CHAPITRE IX
COMMINES (suite). — ANALYSE DE SES MÉMOIRES.
Philippe de Commines écrivit ses Mémoires à la prière d'un de ses amis, Angelo Cato, astrologue et médecin italien qui avait passé, comme lui, du service de Charles le Téméraire à celui de Louis XI et qui, par la grâce de ce dernier prince, était devenu archevêque de Vienne, en Dauphiné. Il souhaite dans son Prologue que sa prose vulgaire soit mise en beau latin par ce savant personnage. Mais c'est de sa part, n'en doutons pas, politesse et coquetterie pures. L'auteur savait bien que son texte original n'avait rien à gagner à être translaté en une langue morte. De fait, ce texte, publié dès 1524 et 1528, fit les délices d'une société lettrée qui, dans l'œuvre de Commines, n'apprécia pas moins l'écrivain que l'homme d'Etat. Cet ouvrage, qui charma au xvi° siècle un penseur comme Montaigne, et au xvue un politique comme Richelieu , a été bien des fois réimprimé depuis , et l'accueil fait de nos jours par les esprits sérieux à chacune des éditions nouvelles que l'on en donne, prouve (ju<'
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les générations actuelles n'en méconnaissent pas la haute valeur (1).
Ces Mémoires qui, comme nous l'avons dit plus haut, sont, sauf vers la fin, beaucoup moins une autobiographie de l'auteur qu'une histoire générale de la politique bourguignonne et de la politique française, forment deux ouvrages tout à fait distincts et qu'aucun lien logique, en dépit des éditeurs, ne rattache l'un à l'autre. Les six premiers livres, composés de 1488 à 1491, retracent, à partir de 4464, la lutte de Charles le Téméraire contreLouis XI et mènent le lecteur jusqu'à la mort de ce dernier, c'est-à-dire jusqu'en 1483. Le septième et le huitième, écrits de 1497 à 1498, sont presque entièrement consacrés à l'expédition de Charles VIII en Italie, c'est-à-dire aux événements de 1494 et de 1495, et à leurs conséquences immédiates. Quanta la période intermédiaire entre ces deux séries d'événements, Commines a sans doute jugé prudent de passer par-dessus sans mot dire. Nous n'avons plus besoin d'expliquer pourquoi.
Son ouvrage n'a pas l'allure sautillante et un peu vagabonde de celui de Froissart. L'auteur a un
(1) Les six premiers livres de Commines furent imprimés à Paris en 1524 ; les deux derniers le furent en 152S. L'ensemble des Mémoires fut publié depuis, avec des notes, des commentaires et dïmportantes pièces justificatives, par Denis Sauvage, en 1552, par Denis Godefroy en lG'iï), par son fils Jean Godefroy en 1713, par Lenglet-Dufresnoy en 1747. Les collections Petitot et Michaud l'ont reproduit de nos jours. Les deux dernières et les deux meilleures éditions de Commines sont celles de M'1? Dupont (Paris, 1830, 3 vol. in-8°, pour la Société do l'histoire de France), et de M. Chantelauzo (Paris, 1881, 1 vol. in-4°j.
sujet bien déterminé, qu'il ne perd jamais de vue. Si les faits qu'il raconte lui inspirent à chaque instant des réflexions morales, si sa narration n'est pas tout à fait exempte de digressions, on doit reconnaître que ces jugements, comme ces épisodes se rattachent toujours naturellement au récit principal et ne constituent jamais des hors-d'œuvre. Rien n'est donc plus facile que d'analyser les Mémoires de Gommines. Il suffit de suivre l'ordre des matières.
Nous sommes d'abord à la brillante cour de Bourgogne, où le futur historien vient de prendre service en 1464. Il ne nous en décrit pas, comme Chastelain ou de la Marche, les splendeurs un peu théâtrales. Ce qui le frappe, ce ne sont pas les dehors, ce sont les dessous. Nous voyons, grâce à lui, se former la Ligue da Bien public, nous assistons à la bataille de Montlhéry et, peu après, nous faisons connaissance avec cet incomparable séducteur qui s'appelle Louis XI. Nous l'entendons amadouer, de sa langue dorée, le farouche comte de Charolais.
« — Mon frère, lui dit-il, je congnois que vous estes gentilhomme et de la maison de France. » Ledit comte de Gharroloys lui demanda : « Pourquoy, monseigneur? — Pour ce, dist-il, que quant j'envoyay mes ambassadeurs à Tlsle, n'a gueres, devers mon oncle vostre père, et vous, et que ce fol Morvillier parla si bien à vous, vous me mandates par l'arcevesque de Narbonne que je me repentiroye des parolles que vous avoit dit ledit Morvillier, avant que fust le bout de l'an. » Et dist le roy ces parolles: « Vous m'avez tenu promesse, et enc-ores beaucoup plus tost que le bout de l'an. » VA le dist en bon visage <;t riant, congnoissant la nature de celluy à qui il parloit
cstre telle, qu'il prendroit plaisir ausdites parolles : et seurernent elles lui pleurent. Puis poursuivit ainsi : « Et avec telz gens veuil je avoir à besongner, qui tiennent ce qu'ils promettent. » Et desavoua ledit MorVillier.... » (Liv. I, ch. 12.)
traduction. — « Mon frère, lui dit-il, je vois que vous êtes gentilhomme et de la maison de France. • Ledit comte de Gharolais lui demanda : « Pourquoi, Monseigneur? — Parce que, dit-il, quand j'envoyai mes ambassadeurs à Lille, naguère, auprès de mon oncle, votre père, et de vous, et que ce fou de Morvilliers vous parla si bien, vous me mandâtes par l'archevêque de Narbonne queje me repentirais des paroles que vous avait dites ledit Morvilliers avant le bout de l'an. » Et le roi dit ces paroles: «Vous m'avez tenu promesse, et encore beaucoup plus tût que le bout de l'an. » lit il le dit de bon visage et riant, sachant que la nature de celui à qui il parlait était telle qu'il prendrait plaisir auxdites paroles: et sûrement elles lui plurent. Puis il poursuivit ainsi : « Et j^ime avoir affaire à pareilles gens qui tiennent à ce qu'ils promettent. » Et il désavoua ledit Morvilliers... »
Bientôt, grâce à ce patelinage, la ligue est dissoute. Mais les traités de Conflans et de Saint-Maur sont à peine conclus, que le roi les viole ou les tourne. La Normandie est reprise, le duc de Bretagne est mis à la raison, sans que Charles le Téméraire, occupé aux sièges de Dinant et de Liège (1466- 1467), puisse rien empêcher. Un jour vientcependant où le nouveau duc de Bourgogne semble sur le point de prendre sa revanche. Louis XI, qui a eu l'imprudence de l'aller voir à Péronne, est en son pouvoir. Mais cette fois encore la sirène triomphe. Le suzerain s'humilie devant son vassal, sourit aux menaces, consent à tout ; il aide même à saccager
Louis XI à Péronne.
Liège, son alliée de la veille (1468). A ce prix, il redevient libre, regagne son frère qui lui opposait le duc, rétablit en Angleterre lesLancastre, ses amis, et, vers la fin de 1470, attaque ouvertement, non sans succès, son terrible adversaire. Mais le vent tourne une fois déplus. Charles parvient à renverser lesLancastre (1471), réorganise à grands frais la Ligue du Bien public. Mais, privé de son principal auxiliaire, le duc de Guyenne, qui meurt fort à propos pour Louis XI, dépité par l'insuccès de sa nouvelle prise d'armes (1472), il consent à une trêve et tourne vers l'Allemagne son exubérante ambition. Il s'est mis en tête de se faire roi, de dominer tout le long du Rhin. On dirait qu'à plaisir il cherche de nouveaux ennemis. Il en trouve effectivement beaucoup : l'Empereur l'empêche de prendre Nuys ; l'Alsace se soulève contre lui ; les Suisses envahissent la Franche-Comté (1474-1475). En revanche, il perd ses alliés, et Louis XI, à force d'argent et de belles promesses, détache de lui, par le traité de Pecquigny, le roi d'Angleterre Edouard IV. Dès lors la Fortune, secrètement dirigée par le roi de France, le frappe à coups redoublés. Il va comme un furieux se heurter contre la Suisse; Grauson l'abat ; tous ses amis l'abandonnent ; Morat l'achève et, peu de mois après, périt devant Nancy, comme un aventurier, le grand-duc d Occident (janvier 1 477). Commines, qui nous a retracé tout ce drame, nous en montre ensuite les conséquences. Louis XI a semé. Saura-t-il maintenant récolter? Grisé par le succès, au dire de son historien, il compromet
maintenant son œuvre par une précipitation et une violence indignes de son génie. Sans doute il réussit jusqu'au bout, par des prodiges de rouerie diplomatique, à leurrer, à neutraliser les puissances dont il pourrait avoir quelque chose à craindre, l'Angleterre, par exemple, et les Etats italiens. Mais il s'attire une guerre fâcheuse, il ne peut s'approprier qu'une faihle partie de l'héritage bourguignon et il lègue à ses successeurs une grosse querelle avec la maison d'Autriche. Quoi qu'il en soit, cette fin de règne que Commines, par parenthèse, raconte fort sommairement, est pour sa politique un incontestable triomphe. Grâce à lui, le royaume est pacifié, la grande féodalité politique est abattue, l'unité de la France est assurée. Il ne s'agit plus maintenant que de donner au pays une bonne administration.
« Aussi, dit notre auteur, desiroit de tout son cueur de pouvoir mettre une grant pollice en ce royaulme, et principallement sur la longueur des procez, et bien brider ceste court de Parlement : non point diminuer leur nombre, ne leur auctorité ; mais il avoit contre cueur plusieurs choses, dont il la hayoit. Aussi desiroit fort que en ce royaulme l'on usât d'une coustume et d'un pois et d'une mesure, et que toutes ces coustumes fussent mises en francoys en ung beau livre, pour éviter la eautelle et pillerie des avocatz, qui est si grande en ce royaulme que en nul autre elle n'est semblable, et les nobles d'icelluy la doivent bien congnoistre : et si Dieu luyeust donné la grâce de vivre cinq ou six ans, sans estre trop pressé de maladie, il eust faict beaucoup de bien à son dit royaulme... (Liv. VI, ch. 5.)
traduction. — Aussi désirait-il de tout son cœur pouvoir mettre un grand ordre en ce royaume et principalement au sujet de la durée des procès, et bien brider
cette cour de Parlement (non qu'il en voulûtrestreindre le personnel ni l'autorité, mais il avait sur le cœur plusieurs choses, qui la lui faisaient haïr). 11 désirait également fort qu'en ce royaume on n'usât que d'une coutume, d'un poids et d'une mesure, et que toutes ces coutumes fussent mises en français en un beau livre, pour éviter la ruse et lapiilerie des avocats, qui sont si grandes en ce royaume qu'en nul autre elles ne sont semblables, et les nobles de ce (royaume) le doivent bien savoir ; et si Dieu lui eût donné la grâce de vivre cinq ou six ans, sans être trop pressé de maladie, il eût fait beaucoup de bien à sondit royaume... »
Malheureusement, les jours de Louis XI élaienl comptés. Dès 1481, plusieurs attaques d'apoplexie lui avaient fait pressentir une fin prochaine. A parlir de cette époque, le roi devint de plus en plus sombre, soupçonneux, inquiet. C'est leLouisXIde lalégende, vieilli, amaigri, méfiant et cruel, que Commiues nous montre claquemuré dans ce Plessis hérissé de pointes de fer, d'où l'on tire sur tout venant et où le roi n'admet qu'à grand'peine ses plus proches parents. Il change fréquemment le personnel de sa maison, il s'habille fastueusement, il fait acheter à grands frais des animaux rares dans toute l'Europe, il ne veut pas qu'on le croie moribond, et il veut si bien vivre qu'il mande du fond de l'Italie un pauvre moine qui, dit-on. fait des miracles, et le supplie à genoux d'obtenir pour lui quelque répit du ciel. Mais il aura beau faire : il lui faut bien, dit son historien, passer à son tour par où les autres ont passé avant lui. La mort lui sera rendue plus sensible par la brutalité avec; laquelle ses serviteurs l'inviteront à s'y préparer. Les favoris de bas étage,
qui si longtemps avaient exploité ses terreurs, le voyant décidément perdu, lui signifièrent sa fin, dit Gommines,
« ...enbriefves parolles et rudes, disans : « Sire, il fault que nous acquictions : n'aiez plus d'espérance en ce sainct homme ne en aultre chose, car seurement il est faict de vous, et pour ce, pensez de votre conscience ; il n'y a nul remède. » Et chascun dit quelque mot assez brief, ausquels il respondit : « J'ay espérance que Dieu me aidera, car, par adventure, je ne suis pas si mallade que vous pensez. » ^Liv. VI, ch. H.)
traduction, — « ...en paroles brèves et rudes, disant : « Sire, il faut que nous nous acquittions ; n'ayez plus d'espérance en ce saint homme, ni en autre chose, car sûrement c'en est fait de vous ; c'est pourquoi, pensez à votre conscience ; il n'y a nul remède. » Et chacun dit quelques mois assez brefs, auxquels il répondit : « J'ai espérance que Dieu m'aidera, car je ne suis peut-être pas aussi malade que vous pensez... »
Quelques heures après, il était mort. Le souvenir de cette fin sinistre inspire à l'historien quelques chapitres d'une grande élévation sur les misères des rois, et c'est parla qu'il termine son sixième livre.
Au commencement du septième, nous sommes en plein règne de Charles VIII et bien loin du Plessis-lès-Tours. Commines explique en homme d'Etat consommé les origines diplomatiques des guerres d'Italie et nous fait comprendre comment, au mépris des droits de René II, duc de Lorraine, Charles VIII, poussé par d'ambitieux favoris, comme Etienne de Vosc et Briçonnct, appelé par tous les mécontents de la péninsule, entraîné par
Entrée de Charles VIII ô Naples. Reproduction du Musée de Versailles.
ses penchants aventureux, se décide à partir, en 1494, pour la conquête de Naples. L'armée française franchit les Alpes et, en cinq mois, parvient au but, sans avoir livré une seule bataille. Toutes les villes se sont ouvertes ; tous les princes ont capitulé ou ont pris la fuite. Mais, enivré par ce facile triomphe, le roi de France s'oublie dans les plaisirs, mécontente comme de parti prisses nouveaux sujets et ne voit pas l'orage qui se forme contre lui du côté de Venise. Commines, son ambassadeur, qui, depuis plusieurs mois, a prévu la coalition dont la France est menacée et a fait de son mieux pour l'empêcher de se former, est mandé un matin par le doge, qui lui en révèle officiellement l'existence.
« La ligue, nous dit- il, fat conclue ung soir, bien tard. Le matin me manda la. Seigneurie, plus matin qu'ilz n'avoient de coutume. Comme je fus arrivé et assis, me dict le duc que, en l'honneur de la saincte trinité, ilzavoient conclud ligue avec nostre Sainct Père le Pape (1), les roys des Rommains (2) et de Gastille (3), eulz et le duc de Milan (4), à trois fins... Et estoient assemblez en grant nombre, comme de cent ou plus, et avoient les testes haultes et fesoient bonne chiere, et n'avoient point contenances semblables à celles qu'ilz avoient le jour qu'ilz me dirent la prinse du chasteau de Naples... » (Liv. VII, ch. 20.;
traduction. — « La ligue fut conclue un soir, bien tard. Le matin, la Seigneurie me manda plus tôt que de cou-
Ci) Alexandre VI (Borgia), pape de 1492 à 1503.
(2) Maximilien d'Autriche, élu roi des Romains en 1486, empereur en 1493.
(3) Ferdinand le Catholique, roi d'Aragon (depuis 1479), époux d'Isabelle, reine de Castillc (depuis 1474).
(4) Ludovic Sforza, dit le Mor-?, détrôné plus tari par Louis XII.
tume. Lorsque je fus arrivé et assis, le doge me dit qu'en l'honneur de la sainte Trinité, ils avaient conclu une ligue avec Notre Saint-Père le Pape, les rois des Romains et de Gastille, eux et le duc de Milan, à triple lin... Et ils étaient assemblés en grand nombre, comme de cent ou davantage, et avaient les têtes hautes et faisaient bon visage, et n'avaient point contenances semblables à celle qu'ils avaient le jour qu'ils m'annoncèrent la prise du château de Naples (par Charles VIII)... »
Le soir, l'ambassadeur français assista, la mort dans l'âme, sans vouloir s'y mêler, à une fête bruyante donnée par la Seigneurie aux représentants des puissances coalisées contre Charles VIII. Ses négociations ultérieures, qu'il nous raconte, le convainquirent que son maître ne rentrerait pas en France sans avoir à combattre la coalition. Le jeune roi dut quitter Naples en toute hâte et se diriger à marches forcées vers le nord de l'Italie. Le seigneur d'Argenton, qui le rejoignit à Sienne, nous conte en détail comment, avec une poignée d'hommes,il franchit les Apennins au milieu des difficultés inouïes, comment, contre toute espérance, il culbuta près de Fornoue l'armée de la ligue, si supérieure en nombre à la sienne, et put enfin gagner un pays ami. Le récit des petites intrigues d'où sortit le traité de Verceil et de la dernière mission de Commines à Venise amène le lecteur au commencement de 1496. Tout ce qui suit n'est qu'un épilogue. Grâce à l'imprévoyance et à l'insouciance de Charles VIII qui, de retour en France, passe d'abord son temps en joutes, en tournois, et ne pense à nulle autre chose, le royaume de Naples est en quelques mois entièrement
perdu ; l'Espagne se joue de nous, Sforza se rit de nos menaces et Florence fait monter sur le bûcher Savonaroie, le mystique tribun qui tant de fois avait appelé les Français. C'est juste à ce moment que le fi'ls de Louis XI, qui, depuis quelques mois, semble assagi par l'expérience et paraît vouloir réparer ses fautes, est tout à coup frappé par la mort en pleine jeunesse, à vingt-huit ans.
« Ainsi despartit de ce monde, écrit tristement Gommines, si puissant et si grant roy... Et combien peult-on... congnoistre la puissance de Dieu estre grande, et que c'est peu de chose que de nostre misérable vie, qui tant nous donne de peine pour les choses du monde, et que les roys n'y peuvent résister non plus que les laboureurs... » (Liv. VJ11, en. 26.)
traduction. — « Ainsi quitta ce monde un si puissant et un si grand roi... Et comme on peut voir... que la puissance de Dieu est grande et que c'est peu de chose que notre misérable vie, qui nous donne tant de peine pour les choses du monde, et que les rois ne peuvent résister (à la mort) non plus que les laboureurs ! »