, mais qui en auraient bien davantage, si leurs auteurs montraient moins de partialité et songeaient moins à soutenir des thèses ou à étaler leur érudition. L'on s'obstine encore, plus par habitude peut-être que par conviction, à citer comme le plus remarquable de ces éloges le Livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles V, écrit par Christine de Pisan de 1404 à 1405. Cette femme célèbre (1) paya par un ouvrage évidemment consciencieux, mais un peu indigeste et qu'on loue plus qu'on ne le lit, les bienfaits que la famille royale de France- avait prodigués à son père et à elle-même après lui. Ce travail lui avait été commandé par le duc de Bourgogne. Elle l'exécuta de son mieux, sans dissimuler au lecteur son parti pris de ne jamais blâmer le souverain et les princes dont elle avait à rappeler les actions.
a A ce que on pourroit dire, déclarc-t-elle, que n'ay
(1) Née en 1363, fille de Thomas de Pisan, célèbre astrologue et médecin italien que Charles V appela près de lui et combla de bienfaits, elle vint en France dès l'âge de cinq ans et n'en sortit plus. Elle y mourut en 1431. Après le décès de son père et de son mari, Etienne du Castel, elle acquit, par son savoir vraiment encyclopédique et par ses nombreux ouvrages, une réputation européenne. Des poésies élégiaques, de grands poèmes, comme le Chemin de longue estude et la Mutacion de fortune, où la science, la morale et l'histoire se mêlent étrangement ; de grands traités politiques, comme le Livre des faits d'arm a et de chevalerie, — le Corps de policie, — le Livre de la Paix, et de gros livres consacrés à l'honneur des femmes ou à leur éducation (la Cité des dames, le^Livre des trois vertus), tels sont, avec le Livre des faits et bonnes mœurs, ses principaux ouvrages. La plupart sont encore inédits. Christine de Pisan, très attachée à la France et à ses rois, vécut assez pour assister aux triomphes de Jeanne d'Arc et pour les célébrer (1 421)) dans un petit poème qui a été imprimé. Le Livre des faits et bonnes mœurs se trouve dans toutes nos grandes collections de mémoires sur l'histoire de France.
parlé, fors de leur bienfaiz cl tcu les vices, je respons : que le texte de mon livre n'est que en louant les vertus, et parler des vices seroit hors de mon propoz né, mais en tant comme doit estre présupposé le blasme des vices en loant les vertus. Et se vices en eulx a, de cène sçay-je riens, n'enqueste n'en ay faicte, et de parler en reprenant les princes en publique..., selon mon petit entendement, n'est mie à tous licite, vouloir, en la face du peuple, corrigierleur faiz : posons que on les veyst defaillans, pour pluseurs raisons ; car, comme nature humaine soit incline à plus noter le vice d'autruy que le sien propre, seroit cause de exaulcement de leur blasme, laquel chose plus pourroit tourner à péril que à utilité... S'en rapporter àceuls à qui en appertient la correction à part, et à leur secrez amis... est, selon mon avis, le plus seur... » (1).
traduction. — « Quant à ce que Ton pourrait dire, que j'ai parlé seulement de leurs vertus et tu les vices, je réponds que le but de mon livre n'est que de louer les vertus, et parler des vices serait hors de mon sujet ; mais qu'enfin l'éloge des vertus implique le blâme des vices. S'il y a vices en eux, je n'en sais rien et n'en ai pas fait enquête, et vouloir réprimander les princes en public et corriger leur vie à la face du peuple, selon mon petit entendement, n'est pas licite à tous. Supposons qu'on les ait vus faillir en plusieurs occasions ; l'homme étant par nature plus disposé à remarquer les vices d'autrui que les siens propres, on accroîtrait par là le blâme qu'ils méritent, ce qui pourrait tourner plus à péril qu'à utilité... S'en rapporter à ceux à qui le redressement spécial en appartient et à leurs amis privés... est, selon mon avis, le plus sûr... »
Christine de Pisan n'est donc pas impartiale. Mais elle mérite un autre reproche, c'est de n'avoir pas profité des documents officiels qu'on avait mis à sa
(1) Livre des faits et bonnes mœurs, 2' partie, ch. 18.
disposition pour écrire une histoire régulière et complète de Charles V ; c'est de s'être plutôt attachée à composer une sorte d'oraison funèbre en trois points où, sans souci de Tordre chronologique et de l'enchaînement des faits, elle met en lumière successivement la noblesse de courage, la noblesse de chevalerie et la noblesse de sagesse (l) qui distinguent son héros. Les faits qu'elle rapporte, assez brièvement, ne sont , du reste, pour elle, que prétextes à d'incessantes digressions; elle peut ainsi à son aise citer ses auteurs latins, exposer ses principes de morale et parler de tout, voire même de stratégie et de poliorcétique, d'après Végèce qu'elle sait à peu près par cœur.
Le Livre des faits du maréchal Bouc icaut (2), composé vers 1408, et qu'on attribue, non sans quelque raison, au même auteur, est, comme l'ouvrage cidessus indiqué, rempli de souvenirs classiques et de dissertations. Mais il a sur lui cette supériorité de présenter, au moins dans ses trois premières parties (il en comprend quatre), une narration continue, où l'ordre historique des faits est généralement bien observé. Boucicaut est représenté comme le type du parfait chevalier. C'est à ce titre également qu'a été célébré, au temps de Louis XF, messire Jacques de Lalain (3), ce héros de tant de joutes et
(1) Ces expressions signifient qu'elle traite d'abord des vertus privées du roi, puis de ses guerres et de ses succès sur les Anglais, et enfin de son administration.
(2) Collection Micliaud et Poujoulat, t. II.
Ci, La Chronique du bon chevalier messire Jacques de Lalain a été publiée par Buchon, dans sa Collection des Chroniques' nationales françaises, t. XLI.
de pas d'armes que nous décrit si religieusement son panégyriste. Comment s'appelait ce dernier? est-ce Georges Chastelain, comme on Ta dit longtemps ? est-ce Olivier de la Marche, comme on commence à le croire? C'était en tout cas un apologiste enthousiaste de la haute vie féodale, ne cherchant qu'en elle son idéal de l'honneur et de la gloire, et mettant en jeu toute sa rhétorique pour nous faire partager son opinion.
Il y a bien aussi au xvc siècle quelques biographes sans prétentions, qui, tout en mentionnant plus que de raison les Grecs et les Romains, racontent assez simplement les faits et nous laissent presque toujours le soin d'un tirer la morale. De ce nombre est l'honnête Jean Cabaret d'Orvilie qui, en composant la Chronique du bon ducLoys de Bourbon, n'a eu d'autre pensée que de rapporter fidèlement ce qui lui avait été narré de cet excellent prince (1). Le Pauvre pèlerin (comme il s'intitule modestement) reproduit tout , pêle-mêle, sans se douter des confusions, des erreurs , des anachronismes qu'on lui fait commettre. Tel quel, son livre ne manque ni de vivacité, ni d'intérêt, ni d'utilité. Plus froid, mais plus exact et plus correct est celui de Guillaume Gruel sur la Vie dArtus III, comte de Richemont, duc de Bretagne (2) et connétable de France (au
(1) Il écrivait en 1429, d'après les récits assez confus de Jean de Châteauraorand, gentilhomme fort vieux, qui avait jadis servi le duc. Ce dernier était mort depuis U10. La chronique en question, publiée dès 1612, a été plusieurs fois rééditée (notamment en 1876, par M. Chazaud, pour la Société de l'histoire de France ; Paris, 1 vol. in- 8°).
(2) Collection Michaud et Poujoulat, t. ITT.
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temps de Charles VII). Quant au récit bien ordonné, plein de faits et depuis longtemps populaire qu'on a publié sans ce titre : Chronique de la Pucelle d'Orléans (I), ce n'est pas, comme on pourrait le croire, une Vie de Jeanne d'Arc. C'est un fragment extrait de la chronique inédite de Guillaume Cousinot {la (leste des nobles Francoys) et qui renferme le récit détaillé des premières années du règne de Charles VII. Jl ne retrace ni la captivité de l'héroïne, ni sa mort. Il faut, pour compléter le drame de la bonne Lorraine, y joindre le Journal du siège d'Or léa?is,âé]k plusieurs fois imprimé depuis le xvic siècle, et surtout l'importante recueil de pièces originales par lequel M. Jules Quicherata, de nos jours, mis en pleine lumière le double procès de Jeanne d'Arc (2). Avec de pareils livres nous sortons tout à fait du genre académique pour entrer dans le domaine de l'histoire pure et simple.
C'est de l'histoire large, impartiale et grave, qu'ont voulu faire les auteurs de chroniques générales dont il nous reste à parler. Y ont-ils réussi ? Pour la plupart d'entre eux, on peut répondre non. Ce n'est pas qu'on soit fondé à suspecter, en général, leur sincérité, ni que leurs récits ne dénotent une recherche consciencieuse de la vérité. Mais il faut se rappeler qu'ils vivaient dans un temps où nul Français ne
(1) Michaudct Poujoulat(t. III) l'intitulent -.Mémoires concernant la Pucelle d'Orléans. Cet ouvrage a été publié de nouveau en 1859 par M. Vallet de Viriville, avec d'importants appendices.
(2) Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d\\rc, dite la Pucelle (publication de la Société do l'histoire de France: Paris, 1841-1849, 5 vol. in-80),
pouvait rester de sang-froid, dans un pays profondément trouble par la guerre civile et où chacun, même à son insu, servait une faction. Chez nous, au xve siècle, il fallait prendre parti : on était Armagnac ou Bourguignon ; Ton tenait pour la cause nationale ou pour la domination anglaise, pour l'autorité monarchique ou pour la féodalité, pour Louis XI ou pour la Ligue du Bien public. Il y a donc à cette époque deux écoles de chroniqueurs : les uns sont français, défendent le roi, combattent l'étranger; les autres sont bourguignons et soutiennent avant tout le grand-duc d Occident (1), même lorsqu'il attaque son suzerain, même lorsqu'il s'allie avec l'ennemi.
Les premiers, nous devons le reconnaître, ne sont ni les plus nombreux ni les plus illustres. Leur originalité est souvent contestable; leur talent littéraire est, en général, médiocre. Ainsi l'on a fait honneur, jusqu'à nos jours, à Juvénal des Ursins, archevêque de Reims sous Charles VII et Louis XI, d'une grande et intéressante histoire de Charles VI (2) ; or, ce livre n'est guère que la traduction libre de la chronique latine composée par le moine anonyme de Saint-Denis et que nous avons mentionnée plus haut. Il y a seulement ajouté quelques détails sur son père, quelques pièces officielles et un récit complémentaire des événements accomplis de 1416 à 1422. — Jacques Bonnierou Le Bouvier, dit Berry, premier héraut
(1) On appelait ainsi quelquefois le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, dont la puissance égalait, si elle ne la surpassait pas, celle du roi de France.
(2) On la trouve dans nos principales collections de mémoires, et notamment dans celle de Michaud et Poujoulat (t. III).
d'armes de Charles VII, a retracé avec exactitude et loyauté les grands faits dont il a été témoin, dans une sorte de journal qui s'étend de 1402 à 1455, ouvrage excellent à consulter, mais fort sec, et où l'art de la composition ne brille que par sou absence (1). — Quant à Jean Ghartier, historiographe officiel du roi de 1437 à 1470, il a fait son métier de son mieux, compilé les récits de Berry, de Cousinot et de quelques autres, résumé ou copié des documents importants, que nous ne connaîtrions pas sans lui, bref, écrit une histoire de Charles VII qui, bien des fois réimprimée, jouit encore aujourd'hui d'un certain crédit (2). Mais il faut voir en lui un manœuvre, plutôt qu'un historien. Il juxtapose les faits sans en comprendre toujours la corrélation et tombe assez souvent dans l'erreur. Ajoutons que chez lui la forme ne rachète pas les imperfections du fond et qu'un style traînant, sans relief, rend la lecture de son livre assez fatigante. — Le meilleur peut-être et, à coup sûr, le plus attrayant chroniqueur du parti français au xve siècle, est l'auteur du journal si varié, si piquant, intitulé : Chroniques du très chrestien et victorieux Louys de Valois, unziesmede ce nom (3), qui fut publié dès le temps de Charles VIII et qui a été souvent réimprimé depuis.
(1) La chronique de Berry, publiée par Théodore Godcfroy, puis par son fils Denis, au xvn° siècle, n'a pas été rééditée depuis.
(2) La première édition des Grandes Chroniques de France, qui parut à Paris en 1477, fut sans doute préparée principalement par lui. La partie de ce recueil postérieure au règne de Charles V n'est guère que la reproduction des chroniques de Juvénal des Ursins et de Jean Chartier lui-même.
(3) Collection Michaud et Poujoulat, t. IV
144 LES CriRONIQUEtîRS.
Un éditeur du xvne siècle lui a donné le litre de Chronique scandaleuse, qu'il ne justifie pas. C'est un récit au jour le jour, où les actes de Louis XI sont rapportés à leur place, appréciés avec équité, non sans finesse, et où sont retracés fidèlement, sous des couleurs parfois brillantes, les plus curieux incidents de la vie parisienne à la fin du moyen âge. Le rédacteur de l'ouvrage paraît être un certain Jean de Troyes, personnage fort obscur ; mais on peut supposer que ses récits lui ont été inspirés par un homme qui avait pris une certaine part aux affaires publiques, sans doute par ce Denis Hesselin, qui fut maître d'hôtel du roi, prévôt des marchandsde 1470àl474, puis greffierreceveur de la ville de Paris jusqu'à sa mort, arrivée en l'an 1500 (1).
Les écrivains bourguignons furent plus célèbres au xve siècle que leurs émules français. La cour brillante qui les inspirait et les lisait répandit leur gloire dans toute l'Europe. Mais s'ils éclipsèrent les chroniqueurs du parti royal, ce n'est pas qu'ils leur fussent en tout supérieurs. Ils curent plus de qualités, mais aussi plus de défauts. Plus passionnés et plus prétentieux, ils charmèrent leur faction et furent admirés à une époque où le pédantisme et la déclamation étaient fort loin de déplaire. Nous
(1) Nous ne mentionnons pas- ici les chroniques françaises relatives au règne de Charles VIII. Les principales, si l'on en excepte l'intéressant mais assez court récit de Ja guerre d'Italie par Guillaume de Villeneuve, n'ont été composées qu'au XVI* siècle, plusieurs années après la mort de Commines.
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les jugeons aujourd'hui avec moins de complaisance que ne faisaient leurs contemporains.
Nous ne signalerons qu'en passant et pour mémoire l'intrigant Pierre Salmon, qui fut un des agents les moins scrupuleux de Jean-sans-Peur et dont le récit n'est, en beaucoup d'endroits, qu'un réquisitoire violent et perfide contre la maison d'Orléans (1). Il n'y a pas lieu non plus d'accorder beaucoup d'attention au froid Pierre de Fénin, qui retrace avec si peu d'émotion les malheurs causés en notre pays par la guerre étrangère et par la guerre civile de 1407 à 1427 (2). Les noms de Pierre Cochon et de Jean de Wavrin ne doivent pas nous arrêter davantage. Ce sont deux compilateurs qui ont résumé, l'un l'histoire de la France de 1181 à 1400, l'autre celle de l'Angleterre, depuis les temps les plus fabuleux jusqu'en 1471 (3). Leurs narrations, écrites d'un style pénible, embarrassé, n'ont d'originalité, partant d'intérêt, que dans les derniers chapitres. Elles se font, du reste, remarquer par une extrême animosité contre la cause de Charles VII ; ce sont peut-être les chroniques où l'héroïne d'Orléans est jugée avec le moins de justice et le plus de dureté.
(1) Les Mémoires de Pierre Le Fruictier, dit Salmon, se trouvent au t. XXV de la collection Buchon.
(2) La meilleure édition de ses Mémoires est celle qu'a donnée M"" Dupont pour la Société de l'histoire de France (Paris, 1837. in-8<>).
(3) L'ouvrage de P. Cochon est encore inédit. Mais M. Vallet de Viriville en a donné un assez long fragment à la suite de son édition de la Chronique de la Pucelle. — Quant aux Anchicntics Croilioques (V Engleterre, par Jean de Wavrin, elles ont été publiées de nos jours, au nom de la Soeiété de l'histoire de France, par M»« Dupont (Paris, 1858, 3 vol. in-8°).
146 LES CHKONIQUEUUS.
Une œuvre à lire d'un bout à l'autre et singulièrement instructive, c'est ce Journal 'd'un bourgeois (1) qui fait revivre devant nous le Paris tumultueux et révolutionnaire du xv° siècle. D'un bout à l'autre, on y sent comme un souffle d'émeute et de guerre civile. L'auteur, dont le nom ne nous est pas connu, était un de ces Cabochiens incorrigibles qui, en haine des Armagnacs, se jetèrent dans les bras du duc de Bourgogne, puis se déclarèrent pour les Anglais et tinrent vingt ans fermées au roi national les portes de sa capitale. Il ne faut pas, bien entendu, lui demander d'êlre juste pour ses adversaires. Mais ses fureurs, ses déclamations mêmes nous plaisent, tant elles dépeignent au naturel l'état d'esprit de la population dévoyée dont il partageait les passions. Nul, d'autre part, n'a dépeint avec une éloquence plus expressive les souffrances et les désespoirs populaires engendrés à cette époque par l'invasion et par l'anarchie.
« Après cette heure, dit-il quelque part, ouyssez parmy Paris piteux plains, piteux crys, piteuses lamentations, et petiz enffens crier : Je meurs de faim, et sur les fumiers parmy Paris, 1420, pussiez trouver cy dix, cy vingt ou trente enffens, fils et filles, qui là mouroient de faim et de froit, et n'estoit si dur cuer qui par la nuyt les ouist crier : Hélas! je meurs de faim, quigrant pitié n'eneust !... Le plus des laboureurs cessèrent de labourer et furent
(1) Collection Michaud et Poujoulat, t. III. Le Journal d'un bourgeois de Paris s'étend de 14-09 à 1-449. On lui a quelquefois attribué deux auteurs, dont le premier se serait arrêté à l'année 1 132. Mais il paraît établi qu'il n'en a eu qu'un, qui était sans doute un prêtre et un membre influent de l'Université (peut-être Jean Beaurigout, curé de Saint-Nicolas-des-Champs).
comme désespérez, et laissèrent femmes et enffens, en disant l'ung à l'autre :«... Mettons tout en la main du deable, ne nous chault que nous devenions, autant vault faire du pis qu'on peut comme du mieulx, mieulx nous vaulsist servir les Sarrazins que les chrestiens, et pour ce faisons du pis que nous pourrons ; aussi bien ne nous peust on que tuer ou prendre ; car, par le faulx gouvernement des traistres gouverneurs, il nous faut renyer femmes et enffans, et fouir aux bois comme bestes esgarées, non pas ung an ne deux ; mais il y a jà quatorze ou quinze ans que ceste danse douloureuse commença... (1). »
traduction. — « Après cette heure vous eussiez ouï à travers Paris piteuses plaintes, piteux cris, piteuses lamentations, et petits enfants crier : Je meurs de faim, et sur les fumiers, dans Paris (en 1420), vous eussiez pu trouver ici dix, là vingt ou trente enfants, garçons et filles, qui là mouraient de faim et de froid, et il n'était si dur cœur qui, la nuit, les ouït crier : Hélas ! je meurs de faim, qui n'en eût grand'pitie' !... La plupart des laboureurs cessèrentde labourer et furent comme désespérés et laissèrent femmes et enfants, en disant Pun à l'autre : « Mettons tout en la main du diable, peu nous importe ce que nous deviendrons, autant vaut faire du pis qu'on peut que du mieux, mieux nous vaudrait servir les Sarrasins que les chrétiens, et, pour cela, faisons du pis que nous pourrons, aussi bien ne nous peut-on que tuer ou prendre ; car, parle faux gouvernement des traîtres gouverneurs, il nous faut renier femmes et enfants, et fuir aux bois comme bêtes égarées, non pas un an ou deux ; mais il y a déjà quatorze ou quinze ans que cette danse douloureuse commença... »
Le Bourgeois de Paris a Pâme et la tournure d'esprit d'un pamphlétaire. Si l'on cherche la gravité de l'historien, il faut lire Enguerrand de Monstrclet (2),
(1) Collection Michaud et Poujoulat, t. II, p. GGG, G70.
(2) C'était un gentilhomme du Ponthieu, qui naquit vers 1390
qui mérite et qui lient le premier rang parmi les chroniqueurs bourguignons. Cet écrivain laborieux et sage se proposa d'écrire, à l'exemple de Froissait dont il s'offrit comme le continuateur, une sorte d'histoire universelle. Son récit, assez bien ordonné, plein de pièces justificatives (1), comprend une période de près d'un demi-siècle (1400-1444). C'est sans contredit l'ouvrage le plus utile à consulter sur l'histoire des maisons de Bourgogne, de France et d'Angleterre pendant cette époque troublée. Ce n'est peut-être pas le plus agréable. Il n'a ni l'humeur, ni la vivacité, ni le coloris de son devancier. Il est lourd, diffus, baveux même, pour parler comme Rabelais. Il faut ajouter que, malgré ses louables efforts pour rester impartial, il ne sait pas toujours être juste pour les Armagnacs et pour Charles VII.
Monstrelet a été lui-même continué par Mathieu d'Escouchy, narrateur plus vif, plus nerveux, dont quelques pages rappellent les meilleurs morceaux de Froissart. Cet écrivain (2), dont le récit s'étend de 1444 à 1461, a su tenir la balance à peu près égale entre la cour de France et celle de Bourgogne, qu'il
servit dès sa jeunesse le parti de Bourgogne et mourut prévôt de Cambrai, en 1453.
(1) 11 fut imprimé dès la fin du quinzième siècle et souvent réimprimé depuis. La meilleure édition que nous en ayons est celle qu'en a donnée M. Douët d'Arcq pour la Société de l'histoire de France (Paris, 1857-18G2, 6 vol. in-8°).
(2) Né vers 1420, mort vers 1482. Ses premiers éditeurs rappellent Mathieu de Coucy. Sa chronique a été publiée en dernier lieu par M. du Fresne de Beaucourt, pour la Société de l'histoire de France (Paris, 18G3, vol. in-S0).
DE FROISSÀET A COMMINES. 149
servit tour à tour. — Jacques du Glerq (1), officier du duc Philippe le Bon, tout en montrant sa prédilection pour la cause de son maître, a, lui aussi, fait preuve d'une certaine indépendance dans ses précieux, mais trop courts Mémoires. Son livre est un recueil d'épisodes historiques, échelonnés de 1448 à 1467, assez mal cousus ensemble, mais retracés avec une fermeté et une franchise qui lui font le plus grand honneur. (Voir, par exemple, le tableau delà persécution exercée en 1459, avec l'assentiment du duc, contre les Vaudois d'Arras.)
A côté des chroniqueurs que nous venons de nommer et qui ne relevaient, en somme, que d'euxmêmes, la cour de Bourgogne avait, comme celle de France, ses historiographes attitrés, dont quelquesuns jouirent au xvc siècle d'une étonnante réputation. Parmi eux nous ne citerons que par acquit do conscience Lefèvre de Saint-Remy, premier roi d'armes de la Toison d'Or (2). Ce personnage, qui avait vu de fort grands événements et rempli d'importantes missions diplomatiques, aurait pu, rien qu'avec ses souvenirs, faire un livre du plus haut intérêt. Une nous reste de lui qu'un fragment comprenant la période comprise entre 1407 et I i')6. On l'a souvent cité comme un ouvrage ori-
(1) Ne en 1424. Nous ne possédons qu'une partie de ses Mémoires (Collcct. Michaud, t. III). On n'en connaissait qu'un manuscrit, qui a été perdu pendant la Révolution.
(2) Il portait à ce titre le nom héraldique de 'foison oVor. Il était Dé vos la fin du XIV" siècle et mourut en 14(>S. La dernière édition de sa chronique est celle de P. Marchand, donnée pour la Société de l'histoire de Franco (Taris, 1870' ,2 vol. in-8°).
ginal ; ce n'est pas autre chose qu'une servile abréviation de Monstrelet. — Georges Ghastelain (1), qui succéda comme roi d'armes à Lefèvre, lui était bien supérieur par l'instruction, l'intelligence historique et le génie littéraire. C'était le plus bel esprit de son temps — et le plus fécond. Ses poésies, ses Mystères, tout pleins d'allégories savantes et de réminiscences mythologiques, étaient si fort admirés que ses contemporains le comparaient sérieusement à Térence, à Homère. Son talent de polémiste et sa rhétorique pompeuse lui valurent la plus haute faveur auprès de Philippe le Bon et de Charles le Téméraire, qui remployèrent avec succès comme publiciste officieux. A la demande du premier de ces princes, il entreprit en 1455 une grande histoire de son temps, qui, partant de l'année 1419, fut conduite par lui jusqu'en 1474. Cet ouvrage doit à l'importance des matériaux utilisés et à l'habile disposition du récit le crédit qu'il a eu longtemps, surtout hors de France. Malheureusement, il ne
(1) Georges Ghastelain, né en 1403 ou 1405, mort en 1475, était un gentilhomme du comté d'Alost, qui, après de bons services militaires, devint à la cour de Bourgogne panetier, puis orateur officiel. En 1473, Charles le Téméraire le nomma indiciaire, c'est-à-dire historiographe en titre, de l'ordre de la Toison d'Or. On a de lui de nombreux poèmes, dont quelques-uns touchant à l'histoire ou à la politique de son temps, des apologies de Philippe le Bon et de son successeur, etc. Sa Grande Chronique, ou Livre de tous les haute et g r ans faits de la chrestienté, souverainement de ce noble roy anime de France et de ses dépendances depuis Van vingt(H20) jusqu'à maintenant (1474), formait six volumes, dont on n'a jusqu'à présent retrouvé qu'une faible partie. Le principal fragment connu a été publié par Buchon (Collection des Chroniques nationales françaises , t. XL.II et XLIII). M. Kervyn de Lettenhove, plus récemment, a édité tout ce qui nous reste de l'ouvrage en question (Bruxelles, 18G3, 6 vol. in-8°).
nous est pas parvenu en entier, tant s'en faut. Nous n'en possédons que quelques débris, dont le plus considérable est le récit des événements compris entre 1464 et 1470. Ce qui nous en reste nous permet d'apprécier ses principaux défauts : pour le fond, une partialité dont il n'a pas conscience ; pour la forme, un pédantisme, une emphase, une boursouflure, un mauvais goût qui paraissent extrêmes, et qui pourtant ont été surpassés par certains de ses disciples.
Olivier de la Marche (1), serviteur fidèle de Charles le Téméraire, dont le petit-fils était son élève eu 1488, compléta vers cette époque, pour l'instruction de ce jeune prince, des mémoires commencés vingt ans plus tôt et où il retrace avec un enthousiasme souvent lyrique l'histoire de la maison de Bourgogne depuis 1435. Homme d'armes, poète, moraliste et chroniqueur, il est bien de son temps; il en a toutes les admirations, tous les engouements. Ce qu'il aime surtout à célébrer, ce sont les fêtes chevaleresques ; il ne peut se lasser de les décrire et de les raconter. Epris de l'antiquité, s'il ne la comprend pas très bien, il la cite du moins à
(1) Né en 1422, mort en 1502. Il fut maître d'hôtel et capitaine des gardes de Charles le Téméraire. Maximilien d'Autriche, qui avait épousé la fille de ce dernier, le chargea de l'éducation de l'archiduc Philippe, son fils. Il reste de lui des poèmes assez étendus, un traité des duels et gages de bataille, et ses Mémoires, qui s'étendent de 1435 à 1489. Ils sont précédés d'une introduction relative aux origines des maisons d'Autriche et de Bourgogne, et accompagnés d'un Estât de la maison du duc Charles de Bourgogne, dit le Hardy, composé en l'an 1475 ; ils ont été publiés plusieurs fois depuis 1562. Une excellente édition en a été donnée par MM. H. lieaune et J. d'Arbeaumont, pour la Société de l'histoire de France (Paris, 1883, 2 vol. in-8»).
tout propos et même hors de propos. Respectueux admirateur de Chastelairr, dont il désespère d'égaler le stile et subtil parler, il prodigue comme lui la métaphore, l'allégorie, la prosopopée, et ne sait pas toujours s'abstenir de jeux d'esprit qui ne sont que des jeux de mots.
Mais le plus célèbre imitateur du maître fut Jean Molinet (l), qui lui succéda comme historiographe à la cour de Bourgogne et continua sa chronique de 1476 à 1506. Son livre, consacré presque entièrement à la glorification de Charles le Téméraire et de Maximilien d'Autriche, est le triomphe de cette langue néo-latine, de cette rhétorique prétentieuse que Ghastelain avait mises en honneur et que Rabelais, qui pensait à lui, bafoue avec tant d'esprit quand il nous représente son écolier limousin déambulant par ïinclyte urbe qu'on vocite Lutèce. Il semble que Molinet ait voulu refaire le français et le rendre inintelligible au vulgaire,, tant il le surcharge de mots empruntés à l'antiquité. S'il veut peindre l'éclat de la maison de Bourgogne, il dira qu'elle est réfulgente ; les montagnes chez lui ne sont plus hautes , elles sont excelses; la bravoure devient de la strénuité ; s'il écrit le mot consuls, il y accole Fépithèle armigères, et il ne dira pas verger tout court, mais verger liligère. Il est poète avant tout; il l'est toujours et sans mesure. Il fait intervenir
(1) Né vers le milieu du xvc siècle, mort en 1507. Il a laissé de nombreux poèmes et un traité de rhétorique qui eut de son temps une certaine vogue. Sa chronique a été publiée en 1827-1828 dans la collection Buchou (t. XLIII-XLVII).
dans son histoire des dieux, des saints, des abstractions personnifiées. Il l'interrompt pour nous décrire longuement et à sa façon, qui n'est pas la bonne, le paradis terrestre. Il se complaît surtout dans la prosopopée. C'est là qu'il brille, qu'il donne toute sa mesure. Le calembour ne lui paraît point indigne de l'histoire. Il le recherche même et le lime avec soin ; si bien qu'à propos du siège de Nuyss, il semble fier de terminer par cette phrase la copieuse apostrophe qu'il a cru devoir adresser à la Germanie : « Tu as converti maintenant ta puissante prouesse en pesante paresse, ton valoir et gloire en vouloir de boire, ton hault los divin en grant los de vin, et ton glorieux empire se décline de mal en pire » (4). Cette pitoyable façon d'écrire l'histoire contraste étrangement, on va le voir, avec le genre du grand chroniqueur qu'il nous reste à étudier pour terminer ce livre. Ce n'est pas ainsi que Commines rédige ses Mémoires. Il est pourtant bien de son époque ; on s'aperçoit en le lisant que lui aussi est un précurseur de la Renaissance. Seulement, il n'écrit pas en littérateur, il se contente d'être un homme dégoût. Chastelain est un bel esprit; Commines est un grand esprit. Ajoutons que, s'il raconte le passé, ce n'est pas en historiographe, c'est en homme d'État. Il doit donc être mis hors de pair parmi ses contemporains et tenir dans ces études la place considérable que nous lui avons réservée.
(1) Chronique de J. Molinet, édit. Buehon, t. I, p. 87.