‹ Les ChroniqueursChapitre 15 sur 19 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Si la vie de Commines est aujourd'hui assez bien connue, ce n'est pas à lui que nous le devons. Ses Mémoires ne nous la révèlent que par épisodes et laissent dans une ombre discrète la plus grande partie de ses actes. Hâtons-nous de le dire, ce n'est pas uniquement par modestie et par humilité qu'il s'est imposé une pareille réserve. Cet auteur, qui était avant tout un homme d'État, a fait le diplomate vis-à-vis de la postérité. Bien qu'il eût, comme on le verra, la conscience assez large, il jugeait apparemment que tout ce qui était bon à faire n'était point bon à dire. Aussi a-t-il gardé sur les parties les plus troubles — et pour nous les plus intéressantes — de sa laborieuse existence le silence le plus prudent. Heureusement, de récentes études sur ce personnage et de curieux documents mis en lumière depuis quelques années nous permettent maintenant de suivre presque pas à pas dans toute sa carrière politique le confident retors du retors Louis XI (1). Ajoutons

(1) V. notamment la Notice de Mn° Dupont, en tête de son édition de Commiues (t. I. p. i-cxxxvii) ; — Philippe de Commines, étude publiée dans les bulletins de l'Académie royale de Belgique année 1859, p. 25G-292), par M. Kervyn de Lettenbove ; — Lettres et négociations de Philippe de Commines, publiées par le même

que sa vie privée, mise à nu, nous fait admirablement comprendre sa vie publique, aussi bien que son œuvre littéraire. L'homme, chez Gommines, ne se peut séparer du ministre, non plus que deriiistorien. C'est ce qu'on reconnaîtra sans doute après avoir lu le court exposé qui va suivre.

Gommines fut par essence un homme d'affaires, qui s'intéressait fort à celles de ses maîtres, mais cherchait principalement à bien faire les siennes. Ce n'était pasun caractère romanesque, une âme sentimentale. Sa maxime favorite était qu'en toute chose, quand on a le profit, on a l'honneur. Bien qu'il fût noble, — et même assez grand seigneur, — les fumées de la chevalerie ne troublèrent jamais sa très pratique intelligence. Ses ancêtres, d'ailleurs, pas plus que lui, n'avaient été des paladins. C'étaient de riches bourgeois d'Ypres, appelés de la Clyte, qui, au xive siècle, gagnèrent la faveur des comtes de Flandre en les aidant à opprimer leurs concitoyens, et acquirent par mariage la belle seigneurie de Gommines (1), sans parler d'autres fiefs importants (2). Les ducs de Bourgogne les comblèrent de bienfaits. Le père de notre historien fut grand bailli de Flandre. C'était, à ce qu'il paraît, un administrateur assez peu correct, car il mourut (en 1453) reliquataire envers son sei-

(Bruxelles, 1867-1874, 3 vol. in-8°). On lira aussi avec profit l'excellente étude de M. Chantelauze sur Coramines. Nul n'a jugé le confident de Louis XI avec plus de sagacité et de justesse que ce savant historien, dont la perte récente est si regrettable.

(1) En Flandre, sur la Lys.

(2) Et notamment celui de Renescure, patrimoine de notre auteur, qui était de la branche cadette de sa famille (Gommines était possédé par la branche aînée).

gneur de sommes considérables ; ses biens furent mis sous le séquestre et sa succession ne fut acceptée que sous bénéfice d'inventaire.

La liquidation faite, il se trouva que son héritage se réduisait à 2, 224 livres (1). On en préleva 500 pour l'éducation de l'orphelin qu'il laissait et qui avait alorsenviron huit ans (2). Cet enfant, nommé Philippe, qui devait illustrer le nom de Commines, ne reçut, sous la direction d'un tuteur peut-être négligent, à coup sûr peu lettré, qu'une instruction toute féodale. Il n'apprit point le latin ; mais, dès l'enfance, il lut force livres d'histoire et s'habitua ainsi de bonne heure à expliquer les faits, aussi bien qu'à juger les hommes. Quand il fut en âge de faire armes, comme on disait, on le conduisit à la cour de Philippe le Bon, qui était son parrain et qui se chargea de son avenir. Le grand-duc d'Occident était alors (1464) bien près de la tombe. Mais il avait un fils jeune, ambitieux, actif, qui semblait devoir porter encore plus haut que lui les prétentions et la fortune de la maison de Bourgogne. C'était le comte de Charolais, qui fut Charles le Hardi pour ses courtisans, Charles le Terrible ou le Téméraire pour ses ennemis. Le jeune Commines fut attaché à ce prince comme écuyer et, par sa docilité, non moins que par ses rares qualités d'esprit, ne tarda pas à s'assurer sa confiance.

Il suivit peu après (1465) son maître qui, chef de

(1) Cela représenterait aujourd'hui environ cent mille francs.

(2) On le fait naître généralement en 1447. Mais sa mère (Haut morte cette année même et ayant eu après lui d'autres enfants, on voit que Commines a dû venir au monde au moins deux ans plus tôt, c'est-à-dire vers 1445.

COMMIMES. SA VIE. 157

la Ligue du Bien public, disputait parles armes au roi de France le chemin de Paris. S'il fit bonne contenance à Montlhéry, il ne manqua pas non plus à son devoir de soldat devant Dinant et devant Liège, qu'il vit prendre et détruire en 1466 et 1467. Charles, devenu duc de Bourgogne, le récompensa par le double titre de conseiller et de chambellan (1468), lui rendit tous les domaines de son père, lui livra tous ses secrets, l'emmenant partout avec lui, le faisant coucher dans sa chambre et le chargeant des missions les plus délicates. Le Téméraire s'était aperçu que cette nature pénétrante et souple était bien plus apte aux intrigues diplomatiques qu'aux chevauchées militaires. Aussi le consultait-il sur ses alliances et Temployait-il volontiers dans ses négociations les plus mystérieuses. C'est ainsi qu'il l'envoya d'abord à Calais (1470), un peu plus tard à Londres (1471), pourgagner, même à prix d'argent, les bonnes grâces du gouvernement anglais, et que, fort peu après, Commines dut, par ses ordres, parcourir la France, la Bretagne, l'Espagne, pour réunir et renouer les iils de la coalition si habilement dissoute par Louis XI, quelques années plus tôt.

Mais la violence et la courte vue d'un tel maître devaient infailliblement choquer un esprit mesuré, sagace, prévoyant comme lui. Maltraité par ce fou furieux, qui lui donna un jour de l'éperon à la tête, Commines, qui était vindicatif, avait su se taire, mais n'avait pas oublié. De plus, si son seigneur courait les yeux fermés à la ruine, il n'était pas homme à le suivre de même. Enfin, le conseiller du duc Charles

n'était pas insensible au profit, au profit immédiat. Servir un maître capable de le comprendre et taire rapidement une grosse fortune, c'était son rêve. Louis XI lui permit de le réaliser. Ce roi diplomate qui appréciait fort les gens d'esprit et les consciences flexibles, n'oubliait pas que, pris au piège à Péronne (1), il avait dû aux avis secrets de ce jeune homme de se tirer tant bien que mal d'un fort mauvais pas. L'acheta-t-il dès cette époque ? on l'ignore. Mais il se souvint de lui, le caressa, le pratiqua, c'est-à-dire le marchanda de son mieux. Louis XI était une sirène dont le chant avait d'autant plus de vertu qu'il était d'ordinaire accompagné du tintement de l'or. Le fait est que, dès 1471, le confident du Téméraire était mystérieusement pensionné par le roi de France. Un an plus tard, comme il tardait à se prononcer, ce dernier le menaça d'un éclat. Commines n'hésita plus, et, au cours même d'une campagne de Charles contre Louis, s'enfuit pour aller rejoindre son séducteur (8 août 1472).

Il eut dès lors et pendant onze années un maître selon son cœur. C'était un prince avec lequel, nous dit-il, il fallait charrier droit. Mais quelle sagesse, c'est-à-dire quelle rouerie, et qu'il y avait plaisir à servir un souverain si avisé, si peu naïf ! Et combien ce plaisir était rendu plus sensible par les avantages matériels que ce roi faisait pleuvoir sur ses créatures! Louis XI voulait qu'on ne pût gagner à le quitter.

(1) Il avait été en 1468 retenu prisonnier dans cette ville, où il s'était rendu sur la foi d'un sauf-conduit, et avait été menacé de perdre la couronne, peut-être même la vie.

COMMTNES. — SA VIE. 159

Commines venait de perdre par sa défection tous ses domaines de Flandre, qui furent confisqués par son ancien seigneur. Mais qu'était-ce en comparaison de ce qu'il reçut ? Tout d'abord il fut conseiller et chambellan du roi de France, comme il l'avait été du duc de Bourgogne. Il eut une pension de six mille livres (1) ; son nouveau maître lui donna, dès 1472, la principauté de Talmont, qui comprenait dix-sept centsfiefs et arrière-fiefs, presque tout le Bas-Poitou. Fort peu après, en le mariant, Louis lui procura la vaste seigneurie d'Argenton, attenante à ce territoire et qui en doublait presque l'importance (1473). Il lui fit, en 1477, une large part dans les dépouilles du duc de Nemours 11 sut enfin, dans maintes circonstances, rafraîchir et vivifier le zèle d'un serviteur incomparable, chez qui le désintéressement n'était pas à la hauteur du génie.

Louis XI, du reste, en comblant ainsi Commines de sa faveur, ne plaça mal ni sa confiance ni ses bienfaits. Le seigneur d'Argenton fut dès lors de moitié dans toutes ses entreprises, dans toutes ses intrigues, et si le rusé monarque put mener à bonne fin tant de subtils complots, tant de projets ténébreux, il le dut en grande partie à la dextérité, au sang-froid, à l'habileté peu scrupuleuse de ce nouvel auxiliaire. Commines fut son âme damnée,, l'homme à tout faire qu'il employait avec succès aux besognes les plus délicates, aux missions les moins avouables. S'il faut jouer les Anglais à Pecquigny, captu-

(1) Somme qui de nos jours équivaudrait au moins à deux cent mille francs.

ICO LES CHRONIQUEURS.

rer le connétable de Saint-Pol pour lui couper la tête, entourer d'espions Charles le Téméraire, ourdir contre lui coalition sur coalition, exploiter ses défaites en lui arrachant ses alliances, exploiter sa mort en réduisant ses villes ; s'il faut aller en Italie (1) pour y rassurer nos amis menacés, les payer de bonnes paroles, tenir la péninsule divisée, par suite impuissante ; s'il faut fomenter, sans en avoir l'air, des révolutions à Milan ; s'il faut à deux reprises (2) enlever le duc de Savoie, le tenir sous bonne garde et mettre ses Etats sous la main du roi de France, c'est le seignenr d'Argenton qu'on appelle, c'est lui qu'on envoie, c'est lui qui pratique et qui, presque toujours, réussit.

Aussi Louis XI, qui voit en lui son meilleur élève, lui témoigne-t-il ostensiblement une amitié qui lui fera bien des jaloux et des envieux. Il le fait manger à sa table ; il le fait coucher près de lui, dans son lit ; il lui parle tout bas. Un jour, en 1 48 1 , frappé d'une première attaque d'apoplexie et se croyant à sa dernière heure,, non seulement c'est par d'Argenton qu'il fait ouvrir et lire sa correspondance, mais comme il a la langue embarrassée et ne pourrait se faire aisément comprendre de son confesseur, c'est encore d'Argenton qu'il charge de lui servir d'interprète auprès du prêtre ; du reste , ajoute discrètement notre auteur, il n'avait pas grand'chose à dire,

(1) Commines fut envoyé comme ambassadeur à Florence en mai 1178.

(2) En 1479 et en 1482.

Philippe do Gommines. (Reproduction de la Bibliothèque nationale.)

car il s'était confessé quelques jours avant (1).

Il est vrai que clans l'entourage de Louis XI Commines a des rivaux, les Olivier le Daim, les Coictier, les Doyat,gens de petit état qu'il affecte de dédaigner, mais dont il ne nous parle qu'avec aigreur, courtisans âpres, avides, qui, vers la fin du règne, s'empareront de l'esprit du maître, exploiteront ses terreurs et feront un peu oublier les favoris de la veille. Le roi, près d'expirer, recommande à son successeur plusieurs de ces parvenus. Il ne dit rien pour l'homme qui était naguère son confident attitré. Mais cet oubli n'empêchera pas ce dernier de le pleurer.

Gommines a bien sujet de regretter un pareil maître, car d'étranges disgrâces lui sont réservées, et la puissante main qui le protégeait ne sera plus là pour l'en garantir. Tout d'abord, Fancien ami de Louis XI va être atteint dans ce qu'il a de plus cher, c'est-à-dire dans sa fortune ; son rusé maître l'avait enrichi, c'est vrai, mais en lui donnant le bien d'autrui, car cette principauté de Talmont, dont il l'avait si libéralement gratifié, il se l'était lui-même autrefois frauduleusement appropriée. Les héritiers légitimes de ce vaste domaine étaient les La Trémoille, grande famille qui n'avait cessé de poursuivre devant les tribunaux la revendication de son bien. Il ne déplaisait pas à Louis XI queCommines, menacé dans son droit de propriété, eût besoin d'être soutenu par lui contre la justice. Tant que ce prince avait vécu, son conseiller s'était ri des magistrats. Tous deux

(1) Mémoires de Commines, liv. VI, ch. 6.

avaient soustrait et jeté au feu, sans plus de façons, des pièces établissant que leurs adversaires étaient bien fondés dans leurs réclamations. Malheureusement pour d'Argenton, ce fait pouvait être prouvé, et il le fut dès que Louis XI eut rendu l'àme. Plusieurs témoins, d'autre part, affirmèrent qu'au lit de mort le roi avait recommandé de restituer Talmont aux La Trémoille. Ces derniers en outre s'étaient assuré, par une forte somme d'argent, la bienveillance d'Anne de Beaujeu, qui régnait maintenant sous le non du jeune Charles VIII. La justice fut de nouveau saisie de l'affaire. Alors s'engagea un second procès, qui parut devoir ne pas finir. Les détours de la chicane n'étaient pas moins familiers à Commines que ceux de la diplomatie. 11 disputa le terrain pied à pied, soulevant sans cesse de nouveaux incidents, provoquant chaque jour de nouvelles complications, de nouveaux délais. Sa ténacité n'avait d'égale que sa mauvaise foi. Après trois ans de procédure, le Parlement le condamna (mars 1486) ; mais il ne se rendit pas encore. Il fallut ordonner la saisie de tous ses biens et, même après ce dernier arrêt, il sut faire naître tant de difficultés et embrouilla si bien la cause, que l'entière restitution de Talmont aux La Trémoille n'eut lieu qu'en 1491 .

Durant cette instance et à raison même des revendications exercées contre lui, Commines, jusquelà si prudent, s'était laissé aller à de téméraires intrigues qui faillirent lui coûter non seulement la fortune, mais la tête. Les La Trémoille étant protégés par Anne de Beaujeu, il s'était donné corps et

âme au duc d'Orléans, c'est-à-dire à la faction féodale qui combattait cette princesse et tendait à reconstituer la Ligue du Bien public. Après avoir servi si docilement un despote, il était devenu tout à coup homme d'opposition. Il avait applaudi, en 1484, les Etats généraux redemandant les libertés publiques. Ses agissements l'avaient fait, en 1485, renvoyer du conseil du roi. Réfugié dans ses terres, il continua de se remuer, entretenant de mystérieuses correspondances avec les conspirateurs du dedans et avec des princes étrangers, avançant même de l'argent pour la réussite du complot. En 1486, il dut se retirer chez le duc de Bourbon. L'année suivante, au moment où allait éclater la Guerre folle, qu'il avait préparée, il se disposait, paraît-il, à enlever Charles VÏII pour le livrera ses prolecteurs. Cette fois, Madame de Beaujeu le frappa plus fort. Le duc d'Orléans parvint à fuir ; mais Communes fut arrêté et put, six mois durant (janvier-juillet 1487), tàter (comme il dit), au fond du château de Loches, de ces cages de fer que jadis Louis XI avait aimé à donner pour demeure aux prisonniers d'Etat. Transféré à Paris, il y subit encore pendant vingt mois, à la Conciergerie, une détention d'abord rigoureuse, mais qui s'adoucit peu à peu. L'accusation de lèsemajesté qui pesait sur sa tête devint pour lui moins menaçante à mesure que la ligue des grands inspira moins de crainte à Anne de Beaujeu. Quand cette princesse eut triomphé, le Parlement jugea enfin le seigneur d'Argenton, qui s'était défendu lui-même, et avec beaucoup d'éloquence. Un arrêt rendu au

mois de mars 1489 le condamna à dix ans d'exil dans un de ses châteaux et à la confiscation du quart de ses biens. La peine était en somme assez douce, et il avait pu longtemps s'attendre à pis.

Du reste, un homme comme lui, jeune encore, pourvu d'amis puissants, sachant à merveille se retourner et prendre le vent, avait encore pour lui l'avenir. Commines n'avait point renoncé aux honneurs et sa vie politique n'était pas finie. L'arrêt qui le frappait ne fut pas exécuté. Maximilien d'Autriche, dont naguère il avait été le secret auxiliaire, ne l'oublia pas. Le traité de Francfort, qu'il conclut en juillet 1489 avec Charles VIII, contint une clause en sa faveur et lui lit même espérer la restitution de ses domaines de Flandre. Dès 1490, le seigneur d'Argenton reparut à la cour. Il reçut même du roi, l'année suivante, un don de trente mille livres. Son ancien protecteur, le duc d'Orléans, remis enliberté, avait reparu aussi (1). Puis il rentra au conseil, contribua pour sa part au mariage de Charles VIII avec Anne de Bretagne, et parut avoir recouvré tout son crédit à l'époque du traité de Senlis, dont il fut un des principaux négociateurs (mai 1493) (2).

Nous disons parut, car en réalité FinQuence de Commines ne fut jamais aussi grande sous Charles VIII qu'elle l'avait été sous Louis XI. Le

(1) En juillet 1491, par suite d'uue intrigue de cour à laquelle Commines ne fut pas étranger.

(2) C'est le traité par lequ;l Charles VIII, qui avait renoncé à épouser Marguerite d'Autriche, fille de Maximilien, restitua la dot de cette princesse, c'est-à-dire l'Artois et la Franche-Comté.

nouveau roi était un jeune homme ignorant, léger, la tête pleine de fumées chevaleresques, enfin tout l'opposé de son père. Il ne rêvait que lointaines et aventureuses expéditions, saus rien faire pour en assurer le succès. Il se laissait mener par des ambitieux qui, pour la plupart, étaient ennemis personnels du seigneur d'Argenton. Ce dernier chercha vainement, en 1494, aie détourner d'aller attaquer le royaume de Naples. Il lui fallut, de guerre lasse prendre part à cette entreprise, qui fut bien conduite de Dieu, dit-il, tant à Palier qu'au retour, car le sens des conducteurs n'y servit guère.

Nous devons ajouter que ce n'était pas la raison seule qui lui faisait envisager avec effroi une pareille équipée. Il y répugnait aussi par intérêt. Naples avait pour alliée Florence, et Florence était gouvernée par les Médicis, les plus grands banquiers du temps- Or les Médicis, avec qui Gommines était depuis quinze ans en relations étroites, lui devaient de Pargent. Si la guerre amenait leur chute, qu'allait devenir sa créance ? C'était sans doute sa principale préoccupation dans les premiers temps de son séjour à Venise, où Charles V11I l'envoya comme ambassadeur en septembre 1494. Il se permit même déconseiller secrètement à Pierre de Médicis de ne pas ouvrir ses places aux Français, pour ne pas fournir au parti populaire une raison de le renverser. Pierre ne l'écouta pas, et les Florentins le chassèrent. Commines, malgré une habileté à laquelle les diplomates si consommés de Venise rendaient hautement hommage, ne réussit pas mieux

à prévenir une ligue formidable qui se forma contre la France sous ses yeux, au mois de mars 149.*). Une put qu'en avertir Charles VIII et hâter le retour de ee prince, qui revint de Naples et dut livrer aux confédérés, pour se frayer un passage, la furieuse bataille de Fornoue (6 juillet 1495). Le seigneur d'Argenton assistait à cette action, avant et après laquelle il fut chargé d'amuser l'ennemi par de feintes négociations. Un peu plus tard, c'est lui qui prépara et conclut le traité de Verceil (10 octobre), par lequel Charles VIII abandonnait le duc d'Orléans, prétendant au Milanais. Il croyait avoir fait un coup de maître, car cette convention semblait nous assurer l'alliance de Ludovic Sforza, duc de Milan, à qui nous promettions les dépouilles de Venise, si cette république refusait de rentrer dans notre amitié. Par malheur, les ennemis de Comminos le firent justement envoyer à Venise pour obtenir d'elle son adhésion à la paix. La seigneurie refusa net, et Ludovic, que l'ambassadeur vit au retour (novembre 1495), prit prétexte de cette mission pour accuser la France de duplicité; il n'exécuta pas le traité. Aussi, après ces déconvenues, la cour de France, que l'infortuné diplomate alla rejoindre à Lyon (vers la fin de 1495), ne lui fit-elle pas grand accueil.

«Geulx qui avoientesté courroucez delà paix de Versaw lisons-nous dans ses Mémoires, furent fort joyeulx de la tromperie que nous avoit faicle le duc de Milan, et en creut leur auctorité ; et me lavèrent bien la teste, comme on a accoutumé de faire, aux courlz des primes. en semblables cas. Bienestoyeiré et marry... »(Liv. VIH, ch. 19.)

COMMINES. SA VÎE. 169

traduction. — « Ceux qui avaient été courroucés de la paix de VerceiL furent fort joyeux de la tromperie que nous avait faite le duc de Milan, et leur autorité s'en accrut; et ils me lavèrent bien la tête, comme on a coutume de le faire dans les cours des princes en semblables cas. J'en étais bien fâché et bien marri. »

Dans les années suivantes, Commines employa le peu de crédit qui lui restait à soutenir auprès de Charles VIII le nouveau gouvernement florentin. C'était pour obtenir le remboursement des sommes que lui devaient les Médicis. Mais on ne lui donna guère, en retour de ses bons offices, que de bonnes paroles. Le seigneur d'Argenton, du reste, n'était guère écouté en cour. On dédaignait ses avis. On se méfiait de lui. Il se sentait suspect, en butte à des soupçons d'autant plus malaisés à dissiper qu'on ne le mettait jamais en présence de ses accusateurs.

Le faible Charles VIII n'osait pas lui révéler leurs propos. Ce n'est pas ainsi, au sens de notre auteur, que doivent agir des princes avisés.

«... Faudroit en demander aux personnes l'ung devant l'aultre (j'entens de l'accusation et de l'accusé), et par ce moyen ne se feroit nul rapport, s'il n'estoit véritable. Mais il y en a de sibestes, qu'ilz promettent et jurent n'en dire riens : et par ce moyen... hayent le plus de fois les meilleurs et les plus loyaulx serviteurs qu'ilz ayent, et leur font des dommaiges, à l'appétit et rapport de plusieurs meschans, et par ce moyen font de grans tortz et de grans griefz à leurs subjetz... » (Liv. VIII, ch. 20.)

traduction. — « Il faudrait interroger les personnes, l'une devant l'autre (j'entends l'accusateur et l'accusé), et parce moyen il ne se ferait nul rapport, s'il n'était véritable. Mais il y en a de si bêtes qu'ils promettent et jurent

CHRONJOUKUKK TT fl

de n'en rien dire : et par ce moyen... ils haïssent la plupart du temps les meilleurs et les plus loyaux serviteurs qu'ils aient, et leur font des dommages, sur le désir et le rapport de plusieurs méchants, et par ce moyen font de grands torts et de grands griefs à leurs sujets... »

Pour comble de malheur, Commines s'était à jamais aliéné son protecteur d'autrefois, le duc d'Orléans, en contrecarrant ses vues parle traité de Yerceil. Il avait voulupar là complaire à Charles YI1I, qui ne désirait pas que ce prince fût trop puissant. Le roi était jeune alors et avait un fils : il y avait intérêt à se mettre de son côté. Mais bientôt l'enfant mourut ; la santé de Charles s'affaiblit. Le duc d'Orléans redevint l'héritier présomptif de la couronne, et tous les ambitieux se tournèrent vers lui. Commines le servit de nouveau dans le conseil, parla d'attaquer Ludovic Sforza. Mais cette volteface ne lui fit pas regagner la faveur de son ancien ami. Ce dernier, devenu roi peu après sous le nom de Louis XII, ne lui montra dès le premier jour qu'indifférence.

« Quand j'eus couché unenuit à Amboise, raconte tristementle diplomate disgracié, j'allay devers ce roy nouveau, de qui j'avoye esté aussi privé que nulle aultre personne, et pour luy avoye esté en tous mes troubles et pertes : toutesfois pour l'heure ne luy en souvint point fort... » (Liv. VIII, ch. 27.)

traduction. — « Quand j'eus couché une nuit à Amboise, j'allai vers ce roi nouveau, dans l'intimité duquel j'avais été plus que nulle autre personne, et pour lui j'avais été en tous mes troubles et pertes ; toutefois, pour l'heure, il ne lui en souvint point fort... »

Dès cette même année (1498), Commines, sans doute par ordre, s'éloigna delà cour. JJ ne prit donc pas part aux grands événements qui signalèrent le début du règne. A force d'instances, il parvint pourtant, en 1505, à se faire rappeler comme chambellan par Louis XII, qui l'emmena, deux ans plus tard, en Italie. Mais il ne joua plus en politique qu'un rôle insignifiant, et, vers 1510, il prit sagement le parti de rentrer pour toujours dans la vie privée. Les tribulations, du reste, ne manquèrent pas plus à sa vieillesse qu'à son âge mûr. La seigneurie d'Argenton, qu'il avait acquise par mariage, lui était depuis longtemps disputée en justice par la famille de Chabot. Il en fut dépossédé par un arrêt de l'an 1508, qui mit ce grand domaine en saisie et ne lui permit plus d'habiter son château qu'à titre de locataire. Commines passa donc assez tristement ses dernières années. Il n'eut d'autre satisfaction que de marier sa fille unique avec un de ses débiteurs qui, à défaut d'argent, avait au moins des terres et, comme on dit, des espérances. C'était René de Brosse, comte de Penthièvre, qui descendait de la maison de Blois et avait, par suite, quelques droits au duché de Bretagne (1).

Il mourut à Argenton, le 18 octobre 1511, et fut enterré dans une chapelle qu'il avait fait construire au couvent des Grand s-Augustins de Paris (2). Il

(1) Il n'eut jamais la Bretagne, mais ses descendants firent <1 • fort grandes alliances; le sang de Commines, grâce à lui , s'est mêlé à celui de plusieurs familles souveraines.

(2) Son gendre lui éleva un maguifique tombeau, surmonté do sa

laissait parmi ses contemporains, grâce à ses actes, la réputation non d'un très honnête homme, mais d'un homme d'État de premier ordre ; il la garde aujourd'hui, grâce à ses écrits, devant la postérité.

statue et celle de sa femme Hélène de Chambes. Ce monument précieux de la Renaissance française se trouve aujourd'hui au musée historique de Versailles.

Page 1